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Chapitre 10

Une force écrasante

Traduction · Pizzflc, Relecture · Mael7523m. Lecture ~59 min

Le tournoi d’échecs se tenait dans la salle de danse de l’académie Serendia. Bien que seuls trois représentants de chaque école jouent simultanément, cette pièce immense avait été choisie afin de pouvoir installer suffisamment de sièges pour le public. Les spectateurs étaient placés à bonne distance des joueurs pour ne pas perturber leur concentration. Toutefois, comme cet éloignement empêchait l’assistance de bien voir les matchs, le conseil des élèves avait préparé trois grands tableaux verticaux reproduisant des échiquiers. Des pièces épinglées dessus permettaient d’afficher l’évolution des parties en temps réel. Des élèves de troisième année, qui suivaient le cours d’échecs optionnel, se relayaient pour actualiser les panneaux et animer les rencontres. Les professeurs et les membres du conseil des élèves observaient les parties depuis des sièges réservés, à l’instar du reste des spectateurs.

—Laissez-moi vous prévenir que le « Temple » est particulièrement fort cette année. Après tout, nous avons accueilli un excellent nouvel élève originaire du pays voisin, qui a fait tout ce chemin pour intégrer le Temple afin d’y perfectionner son jeu. Parmi les étudiants du royaume voisin, Randall, on le dit tout simplement imbattable aux échecs.

Alors que Redding, le professeur du « Temple », se perdait en bavardages, Pittman, le professeur de Minerva assis à côté de lui, intervint doucement.

—Venir d’un pays voisin uniquement pour étudier au « Temple » ? C’est incroyable.


—Absolument. C’est un élève très talentueux, mais qui a un peu la tête près du bonnet, voyez-vous. Je comptais en faire le capitaine de l’équipe, mais il s’est entêté à vouloir jouer au premier échiquier parce qu’il est nouveau. Pour être franc, je suis presque désolé pour les premiers échiquiers de Minerva et Serendia.


Redding n’avait pas du tout l’air désolé — en réalité, il semblait même plutôt fier de lui en déclarant cela, le regard tourné vers les deux joueurs installés à la table des premiers échiquiers. L’équipe du « Temple » était représentée par leur nouveau venu prometteur, Roberto Vinkel. Du côté de l’académie Serendia, en revanche, la représentante n’était autre que Monica Norton, la seule fille de ce groupe.

—Eh bien, ma foi, la pauvre enfant. Pour une jeune fille, elle semble se débrouiller un minimum, mais face à notre as, la marche risque d’être un peu trop haute pour elle.

Sur ce, Redding jeta un coup d’œil au visage sévère de Boyd. Arborant une mine sombre digne d’un champ de bataille, ce dernier répondit d’une voix grave :

—Permettez-moi de vous présenter mes excuses par avance.

—Allons bon, et de quoi vous excusez-vous ? Serait-ce parce que cette jeune fille est une adversaire bien trop faible ?

—Je m’excuse d’avoir fait de Monica Norton notre premier échiquier.


—Oh, j’imagine que l’académie Serendia a tenu à sélectionner une étudiante simplement pour égayer un peu la galerie ? Ou peut-être est-elle issue d’une famille de généreux donateurs ? Après tout, j’imagine que Serendia a une culture bien différente de celle du « Temple », qui est purement méritocratique. J’en suis même certain, oui.

Boyd ne daigna même pas regarder Redding pendant qu’il pérorait. Il se contenta de garder les yeux rivés sur les élèves avant de reprendre la parole :

—J’ai choisi Monica Norton comme première joueuse précisément parce qu’elle était trop inexpérimentée.

—En effet, les demoiselles ont rarement l’occasion de jouer aux échecs. Depuis combien de temps pratique-t-elle, au juste ? Un an, peut-être ?

Tandis que Redding posait sa question en gloussant, Boyd leva simplement deux doigts épais et déclara :

—Deux semaines.

Tandis que les professeurs discutaient, quelqu’un avait surpris leur conversation. Il s’agissait du représentant de Minerva, Bernie Jones. Il haussa ses fins sourcils et, l’œil brillant, jeta un regard furtif à Monica qui était assise à l’écart.


Monica prit place à la table qui lui était assignée, se tenant le ventre. Ses douleurs d’estomac n’avaient rien à voir avec la pression du jeu. Elles étaient causées par la peur que Bernie ne découvre sa véritable identité, ainsi que par l’angoisse que Nero et Lynn ne fassent un esclandre en veillant sur Son Altesse. Même si elle essayait de se convaincre qu’ils se tiendraient tranquilles puisqu’elle le leur avait répété à maintes reprises… elle restait inquiète, car tous deux semblaient avoir pris goût à leurs tenues. Alors qu’elle laissait échapper un soupir, l’étudiant du « Temple » assis face à elle s’inquiéta de son état :

—Tu ne te sens pas bien ?

—Je… je vais bien.

—Vraiment ?

Le garçon qui s’était présenté sous le nom de Roberto Vinkel avait apparemment seize ans, soit un an de moins que Monica, mais son apparence disait tout le contraire. Non seulement il était grand, mais sa carrure musclée semblait bien plus adaptée au maniement de l’épée et de la lance qu’à la pratique des échecs. Avec ses cheveux noirs et raides coupés court et son regard sérieux, il incarnait la figure typique de l’étudiant du « Temple ».

—Pour l’instant, je dois me concentrer sur ce qui se trouve devant moi.

—Il est l’heure. Faisons une bonne partie.

—Faisons… une bonne partie…

Elle se mordit la langue.

—Quelle honte… Je voudrais disparaître sous terre, pensa-t-elle, dépitée. Il ne lui fallut pourtant que quelques secondes pour retrouver son calme. Lorsqu’elle leva les yeux vers l’échiquier, sa gêne et son anxiété s’étaient envolées ; le plateau de jeu occupait désormais toutes ses pensées. Roberto fut légèrement surpris par le changement d’attitude soudain de la jeune fille. Mais Monica était désormais totalement hermétique à ses réactions. Tout ce qu’elle voyait à présent, c’étaient les pièces alignées devant elle. C’est ainsi que Monica saisit le cavalier blanc et le déplaça d’un geste sec.


Alors que la partie commençait, Glenn Dudley, un jeune homme de dix-sept ans toujours débordant d’énergie installé parmi les spectateurs, mit ses mains en porte-voix autour de sa bouche pour lancer des encouragements… S’en apercevant, Neil, assis juste à côté de lui, lui plaqua prestement la main sur la bouche.

—Ne crie pas pendant la partie !

—Mmph… Je voulais juste dire : « Bonne chance, Monica ».

—Non, c’est non.

Tandis que la joue de Lana tressautait d’exaspération face à leur échange, Claudia arborait un sourire sinistre. Un sourire qui n’augurait décidément rien de bon.

—Donc, acclamer Monica revient à se faire couvrir la bouche par Neil… C’est vraiment vexant…

—Je ne vois pas ce qu’il y a de vexant là-dedans. Bref, plus important : comment se déroule la partie ? Qui mène, pour l’instant ?

En entendant les mots de Lana, Claudia la dévisagea avec un regard de consternation totale.

—Mais comment peux-tu savoir qui mène alors qu’ils viennent tout juste de commencer ?

Lana, qui ne connaissait pas grand-chose aux échecs, se tut, embarrassée. Puis Glenn, tout juste libéré de l’emprise de Neil, reprit la parole d’une voix légèrement plus basse que d’habitude :

—Hé, tu ne trouves pas que la partie avance un peu trop vite à la table de Monica ? On dirait qu’ils déplacent leurs pièces deux fois plus rapidement que sur les autres tables.

Comme Glenn l’avait fait remarquer, seul l’échiquier de démonstration de la table principale — qui reproduisait la progression de la partie en direct — s’animait à une vitesse inhabituelle. Les élèves chargés d’y déplacer les pièces géantes alternaient précipitamment leurs regards entre le tableau et la table de jeu pour suivre le rythme. Bien consciente que sa question risquait de lui attirer de nouvelles moqueries, Lana s’adressa tout de même à Claudia :

—Hé, dis-moi, est-ce qu’aux échecs il y a une règle qui fait que plus on joue vite, plus on a l’avantage ?

—Il y a bien une limite de temps, donc jouer rapidement n’a rien d’anormal en soi. Mais ce qui se passe à la table de Monica est clairement beaucoup trop rapide.

Monica mettait toujours moins de trois secondes pour répondre après chaque coup de Roberto. Vue de l’extérieur, elle donnait l’impression de jouer sans la moindre réflexion. C’est alors que Glenn frappa dans ses mains :

—J’ai compris ! En jouant sur un rythme aussi effréné, elle cherche à mettre la pression sur son adversaire !

Aux mots de Glenn, Neil lui jeta un regard noir.


—C’est vrai, il existe des joueurs qui adoptent cette approche, mais… Neil s’interrompit net et laissa échapper un léger murmure d’admiration en découvrant ce qui venait de se produire sur l’échiquier de démonstration :

—Je doute fort que Mademoiselle Norton ait songé à mettre la pression à son adversaire ou quoi que ce soit de ce genre…

Si Lana et Glenn, par manque de connaissances, ne s’en rendaient pas compte, les visages de Neil et Claudia s’étaient métamorphosés en observant la partie de Monica. Et ils n’étaient pas les seuls : tous ceux qui possédaient une certaine maîtrise du jeu suivaient les échanges avec une intensité palpable. Sur l’échiquier, un duel de haut vol se déroulait à une cadence effroyable. Dès que Roberto passait à l’offensive, Monica le contrait avec une précision chirurgicale. On aurait dit qu’elle anticipait chacun de ses mouvements avant même qu’il ne les exécute. Coup après coup, elle semblait lire dans son esprit, devinant la suite de la partie bien à l’avance. Le gouffre de niveau entre cette table et les autres était manifeste pour quiconque, à l’exception, bien sûr, de Lana et Glenn. Installé à la place réservée aux enseignants, le professeur du « Temple » avait blêmi.

—Deux semaines ? Comment ça, deux semaines ! ? s’exclama-t-il, incrédule.

De son côté, Bernie Jones, assis dans la section de Minerva, ne quittait pas Monica des yeux, son regard sombre et perçant rivé sur elle plutôt que sur le tableau.

—Échec et mat.

À la suite de cette silencieuse annonce de Monica, Roberto serra les poings sur ses genoux et baissa la tête, vaincu.

—J’ai perdu…

Cette partie, incontestablement la plus brillante du tournoi, s’était achevée en un temps record. Avec près d’une heure d’avance sur le planning, le « Temple » avait également plié les rencontres du deuxième joueur et du capitaine. Le score affichait finalement deux victoires contre une défaite pour l’équipe du « Temple ». Mais dans la salle, personne n’était dupe. Tous savaient pertinemment qui était la personne la plus forte ici.


