—Tu es un visiteur légendaire ! cria Lime.
—Je croyais qu’ils n’existaient que dans les contes et les mythes. Ajouta Bess.
—Il n’a pas l’air de mentir. Il a sans aucun doute un pouvoir incroyable. Completa Poiso.
—Content que vous me croyiez, répondit Kousuke
J’avais fait en sorte d’étaler mes capacités, donc logique qu’elles me croient. Malheureusement, je ne pouvais pas leur montrer mes talents d’artisan sans matériaux ni établi.
—Trop bizarre, comment tu sors des trucs de nulle part !
—Et c’est aussi bizarre que tu te déplaces de cette façon dégoûtante. Pas normal du tout.
—Ta torche éternelle, par contre, c’est du sérieux.
C’est ce que Lime, Bess et Poiso firent remarquer chacune à leur tour tout en grignotant de la viande de gizma fraîchement sortie de mon inventaire. Bon, OK, par « grignoter », je ne veux pas dire qu’elles l’ont mise dans leur bouche et l’ont mâchée. En réalité, elles absorbaient la viande dans leur corps, quelque part autour de l’endroit où se trouverait l’estomac d’un humain. La viande se dissolvait simplement en elles.
—Mmm, deli-cieux ! Lime était vraiment à fond dedans.
—C’est ma première viande de gizma fraîche, dit Bess.
—Pas facile à trouver, ajouta Poiso.
—Hum, dis-je, vous êtes sûres que c’est OK de la manger crue ?
Je ne l’avais pas fait cuire du tout avant qu’elles ne se mettent à les dévorer. Leurs estomacs allaient-ils s’en remettre ? Peut-être que oui, vu que c’étaient des slimes. En tout cas, Lime insistait sur le fait que c’était plus savoureux non cuit.
—C’est pas qu’on ne puisse pas manger de la viande de gizma cuite, ajouta Bess. Mais on la préfère crue.
—Au fait, comment avez-vous survécu ici, mesdames ? demandai-je. Qu’est-ce que vous mangiez ?
—Pendant qu’on se planque ici, on s’occupe aussi de l’eau des égouts. C’est là qu’on tire tous nos nutriments, expliqua Poiso.
—Sérieux ?
C’était logique, mais ça choquait à l’oreille. Elles tiraient des nutriments du traitement de l’eau des égouts ? Dingue. Bess vit mon expression et prit la parole.
—Tu penses à un truc grossier ? Pour être claires, on est parfaitement propres.
—On adore être propres ! dit Lime.
—On peut purifier à peu près n’importe quelle saleté, dit Bess. Crasse, poison, maladie. On gère tout.
—Ouah, c’est quelque chose.
C’était vrai que leurs corps colorés avaient l’air parfaitement propres, et elles sentaient bon. En fait, c’était le cas de toute la pièce.
—C’est tout ? Convaincu ? demanda Poiso.
—La plupart des gens seraient dégoûtés, même après nos explications, dit Bess.
—Vraiment ? C’est terrible. Mais pensez-y comme ça : comparée à la bizarrerie de mes capacités d’artisanat ou de mon inventaire, votre capacité de purification est plutôt mignonne.
Ce n’était pas non plus très éloigné de l’image que je me faisais des slimes, et il n’était pas difficile d’imaginer que l’eau des égouts contenait plein d’éléments utilisables. Ça ne m’a pas paru particulièrement fou que des slimes puissent absorber cette eau et réussir à métaboliser tous les contaminants toxiques et nocifs qu’elle contenait.
Pendant que je ruminais ça en silence, Lime se glissa jusqu’à moi et prit ma main gauche dans la sienne. Sa main était fraîche et douce comme du gel ; sensation vraiment étrange.
—Qu’est-ce qu’il y a ? dis-je.
—Ça te dérange pas que je te touche ?
—Pas du tout. Tu es super douce
—Ouais ! C’est vrai !
Elle paraissait inquiète quelques instants auparavant, mais à présent elle souriait à pleines dents. Soudain, Bess se glissa jusqu’à moi et empoigna ma main libre.
—Je-je vais juste vérifier que ça ne te dérange pas vraiment d’être touché, dit-elle.
Elle donnait une sensation nettement différente de Lime. Bess était bien plus rebondie et lisse au toucher. Si Lime était super douce, Bess était extra soyeuse. La sensation était délicieuse.
—Vous êtes facilement contentes, dit Poiso à distance, mais même moi je voyais qu’elle était anxieuse.
—Lime gloussa. Hihi, Poiso a peur !
—Alors viens donc ! dit Bess. On y va !
Poiso leur lança un grognement.
—Je vais vous faire regretter vos paroles !
Poiso me chargea super vite, me coupa le souffle, et aurait dû m’envoyer voler. Sauf que je n’ai pas volé. Même en me percutant de plein fouet, elle a simplement enveloppé mon corps. Tout ce qui se trouvait sous mon cou, à l’exception de mes bras, fut englouti par elle.
—Comment ça se sent ? dit-elle en riant.
Elle changea soudain de forme et j’eus l’impression qu’elle m’enlaçait par derrière.
Comment elle s’est retrouvée là ?!
—Bess est toute lisse, mais Poiso est collante. Vous avez chacune une sensation totalement différente.
—On peut changer ça un peu, dit Poiso. Mais tu as à peu près mis dans le mille.
—Je peux me rendre comme Lime, en gros, dit Bess.
—Pareil
—Et moi je peux devenir comme Bess et Poiso ! ajouta Lime.
—Waouh, tu es incroyable, Lime.
Lime gloussa à mon compliment et s’accrocha à mon bras avec un sourire. Je ne savais pas exactement quand ça s’était produit, mais Bess avait fait pareil avec mon autre bras. Pendant ce temps, Poiso m’enlaçait toujours par derrière. À part ma tête, presque tout mon corps était enveloppé de slime girls.
C’est bon, ça ? Je vais me faire absorber ?
—Bon, euh, je peux pas bouger.
—Kousuke, tu es un peu sale.
C’est dingue !
—Puisqu’on est déjà là, on va te nettoyer.
Les Slimes sont déchaînées !
—Détends-toi et laisse-nous faire.
Soudain, j’eus l’impression d’être trempé. Au début, je n’avais ressenti que leurs textures sur ma peau, mais cette barrière s’évanouit.
—Mmh, quelle saveur, dit Lime.
—Un peu poussiéreux, cela dit, ajouta Bess. Même la saleté est sale.
Poiso me regarda d’un air narquois.
—Tu vas tomber malade si tu ne te nettoies pas correctement.
—Ah, gah, a-attendez, ouah ?!
—Ne bouge pas.
Comment vous décrire ça ? Indescriptible. Comme si tout mon corps était massé et léché simultanément. Les slimes girls se glissèrent sous mes fines tenues de prisonnier et me recouvrirent entièrement. Comme si tout mon corps entier était… aspiré.
—Hm ? Hm ? Oh…
Je ne savais pas trop quoi dire.
—Mon dieu, mon Dieu, qu’avons-nous là ? Je vois…
—Quoi ?! Qu’est-ce que c’est ? Hé, attendez, pas là !
Mes cris de détresse résonnèrent dans la salle souterraine éclairée par la magie de lumière.
Côté Arichbourg
À Arichbourg, loin de Kousuke…
—Hrm… ?!
—… ?!
Dans la salle d’opération principale, les expressions de Sylphy et d’Ira changèrent en percevant un changement invisible dans l’air.
—Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Melty.
—J’ai cru entendre Kousuke crier…
—Je m’inquiète pour lui…
Melty était perplexe.
—Je n’ai rien entendu.
—Oh… ?
Sylphy désigna le coin de la table. Melty regarda et vit un vase qui ne contenait qu’une seule fleur. Ses pétales étaient tombés, éparpillés sur la table.
—Nous devons retrouver Kousuke le plus vite possible, dit Ira.
—Immédiatement, approuva Sylphy.
Elles raffermirent leur résolution de le sauver.
—Pfff, personne ne voudra plus jamais m’épouser…
Nettoyé de la tête aux pieds, je serrai mes genoux contre ma poitrine au centre de la pièce éclairée comme par magie.
Lime bondissait, l’air satisfait, comme si elle trouvait ma détresse délicieuse. Bess affichait un sourire dangereux et me regardait comme si j’étais pathétique. Poiso exprima ses regrets, disant qu’elles étaient peut-être allées un peu trop loin. Elle avait quand même un grand sourire sur le visage. Moi, j’étais étrangement sec partout, alors que j’avais été totalement enveloppé de bave. Comment ça pouvait marcher ? Je ne pouvais pas baisser ma garde devant ces trois-là.
—Bon, j’ai dit ce que j’avais à dire, dis-je, m’efforçant de remettre la conversation sur les rails.
—À votre tour, maintenant.
—J’imagine que oui !
—Non, Lime n’est pas la bonne personne pour ça, intervint Bess. C’est moi qui devrais le faire ?
—C’est à toi de voir, dis-je, incapable de cacher la défaite dans ma voix.
—Alors c’est décidé, dit Bess.
—Je serai la chaise de Kousuke, alors !
Lime se glissa à côté de moi et se transforma partiellement en une sorte de fauteuil inclinable vivant, utilisant sa poitrine bien visible comme appui-tête. C’était un peu trop pour moi, mais Bess avait déjà entamé le récit de la chute de l’ancien royaume.
—Par où commencer ? dit-elle. Il serait peut-être bon de partir de la chute de Merinisburg, il y a une vingtaine d’années. D’abord, je dois t’expliquer notre place dans tout ça. Nous protégeons la famille royale qui vit ici à Merinisburg. Nous sommes presque des gardes royales à cet égard.
—Les gardes royaux officiels les protègent de l’intérieur, à la lumière, dit Poiso. Tandis que nous les protégeons depuis l’ombre.
—On ne peut pas vraiment sortir, mais ici on est invincibles ! ajouta Lime.
—Exactement, dis Bess. Toutes les trois, nous ne pouvons pas nous aventurer trop loin de Merinisburg, mais à l’intérieur des murs de la ville, rien ne peut nous arrêter. On peut entrer n’importe où, et on peut surgir comme si on n’était que de l’air. Et on ne meurt pas.
—Je vois.
Elles pouvaient sans doute aller partout où l’eau coulait. En plus, elles pouvaient créer des copies d’elles-mêmes et les envoyer faire le sale boulot sans risquer leur corps principal. À vrai dire, rien ne garantissait que les filles à qui je parlais étaient leur corps principal. Il pouvait aussi s’agir de copies.
—Quant à savoir d’où nous venons… est-ce vraiment important ?
