Après avoir réuni nos forces d’invasions à partir des troupes de nos bases et forteresses à l’arrière, nous entamâmes notre marche vers Arichburg. Nous comptions trois cents soldats volontaires venus de l’ancien Royaume de Merinard amenés par Cuvi, cinq cents soldats équipés d’arbalètes, dont la moitié venait de terminer son entraînement à l’arrière et l’autre moitié nous accompagnait déjà, trente fantassins lourds aguerris, cinquante fantassins légers et une escouade de choc composée de cent trente anciens aventuriers.
Certaines des nouvelles recrues de Cuvi étaient des aventuriers de rang intermédiaire ou supérieur, nous les avions donc intégrés à l’unité. En plus, nous avions dix membres de l’escouade des harpies, cinq mages et cinq fusiliers. Au total, notre armée comptait environ un millier d’hommes.
Comme Kousuke ne se déploierait pas avec nous cette fois-ci, nous devions nous assurer que tout était parfaitement en ordre. Heureusement, Kousuke avait préparé nos vivres de réapprovisionnement, donc il nous suffisait de les faire acheminer depuis l’arrière, ce dont le convoi que nous étions parvenus à assembler avec la flotte de chariots des différentes forteresses allait s’occuper.
Nous devions traverser plusieurs villes sur le chemin d’Arichburg, donc nous allions prendre chacune d’elles et étendre encore le convoi. Nous n’avions aucunement l’intention de les saisir par la force ; nous négocierions avec les habitants et les paierions correctement pour les véhicules. Je me disais que Melty saurait s’en charger sans souci.
Les trois cents soldats volontaires qui nous avaient rejoints avaient été affectés à l’arrière en soldats de transport, étant loin d’avoir achevé leur entraînement.
—Princesse, nous arriverons bientôt à Mitterstown.
Mitterstown. Au départ, ce n’était qu’un modeste petit lieu défendable où les marchands s’arrêtaient pour reposer leurs pieds sur la route depuis et vers la Forêt Noire. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’une auberge n’y pousse, et de fil en aiguille les gens s’y étaient installés et avaient commencé à cultiver la terre. C’était devenu un vrai petit village de nos jours.
—Hrm… Où en sont les mouvements de l’ennemi ? demandai-je.
—Ils n’ont pas l’air de vouloir battre en retraite, me dit Danan. Ils ont aussi équipé de force les habitants avec des armes et les ont placés au front.
Je grimaçai à cette nouvelle.
—Des civils sans entraînement…
Encore un comportement écœurant typique du Saint Empire. Il semblait que nous allions devoir mettre nos fusiliers à contribution immédiatement.
—Ne blessez aucun civil. Seul le Saint Empire souffre aujourd’hui.
—Compris, dit-il.
Cinquante soldats du Saint Empire assuraient la sécurité, et près d’une centaine de soldats civils. Les portes de la ville étaient fermées, leurs forces étaient déployées sur le mur défensif. Pour autant que je puisse en juger, ils n’avaient que dix vrais soldats capables de combat à longue portée.
D’après la reconnaissance de Pirna et de ses harpies, ils avaient rassemblé des briques et des pierres sur le mur. Ceux qui ne savaient pas tirer à l’arc allaient probablement les lancer à la place. Il serait facile de les abattre, mais je ne voulais surtout pas blesser ces soldats civils enrôlés de force.
—Encerclez la ville. Ensuite, nous leur demanderons de se rendre.
—Compris !
Danan partit exécuter mes ordres.
Les soldats encerclèrent Mitterstown et la bouclèrent entièrement. Nous n’avions pas le temps pour un siège, là, maintenant. J’invoquai les esprits du vent et me préparai à projeter ma voix à travers toute la ville.
—Écoutez bien, citoyens de Mitterstown ! Nous sommes l’Armée de Libération du Royaume de Merinard, et je suis leur cheffe, Sylphyel Danar Merinard ! Vous me connaissez peut-être davantage sous le nom de la Sorcière de la Forêt Noire.
Déjà, une clameur s’éleva derrière les murs.
—Notre objectif est la libération de tous les territoires de Merinard et la délivrance de tous les demi-humains martyrisés à l’intérieur de ses frontières. Nous ne montrerons aucune pitié envers les soldats du Saint Empire, mais nous n’avons aucune intention de blesser des citoyens innocents, de brûler vos villes ou de voler vos richesses et vos biens.
J’entendais les citoyens enrôlés commencer à s’agiter. Le commandant de l’armée du Saint Empire leur hurlait de ne pas se laisser duper, si fort que son visage devait être cramoisi. Quelle grossièreté.
