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Chapitre 1

Construire une tête de pont à la frontière territoriale

Traduction · Angeloids, Relecture · Angeloids, Édition · Angeloids. Lecture ~54 min

Il nous fallut trois jours entiers pour retourner à Alpha. Nous y passâmes une journée de repos avant de partir pour Gamma. Nous disposions de vingt fantassins lourds menés par Danan, cinquante-neuf fantassins légers, cent arbalétriers, quatre-vingt-dix-huit aventuriers dont Shemel, cinq mousquetaires dont Jagheera, cinq harpies, quinze mages dont Ira et trois fonctionnaires dont Melty. Et bien sûr, il y avait moi, Sylphy et Madame Zamil.

Nous manquions d’infanterie légère et d’aventurier en raison des pertes subies lors de notre dernière bataille. J’espérais sincèrement que nous pourrions éviter d’autres morts.

—Je m’inquiète de voir nos harpies se raréfier, dis-je à Sylphy.

Nous avions laissé cinq harpies à Alpha et Bêta. Il ne nous restait plus que Pirna et les quatre autres. Les harpies mettaient environ deux heures pour parcourir trois jours de marche, donc si Alpha ou Bêta étaient attaqués et tenaient au moins deux heures, nous pourrions leur envoyer cinq unités en renfort.

Dix harpies en descente aérienne suffiraient amplement à anéantir la plupart des forces militaires, à condition qu’il y ait moins de dix mille soldats. Il y avait également beaucoup de bombes aériennes à Alpha et Bêta. Il serait dommage que nos forces perdent une forteresse et que les bombes soient saisies. Elles étaient juste assez légères pour qu’un homme-bête puisse les utiliser comme de grosses grenades.

Nous marchâmes trois jours durant. Cette fois, nous ne rencontrâmes personne et arrivâmes à Gamma sans trop d’encombres. La plupart des gens évitaient la route au-delà de Gamma à cause des attaques de gizmas.

—Alors, quel est notre plan cette fois-ci ? demandai-je.

—Commençons par la stratégie habituelle d’attaque à distance, dit Sylphy. Donnons-leur un bon coup de marteau et réduisons leur nombre.

—Inutile de prendre des risques, acquiesça Ira.

Nous arrivâmes à Gamma alors que le soleil était encore haut, et prîmes donc position immédiatement pour entamer l’attaque à distance. Grâce à la magie élémentaire de Sylphy, le combat était résolument à sens unique. Nos flèches atteignaient leur cible sans difficulté, tandis que celles de nos adversaires étaient emportées par le vent et atterrissaient loin de nous.

—Kousuke, on entre cette fois.

Une femme-léopard tenant un fusil à verrou doté d’une lunette × 4 se tenait devant moi avec quatre subordonnés dans son sillage. Jagheera. Lors des deux dernières batailles, Jagheera et ses hommes étaient restés en retrait et avaient économisé leurs munitions. Je sentais qu’elle voulait saisir leur chance cette fois-ci.

—Oui, tu as raison, lui dis-je. Essayez d’abattre des cibles en commençant par le haut de la chaîne de commandement.

—Compris.

Notre escouade de fusiliers se dispersa immédiatement autour de la forteresse, et l’air fut bientôt rempli du bruit de tirs tonitruants. Simultanément, des gerbes de sang jaillissaient le long du mur d’enceinte tandis que les soldats tombaient à gauche et à droite. En se dispersant, ils pouvaient atteindre un nombre bien plus important de cibles, d’autant qu’ils tiraient à une distance bien supérieure à celle d’une escouade d’archers.

L’ennemi sait reconnaître un arc ou une arbalète dès qu’il en voit un. Mais avec un fusil à verrou, même s’il voit l’arme tirer, il est difficile de comprendre ce qui se passe exactement. C’est logique, étant donné que les fusils à verrou que je leur ai fournis tirent des balles qui voyagent à plus de deux fois la vitesse du son. À cette distance, l’instant où la bouche du canon s’éclaire est la même où la balle atteint sa cible, et on n’entend la détonation qu’après. Comme la tête d’un ennemi explose puis que le fusil fait du bruit, il est impossible pour eux de comprendre ce qui leur arrive.

J’étais à peu près sûr que les soldats du Saint Empire commençaient à paniquer. Mais il serait impossible d’éliminer les trois cents soldats à coups de tirs longue distance.

Nous ne pouvions pas faire grand-chose contre les soldats qui s’étaient enfermés dans la forteresse. Il faudrait donc nous infiltrer dans le bâtiment et faire le nettoyage à bout portant avant la fin de la bataille.

—Ils ont battu en retraite, remarqua un fantassin à proximité.

—Je m’en doutais, dis-je. Ils ont probablement jaugé nos forces et supposé que nous n’avions pas assez de fantassins pour prendre la forteresse. S’ils ne peuvent pas gagner un combat à distance, se barricader est une décision pleine de bon sens.

Et s’ils prenaient cette route, le chemin était tout tracé pour nous aussi. L’heure du bombardement avait sonné. Comme nous n’avions que cinq harpies avec nous, elles allaient devoir mettre les bouchées doubles. Les harpies, elles, ne semblaient pas s’en soucier le moins du monde.

—C’est tellement amusant !

Hum, les personnes ? Chaque bombe que tu largues abat des dizaines de personnes à la fois. Dire que c’est amusant, c’est un peu, eh bien… mais bon, je suppose que c’est mieux. Mieux vaut être positive qu’un rabat-joie comme moi.

—Ils se vengent après des années de tourments, me rappela Sylphy.

—Je suppose que ma réaction se lisait sur mon visage.

—Laisse-les faire.

—Les habitants du Saint Empire sont plus durs avec les races qui ne ressemblent pas à des humains, dit Ira. Les harpies, les lamies, les hommes-lézards… ce sont eux qui ont le moins de chance. Et c’est peu dire, sachant qu’une cyclope comme moi n’est déjà pas épargnée.

—Je vois.

La vengeance, hein ? Il y avait un million de grossièreté que j’aurais pu laisser parler pour moi, mais je les ravalai. La vengeance ne vous remplit pas les poches et n’arrange rien à votre vie, mais il ne fait aucun doute qu’un poids vous est ôté quand votre agresseur meurt. Je ne pouvais pas reprocher à quelqu’un de rechercher ce soulagement-là.

En revanche, je trouvais dangereux de prendre plaisir à assassiner de parfaits inconnus uniquement parce qu’ils se battaient dans le mauvais camp. La vengeance doit s’arrêter quelque part, et même si l’on a une personne ou un groupe précis dont on veut se venger, il faut bien s’arrêter un jour…

Je ne sais pas. C’était une question délicate.

Je n’avais jamais été traité d’une manière qui m’aurait donné envie de tuer qui que ce soit, mais peut-être étais-je simplement privilégié.

—Tu as l’air troublé, dit Sylphy.

—Je réfléchis à beaucoup de choses.

—Tu ne devrais pas, là maintenant. C’est dangereux.

—C’est vrai.

Un champ de bataille n’était pas le bon moment pour une crise morale, de toute façon.


Après avoir essuyé les tirs de notre escouade de harpies bombardières, le commandant de la forteresse Gamma se rendit avant que nous ayons pu lancer la moindre force d’attaque. C’était une première.

—Les commandants étaient tous tombés lors des bombardements précédents, expliqua Sylphy.

—C’est vrai. Oh, c’est donc pour ça que…

Si la personne en mesure de se rendre se faisait exploser, les soldats n’avaient d’autre choix que de se battre jusqu’au bout. Ce commandant avait probablement tenu assez longtemps pour se rendre parce que nous n’avions que cinq harpies avec nous.

Nous désarmâmes les soldats qui s’étaient livrés. Notre équipe de mages était déjà entrée dans la forteresse pour soigner les blessés graves. Zéro perte de notre côté. Quelques flèches avaient traversé le mur de vent de Sylphy, mais aucune n’avait fait de victime grave.

—Le commandant a de la chance de ne pas avoir donné ses ordres depuis le sommet des murs, remarqua Jagheera. S’il avait été là-haut, mon escouade de fusiliers l’aurait fauché à coup sûr.

L’escouade avait fait un travail d’enfer. Dans le peu de temps qui avait précédé le repli de l’ennemi dans la forteresse, ils avaient réussi à éliminer une cinquantaine de soldats. C’était impressionnant.

—Nous n’avons même pas pu vider nos deux chargeurs… dit-elle insatisfait.

Ils n’avaient peut-être pas l’air particulièrement enthousiastes. Mais à eux cinq, ils avaient réussi à tuer une cinquantaine de personnes en ne tirant pas plus de dix fois chacun. Il fallait littéralement viser avec cent pour cent de précision, au minimum. C’est de la folie. Si nous les installions derrière une vraie ligne de défense, ils pourraient probablement contenir à eux seuls une force ennemie d’une centaine d’hommes ou plus.

—On dirait que l’ennemi a été désarmé, dit Sylphy. Allons voir à quoi ressemble ce commandant ennemi.

—Je préférerais m’en passer, franchement, dis-je.

J’imaginais déjà qu’ils auraient quelque chose à dire sur le fait qu’un humain accompagne Sylphy et les autres. Je trouvais leur baratin sur la supériorité des humains bidon, alors peu importe, mais cela ne voulait pas dire que j’avais envie de me le farcir.

À l’intérieur de la forteresse, la première chose qui me sauta aux yeux, c’est qu’elle était en bien meilleur état que les deux précédentes. Au moins, il n’y avait pas de morceaux de corps éparpillés au sol. En revanche, il y avait des traces de sang.

—Princesse, le commandant de la forteresse est ici, nous annonça l’un de nos soldats.

—Je vois. Jetons-y un coup d’œil…

—Ira m’arrêta au moment où j’allais entrer dans le bâtiment. Tu ne devrais sans doute pas les rencontrer, Kousuke. Tu es un inconnu. Ils pourraient s’imaginer que c’est à cause de toi que nous utilisons des armes et des tactiques jamais vues jusqu’à présent.

—Ah. C’est logique.

—En fait, dit-elle, il vaudrait mieux que nous gardions ton existence secrète vis-à-vis du Saint Empire.

