Suis-je en train de faire un cauchemar ? Les jours que nous avons passés sur ce champ de bataille paisible jusqu’hier n’étaient-ils qu’une erreur ? J’eus l’impression que la réalité de la guerre m’avait frappée de plein fouet.
Tout s’était terminé ce matin. Il faisait beau pour cette période de l’année, et nous étions sous un ciel bleu transparent, sans un seul nuage.
Cela commença par le grondement des tirs préparatoires qui résonnait jusqu’à l’hôpital de campagne.
—Quel est ce bruit ? demandai-je.
—Une attaque de la Force d’artillerie magique… Comme c’est rare, répondit Gale.
J’hésitai.
—Je m’excuse. Nous étions en plein milieu de notre conversation, mais…
—Bien sûr. Rends-toi au front, Tory. Ensuite, passe sous les ordres du commandant Gabak.
Ce jour-là, je travaillais à l’hôpital de campagne et suivais des exercices chirurgicaux sous la supervision de mes aînées. Après avoir entendu les tirs ennemis, je devais retourner au front sur les instructions de Gale.
C’était notre première bataille défensive depuis un moment, mais je restais calme car j’apprivoisais peu à peu le champ de bataille. Je pensais même tranquillement :
Wow, une attaque rare. Le commandant va me hurler dessus si je suis en retard, alors je devrais prendre de l’avance en courant.
En y repensant maintenant, il y avait beaucoup d’éléments étranges dans les attaques de ce matin. J’aurais dû m’en rendre compte plus tôt.
—Hein ? Ils ont déjà commencé à charger ?
Par exemple, l’ennemi chargeait bien trop tôt. Il n’avait effectué ses tirs préparatoires que pendant une dizaine de minutes, mais le combat avait déjà commencé.
Une balle perdue pourrait m’atteindre, alors je m’éloignai des tranchées pour éviter d’être touchée et pris la direction de notre base.
Je n’avais pas réalisé que je n’avais pas le luxe de traîner.
—Que fais-tu là, demi-portion ?! Dépêche-toi et viens ici. Tu vas te faire abattre !
—Hein ? Rodrey ?
La chose suivante qui me parut étrange fut l’étendue de l’attaque ennemie. Je courais depuis environ une heure vers la position d’attente de l’escouade Gabak, mais des combats faisaient déjà rage partout. L’ampleur de ces attaques était inimaginable.
—L’ennemi est déjà juste devant nous ! aboya-t-il. Saute dans les tranchées !
—O-Oui !
Bien sûr, les tranchées que protégeait l’escouade Gabak étaient déjà sous les coups de l’ennemi. Le commandant repoussait furieusement l’assaillant, mais leurs rangs semblaient infinis, comme des fourmis sortant d’une fourmilière.
Lorsque j’atteignis notre position d’attente, il semblait que certaines tranchées avaient déjà été envahies.
—C’est mal parti, commandant. La base adjacente est tombée !
—Je le vois bien.
—Commandant ! Les forces ennemies sont derrière nous…
—Je sais.
J’avais sauté dans les tranchées, totalement perdue, sans la moindre idée de ce qui se passait. Pourquoi l’ennemi nous avait-il attaqués si soudainement ? Pourquoi avaient-ils chargé aussi facilement dans les tranchées de nos alliés ? La seule chose que je comprenais vaguement était…
—Ça va mal s’ils menacent nos arrières.
C’était la réalité : ma patrie, l’Empire d’Austin, avait été complètement vaincue.
—Commandant ? Ne devriez-vous pas aller ailleurs pour fournir du soutien ?
—À ce rythme, on va se faire encercler et laisser derrière !
—Je sais ! répliqua Gabak.
En regardant le visage du commandant, je compris cette clairement réalité. Le visage de Gabak était déformé par la frustration, la colère et, pour la première fois, la résignation.
Pendant ma tranquille pause thé avec l’officière médicale Gale, le sort de la guerre avait été scellé.
—Je sais, mais je ne reçois aucun ordre, dit-il.
Abandonner les défenses du front et évacuer de sa propre initiative constituait une faute militaire grave. Cela était considéré comme une désertion sur le champ de bataille. Même le commandant Gabak n’était pas au-dessus de cette loi. Sans ordre, il ne pouvait pas évacuer.
