—Où est-il… ?
Je serrai mon poing sur la table jusqu’à m’en faire mal, jusqu’à ce qu’une main se pose doucement sur la mienne et la presse.
—Calme-toi, je t’en prie.
Ira me regardait calmement. Elle avait raison. Je devais rester calme, sans quoi nous risquions de passer à côté de quelque chose. J’inspirai profondément.
Tout avait commencé juste avant midi. J’avais reçu un rapport étrange du QG. Il y a une grande quantité de… matières premières sur le terrain vague à l’ouest.
Que veux-tu qu’on en fasse ?
Il s’agissait d’un énorme tas désorganisé de matériaux de construction, d’armes, de munitions et de toutes sortes d’autres trucs étranges. Quiconque tombait dessus pensait immédiatement à Kousuke.
Nous avions traité son rôle dans nos opérations comme un secret, mais depuis la bataille des gizmas, Kousuke s’était fait remarquer. Quasiment tous les membres originels de l’Armée de libération connaissaient ses capacités. Avec en plus ses relations avec moi, Ira et les harpies, ses capacités étaient devenues une sorte de secret de polichinelle1. Il aurait été bien trop tard pour imposer le silence sur l’info, alors je laissai courir.
Quoi qu’il en soit, nous avions réussi à récupérer les marchandises avant que les habitants n’aient le temps de tout prendre. Malheureusement, cela voulait dire qu’on avait fini par utiliser des entrepôts et des maisons vides que nous n’avions pas prévu d’occuper.
Le problème, c’était l’origine de ces marchandises. Parmi la pléthore d’objets, il y avait une pioche, une pelle et une hache, toutes en mithril. Pour tout le monde, il était clair que ces choses appartenaient à Kousuke. Il y avait aussi tout un lot d’armes que ni Ira ni moi n’avions jamais vues. Je ne pouvais que supposer qu’il s’agissait de prototypes que Kousuke avait fabriqués puis rangés pour une raison ou une autre.
—Je pense que c’est la mitrailleuse dont Kousuke nous a parlé, dit Ira en inspectant l’une des armes mystérieuses.
Il était vrai que Kousuke avait évoqué une fois une chose appelée mitrailleuse, une arme puissante capable de tirer des balles à une vitesse incroyable. Comme elle consommait énormément de munitions en très peu de temps, il l’avait jugée inadaptée à nos besoins actuels.
Il y avait des armes similaires beaucoup plus grandes, des objets en forme de fusils sans canon, des armes aux extrémités évasées, et des armes dont nous ignorions à la fois l’usage et la puissance. Honnêtement, le fait qu’il ait fabriqué et caché toutes ces armes sans en parler à personne soulignait à quel point il avait du caractère, malgré son air nonchalant.
Quoi qu’il en soit, il était clair que Kousuke avait vidé son inventaire sur le terrain vague à l’ouest, puis s’était volatilisé dans la nature.
La première hypothèse qui me vint à l’esprit fut qu’il ait achevé sa tâche dans ce monde et soit retourné dans son ancien monde. Arichburg était occupée, et grâce à Kousuke, nous avions acquis un grand nombre de gemmes, les matériaux nécessaires aux gemmes spirituelles. Cela accompli, le village des elfes était quasiment en sécurité.
Kousuke était apparu dans ce monde alors que le village elfe de la Forêt Noire était en péril. L’esprit ou l’entité supérieure qui l’avait invoqué ici avait peut-être décidé que le danger avait été vaincu et l’avait renvoyé chez lui. Peut-être que tout ce qu’il transportait avait été laissé ici lors de son départ ?
Mais Ira rejeta immédiatement cette hypothèse.
—Ça n’explique pas pourquoi ces objets en particulier ont été laissés. Kousuke aurait dû transporter une grande quantité de nourriture fraîche et de plats préparés dans son inventaire. C’est bizarre qu’on n’en trouve nulle part.
Elle avait raison. Si tout ce que contenait son inventaire avait été recraché, l’absence de nourriture posait une vraie question. Les plumes de harpies auxquelles il tenait tant restaient également introuvables.
—Tout cela paraît intentionnel. Et je n’ai vu ce type nulle part.
En effet, l’homme assigné à Kousuke comme garde du corps, Cuvi, avait disparu en même temps que lui.
À ce stade, Arichburg nous appartenait pour ainsi dire. Nous restions sur le qui-vive par précaution, mais il était juste de dire que tout ce qui se trouvait à l’intérieur des murs de la ville était parfaitement sûr. Nous avions des gens qui surveillaient et restaient en contact, et l’économie avait redémarré. Malgré tout, l’idée de le laisser se promener seul me paraissait une mauvaise idée, alors j’avais assigné Cuvi au rôle de garde du corps.
À vrai dire, même seul, il aurait été difficile de faire du mal à Kousuke, mais il restait une personne importante. Le fait que Cuvi ait disparu lui aussi était plutôt étrange.
—Quelqu’un a enlevé Cuvi aussi ? me demandai-je tout haut.
Au bout d’un moment, Danan secoua sévèrement la tête.
—J’en doute. Il a un flair surnaturel pour le danger. Plus encore qu’un éclaireur de talent.
—Alors il est parti quelque part chercher Kousuke ? demanda Ira.
—Sans avoir contacté personne ? Je ne crois pas. Il est trop intelligent pour faire ce genre d’erreur. Il aurait pris contact immédiatement.
C’est alors qu’Ira lâcha quelque chose de complètement dingue.
—Alors Cuvi doit être le coupable.
—Cuvi ? Il aurait kidnappé Kousuke ? C’est impossible, dis-je. Quel intérêt aurait-il à ça ?
—Cela voudrait dire que Cuvi est un ennemi qui se fait passer pour un allié, dit Ira en croisant les bras pensivement, l’œil fermé.
Ira avait beau être quasiment un génie, il lui arrivait de sauter à des conclusions hâtives. Mais en l’occurrence, même quand elle sautait, elle avait généralement raison.
—Cuvi est avec nous depuis le début de notre rébellion il y a trois ans, non ? dit Ira.
Danan lui répondit.
—…C’est exact. Pour être plus précis, il était déjà avec nous pendant nos préparatifs, avant même que la rébellion ne commence.
—Et après cette première rébellion, ensemble nous avons surmonté l’épreuve des Grandes Terres Désolées d’Omitt, ajoutai-je. Tu penses qu’il a fait tout ça, qu’il a attendu son heure depuis la Forêt Noire, et qu’il nous trahirait maintenant… Tu crois vraiment que c’est possible ?
Trois ans, et pas des années vécues à la légère. Trois ans de durs combats, durant lesquels il s’était tenu à nos côtés et avait surmonté épreuve après épreuve.
