—Alors Arichburg est juste devant nous ?
—Ouais. On a eu quelques blessés à la dernière bataille, mais aucune perte.
La voix de Sylphy me parvenait à travers le communicateur golem.
—Les potions que toi et Ira avez préparées ont fait des merveilles pour les blessés ; après quelques jours de repos, nous lancerons l’assaut sur Arichburg.
L’Armée de libération avait quitté la Forteresse Gamma une semaine plus tôt environ, et depuis lors s’était emparée de villes et de villages en remontant vers le nord à travers les territoires de l’ancien Royaume de Merinard. Aujourd’hui, elle s’était emparée de la dernière ville avant Arichburg.
—Je vois… Tout va bien ? lui demandai-je. Tu es sûre que tu n’as pas besoin de moi là-bas ? J’en ai fini avec la construction de cette nouvelle base, et il n’y a rien qui me retienne ici absolument.
En réalité, je n’avais plus grand-chose à faire à l’arrière. Les derniers jours s’étaient résumés à rassembler des matériaux puis à fabriquer des arbalètes à pied de chèvre, des bombes aériennes pour les harpies, des balles pour les fusils à verrou et divers autres bricoles. Toutes ces choses que j’étais le seul à pouvoir fabriquer.
J’en avais soupé de ramasser de la terre pour les salles de bain.
—Mm… Une fois Arichburg tombé, je veux renforcer ses capacités défensives. Tu penses pouvoir venir nous donner un coup de main ?
—Pas de problème ! Si possible, je pars demain ! Et au pire, après-demain au plus tard !
Sylphy pouffa devant mon enthousiasme.
—Puisque tu es à fond, je vais devoir m’assurer qu’on prenne Arichburg avant que tu n’arrives, surtout qu’il reste encore un paquet de troupes du Saint Empire au sud. Sois prudent en route.
—Toi aussi, Sylphy. Tâche de ne pas te blesser.
—Ouais, bonne nuit.
Je mis l’unité de communication en veille.
—On passe à l’action demain ? me demanda Ira. Elle était assise à côté de moi.
—C’est ce qui est prévu. Ira, est-ce que tu vas…
—Je viens avec toi.
—Non, on a besoin de toi ici au cas où il y aurait d’autres blessés et malades.
—Ils s’en sortiront très bien avec les potions, insista-t-elle. Et on a aussi d’anciens alchimistes et apothicaires ici.
—Hrm, ça ira, je suppose ?
—Ce qui m’inquiète plus, c’est que tu partes seul. Tu as besoin de protection.
Je n’avais aucune chance de la faire changer d’avis, et ce n’était pas non plus comme si je ne voulais pas qu’elle vienne avec moi. Au contraire, ce serait un énorme soulagement. Être seul, c’était juste… solitaire. Je n’allais pas y aller en solitaire, ceci dit. À minima, j’aurais emmené les trois harpies avec moi.
—Très bien, alors. Comment on s’y prend ? Je pourrais te porter et courir avec toi ?
Ira fit une grimace agacée et dessina un petit « X » devant sa bouche.
—Pas question. Je vais vomir.
C’est si grave que ça, hein ? Logique, ceci dit. Je me déplaçais à une vitesse de dingue, après tout.
—Va pour la calèche, dis-je. On en a une de dispo ?
—On peut en récupérer une. Et on peut aussi prétendre qu’on livre des fournitures aux lignes de front.
Ce ne serait même pas exagérer la vérité. Même si on ne pouvait pas transporter grand-chose avec un seul chariot, je pouvais charger une quantité absurde de provisions dans mon inventaire. Et par quantité absurde, j’entends que je n’avais aucune idée de combien je pouvais y faire entrer. Avais-je en réalité un espace infini ?
Je rangeai cette pensée et reportai mon attention sur Ira.
—On s’occupera des affaires de demain demain. Ce soir, il n’y a que toi et moi.
—C’est vrai. Et le soleil commence à se coucher, dit-elle.
En règle générale, lorsque le soleil se couchait dans ce monde, les gens cessaient de travailler. Il n’était ni sûr ni productif de travailler dans le noir, et l’éclairage coûtait cher. Aussi, quand le soleil se couchait, c’était l’heure pour les gens de retrouver leurs familles et leurs amants, et d’approfondir leurs liens.
Comme Ira venait de le dire, ce soir il n’y avait qu’elle et moi. Rei, Pessa et Capri dormiraient ailleurs. Elles en avaient toutes discuté entre elles et avaient pris la décision sans moi.
—C’est moi la grande sœur aujourd’hui.
—Grande sœur…
Je répétai ses paroles. C’était une bien petite grande sœur, à vrai dire. Question taille, j’avais au moins une tête et demie de plus qu’elle… non, deux têtes.