—Ils reviennent encore !
—Interceptez l’ennemi ! Ne les laissez pas passer ! cria Gabak.
—Comme je l’ai dit, ils ont déjà traversé les autres bases !
—Alors faites aussi attention à nos arrières.
Le commandant contacta à plusieurs reprises l’État-Major général, mais ne reçut que le silence en réponse. Peu importait que Gabak fût un as ; il ne pouvait pas évacuer et avancer comme bon lui semblait.
Laisser pour compte sans aucun ordre d’évacuation, tout ce que nous pouvions faire était nous agripper aux parois des tranchées et continuer à repousser l’ennemi qui nous attaquait de tous côtés.
—Mais à ce rythme…
—Attendez ! hurla Gabak. Je suis sûr qu’on va recevoir un ordre.
—Mais il n’y en a pas ! s’écria Kelvin.
La panique commençait-elle à s’installer ?
—Je cours ! cria-t-il. Vous devriez tous vous dépêcher de courir aussi !!!
—Arrête !
D’un cri mi-fou, le jeune soldat Kelvin commença à ramper hors des tranchées, alors même que l’ennemi nous encerclait de tous côtés et sans la protection du commandant Gabak. Il était probablement trop submergé par la peur pour prendre des décisions rationnelles.
—Ah ?!
—Idiot !
Bien sûr, les soldats de l’Union Sabat qui nous entouraient surveillaient les tranchées où nous étions retranchés. Dès que Kelvin sortit la tête, le sang jaillit de ses tempes et il resta immobile.
—E-Eeeek !!!
—Tais-toi, Zoid ! C’est ce qui t’arrivera si tu me désobéis aussi.
À cet instant, j’étais également prête à mourir. Nous étions complètement encerclés par l’ennemi, et même notre dernier espoir, le commandant Gabak, était incapable de bouger sans ordre. Notre anéantissement n’était qu’une question de temps.
Plusieurs heures après le début des attaques ennemies, nous reçûmes enfin l’ordre que nous attendions.
—Oui. Compris, dit Gabak en raccrochant. C’est un ordre d’évacuation. Nous battons en retraite.
—Oui… oui !!!
—Je vais prendre la tête. Attendez exactement une seconde après mon départ, puis courez derrière moi.
Alors que le commandant d’escouade Gabak parlait ainsi, il s’enveloppa du sort Bouclier de la tête aux pieds.
—Allez !!! D’un cri de guerre, il sauta hors des tranchées et se lança à toute vitesse dans la plaine.
La magie et l’escrime du commandant d’escouade étaient vraiment spectaculaires. Tout en nous protégeant et repoussant les balles qui volaient dans notre direction, il traversa le champ de bataille à une vitesse terrifiante.
—Si vite… Ralentissez un peu… S’il vous plaît… haleta Zoid.
—Suive-moi comme si ta vie en dépendait, Zoid ! aboya Gabak.
Le commandant d’escouade Gabak ne se retourna jamais vers nous. Peu importait qu’il fût excellent en tant que soldat de l’infanterie d’assaut, il n’était pas question que gérer les balles soit une mince affaire. C’est probablement pourquoi il ne pouvait pas se permettre de regarder derrière lui.
Moi non plus. Je tenais à courir aussi vite que possible, et se retourner était tout simplement trop risqué. Si l’on m’abattait par derrière, je devais simplement l’accepter comme une malchance.
—Je… je ne peux pas ! Ne me laissez pas… derrière ! souffla Zoid.
Grâce à mon entraînement des six derniers mois, j’arrivais quelque peu à suivre le commandant d’escouade Gabak. J’étais au moins capable de tenir son allure maximale.
Lors de ma première bataille où Salsa et moi avions été envoyés, le dos du commandant d’escouade était si loin, mais le fait qu’il se tienne désormais devant moi était rassurant.
—Gah…
Et alors que je courais derrière le commandant d’escouade, j’entendis le bruit sourd de quelqu’un qui tombait à terre derrière moi. Je n’entendis plus jamais Zoid crier à l’aide. Il y avait six mois, j’aurais probablement partagé le même sort.
—Ah.
En poursuivant le commandant d’escouade Gabak, je m’aperçus que l’hôpital de campagne était en flammes. L’établissement, un lieu rempli de personnes bienveillantes, était assailli par des tirs et des explosions.