Il était vrai que c’était un homme difficile à cerner, mais il était aussi aimé des enfants. Il pouvait parler avec n’importe qui, et il était du genre à résoudre un problème avant même que quiconque ne s’aperçoive de son existence. Il y avait beaucoup de choses que moi et les autres ne savions pas sur lui, mais on aurait pu en dire autant de beaucoup d’autres qui avaient été marqués par la guerre. Nous étions parvenus à surmonter les difficultés rencontrées aux Grandes Terres Désolées d’Omitt.
C’est pourquoi je ne l’avais jamais considéré comme un ennemi potentiel.
—Nous n’avons localisé aucun chariot…
—Continuez les recherches, mais ne poussez pas trop au nord. Je ne veux perdre personne d’autre.
—…Compris.
La voix de Pirna se coupa dans le communicateur.
—On a confirmé qu’un chariot est parti par la porte ouest et se dirige vers le nord…
Je traçai du doigt l’itinéraire de sortie de la ville.
—C’est franchement étrange…, marmonna Danan en fixant la carte étalée devant nous. Impossible qu’un chariot distance une harpie.
Nous poursuivions nos recherches en partant du principe que Cuvi nous avait trahi. Impossible de savoir comment ni pourquoi l’inventaire de Kousuke avait été vidé, mais si Cuvi était notre ennemi, on pouvait supposer qu’il cherchait à affaiblir Kousuke. Sans son inventaire, il n’était plus qu’un homme normal capable de se déplacer de manière assez impressionnante.
Quant à savoir pourquoi Cuvi nous aurait trahis… L’escouade humaine que Cuvi avait constituée avait également disparu. Ils avaient utilisé un ordre falsifié pour quitter Arichburg en chariot, en prétendant rejoindre l’escouade de Leonard au sud-ouest.
D’après le soldat qui avait vérifié le chariot, Cuvi y était. Kousuke n’était pas avec eux, mais ils transportaient une boîte de « matériel militaire ». Au sein de l’Armée de libération, Cuvi était sans aucun doute un combattant hors pair, mais il n’occupait pas de poste particulier. Le soldat qui avait inspecté le chariot ne s’était pas inquiété de sa présence.
Bien sûr qu’il ne l’aurait pas fait. Les hommes de Cuvi étaient également des membres à part entière de l’Armée de libération, et l’ordre falsifié n’avait rien d’extraordinaire. Le papier en lui-même était officiel, et il portait même un sceau en bonne et due forme. Il avait totalement profité de notre laxisme en matière de sécurité interne.
Le problème, c’est que ni moi, ni Danan, ni Melty ne nous souvenions d’avoir rédigé cet ordre. Apposer les sceaux était mon rôle, mais je n’avais jamais approuvé celui-ci, et j’avais gardé le sceau sur moi en permanence.
À y regarder de plus près, le sceau présentait de légères différences — mais qui passaient inaperçues si on ne les cherchait pas spécifiquement.
Cuvi aurait également su que les soldats qui surveillaient les entrées et sorties de personnes et de chariots n’avaient pas reçu de formation de garde digne de ce nom. C’était la réalité de notre situation actuelle. Une leçon instructive pour l’avenir, sans aucun doute. Mais on s’en occuperait le moment venu.
La voix de Pirna retentit haut et clair dans le communicateur.
—On a localisé le chariot ! Il est dans la forêt au sud-ouest !
Danan et moi nous penchâmes avec empressement, mais Ira se contenta de plisser son grand œil.
—Ils traversent la forêt ? demanda-t-elle.
—Non, rapporta Pirna. Ils sont à l’arrêt. Les chevaux sont toujours attelés au chariot.
—Demande à l’équipe la plus proche d’intervenir et continuez à surveiller la situation. Ne vous approchez pas trop, lui dis-je. L’ennemi pourrait avoir des arbalètes et des fusils.
—Bien reçu.
Sur ce, la communication s’interrompit à nouveau.
—Qu’en penses-tu ? demandai-je à Ira.
—Pourquoi se seraient-ils arrêtés ? Je doute fort que leur plan soit d’abandonner le chariot et de se frayer un chemin à travers les bois sans se faire repérer jusqu’aux forces du Saint Empire.
—Oui…
Même dans la forêt, échapper à l’œil des harpies n’était pas une mince affaire. Si Cuvi était seul, c’était peut-être faisable, mais aucune chance qu’une escouade de dix personnes y parvienne. Il aurait été plus malin pour eux de pousser les chevaux et d’essayer de gagner le Saint Empire au nord.
—Sans doute de la Magie de téléportation.
Je me tournai vers Ira.
—Pardon ?
—Je parie que le chariot est vide, dit-elle en hochant la tête. Il est possible de transporter plusieurs humains sur de longues distances. Un mage peut en transporter jusqu’à dix personnes – voir même plus avec des gemmes magiques. Il est aussi possible qu’ils aient utilisé un artefact de l’âge des dieux.
—Tu penses vraiment que c’est ce qui s’est passé ? lui demandai-je.
—Vu l’importance de Kousuke, ce n’est pas exclu. Pense bien à ça, dit-elle. Grâce à Kousuke, à peine trois cents demi-humains ont combattu jusqu’à Arichburg. Le fait qu’on soit ici en est la preuve. Le Saint Empire est en guerre avec l’Empire depuis un certain temps. Ils veulent un avantage.
Comment Cuvi avait pu se retrouver avec ce genre d’objet restait entière… Le silence nous tomba dessus. Un appel sur le communicateur golem le brisa. La voix de Pirna retentit.
—Rapport ! Le chariot est vide !
—…Je vois.
Ira avait raison sur ce point au moins.
—Fouillez la zone, ordonnai-je. Soyez prudentes, vous êtes près du territoire du Saint Empire.
—Compris.
Les harpies ne trouvèrent aucune trace de la fuite à pied de Cuvi et de ses hommes. C’était comme s’ils s’étaient tous envolés et avaient disparu — ce qui était probablement exactement ce qui s’était passé.
—Kousuke…
—Ne t’inquiète pas, dit Ira. Ils ne vont pas le tuer. Sinon, ils ne se seraient pas donné la peine de l’enlever comme ça.
—Peut-être bien, mais…
Même si c’est le cas, comment fais-tu pour rester aussi calme ?
J’avais failli le lui dire à voix haute, mais je me tus dès que j’aperçus la lueur de fureur dans son œil.
—Je le retrouverai, dit-elle. Coûte que coûte. Et je leur ferai payer ça.
—Oui… Il doit y avoir quelque chose que je puisse faire, moi aussi.
—J’aurai besoin de toi. C’est toi qui as le lien le plus fort avec Kousuke.
—D’accord. Je ferai tout ce dont tu as besoin.
Ira tourna immédiatement la tête et posa son regard sombre sur moi. Un regard très intense.
—Tu as dit quelque chose.
—Euh, eh… oui ?
Je regrettai immédiatement de ne pas avoir mieux pesé mes mots. Qu’allait-elle me faire faire ?