Chapitre 11 – Basé sur les échecs

À l’issue de la première épreuve, le conseil des élèves organisa un buffet pour favoriser les échanges et les rencontres. Seuls les représentants de chaque école, les enseignants et les membres du conseil y étaient conviés, tandis que les spectateurs avaient regagné leurs dortoirs pour le déjeuner. cVoulant se faire la plus discrète possible, Monica s’était isolée dans un coin de la pièce tout en observant les alentours. Elle aperçut Bernie en train de discuter et de manger avec d’autres élèves de Minerva. Même s’il ne cherchait manifestement pas à l’approcher, Monica ne pouvait se permettre de baisser sa garde. Mieux valait maintenir ses distances autant que possible. Alors qu’elle ruminait ces pensées, Elliot et Benjamin s’approchèrent d’elle, une assiette garnie de mets légers à la main.

—J’ai jeté un œil à votre feuille de match, Mademoiselle Norton.

Il avait l’air un peu désolé. Après tout, Monica était la seule de son équipe à avoir remporté sa partie face au « Temple », tandis qu’Eliottt et Benjamin s’étaient inclinés.

—J’espère que je ne les mets pas mal à l’aise sous prétexte que je suis la seule à avoir gagné… se lamenta intérieurement Monica, prise de panique. Sans crier gare, Eliottt s’approcha pour observer son visage de tout près et vint poser son index sur son front.

—Oh, on dirait bien que tu t’es retenue lors de notre match d’entraînement, l’autre fois.

—M-mais non ! Pas du tout, absolument pas !

—Franchement, n’importe qui consultant cette feuille de match croirait à une partie à handicap. C’était quoi, ce match… Entre des coups inédits qui piétinent les stratégies classiques et ce retournement de situation magistral dans les dernières secondes, je suis persuadé que cette partie restera gravée dans l’histoire des échecs !

—J-je ne crois pas que ce soit…

Alors qu’elle cherchait désespérément une excuse, toujours coincée sous la pression de l’index d’Elliot, Benjamin intervint gentiment :

—Ne sois pas si dur avec ta cadette , puis il reprit.

—Un concerto ne peut naître que lorsque les deux interprètes sont à la hauteur l’un de l’autre, et c’est seulement à ce moment-là qu’une belle composition peut voir le jour. » Dans cette partie, son adversaire était redoutable. C’est bien pour cela que Mademoiselle Norton a pu donner sa pleine mesure… Autrement dit, si elle n’avait pas pu exprimer tout son talent jusqu’à présent, c’est uniquement de notre faute à nous. Alors ne te montre pas trop dur avec elle… Ah, si cela avait été possible, j’aurais tellement aimé assister à la naissance de cette magnifique symphonie de mes propres yeux, et non à travers un simple tableau de démonstration ! J’aurais adoré voir ça ! Bon sang, pourquoi a-t-il fallu qu’on me désigne comme représentant ! J’aurais préféré être un simple spectateur.

Même si les propos de Benjamin étaient exagérés, il n’avait pas tort. Son adversaire, Roberto Vinkel, était le joueur le plus redoutable qu’elle ait eu à affronter, ce qui lui avait offert l’opportunité d’explorer de nouvelles tactiques.

—C’était une partie captivante, songea distraitement Monica en apercevant une silhouette s’approcher d’elle. Bien qu’il fût plus jeune qu’elle, il affichait une carrure solide et athlétique, des cheveux noirs coupés court et un visage aux traits vifs et décidés. C’était précisément l’homme dont tout le monde parlait, son illustre adversaire : Roberto Vinkel.

—Mademoiselle Monica Norton.

À l’énoncé de son nom, les épaules de Monica tressaillirent et elle alla machinalement se réfugier derrière Elliot et Benjamin. D’une nature excessivement timide, elle éprouvait une peur panique face aux hommes de grande stature, comme Roberto. Son oncle, qui l’avait autrefois maltraitée, possédait une carrure imposante, et ce spectre la hantait encore. D’ailleurs, même la forme humanoïde de Nero, un homme plutôt grand, lui donnait du fil à retendre. Tandis que Monica commençait à paniquer, Roberto se mit au garde-à-vous et prit la parole.

—J’ai été très impressionné par la partie qu’on vient de jouer.

—M-merci…

—Par conséquent…

Roberto écarquilla brusquement les yeux et fixa Monica, qui tremblait de tous ses membres.

—Je souhaite que nous faisions des fiançailles à travers les échecs !

Sa voix, qui semblait jaillir du plus profond de ses entrailles, résonna dans toute la salle. Cyril recracha sa boisson en s’étouffant, tandis que Neil s’écriait :

—Des fiançailles ?! , s’attirant de la part de Bridget un regard aussi glacial que s’il venait d’inventer le sommet de la bêtise mondaine.

Felix gardait son sourire coutumier, même si une sourde inquiétude le taraudait au sujet de Monica et de ses compagnons. Quant à Elliott, posté juste à côté d’elle, il en avait perdu la voix, les yeux ronds et la bouche bée. Monica, à l’instar de la quasi-totalité de l’assistance, était totalement sidérée. Au cœur de cette atmosphère électrique, Benjamin fut le premier à rompre le silence.

—Comme c’est déplorable !

Benjamin secoua sa chevelure de lin et leva les yeux au plafond.

—L’amour est censé être une affaire bien plus passionnée et émouvante ! Il n’y a aucune beauté là-dedans ! Cette proposition n’a rien de musicalement beau ! Ce n’est même pas digne d’un mauvais morceau de musique !

Benjamin exprima son désespoir de tout son être et se mit à disserter sur sa propre vision de ce que devait être l’amour. La situation s’apprêtait à déraper lorsque Elliott, en sa qualité de chef d’équipe, prit les choses en main pour jouer les médiateurs.

—Oh, et puis zut… La musique et tout le reste, passons. Mais au fond, c’était quoi, cette déclaration ? Je veux bien avaler la pilule s’il s’agissait de fiançailles ordinaires, mais des fiançailles basées sur les échecs, c’est bien la première fois que j’en vois de ma vie !

—Veuillez m’excuser, je me suis mal exprimé ! Laissez-moi préciser le fond de ma pensée, et j’espère que Mademoiselle Norton voudra bien y réfléchir sérieusement !

Roberto reprit la parole en se tenant bien droit, avec un sérieux frisant le ridicule.

—J’ai été foudroyé par le talent de Mademoiselle Norton aux échecs. C’est la première fois de ma vie qu’une personne de mon âge réussit à me surpasser. Si c’était possible, j’adorerais continuer à jouer avec elle… mais nous venons d’établissements différents et nos chemins ne se croisent pas. Cependant ! Si nous étions fiancés, cela nous donnerait une excuse légitime pour nous voir tous les week-ends et durant les grandes vacances ! Nous pourrions ainsi faire des parties d’échecs sans limite ! C’est pourquoi je vous demande de bien vouloir accepter de devenir ma fiancée, Mademoiselle Norton !

De fait, la formule « des fiançailles basées sur les échecs » correspondait exactement à le penser, et son explication s’avérait d’une honnêteté confondante.

—Waouh… Il est d’un égoïsme tellement pur que c’en est presque rafraîchissant.

—Ça n’a vraiment rien de musical… ce n’est même pas beau.

Même si Elliott et Benjamin affichaient des mines fermées, Roberto continua de parler sans s’en soucier le moins du monde.

—Je suis le cinquième fils d’un baron du royaume de Randall. Bon, je n’hériterai sans doute pas du titre, mais j’ai la ferme intention de rejoindre un jour les Chevaliers de Randall. Et comme les meilleurs joueurs d’échecs peuvent prétendre au commandement de l’ordre, mon avenir est plutôt assuré, j’en suis fier ! De plus, notre famille baronniale est totalement exempte de dettes ! Mes deux parents sont des gens intègres ! Je m’entends à merveille avec mes frères ! J’ai également trois chiens ! Bref, je vous en prie, n’hésitez pas à envisager une alliance avec notre famille, vous n’avez aucun souci à vous faire !

La situation était allée beaucoup trop loin.

—Quoi qu’il en soit, je dois refuser..

Avant toute chose, « Monica Norton » n’était qu’une identité d’emprunt. Sa véritable nature était celle d’un des Sept Sages, infiltrée au sein de l’école en tant que garde du corps du second prince. Par conséquent, une telle union était tout bonnement impossible.

—Je… je suis désolée ! Je… Je ne peux pas… !

—Pourquoi ? Avez-vous déjà un fiancé ?

—J-je n’en ai pas, mais…

—Quelle réponse d’une bêtise et d’une honnêteté confondantes, pensa Elliot en posant sur Monica un regard stupéfait.

Mais Monica n’était pas assez habile pour improviser un mensonge crédible dans une telle situation. Tandis qu’elle commençait à se tortiller sur place, Roberto en remoua une couche pour la pousser dans ses retranchements.

—Si vous êtes inquiète à l’idée de vous marier dans un autre pays, soyez rassurée. Je ferai de mon mieux pour vous soutenir dans tous les aspects de votre vie : mode de vie, langue et cercles sociaux. Je veux que vous vous sentiez à l’aise dans votre propre vie et vous laisser vous concentrer sur les échecs.

—Non, je veux dire, je suis… je suis désoléééééééé !

Incapable de supporter cette pression une seconde de plus, Monica se glissa dans le dos d’Elliot et détala vers le couloir. Malgré sa course disgracieuse et pitoyable, c’était tout ce qu’elle pouvait faire pour fuir le plus vite possible.

—Mademoiselle Norton ! Je n’ai pas fini de parler… !

Au moment où Roberto s’apprêtait à emboîter le pas de Monica, une paire de mains se posa brusquement sur ses épaules : Felix tenait son épaule droite, et Cyril la gauche. Vues de loin, ces pressions avaient l’air de simples tapes amicales, mais un examen plus attentif révélait qu’elles étaient assez fortes pour creuser des plis profonds dans son tissu.

—Excusez-moi, c’est un membre de notre conseil des élèves. Pourquoi ne pas m’en parler d’abord ?

—Tu te comportes de manière inappropriée dans le cadre d’une réunion d’échange. En tant que membre du conseil étudiant, je ne peux pas laisser passer ça.

Felix souriait, mais son regard restait glacial. De son côté, Cyril affichait un visage fermé et indifférent, dégageant une aura de glace. Quant à Elliott, son visage se crispa à l’idée du chaos qui menaçait d’éclater.


Chapitre 12 – Mon ami

Après avoir fui le lieu du banquet, Monica s’arrêta essoufflée au bas de l’escalier qui reliait le deuxième étage au premier. Faute d’exercice, cette courte course l’avait complètement vidée de son souffle. Le dos collé contre le mur, elle s’efforça de calmer sa respiration saccadée.

—J’ai eu la peur de ma vie.