Vérifier l’état de l’hôpital de campagne était aussi quelque chose que je ne pouvais pas faire. Je ne pouvais pas me permettre de les sauver.
Tandis que je priais pour leur sécurité, nous fîmes route vers les bois. Nos propres chances de survie étaient minces.
—Commandant ! Il y a un ennemi… derrière nous !!!
Les charges de l’ennemi, animées d’une détermination intense, étaient terrifiantes. Comme pour évacuer la colère qu’ils avaient accumulée jusqu’alors, les assaillants hurlaient comme des bêtes affamées et cherchaient à nous abattre.
Tout comme les soldats sabatiens avaient tué Salsa et Gray, nous avions également tué leurs camarades. Cette haine les poussait probablement à nous poursuivre.
—Nous serons en sécurité une fois que nous aurons franchi la ligne d’invasion ennemie. Nous courons sans relâche. Celui qui ne pourra pas suivre sera laissé pour compte ! cria le commandant d’escouade, continuant de courir devant nous.
Des plaines de terre noire entouraient les tranchées. Il n’y avait nulle part où se mettre à l’abri dans notre environnement, seulement des entrepôts temporaires dressés çà et là.
—Continuez à courir jusqu’à ce que nous atteignions les bois ! Nous pourrons nous cacher là-bas !
Les plaines de l’arrière du Front de l’Ouest s’étendaient sur plus de dix kilomètres. Nous n’avions d’autre choix que de parcourir cette distance entière en plein air, sans couverture.
—Ne tentez pas de riposter. Si vous avez le temps de vous arrêter pour tirer, courez plutôt, ordonna Gabak.
—Compris.
—Si vous êtes touché, abandonnez. Nous vous laisserons et continuerons de courir.
Alors que le commandant d’escouade Gabak courait, il nous donnait des ordres brefs. J’avais l’impression que sa dernière remarque s’adressait à Rodrey et à moi. Nous avertissait-il parce que nous avions la fâcheuse habitude de tenter de sauver nos camarades ?
—Si nous ne ripostons pas, devrions-nous jeter nos balles et ce genre de choses ? demanda le caporal Veldy.
—Idiot. Ne jetez pas votre équipement, quoi qu’il arrive. Nous ne recevrons plus de ravitaillement, rétorqua sèchement le commandant d’escouade au caporal Veldy.
Il ne nous restait assez de munitions que pour un seul combat. Gabak voulait probablement éviter des combats inutiles qui gaspilleraient nos ressources.
—Comprenez que nos vies dépendent de ce que nous portons sur le dos, ajouta-t-il.
—Oui, commandant…
Les munitions étaient désormais précieuses. À partir de ce moment, si nous devions percer les lignes ennemies, nous n’aurions probablement aucune chance sans balles ou grenades à main. C’est pourquoi nous devions les économiser autant que possible.
—Nous visons un secteur où il y a peu d’ennemis. Allen, tu prends la tête.
—Oui, monsieur, commandant d’escouade.
Il était également possible que le commandant d’escouade ait estimé que vous auriez attiré l’attention en résistant, ce qui aurait fait de vous une cible plus facile. Il jugeait que la meilleure option consistait à filer et à courir sans se faire capturer.
Et ainsi commença le marathon infernal de l’escouade de Gabak. Tandis qu’une brise agréable et rafraîchissante soufflait sur les plaines, nous frémîmes devant les balles sifflant dans les airs et courûmes à travers ce tumulte infernal. Nous étions désespérément visibles en cet endroit, si bien que tout ce que nous pûmes faire fut de cracher un vomi mêlé de sang et de courir sans pause.
Heureusement, guidés par Allen, nous évitâmes toute agglomération et avançâmes sans rencontrer beaucoup d’ennemis. La plupart des soldats ennemis semblaient attaquer les bases militaires et la ville voisine. Ils nous laissèrent probablement filer, jugeant que nous ne valions pas la peine qu’on nous poursuive alors que nous progressions discrètement dans des zones désertes.
—Colle-toi à mes talons, dit Gabak.
—Compris !
Le Bouclier du commandant d’escouade Gabak s’avéra véritablement fiable pendant notre évacuation. Son Bouclier différait du mien, misérable et usé, et il était assez solide pour repousser correctement les balles. Le mien s’était un peu amélioré après environ six mois d’entraînement, mais il n’était toujours pas aussi solide que celui du commandant d’escouade Gabak.