Salut tout le monde. C’est encore Kousuke, le cœur de l’Armée de libération. OK, c’est peut-être un poil exagéré, vu toutes les armes de destruction massive que j’ai créées et le fait que c’est sans doute à cause de moi que tout est parti en vrille. Selon le Saint Empire, j’étais une catastrophe naturelle ambulante.
Quoi qu’il en soit, vous devez vous demander quel genre de poste élevé je pourrais bien occuper à présent. Ma position actuelle, c’était à plat sur le plancher d’un chariot qui aurait grand besoin d’un système de suspension.
J’avais les mains attachées dans le dos, les yeux bandés et un bâillon dans la bouche. Étalé sur le plancher, je ne pouvais ni savoir où on allait, ni faire grand-chose. En plus, c’était étroit. Étais-je dans une caisse ?
Chaque fois que le chariot rebondissait, c’était comme si le plancher me filait un coup de poing. Ça faisait vraiment mal. C’était une nouvelle forme de torture ? Ça me faisait apprécier à quel point les fesses humaines servaient de bon coussin. Vous savez, quand on a le droit de s’asseoir dessus.
Et comment je m’étais retrouvé dans cette situation, déjà ? Tout ce dont je me souvenais, c’était que Cuvi m’avait frappé et m’avait étranglé. Quand j’étais revenu à moi, j’étais comme ça.
—On arrive bientôt. Laisse-le là en attendant.
J’entendais à peine sa voix. J’étais vraiment dans une caisse mais cette voix, c’était bien Cuvi.
Espèce de salaud, attends voir un peu. Je vais trouver le moyen de te buter.
Je n’étais pas complètement idiot. J’ignorais les raisons des actes de Cuvi, mais je pouvais deviner dans quelle situation je me trouvais. Probable que Cuvi nous ait tous trahis. Je ne savais pas pourquoi il avait choisi de le faire maintenant, alors que nous venions juste de prendre Arichburg, mais je pouvais raisonnablement deviner à qui il me vendait : au Saint Empire. Il n’y avait pas vraiment d’autre option.
Je fis la seule chose en mon pouvoir : je hurlai à travers le bâillon dans ma bouche et frappai à l’intérieur de ma caisse.
—Grrrmmm !
L’une des voix me décocha une critique :
—Aucune idée de ce qu’il raconte, mais il a l’air enragé. Flippant, flippant.
J’essayais de décrire comment je comptais tous les tuer, mais le bâillon étouffait tout en sons désagréables et incompréhensibles.
C’était bête de gaspiller mon énergie précieuse à m’agiter dans tous les sens, alors je me tus et me préparai à encaisser les secousse. Inutile de provoquer Cuvi. Je devais obéir à mon instinct de survie et profiter de ce moment pour réfléchir à une issue.
Pour mon bandeau, je le neutralisai en le mettant dans mon inventaire. Tant que je pouvais voir quelque chose, je pouvais faire apparaître mon menu et le ranger. Je pouvais sans doute faire pareil avec la caisse dans laquelle j’étais.
Seul souci : mes mains étaient attachées dans le dos, donc je ne pouvais pas voir ce qui m’entravait. Mes jambes semblaient aussi attachées, mais elles étaient au moins visibles, et je pouvais donc rentrer cette corde dans mon inventaire.
Le chariot s’arrêta un instant, puis les secousses semblèrent changer. Les secousses devinrent nettement plus douces — de toutes petites bosses qu’il était facile d’ignorer. Nous roulions sur une route pavée ?
À partir de là, le chariot resta sur cette nouvelle route, s’arrêtant occasionnellement pour repartir peu après. J’avais un mauvais pressentiment à propos de tout ça. Y avait-il, près d’Arichburg, des villes dotées de vastes voies pavées ?
Je ne pouvais pas dire à quelle vitesse on avançait, mais ça faisait un moment qu’on n’avait pas changé de route. Assez longtemps pour avoir parcouru toute la distance d’un bout à l’autre d’Arichburg. Et pourtant, on était là, en train de rouler encore et encore.
Un endroit qui n’était pas Arichburg, où le Saint Empire est encore en charge. À ma connaissance, une seule ville répondait à ces critères et était assez grande : la capitale du Royaume de Merinard, Merinisburg.
Mais on ne pouvait pas avoir voyagé assez longtemps pour s’y rendre. Il fallait environ une semaine pour aller d’Arichburg à Merinisburg. Je ne savais pas combien de temps j’étais resté inconscient, mais je doutais sérieusement que ç’ait été aussi long.
D’où la question : comment ce chariot avait-il pu couvrir toute cette distance ?
Cela dit… maintenant que j’y pense, le chariot lui-même était déjà étrange. Tous les chariots de l’Armée de libération avaient été modifiés pour avoir une suspension, mais celui-ci secouait encore comme un fou. M’auraient-ils assommé et transporté dans un chariot civil ? Mais Sylphy disait que les chariots civils étaient soumis à des contrôles stricts à l’entrée et à la sortie de la ville. Chaque chargement était inspecté. Aucune chance qu’ils laissent passer une personne entière planquée dans une caisse.
Les contrôles sur les véhicules militaires, en revanche, étaient beaucoup plus légers. À moins qu’ils n’aient trouvé un moyen de quitter la ville sans utiliser de chariot ? Non, impossible. Le mur défensif avait été entièrement réparé et la sécurité tout autour était très stricte. Ils n’auraient jamais pu me faire passer inaperçu si j’étais inconscient.
Le plus probable : après m’avoir assommé et enlevé, Cuvi avait utilisé un véhicule militaire pour me sortir de la ville. Ensuite, ils avaient eu recours à une technique spéciale pour m’amener à Merinisburg. Avaient-ils changé de véhicule à un moment ? Je n’avais aucun moyen d’en être sûr, et continuer à y penser ne me menait nulle part.
De toute façon, peu probable que Sylphy et les autres puissent se précipiter pour me sauver tout de suite. Aucun chariot ne pouvait échapper aux capacités de repérage des harpies, et pourtant Cuvi paraissait parfaitement détendu quand il parlait. D’après les autres sons que j’avais captés, le chariot n’avait pas l’air pressé. Où qu’on soit, c’était un endroit où ils se sentaient en sécurité.
Je me retrouvais donc seul en territoire ennemi. Pour couronner le tout, j’avais laissé derrière moi presque tout ce que mon inventaire contenait, à l’exception de quelques aliments délicats et de mes objets personnels.
Attendez, laissez-moi juste dire : oui, c’était un coup débile d’avoir balancé tout mon inventaire comme ça. Mais peut-on m’en vouloir ? J’avais vraiment envie de voir à quoi ressemblaient toutes mes affaires alignées comme ça !