—On t’en parlera un jour ou l’autre, dit Bess. Pour l’instant, concentrons-nous sur les infos importantes.
—Ça me va.
Je lui fis signe de continuer et Bess acquiesça.
—Il y a vingt ans, le Saint Empire a envahi le Royaume de Merinard dans le but de s’approprier les terres, les esclaves demi-humains et les elfes. Ils ont sans doute aussi peu apprécié d’avoir un voisin dont la diversité ressemblait à celle de l’Empire. L’armée de Merinard s’est bien battue, mais en nombre, elle était largement écrasée. Le Royaume de Merinard a fini par perdre, et la capitale est tombée aux mains du Saint Empire.
—Que s’est-il passé ensuite ?
—Le sang des elfes coule dans la famille royale de Merinard. Sais-tu pourquoi les humains désirent des esclaves elfes ? me demanda Bess.
Je grimaçai.
—J’en ai entendu parler par Sylphy. C’est vraiment dégoûtant. Les enfants nés d’elfes et d’humains avaient un énorme pouvoir magique.
Les nobles et les femmes du Saint Empire se mélangeaient secrètement et discrètement, injectant leur sang à plusieurs reprises dans leur propre lignée grâce à cette « technique » depuis des générations. C’est ainsi qu’ils conservaient leurs pouvoirs.
—Ça m’épargne de longues explications. De toute façon, la famille royale en était parfaitement consciente elle aussi, et elle s’est offerte dans l’espoir de protéger le peuple du royaume.
—Je vois…
Ils s’étaient rendus pour le bien du pays, hein ? C’était le pire scénario possible pour quelqu’un en position de chef, c’est sûr, mais se livrer après avoir perdu… ? Je ne savais pas trop quoi en penser. Je fis signe à Bess de continuer.
—Le Saint Empire n’aurait pas pu se soucier moins des gens d’ici. Les appels des « sous-hommes » qui avaient osé les défier — et perdu — sont tombés dans l’oreille d’un sourd.
—C’est une façon de voir les choses, j’imagine. Mais alors pourquoi la famille royale est-elle toujours dans le château ? demandai-je.
—Je prends le relais à partir d’ici.
Cette fois ce fut Poiso qui prit la parole.
—Alors que le Saint Empire n’avait aucune intention d’écouter la demande du roi, lui n’avait jamais cessé d’essayer de négocier avec eux. Mais pendant ce temps-là, le Saint Empire subjuguait le peuple et le dispersait à travers ses domaines.
Je me souvenais avoir entendu parler de cette partie. Après que Merinard fut devenu un État vassal, il y avait eu une série d’incidents au cours desquels des villages agricoles avaient été détruits de manière choquante et anormale. Je parie que quelque chose de similaire s’était produit dans la capitale.
—Face à la réalité de la situation, continua Poiso, le roi n’a eu d’autre choix que de renoncer aux négociations. Il savait que lui et sa famille devraient offrir leur sang au Saint Empire.
—Leur sang ?
—Oui. La famille royale a une magie particulièrement forte qui coule dans ses veines, même comparée aux autres elfes. Si le Saint Empire la revendiquait, les personnes dotées de capacités magiques y verraient sans doute leur puissance augmenter de façon significative.
La crainte était donc que le Saint Empire utilise les corps et le sang de la famille royale pour produire des utilisateurs de magie plus puissants. D’après Sylphy, ils faisaient déjà ce genre de chose de toute façon.
—C’est dégueulasse, dis-je. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?
—Le Saint Empire a refusé de négocier. Et ils ont menacé de réduire en esclavage et d’exécuter d’autres citoyens si le roi ne cédait pas à leurs demandes.
—Dégueulasse.
Poiso acquiesça. Elle poursuivit :
—C’est alors que le roi a pris sa décision. En échange de sa vie et de sa lignée, il allait congeler le reste de la famille royale dans un coin du château.
—Attends, quoi ?
Elle venait de dire « congeler » ?
—C’est exactement ce que j’ai dit. Si la famille royale avait pu continuer à négocier, il y avait de fortes chances que les citoyens n’aient fait que souffrir davantage. Alors à la place, le roi a gelé sa famille dans la glace, et a verrouillé le conflit dans une impasse permanente.
—…C’est lourd.
Il était évident que le Saint Empire continuerait de prendre des vies, que le roi fasse ou non ce qu’on lui demandait. Dans ce cas, pourquoi ne pas se protéger soi-même tout en interrompant les négociations ? Comme ça, personne n’aurait à mourir comme monnaie d’échange.
Au final, ça ne faisait que repousser l’inéluctable. Pourtant, c’était sans doute la dernière chose que le Saint Empire souhaitait, vu son désir d’obtenir le sang de la famille royale. S’ils ne pouvaient pas négocier avec leurs cibles, il devenait inutile de massacrer les habitants de Merinard sans pitié. Les réduire en esclavage était bien plus logique.
Pour les citoyens, devenir esclaves valait sans doute mieux que mourir : tant qu’on était en vie, il restait une chance de renverser la situation. En ce sens, le roi avait pris une sage décision. Il ne fait aucun doute que ceux laissés derrière ont connu un sort terrible, mais beaucoup de vies ont sans doute été sauvées.
—Mais c’est de la magie, non ? demandai-je. Ses effets s’épuisent-ils au bout d’un certain temps ? Ou le sort s’arrête-t-il automatiquement à un moment donné ?
—C’est tout à fait possible. Poiso acquiesça. Mais le roi a sacrifié sa vie pour lancer cette magie puissante. Je doute qu’elle s’estompe si facilement. Et nous, on veille aussi sur eux.
—Si des mages du Saint Empire débarquent, on les chasse ! ajouta Lime.
Elle ponctua son propos en me tapotant le torse d’un tentacule. Elle me montrait peut-être très gentiment ce qu’elle faisait aux mages ennemis.
—OK… Donc la nouvelle que la famille royale a été emmenée au Saint Empire est juste… ?
—De la propagande, dit Bess. Pour empêcher un soulèvement des habitants de Merinard.
—Mais il y a eu un soulèvement, fis-je remarquer. Il y a trois ans, il y a eu une rébellion.
—C’est arrivé sans que la présence de la famille royale ne soit connue. C’était le résultat final de la gouvernance brutale du Saint Empire, dit Bess.
Lime la soutint.
—C’est ce qu’a dit le vieux prêtre !
Honnêtement, je trouvais ça assez inefficace de traiter les esclaves d’une façon si cruelle qu’ils finissaient par se rebeller. N’auraient-ils pas pu trouver un compromis ? Un moyen de les gouverner pour qu’on n’en arrive pas là ? Un style de gestion qui ne pousse pas les gens à vouloir la mort de leur patron ? Probablement pas. On parlait du Saint Empire. L’adolisme était une doctrine raciste dans l’âme — aux yeux de l’Église, toute la demi-humanité existait pour servir les intérêts des humains. La bigoterie 1était leur fonds de commerce.
—D’accord, ai-je dit. Mais est-il vraiment possible que la nouvelle de la présence de la famille royale ne soit pas divulguée ?
Ce que je voulais dire mais que je n’ai pas dit : Est-il possible que Poiso et les autres aient eux-mêmes divulgué cette information ?
—Selon notre contrat, nous ne sommes pas autorisées à quitter l’enceinte du château, dit Bess.
—Et depuis que le Saint Empire a pris le pouvoir, les demi-humains ne peuvent plus s’approcher de cet endroit, ajouta Poiso.
Lime apporta également sa pierre.
—On est toutes seules.
Il y avait donc un contrat, hein ? C’était la première fois que j’en entendais parler par leur bouche.
—C’est quoi cette histoire de contrat ? demandai-je.
—On n’est pas des slimes normaux, dit Bess, comme si c’était évident.
—Vous ne l’êtes … pas ?
—Non.
Lime me regarda dans les yeux et sourit. Je n’avais aucune idée de ce qui était normal ou non pour un slime. Poiso expliqua :
—Les slimes normaux ne peuvent pas parler, imiter la forme humaine, ni créer des copies. Nous sommes en réalité des esprits de l’eau qui ont passé un contrat avec le précédent roi et qui ont fusionné avec les slimes.
—Alors, vous êtes le produit de la fusion de démons… ?
—Pas des démons ! Des esprits !
Lime me décocha un coup de tentacule dans l’estomac.
Ça fait un mal de chien.
—Aïe, aïe ! Désolé. Je voulais dire que, vous trois mesdames, vous êtes plutôt, je ne sais pas, des slimes élémentaires d’eau, alors.
—C’est exact, dit Bess. Nous avons été créés à l’origine pour faire partie du système de sécurité du château.
—Et comment vous êtes-vous retrouvées ici ?
—On a toujours traité l’eau des égouts ici, comme une sorte de job secondaire. Mieux vaut utiliser nos capacités de slime, non ? Lime haussa les épaules.
—Et aujourd’hui, c’est plus sûr de garder nos vrais corps ici, dit Poiso. Depuis, nous opérons depuis les égouts. Pour protéger la famille royale, il suffit de tenir les mages à distance.
—Si on reste dans le château, ils nous mettent le feu, essaient de nous empoisonner et nous tirent dessus avec de la magie !
—C’est affreux.
Autrement dit, toutes les trois avaient attendu leur heure sous le château, à veiller sur la famille de Sylphy pendant vingt ans d’affilée. J’en venais maintenant à ma grande question.
—Sylphy peut-elle sauver sa famille ?
Poiso répondit immédiatement.
—C’est fort probable. Le roi a toujours dit qu’un jour, Lady Sylphyel pourrait quitter la Forêt Noire avec une armée d’elfes et reprendre le Royaume de Merinard.
—Hum…
Le père de Sylphy avait vu loin. Reste à savoir si c’était de la magie ou de l’instinct.
—Je crois que j’ai bien saisi la situation, dis-je.
Et puis je me demandais ce que devrait être mon prochain mouvement. Une fois mon équipement rassemblé, il me serait possible de rejoindre Sylphy et les autres. Il me suffirait d’éviter les rues et de me planquer sous terre quand j’aurais besoin de souffler. Aucune raison de quitter la ville par la porte principale — je pouvais creuser mon chemin jusqu’à la liberté.
Les égouts devaient bien sortir de la ville à un moment. Si Lime et les filles me guidaient, je pourrais sans doute trouver la sortie assez facilement.
Mais vu la profondeur du territoire ennemi, je trouvais dommage de ne pas faire un peu de sabotage tant que j’étais dans le coin. Si je volais leurs fonds ou leur matériel militaire, ça aiderait grandement Sylphy et la cause, non ? Je pourrais même glisser un assassinat ou deux… si je pouvais vraiment, vous voyez, le faire, moralement parlant.