Allen et moi nous occupâmes chacun des grenades lancées en notre direction. Je fus vraiment reconnaissant d’avoir reçu un entraînement contre les grenades ennemies. Le travail que j’avais fourni n’avait pas été vain.
—Là-bas ! La forêt !
—Dépêchez-vous de vous cacher, ordonna Gabak. Tout le monde, surveillez les alentours depuis les ombres.
Notre escouade évacua en toute sécurité vers les bois situés au sud-est du Front de l’Ouest. Il faisait nuit noire depuis longtemps lorsque nous pénétrâmes dans la forêt, mais nous pûmes enfin reprendre notre souffle. Il n’y avait plus besoin de craindre les tirs de sniper dans les bois, et même si nous croisions un ennemi, le commandant d’escouade Gabak invincible s’en chargerait en combat rapproché.
—Commandant d’escouade Gabak. Un rapport sur nos pertes…
—Seulement deux, dit Gabak. Eh bien, nous nous en sommes plutôt bien sortis.
Cependant, lorsque nous atteignîmes cette forêt, deux membres avaient été laissés pour compte dans l’escouade de Gabak. Kelvin avait imprudemment dépassé le rebord des tranchées et s’était fait éclater la cervelle. Zoid s’était éloigné trop loin du Bouclier du commandant d’escouade et avait été tué par un sniper. Cette évacuation constituait leur premier combat.
On disait que les recrues fraîchement affectées avaient le plus grand risque de mourir lors de leur premier combat. Tout ce qu’on pouvait dire, c’était qu’il était malheureux que leur premier affrontement ait été si rude. Cependant, ces deux nouvelles recrues furent nos seules pertes, grâce au fait qu’Allen avait bien mené l’unité loin des ennemis.
—Plus aucune trace de l’ennemi.
L’escouade continua de marcher dans la nuit même après s’être enfuie dans les bois, mais nous ne croisâmes plus du tout l’ennemi. Nous restions sur nos gardes face à une embuscade dans la forêt, mais il sembla que nos craintes étaient infondées.
—Il semble qu’il n’y ait aucun signe indiquant qu’ils nous poursuivront dans la forêt.
—Personne ne veut se donner la peine de mourir dans une bataille déjà gagnée.
Il n’y avait probablement aucune raison pour l’ennemi de se donner la peine de nous poursuivre dans la forêt. Même avec les maigres effectifs restants d’Austin, ils avaient encore une chance de gagner grâce à des attaques de guérilla dans les bois. Plutôt que de prendre le risque de traquer quelques soldats en fuite, il valait largement mieux pour l’ennemi de capturer ou de détruire une installation.
En tant que rescaper, nous étions très reconnaissants.
—Que ferons-nous désormais, commandant d’escouade ? demanda le caporal Veldy.
—Nous irons tout droit dans les bois en direction de Mashdale, dit le commandant d’escouade.
Il décida que nous nous replierons vers Mashdale. Cette ville servait d’étape pour les ravitaillements du Front de l’Ouest et était également une cité fortifiée, ce qui la rendait propice aux batailles défensives. Elle bordait aussi ma ville natale, Noelle.
—Mashdale stocke d’abondantes provisions de guerre. Je crois qu’ils viseront probablement cette ville en premier.
—Le major Lenvil a ordonné à chaque soldat de rejoindre Mashdale. Il s’y rend probablement lui-même.
Les soldats ennemis savaient que Mashdale regorgeait de provisions. Il n’y avait aucun doute qu’ils maintiendraient leur élan et l’attaqueraient.
—Que ferons-nous si c’est déjà une mer de flammes lorsque nous y arriverons ?
—Mashdale ne tombera pas avant que nous n’ayons atteint ses murs. Tout comme nous, l’ennemi ne peut pas combattre s’il ne se ravitaille pas en munitions.
—Je vois.
—C’est une course contre la montre. Le major nous a donc ordonné de nous rassembler à Mashdale avant qu’elle ne tombe, et de combattre.
Mashdale se situait à une quarantaine ou une cinquantaine de kilomètres du Front de l’Ouest. Sur terrain plat, nous aurions probablement pu y arriver en deux jours. Toutefois, notre progression serait ralentie par la nécessité de traverser la forêt tout en restant vigilants face à l’ennemi.