Je me croyais en sécurité à l’intérieur des murs d’Arichburg. Je n’avais pas la moindre idée que Cuvi allait me trahir. En fait, jusqu’au tout dernier instant, je le considérais comme un ami. Je devinais bien qu’il avait une part d’ombre liée à son passé, mais je n’avais jamais imaginé qu’il pouvait être lié au Saint Empire.
Je me croyais vraiment bon juge de caractère… Bon, en tout cas. Pourquoi est-ce que je restais aussi calme dans tout ça ? Parce que je ne pensais pas être éliminé de sitôt. Si l’objectif n’était que de me tuer, alors Cuvi aurait fini le boulot depuis longtemps. Il m’aurait poignardé, étranglé, brisé la nuque, peu importe. Au lieu de quoi, j’étais là, emballé dans une caisse, ma gorge fort heureusement encore intacte.
C’était possible qu’on m’emmène quelque part pour une exécution publique, mais est-ce que quelqu’un grimperait vraiment les échelons de l’organisation ennemie pour devenir un officier de haut rang, juste pour gâcher tous ces efforts dans une minable exécution publique ?
Si on me tuait et qu’on pendait mon corps à la vue de l’Armée de libération, le moral des troupes s’effondrerait, sans doute. Mais… vraiment ? J’avais l’impression que Sylphy, Ira et les harpies seraient remplies d’une rage de vengeance vicieuse. Au-delà de la question de l’efficacité tactique, je les voyais très bien tirer le meilleur parti des armes que j’avais laissées derrière pour réduire Cuvi et ses camarades en bouillie sanguinolente.
Mais d’un autre côté, si j’avais été enlevé par des gens qui savaient de quoi j’étais capable, il était fort probable qu’ils comptaient exploiter mes capacités, quitte à briser mon esprit pour ça.
Hors de question que je laisse ce putain de Saint Empire gagner !
—Et donc, voilà…
J’étais dans une pièce exiguë et marmonnais tout seul.
Quand on était arrivés à destination, un grand gaillard m’avait tiré de ma caisse, m’avait fourré dans un sac, m’avait porté jusqu’ici, défait mon bandeau, retiré mon bâillon, ôté mes liens, puis déshabillé. Oui, je tremblais de terreur à ce moment-là.
Heureusement, ça ne s’était pas terminé comme dans un de ces doujinshi 18+ ; ils m’avaient juste forcé à enfiler ces fines tenues de prisonnier. Ils m’avaient enchaîné aux mains et aux jambes (ils m’avaient enchaîné à un de ces gros boulets en fonte — il s’avère que ces boulets existent même ici), puis m’avaient jeté dans cette cellule.
Cela dit, même si j’étais assez à l’étroit, la chambre n’était pas trop pourrie. J’avais un lit en bois et il y avait même une chasse d’eau dans un coin. Une bouteille d’eau aussi — du moins, je supposais que c’était de l’eau. Les murs en pierre étaient un peu délabrés, mais on voyait que l’endroit avait été entretenu.
Une petite fenêtre grillagée près du plafond laissait filtrer un peu de lumière dans la pièce. J’étais donc partiellement en sous-sol, hein ? Cette fois-ci, mes menottes se trouvaient devant moi, donc je pouvais m’en libérer si je voulais. Je pouvais commencer à prendre des mesures pour m’évader, mais…
Je n’avais aucune idée de l’objectif de l’ennemi, et si on était bien à Merinisburg, ça voulait dire que c’était d’ici que venait de Sylphy. Autrement dit, il y avait une chance que je trouve un indice sur l’endroit où se trouvait la famille royale. Ils pouvaient même avoir été jetés dans ce même donjon.
Et, honnêtement, j’étais curieux de savoir exactement ce que le Saint Empire avait en tête pour moi, vu qu’ils avaient fait tout ce qu’ils pouvaient pour me kidnapper.
Le problème, c’est que si je ne réagissais pas le plus vite possible, je risquais de ne plus en avoir l’occasion. Je pouvais être exécuté direct, ou ils pouvaient me laver le cerveau avec une magie tordue. Je n’avais aucune idée si ce truc serait plus efficace que le collier d’esclave de Sylphy, mais je n’avais aucune envie de tester.
De plus, pour être franc, j’étais loin d’être prêt à résister à la torture. J’étais un type lambda. Si un pro me torturait, je craquerais immédiatement. Je n’étais pas un héros d’action et je ne supportais pas la douleur. Je savais que mon esprit finirait par s’effondrer.
Et avant que vous ne commenciez à penser que ça faisait de moi une espèce de mauviette, pourquoi ne pas lire un peu de littérature non-fiction pour une fois et vous instruire vraiment sur les techniques de torture. Je me suis fait avoir par des sites bien glauques sur le sujet, et je savais de quoi je parlais, OK ?
Mais ça suffit comme catastrophisme. La torture, ça pue, point.
Il était donc temps de trouver une issue. Les chaînes n’étaient pas un problème. Ensuite, la cellule elle-même… je pouvais probablement m’en sortir. J’avais un lit en bois, un peu de tissu, et le mur de pierre tombait déjà en lambeaux. Je pouvais sûrement bricoler une hache en pierre ou un truc du genre.
Les haches en pierre étaient des outils incroyablement puissants — elles fendaient le bois, brisaient les murs et les sols en pierre, etc. Vu qu’il y avait une évacuation pour les toilettes, cette dernière devait bien mener quelque part. Je me disais que je pouvais peut-être filer par les égouts. Je pouvais même boucher le trou derrière moi avec des morceaux de mur et de sol, ce qui me donnerait du temps pour m’échapper. Si je fuyais par les égouts, je m’en sortirais sans doute. Du moins, je l’espérais.
Alors, qu’est-ce que je fais ? Attendre et voir, ou me tirer de là illico…
Je retirai la couverture du lit et arrachai les planches en bois. Je vidai la paille de l’oreiller de fortune qu’on m’avait fourni et récupérai un peu de pierre sur le morceau de mur fendu dans le coin de la cellule. Il ne me restait plus qu’à tout mettre dans mon inventaire et fabriquer une hache en pierre.
La question suivante, c’était où creuser. Les minces rais de lumière filtrant dans la pièce m’indiquèrent qu’il me restait encore un peu de temps avant le coucher du soleil. Je serais idiot de me mettre à faire du bruit maintenant et d’attirer l’attention d’un garde…
À y bien réfléchir, y avait-il même des gardes ? Y avait-il qui que ce soit d’autre dans les autres cellules ? Un seul moyen de le savoir.
—Hééé ! Y a quelqu’un ? Je m’appelle Kousuke, je suis de la viande fraîche !
Aucune réponse. On dirait que je suis seul dans le coin.
Dommage. S’il y avait eu d’autres prisonniers, on aurait pu échanger des infos. Tu parles d’un manque d’efficacité. Ils avaient de belles installations carcérales et je suis le seul ici ? Ça voulait dire que le Saint Empire n’avait pas beaucoup de criminels vicieux à gérer, ou un truc du genre ? Peut-être qu’il ne restait plus beaucoup de demi-humains dans le coin avec la volonté de se battre.
