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Chapitre 7

Indulgence

Lecture ~12 min

Flottait… et sombrait. Il allait se rendre compte qu’il flottait, puis qu’il sombrait. Il sombrait indéfiniment. Il n’y avait pas de fond. Aucun, nulle part. Il se sentait lourd. Tellement lourd qu’il ne savait pas ce qui le faisait sombrer ainsi. Et puis.. Il se sentit plus léger.

Ah. C’est pas bon…pensa-t-il. Huh ? C’est quoi ça ? Qu’est-ce… qui se passe ? Il fait… si sombre.

C’était le noir complet. Et… Il ne pouvait pas bouger.

Ou peut-être pas ?

Ce n’était pas comme s’il ne pouvait pas bouger ses mains et ses pieds. Mais, en quelque sorte…. il se sentait serré de toute part.

Était-il en train de dormir ? Était-il allongé quelque part ?

Non.

Bien évidemment, il ne se tenait pas debout non plus.

Son corps était incliné. Sa tête était en dessous de ses pieds. C’était comme si… on le tirait quelque part ? Ou quelque chose comme ça ?

Il se dit que ce serait une mauvaise idée d’appeler à l’aide.

Pourquoi ?

Les ennemis.

C’était ça.

Il serait en mauvaise posture si les ennemis le trouvaient. Mais qui était l’ennemi ?

Qui étaient-ils déjà ?

Je…

Qu’est-ce que je faisais ?

Rien, en fait.

J’ai pris une douche, je me suis séché les cheveux, et puis je regardai la TV quand ma Grande Sœur m’a dit quelque chose, et moi j’étais genre, « Ugh, t’es vraiment chiante. »

Ensuite, je suis allé dans ma chambre, tel un zombie en regardant mon téléphone, et j’ai reçu un appel de Yukki qui me disait, « Je peux pas sortir après ça », ou quelque chose comme ça.

J’étais comme, « Pas grave ! T’as le droit, t’as le droit »

Ma Grande Sœur était toujours sur mon dos. Quand j’ai dit :

—Tu te prends pour qui ? T’es pas ma mère.

Elle me répondit,

—Nous n’avons pas de parents, donc c’est à moi de le dire ! Quand est-ce que je t’ai demandé de le faire à leur place ? Je te l’ai jamais demandé, si ? Franchement, j’ai pas besoin de ça.

—C’est bon ça suffit.

—Quoi ? Tu vas me dire que je suis chiante ? Demanda-t-elle.

—Eh bah, ouais, en vrai, t’es chiante.

—Très bien, alors essaie de te comporter normalement.

—Non, je me comporte normalement.

—De quelle façon ?

—De toutes les façons ?

—Tu es plus grand que n’importe qui, alors je ne supporte pas te voir te comporter comme un gamin.

—Je ne suis pas un gamin.

—Si tu l’es. Peu importe comment toi tu te vois, tu te comportes comme un gamin.

—Personne ne m’a jamais dit ça. Y’a que toi, ok ?

—Ne prends pas ce ton avec moi.

—Ouais, ouais.

—Honnêtement, tu commences vraiment à me chauffer.

—C’est pas trop fatiguant, de se chauffer pour un rien ?

—Ça l’est. Ça ne se voit pas ? Ne me pousse pas à bout.

—Alors pourquoi tu ne me lâcherais pas les baskets ?

—Ça ne va pas marcher, et tu le sais.

—Ça va marcher, pour de vrai. Je vais bien.

—Dis le gars qui ne peut même pas se nourrir tout seul proprement.

—Je peux manger. Si je ne mangeais pas, je ne serais pas aussi grand.

—Mais, sérieusement, marmonna-t-elle.

Ma Grande Sœur était petite. Elle n’était pas juste petite par rapport à moi. Elle faisait moins de 1,60m (1,55 m, je crois que c’était), donc j’étais assez sûr qu’elle était petite même pour une femme. C’était pour ça que, quand on se faisait face l’un l’autre comme là, ma Grande Sœur devait à chaque fois lever les yeux vers moi. Elle était obligée de tourner sa tête vers le haut.

Ma Grande Sœur n’était pas seulement petite ; elle ressemblait à un petit animal. On pouvait la comparer comme ça à cause de sa petite tête, même si elle était déjà petite, mais ses yeux étaient grands et sombres, et sa bouche toute petite aussi. Ou avec ses cheveux, qu’elle coupait parfois, et qu’elle laissait pousser d’autres fois. Ou la façon qu’elle avait d’être autant lunatique. Ou avec sa silhouette qui était vraiment fine, mais sa peau elle était douce et immaculée.

C’était ma Grande Sœur, et elle n’aurait pu être que ça, mais elle ne ressemblait pas à une grande sœur. Cela avait dû être différent à une certaine époque, mais si des personnes me voyaient marcher avec elle aujourd’hui, peu de gens penseraient que nous étions frères et sœurs. Pas que cela ait vraiment de l’importance, mais on ne ressemblait pas à un frère et une sœur.