Inutile de préciser que c’était la première fois de son existence qu’on lui faisait une proposition de mariage. Roberto n’avait flashé ni sur son physique ni sur sa personnalité ; il était simplement tombé en arrêt devant ses compétences aux échecs, au point de lui demander sa main uniquement pour s’assurer des partenaires de jeu réguliers. N’importe qui d’autre aurait haussé les sourcils en qualifiant cela d’absurde. Pourtant, Monica trouvait la démarche logique, voire impressionnante. Quoi qu’on puisse raconter sur le grand amour ou le coup de foudre, ce concept restait totalement abstrait pour elle, qui n’avait jamais éprouvé de tels sentiments. Plutôt que d’entendre des mensonges sur son charme — elle qui avait un physique quelconque, un sens social limité et zéro répartie spirituelle —, il était infiniment plus simple d’accepter l’honnêteté brute d’un type qui ne réclamait ses fiançailles que pour une partie d’échecs. Cela ne changeait rien au fait qu’elle ne pouvait pas, en l’état, accepter une telle union.

—Ça va être compliqué…

Retourner sur place à cet instant précis relevait de la pire des idées.

—Et si je me cachais quelque part jusqu’au prochain match contre Minerva ?

Alors qu’elle ruminait cette pensée, un éclat scintillant attira soudain son regard.

 
— hein ?

Cinq flèches de feu flottaient en suspension juste devant Monica. À l’instant même où elle laissa échapper cette exclamation, les projectiles s’élancèrent en flèche directement sur elle. C’était une agression fulgurante qu’un être ordinaire n’aurait jamais pu esquiver. Mais Monica dressa instantanément une barrière magique sans la moindre incantation, stoppant net les flèches enflammées avant qu’elles ne puissent l’atteindre.

—Je le savais… c’est toi, cette Monica.

Une voix résonnant du haut des escaliers glaça le sang de Monica. Elle leva lentement les yeux pour apercevoir Bernie se tenant sur un palier. Son visage, plongé dans l’ombre à contre-jour de la grande fenêtre vitrée, laissait distinctement entrevoir un sourire cruel. Il descendit alors les marches d’un pas lent pour venir se planter juste devant Monica, qui restait pétrifiée, incapable de faire le moindre mouvement, avant de se mettre à ricaner d’elle.

—Pourquoi les Sept Sages se font-ils passer pour des élèves dans cette école ? La rumeur selon laquelle vous étiez terrée dans un chalet de montagne était-elle une invention totale ?

—Non… Je…

Monica fit de désespérés efforts pour parler. Mais les mots restèrent bloqués dans sa gorge, et sa vision se mit soudain à se troubler.

—Se pourrait-il que tu caches ta véritable identité pour recommencer ta vie scolaire à zéro ? Prétendre être un élève de l’académie Serendia, l’école la plus prestigieuse de ce royaume, quelle extravagance dans ton jeu. En plus de cela, tu as plusieurs garçons dans ta vie sentimentale… haha, tu as l’air d’avoir une vie bien remplie.

Monica resta abasourdie en entendant parler de sa prétendue vie sentimentale. Et soudain, sans même avoir à réfléchir… elle comprit à quel incident il faisait allusion.

—Il parle de Nero et de Lynn !!

Apparemment, Bernie avait pris très au sérieux l’histoire de son familier et la farce jouée par cet esprit. Mais elle ne pouvait pas pour autant lui révéler la vérité, la mission d’escorte du second prince étant strictement classée secret-défense. Tandis que Monica restait figée, perdue dans ses pensées, Bernie s’avança et effleura du doigt le ruban noué dans ses cheveux.

—Tu as beaucoup changé de look, n’est-ce pas ? Ça ne m’a jamais traversé l’esprit que ça pouvait être toi jusqu’à ce que j’entende ton nom… Tu sembles avoir beaucoup changé, même si tu es toujours incapable de parler aux gens correctement. Tu essaies de jouer les élégantes ?

—Je…

—C’est une bonne situation, non ? Un homme d’un pays voisin t’a même demandée en mariage.

—…

Plus les paroles de Bernie lacéraient le cœur de Monica, plus elle paraissait meurtrie, et plus le sourire de son interlocuteur s’élargissait.

—Oh, j’ai compris. Tu as prétendu être une élève sans défense pour te rapprocher du second prince, n’est-ce pas ? Ça te ressemble bien… faire la victime pour te faire bien voir de quelqu’un… et profiter de sa gentillesse, non ? Une vraie sangsue !

Monica resta pétrifiée face à la violence de ces insultes.

—C’est vraiment l’image qu’il a de moi ?

Si seulement ils avaient pu renouer comme autrefois… mais cet infime espoir venait d’être balayé d’un revers de main par Bernie. Monica Everett était détestée par lui. Elle était mise au ban. Elle était méprisée — telle était la dure réalité. Ses paupières commencèrent à lui brûler.

—Je ne peux pas pleurer ici.

Serrant les dents, Monica lutta pour ravaler ses sanglots. Mais le haut de son nez continuait de la piquer. La détresse était telle qu’elle aurait voulu s’effondrer à ses pieds et fondre en larmes.

—Une personne sournoise comme toi est vouée à être méprisée par tout le monde en un rien de temps !

—Je sais. Je sais bien que personne ne voudra jamais de moi.

Pourtant, dans sa prime jeunesse, Monica avait éprouvé un immense bonheur lorsque Bernie lui avait tendu la main. C’était la seule raison pour laquelle elle aspirait simplement à pouvoir être fière d’être son « amie »… rien de plus.

—J’ai sans doute été bien trop égoïste en voulant à tout prix que tu m’acceptes comme telle.

—Arrête-toi là !

La voix courageuse d’une jeune fille résonna dans le couloir. Quand Monica leva les yeux, elle aperçut Lana Colette qui fonçait vers elle, l’ourlet de sa jupe volant en tous sens. S’interposant aussitôt entre Monica et Bernie, elle dardera sur ce dernier un regard perçant et acéré.

—Je n’ai peut-être pas assisté à la conversation, mais que diable es-tu en train de faire ici ? Tu viens de Minerva, n’est-ce pas ?

—Oh, pardonne-moi. Es-tu élève dans cet établissement ?

—Je t’ai demandé à quel genre de scène on assiste là. Pourquoi tu ne réponds pas ? Ou c’est la coutume à Minerva de coincer une fille dans un couloir pour la faire pleurer ?

 
Tandis que Lana relevait son fin menton pour foudroyer Bernie du regard, ce dernier arbora un mince sourire avant de hausser les épaules.

—Je m’excuse de ne pas m’être présenté. Je m’appelle Bernie Jones et je suis un représentant de Minerva. Monica et moi sommes de vieilles connaissances. Nous discutions du bon vieux temps, et elle s’est simplement mise à pleurer par nostalgie.

Face à ce discours bien rodé, Lana décocha à Bernie un regard des plus suspicieux.

—Donc… tu es la personne… que Monica ne voulait surtout pas croiser.

Lana marmonna ces mots pour elle-même avant de reporter son attention sur Monica, qui luttait pour retenir ses larmes.

—Allons dans la salle de maquillage, je vais t’arranger ça.

—O-Oui…

Après avoir vu Monica hocher la tête, Lana gratifia Bernie d’un sourire aussi gracieux que glacial.

—Je m’excuse, Lord Jones. Je dois rafraîchir le maquillage de mon amie, alors si vous voulez bien nous excuser.

—Amie ?

À ces mots, les fins sourcils de Bernie se haussèrent et un sourire en coin étira ses lèvres.

—Je pense que tu devrais cesser de te lier d’amitié avec elle. Tu finiras forcément par le regretter. Après tout, elle fait la incompétente pour mieux profiter des autres.

En entendant ces mots, le corps de Monica tressaillit comme si elle venait de recevoir un coup de fouet.

—HAAAAH ! ?

Le sourire gracieux de Lana tressaillit, et une veine bleue battit furieusement sur son front.

—Monica n’est pas du genre à faire une chose pareille !

—Elle fait semblant d’être impuissante, feint de ne rien pouvoir faire, mais se moque des autres dans leur dos.

Lana foudroya Bernie d’un regard glacial.

—Tu ne connais vraiment pas grand-chose aux gens, n’est-ce pas ? Pourquoi tu ne t’achètes pas une nouvelle paire de lunettes au lieu de porter ces horreurs dénuées du moindre sens du style ?

Cette fois, le sourire de Bernie se crispa. Lana et lui affichaient tous deux leurs plus beaux sourires de façade, mais leurs yeux exprimaient tout le contraire, et leurs sourcils tressaillaient de concert. C’est finalement Bernie qui rompit le premier cette atmosphère électrique.

—Tu vas le regretter, j’en suis certain. Tu n’as pas vu la partie d’échecs tout à l’heure ? Elle est infiniment plus intelligente et douée que n’importe qui d’autre. Et pourtant, elle s’accroche à la gentillesse des autres, dissimulant sa véritable identité et affichant ce visage d’incompétente qui prétend ne rien pouvoir faire.

« Cacher sa véritable identité… » Ces mots firent passer un frisson à Monica, qui eut bien du mal à ravaler sa salive. C’était exactement cela. Monica avait dissimulé son véritable statut de l’un des Sept Sages. Elle avait menti à Lana. Se recroquevillant sur elle-même, Monica sentit soudain la main de Lana s’emparer de la sienne pour la serrer fort. Puis, prenant la défense de son amie, Lana reporta sur Bernie un regard dur et implacable.

—Hé, pourquoi ne pas être honnête avec moi ? … tu es jaloux de Monica, c’est ça ?

À la remarque de Lana, la silhouette de Bernie se figea un instant. Son sourire commença à s’effacer. Et sous ce masque tombé apparut la réalité de son expression : une colère et une haine viscérales.

—Je suis sûr que tu finiras par le comprendre un jour. La différence incommensurable qu’il y a entre toi et elle, que tu le veuilles ou non.

—Si mon amie était exceptionnelle, je le crierais sur tous les toits ! Je vanterais ses mérites à mon père, je lui dirais à quel point elle est géniale et combien je suis fière d’elle ! Et pourtant, comment peux-tu être aussi étroit d’esprit ?

—Ah, je suppose que les gens ordinaires, dépourvus de toute capacité académique, sont incapables de ressentir la frustration qui s’installe quand l’écart avec les génies devient trop grand !

Au moment même où Bernie achevait ses railleries à l’encontre de Lana, Monica ouvrit la bouche sans même réfléchir.

—Bernie !!

Surpris par le ton inhabituellement vigoureux de Monica, Lana et Bernie la fixèrent tous deux avec étonnement. Incapable de structurer sa pensée, Monica persista d’une voix pressante.

—Ne t’avise pas de dire quoi que ce soit de mal sur mon amie… ou je ne pourrai pas te le pardonner.

Bernie eut un rire moqueurs et déconcerté face aux paroles de Monica.

—Et quelle importance si tu ne me pardonnes pas ? Penses-tu vraiment que tes mots vont me blesser ?

Ses paroles étaient gorgées de venin, mais elles manquaient de la vigueur de tout à l’heure. Visiblement, il était interloqué par cette réaction, lui qui n’avait jamais vu Monica lever le ton ni lui répliquer. Après avoir pris une longue inspiration, Monica prononça enfin les mots qu’elle retenait au fond d’elle depuis si longtemps.

