Les groupes de Minerva et de Temple venus visiter l’académie Serendia se composaient chacun de trois étudiants et d’un professeur, soit quatre personnes au total. Les élèves de Temple portaient les cheveux courts, renvoyant l’image d’étudiants sérieux qui incarnaient parfaitement la culture stricte de leur établissement. Le professeur qui les accompagnait était un quadragénaire aux cheveux noirs et courts, doté d’un regard vif. De leur côté, les élèves de Minerva, y compris leur capitaine Bernie Jones, affichaient tous un air érudit. Ils étaient encadrés par un jeune professeur à l’allure peu rassurante.
À l’exception de Bernie, Monica ne connaissait ni les autres élèves, ni l’enseignant qui les dirigeait. Ce dernier avait sans doute été affecté à l’école après la remise de diplôme de Monica. Il n’y avait donc ici qu’une seule personne qui connaissait Monica Everett en tant que Sorcière du Silence. Et c’était…
—Bonjour, je suis Bernie Jones. Ravi de te rencontrer.
—… Je suis Monica Norton.
Les représentants de chaque école échangèrent leurs salutations. Monica avait scruté les moindres faits et gestes de Bernie, mais son attitude n’avait pas changé outre mesure. Il n’avait probablement pas remarqué la présence de Monica, et ce, grâce au maquillage de Lana.
Et je dois aussi faire attention à ma posture et à mes expressions faciales. Ma posture et mes expressions faciales.
Il lui était difficile de sourire aussi naturellement que les autres, mais elle gardait les lèvres pincées et se tenait bien droite pour ne pas paraître nerveuse. Grâce au corset, elle se sentait beaucoup plus grande qu’à l’ordinaire, la colonne vertébrale parfaitement redressée. Prétendre qu’elle était devenue une tout autre personne serait exagéré, mais le maquillage appliqué par Lana contribuait à donner à Monica un peu plus de courage.
C’est bon, ça va aller. Il ne m’a pas remarquée.
Tandis que Monica tentait désespérément de s’en persuader, Dan Redding, le professeur de Temple, observa les membres de l’académie Serendia avant de prendre la parole.
—Je suppose que les représentants de cette année sont différents de ceux de l’année dernière.
Malgré son visage sévère, son ton demeurait poli, et Boyd, le professeur de l’académie Serendia à l’allure de mercenaire, hocha lourdement la tête.
—Nous changeons de représentants chaque année.
—J’avais hâte de me mesurer aux élèves de l’académie Serendia de l’année dernière, car ils étaient très forts. Ne le pensez-vous pas aussi, Sir Pittman ?
Un professeur de Minerva nommé Pittman semblait un peu étourdi. Après avoir été interpellé à plusieurs reprises par Redding, il eut soudain un sourire et répondit.
—Ah, oui, c’est vrai. Oui.
À première vue, Redding de Temple semblait être quelqu’un de rigide, tandis que Pittman de Minerva paraissait plutôt tête en l’air. Alors que les deux professeurs complimentaient les élèves de l’académie Serendia de l’année précédente, Boyd, le représentant de Serendia, fit une courte déclaration d’une voix basse qui semblait résonner depuis les profondeurs de la terre.
—Nos étudiants de cette année sont forts.
Boyd n’était peut-être pas un professeur très bavard, mais ses brèves paroles avaient toujours du poids. Le visage de Redding se crispa légèrement. Pittman, cependant, restait toujours aussi tête en l’air.
—… Oui, je suis impatient de participer au tournoi de cette année. Oh, s’il te plaît, sois gentil avec moi.
—Oh, s’il te plaît, sois gentil avec moi.
Le match n’avait pas encore commencé, mais les professeurs faisaient déjà des étincelles bien avant les élèves. Si le tournoi d’échecs pouvait être qualifié d’événement d’échange entre les établissements, c’était aussi l’occasion pour les trois écoles les plus prestigieuses de s’affronter pour la première place. Par le passé, le camp de Temple avait établi un record de victoires consécutives, mais après la victoire écrasante de l’académie Serendia l’année dernière, ses représentants semblaient particulièrement à cran. Redding jeta un coup d’œil à Monica et plissa légèrement les yeux.