Ou… ils étaient peut-être exécutés sur-le-champ. Hrm, j’avais vraiment envie d’en savoir plus sur ce que c’était de vivre sous le règne du Saint Empire. Je n’avais pas assez d’infos pour bosser. C’est pourquoi je rangeai le lit dans mon inventaire et commençai à creuser le sol juste en dessous avec ma hache.
Konk, konk, konk !
Ce n’était pas vraiment un boulot silencieux, mais il n’y avait personne pour s’en plaindre.
Attends, c’est quoi, une espèce de donjon SM ? Oh, ou peut-être qu’ils prévoyaient simplement de m’ignorer ici complètement, d’affaiblir ma volonté en exploitant ma solitude ? L’eau avait l’air bonne, mais je ne pensais pas qu’elle puisse durer plus de trois jours. Et une fois que mon corps et mon esprit seraient affaiblis, les gentils personnes du Saint Empire viendraient à mon secours, me traiteraient bien, essuieraient mes larmes et me torcheraient le cul. Ou un truc du genre.
Ce n’étaient que des théories farfelues, mais j’en avais une assez bonne idée. L’isolement, c’est nul, et la faim, c’est encore plus nul. Si on laisse quelqu’un seul sans eau ni nourriture pendant des jours, il tendra sans doute la première main qu’on lui tendra.
—Malheureusement, ce genre de plan ne marchera pas avec moi, marmonnai-je tout seul en taillant le sol.
J’avais tout un stock de plats cuisinés et d’ingrédients frais, plus de l’eau, des fruits et des légumes. J’avais de quoi tenir littéralement des années. Mais bon, hmm. Pourrais-je manger de la viande de gizma crue ? Je n’avais pas envie d’essayer. Ce n’était sans doute pas bon pour mon estomac.
Comme je n’avais pas l’impression d’attendre des visiteurs de sitôt, je continuai à creuser le sol, tout en faisant attention à ne pas abîmer les canalisations d’égout. Je devais trouver un passage d’égout assez large pour moi. Je finis par tomber sur de la terre, alors je fabriquai une pelle en pierre avec et poursuivis mon travail.
Bizarre.
Je trouvai un passage souterrain, mais pas du tout ce à quoi je m’attendais. Est-ce qu’on ne devrait pas creuser d’abord un passage souterrain comme celui-ci, poser les fondations, puis bâtir le bâtiment qu’on veut construire dessus ? C’est pas que je sois expert, mais c’est l’image que j’avais toujours du processus.
Mais la magie existait dans ce monde. Après avoir construit le château, ils avaient sans doute utilisé la magie pour creuser le sous-sol et transformer la terre en pierre pour créer les salles souterraines et tout le reste. Ira avait fait un truc similaire quand nous avions bâti un mur.
Quoi qu’il en soit, je tombai sur un problème assez évident.
—Je n’y vois rien… Trop sombre…
Il me fallait une torche. Et je n’aurais assez de bois qu’en démontant entièrement le lit. Devrais-je creuser jusqu’à la cellule voisine et sacrifier le lit d’à côté ? Non, rester à proximité des cellules ne me paraissait pas malin. Je sacrifierais mon propre lit et fabriquerais une torche.
Je retournai dans ma cellule, démontai entièrement mon lit et récupérai le bois. À toutes fins utiles, je pris aussi ma tête d’oreiller, ma couverture et ma bouteille d’eau. J’avais déjà mes chaînes dans le bon vieil inventaire. Je bricolai une torche avec le bois et un peu d’amadou enflammé de mon inventaire.
Je me retrouvais à avoir encore de l’amadou enflammé sur moi parce que, en tout balançant à Arichburg, je m’étais dit qu’il aurait juste brûlé inutilement à l’extérieur, alors je l’avais gardé.
Je n’arrivais toujours pas à croire que j’avais réellement fait ça. Tellement stupide. Cela dit, Cuvi était un renard, non ? Et vous savez ce qu’on dit sur les renards. Peut-être que le type était à l’image de son homonyme à neuf queues. Un peu tard pour essayer d’y voir clair, mais plus j’y réfléchissais, plus ça me semblait mystérieux. Il y avait beaucoup d’incertitudes autour de Cuvi… Mais c’était peut-être juste l’effet du recul.
Mais quand même… ! Cuvi aurait dû savoir qu’aucune des entraves qu’on m’avait imposées ne valait un clou. Et s’il avait parlé de mes compétences au Saint Empire, ils ne m’auraient jamais enchaîné de cette façon.
Il m’avait soi-disant demandé de vider mon inventaire pour neutraliser mes pouvoirs, mais on m’avait ensuite imposé des entraves qui rendaient tout cet exercice inutile.
Tout cela ne tenait pas debout.
Si tout cela se déroulait selon le plan de Cuvi, ça voulait dire que le Saint Empire et moi-même n’étions que des pions dans son jeu. Bien sûr, il était aussi possible que les huiles du Saint Empire aient simplement ignoré ses avertissements à mon sujet.
Gah, J’en ai aucune idée !
Bon, peu importe. Tourner en rond ne menait à rien. Ma torche prête et les restes de bois d’allumage rassemblés, je sautai à nouveau dans le trou et obturai l’entrée avec un bloc de pierre que j’avais fabriqué.
On pourrait se demander s’il y avait assez d’air dans mon tunnel. Eh bien, pour une raison ou une autre, la torche n’absorbait pas l’oxygène… Et en fait, elle ne semblait jamais se consumer, et n’était même pas chaude au toucher. Pas étonnant qu’Ira me fixe toujours d’un air absent, comme s’il s’agissait d’une infraction aux lois de la nature.
Je posai la torche au sol pour éclairer la zone et continuai à creuser la terre avec ma pelle en pierre jusqu’à buter contre un autre mur de pierre. Avais-je enfin atteint le réseau d’égouts ? Je repris ma hache en pierre et frappai le mur.
Après quelques mètres de profondeur, j’arrivai enfin à destination… Du moins, à ce que je croyais être ma destination. C’étaient clairement des égouts, mais il n’y avait d’eau nulle part, et la puanteur abominable à laquelle je m’étais préparé restait introuvable. À y regarder de plus près, le conduit que je suivais semblait s’enfoncer encore plus bas par cette voie.
Pourquoi une telle chose existerait-elle sous le château ? S’agissait-il d’un passage secret réservé à la royauté ? Et si c’était le cas, ne devrait-il pas mener à l’extérieur ? Et si c’était bien le cas : bingo ! Si c’était une sorte de voie d’évasion royale, je pouvais supposer qu’il n’y avait rien de dangereux le long du chemin. Ça aurait été absurde qu’ils aient installé des pièges et des monstres ici juste pour transformer la famille royale en viande hachée en chemin vers la sortie.