—Bernie, je sais que j’ai toujours compté sur toi, mais en agissant ainsi, je voulais aussi devenir une personne formidable sur laquelle tu pourrais compter…

Monica avait toujours eu tendance à demander de l’aide à Bernie. Au fond, elle espérait simplement devenir un jour le genre d’amie capable de plaisanter d’égal à égal avec lui.

—Je souhaitais juste que tu me reconnaisses comme ton amie… rien de plus. Et quand je faisais de bonnes actions ou que je travaillais dur, je n’espérais pas être reconnue par quelqu’un d’autre, mais par toi, Bernie…

Mais c’était un rêve impossible. Peut-être qu’espérer une telle chose était déjà une erreur dès le départ.

—Mais maintenant, je renonce à essayer de me faire reconnaître. Je ne te demanderai plus rien.

Monica ferma les yeux, cherchant à couper tout lien avec cette réalité. Quand elle les ouvrit à nouveau, l’image de celui qu’elle pensait être son meilleur ami avait disparu de ses prunelles. Alors qu’elle s’éloignait, Bernie esquissa un geste vers elle, comme pour la retenir, mais Lana intercepta et repoussa sa main avec une fermeté impitoyable.

—Un mec qui reste attaché après ça, c’est pathétique, tu sais ça ?

Lana lâcha ces mots avec un mépris souverain, tout en entrelaçant son bras à celui de Monica. Figé sur place, Bernie demeura silencieux, incapable de répondre. Après une brève distance parcourue côte à côte, une note de satisfaction s’échappa des lèvres de Lana sous la forme d’un grognement.

—Tu as rudement bien su dire ce que tu pensais, remarqua Lana avec un sourire et monica acquiesça d’un petit signe de tête, les joues rougies.

—Aujourd’hui, je me sens… un peu plus forte , elle baissa les yeux vers son uniforme et sourit, les coins de ses lèvres se relevant dans une expression radieuse.
— Grâce au corset, je sens mon dos plus droit, et grâce à mon maquillage, quand j’avais envie de pleurer, j’ai pu retenir mes larmes car je savais que si je pleurais, mon maquillage aurait coulé… tout ça grâce à toi, Lana !

—Je te promets de te rendre encore plus jolie que ça.

Tandis que Monica acquiesçait, le visage de Lana s’illumina d’un sourire joyeux, tandis qu’elle serrait un peu plus fort le bras de son amie.


À l’énoncé des mots de Monica, la certitude de Bernie Jones se fendilla de mille éclats. Il s’était persuadé, deux années auparavant, d’avoir trouvé l’apaisement en s’affranchissant de cette amitié. Mais à chaque fois qu’un éloge de la Sorcière Silencieuse des Sept Sages venait frapper ses oreilles, un écho persistant au fond de son esprit se reprenait à murmurer :

—C’est moi qui ai pris soin de cette fille… Et c’est moi aussi qui l’ai brisée et piétinée.

Le spectacle de cette prodige, membre émérite des Sept Sages, pleurant à chaudes larmes et le suppliant du regard, éveillait en lui une jouissance malsaine. Pourtant, Monica ne désirait plus rien de Bernie. Sa décision était prise, et elle lui avait tourné le dos sans un regard en arrière. La façon dont elle s’en allait prenait le contre-pied exact de ce qui s’était produit deux ans plus auparavant. Jadis, c’était Bernie qui l’avait abandonnée à son sort. Aujourd’hui, c’était lui qui se retrouvait relégué en arrière. Faux. Tout cela était faux, archi-faux. Monica se devaiit de garder les yeux fixés sur lui. Elle devait en permanence être consciente de sa présence et redouter sa puissance.

—Ce n’est pas acceptable.

Bernie marchait à grandes pas dans le couloir, à la recherche de Pittman, le professeur responsable de Minerva. Comme ce dernier avait coutume de dire : « Je n’ai pas l’habitude des endroits festifs », il n’avait pas assisté au banquet. C’est donc tout naturellement que Bernie l’avait retrouvé dans la salle d’attente, plongé dans sa lecture en solitaire, comme il l’avait prévu.

—Monsieur Pittman.

Détachant son regard des pages de son ouvrage, Pittman stoppa net et écarquilla les yeux face à Bernie, qui venait de faire irruption dans la pièce en trombe.

—Oh, que t’est-il arrivé ? Tu as un regard d’outre-tombe.

—S’il vous plaît, faites de moi le premier joueur pour le prochain match.

—Quoi ? Attends, tu ne peux pas changer ça à la dernière minute… Je vais me faire passer un savon si je fais ça !

—Cela devrait être possible avec les signatures du conseiller et du professeur de l’école d’accueil.

Sur ce, Bernie entraîna à sa suite un Pittman nerveux vers la salle du personnel. Selon toute logique, il aurait dû solliciter l’aval du professeur Boyd de l’académie Serendia. Cependant, cela supposait de s’exposer à nouveau au banquet et à ses étudiants de Minerva, et il lui manquait le temps nécessaire pour convaincre chacun d’eux. L’aval d’un quelconque professeur de l’académie Serendia ferait amplement l’affaire. En s’introduisant dans la salle du personnel, son regard accrocha la silhouette d’un doyen. Il reconnut immédiatement le professeur McGreggan, qui officiait autrefois comme instructeur de travaux pratiques à Minerva.

—Parfait, songea Bernie en esquissant un sourire retors, pleinement conscient de la très mauvaise vue du vieil homme.

—Professeur McGreggan, pourriez-vous signer ce document ?

—Hmm ? Qui est chuu ?

—Je suis un participant à un tournoi d’échecs. J’ai urgemment besoin de la signature d’un professeur concernant le lieu de l’événement.

Bernie servit un mensonge bien rôdé tout en tendant les documents au professeur McGreggan. Traîné jusque-là, Pittman lui demanda d’un ton perplexe :

—Tu le connais, ce vieux monsieur ? Mais Bernie l’ignora totalement.

—Une signature ? Bien sûr, bien sûr. C’est bon ? Ça ne sort pas de la boîte, n’est-ce pas ?

—Oui, c’est parfait. Très bien, laissez-moi soumettre ce document à M. Boyd pour vous, Professeur McGreggan.

—Ok, oh, dites bonjour à M. Boyd de ma part.

Une fois la précieuse signature de McGreggan en poche, un sourire étira les lèvres de Bernie. Assuré d’occuper le premier échiquier pour la prochaine manche, il tenait son face-à-face avec Monica.

—Jamais tu ne m’ignoras impunément.

Du temps jadis aux années à venir, Monica Everett était condamnée à trembler et à se ratatiner face à Bernie Jones, pour toujours et à jamais.


Chapitre 13 – Sans pitié…

Une fois que Lana eut terminé de la maquiller, Monica retourna assister au tournoi, mais fut accueillie par une scène pour le moins incongrue dans les gradins. Si tous les spectateurs prenaient place sur les chaises fournies par l’académie, un individu faisait exception en s’asseyant directement à même le sol. Il s’agissait de Roberto Vinkel, l’homme qui avait imprudemment demandé Monica en fiançailles en se basant sur une logique d’échecs, avant de se faire proprement éconduire. Un bout de papier collé sur son dos affichait ces mots : « Je réfléchis. » À sa gauche et à sa droite se tenaient Félix, arborant un large sourire, et Cyril, l’air renfrogné. Derrière eux, Redding, le conseiller du « Temple », surveillait Roberto d’un air sévère, les bras croisés. Alors que Monica observait cette atmosphère pesante et inaccessible, Roberto finit par la remarquer, se redressa d’un bond et haussa le ton.

—Mlle Monica, une fois ce tournoi terminé, j’aimerais continuer à discuter du sujet précédent…

Le professeur Redding asséna un coup de poing sur le crâne de Roberto pour punir son obstination, tandis que Félix et Cyril, postés de chaque côté, assenèrent une remarque glaciale au malheureux qui se massait la tête en grimaçant.

—Vinkel, je crois que je ne vous ai pas encore donné la permission de parler.

—Toute action qui perturbe les participants avant le match est strictement interdite.

Un froid glacial, presque effrayant, enveloppait le coin où s’était figé Roberto. Apercevant Monica perdue et nerveuse, Elliot et Benjamin l’invitèrent d’un geste à les retrouver. Ne se le tenant pas dire deux fois, elle détala pour les rejoindre au plus vite.

—Qu’est-il arrivé au siège là-bas…

—Fais comme si tu n’avais rien vu. Et ne me demande pas ce qui s’est passé pendant ton absence. Parce que je n’ai rien vu. Ok, je le répète. Je n’ai rien vu du tout.

—Je n’avais aucune idée que le président du conseil des élèves, célèbre pour son comportement doux, pouvait être aussi impitoyable… J’ai certainement entendu le Requiem de Georg Altmaier, « La colère de Dieu se déversera ici », joué dans mon esprit à ce moment-là !

Monica ignorait tout des détails, mais une chose était sûre : quelque chose de terrifiant venait de se produire. Jugeant qu’il valait mieux l’ignorer, elle acquiesça sagement aux conseils d’Eliottt.b Aucun des joueurs du camp de Minerva n’avait encore pointé le bout de son nez, et ni les compétiteurs ni leurs professeurs conseillers n’étaient en vue. Mais au moment même où les trois représentants de l’académie Serendia prirent place, le trio de Minerva fit son entrée in extremis. En tête de groupe marchait Bernie Jones. Monica s’attendait à ce qu’il occupe le siège de capitaine… pourtant, à sa grande surprise, il passa devant Eliottt et s’installa sur la chaise située juste en face d’elle. Un geste qui fit hausser un sourcil à Eliottt, lequel se tourna vers Bernie.

—Hé, tu n’es pas assis à la mauvaise place ? Tu es le capitaine, non ?

—On vient de soumettre un changement de rôle. Donc je suis presque sûr que c’est bien mon siège.

Bien qu’initialement promu capitaine, Bernie avait basculé au poste de premier joueur, considérant Monica comme une rivale d’un niveau suffisant. Un choix perçu par Eliottt comme une provocation caractérisée. Chassant de son visage son insouciance coutumière, Eliottt fixa Bernie d’un regard glacial.

—Je pense que ce n’était pas un geste très intelligent.

—Je sais que c’est irrespectueux. Cependant, il y a certaines circonstances que je ne peux tout simplement pas abandonner.

Outre Bernie, les deux autres membres de l’équipe de Minerva paraissaient eux aussi passablement désorientés. Ce changement de rôle de dernière minute relevait manifestement d’une initiative personnelle de Bernie. Monica, quant à elle, était surprise, mais nullement déstabilisée. Chose étrange, son esprit était d’un calme absolu. Ce Bernie qui s’était révélé si terrifiant par le passé ne l’effrayait plus le moins du monde. Détachant son regard d’Eliottt, Bernie se tourna vers Monica. Ses yeux semblaient lui dire :

« Regarde-moi, sois plus conscient de moi »

Toutefois, la fixation de Bernie rata sa cible et ne toucha plus l’âme de Monica. Dès l’instant où ses yeux se posèrent sur l’échiquier, le jeu devint son unique horizon. Bernie n’y avait plus sa place, chassé de ses pensées.

—Ayons une bonne partie.