—Je suis techniquement plus âgée que toi, dit-elle.
Malgré les apparences, Ira avait trente-deux ans, ou en tout cas c’est ce qu’elle prétendait. Je n’en avais que vingt-quatre… Cela dit, en comptant le temps passé dans ce monde, je devais avoir vingt-cinq ans maintenant.
Pour autant que je sache, la façon dont le temps était mesuré ici ne différait pas énormément de ce qu’elle était sur Terre. Je n’avais pas demandé de précisions — combien d’heures dans une journée par exemple — mais je savais qu’un mois faisait environ trente jours et qu’une année se divisait en douze mois. En gros, la même chose.
—Alors, qu’est-ce qu’Ira la grande sœur a prévu de faire ?
—…Comment ça ?
—Tu es plus jeune que moi, donc tu devrais m’appeler Grande Sœur Ira.
—Euh, je ne sais pas trop ce que je pense d’utiliser ce genre de langage à mon âge…
H-hé, arrête de me regarder comme ça, Ira. Je ne changerai pas d’avis ! Ah, ne pleure pas ! S’il te plaît ? Argh, je ne peux pas supporter ça ! Elle ne joue pas franc jeu !
—Grande…, commençai-je, puis je m’interrompis.
—Grande ?
—Grande… Sœur Ira…
—…Hihi.
Elle avait ri ! Elle venait carrément de rire après m’avoir fait subir tout ça !
—Adorable. Viens là.
Ira me sourit chaleureusement en ouvrant les bras pour m’enlacer, le regard tendre et accueillant. Laisse ta grande sœur s’occuper de toi.
—Euh, je ne sais pas trop…
Ira eut à nouveau l’air si triste.
—Tu ne veux pas que je m’occupe de toi ?
Je ne peux pas gérer ça !
—Ce n’est pas ça, c’est juste…
Je n’avais aucune défense.
—Viens ici, répéta-t-elle.
—…’Kay.
Et franchement, comment aurais-je pu résister ?
Dès que je m’éveillai, je roulai sur les draps en gémissant. Ira m’avait fait danser dans le creux de sa main toute la nuit, du début à la fin. J’avais l’impression d’avoir commis une terrible erreur.
—Bonjour, Kousuke. Le petit-déjeuner est prêt.
—Salut, Ira.
—Grande Sœur Ira.
—Pardonne-moi !
—Hihi…
Ira sourit en silence et se rapprocha de moi, puis lança un sort pour réparer le lit et me remettre en état. La magie était vraiment pratique. Si seulement je pouvais m’en servir aussi.
—Après le petit-déjeuner, on se met en route, dit-elle. Il faudra trois ou quatre jours de chariot pour rallier Arichburg depuis ici.
—…Pigé.
Ira avait préparé une sorte de bouillie d’avoine pour le petit-déjeuner. Tu sais quoi, depuis mon arrivée dans ce monde, j’avais eu un sacré paquet d’occasions de manger ce truc. Et je ne le détestais même pas. C’était plus nourrissant qu’on ne le pense.
Bref, le petit-déjeuner terminé, je démontai le logement temporaire et me préparai à prendre la route.
—Booonjour !
Pessa descendit du ciel juste au moment où je finissais.
—Euh, je vais supposer que vu que tu as démonté le logement, tu vas quelque part ?
—Je conduis Kousuke jusqu’à la ligne de front, dit Ira. Ordres de Sylphy.
—Ah, OK ! Je vais prévenir les autres ! Pessa s’envola en trombe avant même que je puisse lui dire bonjour.
—Allons à l’entrepôt, dit Ira.
—Bonne idée.
Personne ne s’était plaint d’une pénurie alimentaire sur le front, mais il n’y avait pas de mal à apporter davantage de pommes de terre et de céréales, vu qu’elles se conservaient longtemps. Au pire des cas, on pourrait les revendre et lever un peu de fonds supplémentaires pour l’effort de guerre.
J’expliquai la situation à l’officière des affaires intérieures qui supervisait nos installations de stockage et fourrai dans mon inventaire toutes les marchandises que je pouvais y loger. La base avait déjà bouclé deux récoltes complètes, et les garde-manger jadis vides débordaient pour ainsi dire de grains. Il allait falloir construire davantage de stockage rapidement.
—Je file aux lignes de front. Pendant mon absence, mon champ devra toujours être récolté toutes les deux semaines, alors faites attention.
—Compris. L’officière secoua la tête. C’est tout de même une vitesse de dingue pour ce genre de chose.
Le champ en question était celui que j’avais personnellement labouré. Au lieu d’expliquer les tenants et aboutissants des jeux de survie, j’avais simplement dit aux ouvriers agricoles que j’avais enchanté le sol.