Même ainsi, l’avancée ennemie devait être plus lente que la nôtre. Ils devaient préparer leur ligne d’approvisionnement et avancer tout en s’emparant des villes et en restant vigilants quant à leurs environs. Comme nous n’avions qu’à courir, notre rythme de progression était totalement différent.
Même s’ils décidaient d’avancer sans se ravitailler, cela leur prendrait probablement une semaine — ou quatre à cinq jours au minimum. Pendant ce temps, nous devrions pouvoir arriver à Mashdale les premiers, même en traversant la forêt.
—Quant à la nourriture et à l’eau pendant notre repli…
—Récupère-les dans la forêt.
—Je m’en doutais…
Mais le problème était que les humains ne pouvaient pas avancer sans eau. J’avais bien emporté des solutions salines pour le nettoyage et autres dans mon sac à dos, mais je ne m’étais pas préparé pour une marche de plusieurs jours.
—Détendez-vous. Les humains ne meurent pas sans manger ni boire pendant deux ou trois jours, caporal, déclara Allen.
—Non, je veux dire que nous risquions probablement de mourir de coup de chaleur.
Le caporal Veldy pâlit, peut-être parce que nous avions fait une pause dans la forêt, lui permettant de réévaluer la situation. Après tout, nous n’étions équipés que des biens importants qui tenaient dans nos sacs à dos : armes, munitions, nourriture, eau et vêtements. Et en raison de notre bataille défensive de cinq heures dans les tranchées, il ne nous restait plus que très peu de munitions.
Sans parler du fait que nous étions dans une forêt pleine de bêtes et de parasites.
—Tout ce que nous pouvons faire, c’est prier de trouver une rivière ou une source d’eau, grogna Gabak. Oh, et économisez votre urine à partir de maintenant. Apparemment, on peut la boire.
Après avoir repris mon souffle, je pâlis une nouvelle fois face à notre situation désespérée.
7 septembre
Enfin, nous pouvions souffler. Je crois que cela faisait trois jours que je n’avais pas écrit dans mon journal de cette manière ? Ces trois derniers jours, l’escouade de Gabak avait couru sans relâche à travers la forêt. Les soldats armés n’étaient pas notre seul ennemi sur le champ de bataille. Je compris alors que les tranchées du front, que j’avais prises pour des gouffres infernaux, étaient en réalité un paradis, offrant toutes les nécessités de la vie courante. Pendant cette évacuation — du climat au relief, en passant par les animaux, les insectes, la faim et la soif — chaque chose imaginable nous montrait ses crocs. Je n’avais pas imaginé que le simple fait de fuir serait si douloureux.
—Tout le monde, par ici. Tenez bien la corde et ne glissez pas, dit Allen.
Durant notre évacuation, le matériel d’éclaireur d’Allen s’avéra extrêmement utile. Son bagage contenait tout ce qu’il fallait pour marcher en montagne : une boussole, des jumelles et des cordes d’escalade pour longer les sentiers. Dans cette forêt à la visibilité réduite, il fut la raison pour laquelle nous pûmes gagner Mashdale sans nous perdre. Je ne savais pas ce que nous aurions fait sans lui.
—Tout le monde, par ici ! C’est une source d’eau !
Il semblait que la formation de combat de nos alliés se fût déjà effondrée. Je vis des villages en flammes sur le chemin. De droit, nous devions intervenir pour aider les civils, mais dans l’état où nous étions, nous ne pouvions pas le faire pendant notre évacuation. Entre les tirs de couverture et les coups de semonce, nos munitions et grenades à main s’épuisaient. Quant à notre endurance, il était établi qu’il nous serait difficile de combattre. L’escouade de Gabak ne dansait pas non plus à travers la forêt. Alors que nous luttions contre la faim et la soif, enjambant des arbres tombés recouverts de mousse, nous continuâmes à marcher pendant trois jours sans dormir.
—De l’eau ! Bien joué !