—Ayons une bonne partie.

Le premier mouvement fut l’œuvre de Bernie, auquel Monica répondit sans tarder par son propre coup. L’approche de Bernie sur l’échiquier se révélait farouchement agressive, portée par une obsession de la victoire l’amenant à multiplier les sacrifices de pièces. Hélas, ce barrage se heurta de plein fouet au mur dressé par Monica. Bien qu’investi du rôle de capitaine — ce qui supposait une puissance redoutable —, son jeu restait vulnérable, miné par cette disposition à tout sacrifier pour triompher. À quoi bon aligner sacrifices, manœuvres et stratégies ? Monica pulvérisa les offensives de Bernie l’une après l’autre, avec une exactitude froide. Une cruauté rappelant celle avec laquelle elle avait jadis abattu une wyverne d’une balle entre les deux yeux. Assistant à la scène depuis les tribunes, Claudia suivit les soubresauts de l’affrontement et laissa échapper une exclamation :

—Elle est vraiment impitoyable…

Bien peu d’individus avaient le don de faire dire à Claudia, connue pour la sécheresse de ses propos, qu’une personne était impitoyable. S’enquérant de la situation, Glenn, peu familier des échecs, tourna son regard vers Neil en fixant l’échiquier géant.

—Euh, Monica sera-t-elle capable de gagner ?

—Ce n’est pas qu’elle ne pourra pas…

Neil secoua la tête, le visage grave.

—Elle a déjà gagné.

—Hein ?

Les yeux exorbités, Glenn poussa une exclamation incrédule. Une telle stupéfaction se concevait aisément, le match ayant débuté depuis une vingtaine de minutes seulement.

—Si Monica a déjà gagné, pourquoi le match continue-t-il ?

—À ce stade, la victoire de Mlle Norton est presque certaine. Cependant, son adversaire n’est pas prêt à admettre sa défaite et continue à se battre… Il veut à tout prix que le match finisse dans une impasse. Comme il perdrait toute sa fierté s’il perdait en vingt minutes après avoir fait tout son possible pour s’abaisser à être le premier joueur du capitaine, il fait de son mieux pour gagner du temps…

—Pauvre de lui…

Glenn jeta un regard compatissant à Bernie. À ses côtés, Lana, qui était restée silencieuse jusqu’alors, croisa les bras et poussa un reniflement hautain.

—Ouai, Monica est différente aujourd’hui.

—Alors comment se fait-il que ce soit toi qui sois si excitée à ce sujet ?

—Bien sûr que je serai excitée puisque c’est mon amie qui a gagné le match. Si c’était moi, je serais heureuse et fière si quelqu’un me complimentait sur quelque chose que j’aime.

Tandis que Lana redressait son menton fin avec assurance, Monica abattait ses cartes en prononçant sans un bruit l’arrêt de mort de la partie : échec et mat.


—Échec et mat.

Ainsi parla Monica. Au même instant, Bernie se mit à trembler de tout son corps en se passant nerveusement la main dans les cheveux. Monica fixait le plateau d’un air absent. Elle ne voyait plus que les pièces noires et blanches, ignorant totalement Bernie. Elle avait toujours été ainsi. Toujours absorbée par sa passion, sans jamais lui prêter la moindre attention. Au fond, il s’en était rendu compte. Monica était un véritable génie, tandis qu’il n’était qu’un type ordinaire, tout au plus un peu plus doué que la moyenne. Il savait pertinemment qu’il se heurtait là à un mur infranchissable qu’il ne parviendrait jamais à surmonter.

—Merde…

Quand Bernie se redressa dans un fracas de chaise et s’enfuit hors de la pièce, Monica ne fit pas un geste pour l’appeler ou le suivre. Jusqu’à la toute dernière fraction de seconde où il disparut hors de la salle, ses yeux restèrent rivés sur les pièces de l’échiquier. Telle était la réalité.

—Merde, merde, merde !

De retour dans la salle d’attente, Bernie frappa violemment le mur du poing. Il savait pertinemment que son comportement manquait cruellement d’intelligence. Malgré cela, il ne pouvait s’empêcher de chercher un coupable à blâmer.

—Humm, Jones…

Frappant discrètement à la porte, Pittman s’approcha de Bernie. Apparemment, il l’avait suivi sans bruit depuis la salle de spectacle.

—Écoute, je sais que c’est frustrant de perdre, mais tu ne peux pas continuer à rester ici, tu sais. Je veux dire, tu dois saluer les autres participants à la fin du match.

—Je suis désolé. Je reviendrai dans un petit moment.

—D’accord… Mais ne rentre pas trop tard, ou ce professeur à l’air effrayant te regardera fixement…

Il faisait probablement allusion à Boyd, le professeur d’échecs de l’académie Serendia, qui arborait un visage terrifiant. Il avait effectivement l’impression que ce regard de mercenaire, empreint d’une cruauté féroce, le pousserait à supplier pour sa vie s’il venait à se poser sur lui.

—Attendez.

Bernie fut soudain saisi d’un étrange malaise. Non, à vrai dire, ce sentiment lui était déjà familier, ce n’était pas la première fois qu’il l’éprouvait. S’il ne l’avait pas remarqué plus tôt, c’est tout simplement parce qu’il était trop absorbé par le stress de son match, mais cela s’était déjà produit lorsqu’il se trouvait dans la salle du personnel. Une fois sa colère envers Monica retombée, il reporta son attention sur Pittman.

—Professeur Pittman, puis-je vous demander de me réapprendre les échecs quand nous retournerons à Minerva ?

—Bien sûr, si tu es d’accord.

À ces mots, Bernie fut convaincu.

—Qui êtes-vous ?

À cette question, Pittman écarquilla les yeux d’incrédulité.

—Hein ? Qu’est-ce que tu veux dire par « qui » ? Je suis Eugène Pittman. Le professeur de Minerva.

—Le professeur Pittman que je connais est un conseiller du club d’échecs qui est terrible aux échecs. Il a toujours dit lui-même qu’il n’y avait rien qu’il puisse nous apprendre, tant il est nul.

—Eh bien, il y a des moments où j’aimerais montrer mes compétences devant mes élèves, vous voyez.

—Alors pouvez-vous me dire quelles matières vous enseignez ? Quelle est votre spécialité en magie ?

Pittman se tut alors que les questions fondaient sur lui en une volée serrée. En y réfléchissant bien, c’était pour le moins étrange. Ancien élève de Minerva, Pittman ne pouvait tout simplement pas ignorer McGreggan, qui dispensait des cours de magie pratique à Minerva depuis des années lorsque, tous deux, ils avaient franchi le seuil de la salle du personnel. Et pourtant, à ce moment-là, il avait déclaré ceci ; « Connaissez-vous ce vieil homme ? » Il en allait de même pour le professeur Boyd. Il était pour le moins bizarre que Pittman, qui avait pris part au tournoi d’échecs en tant que conseiller, ait pu oublier son nom.

—Je vais vous le redemander, qui êtes-vous ?

Lorsque Bernie posa cette question d’un ton inquisiteur, le sourire incertain de Pittman s’effaça pour laisser place à un rictus aux lèvres incurvées en arc de cercle.


Chapitre 14 – Le mensonge de Bernie

Eugène Pittman était un enseignant de magie à Minerva, officiant également comme conseiller du club d’échecs. Doté d’un naturel doux, il se montrait parfois un peu indécis ; le parfait gentleman un brin velléitaire. Mais ce Pittman-là — ou plutôt l’imposteur qui se faisait passer pour lui — affichait un large sourire, la bouche recourbée en croissant de lune.

—On dirait que les élèves de Minerva sont très intelligents, hein ?

Sa voix différait totalement de celle de Pittman. Trop grave pour une femme et trop aiguë pour un homme, elle se révéla presque douce et sirupeuse, semblable à du miel brûlé mijotant dans un pot. L’individu qui s’était approprié l’apparence de Pittman arbora un sourire en croissant de lune avant de lever une main pour entonner une incantation à la hâte.

—C’est un sorcier !

En matière de duel magique, Bernie, capable d’utiliser des incantations abrégées, disposait d’un avantage écrasant. Mais au moment même où il entamait son incantation raccourcie, le faux Pittman l’imita en psalmodiant à son tour tout en se jetant sur lui. Sa main, agile comme si elle maniait un fouet, vint s’abattre sur le ventre de Bernie.

—Gh

Le faux Pittman pointa ensuite l’index vers Bernie, qui grimaça en se tenant le ventre.

—Sois lié, chaîne de la foudre.

Après avoir prononcé le dernier mot de son incantation, un éclair jaillit du bout des doigts du faux Pittman. La décharge vint envelopper tout le corps de Bernie telle une chaîne, lui infligeant une douleur fulgurante de la tête aux pieds.

—…

Incapable de supporter cette atroce douleur, Bernie se tordit sur le sol en grimaçant. Le faux Pittman porta une main à sa bouche et gloussa.

—Oh là, un assassin n’utilise pas forcément la magie comme seule arme, tu sais ? La magie est certes utile, mais pas très efficace.

Assassin. Un simple mot qui permit à Bernie de percer à jour les intentions de cet homme. Sans doute s’était-il substitué au professeur de Minerva pour s’introduire au sein de l’académie Serendia avec une mission en tête ; éliminer une personnalité de premier plan.

—Son objectif est d’assassiner le deuxième prince, Felix Ark Ridill.

L’assassinat du second prince risquait de bouleverser définitivement l’équilibre politique du royaume, un désastre qu’il fallait à tout prix éviter. Et, plus personnellement, sa fierté d’élève ne pouvait tolérer qu’un tel charlatan continue de lui marcher sur les pieds. Bernie ravala sa voix et tenta d’amorcer un sortilège en version courte. Mais le faux Pittman devina aussitôt son intention et lui écrasa le pied sur le crâne. Plaqué au sol, le visage écrasé dans la poussière, ses lunettes volèrent en éclats, rendant toute incantation impossible. Le nez en sang et la bouche endolorie, il sentit le flot vermeil s’échapper de ses blessures.

—Ne trouves-tu pas que la magie est contraignante ? Elle a beau être puissante une fois activée, l’obligation de réciter une incantation à chaque fois la rend bien inférieure à une bonne vieille correction physique. J’aime assez les armes à feu, mais ça fait beaucoup trop de bruit, ce n’est franchement pas l’idéal pour assassiner quelqu’un.

Tout en faisant tournoyer le bout de ses doigts, le faux Pittman marmonna quelques mots d’incantation. C’était un sortilège lié à l’eau.

—La mort par noyade, c’est atroce, tu sais ? Le cadavre finit tout détrempé… exactement comme ce visage que je me suis emprunté.

À ces mots, Bernie devina l’horrible vérité et pâlit instantanément. Le véritable Eugène Pittman avait été noyé dans cette même sphère aqueuse, prisonnier sans espoir de s’enfuir.

—Impossible de lancer un sort ou de parler sous l’eau… y a-t-il plus belle façon d’achever un sorcier ? Allez, va mourir dans ta cage aquatique, impuissant et réduit à te débattre.