—L’académie Serendia a donc choisi une étudiante comme représentante cette année encore ? Eh bien, Mlle Ashley était une joueuse très forte l’année dernière. Et vous, Mlle Norton, n’est-ce pas ? J’espère que vos compétences seront à la hauteur de nos attentes.
De loin, les joueuses d’échecs étaient moins nombreuses que les hommes. C’était encore plus vrai lorsqu’il s’agissait de représenter une école. Le simple fait que Monica soit une fille suffisait à attirer les regards de son entourage. Monica se raidit et serra les mains devant elle au moment où Boyd lui tapota l’épaule de sa grande main.
—C’est une nouvelle venue prometteuse.
—Je suis impatiente de la voir à l’œuvre.
Elle crut voir des étincelles jaillir entre Boyd et Redding. Conservant sa posture et son expression, Monica se mit à calculer Pi dans sa tête.
—Vous attirez beaucoup d’attention, Mlle Norton.
Elliot fit une remarque légère à Monica, essayant peut-être de détendre l’atmosphère. Mais Monica était bien loin de prêter attention aux commentaires sarcastiques d’Elliot.
—Hé, Mlle Norton ? Hé !
Elliot agita la main devant Monica en la faisant voleter, mais bien évidemment, elle ne l’entendit pas.
— 2847564823378678316527120190914564856692…
—… Oh, merde. C’est exactement comme avec la comptabilité.
Tandis qu’Elliot tremblait en posant une main sur son front, Monica continuait de réciter Pi, le dos droit et raide. Alors que les gens autour d’elle commençaient à la regarder d’un air étrange, Benjamin Moulding, le joueur intermédiaire de l’académie Serendia, éleva la voix.
—Ne vous inquiétez pas ! Le trio grazioso interprété par notre académie Serendia va certainement conquérir tous vos cœurs ! Si le superbe piano est Mlle Norton, et le violon léger est Elliot, alors je suis un violoncelliste qui a la capacité de changer et d’ébranler le cœur de ceux qui écoutent ! Oh, je peux l’entendre, je peux l’entendre… la clameur émotionnelle du public dont les âmes ont été secouées par nos échecs musicaux !
Avec Monica piégée dans le monde des chiffres et Benjamin dans le monde de la musique, Elliot se retrouvait pris en sandwich entre les deux. Arborant un visage plein de fatigue avant même que le match ne commence, il leva ensuite les yeux vers Boyd.
—Maintenant, je comprends enfin pourquoi vous m’avez choisi comme capitaine, professeur Boyd.
En d’autres termes, c’était à lui que revenait la tâche ingrate de s’occuper d’eux.
Pendant que Monica continuait à réciter Pi, les capitaines de chaque école tirèrent au sort pour déterminer les rencontres. Le premier match aurait lieu le matin et opposerait l’académie Serendia à Temple. Le deuxième match se tiendrait après le déjeuner : Minerva contre l’académie Serendia. Le troisième match se déroulerait après une courte pause : Temple contre Minerva.
La rencontre contre Minerva, l’école de Bernie, aurait donc lieu après le repas de midi. Maintenant que Bernie était le capitaine de Minerva, il ne pourrait pas affronter Monica, qui jouait en première position. À la suite du discours d’ouverture, le premier match commencerait après une courte pause. Avant le début de la rencontre, Monica quitta la salle d’attente pour se rendre dans une salle d’eau dotée d’un grand miroir.
Elle s’inquiétait un peu de savoir si la coiffure que Lana lui avait faite tenait toujours en place. L’académie Serendia comptant un grand nombre de jeunes filles issues de la noblesse, l’établissement disposait de plusieurs salles de préparation de ce type. Monica courut jusqu’à la plus proche. Après s’être assurée que ses cheveux et son maquillage étaient intacts, elle fixa son reflet dans le miroir. Elle y vit une jeune fille de dix-sept ans respirant la santé.