Mon expérience avec le sol forestier labouré avait déjà porté ses fruits — il n’avait fallu qu’une semaine pour tout récolter. J’estimais qu’il faudrait environ un mois à n’importe qui d’autre. Cela restait théorique. Le champ produirait à une vitesse ridicule, que je sois présent ou non.
Ira me suivit sans un mot tandis que j’écoutais les directives de l’officière, ramassais ce qu’il fallait ramasser, et sortais. Deux chariots étaient garés devant le bâtiment ; Cuvi tenait les rênes, perché à l’avant. Il nous interpella.
—Hé, vous filez au front ?
—Ouais, tu viens aussi ? Je suppose que tu n’es finalement pas parti avec eux.
—Mes nouveaux ordres sont de cartographier les abords de toutes les forteresses que nous avons prises. Et il y a encore quelques sales types du Saint Empire qui rôdent du côté d’Arichburg, donc vous allez avoir besoin de protection, pas vrai ? dit Cuvi en nous faisant signe d’embarquer.
Nous montâmes à bord. À l’intérieur d’un des chariots se trouvaient environ huit membres de l’Armée de libération, équipés d’arbalètes et d’épées. C’étaient presque tous des hommes humains, à l’exception de deux demi-humains.
L’escouade nous salua d’un hochement de tête bref.
—Pas mal d’humains, hein ? dis-je.
—Je ne te l’ai jamais dit ? demanda Cuvi depuis l’avant. J’ai bossé avec beaucoup d’humains dans la capitale de l’ancien Royaume. Pas mal de contacts qui remontent à cette époque.
—Hum.
Pour autant que je sache, il n’avait jamais été soldat, mais quel genre de passé pouvait bien avoir Cuvi ? Le bonhomme était un mystère ambulant. J’avais le sentiment que son CV était un brin louche, mais ça ne servait à rien de remuer son passé.
Pessa et le reste des harpies s’envolèrent peu après, et notre caravane, réapprovisionnée à la hâte, quitta la base, cap sur le front.
—Mec, ces nouveaux chariots sont géniaux ! Même mon cul ne se plaint pas, et c’est moi qui conduis !
—Pareil pour nous à l’arrière, répondis-je. Ces engins étaient atroces avant les modifications. Je croyais que mon arrière-train allait se fendre en deux.
—Je suis à peu près sûr que ton cul a toujours ressemblé à ça, mon ami humain.
Je me demandais comment fonctionnait celui de Cuvi, vu qu’il était demi-humain. À bien y réfléchir, je n’avais jamais vraiment maté le cul d’un mec. J’avais en revanche vu Sylphy, Ira et les harpies à poil — du coup je savais que leurs derrières étaient comme ceux des humaines.
Notre plan de voyage consistait à passer toute la journée à rallier la Forteresse Gamma depuis le centre de ravitaillement, puis à emprunter la route nord de l’Armée de libération.
Nous aurions pu filer plein nord depuis la base de ravitaillement, mais nous aurions dû traverser plusieurs villes et villages que l’Armée de libération n’avait pas encore pris. La nôtre était une route plus longue, mais plus sûre.
—J’espère que tout se passera bien…, marmonnai-je.
—Pas d’inquiétude, tout le monde est déjà passé par là. Il ne devrait pas y avoir de problème.
Ira, personne ne t’a jamais expliqué ce que veut dire « tenter le diable » ?
Je vérifiai mon inventaire en ruminant ce qu’elle avait dit, et me préparai à l’imprévu.
—Qu’est-ce qui ne va pas, Kousuke ?
—Je me disais que les présages et compagnies, c’est des sornettes occultes.
Quelques jours plus tard, nous quittâmes Mazewood et atteignîmes Arichburg sans aucun souci. En chemin ? Sérieusement, aucun problème. J’étais à peu près sûr que l’Armée de libération avait nettoyé tous les monstres entre Gamma et Arichburg, car nous ne fûmes pas attaqués une seule fois et n’eûmes aucun contact avec une quelconque unité de guérilla du Saint Empire.
—…Il ne faut pas sous-estimer des choses comme l’intuition, dit Ira. Ce n’est pas rare que ce genre de chose soit le signe que tu as inconsciemment remarqué de petits détails significatifs dans ton environnement.
—Je vois. Ça se tient, j’imagine.
—Mm, ouais, dit Cuvi. Mais souviens-toi : parfois, c’est vraiment juste ton imagination. Si tu y prêtes trop attention, tu finiras par te prendre les pieds dedans. Comme pour tout, à consommer avec modération.
—Bonne remarque, aussi.
Au loin, j’entendais comme un grondement de tonnerre. Sans doute Sylphy et les autres en plein travail. Encore une vague de bombardement, je parierais.