Au moment où le faux Pittman s’apprêtait à abattre son doigt, la porte de la salle d’attente s’ouvrit brusquement. Une petite silhouette apparut dans l’embrasure : c’était Monica, l’air terrifié.

—Bernie !?

À la vue de Bernie étendu à terre et couvert de contusions, Monica poussa un cri. Le faux Pittman émit un claquement de langue agacé et dévia l’index qu’il pointait sur Bernie en direction de Monica. Incapable d’esquiver une telle attaque, la pauvre jeune fille se retrouva aussitôt piégée et prisonnière de la sphère d’eau.

—Ce serait fort ennuyeux si tu te mettais à crier. Malheureusement pour toi, tu vas rendre l’âme ici même, petite fille.

Enfermée dans la sphère d’eau, Monica se débattait désespérément, recrachant des bulles d’air. Cette geôle aquatique disposait d’une puissante barrière interne qui facilitait l’entrée, mais rendait toute sortie presque impossible. Une fois prisonnier, s’en extraire relevait du miracle. Quel que soit le talent d’un mage, l’incapacité de prononcer la moindre formule le réduisait à attendre la mort passivement. Du moins, si l’on s’en tenait aux sorciers ordinaires qui avaient besoin de chanter. Soudain, un bruit de verre brisé retentit. Pris de court, le faux Pittman se retourna et écarquilla les yeux : la barrière de la sphère qui emprisonnait Monica venait de se fissurer, et l’eau commençait à s’en échapper de toutes parts.

—Comment as-tu… !?

À peine le cri du faux Pittman eut-il retenti que la barrière vola complètement en éclats, faisant retomber Monica sur le sol dans une gerbe d’eau éclaboussant de partout. Après une violente quinte de toux, elle prononça un sortilège sans un mot. Elle matérialisa une masse de vent invisible qu’elle projeta d’un revers de main, écrasant sans ménagement le corps de l’imposteur contre le sol.

—Guha… quoi… comment… c’est qui…

Plaqué contre le sol dans cette fâcheuse posture, le faux Pittman balaya les environs du regard, les yeux injectés de sang.

—Je vois…

En observant la réaction du faux Pittman, Bernie comprit. Ce dernier n’avait même pas effleuré l’idée que Monica était la source de cette magie du vent. Après tout, selon le sens commun le plus ancré, il était strictement impossible d’utiliser la sorcellerie sans prononcer d’incantation. Qui aurait pu imaginer qu’une fillette d’apparence si inoffensive puisse être l’unique magicienne au monde capable de s’affranchir de cette règle absolue ?

Écartant d’emblée l’hypothèse que Monica venait d’accomplir un sortilège muet, le faux Pittman ne pouvait plus que redouter l’intervention d’autres mages tapis dans l’ombre. Monica releva légèrement la tête en direction de l’imposteur. D’un simple geste, elle déclencha sa sortilège suivant : une décharge électrique de base. Bien que sa puissance fût modérée, elle s’avérait amplement suffisante pour foudroyer quelqu’un d’inconscience. Le corps du faux Pittman fut traversé par de violentes convulsions avant de s’immobiliser, les yeux révulsés. Poussant un soupir de soulagement, Monica se redressa lentement et se tourna vers Bernie.

—… Hum, ça va ?

—Ce n’est rien de grave.


En vérité, la douleur était si vive qu’elle lui arrachait presque des larmes, mais Bernie les ravala et essuya d’un revers de main le sang qui maculait son nez. Tout en procédant ainsi, il ramassa ses lunettes échouées à terre. Les verres étaient craquelés, certes, mais c’était toujours mieux que rien. Une fois posées sur son nez, il distingua le regard inquiet de Monica qui l’observait. Il n’aurait jamais imaginé qu’un jour, c’est elle qui lui porterait secours.

Alors qu’il ravalait sa fierté froissée, un léger bruit résonna à la fenêtre. Un petit oiseau jaune était posé sur le rebord. Lorsque Monica l’ouvrit, l’animal s’éleva dans la pièce et, l’instant d’après, se métamorphosa en silhouette humaine. Cette allure ne lui était pas inconnue : c’était un séduisant jeune homme aux cheveux dorés, vêtu d’une tenue de soirée flamboyante et totalement déplacée en ces lieux. De toute évidence, il ne s’agissait pas d’un être humain, mais d’un esprit supérieur.

—Vous vous êtes brillamment occupée de l’assassin, Mlle Sorcière silencieuse.

—Lynn, cet homme peut être une diversion, alors gardez l’œil ouvert pour des conversations suspectes ailleurs. De plus, je veux que vous disiez à Nero de faire attention à toute réaction magique dans les environs pendant un moment.

—Oui, madame.

En écoutant cet échange entre l’esprit et Monica, Bernie finit par comprendre les véritables raisons de la présence de la jeune fille dans cette académie. Étant donné sa timidité maladive, il était impensable qu’elle se soit inscrite d’elle-même à l’académie Serendia. Elle accomplissait très certainement une mission d’escorte confidentielle pour protéger le second prince. C’était l’unique explication logique à sa venue. Sous sa nouvelle forme de séduisant jeune homme blond, l’esprit sortit une corde de nulle part et ligota solidement le faux Pittman. Tandis qu’elle observait la scène, Monica jeta un rapide coup d’œil à Bernie et prit la parole.

—Bernie…

—Qu’est-ce qu’il y a ?

En entendant la réponse directe de Bernie, Monica esquissa un sourire légèrement mélancolique.

—Je crois bien que ma fausse vie scolaire s’arrête ici.

Cette tentative d’assassinat allait inévitablement être considérée comme un incident d’une extrême gravité. Des membres de l’institut Minerva ayant déjà péri, il était impossible de passer l’affaire sous silence ou de la dissimuler. Puisque Monica venait de capturer le coupable, sa véritable identité serait inévitablement révélée au grand jour. Par conséquent, il lui serait impossible de poursuivre sa scolarité à l’académie Serendia. Alors qu’elle mesurait toute la portée de la situation, des bruits de pas résonnèrent au loin. Quelqu’un venait sans doute aux nouvelles pour enquêter sur le tapage. Les entendant approcher, Bernie prit rapidement la parole.

—Transforme cet esprit en oiseau ! Dépêche-toi !

—Euh, attends…

Bien que perplexe face à cette consigne, l’esprit reprit promptement sa forme aviaire. Bernie s’empressa de cacher l’oiseau. Presque au même instant, deux personnes firent irruption dans la salle d’attente. Il s’agissait de Cyril Ashley et de Neil Clay Maywood, tous deux membres du conseil étudiant de l’Académie Serendia.

—Mais qu’est-ce qui se passe ici !?

—Tout va bien, Mlle Norton ? Tu es entièrement trempée !

La pièce offrait un spectacle chaotique ; le faux Pittman étalé au sol, les yeux révulsés ; Bernie le visage en sang ; et Monica trempée de la tête aux pieds… En un mot, une situation on ne peut plus anormale. Cyril retira aussitôt son manteau pour en couvrir Monica avant de se tourner vers Bernie pour exiger des explications.

—Capitaine Bernie Jones, de Minerva. Expliquez-moi l’origine de ces blessures.

Cyril posa un regard soupçonneux sur Bernie. Vu les circonstances, le suspecter d’avoir agressé Pittman et Monica ne manquait pas de logique. Pourtant, Bernie rétorqua avec un grand calme.

—J’avais soupçonné qu’Eugène Pittman avait été remplacé par un assassin. Lorsque j’ai découvert sa véritable identité, il a tenté de m’attaquer, mais j’ai pu retourner la situation contre lui. Mlle Monica Norton était une victime qui se trouvait dans la salle d’attente à ce moment-là…

Cyril et Neil écarquillèrent les yeux d’incrédulité face aux révélations de Bernie. Ce dernier baissa les yeux vers le faux Pittman tout en rajustant ses lunettes de travers.

—Cet imposteur ne se déguise peut-être pas, mais il utilise des sorts quelconques pour modifier directement son apparence. Il a également laissé entendre qu’il avait assassiné le vrai Eugène Pittman. Nous devons contacter Minerva au plus vite.

Puisque le Royaume de Ridill interdisait formellement l’utilisation de sorts permettant de modifier directement l’enveloppe corporelle, les endroits capables de fournir une telle technique à cet assassin se comptaient sur les doigts d’une main. Le premier qui lui vint à l’esprit fut sans appel :

L’Empire d’Orient, le seul pays à avoir levé l’interdiction d’employer des sorts médicaux appliqués directement au corps. Maintenant que l’Empire se trouvait mêlé à l’affaire, celle-ci prenait les proportions d’un incident diplomatique majeur. Devinant sans doute la gravité de la situation, Cyril donna des instructions à Neil le visage fermé.

—Je vais garder la scène sous contrôle et demander à Bernie Jones de me renseigner pour plus de détails. Directeur des affaires générales Maywood, veuillez faire un rapport sur cet incident à son Altesse.

—Oui, monsieur.

—Emmenez aussi le trésorier Norton à l’infirmerie. Je suis sûr que certains de ses amis étaient parmi les spectateurs. Amenez-les avec elle.

Neil acquiesça promptement avant de s’enquérir auprès de Monica :

—Peux-tu te lever ?

Monica a jeté un coup d’œil à Bernie, toujours recouvert du manteau de Cyril.

—Bernie… Hum… Euh…

Ses yeux semblaient lui demander pourquoi il gardait le silence sur le fait qu’elle venait de terrasser un assassin, et qu’elle était, en réalité, la Sorcière silencieuse. Bernie afficha son habituel sourire intrépide et marmonna quelques mots tout en rajustant d’un geste du bout des doigts ses lunettes de travers.

—Tu ferais mieux d’être reconnaissant envers moi pour le reste de ta vie.

Cyril et Neil échangèrent des regards perplexes, incapables de saisir le sens caché de ces paroles. Pour toute réponse, Monica s’inclina profondément devant Bernie avant de quitter la salle d’attente, escortée par Neil.


Chapitre 15 – Pendant ce temps dans un autre endroit, Cyril Ashley éternue

Le match d’échecs opposant l’Académie Serendia à Minerva s’était soldé par une victoire de Monica pour la première manche et un succès de Minerva lors de la seconde. À égalité d’une victoire partout, tout allait se jouer lors de l’ultime affrontement entre les deux capitaines pour départager les écoles. Bien que la partie finale touchât à sa fin, l’esprit de Lana était tout entier absorbé par le sort de Monica, bien loin de l’échiquier. Peu après la défaite de Bernie Jones et sa fuite précipitée hors de l’arène, Monica avait à son tour déserté les lieux. Vraisemblablement pour se lancer à sa poursuite. Lana redoutait que Bernie ne s’en prenne à elle et ne lui assène une fois de plus des paroles blessantes.

Certes, le fait que Cyril et Neil se soient rendus dans la salle d’attente pour s’assurer qu’elle ne manquait de rien apaisait en partie ses craintes, mais un vague pressentiment persistait au fond d’elle. Quelques instants plus tard, Neil fit son retour d’un pas hâtif. Au lieu de regagner sa place, il s’empressa d’aller trouver Felix pour l’informer de quelque chose.