—Cela vaut aussi pour les citoyens forcés à devenir soldats. Si vous déposez les armes, nous ne vous ferons aucun mal et ne vous emprisonnerons pas. Quant aux officiers et soldats du Saint Empire, tant que vous ne résisterez pas, je vous promets que nous vous mettrons en garde à vue et qu’après désarmement, vous serez libérés en toute sécurité.
Je pouvais entendre les soldats commencer à murmurer entre eux. Il y en avait même qui se rencontraient les yeux dans les yeux et qui commençaient à déposer leurs armes.
Je me tournai vers Danan et dis, d’une voix plus basse :
—Sniper leur commandant.
—Compris. Il transmit l’ordre aux fusiliers.
Le claquement d’un fusil à verrou résonna dans l’air tandis que la tête de l’officier explosait comme une tomate trop mûre en plein milieu d’une dispute avec ces hommes. Les soldats à proximité furent couverts de sang ; des cris s’élevèrent du mur. Je n’aurais pas cru que des hommes puissent crier ainsi… Non que je n’aie pas compris la réaction.
Je projetai à nouveau ma voix.
—Vous êtes inférieurs en nombre et surclassés. Nous vous accordons une heure pour réfléchir à vos options. Si vous souhaitez vous rendre, hissez un drapeau blanc à la place de celui du Saint Empire et ouvrez vos portes. Sinon, nous lancerons notre attaque. J’espère que vous prendrez une sage décision.
Je dissipai la magie du vent qui portait ma voix et croisai les bras. Maintenant, place au jeu de l’attente.
Il ne fallut pas longtemps pour que Mitterstown se rende. Il s’avéra que l’assassinat de leur commandant fit s’effondrer leur moral comme une enclume, et que notre promesse de ne pas piller leur ville fut la bonne décision.
Nos soldats entrèrent dans la ville et prirent immédiatement possession de leurs installations et rassemblèrent leurs réserves.
—Danan, assure-toi que les soldats ne fassent pas de bêtises, compris ?
—Aucun problème, dit-il, tandis qu’un sourire mauvais se dessinait sur son visage. Si le besoin s’en fait sentir, je ferai un exemple de quelques-uns.
—Je te dis de faire en sorte qu’on n’en arrive pas là, répondis-je sur le ton le plus glacial possible ; je ne pouvais pas me permettre qu’il rate mon message.
—Compris ?
—Comme vous voulez.
Je confiai à Zamil la garde de Melty, qui partit joyeusement faire un tour en ville. Elle était sans doute en route pour parler aux marchands de fournitures et de chariots. Nous avions l’argent pris dans les forteresses et installations militaires à dépenser, ainsi que les pierres précieuses que Kousuke nous avait préparées à l’avance.
—Je suis soulagé que nous ayons pu prendre la ville sans qu’il ne se passe rien de grave, déclara Leonard.
J’acquiesçai.
—On peut espérer continuer comme ça jusqu’à Arichburg.
—Je doute que les choses se passent aussi bien, dit-il.
Leonard aura très vite eu raison.
—Ils sont prêts à résister.
—Il semblerait que ce soit le cas.
Trois jours s’étaient encore écoulés depuis le début de notre voyage. Le Saint Empire avait rassemblé une force de contre-attaque à Mazewood, la dernière ville qui nous séparait d’Arichburg.
—Ils ont environ deux mille soldats, rapporta Danan.
—Et ils se sont complètement barricadés pour un siège, dit Leonard.
Mazewood était une ville d’exploitation forestière, et la forêt environnante produisait du bois de haute qualité. Leurs murs n’avaient jamais été là pour le décor : les monstres infestaient les bois profonds et menaient des attaques fréquentes. Les remparts nous tiendraient tête aussi bien.
Je leur fis ma déclaration exactement comme à Mitterstown, mais il ne semblait pas que les choses allaient se passer de la même manière. Il était clair qu’ils n’avaient pas l’intention de se rendre.
—Au moins, il n’y a pas de civils enrôlés pour combattre, dit Melty.
—Bien.
Il était temps de commencer.
—Mettons la pression sur eux avec des tirs à longue portée.
—Compris. Danan se tourna vers nos troupes. Unités d’arbalètes, en avant !
Lorsque j’ordonnai aux esprits du vent de souffler dans notre dos, cinq cents arbalétriers s’avancèrent et commencèrent à tirer sur la ville. Notre tir de barrage transperçait les corps des soldats du Saint Empire sur le mur, tandis que mes puissantes rafales de vent déviaient leurs flèches loin de leur cible. Quelques projectiles parvinrent à nos soldats, mais aucune blessure mortelle, d’après ce que je voyais.