Je fabrique des machines de mort, je ne suis pas une machine de mort moi-même, OK ? Jusqu’ici, personne ne m’avait demandé de pointer une arme sur un autre être humain. Lâchez-moi un peu la grappe.
De toute façon, si j’allais trop loin dans mes magouilles, il était possible que le Saint Empire fasse venir des renforts de chez eux. Mais ça devait bien finir par arriver. Alors peut-être que je ferais mieux de maximiser les dégâts tant que je pouvais encore ?
Hrm… Que faire, que faire.
À noter : le mode chaise de Lime était très confortable. J’étais tellement détendu que j’ai failli être réduit en bouillie. Cette sensation contre l’arrière de ma tête était sans pareille. Je ne savais pas trop si la poitrine d’une slime girl comptait comme de « vrais » seins, mais je n’allais pas chipoter.
—Tu te sens bien ? demanda-t-elle.
—Très bien. Incroyable, en fait.
—HeeHee
Lime sourit et me tapota le ventre. Bess et Poiso me regardèrent bizarrement. C’était moi, ou je sentais un peu de jalousie ? J’avais appris à reconnaître ce genre de chose.
—Au fait, leur dis-je, vous m’avez toutes les deux fait confiance très rapidement. Vous n’avez pas eu peur que je sois un agent du Saint Empire ?
—Hum, c’est une bonne remarque. Pourquoi t’avons-nous fait confiance aussi vite ? Comme c’est étrange, dit Bess.
—Pour une raison ou une autre, je ressens juste une ambiance vraiment apaisante avec toi, Kousuke, ajouta Poiso.
—En fait, maintenant que tu en parles…
Le vague souvenir d’une conversation me revint.
—Sylphy a dit un truc à propos du fait que les esprits semblent m’apprécier assez vite.
C’était la nuit où j’avais rencontré Sylphy, en fait, quand elle avait soigné mon corps amoché à coup de magie spirituelle. Était-ce une espèce de truc biologique ? Ou parce que j’étais un Visiteur Légendaire ? Sylphy ne savait pas pourquoi, et si ces demi-esprits ne le savaient pas non plus, alors j’étais condamné à rester dans le brouillard. Il n’y avait rien d’autre à faire que continuer à planifier mon prochain coup.
—Je dois contacter Sylphy et les autres pour leur faire savoir que je vais bien. Ce qui veut dire que j’ai besoin de mon communicateur golem…
Il était déjà enregistré dans mon système d’artisanat, donc je pouvais en fabriquer un tant que j’avais les matériaux et ma table de travail. Sa puissance ne serait sans doute pas suffisante pour couvrir la distance nécessaire, alors il faudrait trouver un moyen de l’amplifier. Pouvais-je échanger la portabilité contre une plus grande puissance d’émission ? Ça valait le coup d’essayer.
Il fallait donc fabriquer un fourneau simple, faire fondre du fer et trouver un endroit où miner… Ça faisait beaucoup à faire. Je ne connaissais pas la géographie des tunnels ou des égouts, alors j’avais besoin de l’aide des filles. J’avais une tonne de viande de gizma à leur offrir. Je me demandais si elles l’accepteraient en échange.
Si elles refusaient, je n’avais d’autre choix que de négocier. Si je restais absent trop longtemps, qui sait ce que Sylphy, Ira ou les harpies pourraient faire.
Non, elles vont s’en sortir. Elles sont toutes plus âgées que moi. Elles ne feront probablement rien de fou.
Probablement.
—OK, dis-je à voix haute. Je sais ce que j’ai à faire. La première chose à faire, c’est de remettre mon pouvoir en marche.
—Et comment tu comptes faire ça ? demanda Bess.
—Rassembler des matériaux sous terre pour pouvoir créer un atelier digne de ce nom. Vous voudriez bien m’aider, mesdames ?
—Hrm, eh bien…
Bess semblait plongée dans ses pensées, et elle piqua Poiso et Lime d’une vrille.
Échangeaient-elles des idées ?
—Bon, ça ne nous dérangerait pas de travailler avec toi, dit-elle finalement. Mais évidemment, ce ne sera pas gratuit.
—Évidemment ! Je vous récompenserai comme je le pourrai. J’ai encore beaucoup de viande de gizma, si vous en voulez.
—Je veux quelque chose de savoureux ! dit Lime. Elle me regarda et sourit, et peut-être que je me faisais des idées, mais pour une raison ou une autre, ça me fila un frisson dans le dos.
—On a fait le plein de viande de gizma, dit Poiso. Mais on te demandera d’autres gourmandises plus tard.
—On veut aussi entendre parler du monde extérieur, dit Bess. On a très peu de distractions ici.
—J’imagine que ça doit être assez ennuyeux pour vous, les filles…
Je devrais peut-être leur créer des jeux ? Reversi, échecs, shogi, atout, tout ça quoi. Oh, les jeux de société pourraient aussi être marrants.
—Alors vous allez m’aider ? demandai-je.
—Bien sûr !
—Ça sera un bon moyen de tuer le temps.
—Il faut savoir donner et recevoir.
Lime rebondit avec enthousiasme, Bess haussa les épaules avec nonchalance, et Poiso me décocha un sourire mesuré.
Dieu merci. Je commençais à voir la voie à suivre. Les choses allaient s’arranger. D’abord, je devais passer le reste de la journée à me détendre. Depuis que Cuvi m’avait kidnappé, mon cerveau tournait à plein régime et j’étais mort de fatigue. Pas la peine de commencer dans cet état. Inutile de prendre des risques stupides pour gagner un peu de temps.
Très bien, je me déchaîne dès demain !
Après le dîner (un burger et un peu d’eau de mon inventaire), j’offris à nouveau de la viande de gizma aux slimes girls. Puis je me reposai dans mon lit de fortune pour la soirée.
—Qu’est-ce que tu en penses ?
—Super bien, dis-je
Le lit rouge, lisse et soyeux, se repoussait contre moi. Honnêtement, il rivalisait avec les lits que je faisais moi-même… Non, il était deux fois mieux.
—Et l’oreiller, comment il est ?
—Formidable, dis-je
L’oreiller bleu clair qui se pressait contre l’arrière de ma tête était un peu plus mou et plus ondulant que le lit, mais son agréable élasticité et sa forme bien ajustée laissaient espérer un sommeil de qualité.
—Ça donne quoi ?
—…Plutôt bizarre, dus-je admettre.
Un gel vert enveloppait tout mon corps. Bizarrement, c’était très agréable au toucher, un peu comme si j’étais immergé dans un bain chaud. Mais si je m’endormais dans une baignoire, j’aurais vraiment peur de me noyer, alors c’était nettement mieux. Je profitais de tous les avantages de ce confort précaire sans aucun risque.
Ça devrait être illégal d’être à ce point à l’aise, d’autant plus que j’étais à poil entouré de slime girls. À vrai dire, ce détail me mettait un peu mal à l’aise.
—Je suis presque sûr que ce serait aussi bon avec des vêtements…, dis-je, mais on m’ignora tout de suite.
—On finirait quand même par toucher ta peau directement, dit Poiso d’un ton très raisonnable. Donc c’est moins gênant d’être nu dès le départ.
—Je vais prendre tes vêtements et te les laver, dit Lime.
Honnêtement, je me sentais mal d’utiliser les filles comme lit. Je le leur dis, mais quand elles me demandèrent si je voulais vraiment dormir sur le sol en pierre sans couverture, eh bien, c’était pas très tentant. Je n’avais pas les matériaux pour fabriquer un lit ou une couverture. Si vous aviez le choix, lequel choisiriez-vous ?
J’y pensai. Trois secondes.
Donc, malgré ma gêne, j’enlevai ma fine tenue de prisonnier, ôtai mes sous-vêtements et confiai mon corps aux filles. Elles furent très serviables.
—Tu veux un massage pendant que tu dors ?
—Je vais rendre ton corps tout propre.
—Je peux t’offrir une expérience de sommeil encore meilleure grâce à des parfums agréables !
Une merveilleuse odeur s’éleva de Poiso-la-couverture, ce qui me fit complètement décrocher.
Si je m’habitue à ça, je ne pourrai plus jamais dormir dans un lit normal à nouveau.
En un instant, je perdis connaissance.
—Hrm… ?
J’avais l’impression de sortir d’un rêve vraiment bizarre, mais j’avais du mal à me rappeler de quoi il s’agissait. Peut-être un truc à propos d’une bande de chiots et de chatons qui me léchaient partout…
—Kousuke, t’es réveillé ?
La voix de Lime me parvint d’au-dessus, et j’avais pratiquement bondi hors du lit. Elle regardait mon visage avec un grand sourire. Je savais que les slimes n’avaient techniquement pas de cuisses, mais sous cet angle, j’avais un peu l’impression d’utiliser ses cuisses comme oreiller.
Bess et Poiso me souhaitèrent le bonjour, toutes deux avec le même sourire. Comme d’habitude pour mes matins, mon corps entier était encore entièrement entouré par les filles, et je me sentais plutôt bien. J’eus envie de me rendormir, mais ç’aurait été égoïste. Les filles avaient sûrement des trucs à faire.
—Bonjour, mesdames. J’ai très bien dormi.
—Yai !
—Évidemment que oui.
—Mm-hm
Avec l’aide de Bess et Poiso, je m’extrayai de leur enveloppe et me retrouvai debout sur le sol en pierre. Encore une fois, le cul à l’air.
—Mes vêtements, s’il vous plaît, dis-je.
—Les voilà !
Poiso fit ressortir les vêtements et les sous-vêtements qu’elle avait stockés en elle. À ma grande surprise, tout était sec et très confortable.
—Je me sens si léger, dis-je une fois habillé. Et tout mon corps est rafraîchi.
—Massage et désintoxication ! Lime sourit.
—Tu avais accumulé pas mal de fatigue, fit remarquer Bess.
—On a tout aspiré, m’assura Poiso.
—V-vous avez aspiré… ? Euh, merci ?
Qu’avaient-elles aspiré exactement, et comment ? Je sais que j’avais dormi très profondément durant la nuit, mais qu’est-ce qu’elles m’avaient fait pendant que j’étais dans les vapes ? Visiblement, je me sentais bien, mais… je décidai de ne pas trop y penser.
—Alors, quel est le plan pour aujourd’hui ? demanda Poiso.