—Il n’est pas avec le vice-président Ashley ?

L’absence de Cyril et l’expression sombre de Neil achevèrent de plonger Lana dans l’angoisse. C’est à cet instant que s’acheva l’ultime affrontement des capitaines, remporté par Elliot Howard. Avec deux victoires contre une, l’équipe de l’Académie Serendia s’adjugeait la victoire finale. Une brève pause allait suivre, avant de laisser place aux rencontres opposant le Temple à Minerva, mais…

Felix se leva et prit la parole d’une voix forte :

—Je suis terriblement désolé de vous interrompre alors que le match vient de s’achever. Mesdames et messieurs, j’ai une importante annonce à vous faire.

Son sourire coutumier, d’ordinaire si doux et bienveillant, avait totalement disparu de son visage.

—Je viens de recevoir un rapport selon lequel un intrus s’est infiltré dans cette école.

Lana fut prise de court par cette annonce inattendue, un choc partagé par l’ensemble des spectateurs présents dans la salle, rapidement gagnés par un sentiment d’anxiété. Comme pour apaiser cette tension grandissante, Felix adoucit légèrement le ton de sa voix.

—Soyez rassurés. Nous avons déjà arrêté l’intrus et les gardes se tiennent prêts à intervenir à l’extérieur de la salle. Cependant, par mesure de sécurité, j’ai ordonné aux gardes de faire un tour de l’école, donc j’espère que tout le monde pourra rester ici pendant un moment.

Lorsque Félix eut achevé son allocution, un brouhaha général s’éleva dans toute l’assemblée. Pourtant, aucune panique ne se fit ressentir, rassurée qu’elle était par la présence des gardes postés à l’extérieur.

—Attendez une minute… Qu’en est-il de Monica ? Elle n’est pas dans la salle en ce moment !

Alors que Lana s’apprêtait à prendre la parole, une silhouette s’approcha discrètement de leurs rangées de sièges. Ce fut Neil.

—Puis-je avoir un moment ? Il fit signe à Lana, Claudia et Glenn, puis chuchota ; On m’a dit que Mlle Norton était sur les lieux lorsque l’intrus a été maîtrisé.

—Qu… !?

Neil couvrit promptement la bouche de Glenn au moment même où celui-ci s’apprêtait à s’écrier. À force d’habitude, Neil semblait de plus en plus expert dans cet exercice ; Chuut… fit-il pour le rappeler à l’ordre avant de reprendre à voix basse.

—Heureusement, Mlle Norton n’a pas été blessée, mais j’imagine qu’elle est en état de choc, alors… pouvez-vous rester à ses côtés ?

—Où est Monica en ce moment ?

Lana posa la question en un souffle, et Neil lui répondit sur le même ton pour ne pas éveiller l’attention des alentours.

—Elle est à l’infirmerie.

À la demande de Neil, Lana, Claudia et Glenn se faufilèrent hors de la salle et se dirigèrent vers l’infirmerie, sous l’escorte des gardes.

—Monica, tu es là ?

Après avoir frappé à la porte de l’infirmerie, elle jeta un œil à l’intérieur. Au lieu de l’infirmière de l’école, elle découvrit Monica assise sur une chaise en sous-vêtements, ne portant absolument rien d’autre qu’un manteau d’homme. Lana asséna rapidement un coup de coude à Glenn pour le faire sortir, puis referma la porte d’un coup sec, laissant Claudia et elle-même seules à l’intérieur. On pouvait entendre la voix de Glenn geindre « C’est méchant ! » depuis le couloir, mais c’était le cadet de leurs soucis pour l’instant.

Monica ne semblait pas le moins du monde troublée d’avoir été aperçue en sous-vêtements par Glenn ; elle s’était contentée de lever les yeux vers Lana en lâchant un simple « Ah, Lana », toujours assise de la façon la plus nonchalante qui soit.

Lana s’avança à grandes enjambées vers elle et l’interrogea d’une voix tremblante :

—Monica, à qui est ce manteau ?

—Oh, ça ? Seigneur Cyril me l’a prêté…

Lana grimaça en portant ses deux mains à son visage, puis leva les yeux au ciel, dépitée.

—Vice-président Ashley ! Je vous ai totalement mal jugée !

—Hein ? L-Lana… ?

—Et en plus, comment a-t-il pu laisser une fille habillée de la sorte et s’en aller je ne sais où ? Il est tout bonnement horrible !

Voyant Lana se mettre dans un tel état, Monica commença à s’agiter à son tour. Pendant ce temps, la calme Claudia observait l’uniforme trempé suspendu dans un coin de la pièce, semblant avoir deviné ce qui venait de se produire.

—… Je ne pense pas que cet imbécile ait le cran de laisser une fille seule dans cet état.

—Je veux dire ! C’est bien la seule chose qui me vient à l’esprit quand on voit à quoi il ressemble !

Alors que Lana hurlait, les yeux injectés de sang, Claudia désigna d’un geste l’uniforme suspendu dans un coin de la pièce. En le découvrant, elle fut prise de court au moment où Monica prit la parole d’une voix murmurée :

—Eh bien, hum… J’ai eu mon uniforme trempé et il faisait froid, alors je l’ai enlevé pour le faire sécher. Mais je ne savais pas comment enlever le corset toute seule… alors j’étais contente quand je vous ai vu arriver ici…

—…

Lana garda le silence un instant, puis tourna la tête pour fixer Monica d’un regard grave.

—… Tu n’es pas blessée, n’est-ce pas ?

—Non.

—Est-ce que quelque chose te fait mal ?

—N-Non.

Après que Monica eut hoché la tête à plusieurs reprises, Lana s’accroupit et laissa échapper un long soupir de soulagement.


Après que Lana l’eût aidée à défaire son corset, Monica retira ses sous-vêtements mouillés et enfila une simple tenue de nuit trouvée à l’infirmerie. Prise de frissons par le froid, elle s’empressa de s’enrouler dans l’une des fines couvertures du lit. Au même moment, Claudia lui tendit silencieusement une tasse en fer blanc qu’elle venait de préparer pour l’aider à se réchauffer. Monica l’accepta avec gratitude et en siota le contenu, avant de se figer soudainement et de tirer la langue.

—C-C’est tellement épicé…

—J’ai mélangé du gingembre, du piment et des zestes d’agrumes dedans. Ça va te réchauffer.

C’était typiquement le genre de mixture conçue uniquement pour son efficacité thermique, au mépris total du moindre goût, mais à mesure qu’elle avalait les gorgées, une chaleur bienfaisante se propagea au plus profond de son être.

Monica poussa un long soupir, tandis que Glenn, enfin autorisé à pénétrer dans la pièce, prit la parole :

—Alors, que s’est-il passé exactement ? Le président du conseil des élèves m’a dit qu’il y avait un intrus.

Monica réfléchit à la manière dont elle allait tourner ses explications. Apparemment, la nouvelle de l’intrusion s’était déjà ébruitée parmi les personnes présentes dans la salle. Quoi qu’il en soit, les informations qu’elle détenait finiraient par se savoir tôt ou tard.

—Je pense que je devrais garder pour moi le fait que l’assassin était déguisé en professeur de Minerva.

Grâce à la vivacité d’esprit de Bernie, le rôle de Monica dans toute cette affaire était officiellement celui d’une simple « victime collatérale ». L’assassin ignorait probablement qu’il avait été touché par le sortilège de silencieux de Monica ; par conséquent, si Bernie parvenait à faire passer le mot, Monica pourrait continuer sa scolarité dans cette école en toute tranquillité. Cependant, il restait une chose que Monica ne parvenait pas à s’expliquer.

—Pourquoi Bernie m’a-t-il couverte ?

Elle repensa à quel point il l’avait détestée. À la manière dont il l’avait ridiculisée pour avoir joué les fausses étudiantes, affirmant que cela lui allait comme un gant. Et pourtant, au final, il avait inventé un mensonge de toutes pièces pour préserver la véritable identité de Monica.

« Tu ferais mieux d’être reconnaissante envers moi pour le reste de ta vie. »

—Depuis que je t’ai rencontré, j’ai toujours été reconnaissante envers toi, Bernie. Je suppose que je ne pourrai jamais vraiment le comprendre…, pensa Monica en poussant un soupir avant de se mettre à expliquer la situation.

—Eh bien, après avoir poursuivi Bernie… Je veux dire, le capitaine de Minerva, jusqu’à la salle d’attente, je l’ai trouvé en train de se battre contre l’assassin…

—Je vois. Tu t’es donc retrouvée prise au milieu de l’affrontement, hein ? Tes vêtements ont été trempés à cause d’un sort d’eau ou quelque chose du genre ?

—Oui, c’était une sorte de sortilège pour enfermer l’ennemi à l’intérieur d’une sphère d’eau…

Alors que Monica expliquait de quelle manière son uniforme avait été trempé, Claudia la dévisageait avec une expression indéchiffrable.

—Te retrouver impliquée dans une tentative d’empoisonnement lors d’un thé, prise dans l’effondrement d’un morceau de bois, et maintenant te retrouver face à un assassin… Quelle vie scolaire épanouie tu as là. Je pense que tu devrais aller à l’église pour vérifier si tu n’es pas maudite.

—Eh bien…

À l’exception de la tentative d’empoisonnement lors du thé, ces deux récents incidents étaient directement liés à la tentative d’assassinat de Félix. En tant que garde du corps de ce dernier, il était logique qu’elle se trouve sur les lieux du crime, mais vue de l’extérieur, elle semblait dotée d’une malchance hors du commun.

Au fond, elle se sentait un peu… non, beaucoup… ou peut-être même extrêmement poissarde. Tandis que Monica ruminait une fois de plus sur sa malchance légendaire, Glenn marmonnait dans sa barbe en balançant ses jambes de manière disgracieuse sur sa chaise.

—Maintenants que Monica vient de gagner ses matchs, le tournoi d’échecs va être suspendu ?

Lana acquiesça d’un signe de tête à la remarque de Glenn.

—C’est certain, oui. Aujourd’hui est un jour férié, donc la situation n’a pas été aussi chaotique qu’elle aurait pu l’être puisque peu d’élèves se trouvent à l’école, mais demain, ça sera une toute autre histoire, j’en ai bien peur.

—Le festival de l’école va donc être annulé, après tout ?

Le visage de Lana s’assombrit à l’audition des grommellements de Glenn.

—Le festival de l’école n’est que dans quatre jours. Si ce genre d’incident se produisait à seulement quatre jours de l’événement, l’annulation pure et simple serait inévitable…

Lana, qui supervisait les costumes pour la pièce de théâtre du festival, affichait une mine profondément abattue. Rien d’étonnant à cela, puisque tout le monde attendait cet événement avec grande impatience. Glenn, lui aussi visiblement déçu, haussa les épaules en lâchant : « J’imagine que c’est inévitable… » Cependant, Claudia balaya net leurs inquiétudes d’un revers de main.

—Le festival de l’école aura lieu comme prévu.