Malheureusement, nous ne tombâmes sur aucune source d’eau pendant ces trois jours de marche. Nous avancions à peine, léchant mes bouteilles vides de solution saline et buvant goulûment l’urine que nous avions récupéré dans nos casques. Ma déshydratation s’était aggravée. J’étais incroyablement étourdi, l’air que je respirais avait un goût aigre, et mes pieds étaient devenus lourds comme du plomb. Un jour de plus sans source d’eau nous aurait probablement été fatal.
—C’est de l’eau !!! Putain !!!
—N-Non, Rodrey !, criai-je.
Pour la nourriture et l’eau, le commandant Gabak nous avait dit de nous débrouiller seuls. Mais maintenant que nous étions pénétrés dans la forêt, s’en procurer était plus difficile que je ne l’imaginais. Il aurait été agréable d’avoir des rivières en abondance sur notre route, mais malheureusement, aussi loin que nous allâmes pendant les premiers jours, nous n’en atteignîmes aucune. Puis, le troisième jour, juste avant de s’effondrer après avoir épuisé depuis longtemps l’eau dont nous disposions, Allen finit par trouver une petite source.
—E-Enfin… De l’eaau…, murmura Rodrey, hébété.
—S-S’il vous plaît, attendez un peu—, suppliai-je.
La déshydratation n’était pas une plaisanterie. Même le commandant Gabak ressemblait à un cadavre, les lèvres gercées et les yeux cernés. S’il ne nous avait pas ordonné de garder notre urine, certains d’entre nous seraient probablement morts. Je n’avais aucune idée que survivre en forêt serait si difficile.
—Si personne n’en veut, je vais m’en servir…
—Hm.
—Aïe ?!
Alors que nous survivions à peine de justesse, le poing serré du commandant frappa Rodrey, qui s’était jeté sur cette précieuse source d’eau. Je fus reconnaissant que Gabak ait arrêté Rodrey, mais j’aurais préféré qu’il prenne en compte le temps et les efforts nécessaires pour le soigner. Gabak avait vraiment envoyé Rodrey valser.
—Rodrey, il faut la faire bouillir d’abord, dis-je, exaspéré. Si nous tombons malades à cause de ce qu’il y a dans l’eau, c’est fini.
—Urk…
—Tout le monde, après avoir aménagé un foyer avec la terre, veuillez retourner vos casques et y recueillir l’eau. Vous pourrez boire une fois que l’eau bouillie sera refroidie.
—Compris…
Ce n’aurait pas été drôle si l’eau de la forêt avait été contaminée par des microbes contagieux. Une mauvaise diarrhée aurait pu tous nous décimer. En gardant le pire scénario en tête, il valait probablement mieux la faire bouillir une fois avant de boire.
—Donc ça veut dire, euh…
—Nous faisons une courte pause, dit Gabak.
C’est ainsi que nous arrêtâmes notre marche et pûmes souffler pour la première fois en trois jours.
—C-Ca brûle…, grimaça Rodrey.
—Veuillez boire après qu’elle ait assez refroidi, dis-je.
Ma première gorgée d’eau après tant de temps fut véritablement délicieuse. J’aurais probablement pleuré si je n’avais pas été trop déshydraté pour verser des larmes. À chaque bouchée, je sentais mon corps entier se remplir de vie. Cela confirma une fois de plus à quel point l’eau était importante pour le corps humain.
—Maintenant que j’y pense, beaucoup d’équipements de médecin de combat sont en fait utiles pour la survie.
—Oui. Heureusement que j’avais mon brûleur pour cautériser les plaies.
Heureusement, allumer un feu n’avait pas posé de problème, car l’un des instruments médicaux dont je disposais était un brûleur pour arrêter les saignements. De plus, il y avait beaucoup de fournitures utiles en situation critique, comme les deux bouteilles vides qui contenaient initialement de la solution saline, le petit flacon de solution antiseptique, du linge propre et des pommades pour les blessures externes. Cet équipement était probablement si pratique car il était fourni pour permettre à un médecin de combat d’accomplir ses fonctions sur plusieurs jours dans les tranchées du front. Je n’avais que de la gratitude envers Gale pour avoir établi que nous recevions deux lourdes bouteilles de solution saline, surtout parce que la solution contenait de l’eau et du sel précieux.
—Commandant, pouvons-nous dormir un peu ?
—Non. Nous avançons plus lentement que prévu. Une fois nos réserves d’eau reconstituées, nous repartons immédiatement.