—D’abord, je dois rassembler des matériaux. Je devrais pouvoir transformer de la ferraille en une partie de ce dont j’ai besoin, alors je vais aller fouiller un peu les poubelles et voir s’il y a de bons coins.
—Il y en a, dit Poiso. Parfois il y a des trucs qui obstruent l’écoulement des eaux d’égout.
—Ça doit être pénible à gérer.
—Tout à fait. On en bave pas mal, tu sais, dit Bess.
—Quand il y en a assez, on les digère en une seule fois, dit Lime en souriant.
—Vous pouvez faire ça ? demandai-je.
Elle acquiesça.
—À nous trois, on peut digérer à peu près n’importe quoi.
Le genre de ferraille dont on parlait, c’était du bois, des métaux et de la céramique, avec parfois des objets bizarres. Le fait que ces filles puissent absorber ce genre de chose était vraiment étonnant. À bien y penser, dans ce monde, on pourrait sans doute recycler des objets en fer cassés, même si la qualité finirait par baisser au bout d’un moment. Il y aurait là quelque chose à expérimenter plus tard.
—Je te guide aujourd’hui, dit Bess.
—Ah, j’en avais envie ! Lime fit la moue, mais Bess resta ferme.
—On ne doit pas se relâcher dans nos devoirs envers la famille royale.
—Grrr, d’accord.
Je pensais que Bess utiliserait une copie, comme Lime l’avait fait la veille, mais non, elle allait venir avec son vrai corps.
—On peut se mettre en route ? Ah, mais d’abord tu dois prendre ton petit-déjeuner.
—Oh, ça va. Je peux manger en marchant, dis-je. Et vous, les filles ?
—Ça va ! dit Lime d’une voix chantante.
Bess et Poiso dirent qu’elles avaient déjà fait le plein.
—Sérieux ?
Je décidai de ne pas trop réfléchir à la raison pour laquelle elles n’avaient pas besoin de petit-déjeuner.
Non, pas de réflexion. Inutile de penser à des trucs inutiles ! Parce que je ne veux pas dormir sur le sol froid en pierre.
Bess ouvrit la voie tandis que nous traversions l’égout. C’était vrai, ça ne sentait pas l’égout. Je lui demandai pourquoi, et elle m’expliqua que plus en amont, elles utilisaient des copies d’elles-mêmes pour traiter l’eau des égouts.
—Donc tu veux dire qu’en aval, ça sent encore ?
—Oui, mais tout cet endroit est conçu pour que l’eau ne reflue pas.
Autrement dit, il y avait un réservoir pour les eaux usées du château afin que les filles puissent les traiter une fois qu’elles s’accumulaient. Les eaux usées de la ville arrivaient au-delà de ce réservoir, donc leur odeur ne nous parvenait pas.
—Donc en fait, les eaux usées du château sont constamment traitées, et elles restent toujours propres ?
—C’est exact. On fait du bon boulot, hein ?
—Bien sûr. Au fait, comment se passe la gestion des égouts dans la ville ?
—Les slimes ordinaires s’en chargent, dit-elle. Ils sont presque aussi bons que nous. Les rats, les insectes et d’autres petits monstres ont tendance à apparaître par-là, donc c’est assez dangereux.
—Ça a l’air flippant. Vous n’avez pas ce genre de bêtes ici ?
—Parfois, mais on élimine les menaces dès qu’on les rencontre. Pourquoi cette question ?
—J’espérais récupérer des peaux, dis-je. C’est bon pour les fourneaux et tout ça.
—Bon, si j’en croise quelques-uns et que je les chasse, je m’assurerai de prendre leur peau pour toi.
—J’apprécierais.
Bess était un peu autoritaire, mais c’était une fille douce et gentille au fond. Honnêtement, toutes les slimes girls l’étaient. Mais Poiso était la seule à avoir l’air d’avoir un fond caché, ou peut-être de comploter quelque chose. Je ne sentais aucune hostilité de sa part, alors je me dis que j’allais la laisser faire.
—Alors, Bess, vous êtes toutes les trois de couleurs différentes et vous donnez des sensations différentes, mais avez-vous d’autres particularités uniques ?
—Hrm, je suis la meilleure en magie de nous toutes. On peut toutes utiliser la magie de l’eau, mais j’ai aussi des sorts de lumière et de feu. Je suis taillée pour ça, donc c’est un peu idiot de se vanter, mais j’ai aussi une grande résistance aux attaques magiques.
Bess prit un air fier et bomba la poitrine. Ses seins prodigieux ondulèrent légèrement. Je n’étais pas obsédé par les seins, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’être attiré. Telle était la malédiction du mec hétéro au sang rouge.
—Je vois… Maintenant que j’y pense, je t’ai vue lancer de la magie de lumière en permanence. Et les deux autres ?
—Lime est spécialisée dans les techniques de slime, dit Bess. Elle peut modifier librement sa viscosité et sa dureté, et c’est la plus forte d’entre nous, physiquement. Elle peut aussi utiliser la magie de l’eau à peu près aussi bien que moi.
—OK. Et Poiso ?
—Elle est très douée en magie curative et en poisons. Elle a aussi la plus grande capacité de digestion. Elle peut extraire des composants de tout ce qu’elle a digéré dans le passé et les fusionner pour fabriquer des médicaments et des poisons. Elle peut même produire un gaz toxique.
—C’est incroyable. De la magie, de la pure puissance physique et des talents médicinaux… J’étais vraiment impressionné. Je parie que les attaques physiques ne servent pas à grand-chose contre vous non plus, hein ? Le Saint Empire doit en avoir plein le dos avec vous.
—Ça fait vingt ans qu’ils n’arrivent pas à percer nos défenses. Honnêtement, on est plutôt confiantes. Les trois premières années, on s’est battues constamment, mais leurs pertes ont fini par être si lourdes qu’à la fin, vers la dixième année, ils avaient abandonné.
—Bordel, c’est dingue.
Je doutais que le Saint Empire veuille gaspiller inutilement le sang des elfes royaux, c’est pourquoi il avait sans doute beaucoup investi dans ces tentatives. Ce qui signifie que les slimes girls devaient avoir d’énormes capacités de combat.
Après environ vingt minutes de marche, Bess annonça qu’on était arrivés à destination. Je levai les yeux sur la pile d’objets empilés vers laquelle on m’avait conduit et ne pus m’empêcher d’exprimer mon admiration.
—Incroyable…
Des caisses et des tonneaux en bois cassés, des débris métalliques rouillés, des draps sales, un amas de pièces de monnaie rouillées fondues en un seul morceau informe, des sacs en cuir décolorés… la liste était longue.
—Je peux avoir tout ça ?
—Bien sûr, dit Bess en haussant les épaules. Mais ce ne sont que des déchets.
—C’est aussi bien que de l’or en ce qui me concerne.
Je mis tout dans mon inventaire et les transforma en matériaux. Du bois et de la ferraille depuis les caisses et les tonneaux cassés, encore plus de ferraille depuis le métal rouillé, du tissu depuis les draps sales, du cuivre et de l’argent non raffinés depuis la pile de pièces fusionnées, et du cuir depuis les sacs. C’est ainsi que le bric-à-brac que j’avais rangé dans mon inventaire se transforma en briques élémentaires de tout ce dont j’avais besoin.
—Incroyable. Cet énorme tas d’ordures a juste… disparu.
—Vous aviez une montagne de trésors. Comme il y avait beaucoup de cuir, il ne me reste plus qu’à trouver de l’argile pour fabriquer des objets en fer. Ah, attends, je n’ai pas de combustible non plus.
Je pourrais peut-être trouver de l’argile en perçant un trou dans un mur quelque part et en creusant dans la terre, mais je ne savais pas par où commencer. Le problème du combustible était encore plus grave. Je n’avais aucune chance de trouver une quantité suffisante de combustible sous terre. Et sans cela, impossible de travailler l’acier.
—Du combustible, hein ? Bess haussa les épaules. J’ai pas mal d’huile dans le corps. Tu peux la brûler.
—Dans ton… ? Euh, ça ne te dérange vraiment pas ?
—Y a des limites. Mais j’ai accumulé tout ça pendant à peu près trois cents ans. Je ne pense pas qu’il y ait de problème à ce que tu en utilises.
—S-sérieux ?
La magie, c’est dingue ! Mais plus important encore, toute cette histoire de brûler le corps de Bess semble douteuse, mais si ça ne la dérange pas, alors c’est bon, j’imagine ? Je vais en rester là, je suppose.
—Ce serait une aide énorme, dis-je. Alors il ne reste plus que le problème de l’argile. Une idée ?
—Hmm, rien dans le coin. Mais comme Lime patrouille les tunnels et pas seulement les égouts, elle saura peut-être quelque chose. Son rayon d’action est bien plus large que le mien ou celui de Poiso.
—Vraiment ? Alors rentrons pour l’instant.
—D’accord, dit Bess. Et si je tombe un jour sur une montagne d’ordures comme celle-là, je te l’apporte, ok ?
Quelle que soit la camelote qu’elles trouveraient, ça finirait par devenir un matériau utile sur le long terme. Je m’étais inquiété de savoir si je pourrais récolter quoi que ce soit de valeur dans les égouts, mais on dirait que ça allait le faire.
Je ne savais toujours pas s’il était sans danger d’utiliser un fourneau ou une forge en bas. J’étais terrifié à l’idée de mourir d’empoisonnement au monoxyde de carbone. Je ne le saurais pas tant que je n’aurais pas essayé. Poiso était douée avec les poisons, elle devrait donc pouvoir garder les choses suffisamment sûres. Elle pourrait neutraliser le CO² ou l’absorber, ou quelque chose comme ça. Le moment venu, je lui en parlerais.
Mais d’abord, l’argile. J’avais l’impression d’en chercher sans arrêt depuis que j’étais arrivé dans ce monde…
L’argile, c’était la meilleure amie de la civilisation humaine, ça c’était sûr.
Je demandai à Lime de m’accompagner pour ma prochaine sortie, dans l’espoir qu’elle me mène à un bon coin pour récolter de l’argile. Elle fut tellement ravie quand je lui demandai son aide qu’elle se mit à sautiller devant moi. Puis, tout en marchant, elle se mit à chanter.
—On va se promener ! On va se promener ! On va se promener avec Kousuke !
Bess avait glissé sur le sol avec seulement le haut de son corps en forme humaine pendant notre promenade, mais Lime semblait préférer filer en forme de petit pain à la vapeur. Ça révélait une différence assez marquée entre leurs personnalités.
—Alors, Lime, dis-je. Il faut vraiment que je trouve de l’argile. Tu penses que c’est faisable ?