Cela dit, je ne baissai pas ma garde pour autant. J’étais un survivant compétent, après tout !
Comme je n’avais pas à m’inquiéter de brûler tout mon air, j’étais bien plus détendu que je ne l’avais été pendant toutes ces fouilles. Il faisait sombre et c’était un peu effrayant, mais je continuai quand même, ma hache en pierre dans la main droite et ma torche dans la gauche. Ça me rappelait beaucoup la première fois que j’avais exploré les bois de ce monde. Mais cette fois, je n’avais qu’une hache en pierre, ce qui était un peu inquiétant… Ah, mais il me restait encore du bois et de la pierre, alors je pouvais fabriquer une lance en pierre. Et peut-être aussi un couteau en pierre, par sécurité. Ouais, bonne idée. Avec ces outils et ma pelle en pierre, mon équipement de pierre était complet !
Pourquoi pas une pioche en pierre ? J’y comprenais rien. Elle n’apparaissait jamais dans ma liste d’artisanat et même pas dans la création d’objets. Bizarre, non ? J’arrivai quand même à faire une masse en pierre. Mais bon, peu importe, c’était pas important sur le moment.
Soudain, je me retournai et brandis ma torche. Ça faisait un moment que je sentais une sorte de présence derrière moi, même si je n’entendais pas de pas. Comme si quelque chose rampait vers moi…
Oh putain oh putain oh putain… Non ! Y a aucune chance qu’il y ait un truc ici avec moi dans le noir ! Gyaaah !
OK, je devais rester calme. Je ne pouvais pas me permettre de paniquer là. Dans les films d’horreur, quand les gens se persuadent que ce n’est rien, ils finissent par mourir. Mais s’ils paniquent trop, ils meurent aussi.
Euh, attendez, si c’était un film d’horreur, je serais déjà foutu de toute façon !
Je devais me servir de ma tête ! Avec les armes que j’avais sur moi, qu’est-ce que je pouvais faire contre une forme de vie inconnue ? Couteau de pierre, hache, lance, pelle, plusieurs torches, amadou enflammé, bouteille d’eau, menottes, boulet de fonte, nourriture… A-ha ! Je tenais quelque chose.
Je sortis la viande de gizma de mon inventaire et la posai à terre à côté d’une torche, puis je m’accroupis et passai en mode furtif. Je surveillai l’appât posé depuis ma planque. Et un instant à peine plus tard…
Ça y est ! Quelque chose venait pour la viande fraîche !
Ça ressemblait à de la gélatine et c’était tout boursouflé ! Le genre de truc dont on s’attendrait à entendre crier « Tekeli-li ! » ou un truc du genre !
C’était un slime. Ouais, c’est ça. Mais pas les mignons petits monstres qu’on voit dans certains jeux vidéo, mais plutôt le genre qu’on trouve dans les JdR de la vieille école. Les plus relou.
La substance visqueuse paraissait observer attentivement la viande de gizma. À l’évidence, ce n’était pas un slime sans cervelle comme les autres. Elle m’avait suivi à l’abri des regards, non par instinct, mais par prudence délibérée.
Elle étendit un tentacule frémissant et se mit à palper la viande, la frottant de tous côtés à la recherche de pièges, peut-être. Une fois que le slime se fut assuré qu’il n’y avait pas de danger, le tentacule attrapa habilement la viande et l’absorba dans le corps principal. Puis il se mit à vibrer. Le gizma était-il si savoureux ?
—Délicieux !
Je l’avoue. J’ai crié. Tant pis pour la discrétion.
—Gyaaah ! Ça peut parler ?!
Puis il cria à son tour.
—Iiik ! Un humain m’a trouvé ! J’ai fait une bêtise !
Le slime semblait tout aussi surpris que moi. Tout son corps s’était comme contracté.
—Euh, attends, dis-je. C’était étrange.
Il était assez malin pour se méfier des pièges, mais en même temps assez naïf pour se montrer de cette façon, juste parce qu’il pouvait manger de la viande, et il s’était empressé d’exprimer son opinion à voix haute. Cette chose était peut-être assez intelligente pour parler, mais elle n’avait pas l’air très futée.
—Méchant ?
Le slime tremblait comme s’il était effrayé.
—Non, je ne vais pas être méchant. Tu te fais malmener parce que tu es un demi-humain, ou… ?
Côté taille… il était à peu près aussi grand qu’un canapé. Plutôt costaud, faut le dire. Il était rose, mais pas de l’iridescence sombre qui m’aurait fait craindre un retournement de situation.
—Pas de demi-humains tyranniques ? demanda-t-il.
—Non. Je vis tranquille avec une bande de demi-humains dans la Forêt Noire, au-delà des Grandes Terres Désolées d’Omitt. J’ai été capturé par le Saint Empire, mais je me suis évadé.
—Ouaaah…
Le slime se rapprocha de moi à une vitesse étonnamment élevée, se tortillant autour de moi tout en gardant un tentacule pointé sur moi. J’avais l’impression d’être inspecté, ce qui était sans doute exactement ce qu’il faisait.
—Je peux te toucher ? demanda-t-il.
—Bien sûr. Mais ne me fais pas de mal et ne me mange pas, s’il te plaît.
Je m’assis sur place et me grattai la joue. J’étais content qu’on puisse communiquer et qu’il n’ait pas l’air hostile. Honnêtement, il me faisait un peu penser à un enfant, c’est pourquoi il valait mieux le laisser faire pour qu’il se sente à l’aise avec moi.
—Pas de mal ! promit le slime.
Il s’agita un peu et commença à toucher mes mains, mes bras, mes chevilles et mon cou.
—Goût et odeur d’elfe, de cyclope et de harpie ! D’autres aussi !
—Le goût ? Attends, l’odeur ?!
J’avais pris un bain ce matin, je vous signale. Est-ce que ce slime sentait des trucs que je ne pouvais pas simplement laver ?
—Pas un mauvais humain, alors je te ramène à la maison !
—Vraiment ? Euh, y a-t-il des gens plus intelligents que toi à la maison ?
—Yup !
—Hum. D’accord, dis-je. Je viens avec toi.
Le Slime… Il… ? Elle ? Les slimes ont-ils un sexe ? Quoi qu’il en soit, le slime a commencé à s’éloigner, et je l’ai suivi. J’avais toujours imaginé qu’ils étaient lourds et lents, mais celui-ci filait à vive allure. Il n’y avait pas beaucoup de différence entre mon rythme de marche et son… glissement visqueux.
—Je m’appelle Kousuke, au fait. Enchanté.
—Kousuke ! dit-il alors que nous avancions.
—Moi c’est Lime !
—Reçu… Enchanté, Lime le slime.