Ira avait tout à fait raison, c’est pourquoi on me confia la tâche de gérer le stock de fournitures dans l’entrepôt de l’ennemi. Mettre les fournitures du fort dans mon inventaire facilitait énormément le travail d’inventoriage. Il me suffisait de tout absorber, de compter mes piles, et hop, on avait un inventaire complet. De plus, en remettant le matériel dans l’entrepôt, je pouvais le regrouper tout en vérifiant le contenu son contenu.

D’une pierre deux coups.

Comme Melty participait à la réunion avec le commandant ennemi, les deux autres fonctionnaires s’occupaient du travail avec moi. Nous bavardions tout en travaillant.

—Quelle compétence utile, dit l’une. Non pas que j’en voudrais, cela dit.

Je haussai les épaules.

—C’est grâce à cette compétence que Melty me refile ces tâches ridicules. Cela dit, cette forteresse a beaucoup de provisions. Elles viennent peut-être tout juste d’être réapprovisionnées.

—Arichburg est près d’ici, elles ont sans doute récupéré leurs provisions là-bas.

—C’est une ville ? demandai-je.

—C’est le principal centre de transport de la région. Toutes les routes menant aux villes et villages voisins passent par là.

—Hum. Alors il serait logique d’en faire notre objectif principal maintenant.

—Oh oui, acquiescèrent-elles. Si nous devons déployer d’importantes forces, il faudra passer par Arichburg quoiqu’il arrive.

Nous discutâmes encore de la géographie de la région et de ses produits locaux tout en avançant dans l’inventaire. Melty revint à la fin de la réunion et jeta un regard étonné aux deux filles avec lesquelles je m’étais lié. Sans rire, c’était plutôt drôle.


Depuis que nous nous étions emparés des trois forteresses et avions assuré une tête de pont dans le Royaume de Merinard, nous commencions à nous concentrer sur le renforcement de notre position. Danan voulait s’emparer immédiatement d’Arichburg, mais nous n’avions pas les troupes nécessaires pour gérer une si grande zone.

—Nous devrions être heureux d’avoir réussi à prendre le contrôle de ces forteresses frontalières, déclara Melty.

—C’est dommage, répondit Danan.

—Ne sois pas comme ça. Le fait que nous tenions les trois forteresses signifie que nous avons pris le contrôle total des Grandes Terres Désolées d’Omitt. Maintenant, le reste dépend de Kousuke.

—Moi… ?

Autrement dit, je devais utiliser mes capacités au maximum de leur potentiel et faire fleurir ces mauvaises terres. Du boulot à se briser les reins.

—Pour l’instant, répondit Danan, je pense que nous devrions nous concentrer sur la fortification des trois forteresses.

—Hein ? objecta Melty. Nous devrions vraiment nous concentrer sur le développement de nouvelles terres habitables.

—Nous avons encore de la place dans notre base, n’est-ce pas ?

—Une fois que l’on saura dans le royaume que nous avons pris les forteresses frontalières, nous attirerons beaucoup de nouveaux arrivants, expliqua Danan. Quand ça arrivera, on ne pourra pas se contenter de dire « oups, plus de place ».

Melty secoua la tête.

—Grâce aux compétences de Kousuke, nous pouvons mettre tout ça en place en un instant, même si nous attendons jusqu’à ce que les gens se présentent. Nous devrions renforcer les forteresses afin de pouvoir protéger les nouvelles terres que nous développerons. C’est la première chose à faire. Peu importe la quantité de terres que nous préparerons : si l’ennemi franchit notre ligne de défense, tout cela ne servira à rien.

Nous étions tous d’accord pour renforcer notre position actuelle, mais nous n’étions pas alignés sur la manière d’y parvenir. Une fois que Sylphy aurait tranché, la question serait réglée — mais elle gardait ses pensées pour elle pour l’instant. Ira n’était pas présente : elle soignait les soldats blessés du Saint Empire.

Quel que soit le camp qui l’emporterait, j’allais être utilisé et pressé comme un citron. J’avais renoncé à échapper à ce destin. Tant qu’on me laissait le temps de me reposer après, ça allait.

—Et de toute façon, poursuivit Danan, où pourrions-nous préparer ces nouvelles terres ? Nous n’avons choisi aucun endroit, n’est-ce pas ?

Nous étudions actuellement la zone autour de notre base et avons sélectionné plusieurs sites potentiels.

—J’aimerais bien savoir ce qu’il en est, dit Sylphy.

—J’étais moi-même assez curieux.

—Il y a plusieurs collines rocheuses à courte distance de la base. Nous pourrions probablement y extraire de bonnes pierres et du minerai.

—Je vois. C’est bon à entendre. Autre chose ?

—Grâce à nos investigations, nous avons découvert un nouveau nœud de lignes telluriques. Si nous parvenons à reproduire les barrières anti-magiques, nous pourrons créer de nouvelles zones sûres, comme la base.

Hum, un nouveau nœud de lignes telluriques. Si je me souviens bien, il s’agit de points d’énergie qui nous permet de puiser de l’énergie magique dans le sol pour faire fonctionner des outils magiques. Pour faire simple, une source d’énergie quasi inépuisable. Vraiment très utile.

—Je vois, dit Sylphy. Elle se tourna alors vers moi. Kousuke, comment se passe le ravitaillement ?

—Pas de problème, mais nous manquons d’argile et de bois. Quelle que soit la direction que nous prenons, renforcer les forteresses ou préparer de nouvelles terres, nous manquons de ce dont nous avons besoin.

On pouvait trouver de l’argile dans les badlands, mais du bois ? Pas vraiment. Nous ne pouvions pas en faire venir de la Forêt Noire ; il fallait donc trouver une autre source rapidement.

—On va dans la forêt la plus proche pour faire ce qu’il y a à faire ?

—Il semble que ce soit la bonne option. Nous pouvons simplement demander à quelqu’un de suivre l’unité chargée de la reconnaissance des forêts autour des zones rocheuses et d’y récolter du bois.

Il y avait une forêt en vue de Delta, totalement détachée des Terres Désolées. Beaucoup de verdure saine, là-bas.

Hum, c’était un peu tard pour y songer, mais était-ce vraiment normal qu’on passe autant de temps dans les Terres Désolées ? Les plantes n’y poussaient pas parce que l’endroit entier avait été vidé de son énergie spirituelle. Étions-nous sûrs que ça n’avait pas d’effet sur les gens ?

—Nous suivons les conseils de Danan cette fois-ci, dit Sylphy. D’abord, nous fortifierons les forteresses frontalières. Il serait dommage que l’ennemi les reprenne lors d’une contre-attaque. Comme l’a dit Danan, nous avons encore de la place sur notre ligne de front… Je suppose qu’on ne peut plus vraiment appeler ça une base de front, mais je m’égare. Nous avons encore de la place pour d’autres personnes. Trouver de nouvelles terres habitables n’est pas une priorité pour l’instant.

—Princesse…

—Je comprends ce que tu dis, Melty, dit Sylphy. Je comprends. Et c’est important. Mais pour l’instant, nous ne pouvons pas nous permettre qu’ils reprennent leurs forteresses. Avec le peu de soldats que nous avons, je veux limiter les risques.

—Je comprends. Melty semblait satisfaite de l’explication de Sylphy.

—Alors, on va faire comme ça. Melty, contacte la base avec le communicateur-golem et rassemble le matériel et la main-d’œuvre sur la ligne de front. Danan, occupe-toi du placement des unités et élabore un plan pour renforcer nos forteresses. Kousuke, sois prêt à avancer rapidement sur les travaux si le besoin s’en fait sentir.

—J’ai compris.

—Compris.

—Tout à fait.

Nous nous mîmes donc au travail. Comme j’allais travailler à l’extérieur, j’estimai que je devais demander à Madame Zamil de me protéger.


Madame Zamil et moi quittâmes la forteresse avec quelques soldats de l’Armée de libération pour nous rendre dans les bois avoisinants, comptant passer une heure et demie à récupérer du matériel et à faire de la reconnaissance. Mais au beau milieu de notre mission, nous entendîmes un terrible vacarme de cris et de hurlements. Soudain, nous nous retrouvâmes encerclés par une bande de créatures inquiétantes à la peau verte.

—Qu’est-ce que c’est ?

—Des Gobelins.

Des gobelins, hein ? Ces créatures de romans fantastiques qui se trouvaient tout en bas de la chaîne alimentaire, aux côtés des slimes.

Ils avaient des visages vides, des corps verdâtres et trapus, et des voix stridentes comme des ongles sur un tableau noir. Même le strict minimum vestimentaire, semblait-il, était facultatif selon les normes gobelines.

Cache donc ta misère, mec, sérieusement.

—Madame Zamil, ces choses sont-elles capables de communiquer ? demandai-je.

—On dit souvent que les pierres et les cadavres répondent plus volontiers qu’un gobelin.

—…Je vois.

Il était donc inutile d’espérer la moindre conversation avec eux.

Cela dit, je m’en étais douté dès le départ.

—Ne vous inquiétez pas, me dit-elle. Je ne les laisserai pas vous toucher.

—Merci beaucoup.

Madame Zamil se précipita sur le groupe de gobelins avec sa lance, et je sortis mon arbalète à pied-de-chèvre de mon inventaire pour décocher un carreau. L’engin avait assez de force pour briser une armure de gizma. Un gobelin presque nu n’avait aucune chance. Ils poussèrent des cris et des hurlements d’alarme.

Madame Zamil faisait tournoyer sa lance, fauchant les têtes des gobelins, coupant leurs corps en deux, leur transperçant le crâne de sa lame. Elle leur traversait même parfois la gorge quand ils tentaient de l’attaquer avec leurs propres lames de pierre.

—A-t-elle seulement besoin d’aide ? marmonnai-je en tirant dans le dos de quelques gobelins en fuite. Voilà ce qu’on appelle une force irrésistible.

La bataille s’acheva en moins de cinq minutes. Il y avait environ une trentaine de gobelins au total, et notre groupe se composait de moi, Madame Zamil et trois soldates d’infanterie légère ; nous avions donc taillé en pièces une force six fois supérieure à la nôtre. Ils avaient probablement cru avoir l’avantage.