—Compris…
Et comme nous avions reconstitué nos réserves d’eau tardivement, notre progression avait considérablement ralenti. En cours de route, nous avions tous commencé à marcher sur des jambes chancelantes à cause de la déshydratation, si bien que notre allure avait fortement diminué.
—Nous recevrons probablement des ravitaillements à Mashdale. Tenez bon jusque-là.
En fin de compte, nous ne restâmes que quelques heures ici. Tant que nous ignorions la vitesse à laquelle Sabat avançait, nous risquions d’être anéantis par une attaque surprise si nous passions la nuit. Tel était l’état des choses, nous dûmes donc fouetter nos corps fatigués et avancer. D’ailleurs, au cours des trois derniers jours, nous n’avions pu rejoindre nos troupes alliées dans la forêt. Entourés d’ennemis de tous côtés, le nombre d’unités ayant réussi à survivre était probablement faible. Si bien que, l’escouade de Gabak, qui n’avait perdu que deux soldats, faisait peut-être figure d’exception.
Je me sentais sur le point de vomir. Ce mal de tête qui ressemblait à un marteau s’abattant sur mon crâne ne voulait pas cesser. Je tentais, en cet instant, de me calmer d’une manière ou d’une autre en écrivant dans mon journal.
Je n’avais pas imaginé arriver à Mashdale dans une telle situation. Enfant, j’avais aperçu les forteresses de Mashdale de loin, la ville étant voisine de Noelle, mon village natal. Mais c’était la première fois que je posais réellement le pied sur son sol.
Noelle n’était qu’un paisible village rural, sans grand-chose d’autre que des champs. Nous, orphelins de la campagne, avions toujours envié le Mashdale animé. Je me souvenais avoir discuté avec mes amis de notre rêve d’y aller un jour, de manger dans de bons restaurants et d’assister à des pièces amusantes. Je n’avais pas imaginé que c’est ainsi que je finirais par arriver dans la ville dont mon moi enfantin avait tant rêvé.
—Un dernier effort, on y va, dit Gabak.
—Hé, mince. Le village là-bas brûle, remarqua Rodrey.
—L’ennemi… est arrivé plus vite qu’on ne le pensait, dis-je.
Heureusement, l’escouade de Gabak parvint à évacuer jusqu’à Mashdale sans que l’ennemi ne les rattrape, bien qu’ils aient dû laisser de nombreux civils mourir en chemin.
—Putain… Ces Sabatiens… Ils massacrent tout le monde ! Ils se fichent qu’il s’agisse de civils ?
—Calme-toi, Rodrey.
C’était comme ça dès le début. Nous avions épuisé la majeure partie de nos munitions lors de l’évacuation du Front de l’Ouest. Ainsi, même en voyant les villages alentour prendre feu, nous continuâmes à courir en nous tenant bas.
—Qu’est-ce qui t’arrive, demi-portion ? Dépêche-toi…
Ce jour-là, nous sortîmes des bois et arrivâmes à Mashdale. Je vis un village voisin réduit en cendres et mon esprit se figea. Peut-être parce que c’était une vue que je cherchais inconsciemment à éviter.
—Ah…
C’était l’endroit où se trouvait actuellement l’ennemi. Autrement dit, le village en flammes que Rodrey avait signalé était celui de Noelle, mon village natal.
—Noelle… est…
Ce village ne possédait aucun approvisionnement militaire. Il n’avait que le directeur bienveillant de l’orphelinat et les enfants espiègles qui y vivaient. Il n’y avait que des champs cultivés de patates douces peu savoureuses et de légumes amers.
—Noelle… brûle ! hurlai-je.
—Mais où tu vas, demi-portion ?!
Noelle brûlait. Le choc violent me fit perdre le contrôle de moi-même et je me mis à courir vers Noelle.

Si Rodrey ne m’avait pas attrapé par l’épaule, j’aurais peut-être vraiment foncé sur place.
—L’ennemi… attaque le village, sanglotai-je. Ils attaquent mon chez-moi !
—Exactement, dit le commandant d’escouade.
—Commandant, il faut se dépêcher de les sauver ! suppliai-je en m’approchant inconsciemment de lui. Tout le monde va…
J’avais perdu mes moyens. Je n’étais probablement pas capable de réfléchir à quoi que ce soit. Un bruit sourd retentit. Juste après m’être approchée, une secousse sourde frappa mon visage. Cette force me projeta violemment au sol. Je tombai sur les fesses, le goût du sang en bouche.