Explorer ces sombres cavernes en solo, c’était honnêtement un peu déprimant, alors je me sentis vraiment chanceux d’être tombé sur quelq… ou quoi que ce soit. Ouais, c’était moi ! Chanceux !
—Hé, Lime, on va où exactement ? demandai-je à la créature qui roulait et glissait devant moi.
Je comprenais qu’elle puisse sauter et rouler, mais comment pouvait-elle glisser ainsi ?
—Chez nous, disait-elle.
Pas vraiment éclairant comme réponse, mais je supposais que je le saurais bien assez tôt en suivant le mouvement.
—Quand tu dis « chez nous », ça veut dire qu’il y en a d’autres ? demandai-je.
—Hm ? Big Lime, Big Bess, Big Poiso !
—Big… ?
Qu’est-ce que ça voulait dire au juste ? Y avait-il une sorte de corps principal ? Non, impossible. Bon, c’était un slime, alors… Mais qui étaient Bess et Poiso ?
—Bess, Poiso et toi vivez ensemble ? demandai-je.
—Oui ! Quand des humains effrayants nous trouvent, on déménage !
—Ouaip ! Slish, slosh, swoop ! C’est marrant.
—Ça arrive souvent ?
—Ouaip ! Ils sont horribles. Ils nous lancent de la magie, nous empoisonnent, nous mettent le feu, dit Lime, sur un ton désespérément joyeux.
Ces slimes étaient vraiment à l’aise avec toute cette histoire de feu et de poison ?
—C’est affreux. Et vous allez tous bien ? Pas de blessure ?
—On ne meurt pas facilement. Très doués pour faire semblant d’être tués !
Lime s’étala au sol, devint transparente, et disparut. Puis il reprit rapidement sa forme normale.
—C’est bien, hein ?
—Carrément bien
Lime gloussa et sembla satisfaite du compliment. À vrai dire, si je n’avais pas été au courant, j’aurais vraiment cru qu’il était mort. Lime ressemblait littéralement à une flaque d’eau.
Nous bavardâmes sans cesse tous les deux pendant tout le trajet dans le passage souterrain. C’est moi qui posais le plus de questions. La maîtrise de la langue par Lime était assez basique, et sa mémoire et son intelligence semblaient un peu défaillantes, donc je n’eus pas tous les détails. J’appris que Lime et ses amis vivaient en secret sous la capitale depuis que le Saint Empire avait pris Merinard. Comme ils ne pouvaient pas partir, ils n’avaient jamais pu s’enfuir dans la Forêt Noire.
—Et la famille royale est dans le château ! dit Lime. On ne peut pas les laisser.
—Attends, ils sont encore là ?
—Yep !
—Ouah…
Voilà une info de taille. Sylphy avait entendu Danan et les autres dire que les membres de la famille royale avaient tous été envoyés comme esclaves dans le Saint Empire… alors, qu’est-ce qui se passait vraiment ?
Soit les infos de Danan étaient fausses, soit celles de Lime étaient fausses… il faudrait vérifier dans un sens ou dans l’autre.
Lime se mit à sautiller à côté d’une entrée barrée au sol. Ces barreaux étaient assez larges, et l’entrée plutôt petite. L’humidité dans les égouts était en général assez forte, et pourtant ces barreaux n’étaient pas du tout rouillés. N’étaient-ils pas en fer ?
—C’est l’entrée.
—Je vois… Hum, je ne pense pas pouvoir passer par là.
—Tu peux pas te glissi-glisser ? demanda Lime.
—Nan.
—Hum…
Lime se liquéfia un peu et se faufila dans la tuyauterie sans effort, ce dont mon corps était totalement incapable. Je n’avais pas encore renoncé à être humain.
—Je peux casser le sol à côté de la grille ? lui demandai-je.
—Hm ? Sans doute.
—Sans doute ?
—Big Lime risque de s’énerver, tu sais ? dit Lime.
—Alors je m’excuserai le moment venu. Je devrais pouvoir le réparer, de toute façon.
—On peut s’excuser ensemble ! proposa gentiment Lime, en sautillant de haut en bas.
C’était un soulagement. Et puis, putain, Lime était trop mignonne. Je me sentis tout chaud et flou à l’intérieur. Je me demandais si je pouvais le ramener chez moi…
Non, c’est pas un chat ou un chien. Arrête, Kousuke.
Je cassai le sol avec ma hache en pierre pour pouvoir passer. Ça prit un peu de temps, mais je terminai sans souci.
—Incroyable ! Super incroyable ! T’es trop fort, Kousuke !
La joie de la petite slime me fit rire.
—Je sais.
Je ne pus m’empêcher de prendre la grosse tête en voyant Lime sautiller autour de moi en me complimentant. Quand je faisais des trucs dans l’Armée de libération, les gens me regardaient en général avec un œil froid, l’air de me dire : « il a encore frappé. » Mais je suppose qu’on pouvait aussi décrire leur regard comme tellement époustouflé par mes prouesses qu’ils avaient atteint l’illumination spirituelle.
Je creusai le sol à côté de la grille et formai un escalier avec les pierres. Quand je jetai un coup d’œil en bas, j’aperçus une chute d’environ cinq mètres. Pas si grave. Je mentirais en disant que j’avais envie de sauter, mais je l’aurais fait s’il avait fallu. Comme moi, Lime emprunta l’escalier.
—Tu fais toujours genre tu te transformes en gelée et tu te faufiles en t’écrasant pour descendre jusqu’ici ?
—Ouaip ! Glisse, gluant, hop ! Trop fun.
—Et le « hop », ça te dérange pas non plus ?
—Yuppy-yup !
Apparemment, Lime n’avait aucun problème à s’étaler depuis cinq mètres de haut. Logique : les slimes n’ont pas grand-chose à contusionner ou meurtrir.
En bas de mon escalier, on arriva à ce qui ressemblait au vrai égout, sauf que ça ne sentait pas du tout mauvais. Ce qui était bizarre, parce que si on était dans un égout, j’aurais dû avoir des haut-le-cœur à cause de l’odeur.
—C’est quoi cet endroit ? demandai-je.
—Un égout bien sur.
—Sérieux ?
—Poiso et compagnie ont traité l’eau des égouts ! C’est propre ici !
—Hum…
C’est un slime venimeux ou un truc du genre ? Le déterminisme nominatif frappe encore.
—Votre chez-vous est loin d’ici ?
—Non ! C’est juste là !
Lime sauta, et je le suivis à nouveau. Très vite, j’aperçus une lumière dans le tunnel devant nous. J’avais déjà vu ce genre de lueur… Ça ressemblait au sort de lumière d’Ira.
—Je suis rentré, s’écria Lime. J’ai amené un Kousuke !
Quand on entra, je dus plisser les yeux face à la lumière. Pas qu’elle soit très vive en réalité, mais les égouts avaient été méga sombres. Même avec la lumière d’une torche, mes yeux s’étaient habitués à la pénombre.