Elle n’avait pas prononcé ces mots pour réconforter Lana et Glenn. Elle leur avait simplement asséné cette certitude avec son expression lugubre habituelle, sur le ton d’un constat désolant. Pourtant, Glenn et Lana affichèrent des mines dubitatives et tâtèrent le terrain.

—Même après qu’une tentative d’assassinat sur la personne du second prince vient tout juste de se produire ?

—Je pense qu’ils maintiendront le festival pour la sécurité du prince.

Leurs objections étaient frappées du bon sens. Pourtant, Claudia leur expliqua la situation à contrecœur, comme si cet effort lui arrachait la bouche.

—Le duc Crockford va très certainement forcer l’école à maintenir le festival.

Le duc Crockford. Un grand noble qui se trouvait également être le grand-père maternel de Félix. C’était l’homme qui tirait les ficelles de l’académie Serendia dans l’ombre, et tout le monde savait que l’établissement était sous sa coupe. Mais le duc allait-il vraiment ordonner le maintien du festival, au mépris de la sécurité du second prince qu’il venait pourtant de protéger ? Prise d’une sourde inquiétude, Monica interrogea Claudia d’une voix hésitante.

—Euh, eh bien… Le duc Crockford est le protecteur du second prince, n’est-ce pas ? La sécurité de Son Altesse ne devrait donc pas être la priorité absolue…

—Le duc Crockford n’est pas du genre à s’embarrasser de ce genre de considération.

Monica n’avait jamais rencontré le duc Crockford en personne ; tout ce qu’elle connaissait de lui se résumait à des rumeurs. D’après Louis Miller, c’était « un homme impitoyablement ambitieux qui ne reculait devant absolument rien pour atteindre ses objectifs ».

—Je parie qu’ils vont renforcer la sécurité. Et puisque le festival de l’école marquera la première apparition publique du second prince, l’événement se déroulera exactement comme prévu. En fait, le duc Crockford fera toujours passer les débuts officiels du prince avant sa propre sécurité… Tant que le second prince restera sa marionnette, il n’aura de toute façon pas le choix de refuser…

Le second prince était la marionnette du duc Crockford — c’est du moins ce qu’avait affirmé Casey. Mais pour une raison obscure, Monica ne pouvait s’empêcher de penser que ce terme de « marionnette » ne collait pas vraiment à Félix. Une sourde inquiétude serrant sa poitrine, Monica but une gorgée du contenu de sa tasse, espérant secrètement que la cause de ses frissons dans le dos n’était due qu’au froid ambiant.

Extra – Histoire d’un certain homme et de son serviteur

Un jeune garçon, propriétaire de cette élégante pièce, marmonnait des paroles incompréhensibles tout en fixant le collier posé sur la table. De temps à autre, il alternait un regard inquiet entre le vieux grimoire et le bijou qu’il tenait entre ses mains, avant de poser sa petite paume sur ce dernier pour psalmodier l’incantation retranscrite dans l’ouvrage.

—Que faites-vous, Seigneur ****** ?

Le jeune domestique, qui observait son maître en silence, posa la question d’une voix neutre pour dissimuler son désarroi. Le garçon qui fixait le collier tourna alors la tête pour lui faire face.

—Le professeur de magie de base m’a dit aujourd’hui qu’un esprit résidait dans le collier que m’a offert ma mère.

—Oui, j’ai entendu dire que Dame Irène possède de grandes affinités avec la magie et qu’elle a conclu un pacte avec un esprit de haut rang.

—Dans ce cas, mon grand-père ne serait-il pas ravi si j’arrivais à faire la même chose qu’elle ?

Les yeux bleu ciel du jeune garçon brillaient d’excitation, laissant son serviteur complètement désemparé.

Oh, mais qu’est-ce qu’il peut être naïf… Dissimulant ses véritables pensées, le domestique lui asséna calmement une cruelle réalité.

—Je doute fort que votre grand-père en soit ravi.

—Hein ?

—Pour lier un pacte avec un esprit de haut rang, il faut posséder les prédispositions magiques qui correspondent à sa nature. Or, Seigneur ****** , vous n’avez pas du tout les mêmes affinités que l’esprit lié à Dame Irène, ce qui rend la chose impossible.

De surcroît, nouer un contrat avec une entité d’une telle envergure exigeait une réserve de mana colossale ainsi qu’une profonde maîtrise des formules magiques. Intérieurement, le domestique bouillonnait d’exaspération, se demandant bien pourquoi son maître en arrivait là alors que ce chapitre venait tout juste d’être abordé en cours. Le garçon baissa la tête d’un air abattu, les yeux rivés sur le bijou. Ce spectacle arracha un soupir résigné au serviteur ; au fond, il n’avait aucune envie de chagriner son jeune maître.

—Seigneur ****** , m’accorderiez-vous un instant ?

—… ?

Le serviteur écarta les pans de sa veste et en retira un ouvrage qu’il dissimulait le long de son dos. Un adulte aurait pu facilement glisser un livre sous ses vêtements, mais le domestique n’était qu’un garçon à peine plus âgé que son maître. Dès lors, la seule astuce pour transporter un tel objet à l’insu des adultes consistait à l’attacher fermement contre son corps, sous sa veste.

—Tenez, prenez ceci.

Les yeux du jeune garçon s’illuminèrent dès qu’il eut déchiffré le titre de l’ouvrage que lui tendait son serviteur.

—C’est un livre d’astronomie de Mary Harvey, la Sorcière Oracle des étoiles !

—Je vous avais entendu dire que vous mouriez d’envie de le lire.

—Waouh ! Merci ! Ça fait des années que je le cherche !

Le garçon serra le livre contre sa poitrine et se mit à sautiller sur place, exprimant sa joie de tout son être. En temps normal, le serviteur l’aurait réprimandé pour ce manque de maintien, mais, pour une fois, il feignit de ne rien voir.

Ce jeune maître se passionnait pour les astres du ciel nocturne. Pourtant, les adultes s’obstinaient à lui interdire de pareilles lectures, prétextant que l’astronomie ne lui serait d’aucune utilité pour son avenir. C’est précisément pour cela que le domestique s’était risqué à se procurer cet ouvrage en cachette : uniquement pour faire plaisir à son maître, et rien de plus.

—Tu sais, la Sorcière Oracle des Étoiles fait partie des Sept Sages ! C’est une prophétesse extraordinaire capable de prédire l’avenir du royaume rien qu’en observant la course des astres. On dit qu’il y a énormément de devins dans notre pays, mais que la seule personne à avoir officiellement reçu le titre de « prophétesse » est justement la Sorcière Oracle des Étoiles. Apparemment, la couleur des étoiles et leur fréquence de scintillement ont une importance capitale, sachant que la teinte d’un astre renseigne directement sur sa durée de vie…

—Je regrette de devoir vous interrompre, mais nous ferions mieux de reporter cette conversation à plus tard. Je pense que la fille du marquis Shellbury est sur le point d’arriver, il est donc grand temps de nous préparer.

À ces mots, son jeune maître afficha une moue boudeuse.

—En y repensant, j’avais promis à Bridget de l’accompagner à son entraînement de danse aujourd’hui… Mais je n’ai vraiment pas envie d’y aller… Tu sais à quel point je suis nul en danse… Bridget se fâche à chaque fois que je lui marche sur les pieds… En plus, je ne suis pas très doué pour parler aux filles. Ça me rend tellement nerveux que j’en perds mes mots.

—Je ne crois pas qu’il soit très convenable de tenir de tels propos au sujet de votre future fiancée.

—Bien sûr que non, je n’oserais jamais dire des choses pareilles en public. Je ne me le permets qu’avec toi.

Le garçon prit une profonde inspiration pleine d’entrain, serrant contre son cœur, tel un précieux trésor, le livre que venait de lui offrir son serviteur.

Cette nuit-là, le garçon fut convoqué dans les appartements de son grand-père, mais la scène qui s’offrit à lui le laissa pétrifié d’horreur.

Agenouillé aux pieds du vieil homme se trouvait le serviteur, celui que le garçon considérait comme un frère. Il avait le buste nu, et son dos immaculé était zébré d’affreuses estafilades et de violentes marques de fouet, stigmates d’un impitoyable châtiment.

—G-Grand-père… P-Pourquoi est-ce qu’il… ?

—On m’a rapporté que ce vaurien t’avait apporté des lectures frivoles.

Le grand-père posa alors les yeux sur le livre posé sur la table. C’était l’ouvrage que le serviteur lui avait procuré en cachette.

Comment est-ce possible ? Pourtant, je l’avais bien caché dans ma chambre ! pensa le garçon, complètement sous le choc.

—Je… Je suis désolé, c’est de ma faute ! C’est moi qui l’ai forcé à m’apporter ce livre…

—Autrement dit, il obéit à tes ordres plutôt qu’aux miens… ? Comment un simple serviteur ose-t-il se tromper de maître à ce point !

Sur ces mots, le grand-père abattit de nouveau son fouet sur le dos du serviteur. À peine plus âgé qu’un simple enfant, ce dernier serra les dents pour endurer la souffrance en silence, sans laisser échapper le moindre gémissement.

—Arrête, je t’en supplie, grand-père, arrête ! Je ne demanderai plus jamais de livres d’astronomie. Alors, s’il te plaît…

—Jette ce livre dans la cheminée.

Sur l’ordre de son grand-père, le garçon ramassa l’ouvrage sur le bureau et s’avança vers la cheminée. Puis, de ses mains tremblantes, il jeta au feu ce livre si précieux — celui que son fidèle serviteur s’était procuré en secret, uniquement pour le rendre heureux.

S’efforçant de retenir ses larmes alors qu’il regardait les pages et les lettres se consumer dans les flammes, il écouta son grand-père lui faire la leçon d’une voix basse, lui reprochant sa mauvaise conduite.

—J’ai entendu dire que ta leçon de danse d’aujourd’hui avait été un désastre.

—J-Je suis désolé…

Un nouveau claquement sec résonna tandis que le fouet fendait l’air à nouveau. L’coup ne s’abattit pas sur le garçon, mais bien sur le dos du serviteur agenouillé. Le grand-père le savait pertinemment ; blesser l’ami que son petit-fils chérissait comme un frère était une méthode bien plus efficace pour le punir que de s’en prendre directement à lui.

—Tu m’as fait honte aux yeux du marquis Shellbury.

—Je… Je suis désolé, je suis désolé… Je le ferai correctement la prochaine fois… Je promets que je ne t’embarrasserai plus. Alors, s’il te plaît…

Après avoir supplié, les larmes aux yeux, qu’on épargne son serviteur, le grand-père asséna un ultime coup de fouet d’un geste sec. Malgré la douleur, le serviteur ne poussa pas le moindre cri et tint bon jusqu’au bout.

—Il n’y aura pas de prochaine fois.

—Oui…

Après que le garçon eut hoché la tête en tremblant, son grand-père posa sur lui un regard glacial, plus froid qu’un lac en hiver, avant de cracher :

—Penser qu’un tel raté est le fils d’Irène, c’est déplorable.

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