Il semblait que, pour la première fois depuis un moment, le commandant d’escouade m’avait asséné un coup de poing au visage.
—Tu es revenue à toi ? demanda-t-il.
Je restai muette.
—On évacue vers Mashdale. On court.
Malgré les larmes qui piquaient mes yeux de douleur, je me relevai en titubant. Le commandant d’escouade me regardait silencieusement d’en haut.
Le commandant d’escouade était fort. J’avais l’impression qu’il était presque invincible au corps à corps. S’il allait à Noelle en ce moment même, ne pourrait-il pas repousser l’ennemi ?
Le directeur de l’orphelinat avait le dos fragile. J’étais sûre qu’il n’avait pas pu s’échapper. Et les nourrissons encore dans leurs poussettes ne pouvaient tout simplement pas courir. Mais si nous y allions maintenant, nous pourrions peut-être réussir. Si nous nous dirigeions vers Noelle en ce moment même, nous pourrions peut-être sauver quelqu’un…
—Com…pris…
Je forçai le mot sur mes lèvres.
—Hmph.
—Je suis très désolée pour mon manque de respect, dis-je. Je répète l’ordre : je cours vers Mashdale.
Cependant, après avoir été frappée, une partie de mon cerveau qui s’était refroidie comprit la situation. En ce moment même, il n’y avait aucune raison stratégique pour que l’escouade de Gabak prenne un risque et porte secours à Noelle alors que nous étions épuisés. Et elle comprit qu’il était optimal d’abandonner les habitants de mon village natal, qui auraient pu être sauvés si nous y avions couru immédiatement.
—Tu t’es retenue, Tory. À la lumière de ce que tu viens de dire, je vais ignorer le fait que tu me dévisages en ce moment.
—Je vous en remercie…
—On y va maintenant.
À l’époque, j’ignorais complètement que je dévisageais apparemment le commandant d’escouade. Quelque part dans mon cœur, j’abritais probablement un désir trop égoïste : celui que, si seulement le commandant d’escouade allait les aider, ils seraient sauvés.
Pour évacuer jusqu’ici, de nombreuses villes et villages avaient brûlé. Nous les avions abandonnés pour nous sauver. Ce serait trop honteux de ma part de lui demander de protéger uniquement celui que j’appelais chez moi.
Il s’agissait simplement de mes sentiments face à la destruction de mon village natal. Rien que ça.
Les battements de mon cœur qui résonnaient dans ma poitrine me submergeaient. À partir de là, je ne regardai plus jamais Noelle en arrière. Si j’avais fait machine arrière, je n’étais pas sûre de ne pas avoir foncé vers elle.
La raison principale pour laquelle j’avais risqué ma vie et m’étais engagée dans l’armée pour devenir médecin de combat était de rembourser l’orphelinat. J’avais voulu les remercier, ne serait-ce qu’un peu — ces gens qui étaient ma seule famille en ce monde.
—Ah…
J’avais soif et la bouche sèche. Après trois jours de marche chancelante sans manger, mes yeux ne parvenaient plus à produire des larmes.
—Aah… Aaaah…
La seule chose qui s’échappa de mes lèvres fut un gémissement sourd et sec.
10 septembre, soir
—Tu vas bien ? Je suis impressionné.
—Ouais.
Le soir, nous atteignîmes l’extérieure de la forteresse de Mashdale.
Comme le terme ville fortifiée l’indiquait, les trois forteresses qui entouraient Mashdale lui conféraient de solides capacités défensives.
Dans un poste de contrôle de cette forteresse en pierre usée par le temps, des gardes sévères se tenaient debout comme des portiers.
—Nous avons terminé la vérification avec le registre militaire. Veuillez entrer, sergent.
Le commandant d’escouade grogna.
Après que le commandant d’escouade eut annoncé aux gardes chacun de nos noms et nos affectations au poste de contrôle de la forteresse, ceux-ci nous firent entrer.
Peut-être se connaissaient-ils déjà, mais certains s’étreignaient avec les membres de l’escouade, ravis de leur survie.
Au milieu de cette atmosphère joyeuse, tout ce que je pus faire fut de regarder le vide en silence.
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