Il y avait trois femmes dans la pièce — ou du moins des choses ayant la forme d’une femme. L’une d’elles nous accueillit joyeusement. Elle était d’un bleu clair, un peu comme du cyan.
—Coucou ! Bienvenue !
À peine eut-elle dit ça que Lime sauta dans sa poitrine et disparut en elle.
Euh, quoi ? Hum, qu’est-ce qui se passe ?
Une autre prit la parole. Cette créature en forme de femme était rouge, et elle me regardait pendant que je restais là, bouche bée.
—Hrmph, c’est sans aucun doute un humain, dit-elle.
C’est alors que la troisième se manifesta. Elle était d’un vert d’écume marine et avait l’air d’une femme, comme les autres.
—Il a l’air surpris, dit-elle.
Sans blague ?! Je n’avais jamais pensé que les slimes girls existaient pour de vrai… !
L’idée m’avait traversé l’esprit en rencontrant Lime, mais la réalité dépassait tout ça. À propos de ça…
—Hum, où est Lime ? demandai-je.
—Je suis Lime !
La bleu clair me sourit à pleines dents. Puis elle détacha une partie d’elle-même, recréant la Lime que je connaissais.
La verte d’écume marine désigna la bleu clair.
—La Lime qui était avec toi et la Lime ici présente sont une seule et même personne. Au fait, je m’appelle Bess.
—On peut détacher des morceaux de nous-mêmes et créer des clones, expliqua la rouge. Moi, c’est Poiso, pour info.

Ça faisait beaucoup à digérer, mais pour le moment je m’attelai à faire une bonne première impression.
—Je m’appelle Kousuke et je voyageais avec l’Armée de libération de la princesse Sylphyel, si ça vous dit quelque chose. De fil en aiguille, le Saint Empire m’a fait prisonnier. J’étais sur le point de m’échapper quand je suis tombé sur Lime… euh, la petite Lime. Enchanté.
—Tu peux m’appeler Lime !
Elle me décocha un autre grand sourire. Oui, elle était aussi la plus mignonne sous cette forme.
—L’Armée de libération de la princesse Sylphyel, hein ? dit Bess. J’en ai entendu des rumeurs. L’armée et les hauts dignitaires de l’Église ont désespérément essayé de garder l’affaire secrète, mais la capitale est en proie aux rumeurs sur l’Armée de libération.
—On a entendu dire qu’ils ont mis une raclée au Saint Empire, dit Poiso. C’est vrai qu’ils ont déjà pris Arichburg ?
—Oui, tout est vrai. Arichburg est sous notre contrôle. Pour le moment, nous éliminons les traînards de l’armée du Saint Empire encore présent au sud, et nous reconstruisons la ville comme plaque tournante…
Toutes les trois m’écoutèrent attentivement pendant que j’expliquais la situation. Ça devait être difficile pour elles d’avoir des infos fraîches du monde extérieur, coincées ici.
—Je vois…
Les yeux de Lime étincelaient pratiquement tandis qu’elle se rapprochait de moi.
—Ça ne marche qu’entre les slimes, hein ?
—Alors, quel genre de relation as-tu avec la princesse ? Vous êtes proches ?
Elle n’avait pas semblé aussi intéressée quand je parlais de l’effort de guerre. Et elle se rapprochait, en plus… Les deux autres avaient l’air tout aussi intéressées, elles me regardaient toutes les deux avec des étoiles dans les yeux.
—Eh bien, Sylphy et moi, on est méga proche. On partage nos nuits ensemble.
—Ouaouh, dit Lime.
—Ouaip. C’est exactement ça, acquiesçai-je.
—Ça, c’est vraiment proche…
Lime se rapprocha vraiment, vraiment beaucoup. Et les deux autres aussi, d’ailleurs.
Je sais que vous vous amusez, mesdames, mais laissez-moi un peu d’air, s’il vous plaît ! Vous me tripotez le cou, les joues, et le reste.
Une partie de mes pensées avait dû se voir sur mon visage.
—Désolée, mauvaise habitude ! dit Lime.
—On peut partager des informations par le toucher, expliqua Bess.
—Mais seulement entre nous, précisa Poiso.
—Je vois… Ça ne marche qu’entre slimes, hein ?
—Eh bien… dis Lime. On peut le faire avec d’autres, mais il faut qu’on entre en toi et qu’on devienne tout mou.
—À l’intérieur ? Attends, comment on entre à l’intérieur ? On entre où ? OK, ça commence à devenir flippant.
—T’as envie d’essayer ? Tu vas devenir accro. Lime me tendit un pseudopode.
Umm !
—Non, ça va !
—Mais c’est tellement bon.
Lime rétracta son tentacule avec un regret évident. Bon sang, je commençais à penser que ces filles bossaient vraiment pour ce shoggoth 2!
—Surtout pas avec Lime, dit Poiso. Tu ne pourras pas tenir debout pendant trois jours. Avec moi, ça prendrait juste un jour.
—Une demi-journée pour moi, dit Bess.
—Oui, mais le tien est addictif…, commença Poiso.
Elles commençaient toutes à s’enthousiasmer sur l’idée, alors je m’interposai pour couper court.
—Hé, on peut décréter un moratoire sur les propositions horribles ? D’accord ?
Je détournai la conversation.
—J’ai une tonne de questions pour vous, les filles. C’est OK ?
Les trois slimes girls échangèrent un instant de contact visuel et se tournèrent vers moi simultanément.
—Et tu ne nous cacheras rien ? demandèrent-elles.
—Si vous faites pareil avec moi.
—Alors on répondra à tout ce qu’on peut.
Et puis elles me fixèrent du regard.
Oui, d’accord, je comprenais leur point de vue. J’avais en quelque sorte omis de préciser qui j’étais, ce que je faisais dans l’Armée de libération, pourquoi j’avais été kidnappé, etc.
—Tu ne nous fais pas confiance, Kousuke ? demanda Lime.
—Pour être claire, si on voulait te faire un truc, on l’aurait déjà fait, dit Bess.
—On est de ton côté, dit Poiso. Aujourd’hui encore, on protège la capitale et la famille royale.
Ah, elles reparlent de la famille royale. J’avais vraiment envie de savoir ce qu’il en était.
—OK, très bien, oui, vous m’avez eu. Je cracherai le morceau si vous le faites.
—Youpi ! dit Lime en souriant.
—Enfin. Maintenant, écoutons-le.
—Bess, arrête d’être aussi pressée. Tu peux y aller doucement, Kousuke.
Bess parut un peu vexée et Poiso fit la part des choses. Je voyais à peu près quel genre de relation ces trois entretenaient entre elles.
—Très bien, je vais commencer par le début. Ça va être un peu bizarre, alors préparez-vous.
Je commençai à raconter mon histoire — comment j’étais arrivé dans ce monde et comment j’avais rencontré Sylphy pour la première fois.
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