En l’espace de dix minutes, la contre-attaque de l’ennemi ralentit jusqu’à se réduire à un filet, car ils se mirent à couvert derrière le mur. Au moins cette partie de la bataille s’achevait par notre victoire écrasante.
—Les arbalètes sont vraiment incroyables, dis-je. Je ne vois pas comment nous pourrions perdre une bataille à distance désormais.
—En effet, dit Melty. Cependant, ils semblent s’être barricadés à l’intérieur.
—Alors nous n’avons d’autre choix que de recourir à la stratégie habituelle.
Je me tournai vers Danan.
—Lancez les harpies.
—Quelle est notre cible ? demanda-t-il.
—Dis-leur de se concentrer sur les blessures fatales à l’ennemi et de limiter au minimum les dommages aux civils et aux installations.
Juste avant qu’il ne me quitte, j’ajoutai :
—Oh, et aucune d’entre elles n’a le droit de tomber au combat.
Danan acquiesça.
—Compris.
Même si nous sommes loin l’un de l’autre, je sais que tu veilles sur nous… Kousuke.
Les harpies s’élèvent haut dans les airs, des bombes aériennes attachées à leurs deux jambes. Bientôt, elles feraient pleuvoir la mort sur les officiers du Saint Empire. Quand cela arriverait, le cours de la bataille serait décidé.
Il y avait plus que largement assez de bois pour fabriquer un bélier. Avant le début de la bataille, j’avais donné l’ordre d’en confectionner un, si bien que l’escouade de transport avait déjà abattu une bonne quantité d’arbres et l’avait achevé. Les harpies anéantiraient les défenses du mur. Ensuite, nous enfoncerions la porte principale.
Si Kousuke était présent, on pourrait juste faire sauter la porte avec une bombe, mais comme il ne l’était pas, nous ne pouvions pas nous permettre de gaspiller les explosifs des harpies comme ça.
Leur attaque aérienne commença, signalée par un grondement de tonnerre qui fit trembler l’air lui-même. Les soldats de l’Armée de libération poussèrent des acclamations.
—Une fois encore, les exploits de l’escouade des harpies au combat sont incroyables, dit Leonard.
—Ils diraient que ces exploits ne leur appartiennent pas, mais reviennent à Kousuke, dis-je, et il acquiesça.
Pour nous, Kousuke était notre bouée de sauvetage. Mais en même temps, il était aussi notre plus grand point faible.
—Allons-nous garder Kousuke en sécurité à l’arrière à partir de maintenant ? me demanda Leonard.
—C’est mon intention, oui.
Leonard secoua la tête.
—Je doute qu’il en soit ravi.
—Non, sûrement pas. Mais si je le place en première ligne et que quelque chose lui arrivait…
—Être à l’arrière ne signifie pas nécessairement qu’il sera en sécurité.
—Alors qu’attendez-vous de moi, Leonard ? demandai-je, et il haussa les épaules.
—Je pense qu’il serait préférable de toujours le garder à vos côtés. Ce n’est pas seulement l’endroit le plus sûr pour lui, c’est aussi la meilleure façon pour vous deux d’être heureux. Je considère comme un échec personnel de ne pas avoir fait de même.
Sir Leonard avait perdu sa femme bien-aimée dans une bataille contre le Saint Empire. Son territoire avait été attaqué par une force détachée de l’ennemi qui était parvenue à contourner l’armée de Merinard. On disait qu’elle s’était battue vaillamment jusqu’à ses derniers instants.
Me souvenant de cela, je lui dis :
—J’y réfléchirai.
—Sage décision, je pense. De plus, la qualité de la nourriture s’élèvera si Kousuke est dans les parages.
Leonard rit et s’éloigna en direction du bélier qui remontait depuis l’arrière. Il allait sans doute se disputer avec Zamil pour savoir qui mènerait la charge.
Kousuke… Attends-moi.
Nous prendrions Mazewood d’ici peu. Et une fois cela fait, Arichburg serait juste devant nous. Si nous pouvions en prendre le contrôle, l’Armée de libération pourrait enfin faire une pause et reprendre son souffle. Il fallait juste qu’on arrive jusque-là. Je devais continuer à avancer.
Je serrai Pale Moon contre moi et levai les yeux sur le mur que les harpies avaient ravagé à coups de bombes. Puis j’élevai la voix sur le vent amplificateur.
—Lancez l’assaut ! Montrez au Saint Empire à qui ils ont affaire !
Les soldats poussèrent un cri de guerre et commencèrent l’assaut sur la porte. Avant Arichburg, nous devions prendre Mazewood.
Concentre-toi.
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