—Ce seraient tes bombes, hein ? dit Cuvi. La princesse y va vraiment à fond.
—Ouais. Ils les ont apparemment gardés jusqu’à Mazewood, donc ils lâchent tout aujourd’hui. Honnêtement, je suis surpris que le Saint Empire n’ait pas une carte à jouer maintenant qu’elle est dos au mur.
—Ils ont peut-être encore quelque chose dans leur manche, mais ils ne sont peut-être pas en position de le jouer pour l’instant, dit Cuvi. Tu t’es déjà occupé des chevaliers qui nous auraient posé problème.
—Ah, c’est vrai. Je suppose que j’ai éliminé leurs forces mobiles.
—Et même si tu ne l’avais pas fait, ajouta Ira, nos harpies et nos arbalètes les domineraient. S’ils ne trouvent pas un moyen de contrer notre supériorité aérienne, le Saint Empire n’a aucune chance contre nous.
L’Armée de libération avait un avantage, qu’il s’agisse d’une bataille défensive ou d’un siège offensif, grâce à tout cet entraînement aux arbalètes. La contre-attaque naturelle serait de lancer une attaque pendant que nous étions à découvert, mais alors notre ennemi devrait composer avec nos harpies qui les repéreraient depuis les airs et les bombarderaient jusqu’à les anéantir.
L’autre option serait de lancer une attaque-surprise, mais ils se heurteraient au même problème : les harpies en éclaireuses, équipées de communicateur golem. Les attaques-surprises perdaient leur mordant si on savait d’où elles venaient. Elles seraient simplement écrasées.
—Cela dit, dis-je, si une masse de chevaliers nous attaquaient, on en sortirait quand même amochés.
—Bien sûr, on aurait des pertes, dit Cuvi, mais je ne pense pas que ce serait si grave. Le seul scénario que j’imagine, c’est qu’on les envoie direct en enfer à coups de frappes aériennes et de grenades à main.
—Mm, les bombes seraient efficaces contre les chevaliers, dit Ira. Et les explosions effraieraient leurs chevaux, les empêchant de réaliser un assaut concentré.
—Je vois…
Alors, étions-nous simplement méga fort ? Étais-je en train de trop m’inquiéter ? Non, c’était un monde où la magie existait. Rien ne garantissait que nous n’allions pas tomber sur une force qui rendrait les arbalètes ou les bombes inutiles… Genre, et les dragons ? Ou peut-être des héros et des rois démons ? Si je savais qu’ils arrivaient, peut-être pourrais-je gérer. Cela dit, dans ce cas, quand je disais « gérer », je voulais surtout dire « fuir le plus vite possible ».
En ce sens, ma résistance, ou plutôt ma puissance défensive… Non, ma capacité à survivre, c’était bien l’expression — c’était grosso modo équivalent à celle d’un dragon, non ?
Je n’aurais vraiment pas dû y réfléchir aussi intensément.
—Tu ne crois pas que le Saint Empire va sortir l’artillerie lourde ? demandai-je à Ira.
—Aucune idée, dit-elle. Ils ont peut-être déjà envoyé leur unité de mages.
—Les nôtres iront bien si c’est le cas ?
—Je ne suis pas la seule mage de l’Armée de libération. Si nécessaire, les autres peuvent mettre en place une défense contre la magie ennemie.
—S’ils défendent, alors qui attaque ? Ah, bien sûr. Nos fusiliers.
—Exact. On ne peut pas viser un sort sur quelqu’un qu’on ne voit pas.
—Eh bien, barrière magique ou pas, ils ne peuvent rien faire contre un fusil à verrou. Ils feront de parfaites cibles d’entraînement quand ils resteront plantés là à invoquer leur magie.
Je hochai la tête, songeur.
Par le passé, Danan et Sir Leonard avaient tous deux souffert aux mains de l’escouade de mages du Saint Empire. Pas moyen que ces deux-là n’aient pas un plan pour s’en occuper. À défaut, nos fusiliers les anéantiraient.
Au loin, le grondement du tonnerre ne faisait que s’amplifier. Mec, ils y vont vraiment à fond. Comme ils savaient que j’arrivais, ils utilisaient probablement tous les explosifs qu’il leur restait. Ils pouvaient détruire autant qu’ils voulaient du mur défensif, sachant que je pourrais le réparer immédiatement.
—Soyons prudents et continuons à avancer, dit Ira. Ce serait vraiment fâcheux qu’on tombe sur une unité détachée essayant de prendre Sylphy à revers.
—Pas faux, répondit Cuvi. Mais les harpies sont là-haut pour surveiller, donc ça devrait aller.
Nos chariots avancèrent, en direction du bruit des explosions successives.
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