Elle avait bien un miroir dans la cabane où elle vivait. Il lui avait été apporté par Louis Miller, qui ne supportait plus l’allure de Monica et lui répétait : « Tu devrais faire un peu plus attention à ton apparence. » Cependant, elle l’utilisait rarement. Elle ne portait aucun intérêt à sa façon de s’habiller et estimait qu’il lui suffisait de mettre une capuche lorsqu’elle devait s’afficher en public.
—Mais maintenant, je pense que je comprends pourquoi Louis m’a dit de faire attention à mon apparence.
Dans le monde de la haute société, l’apparence est une arme. Les cas de Felix et de Bridget l’avaient d’ailleurs bien prouvé. Être bien habillée revenait ainsi à être bien armée. Dans cette optique, le corset qu’elle portait commençait à s’apparenter à une armure. Si au début elle le détestait parce qu’il la serrait trop, il finissait à présent par la rassurer. Face au miroir, Monica se murmura à elle-même :
—… T-tu peux le faire !
Bien qu’elle se fût sentie un peu gênée d’énoncer sa résolution à voix haute, cela lui donna néanmoins du courage. Ainsi rassérénée, elle quitta la salle de préparation. Il restait encore quelques minutes avant le début du premier match, mais il valait mieux y retourner en avance. Alors qu’elle marchait à la hâte dans le couloir, elle aperçut une silhouette tourner à l’angle, droit devant elle. Dès qu’elle vit cette silhouette, les jambes de Monica flanchèrent.
—Pardonnez-moi, Mlle Monica Norton.
Quel genre de réponse serait la plus appropriée ici ? Si elle parlait sans réfléchir, elle avait l’impression que tous ses secrets seraient dévoilés. La meilleure chose à faire serait de dire : « Je suis pressée », et de passer son chemin. Et pourtant, lorsque Bernie s’adressa à elle pour la première fois depuis si longtemps, la nostalgie et la tristesse s’emparèrent de son cœur, la clouant sur place. Même après avoir été repoussée si durement, Monica était toujours heureuse que Bernie lui adresse la parole.
—Je peux avoir un moment ?
Monica garda le silence et fit un petit signe de tête.
—Tout ira bien, je suis sûre qu’il ne l’a pas encore découvert… essaya-t-elle de se convaincre.
—J’ai été surpris quand je vous ai vue. Vous ressemblez à une vieille connaissance. Par coïncidence, vous avez même le même nom.
—Une vieille connaissance… Je savais que tu ne m’appellerais plus ton amie, pensa Monica, secrètement déçue et surprise par l’ampleur de son propre découragement. Elle réalisait à quel point elle désirait toujours être amie avec Bernie. Même s’il la détestait à ce point.
—Au fait, Mlle Norton. Avez-vous été à l’académie Serendia l’année dernière ?
—…
Si elle acquiesçait maintenant, tôt ou tard, son mensonge serait découvert. Mais si elle secouait la tête, elle risquait juste de conforter les soupçons de Bernie. Qu’elle décide ou non de répondre, la situation fit hésiter Monica. Et cette hésitation provoqua une erreur fatale.
—Y a-t-il des raisons particulières pour lesquelles vous ne pouvez pas me répondre ?
Sans même qu’elle s’en aperçoive, Bernie avait réduit l’espace entre eux. Lorsqu’il se rapprocha, elle réalisa à quel point il avait grandi. Auparavant, il lui suffisait de lever légèrement les yeux pour croiser son regard. Désormais, elle devait basculer la tête en arrière pour voir son visage. Le regard perçant derrière ses lunettes accula froidement Monica. Elle fit un pas en arrière, mais il réduisit aussitôt la distance pour ne pas la laisser s’échapper.
—Que dois-je faire, que dois-je faire, que dois-je faire… ?
Monica serra ses mains contre sa poitrine en tremblant. Son attitude craintive rendait le regard de Bernie de plus en plus froid.
—Il est en colère, c’est sûr. Je dois m’excuser, je dois lui demander de me pardonner…
Alors que Monica s’apprêtait à formuler ses excuses en balbutiant, quelqu’un la tira soudainement contre lui.