Et donc, ils furent anéantis avant même d’avoir pu fuir. Quelle tristesse.

—Faible, dis-je.

Madame Zamil acquiesça.

—Ce n’est rien comparé aux gizmas. Cela dit, ils sont tout de même un peu moins rusés, alors il ne faut pas baisser la garde.

—Je vois. Je suppose que ce serait dangereux qu’ils s’approchent en groupe.

—Il est assez courant que de jeunes aventuriers se fassent assassiner par des gobelins.

Et donc… je suppose… ils étaient cuits et tendrement assaisonnés. J’ignorais si les gobelins de ce monde fonctionnaient ainsi, et je n’avais pas particulièrement envie de le savoir.

Je rangeai un cadavre de gobelin dans mon inventaire, au cas où il nous serait utile plus tard, et continuai à récolter du bois. Comparés à ceux de la Forêt Noire, les arbres semblaient un peu plus rabougris. Je me demandais si c’était dû à une énergie vitale différente, ou quelque chose comme ça. Cela dit, le bois était le même une fois coupé.

—J’ai beau vous voir utiliser ce pouvoir, il reste si mystérieux…, chuchota Madame Zamil tandis qu’un arbre tombé se transformait en bûches.

—C’est très pratique. Je peux utiliser les choses telles quelles sans vraiment y réfléchir.

—C’est ce qu’il semble.

Nous progressions dans la forêt, abattant les arbres les uns après les autres. Évidemment, nous ne pouvions pas tout démolir, alors j’essayai de faire preuve d’un peu de retenue. Comme je n’étais pas vraiment un bûcheron ou un arborite professionnel, je ne pouvais pas faire grand-chose.

—Cet endroit est plutôt sûr comparé aux Terres Désolées, fis-je remarquer.

—C’est juste que les Terres Désolées sont particulièrement dangereuses. Les zones les plus profondes de la Forêt Noire sont encore pires, me dit Zamil.

—Sérieusement ? Maintenant que tu le dis, je ne me suis jamais vraiment aventuré bien loin.

—On dit qu’un dragon rôde dans les profondeurs.

—C’est quoi ce bordel ?

Je veux absolument le voir. Un vrai dragon vivant ! Les garçons adorent les coléoptères kabuto et kuwagata, mais un dragon ?

Je me demandais si mon équipement actuel était suffisant pour affronter un dragon… Si je fabriquais un canon antichar, est-ce que ça marcherait ? Je doutais qu’un fusil à verrou fasse beaucoup de dégâts. Il faudrait au moins que je prépare une mitrailleuse lourde. Si nous arrosions le dragon de balles de calibre .50, il finirait par tomber, non ? Je me demandais à quel point les écailles de dragon étaient dures.

—Vous réfléchissez à la manière d’abattre un dragon ? me demanda Madame Zamil.

—Bien vu.

—Les personnes qui entendent parler du dragon réagissent de deux manières. Soit elles n’envisagent jamais de s’en approcher et l’oublient rapidement, soit elles deviennent obsédées par l’idée de ce qu’elles feraient si elles pouvaient un jour l’affronter. À votre visage, je vois que vous étiez obsédé. Alors, vous avez trouvé comment le vaincre ?

—C’est impossible pour le moment. Mais j’ai pensé à plusieurs armes qui pourraient probablement fonctionner contre lui. Une arme en mithril pourrait-elle blesser un dragon ?

—Avec oui, je pourrais le tuer.

Un fusil antimatériel pourrait faire l’affaire. Si je fabriquais le fusil et les balles en mithril et que j’utilisais une cartouche surchargée, je parierais que je pourrais percer les écailles d’un dragon. Un dragon était un être vivant, donc il devait bien avoir un point faible. Le cerveau, le bulbe rachidien, le cœur. Si j’envoyais assez de balles dans l’un de ces points faibles, il mourrait forcément. Je pourrais même bourrer les balles avec des mèches à retardement et faire exploser les pointes à l’intérieur de son corps.

—Je compte sur toi, lui dis-je.

Madame Zamil dévoila ses crocs dans un large sourire. Au début, elle m’avait fait peur, mais avec le temps, je m’étais habitué à elle. Il y avait beaucoup d’hommes-lézards dans le coin, après tout. Ou plutôt de femmes-lézards, dans son cas.

—Il y a un village de fermiers dans le coin, non ? demandai-je.

—Il semble que oui. Une autre escouade s’y rend. Ce serait un peu loin d’ici.

—C’est dans une direction complètement différente, c’est logique.

La forêt dans laquelle nous étions entrés se trouvait au nord-est de Gamma, et le village en question au sud-ouest de la forteresse. Oui, c’était assez loin.

—Très franchement, je n’y connais pas grand-chose, à la gouvernance ou à ce genre de choses. Comment cela se passe-t-il, en général ? demandai-je

—En règle générale, les soldats patrouillent dans la région et éliminent les monstres et les bandits qu’ils rencontrent. Et puis, quand vient l’heure des impôts, on collecte l’argent des contribuables.

—C’est vraiment ça ?

—La nation assure la sécurité de ses citoyens, et les citoyens travaillent à l’abri de cette sécurité. Voilà tout. Bien sûr, il y a des moments où la nation fournit divers services pour s’assurer que ses citoyens vivent en paix, et des moments où les citoyens font des demandes à la nation.

—Je vois, je vois.

Oui, tout cela me dépassait un peu. Mais j’étais sûr que si j’en parlais à Sylphy ou à Melty, elles me prêteraient leurs lumières.

—Les capacités de Sir Kousuke seraient d’une grande aide pour les citoyens, j’en suis sûre, ajouta-t-elle.

—Tu crois ? Côté ingénierie, j’assure plutôt pas mal.

—Mais vous pouvez aussi construire des canaux et des routes, des murs pour protéger le village, des installations de stockage pour abriter les récoltes, et même régénérer les terres arides elles-mêmes, n’est-ce pas ?

Je suppose que je suis plutôt doué pour ce genre de choses.

—Il se peut que votre destin soit de construire des choses qui aident le monde et les gens qui y vivent, en évitant les champs de bataille ensanglantés.

—Mon destin, hein ?

Je ne croyais pas vraiment à ce genre de choses. À voir les commentaires sur mes « achievement », je n’y avais senti que de la malveillance. Je pensais sincèrement que la chose qui m’avait amené dans ce monde m’observait en arborant un sourire carnassier en me regardant me débrouiller.

—Même si une chose pareille existait, je m’en moquerais bien, dis-je. Je ne pourrais jamais abandonner Sylphy et les autres à ce stade.

—La princesse est vraiment aimée, dit Madame Zamil.

Bien sûr. Même si on me disait de me séparer d’elle, je ne le ferais pas. J’avais aussi des liaisons avec Ira et Pirna, donc je devais assumer la responsabilité de mes actes. Peu importe ce que disait le connard qui m’avait convoqué ici. Je n’avais aucune intention de l’écouter.

Madame Zamil me demanda si nous avions déjà rassemblé assez de bois, mais je trouvais qu’il nous restait du chemin à parcourir si nous voulions planifier à long terme.

—Alors continuons, dit-elle. Espérons que nous croiserons ensuite des proies plus appropriées.

—Par exemple ?

—Dans cette région… peut-être un sanglier ? Ils sont trop bêtes pour faire autre chose que charger, mais leur viande est délicieuse.

—Ça me plaît bien. Ce serait génial si on pouvait en attraper un.

—Si nous en rencontrons un, je l’abattrai d’un seul coup.

—J’ai hâte de voir ça.

Nous abattîmes tout un tas d’arbres jusqu’à ce que le soleil commence à se coucher. Quant aux sangliers-charges, nous n’en croisâmes pas un seul. Bon sang de bonsoir.


De retour à la forteresse Gamma, Sylphy et les autres s’étaient réunis pour une nouvelle réunion. Alors que je leur lançais un regard en coin en passant, le cœur rempli de compassion, je sentis une main se poser sur mon épaule.

—Kousuke, j’aimerais avoir ton avis sur la question.

C’était Sylphy, qui avait dû me voir essayer de passer inaperçu.

—Bien sûr.

Mon grand plan tombé à l’eau, je me retrouvai entraîné. Madame Zamil me suivit sans un mot, mais les soldats de l’Armée de libération qui nous avaient accompagnés se contentèrent de me regarder partir avec un sourire.

Ne croyez pas avoir gagné la guerre…

—Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je à Sylphy. Tu n’as pas l’air très contente.

Elle soupira.

—Une bande de réfugiés… non, des soldats volontaires… se sont rassemblés à la forteresse Alpha.

—Nous ne parlons pas des gens du Saint Empire, j’espère ?

—En effet, me répondit Danan. Ce sont pour la plupart des hommes bêtes, mais il y a aussi quelques soldats humains de l’ancien royaume. Ils n’arrivaient pas à décider s’ils devaient ou non rejoindre les Terres Désolées, alors ils ont préféré se réfugier chez nous.

S’il y avait des humains parmi eux, ils devaient suivre les mouvements du Saint Empire. Et pas mal de temps s’était écoulé depuis que nous avions commencé à les combattre. Il n’était pas étrange de penser qu’ils avaient mis ce temps à profit pour se préparer et qu’ils étaient enfin prêts à passer à l’action.

—Combien de personnes ?

—Mille, dit Sylphy.

—Attends, quoi ? Je n’ai pas compris.

Si je ne la connaissais pas mieux, j’aurais cru qu’elle venait de me balancer un chiffre ridicule (et, avouons-le, ce n’était pas la première fois, clin d’œil, coup de coude).

—Un millier de personnes.

—C’est un peu gros comme mensonge.

Danan ignora notre petit échange et reprit.

—Seuls environ trois cents d’entre eux sont des soldats entraînés et utilisables. Les sept cents restants sont leurs familles, des non-combattants.

—Ça, ça craint.

Si je me souvenais bien, une fois la construction terminée, nous aurions assez d’espace à la base pour trois mille personnes. Nous devrions pouvoir y faire entrer tout le monde, mais c’était un long voyage… À pied, il faudrait au moins une semaine de marche.