—Probablement ? Elle traînait sur les mots, toujours à moitié chantonnant. Il y a un endroit où le sol s’est effondré et où on peut en voir qui dépasse ?
—Génial. C’est loin ?
—Mmh, si on continue à marcher à cette allure, environ trente minutes ?
—C’est plutôt loin, dis-je.
On parlait d’environ trois kilomètres, à peu de choses près. Dans la Forêt Noire, quand on installait la base, pour une raison ou une autre, l’argile était toujours étrangement loin… Ceci dit, trente minutes, c’est faisable. Si je mémorisais l’itinéraire, je pourrais sans doute raccourcir le temps de trajet. En fonction de la tournure des choses, je pourrais même construire un tunnel direct jusque-là.
—Y a de bons spots miniers ?
—Hmm, de quel genre ?
Lime ne pouvait tout simplement pas s’empêcher de chantonner ses mots.
—Des endroits avec de la roche à nu et ce genre de chose.
—Mmh, pas que… je sache ?
—Sérieux ? Bon, ça se tient, je suppose.
On n’aurait pas envie de construire des tunnels dans un endroit pareil. Les rochers feraient obstacle. Il était même possible qu’ils aient choisi l’emplacement du château pour cette raison. Hmm, mais même s’il y avait des rochers comme ça dans le coin, ce monde avait de la magie… Ils avaient peut-être utilisé la magie de la terre pour s’en débarrasser.
—Poiso ? dit Lime, comme si le nom était une question. Elle peut utiliser un peu de magie de la terre ? Si tu lui demandes, elle pourrait t’aider ?
—Je vais essayer. Si tu ne connais pas de bons endroits, ça ne sert à rien de creuser au hasard.
Je pourrais atteindre de la pierre en choisissant une direction et en creusant, mais ce genre de travail sous terre paraissait terrifiant, entre le manque de lumière et le « j’étouffe parce que je me suis introduit dans un environnement où l’homme n’était pas censé pénétrer ».
Le problème de la lumière était facilement résolu avec mes torches, qui ne semblaient ni consumer l’oxygène ni produire du CO₂, mais ça ne rendait pas l’entreprise moins dangereuse. Je n’avais pas les moyens de renforcer un tunnel de minage, et je n’avais vraiment pas envie d’être enterré vivant.
—Hé, hé, Kousuke ! dit Lime. Pourquoi t’as pas peur de nous, les slimes ?
—Hm ?
La question était si soudaine que je restai un peu perplexe.
—Parce que je n’ai pas de raison de l’être, dis-je.
Je ne savais pas vraiment pourquoi, pour être honnête. Elles n’étaient pas effrayantes, donc je n’avais pas peur.
—Mais les gens du Saint Empire ont super peur de nous.
—C’est parce qu’ils vous voient comme de simples monstres. Honnêtement, si j’étais tombé sur des slimes ordinaires avant de te rencontrer, j’aurais peut-être eu peur de toi au début.
—Tu crois ?
—Qui sait.
On bavardait en descendant les tunnels mal éclairés. Cette fois-ci, j’avais laissé ma torche habituelle dans mon inventaire. Bess n’avait pas perdu de temps quand je lui avais demandé son aide : elle m’avait équipé d’un morceau de bois enchanté par la magie de la lumière. Il contenait environ six heures de magie. Ira avait fait quelque chose de similaire pour moi quand je faisais des travaux de renforcement sur le mur, il y a une éternité. Vive l’expérience !
On arriva à un mur dans le tunnel, et Lime m’aida à grimper. Je perçai le sol à côté d’une autre grille métallique et descendis en rampant sur un autre chemin.
Ah, de retour dans leur chambre, j’avais évoqué le coup du sol que j’avais défoncé en venant les voir, et les Slime Girls m’avaient dit que ce n’était pas un problème. Le Saint Empire savait déjà qu’elles étaient là, et ils évitaient soigneusement la zone. Peu de gens étaient prêts à risquer leur peau en s’aventurant à proximité, et même si quelque aventurier imprudent s’approchait, l’avantage était tellement du côté des Slime Girls qu’il n’y aurait rien à craindre.
Ce qui me sembla un peu trop confiant, et je le dis.
—Ce n’est pas de la confiance, répondit Poiso. C’est ce qui vient avec le fait d’être forte.
Mince.
Lime fit jaillir une forme humaine de la taille au-dessus du haut de son corps en forme de pain à la vapeur et sourit fièrement, les bras croisés, mettant encore plus en valeur sa poitrine massive.
Ne te laisse pas avoir, Kousuke. C’est un slime. Ce ne sont pas de vrais seins.
Ce sont des faux seins, ils peuvent avoir n’importe quelle forme.
Les filles n’avaient pas vraiment de seins, de fesses ou de cuisses. Quelle que soit la forme qu’elles prenaient à un moment donné, ce n’était qu’une autre partie de leur ensemble. Je ne devrais vraiment pas regarder.
Je regardais quand même un peu. J’étais mauvais pour me rebeller contre ces instincts. Je savais que Lime était trop innocente pour faire ça exprès, et ça me mettait encore plus mal à l’aise.
—Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Lime. Ah, tu veux toucher ?
Elle sourit et rebondit un peu, faisant onduler sa poitrine.

—Hors de question.
À en juger par sa réaction, elle était peut-être innocente, mais elle se foutait clairement de moi. Ou pas ? J’en étais pas sûr ! Je n’en avais aucune idée !
À l’aide, Sylphy !
Au loin, Sylphy se redressa d’un bond sur sa chaise.
—Qu’est-ce qui ne va pas ? dit Ira.
—J’ai cru sentir Kousuke appeler à l’aide…
—Il faut se dépêcher, grimaça Ira.
—Si on arrive simplement à savoir où il est, on pourra l’atteindre. S’il te plaît, Ira.
—T’inquiète pas. Je m’en occupe.
Après avoir repoussé les avances innocentes de Lime, on arriva enfin à la veine d’argile et je me mis à creuser. Malheureusement, comme je n’avais toujours pas d’outils en fer, je dus me contenter de mon complice : ma pelle en pierre. Lime se montrait très encourageante.
—Youpi, on creuse !
J’enfonçai ma pelle dans la brèche du mur de pierre, révélant l’argile en dessous. À côté de moi, Lime transforma une partie de son corps et creusa elle aussi le mur.
Euh, attends une seconde.
—Euh, Lime ?
—Hm ? Oui ? chantonna-t-elle.
—Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je, et elle me regarda d’un air perplexe.
—Je veux dire, tu n’as aucun mal à creuser sans pelle, avec juste… toi.
—Ce n’est pas difficile. Je peux même creuser à travers une armure du Saint Empire.
—O-oh.
C’était impressionnant.
—Eh bien, euh, je compte sur toi.
—D’accord !
Lime extruda plusieurs morceaux d’elle-même en forme de pelles et creusa le mur d’argile à une vitesse comparable à celle de ma propre pelle en fer. Je n’attendais pas moins de la part de la force physique du logis. C’était dingue.
Ensemble, nous creusâmes un moment, mais Lime me battait largement en vitesse. Si j’avais eu ma vieille pelle en mithril, je m’en serais beaucoup mieux tiré. Je me serais même contenté de ma pelle en fer !
Cela faisait une heure qu’on creusait, et elle avait dégagée plusieurs fois plus que moi, quand on se retrouva à court d’argile à creuser.
—J’ai gagné !
—Crois pas que c’est fini… grommelai-je.
—Mais si !
Ouais, totalement.
Mais bon, j’avais aussi passé du temps à ramasser l’argile qu’elle avait dégagée. Et j’utilisais une pelle en pierre. Bien sûr que j’allais perdre. Je n’utilisais même pas dix pour cent de ma vraie puissance !
—Je gagne la prochaine fois, promis-je à voix haute.
—Alors je serai encore plus sérieuse la prochaine fois ! dit-elle.
Était-elle en train de dire que sa vitesse non naturelle n’était qu’un effort désinvolte ? Bon, sang, d’accord.
—On a fini ?
—Je pense que c’est suffisant pour l’instant, dis-je. Je ne vais pas construire un rempart ni quoi que ce soit.
—Okie dokie. Alors on rentre à la maison ?
—Bien sûr. Promenons-nous un peu et rentrons.
—D’accord ! Petite balade ! Petite maison !
Lime enroula son corps autour du mien si vite que je n’eus même pas le temps de protester.
—Je sais que tu es fatigué, alors je vais te porter !
Elle prit la forme d’un trône digne d’un roi. Une fois encore, l’arrière de ma tête était plaqué contre, eh bien, ouais. J’essayai très fort de ne pas m’y attarder. Ce n’était qu’une autre partie de son corps gélatineux.
—C’est parti !
Lime glissa le long du tunnel avec moi posé dessus. C’était un trajet très confortable, et plutôt unique en son genre. Comme… un fauteuil roulant sans aucune secousse ni à-coup.
—Comment ça va ?
—Très confortable. Tu peux aller plus vite ?
Elle se déplaçait à peu près à la vitesse d’une marche rapide.
—Ouaip, ouaip ! Whoosh !
—Whooooaa !
Lime fila vers l’avant. C’était au moins la vitesse d’un vélo, et comme les tunnels n’étaient pas très grands, ça me semblait particulièrement rapide.
—Incroyable ! C’est génial !
—Hihihi, je peux aller plus vite !
—Oh, non, on ne devrait peut-être pas… commençai-je à dire, avant de m’arrêter pour crier.
Lime fonçait à une allure folle. J’avais toujours la torche magique de Bess, mais sa portée était faible et elle ne pouvait pas éclairer le chemin devant nous. On traversait à toute vitesse un tunnel étroit dans une obscurité presque totale.
Donc, voilà, j’étais terrifié.
On arriva droit sur un mur avant de tourner brusquement. Lime absorbait l’inertie avec son corps souple, mais ça ne rendait pas la chose moins effrayante.
—Trop vite, trop vite ! Ça me fait flipper !
—Mais ça commençait juste à être bien !
Lime semblait perplexe face à ma terreur. Elle pourrait bien être une démone de la vitesse. Je n’avais peut-être jamais entendu parler d’un slime comme ça, mais les slimes argentés de ce fameux RPG correspondaient assez bien à la description.
Ce qui m’amena à me dire que je ne comprenais toujours pas pourquoi les slimes métalliques de ce monde étaient si faibles… Enfin, peut-être qu’ils n’étaient pas techniquement faibles, mais leurs capacités de combat étaient bizarrement médiocres. Avec leur vitesse et leur corps robuste, ils auraient dû pouvoir tuer quelqu’un d’un seul coup.