—Hé, ne t’avise pas de toucher ma fille.
Un jeune homme aux cheveux bruns, vêtu d’une magnifique tenue de soirée, venait de serrer la taille de Monica.
—N-Neroooooooooo !?
Pourquoi portait-il une tenue de soirée, et pourquoi fallait-il qu’il rejoue la scène de ce matin à cet instant précis ? Alors que Monica était perdue dans ses pensées, un nouveau poids s’abattit sur son autre épaule. En glissant légèrement le regard, elle aperçut un bel homme aux cheveux blonds vêtu d’une tenue de soirée tout aussi glamour que celle de Nero. Il s’agissait de Lynn, qui lui tenait à présent l’épaule.
—Ne t’avise pas de toucher ma femme, garçon.
Sa réplique se chevauchait avec celle de Nero !!
Les yeux de Monica s’écarquillèrent au maximum tandis que sa bouche restait grande ouverte. Cependant, Bernie était probablement encore plus surpris qu’elle. Après tout, surgis de nulle part, deux hommes aux tenues flamboyantes venaient d’apparaître pour les interrompre.
—Q-Qui êtes-vous deux…
—Je me demande bien qui ils sont vraiment, pensa Monica. Bien sûr, elle n’eut pas le courage de le dire à voix haute.
Néanmoins, le fait que Nero et Lynn aient l’air de s’amuser avec un tel entrain était un véritable casse-tête. Nero, par exemple, avait une étincelle de malice dans l’œil. Il ne s’était pas précipité jusqu’ici par inquiétude pour Monica, mais bien pour profiter de la situation. Pour couronner le tout, Lynn déclara à Bernie avec un visage des plus sérieux :
—Je peux trouver une certaine beauté au triangle amoureux, mais le carré amoureux, c’est un peu trop pour moi personnellement… je crains donc de devoir vous demander de vous retirer.
Tu parles d’une sacrée dispute. Cependant, que ce soit sous la pression de cette étrange dynamique ou parce qu’il se sentait ridicule, Bernie recula furtivement et remonta ses lunettes de travers du bout des doigts.
—désolé de vous avoir dérangée avant le match.
Sur ce, Bernie tourna le dos à Monica et s’éloigna. Après s’être assurée qu’il n’était plus en vue, Monica s’affala sur place.
—Eh bien, as-tu vu ma grande performance ? Tu peux tomber amoureuse de moi, Monica.
—J’ai l’impression d’avoir accompli toute ma mission de la journée avec cette seule performance.
Levant les yeux vers Nero et Lynn, tous deux très satisfaits d’eux-mêmes, Monica demanda d’une voix impassible :
—… Hum, vous deux, qu’est-ce que vous portez… ?
Les vêtements que portaient Nero et Lynn étaient si somptueux qu’on aurait cru qu’ils se rendaient à un gala. On dépassait largement le stade du simple décalage vestimentaire. À la remarque de Monica, Lynn répondit avec le plus grand sérieux :
—Hier, tu as fait remarquer que l’uniforme jurait un peu avec notre physique, alors nous avons opté pour quelques améliorations.
—Améliorations…
Lorsque Monica murmura ces mots d’une voix blanche, Lynn hocha sèchement la tête.
—L’idée était de jouer au « duo de garçons surexcités qui portent déjà des tenues de soirée alors que le festival de l’école n’a même pas encore commencé ».
—C’est un déguisement absolument parfait, pas vrai ?!
Lynn et Nero agissaient comme si de rien n’était. Prise en sandwich entre ces deux beaux hommes étincelants, Monica ne put s’empêcher de se cacher le visage dans les mains.
—… Vous savez, tous les deux… Je vous suis très reconnaissante d’être venus m’aider… mais s’il vous plaît… par pitié, je vous en supplie, vraiment, vraiment, vraiment… restez sous vos formes de chat et d’oiseau…
Monica regrettait sa décision de ne pas les avoir pressés de questions ce matin, même si elle en mourait d’envie.
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