Sylphy demanda à Melty si nos réserves de nourriture tiendraient le choc face à un tel afflux de nouvelles bouches à nourrir.

—Pour être honnête, ça ne sent pas bon, admit Melty. Nous avons un stock à la base, mais l’acheminer jusqu’ici serait difficile. Il aurait fallu que la production alimentaire soit opérationnelle ici dès hier, et près des lignes de front qui plus est.

Notre plan initial était de nous terrer dans les Terres Désolées, et je ne pensais pas qu’il y aurait un problème si nous produisions toute notre nourriture à la base. En réalité, nous n’étions pas si souvent que ça dans les Terres Désolées. Notre ligne de ravitaillement s’étirait considérablement. C’était mauvais signe.

Après quelques discussions, nous décidâmes de retarder le renforcement des forteresses prises et de nous concentrer sur la construction d’une nouvelle base près de l’entrée des Terres Désolées, à une certaine distance de la frontière. La zone ayant été essentiellement débarrassée des gizmas, le danger pour nous et les réfugiés était minime.

Il fallait toujours s’attendre à l’inattendu. Regardez notre situation actuelle — un afflux soudain d’alliés se révélait plus pénible que nos vrais ennemis. La logistique militaire était le véritable ennemi de toute armée. L’Armée de libération était dans une position décente, parce qu’au moins elle m’avait moi. Honnêtement, si les grands chefs de l’époque Sengoku ou de l’ère des Trois Royaumes avaient connu mes capacités logistiques, ils en pleureraient probablement du sang.

—Vous savez, c’est un timing assez dingue, dis-je. C’est presque comme si quelqu’un avait prévu que ça arrive…

—Tu veux dire Cuvi, dit Sylphy.

—Cuvi ? dis-je, surpris. Maintenant que tu le dis, je ne les ai pas vus ces derniers temps.

—C’est parce que nous les avons fait infiltrer pour qu’ils prennent contact avec un ancien membre de l’armée de Merinard, me dit Ira.

Comme un espion ? Un renard-espion ? Démentiel.

—Quoi qu’il en soit, voilà notre situation actuelle. J’aimerais entendre ton avis, dit Sylphy.

—Je ne sais pas trop par où commencer… D’abord, quels sont les plans que vous étiez en train de débattre ?

—Avec l’arrivée des volontaires, je pense qu’il faut nous dépêcher de prendre Arichburg, dit Danan.

—Je suis contre, répliqua Melty aussitôt. Nous manquons déjà de bras. Je pense que nous devrions nous concentrer sur le renforcement de notre position.

—Mais ça donne au Saint Empire le temps de faire la même chose. L’ennemi a l’avantage du nombre. Si nos trois forteresses étaient attaquées simultanément, ça se passerait extrêmement mal pour nous. Dès que nous passerons sur la défensive, nous risquerons d’être écrasés.

Sylphy arborait un sourire contrarié en regardant Danan et Melty s’affronter. Elle interrompit la réplique de Melty.

—Ils sont comme ça depuis le début, alors nous n’avons toujours pas arrêté de plan d’action, dit-elle.

—Alors, qu’en penses-tu, Sylphy ? demanda Melty.

—…Je penche pour l’idée de Danan, mais j’aimerais aussi entendre ton avis, Kousuke.

L’expression de Danan trahissait la satisfaction d’avoir raison, tandis que Melty, elle, avait l’air du gamin qu’on prend en dernier à la balle au prisonnier. Sylphy sortit une carte et me la présenta.

—D’abord, je veux que tu regardes ceci.

—C’est une carte de la région, c’est bien ça ? Là, c’est la forteresse, et là il y a quelques villes et villages… Cette ligne, c’est la route ?

—Exactement. Il y a d’autres routes, plus petites, mais celle-ci est la principale, celle que nous pouvons utiliser pour acheminer nos soldats.

D’après ce que je voyais sur la carte, si nous prenions Arichburg, le Saint Empire perdait sa route vers le sud. Nous pourrions isoler toutes les forces du Saint Empire encore stationnées au sud de chez nous.

—…Je vois. Vu comme ça, Arichburg est effectivement un vrai carrefour.

—Tout à fait, acquiesça Danan. Si nous prenons Arichburg, le Saint Empire ne pourra plus nous écraser par le nombre.

—Et il faudrait alors vraiment protéger la ville, ajoutai-je.

—Précisément, dis Danan en serrant les poings. Au bout du compte, nous aurions besoin de moins d’effectifs sur la défensive, et nous pourrions à la place affecter ces soldats au maintien de l’ordre.

—Qu’est-ce qui te préoccupe, Melty ? demandai-je. Elle avait l’air épuisée.

—Même si nous parvenions à prendre Arichburg, je m’inquiète de la façon dont nous la gouvernerions ensuite, expliqua Melty. Admettons que nous parvenions à prendre rapidement la ville. Il reste encore beaucoup de soldats du Saint Empire au sud. Ils pourraient semer le chaos partout, tenter de reprendre la ville, ou, dans le pire des cas, devenir des bandits dans les montagnes.

—Si nous voulons continuer à nous battre, nous nous heurterons constamment à ce genre de problèmes. Mais si les soldats du Saint Empire faisaient quoi que ce soit de tout ça, l’opinion publique à leur égard s’effondrerait, ce qui veut dire qu’en nous occupant d’eux, notre cote remonterait, non ?

—Tu crois vraiment que les choses se passent aussi facilement ? demanda Melty.

Elle, manifestement, n’y croyait pas.

C’était vrai que c’était un problème auquel nous n’avions pas encore été confrontés. Jusque-là, la pire menace que nous avions vraiment affrontée, c’étaient les gizmas qui nous chargeaient n’importe comment.

—Honnêtement, je ne pense pas qu’il y ait de quoi s’inquiéter, dis-je. Nous avons des harpies qui peuvent surveiller la région depuis le ciel, et nous avons aussi nos communicateurs golems. Traquer des bandits ne devrait pas être bien difficile.

—Mm, d’accord, répondit Danan.

Même si des soldats déserteurs venaient à se cacher dans les montagnes ou les bois, ils ne pourraient pas échapper aux yeux des harpies. Et avec les communicateurs golems qui permettaient à nos escouades d’élites de partager rapidement les informations, traquer des bandits ne poserait pas le moindre problème.

—Tout ça se règle si facilement à coups de force brute…, commençai-je à dire.

—Hum… Ça veut dire que tu es d’accord avec Danan, Kousuke ?

Melty nous fixa comme si nous étions une bande de gros bras décérébrés.

—O-oui… Si nous arrivons à prendre le contrôle d’un nœud de transport comme Arichburg, ça nous facilitera les choses sur le long terme. Quitte à mettre les affaires intérieures de côté pour le moment.

Dans les jeux de simulation, prendre le contrôle des nœuds de transport, c’est la base de la base. Surtout quand l’ennemi a l’avantage numérique.

Nous étions infiniment mieux préparés aux batailles défensives qu’aux batailles rangées. Même si nous lancions une attaque-surprise sur Arichburg, entre la capacité de nos harpies à repérer les ennemis sur un large périmètre et notre système de communicateur golems, l’écart de vitesse dans l’échange d’informations nous permettrait d’user l’ennemi petit à petit.

—Que font nos nouveaux volontaires en ce moment ? demandai-je.

—Ils sont actuellement à la forteresse Alpha, dit Sylphy. Nous prévoyons de laisser ceux qui peuvent se battre sur place, et d’envoyer les non-combattants à l’arrière sous escorte.

—A-t-on assez de vivres ? demanda Melty.

—Nous avons la récolte des champs que Kousuke a aménagés, donc ça devrait aller. Nous prévoyons aussi d’envoyer le surplus de la forteresse Bêta à Alpha, dit Sylphy.

Je proposai d’utiliser mon inventaire pour assurer un de ces ravitaillements, mais elle secoua la tête.

—Je préférerais que tu construises plutôt une base de ravitaillement comme ça, nous n’aurions pas à faire aux non-combattants tout le chemin jusqu’à la base.

—C’est logique. Je m’y mets demain.

—Bien, acquiesça Sylphy. Danan et moi restons ici et constituons l’escouade pour notre assaut sur Arichburg. Kousuke, tu pars pour la forteresse Alpha et tu te mets au travail sur une base de production.

—D’accord…

Je vais encore me retrouver loin de Sylphy, hein ?

Je savais pourquoi ça devait se passer comme ça, mais ça ne me faisait pas me sentir moins seul pour autant.

—Au fait, j’envoie Ira avec toi.

—Oh, c’est vrai. Il pourrait y avoir des blessés et des malades dans le nouveau groupe.

Je me demandais combien de temps nous allions être séparés cette fois. Si c’était pour toute l’offensive d’Arichburg, ça pourrait prendre un moment. Bon sang, ça craignait. Je savais qu’Ira et les harpies seraient avec moi, et je les aimais, mais Sylphy passait avant tout le reste.

—…Allons, ne fais pas cette tête. Tu vas me faire douter de ma décision.

Ma déception avait dû sauter aux yeux.

—Eh bien, qu’est-ce que je suis censé faire ?

—Euh, excusez-moi, intervint Melty, mais pourriez-vous garder ça pour quand vous serez seuls ?

—Hi hi, tu es jalouse ?

—Sylphy, je te conseille de descendre de tes grands chevaux. Sinon…

Melty chuchota quelque chose à l’oreille de Sylphy en bombant fièrement le torse, et aussitôt la sueur se mit à dégouliner sur le visage de Sylphy. Qu’est-ce que Melty a bien pu lui raconter ?!

—Tu es d’accord avec ça ? lui demanda Melty.

Sylphy frémit.

—Tout sauf ça !

—Heehee, je ne sais pas…

Affolée, Sylphy s’accrocha à Melty en signe de protestation. Qu’est-ce qui se passait à la fin ? Je mourais d’envie de savoir !

—Hum, hum, dit Sylphy en se raclant la gorge. C’est tout pour la réunion d’aujourd’hui.

—Reposez-vous bien avant demain.

—Aye.

Danan sortit maladroitement de la salle de réunion. Il avait dû entendre ce que Melty avait dit.