Si Lime et les autres filles étaient dans un jeu, elles seraient probablement des boss cachées super puissantes. Soit ça, soit ce seraient des ennemis gadgets qu’il faudrait fuir parce qu’on ne pourrait pas les battre. Ou alors, on les bat mais elles se régénèrent à l’infini ou un truc dans le genre.
Le fait qu’elles soient si amicales était une vraie chance. En étant avec elles, j’étais en parfaite sécurité.
—On y est presque ? demandai-je
—Yep !
À un moment, Lime tenta de passer à travers une grille métallique alors que j’étais encore assis sur elle, mais à part ça, on regagna la chambre des filles sans trop de problèmes. Bess et Poiso nous accueillirent. Lime était encore tout excitée par le trajet retour.
—Je suis rentrée ! chantonna-t-elle. On est allés en balade, c’était trop bien !
—C’était… plutôt palpitant
—J’ai mis Kousuke sur moi et hop, en avant !
Les deux autres slimes girls me regardèrent avec une sorte de pitié. Elles avaient déjà dû reconstituer ce qui s’était passé. J’aurais vraiment aimé qu’elles me préviennent plus tôt. C’était vraiment terrifiant.
—Tu as récupéré ce dont tu avais besoin ? demanda Bess.
—Ouais, dis-je. J’ai plus qu’assez d’argile maintenant, alors je vais m’atteler à construire un fourneau simple.
—Je vois. Alors je prépare le combustible.
J’ouvris le menu de craft, sélectionnai « fourneau simple » et me mis au travail.
- Fourneau simple : Peau d’animal × 3, Pierre × 20, Argile × 5, Bois × 5
Génial, j’avais plus de matériaux qu’il n’en fallait. Je fabriquai rapidement le fourneau et le plaçai dans un coin de la pièce pendant que les slimes girls s’extasiaient devant mon travail. La seule chose que j’avais vraiment faite devant elles jusque-là, c’était sortir de la nourriture de mon inventaire. Bien que j’aie montré à Bess et Lime comment je rangeais mes affaires, si ça comptait.
—C’est un fourneau, expliquai-je. Je peux faire les bases du travail du fer avec.
—Je… vois ? dit Lime. Poiso fut plus directe.
—Je ne comprends pas vraiment ce qu’il y a de si génial là-dedans.
—Je m’en doutais.
De leur point de vue, c’était vraiment juste un minuscule fourneau. Bess me tendit une briquette de charbon rouge et luminescente.
—Essaie d’utiliser ça.
—M-merci… C’est une partie de ton corps ?
—C’est exact.
C’était étonnamment lourd, et si ça brûlait aussi bien que du charbon de bois, ce serait une excellente source de chaleur.
—Je serai honoré de l’utiliser, dis-je.
—Il ne devrait pas y avoir de gaz toxique en le brûlant, mais sois quand même prudent, me dit Poiso.
—Compris !
Poiso acquiesça, et après avoir pris un instant, j’ouvris le menu du fourneau et mis le combustible magique de Bess dans l’emplacement prévu. Ça s’affichait comme « Combustible Magique de Bess » dans mon inventaire. Clairement pas ordinaire, donc. Les filles me demandèrent comment ça se passait.
—Ça a l’air bien ! Un seul de ces trucs maintiendra la combustion pendant trois heures. J’ai utilisé plein de types de combustibles jusqu’à maintenant, mais le tien est de loin le plus efficace.
—Hihihi, évidemment.
Bess gloussait et était de bonne humeur, sans doute parce que je complimentais quelque chose qu’elle avait fait.
Sur ma lancée, je pris les métaux divers que j’avais récupérés dans les égouts et les enfournai dans la fente des matériaux pour les faire fondre en fer. Comme le feu était très chaud, ça allait particulièrement vite. Une fois que j’en eus fondu suffisamment, je fabriquai une enclume et un marteau et me mis à confectionner des outils en fer. Les slimes girls semblaient envoûtées par la façon dont l’enclume, le marteau, la pioche en acier, la pelle et la hache se matérialisaient à partir de rien.
—Tu peux vraiment fabriquer des choses aussi facilement ? Incroyable.
—Tout brillant et tout joli !
—Je pensais que tu exagérais quand tu disais que tu soutenais à toi seul les soldats de l’Armée de Libération, mais je vois maintenant que tu avais probablement raison.
Une fois les outils faits, je me mis à fabriquer les composants de base pour pouvoir passer à l’établi.
- Boîte à Outils de Base — Matériaux : Boîte en Bois Robuste × 1, Outils en Métal × 8, Pièce Mécanique × 2
- Étau — Matériaux : Fer × 20, Pièce Mécanique × 10
- Établi de Base — Matériaux : Bois × 10, Clou × 40, Étau × 1, Boîte à Outils de Base × 1
Je combinai le tout pour en faire un établi de base. J’aurais bien aimé tout améliorer, mais…
- Amélioration Établi : Pièce Mécanique × 10, Ressort en Acier × 5, Lanière de Cuir × 2
- Amélioration Fourneau Simple : Peau d’Animal × 5, Brique × 50, Pierre à Aiguiser × 3, Composant Mécanique × 10
—J’en ai pas assez, dis-je
—Pour quoi ? demanda Poiso.
—Je veux augmenter la vitesse de mon établi, mais pour ça il faut que j’améliore mon fourneau, et pour ça il me faut des pierres à aiguiser. En plus, je n’ai pas assez de fer ni de peaux.
J’avais des tonnes d’argile pour faire des briques, mais je n’avais pas tiré assez de peaux ni de lanières de cuir du tas de bric-à-brac. J’avais beaucoup de métaux, mais j’en avais utilisé quasiment tout pour fabriquer les outils de base et le fourneau simple.
—Je sais où trouver du fer, dit Bess. Mais la pierre à aiguiser…
—J’ai une idée, dit Poiso. Je t’en apporterai demain.
—Tu devras récupérer les peaux sur les gros rats qui rôdent dans le coin, s’excusa Lime.
—Je suis vraiment désolé de m’appuyer autant sur vous trois… Je vais sortir quelque chose de bon de mon inventaire pour vous faire manger ce soir.
Toutes les trois se regardèrent et sourirent largement.
—Dans ce cas… chantonna Lime.
—On accepte, dit Bess.
—Le monde fonctionne sur des concessions mutuelles, ajouta Poiso. On aura notre récompense ce soir.
—Génial. Laissez-moi faire !
J’avais encore beaucoup de nourriture fraîche dans mon inventaire. J’étais plus que paré.
C’était moi, ou elles me toisaient de haut en bas d’une manière encore plus bizarre qu’avant ?
Vous ne pouvez pas me manger, mesdames. Bon, vous pouvez probablement, mais je préférerais que vous évitiez.
—Ah…
—B’jour, Kousuke !
—Bonjour.
—‘jour !
Les trois slimes girls m’accueillirent à mon réveil. J’avais encore l’impression d’avoir fait un drôle de rêve cette nuit. Les trois slimes girls étaient gigantesques, elles m’avaient attrapé et mâchouillé. Chacune leur tour, bien sûr.
Je me demandai si c’était à cause des regards affamés qu’elles me lançaient… Certains théorisent que le sommeil sert à laisser au cerveau le temps de trier les informations. Avec ce modèle, c’était facile de voir comment ma peur d’être mangé et les événements des derniers jours avaient pu s’emmêler dans mes rêves.
—Vous savez, dis-je, me faire prendre en charge par vous les filles pendant que je suis tout nu, c’est un peu gênant…
—Eh bien, de notre point de vue, on est toujours nues, fit remarquer Poiso.
—Égalité ! pépia Lime.
—L’égalité, c’est pas vraiment le problème ici…
—Nous, on ne peut pas porter de vêtements, dit Bess.
Bess avait nettoyé mes vêtements, et quand je les récupérai dans ses mains, ils étaient encore un peu chauds et étaient agréables au toucher. Ils n’avaient pas le parfum frais de ceux que Poiso lavait, mais ils étaient quand même très bien. Une fois de plus, je voyais vraiment leurs personnalités se révéler dans ce genre de petites choses.
—C’est quoi le plan pour aujourd’hui ? me demanda Bess.
—Après le petit-déj, je veux aller jeter un œil à l’endroit dont a parlé Poiso, celui où je pourrais trouver du fer.
—Compris. Poiso acquiesça. Je vais t’y emmener.
—Je vais trouver des pierres à aiguiser, dit Bess. Et si je tombe sur autre chose d’utile, je le ramènerai aussi.
—Je vais bosser dur !
De quel travail parlait Lime ? Quand j’avais posé la question, elle avait évoqué le traitement de l’eau des égouts, les patrouilles dans le sous-sol et la garde de la zone où dormait la famille royale. Elle allait rester ici avec son corps principal et se concentrer sur le contrôle de ses copies. Ça avait l’air super épuisant.
—Plein de boulot ! s’enthousiasma-t-elle.
—Lime, c’est une vraie bosseuse, dit Bess.
—La plus acharnée de nous trois, approuva Poiso.
—Sérieux ?
J’aurais cru que c’était elle qui jouait le plus, mais apparemment je me trompais.
Après le petit-déjeuner, Poiso et moi entamâmes notre périple à travers les tunnels des égouts. Quant à Lime et Bess, elles n’avaient pas besoin de petit-déj ce matin-là. Je leur demandai pourquoi, et elles me répondirent qu’elles s’étaient déjà bien nourries. Ce qui me parut un peu suspect. Mais elles tiraient des nutriments du traitement de l’eau des égouts, et elles mangeaient de la viande de gizma une fois par jour, alors peut-être que ça suffisait ?
Le comportement de Bess m’avait laissé un peu inquiet, tout comme le sourire de Poiso. Quant à Lime, eh bien, elle était toujours d’humeur joyeuse, ce qui la rendait la plus difficile à cerner. Poiso remarqua que je ressassais ça en chemin.
—Qu’est-ce qui ne va pas ? Quelque chose te tracasse ?
—Rien de grave, dis-je. Plus important : on en est encore loin de la destination ?
—Pas très. Ça devrait prendre moins de trente minutes à pied.
—Compris. Alors ça comptera comme mon exercice du matin, je suppose.
—Précisément. J’aimerais aussi entendre parler du monde extérieur, dit-elle.
—Bien sûr. Hmm, par où commencer…
Je décidai de commencer par tout ce que j’avais vu et entendu depuis que j’avais rejoint le groupe de Sylphy. Poiso paraissait calme, mais elle avait une forte curiosité. Surtout quand je parlais de la Terre, la planète d’où je venais.