—Mm, je devrais peut-être faire ça ? Ou l’autre chose ?!

—Je suis désolée, d’accord ?!

Quel genre de dossier Melty avait-elle bien pu avoir sur elle… ? Je ferais mieux de ne pas baisser ma garde.

Survival in Another World with My Mistress!, Tome 3, Chapitre 1 — illustration

Après une longue nuit douillette et une bonne partie de la matinée au lit avec Sylphy, je quittai la forteresse Gamma pour Alpha avec Ira, deux mages, dix fantassins légers, Pirna et deux autres harpies.

Hier soir, Ira et les autres nous avaient laissés seuls, Sylphy et moi, sachant que nous serions séparés un moment. Pour la première fois depuis longtemps, nous pûmes passer un vrai « moment rien qu’à nous ». Elle voulait que je la dorlote sans retenue. Cela faisait un bail que je ne l’avais pas vue aussi câline. Elle a failli me déclencher un saignement de nez tant elle était mignonne à craquer.

Quand nous nous étions réveillés le matin et qu’elle était redescendue de son nuage, elle était toute timide à propos de ses agissements de la veille. C’était génial.

—Kousuke ?

—Hm ? Qu’est-ce qu’il y a, Ira ?

—Tu étais dans la lune, et ce serait dangereux que tu tombes.

—C’est vrai, c’est vrai. Tout à fait. Je vais garder la tête sur les épaules.

—D’accord.

Nous nous balancions doucement d’avant en arrière dans le carrosse, un engin que nous avions récupéré à la forteresse Gamma. Nous étions répartis dans trois carrosses. Ils n’étaient pas bien grands, et avec deux chevaux pour chacun, ils étaient plutôt rapides. Cela tenait aussi en partie au fait que j’avais rangé dans mon inventaire toutes les affaires que nous transportions.

—À ce rythme, nous pourrions arriver à Alpha dans la journée, fit remarquer Ira.

—Ouah. Trois jours de marche à pied et on y sera en un seul ? C’est rapide.

À la vitesse à laquelle nous filions, le vent tapait plutôt fort à l’extérieur du carrosse. Dans mes souvenirs, les carrosses n’étaient pas particulièrement rapides, mais sait-on jamais — peut-être que les chevaux d’ici étaient plus rapides que ceux de la Terre.

—Mais y a-t-il quelque chose qu’on puisse faire pour ce ballottement ? demandai-je.

—Honnêtement, c’est plus confortable que d’habitude grâce aux coussins que tu nous as fabriqués.

Le seul chemin entre Gamma et Alpha était une route en terre battue. Sans ces coussins, on aurait fini avec les fesses en compote.

—Et ce n’est pas comme si les carrosses avaient une suspension intégrée… Tant pis.

—Sus Pension ? demanda Ira.

—C’est un dispositif qui réduit le balancement d’un chariot grâce à la force d’un ressort.

—Tu peux fabriquer un truc comme ça ?

—Je ne connais pas les détails précis de leur fabrication, mais… en fait, tu sais quoi ? Je pourrais peut-être improviser quelque chose.

J’accédai au chariot et y trouvai un menu d’amélioration.

  • Chariot couvert primitif Amélioration : Pièce mécanique × 10, Bois × 20, Ressort en acier × 8

—Ça a l’air faisable.

—Fais-le, dit-elle.

—Je ne devrais vraiment pas faire ça pendant qu’on est en route.

J’avais un mauvais pressentiment à l’idée de déclencher une mise à niveau en plein déplacement. Les chevaux pourraient être effrayés par l’éclair de lumière et s’emballer.

—Alors, arrête le carrosse, dit Ira.

—J-je suppose que ça marche.

Apparemment, Ira voulait vraiment en finir avec toutes ces secousses. C’était un peu tôt pour notre pause de la mi-journée, mais on pouvait aussi bien la prendre en avance.

Au signal d’Ira, les trois carrosses ralentirent et finirent par s’arrêter sur le bas-côté. On voyait que tout le monde était un peu usé par les secousses : ils descendirent en se massant le coccyx.

—Il n’est pas un peu tôt pour le déjeuner ? demanda Pirna.

—Kousuke va nous modifier les carrosses, dit Ira. Ils ne trembleront plus.

—Sérieusement ? Les coussins de Kousuke m’ont sauvé la vie, mais s’il peut faire encore mieux, je suis preneuse.

—C’est tôt, mais mangeons. Kousuke, sors la nourriture.

—Aye aye.

—Je suivis les ordres d’Ira et sortis le paquet de nourriture de mon inventaire.

Légumes et viande séchés, pain cuit, farine de blé, sel et épices : le tout dans une seule caisse. Une seule de ces caisses suffisait à nourrir une quinzaine de personnes. Elles étaient censées nourrir cinq personnes pendant au moins trois repas — mais bon, ça ne s’était pas passé comme ça.

Il s’agissait d’un prototype conçu pour rendre les dépôts militaires plus efficaces. J’avais pris des rations militaires qui se conservaient longtemps et les avais reconditionnées pour faciliter le transport.

Les packs nécessitaient malgré tous des éléments comme une marmite et de la vaisselle, mais l’idée était de les inclure dorénavant dans l’équipement individuel du soldat. Ce paquet ne couvrait que la nourriture.

Une fois le paquet, la marmite et la vaisselle déballés, je me mis aux améliorations pendant qu’Ira et les autres s’occupaient de la cuisine. Par sécurité, je fis dételer les chevaux du carrosse par le soldat qui en avait la charge.

Même en plein jour, l’éclair lumineux de la mise à niveau était aveuglant. Le regarder en face risquait d’abîmer la vue. Une fois l’amélioration terminée, je glissai la tête sous le carrosse pour inspecter le résultat. Il y avait désormais des ressorts à lames métalliques entre l’essieu et le châssis. Restait à voir à quel point ça allait atténuer les secousses : on ne le saurait qu’une fois remonté à bord.

Ira vint vérifier comment j’avançais.

—C’est fait ?

—Une carriole pour l’instant.

—Passionnant.

Ira esquissa un sourire à peine perceptible, rompant avec son habituel visage de marbre. Toutes ces turbulences avaient dû vraiment lui poser problème.

—Ne te fais pas trop d’illusions pour le moment. Je ne sais pas à quel point ça va aider.

—Mm, c’est bon. Je serais heureuse si tu pouvais réduire les secousses, ne serait-ce qu’un peu, alors ne t’inquiète pas.

—D’ailleurs, maintenant que j’y pensais, pourquoi l’essieu ne s’était-il pas brisé sous tous ces chocs ?

En y regardant de plus près, je constatai qu’il était en bois.

—Ira, l’essieu de ce carrosse est en bois, pourquoi ne se brise-t-il pas sous les secousses ?

—Le bois a été enchanté par des sorts de vigueur et de réparation.

—C’est renforcé par la magie ?

—C’est ça. L’essieu est la pièce la plus précieuse d’un carrosse.

Je vois, je vois.

Je m’étais imaginé que l’essieu était le principal point de rupture, mais une fois la magie entrée dans l’équation, cette hypothèse partait par la fenêtre. Cela signifiait que les essieux eux-mêmes étaient coûteux, mais qu’on faisait des économies plus larges puisqu’on n’avait pas à les remplacer en permanence ni à se soucier de finir avec un carrosse hors d’usage.

Après qu’Ira m’eut regardé améliorer les carrosses restants, ce fut enfin l’heure de manger. Au menu du jour ? Eh bien, on aurait dit une masse compacte de… tout, bouilli ensemble.

—Le pain était dur, alors j’ai pensé qu’il valait mieux le faire bouillir pour en faire du gruau, dit Ira. J’ai aussi fait bouillir la viande et les légumes séchés pour en tirer un bouillon. Ensuite, j’ai fait des boulettes avec la farine et je les ai jetées dedans aussi.

Autrement dit, ma première impression était la bonne. C’était étonnamment mangeable, alors peu importe, mais bon… Je supposais que, pour ce qui était des rations de campagne, c’était déjà compliqué d’avoir le strict minimum. Même sur la planète d’où je venais, en remontant cinquante ans en arrière, la nourriture n’aurait pas été bien différente. On avait du gruau parce qu’on pouvait faire bouillir ; sinon, c’était biscuit de guerre et de la viande. Difficile d’obtenir un repas correct dans ces conditions sans denrées pré-emballées, voire des boites de conserve mais à notre niveau actuel d’ingénierie et de technologie, je devrais pouvoir en bricoler. Quoique, à y regarder de plus près, ce n’était pas si évident.

—Encore perdu dans tes pensées ? me lança Ira.

—Je me demandais si je ne pouvais pas trouver un moyen pour qu’on ait une nourriture savoureuse même en campagne.

—Ça a l’air difficile.

—C’est vrai. Pour l’instant, il va falloir faire avec.

—À terme, je voulais m’essayer à la fabrication de produits préemballés ou en conserve, mais ça allait demander pas mal de recherche et de mise au point.


Grâce à la suspension supplémentaire ajoutée aux carrosses, ils ballottaient bien moins. Le problème n’avait pas été entièrement éliminé, mais la différence était considérable et tout le monde semblait reconnaissant. Avec un coussin, on percevait à peine le mouvement.

Les fantassins légers hommes-bêtes qui menaient les attelages avaient l’air contents eux aussi, ce qui rendait le voyage d’autant plus confortable. Cela ne me surprendrait pas que ce soit pour cette raison que nous arrivâmes à la forteresse Alpha juste comme le soleil commençait à se coucher.

À notre arrivée, je vis du monde s’agiter partout.

—Ils campent même dehors, fit remarquer Ira.

Une multitude de tentes, d’auvents et autres abris étaient installés à l’extérieur des murs.

Il semblait manquer de place dans la forteresse elle-même. Ceux qui campaient dehors avaient l’air d’être des soldats de l’Armée de libération. Ils avaient sans doute cédé leurs quartiers plus sûrs aux réfugiés.

Une fois déchargés, je me séparai d’Ira et des mages, qui partirent s’occuper des besoins des dits réfugiés. Les fantassins et moi nous dirigeâmes vers les réserves. Elles étaient bondées de réfugiés affamés ; c’était la cohue. Atteindre la zone de stockage était déjà toute une épreuve, et sans les fantassins avec moi, je n’aurais été pas sûr d’y parvenir.

Quand nous entrâmes, une femme-mouton fonctionnaire affublée de grandes lunettes rondes s’accrocha à moi, à moitié en larmes. Avec les réserves presque épuisées et la clameur des affamés, elle avait dû atteindre son point de rupture.

—Aaah ! Kousuke ! Je t’attendais ! Dépêche-toi de me sauver !

—D-d’accord ! Tiens bon !

Je sortis immédiatement les provisions de mon inventaire pour les déverser dans la réserve presque vide : des sacs de céréales, une caisse pleine de pommes de terre et autres légumes, des cartons de biscuits que l’on pouvait manger tels quels. Je sortis aussi de la viande séchée de gizma. Enfin, c’était probablement du gizma, mais j’avais beau examiner ce truc, on aurait toujours dit du bœuf ou du porc séché. Pourquoi mes capacités fonctionnaient-elles donc de cette façon ?

Il ne restait plus qu’une ou deux bouteilles de sel en céramique dans un coin. Triste spectacle.

—Restez en file, s’il vous plaît ! Nous avons assez de provisions pour tout le monde, alors gardez votre calme !

On aurait dit que la fonctionnaire avait trouvé un second souffle maintenant qu’elle avait quelque chose à distribuer. Comme les fantassins étaient présents pour aider eux aussi, je les remerciai pour leur bon travail et leur indiquai que je sortais pour bâtir un endroit où dormir.

Au moment où j’achevais de me frayer un chemin à travers la foule, quelqu’un m’interpella. Je me retournai pour découvrir un renard particulièrement duveteux.

—Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vus, dis-je à Cuvi. Tu n’étais pas en mission d’infiltration ?

—Ouais, eh bien, je suis doué pour me faufiler partout. Ils ont choisi le bon gars pour le boulot, tu me suis ?

Il avait l’air aussi décontracté que d’habitude. Et il n’avait pas l’air blessé, ni même fatigué : sa mission devait avoir été un véritable succès.

—Je suis juste content que tu ailles bien, lui dis-je. Et après, quel est le programme ?

—Je vais me reposer les coussinets ici encore deux ou trois jours, puis je retrouverai la princesse et le vieux Danan à Gamma. Après ça, retour aux missions de reconnaissance.

—Je vois… eh bien, sois prudent. Oh, attends. Je sortis quelque chose de mon inventaire. Tiens, bois ça.

—Oh, c’est de l’hydromel que je sens ? Bien gentil.

—Ne le dis à personne.

—Je sais, je sais.

Cuvi s’éloigna discrètement, une bouteille d’hydromel dans les mains et un sourire aux lèvres. Il allait probablement l’ouvrir plus tard dans la journée. Je le regardai se fondre dans le chaos ambiant avant de poursuivre mon chemin vers les abords extérieurs de la forteresse.

Cette fois, ce fut Worg, l’homme-loup, qui s’approcha de face avec ses subordonnés. Il me fit signe dès qu’il remarqua ma présence.

—Ça fait un moment, dis-je. Ça a dû être rude par ici.

—Tu sais comment ça se passe. Mais grâce à toi, ça commence à aller mieux.

Ils n’avaient presque plus rien à manger avant notre arrivée. Les réserves de nourriture de mon propre inventaire commençaient elles aussi à fondre dangereusement, il allait falloir y remédier.

—Demain, je compte aménager cet endroit avec assez de terres agricoles pour que nous puissions venir nous réapprovisionner sans empiéter sur votre espace. D’ici une semaine environ, tout devrait être en ordre. Vous avez déjà choisi un emplacement ?

—Malheureusement non. Cela dit, entre la forteresse et les badlands, c’est entièrement plat.

—À peu près n’importe quel endroit fera l’affaire, alors ?

Worg acquiesça. Dans ce cas, je me dis que je pourrais l’installer juste à côté de la forteresse Alpha. À terme, la ligne de front s’éloignerait d’ici, ce qui voulait dire qu’il valait mieux bâtir là où la sécurité pouvait facilement faire des allers-retours. Mieux encore : du côté Royaume de Merinard, plutôt que face aux Terres Désolées. Nous avions largement assez de place, et les personnes qui y travailleraient seraient probablement les réfugiés. Je me disais qu’ils préféreraient sans doute travailler dans un endroit sûr.

—Très bien, c’est noté. Je vais y réfléchir et en parler avec Sylphy ce soir.

—Merci beaucoup.

Je me séparai de Worg, sortis et installai des quartiers temporaires à courte distance des campements de l’Armée de libération. Un bâtiment sur pilotis, ce qui le rendait plutôt sûr, et il avait un grand bain en prime. J’avais retenu les critiques d’avant et l’avais un peu amélioré.

Les harpies et Ira dormiraient probablement avec moi, mais qu’en était-il des autres ? En fabriquer un autre n’avait rien d’insurmontable…

Je pourrais créer des logements pour les soldats qui campaient à l’extérieur de la forteresse, mais je n’en avais pas vraiment le temps pour le moment. Demain, je devais aller installer la ferme avec Ira et les autres.

Je décidai d’en monter un pour les fantassins légers et les mages qui m’accompagnaient. Je laisserais les soldats déjà sur place se débrouiller comme avant pour cette nuit.

Je devais préparer le repas pour le retour d’Ira, de Pirna et des autres. Oh, et il fallait aussi que j’aille saluer Madame Zamil.


Au final, la base de ravitaillement se retrouva à environ trois heures de marche du côté Merinard de la Forteresse Alpha.

Si le Saint Empire lançait une attaque sur Alpha, il était possible que toute la zone devienne un champ de bataille, mais vu leurs antécédents, j’estimais ce risque négligeable.

—En d’autres termes, dit Ira, on peut faire absolument ce qu’on veut dans les territoires du Royaume de Merinard pour l’instant.

—Hé, on ne doit pas baisser la garde pour autant, mis-je en garde.

—Oui, bien sûr.

Dans le ciel, les harpies effectuaient des missions de reconnaissance, et nous avions une trentaine de soldats avec nous. Au centre de cette base logistique se trouvait un dortoir pour les personnes chargées de la production, ainsi qu’une zone de stockage pour protéger les marchandises.

Les baraquements des soldats formaient une sorte de mini-forteresse dotée de murs défensifs, de sorte qu’en cas de problème, tout le monde pouvait s’y retrancher. Des golems communicateurs avaient été installés pour permettre de demander des renforts, et nous pouvions envoyer des harpies depuis la forteresse Alpha afin de neutraliser l’ennemi.

—Au fait, c’est plutôt rare que tu m’accompagnes comme ça, fis-je remarquer à Ira.

D’habitude, elles me collent un gros bourrin comme garde du corps.

Ira haussa les épaules.

—Je suis la personne la plus forte de la Forteresse Alpha. C’est logique pour moi.

—Attends, sérieux ?

—Sérieux de chez sérieux, dit-elle. J’ai fait partie de l’Ordre des Mages de Merinard.

Ouah ! Sa magie était incroyable, mais l’était-elle à ce point ? En y repensant, je me disais que la plupart des gens à Alpha étaient des soldats lambda. À part eux, on avait des gens comme Cuvi et Worg. La majorité de nos gros bras étaient restés à Gamma.

—Si je m’y mettais sérieusement, je pourrais sans doute éliminer une cinquantaine de soldats du Saint Empire à moi toute seule.

—Sans doute ?

—Je suis nulle au corps-à-corps, admit-elle.

Je m’en doutais. Aussi petite qu’elle soit, j’avais du mal à imaginer qu’elle puisse tenir longtemps dans une bagarre au contact.

—Kousuke, c’est quoi le plan pour la ferme ?

—Oh, ça ? Je me disais que j’allais la faire super grande pour entourer toute la base. Et après je foutrai une clôture autour. Ça te va ?

La forêt était toute proche. Il suffisait littéralement de quitter la route pour se retrouver en pleine forêt. Même la forteresse n’était qu’à une courte distance de la route.

—Tout abattre va être un calvaire, dit Ira.

—Héhé, pas de souci ! Je me doutais qu’on finirait dans ce genre de situation, alors j’ai préparé une arme secrète.

Je sortis une hache de mon inventaire. Sa lame était faite d’un métal argenté brillant

—Ne me dis pas que…

—C’est du mithril !

À propos, les matériaux nécessaires à la construction étaient les suivants.

  • Hache en mithril : Mithril × 4, Bois × 1

Étonnamment bon marché, non ? Bon, à part le fait qu’il faut du mithril et un sacré temps d’attente. J’avais également fabriqué une pioche en mithril, une pelle en mithril et une houe en mithril. Tous avaient les mêmes besoins en matériaux que la hache.

Quand ai-je fabriqué tout ça, me demanderez-vous ? Juste avant d’aller me coucher, je les avais mis file d’attente dans un établie, et tout était prêt au matin. Pas la peine de me regarder bizarrement — je ne fais pas la fête nuit après nuit, OK ?

—Kousuke, tu es bête ?

—Euh, ouah, tu es dure.

—Utiliser du mithril, c’est du gaspillage, insista Ira.

—Pas du tout ! Laisse-moi te montrer le vrai pouvoir de cette hache ! Oh, et il me reste du mithril.

Après tout, j’avais littéralement exploité cette vallée à fond. Tout s’était accumulé, si bien que je disposais d’une surabondance de matériaux, largement de quoi produire un alliage de cuivre mithril ou un alliage d’argent.

—Donne-m’en un peu plus tard, dit-elle.

—Demande à Sylphy. Apparemment, c’est plutôt cher, donc je n’ai pas le droit de décider tout seul.

—Okay

Elle finit par accepter, tout en continuant à râler dans son coin.

—Hiyah !

Je donnai un grand coup de hache. Elle entaillait et fendait comme un charme.

—Kousuke…

—Tu vois ? Utile, non ?

—Ouais, mais…

Ira me regarda d’un air exaspéré : un seul coup de hache suffisait à transformer un arbre majestueux en plusieurs bûches.