—Tes histoires sont fascinantes… dit-elle. Quand tu nous as vues pour la première fois, tu n’as pas du tout paru surpris. Pourtant il n’y a ni esprits ni monstres dans ton Ancien Monde, c’est ça ? Alors pourquoi ?
—Eh bien, les slimes, les monstres et compagnie, ce sont des concepts qu’on a chez nous, et il y a aussi plein d’œuvres qui mettent en scène des personnages slimes prenant forme humaine.
—Des personnages ? Des œuvres ? Qu’est-ce que c’est que ça ?
—Gaaah, comment je peux expliquer ça…
Ce monde avait des contes de fées, des mythes, ce genre de choses. Avaient-ils aussi le concept d’« histoire » ? Quand je posai la question à Poiso, il se trouva que oui. Dans ce cas, l’explication ne devrait pas être longue.
Je donnai tout pour essayer d’en expliquer l’essentiel.
—Autrement dit… dis Poiso, une fois que j’eus terminé. Tu as vu et entendu parler d’êtres comme nous, mais seulement comme d’êtres fictifs dans une histoire, et c’est pour ça que tu n’as pas été surpris en nous rencontrant. Je comprends maintenant.
—Exactement.
Aaaah, j’aurais su mieux expliquer si j’avais travaillé dans la vente de mon vivant. Mes talents de conteur étaient assez désastreux. Poiso secouait la tête.
—Mais au final, ce qui nous ressemble n’est rien d’autre que ça : une ressemblance, déclara-t-elle. La vraie chose est toujours complètement différente.
—T’as raison là-dessus. Au bout du compte, on peut toutes vous mettre dans la même case « slime girls », mais il en existe de toutes sortes. Dans l’autre sens, comme il existe toutes sortes de slime girls, en vous regardant, je me suis dit « oh, elles doivent être de ce genre-là », plutôt que de paniquer. Plus ou moins.
—C’est logique.
Il y avait vraiment plein de sortes de slime girls. Celles sans noyau, celles qui pouvaient ou non produire des copies, certaines qui ne savaient pas parler, certaines qui ne pouvaient reproduire que des motifs, et d’autres qui pouvaient reproduire parfaitement de vrais vêtements. Et puis, les slimes girls n’étaient qu’une partie de la grande taxonomie des slimes. C’étaient typiquement des personnages super puissants dotés d’un tas de capacités, donc en ce sens, j’étais toujours en position d’accepter les filles pour ce qu’elles étaient.
—Mais même comme ça, les humains normaux ont tendance à craindre ce qui ne leur est pas familier, dit Poiso.
—Ouais, la première fois que j’ai vu Lime, j’ai totalement flippé, admis-je. Il y a des slimes faibles et des slimes forts, hein ? Et si le slime que j’avais rencontré avait été violent, j’aurais fini par fuir dans ces tunnels sombres. Mais cette fois-là, la première chose qu’elle m’a dite, c’est « délicieux », alors.
Je haussai les épaules.
—… Bon travail, Lime.
Si j’étais tombé sur Bess ou Poiso d’abord, je doute qu’elles auraient mâchouillé négligemment la viande de gizma en proclamant comme c’était bon. Les premières impressions, ça compte vraiment. Si la première fois que j’avais croisé les slimes girls avait été pendant qu’elles transformaient des soldats du Saint Empire en chair à pâté, je n’aurais sans doute pas été aussi à l’aise avec elles non plus. Le « délicieux » de Lime avait fait beaucoup pour baisser ma garde.
—On est arrivés, dit Poiso.
—Oh, vraiment ?
Juste devant nous s’ouvrait un large espace, et j’entendais le bruit d’eau qui s’écoulait. C’était quoi cet endroit ? Ça sentait à peine l’eau d’égout.
—C’est l’égout souterrain du château, dit-elle. Une des fosses septiques.
—Mais l’eau a l’air plutôt propre, même si elle sent un peu fort.
—Avec les compliments de votre serviteur
—Pas mal.
Pendant qu’on parlait, Poiso plongea une partie de son corps dans la fosse. Ma lumière n’atteignait pas le fond, donc je ne pouvais pas voir ce que son corps fabriquait sous l’eau, mais à voir son visage et l’inclinaison de sa tête, elle semblait chercher quelque chose.
—Qu’est-ce qu’il y a ?
—Pas mal de trucs sont jetés ici depuis le château, expliqua-t-elle. Et il y a une quantité non négligeable de métal là-dedans.
—Oooh.
—Si on voulait, on pourrait tout faire fondre, mais c’est un casse-pieds. C’est pour ça qu’on essaie d’en attraper le plus possible dans ces cuves pour que ça ne perturbe pas l’écoulement. Quand il s’en est accumulé assez, on absorbe tout d’un coup.
—Comme le tas de bric-à-brac que Bess m’a montré.
—Précisément. Depuis que le Saint Empire a pris le pouvoir, leur gestion des déchets est épouvantable. Je ne pourrais pas te dire combien de fois j’ai regardé leurs ordures en me disant « pourquoi est-ce qu’ils jettent ça ? ».
—Par exemple ?
—Des formulaires fiscaux, des registres de livraison suspects, et même des corps humains et demi-humains.
—Ouah. C’est horrible.
Ils jetaient des trucs affreux… Et rien de tout ça ne devrait être balancé dans les égouts, sérieusement ! À ce moment-là, Poiso sortit quelque chose de l’eau. C’était un amas marron difficile à décrire, on aurait dit un caillou bizarre.
—C’est quoi ?
—Un truc métallique qui a coulé au fond du bassin.
—Hum.
J’y réfléchis.
—Est-ce que je peux seulement utiliser ça… ?
—Essaie.
—Autant tenter, hein ? Je ne saurai pas ans essayer.
Quand je le mis dans mon inventaire, c’était étiqueté « Minerai de Fer des Marais ». Marais ? Euh, c’était pas un marais, c’était une fosse septique. Mais puisque ça s’affichait comme un minerai, le Fer des Marais devait être un type. Je serai le premier à admettre mon ignorance là-dessus… Maintenant que j’y pense, j’avais entendu parler de métaux qui se forment au fond des lacs, étangs et marécages. Bien que ce truc-là se forme sans doute par un processus très différent, ça devait être à peu près le même genre de chose. Et une des slimes girls était impliquée, alors essayer d’appliquer le bon sens de mon Ancien Monde ne tenait pas la route.
—Qu’est-ce qui se passe ? demanda Poiso.
—Oh, rien. Je crois que je peux utiliser ça, alors tu peux m’en sortir d’autres ?
—D’accord. Laisse-moi m’occuper de la pêche.
Poiso sifflotait en repêchant masse brune après masse brune, comme s’il s’agissait de la pêche du jour, et je chargeais chaque amas non identifiable de soi-disant minerai dans mon inventaire. Est-ce que ce truc allait empester quand je le ferais fondre ? C’était un peu inquiétant.
Le processus de récupération à proprement parler se boucla en une trentaine de minutes. J’en avais une bonne quantité, mais impossible de dire combien de fer j’allais en tirer. Je demandai à Poiso si elle avait vraiment tout sorti de l’eau.
—Oui, dit-elle. Mais si tu veux, il y a trois autres bassins. Ils sont bien plus loin, par contre.
—Je vois… Si ça ne suffit pas, je devrai envisager d’y aller.
—Très bien, on rentre alors ?
—Ouais, je veux me dépêcher d’essayer ce truc, dis-je.
—Tu fabriques quoi ensuite ?
—Voyons… Des pièces pour améliorer mon établi et ma station de forge d’abord. Après, je veux fabriquer des armes. C’est pas comme si je pouvais faire la corde dont j’aurais besoin pour une arbalète, alors un fusil serait peut-être la meilleure option.
—C’est quoi… un fusil ? demanda Poiso.
—Oh, c’est une arme de mon Ancien Monde.
Sur le chemin du retour vers la chambre des slimes girls, je lui parlai du monde d’où je venais. J’avais évoqué la fabrication d’armes quand j’avais parlé aux filles de l’Armée de Libération, mais sans entrer dans les détails. Puisque Poiso était si intéressée, autant lui faire un topo complet.
Poiso était une excellente auditrice, alors c’était juste agréable de discuter avec elle.
Il s’avéra que le Minerai de Fer des Marais était un matériau incroyablement utile. Le truc, c’est qu’il était de qualité plutôt basse — ou plus précisément, après fonte, on n’obtenait pas que du fer, mais aussi du cuivre, de l’argent, de l’or, du plomb et du zinc. Ce genre de truc poserait normalement quelques problèmes. Pour les gens normaux. Dans mon cas, par contre, je n’avais aucun mal à utiliser du minerai de mauvaise qualité. J’utilisai mon fourneau pour tout convertir en ressources diverses, ce qui me permit d’utiliser chaque métal individuellement. Autrement dit, mon éventail d’options venait juste d’exploser. Parfait.
—Je devrais être paré côté fer, annonçai-je une fois le traitement terminé.
—Heureuse de l’entendre, dit Poiso avec un sourire.
Elle s’était inquiétée de savoir si le minerai serait utilisable ou non. Juste à ce moment, Bess rentra en traînant un sac trop rempli.
—Je suis rentrée ! Je t’ai apporté des pierres à aiguiser !
Bess posa le sac sur le sol en pierre et se mit à en sortir des pierres à aiguiser, des selles en cuir pour chevaux venues d’on ne sait où, des lanières de cuir en boucle, des tissus propres, et un tas d’autres choses encore.
—Ce matériel est incroyable, dis-je en parcourant le tout du regard. Où as-tu trouvé ça ?
—Dans les casernes, les écuries et l’atelier de forge du Saint Empire.
—Tu as tout volé ?
—Je préférerais que tu appelles ça reprendre ce qui nous appartient. Ce sont eux qui ont volé le château et tout ce qu’il contient à l’origine.
Ça faisait vingt ans, alors je pensais que les pierres à aiguiser et les selles étaient probablement des choses que le Saint Empire avait apportées, mais peu importe. Inutile de me prendre la tête sur les détails.
—Je devrais pouvoir fabriquer un établi encore meilleur maintenant. Merci, Bess.
—Je ne peux pas faire ce genre de coup souvent, alors garde-le bien en tête.
—Compris.
Si Bess s’amusait à ce petit jeu tout le temps, le Saint Empire finirait par s’en apercevoir. On pourrait certes provoquer un sacré chaos dans le processus… Ah, mais Cuvi remarquerait probablement n’importe quel vol à grande échelle. Il savait sans doute déjà que je m’étais évadé.