Génial, non ? C’est un truc de mod complètement fou, non ? Un seul coup et c’est fait !

Tous mes autres outils en mithril étaient tout aussi géniaux, d’ailleurs.

—Quoi qu’il en soit, avec ça, on va pouvoir en abattre des tonnes.

—Et les souches ?

—Prends ça !

J’abattis ma hache en mithril sur la souche, qui explosa en poussière. Il ne resta plus qu’un petit plant tout mignon.

—Ooh, si on plante ça, ça va redevenir un arbre.

—…Super.

Cela faisait un moment que je n’avais pas vu la lumière s’éteindre dans les yeux d’Ira.

Mais Ira n’avait qu’à se mettre dans le coup ! En seulement deux gestes, on pouvait se débarrasser d’un arbre entier, souche incluse ! Abattre la forêt et bâtir une ferme allait être une partie de plaisir !


C’est du moins ce que je pensais.

—Haaah, gémis-je. Il y a tellement d’arbres.

—Et des monstres aussi.

Pour construire une ferme, il nous fallait éliminer les arbres, mais j’avais sous-estimé le travail qu’il y aurait à dégager autant de terrain. Même si je pouvais abattre un arbre d’un seul coup, il y avait quand même un sacré paquet d’arbres. Et pour ne rien arranger, les monstres qui vivaient-là n’appréciaient guère qu’on rase leur forêt, et nous menaient la vie dure. Des gobelins, des loups géants, des insectes géants, une étrange tour de chair couverte de tentacules, une sorte d’hybride entre une limace et un coquillage, et même une créature pareille à une tortue qui nous tirait dessus des boulets de pierre. On n’en finissait pas d’être surpris.

—Cette histoire de tortue, c’était dingue.

—Les Brise-pierres sont rares dans ces régions, dit Ira.

Mon arbalète à pied-de-chèvre n’avait eu aucune chance contre son épaisse armure, mais heureusement, la magie foudre d’Ira avait fait l’affaire et l’avait mis K.-O. en un coup.

Ensuite, une trentaine de soldats l’avaient encerclé et lui avaient transpercé le crâne avec leurs lances. Une fin bien malheureuse.

—Sa viande est délicieuse, cela dit, ajouta-t-elle.

—Sérieux ? Eh bien, on dirait qu’on aura de la tortue ce soir.

—Mm.

C’était une créature assez imposante, donc j’étais sûr qu’il y aurait suffisamment de viande pour tout le monde. Je la découperais dans mon inventaire plus tard.

Au bout de trois heures, nous avions réussi à transformer une assez large étendue de terrain, et il était temps que ma pelle en mithril fasse ses débuts.

—Maintenant on peut commencer à collecter la terre de la forêt, dit Ira.

—Pourquoi ? Pourquoi ne pas cultiver la terre telle quelle ?

—On peut créer des blocs de ferme à partir du sol. C’est bien plus rapide de récolter à partir de ceux-là, non ?

—Oui, c’est vrai, dis-je, mais on n’est pas dans les Terres Désolées. C’est une forêt en bonne santé, donc on récoltera peut-être plus si on la cultive telle quelle.

—…Compris. C’est une façon de voir les choses. OK, alors d’abord, retournons la moitié du sol et faisons-en des blocs de ferme, puis prenons l’autre moitié et cultivons-la telle quelle. Comme ça, on pourra observer comment les deux fonctionnent naturellement.

—Mm, bonne idée.

Ira et moi commençâmes à retourner la terre de la forêt.

—Qu’est-ce que c’est ?

—Une pelle en mithril, bien sûr, dis-je.

—Bizarre.

Oui, oui. Mais une pelleteuse a creusé un espace de cinq mètres par cinq mètres. C’était incroyable. Ira a demandé comment cela fonctionnait.

—Aucune idée.

Quand je dis ça avec un sourire un brin fier, Ira me donna un coup de bâton sur les fesses. Euh, aïe ? C’était quoi le problème ? C’était utile, non ?

—Au fait, dis-je, ce matériau renforcé par la magie ou je-ne-sais-quoi… tu es en train d’en récolter ?

—Tu veux dire ce que tu utilises pour ton établi d’enchantement ? J’en ai un paquet à la base centrale dans les Terres Désolées.

—Va falloir que je leur demande de m’en envoyer…, dis-je.

—On n’a tout simplement pas le temps de retourner là-bas pour aller le chercher.

—Exactement.

Vu la situation, je devais rester près des lignes de front, ce qui voulait dire que je n’avais pas l’occasion d’y retourner. Je n’avais d’autre choix que de leur demander de m’en envoyer par chariot.

—Mais on peut utiliser les chariots dans les Terres Désolées ?, demandai-je.

—On devrait pouvoir. Cela dit, ce serait dangereux de rouler sur de grosses pierres ou autres, donc il faudrait avancer lentement.

—Et il y a les gizmas à craindre… Ugh, va falloir que je me trouve le temps d’y retourner, hein ?

—Pas forcément. On peut toujours en collecter ici. Il y a des ouvriers qui ramassent des matériaux magiques parmi les marchands, donc ce serait peut-être l’option la plus rapide.

Nous discutâmes en retournant la terre et en installant des blocs de ferme au fur et à mesure. Une fois cela terminé, c’était l’heure de ma houe.

—Hi-houe, c’est parti !

—…

D’un seul coup de houe, je pus cultiver un espace de dix mètres sur dix. C’était comme si une onde de choc s’écrasait sur le sol. C’était tellement puissant… je me demandai si je pouvais m’en servir comme arme.

Au moment précis où j’y songeais, un groupe de gobelins apparut. Je l’essayai sur eux, mais tout ce qui se produisit, c’est que le sol sous leurs pieds fut cultivé. Ça les rendit vraiment furieux.

—OK, donc les houes ne s’utilisent que sur le sol. Compris.

—Et que se passerait-il si tu balançais un coup d’épée en mithril ?

—Sans doute juste un coup d’épée classique.

L’équipement en mithril avait peut-être des capacités folles, mais côté combat, j’étais loin d’être béni. Je n’étais vraiment pas fait pour les trucs violents.

—Mm, t’inquiète pas. On te protégera.

—J’apprécie.

Ce n’était pas comme si j’étais totalement inutile sur le champ de bataille. Je savais tirer à l’arbalète et au fusil, et si les choses tournaient mal, je pouvais semer la confusion chez l’ennemi avec quelques manœuvres bizarres. Mais en fin de compte, mon pouvoir n’était pas adapté au combat direct. Cela dit, si j’utilisais quelques compétences et accumulais des hauts faits martiaux, ça pourrait changer. Je n’allais pas abandonner cette idée pour autant.

À vrai dire, ça ne me bottait pas spécialement de devenir plus apte au combat. Je détestais la douleur, et je préférais éviter tout ce qui était dangereux. En plus, le sang et la boucherie, ça me retournait l’estomac. Mais Sylphy, Ira, Pirna et les autres se salissaient toutes les mains quand c’était nécessaire. Je ne pouvais pas continuer à rester en arrière, bien tranquille, à fabriquer des armes pour que d’autres tuent à ma place. Ce n’était pas juste.

Non pas que je pensais qu’en me salissant les mains, j’obtiendrais une quelconque absolution. C’était plutôt que j’avais l’impression de leur refiler toute la dureté et l’horreur, pendant que je restais en arrière, sain et sauf. Sylphy dirait sans doute que c’est grâce à moi que tout le monde avait le pouvoir de récupérer son honneur et sa terre natale, alors bon sang, allez savoir. Nous avions des regards complètement différents sur ce que je faisais. Peut-être que c’était inévitable, vu que nous venions de mondes si différents…

Nous n’allions jamais régler ce problème tant que je ne me placerais pas de son côté, et elle du mien.

—Kousuke ?

—Hm ?

—Tu vas bien ? demanda Ira.

—Comment ça ?

—Tu avais l’air contrarié. Tu es fatigué ? Tu veux te reposer ?

—Non, ce n’est pas ça. Je t’en parlerai plus tard.

Ce serait facile de lui dire que ce n’était rien, mais je savais que ce ne serait pas une bonne idée de tout garder enfermé dans mon cœur. Avant d’aller me coucher, j’en parlerais à Ira, Pirna et aux autres pour leur faire part de mes inquiétudes.

Ma décision prise, je me remis à biner mon sillon.


Mon boulot de la journée bouclé, je rentrai vers mes quartiers de couchage. Comme je les construisais toujours exactement de la même façon, je me sentais chez moi où qu’on aille. C’était plutôt agréable. Je comptais demander conseil aux autres, alors Ira n’était pas la seule sur place : les harpies qui nous accompagnaient étaient là aussi.

Rei aux ailes noires, Pessa aux ailes brunes, et Capri au plumage brun elle aussi : je commençais à me dire qu’identifier mes harpies par la couleur de leurs plumes n’était peut-être pas l’approche la plus malicieuse pour les garder bien distinctes en tête.

Après le bain et le dîner, nous nous installâmes sur le long banc et passâmes en mode détente.

—J’ai entendu que tu voulais nous parler de quelque chose. Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Capri.

—Mm… C’est pas si grave que ça…

Après ce préambule, je confessai les inquiétudes que j’avais eues plus tôt. Ira et les autres restèrent silencieuses, pensives, pendant un moment, après que j’eus tout mis sur la table. Je supposais qu’elles cherchaient les bons mots.

—Je comprends tout à fait d’où ça vient, dit Ira en me regardant droit dans les yeux. Je me voyais reflété dans son grand œil. J’ai mes capacités de mage, mais mes compétences d’alchimiste me donnent un but loin du champ de bataille. Mon corps est petit ; je ne peux pas me permettre de chasser autre chose que du petit gibier, et je ne pourrais jamais diriger des troupes depuis le front.

—Si tu tombais au combat, on ne pourrait rien faire pour aider les blessés ou les malades, chuchota Rei à voix basse, et Ira hocha la tête en réponse.

—Exactement. Les gens autour de moi ne me laissent pas mettre ma vie en jeu, et moi-même je sais que je ne dois pas. Tout comme toi, Kousuke.

—On est pareils sur ce point, je crois… Comment as-tu réussi à tourner la page ?

—J’ai appris à vivre avec, dit-elle. Réponse toute simple. Si je faisais des histoires et empirais les choses, ça ne servirait à personne. J’ai réfléchi longtemps et durement. Qu’est-ce qui valait mieux pour tout le monde, moi sur le terrain à utiliser mes pouvoirs pour combattre, ou moi à l’arrière au village pour aider les autres ? La réponse a été immédiatement claire. C’est pourquoi je m’en suis accommodée.

—Hum…

Je comprenais son point de vue, sincèrement. Mais ça ne voulait pas dire que je l’acceptais. C’est pour ça que j’avais tellement de mal.

—Si tu te sens obligé de te battre, pourquoi ne pas parler aux personnes envers lesquelles tu te sens obligé ?

Pessa offrait une autre réponse toute simple. Mais je n’avais vraiment pas envie de faire le tour de tout le monde pour leur demander ce qu’ils pensaient de moi qui restais en sécurité à l’arrière.

—Au moins, dit Rei, nous, les harpies, n’avons jamais ressenti ça à ton sujet. Jamais. Nous te sommes incroyablement reconnaissantes de nous avoir donné quelque chose d’utile à faire.

Je ne crois pas l’avoir jamais entendue dire autant de choses d’un seul coup. À la lueur de ses grands yeux noirs, je voyais bien qu’elle n’essayait pas juste de me consoler. Elle disait ce qu’elle avait sur le cœur.

—Exactement ! dit Capri. Je suis d’accord. On a pu en faire tellement et se faire remarquer auprès de tout le monde, c’est grâce à toi, Kousuke.

—Ouais… dit Rei. Comme on n’est pas particulièrement fortes, on n’a jamais pu chasser le gros gibier de la Forêt Noire, et comme on est un peu maladroites, on était surtout un poids mort au village. Parfois on faisait de la reconnaissance pour une chasse, mais comme on n’avait aucun moyen de communiquer sur de longues distances, même si on repérait une cible pour les chasseurs, elle avait largement décampé le temps qu’on les prévienne. Ça arrivait souvent.

—On est douées pour la chasse au lapin, dit Pessa en riant.

Ça paraissait logique : elles étaient toutes comme de grands oiseaux de proie, douées pour piquer du haut des airs à toute vitesse.

—Si tu n’étais pas là, poursuivit-elle, on se serait sans doute frottées aux gizmas dans la Forêt Noire et on y serait restées. Ou alors un monstre au fin fond des bois nous aurait eues. On profite de repas chauds grâce à toi, et on dort même dans un endroit propre et agréable. Sachant ça, personne ici ne te forcerait à aller au combat.

—En d’autres termes, dit Ira, tu réfléchis trop.

—Tu te prends la tête pour que dalle ! dit Capri.

—Je pense que vous vous souciez trop de choses inutiles ! dit Rei.

—Vous ne mâchez pas vos mots, mesdames !

Je réfléchis trop, hein ? Si tout le monde le disait, c’est que c’était vrai, non ? Il fallait bien admettre que j’avais beaucoup contribué à la vie de tout le monde et à la guerre elle-même.

—Et puis, dit Pessa, tu te trompes sur un truc. Les gens en première ligne ne sont pas forcés de se battre. Ils le font parce qu’ils en ont envie. On se bat pour reprendre notre fierté.

—Mm…

—Exactement ! dit Capri. Aucune d’entre nous n’a l’impression de se salir les mains, les pieds ou les plumes en premier lieu ! On se bat pour nous et pour tout le monde !

—Mmmm…

Autrement dit, j’étais parti avec une fausse idée de ce que les autres pensaient ?

—Je suis ravie que tu nous trouves géniales ou que tu nous encourages ! ajouta Pessa. Mais je veux vraiment pas que tu nous prennes en pitié.

—Exact, renchérit Rei.

Alors, j’avais vu les choses de travers depuis le début ? Tout ça était si lourd. Réfléchir à comment justifier la guerre et les vies prises pendant une guerre… ça me dépassait un peu.

—Plus tu y réfléchis, plus tu te heurtes à un mur, dit Ira. Le mieux, c’est de ne pas trop y penser.

—Tu me fais passer pour un idiot…

—…Ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu es juste trop gentil.

Le silence dans sa phrase était-il un peu inquiétant, ou est-ce que je me faisais des idées ?

Quand je regardai les harpies, elles se détournèrent toutes et sourirent. Je décidai de faire semblant de me faire des idées, pour le bien de ma santé mentale.

—Fini, les trucs lourds ! déclara Capri. Ça fait un bail depuis notre dernier tour, alors on va s’amuser !

—Oui, t’as raison.

—Arrête de penser aux trucs lourds et abandonne-toi à nous, dit Pessa.

Pessa me tira par la main, m’entraînant dans la chambre tandis qu’Ira me poussait par-derrière et que Capri suivait derrière elle, un grand sourire aux lèvres. Rei nous précédait déjà, près de la porte ouverte de la chambre.

Un travail d’équipe parfait.

—…Soyez gentilles, s’il vous plaît.

Les filles ne répondirent pas, elles se contentèrent de sourire comme des chacals. J’étais condamné.


Grâce à mes outils en mithril, notre projet d’aménagement du territoire avança ultra rapidement. En seulement trois jours, nous nous étions retrouvés avec une vaste étendue de terres cultivées et un réseau d’aqueducs en place.

—Les points d’eau que tu peux faire surgir défient vraiment toute logique, commenta Ira.

—N’est-ce pas un peu tard pour le dire ?

Quand il s’agissait d’exploiter une ferme massive, la source d’eau devenait le goulot d’étranglement. Naturellement, on voulait l’eau la plus pure possible, et il en fallait suffisamment pour nourrir toute une ferme. La source d’eau illimitée que je pouvais créer remplissait ces deux exigences sans effort.

—Le fait que tu puisses rendre tout ça encore plus vaste si tu le voulais, c’est stupéfiant. Et dangereux.

—Comment ça ? lui demandai-je.

—Ça fait de toi une ressource pour laquelle tout politicien sain d’esprit serait prêt à tuer, dit-elle.

Ouah, flippant.

—En plus, on peut récolter dans tes champs en seulement une semaine. Évidemment, ça dépend de la culture, mais il est possible de récolter l’équivalent de deux ans de production en un mois. On peut vendre notre surplus, on peut même s’en servir pour faire de l’élevage. Rien que sur le plan agricole, tes compétences sont si stupéfiantes qu’elles sont quasiment inestimables.

—Je comprends

Vu sous cet angle, mes capacités étaient carrément folles. J’étais la poule aux œufs d’or — ce qui, euh, quand on y pensait, devenait une métaphore assez glauque.

—Si le Saint Empire apprend ton existence, ils pourraient venir te chercher. Tes capacités ressemblent aux miracles de leurs prêtres et de leurs saints.

—Sérieux ?

—Sérieux de chez sérieux, insista Ira. C’est pour ça qu’on doit absolument te garder secret.

—Est-ce seulement possible ?

Le fait que j’aie bâti cet endroit allait se répandre dans toute l’Armée de libération, et tôt ou tard un visiteur extérieur viendrait le voir de ses propres yeux. Empêcher les gens d’en parler était impossible — ce n’était qu’une question de temps avant que le Saint Empire ne soit au courant de mon existence.

—Non, ce n’est pas le cas. C’est pour ça que nous devons faire encore plus attention à ton environnement et à ta sécurité, dit Ira en m’enlaçant la taille.

—Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je, alors qu’elle m’enlaçait.

—Pour ta Sécurité.

—Ah, OK.

Je ne pouvais m’empêcher de sentir qu’il y avait un sérieux malentendu en cours, mais à titre personnel je m’en accommodais très bien, alors bon. C’était un peu difficile de marcher, et les regards perçants des soldats de l’Armée de libération piquaient un peu, mais je gérais.

Une fois les nouvelles installations en place, nous avons pris contact avec la Forteresse Alpha et leur avons dit que les gens qui travailleraient ici pouvaient prévoir d’arriver dans la journée.

L’endroit pouvait accueillir cinq cents personnes au total, il ne pouvait donc pas loger tous les nouveaux réfugiés et recrues venus de la forteresse. Environ la moitié serait envoyée à la base principale et à la base centrale.

Dans les deux bases, nous avions déjà installé des machines de fabrication mues par roues à eau et des fourneaux de fonte alimentés par la magie, mais pas assez de gens pour les faire tourner.

La construction des routes reliant la base principale et la base centrale à nos autres bases et abris avait commencé. Nous voulions que les chariots puissent circuler entre les bases, alors nous avions mis à contribution les gens dotés de magie de la terre. Je supposais qu’on finirait par m’appeler en renfort, mais s’ils pouvaient s’en sortir seuls, ce serait parfait. Ça aurait été bizarre que je gère absolument tout.

—Au fait, demandai-je à Ira, où en est l’invasion d’Arichburg ?

—Ils ont déjà constitué les escouades ; ils partiront demain

—Oh. Je suppose que je n’ai pas à y aller cette fois ?

—Ils le feront sans toi. Ils rassemblent les forces d’Alpha, Bêta et de la forteresse centrale.

—Je vois… J’espère qu’ils iront bien.

L’idée que des amis et camarades meurent sur un champ de bataille sans que je le sache me laissa profondément anxieux. Je ne pouvais m’empêcher de penser que peut-être je pourrais changer quelque chose si j’étais avec eux.

—Ils ont des arbalètes, des bombes aériennes et des grenades, dit Ira, sentant mon inquiétude. Ils s’en sortiront. Sir Leonard de la forteresse centrale sera là, ainsi que Danan et Zamil. Ils protégeront Sylphy quoiqu’il arrive.

—Je l’espère…

—Je sais que c’est frustrant pour toi, mais c’est important d’être prêt à l’arrière. Ils peuvent mieux se battre en sachant que tu veilles ici.

—Ouais, tu as raison.

C’est ce que je dis, et je le pensais, mais ça n’allait pas m’aider à me calmer, malheureusement. J’espérais juste que tout le monde s’en sortirait à la fin.

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