—Quelqu’un t’a vu ? demandai-je à Bess.
—Pas que je sache, dit-elle. Normalement, quand on se fait repérer, ça devient chaud.
Je décidai de planifier mes prochains mouvements en partant du principe qu’il savait ce qui se tramait. Quoi qu’il en soit, Bess avait fait un travail incroyable. Je ne pouvais pas utiliser les selles en tant que selles, mais je pouvais les démonter pour récupérer les matériaux.
Il y a une autre chose que je ne pouvais pas utiliser telle quelle.
—Alors, hum…
Je pris l’or que j’avais extrait du minerai, j’en fis un lingot et le tournai entre mes doigts.
—L’or ne sert pas grand-chose en ce moment…
L’or était lourd et mou, alors ça pouvait faire office de munitions plutôt correctes, mais on entrait là dans le domaine du loisir. Des balles d’or perforantes, ce serait quand même plutôt cool.
—Si brillant ! s’extasia Lime en me regardant lancer le lingot d’une main à l’autre.
—J’ai entendu dire que dans l’Empire, des lingots d’or et d’argent sont utilisés comme monnaie, dis-je.
—Ouais, près des frontières de l’Empire, dit Poiso. Ils circulent même jusque dans le Saint Empire.
—Ouah… Bon, même si je coulais ce truc en lingots, j’aurais toujours aucun moyen de m’en servir.
—C’est Faux ! dit Lime. Tu peux aller en ville faire du shopping !
—Non, il pourrait pas… commença Bess, avant de s’interrompre. Attends, c’est pas une mauvaise idée.
—Hein ?
Bess d’accord avec les idées de Lime, ça sonnait comme du terrain dangereux à mes oreilles.
—Je suis contre cette idée, déclara Poiso. C’est vrai que Kousuke ne devrait pas être retrouvé facilement s’il est correctement déguisé. Mais s’il se fait prendre, c’est fini. C’est terminé.
—Tu as sans doute raison, soupira Bess. Mais si on le fait après qu’il se soit fait oublier, ça devrait aller. Une semaine… Non, dix jours suffiraient pour qu’ils le croient mort.
—Euh… Je fis signe de la main pour attirer leur attention. Pour info, je ne suis pas du tout, mais alors pas du tout, vos explications.
—Le Saint Empire a peur de nous, pas vrai ? chantonna Lime.
—Ils pensent qu’on est des slimes pas très futés, et que tu t’es enfui sur notre territoire, c’est ça ? dit Bess.
—Ils savent parfaitement qu’on vit ici, alors qu’est-ce qu’ils s’imaginent qu’il arrive à un prisonnier évadé sur notre territoire ? demanda Poiso.
—Ils… penseraient que je suis mort.
—Exactement.
Poiso acquiesça. Bess venait de dire que si on attendait dix jours de plus, ils seraient totalement convaincus que j’avais été tué. Là, je pourrais sortir déguiser sans éveiller les soupçons.
—Mais le risque reste plus élevé que zéro, admit Bess.
—Exactement, dis Poiso. C’est pas un truc que Kousuke devrait faire à moins d’en avoir absolument besoin.
—Ouais, dis-je.
Inutile de prendre des risques superflus.
—Mais au moins, on a cette option, alors je vais me préparer au cas où.
—Ça a l’air bien ! dit Lime, manifestement enthousiaste à cette perspective.
Après y avoir réfléchi, je décidai que je serais le plus en sécurité en me faisant passer pour un mercenaire ou un aventurier de retour du front est.
—Je suis un humain mâle, après tout. Si je dois passer pour un voyageur solitaire, le moyen le plus simple d’éviter les soupçons, c’est de s’en tenir à ça.
—Tu devrais te trouver une couverture solide, dit Poiso.
Bess acquiesça pensivement.
—Et si tu cherchais à te placer comme officier militaire, vu que tu as réussi à mettre de l’argent de côté tout seul ?
—Ça marche, dit Poiso. Et comme tes fonds de voyage sont presque épuisés, tu vas échanger la monnaie impériale que tu as économisée pour fêter ça.
—Ça me va, acquiesçai-je.
Lime resta silencieuse pendant qu’on peaufinait mon histoire de couverture. Elle était un peu occupée à faire la chaise… Ou plus précisément, elle me tenait contre elle pendant qu’elle faisait la sieste. Je me dis que ça devait être incroyable de pouvoir changer de forme à volonté. Et puis, j’avais l’impression d’être enveloppé d’une énergie maternelle écrasante ou quelque chose comme ça.
Lime était considérablement plus grande que moi à ce moment-là, et j’avais vraiment l’impression qu’elle faisait attention à ne pas me blesser… Comme si elle me protégeait.
—…
J’avais l’impression que Poiso et Bess me lançaient des regards suspicieux. Mais je devais sûrement me faire des idées.
—C’est quoi le plan pour aujourd’hui ? demanda Bess.
—Bonne question, dis-je. Voyons voir…
- Amélioration de l’établi : Pièce de machine × 10, Acier × 5, Courroie en cuir × 2
- Amélioration du four simple : Peau d’animal × 5, Brique × 50, Pierre à aiguiser × 3, Pièce de machine × 10
J’avais de l’argile, donc je pouvais faire des briques. Et puisque Bess m’avait apporté du cuir et des pierres à aiguiser, je pouvais aussi améliorer mon fourneau simple. Une fois ce fourneau transformé en station de forge, je pourrais fabriquer des ressorts en acier, ce qui me permettrait d’améliorer aussi mon établi. Le problème, c’est qu’il fallait du temps pour fabriquer toutes les pièces.
—Je pense que je vais rester ici aujourd’hui et bosser. J’ai tout ce qu’il me faut, alors je vais me concentrer sur l’amélioration de mon établi et de mon fourneau.
—D’accord, dit Bess. Alors on se concentrera à surveiller nos copies depuis ici.
—Ouaip ! dit Poiso. On va faire de la reconnaissance !
Une fois qu’elles eurent dit ce qu’elles avaient à dire, elles fermèrent toutes les deux les yeux comme Lime l’avait fait. Elles avaient l’air de dormir, mais ça devait vouloir dire qu’elles étaient concentrées sur leurs copies.
Pour ne pas les déranger, je me libérai de l’étreinte chaleureuse de Lime et j’ouvris les menus d’artisanat de mon fourneau et de mon établi. Première chose à faire : produire en masse des briques et des pièces mécaniques.
Cela dit, j’ai un peu de temps libre…
Globalement, l’artisanat ne me demandait pas beaucoup d’effort. Je me contentais de réserver la quantité de choses dont j’avais besoin et j’attendais. Une fois le processus lancé, je n’avais plus rien à faire.
Je jetai un œil à mon écran de statut, mais comme je n’avais pas participé à des combats directs récemment, mon niveau n’avait pas augmenté. Pas de nouveaux succès non plus. J’avais cru que j’aurais peut-être décroché quelques succès liés à mes relations avec les femmes, mais malheureusement non. Aucun nouveau lié à la construction, et je n’avais toujours pas mon tout nouvel établi… Argh, être dans une période d’attente sans pouvoir fabriquer une table d’enchantement, ça craignait.
Mais finalement, mes pièces étaient terminées, alors je passai rapidement à l’amélioration de mon fourneau.
Et puis la lumière faillit m’aveugler.
—Ouah, qu-qu’est-ce que c’est ?!
—C’était trop lumineux !
—Qu’est-ce qui se passe ?
Les slimes girls sortirent toutes en sursaut de leur rêverie paisible.
Désolé, mesdames.
—Quand j’améliore le fourneau ou l’établi, ça brille super fort. J’avais complètement oublié.
—Quelle horreur… dit Bess. Tes yeux vont bien ?
—Si je les laisse se reposer, ça ira.
J’avais déjà regardé la lumière en face et mes yeux s’étaient remis sans problème. Je sentais déjà qu’ils retrouvaient leur état normal, donc j’étais sûr que tout irait bien.
—C’est un belle ouvrage, déclara Poiso en examinant la station avec curiosité.
Elle s’entendrait bien avec Ira, je le pariais. Lime fredonna d’une voix endormie et glissa pour s’enrouler autour de moi avant de s’assoupir. Je regardai Bess et Poiso, impuissant.
—Je ne peux pas sortir.
—Elle s’inquiète parce que tu faisais quelque chose de dangereux, dit Poiso. Laisse-la te tenir.
—C’était pas vraiment dangereux…
Ça avait flashé pendant à peine une seconde… Mais peu importe. J’étais juste assez près pour pouvoir encore contrôler la station de forge et l’établi, donc ça allait. Ensuite, j’allais fabriquer des vis et bosser sur mon déguisement. Une épée de longueur moyenne et plutôt solide, et un bouclier rond en bois et métal, ça devrait aller. Quant à l’armure… Une cotte de mailles avec un set d’armure légère ferait l’affaire.
Pour être honnête, j’aurais bien aimé fabriquer la fameuse épée bâtarde adorée de tous ou une épée à deux mains, mais je n’avais pas les muscles pour porter un truc pareil. J’avais déjà du mal à manier l’épée courte standard de l’infanterie.
En plus, ce n’était qu’un déguisement. Je n’allais pas me battre avec, alors ça avait du sens de garder ça léger.
J’avais déjà décidé de fabriquer un fusil pour les vraies urgences. Fabriquer des balles allait poser problème, par contre. Il fallait que je fasse de la poudre à canon, ce qui voulait dire qu’il me fallait une table d’alchimie et une énorme quantité de verre. Et pour faire du verre, il me fallait du sable. Avec un peu de chance, je pourrais broyer de la terre pour en obtenir autant qu’il en faudrait. J’avais déjà pas mal de terre dans mon inventaire.
Ce problème mis de côté, le suivant, c’était le fumier… Mais comme l’égout était juste de l’autre côté de la porte, je devrais pouvoir en récupérer. Je demanderais à Poiso et Bess plus tard.
Maintenant que j’avais mis de l’ordre dans mes installations, la prochaine étape consistait à trouver un moyen d’entrer en contact avec les autres et à élaborer un plan d’évasion convenable. Dans l’immédiat, le premier point était la priorité, ce qui voulait dire qu’il me fallait un communicateur golem… Mais je n’avais pas de mithril. Je me demandais si je pouvais échanger de l’or ou de l’argent pur contre un alliage de cuivre et de mithril.
Il faudrait que j’en parle aux filles. Je ne connaissais rien à la magie.
- Dévotion fourvoyée dans un attachement au détail, à la lettre, à des pratiques formelles, superstitieuses ↩
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