—T’as vraiment grandi, dit ma Grande Sœur.

—Pourquoi tu me dis ça maintenant ?

—Eh bien, maman, elle était grande. Donc je me suis toujours dit que tu allais grandir. Tu sais ce qu’on dit, non ? Si la mère d’un garçon est grande, alors lui aussi il le sera.

—Ohh. Ouais, c’est ce qu’on dit. Tanta Yasuko me le disait souvent.

—Mais je ne m’attendais pas ce que tu deviennes aussi grand.

—C’est pas comme si je l’avais choisi. Je n’arrêtais pas de dire à mon corps de s’arrêter. Je m’en serais très bien sorti avec 1,82m. Mais plus que ça, et tu commences à te cogner la tête partout dans ce pays.

—1,82m ? Pourquoi aussi précisément ?

—Eh bah, mon ami m’a dit que tous ceux qui font plus de 1,83m se tapent la tête, sans exception. Si tu fais moins de 1,82m, ça passe.

—Tes amis sont des géants eux aussi.

—Je les connais parce que je jouais au basketball avant, mais y’en a qui sont petits aussi.

—Tu vas sortir ? Demanda-t-elle.

—Ouais.

—Espèce de délinquant.

Ma Grande Sœur avait pour manie de gonfler ses joues comme une enfant quand elle était en colère. C’était une autre des raisons qui faisaient qu’elle n’était pas une grande sœur. Mais cette grande sœur qui ne ressemblait pas à une grande sœur s’était faite engagée dans une bonne entreprise, elle travaillait dur, et elle se faisait de l’argent. Elle était toujours habillée avec une camisole et un short court quand elle était à la maison, comme en ce moment, mais quand elle allait au travail, elle avait un costume. Elle s’attachait les cheveux aussi.

Je pinçai les joues de ma Grande Sœur et je tirai dessus.

—Hé ! Cria ma Grande Sœur, en écartant mes mains. Arrête ça !

—Ouais, ouais.

—Mais rohhh !

—Bon, je me casse, dis-je. Toi va dormir, Sœurette.

—Évidemment que je vais aller dormir. Rétorqua-t-elle. Je dois aller au boulot demain.

—Continue comme ça.

—Tu me passes par-dessus la tête !

Je quittai la maison. En fermant la porte, je me rendis compte que le couloir des appartements de notre building était affreusement silencieux. Je n’aimais pas ce genre de silence, comme si quelque chose était en train de me boucher les oreilles.

Avant que maman ne meure, je passais mes journées à l’hôpital. On m’avait dit que c’était contre le règlement ou un truc du genre de rester la nuit, mais quand je m’allongeais dans le halle, ou sur un canapé de la salle d’attente, les infirmières qui étaient de garde la nuit ne me disaient rien. À dire vrai, elles venaient même me parler de temps en temps. Il y avait clairement des gens dans l’hôpital la nuit, mais à moins que quelque chose ne se passe, c’était étrangement silencieux, et je ne le supportais pas.

J’aurais dû rentrer à la maison, mais je me sentais obligé de rester, comme si c’était mon devoir de rester dans cet hôpital. Je me disais que si je partais, maman pouvait mourir. Je n’avais aucune raison de le penser, mais c’était ce que je me disais.

Et pourtant, en même temps, je ne voulais pas être là quand maman rendit son dernier souffle. C’était désagréable de la voir s’éteindre à petit feu. Je savais que ça allait finir par arriver, mais je ne voulais pas l’accepter. La tristesse s’était évaporée depuis un moment déjà.

Maman n’avait pas été juste malade ; elle avait subi plusieurs opérations pour son cancer. Quand j’étais gosse, je pleurais tout le temps, mais ça c’était il y a bien longtemps. Je détestais l’hôpital, mais pour on ne sait quelle raison, je ne pouvais me résoudre à le quitter.

Ma Grande Sœur était allée à l’école jusqu’à ce que maman meure.

Son état commença à vraiment être inquiétant, et l’infirmière m’avait dit que je devrais appeler mon père et ma grande sœur, donc je les avais tous les deux appelés. Aucun d’eux ne répondit, alors j’avais appelé l’entreprise de Papa et l’école de ma Grande Sœur. Elle était venue immédiatement, mais Papa m’avait dit que ça allait lui prendre un peu de temps.

J’avais calmement pensé :

Bah, c’est midi, donc ça m’étonnerait qu’il soit avec sa maîtresse. Il doit être au taf.

Mon papa avait une maîtresse qu’il voyait depuis toujours. Je le savais, ma grande sœur savait, et maman le savait aussi.

Une fois, je lui avais dit :

—Ça me consterne que tu puisses l’abandonner comme ça, et te trouver une autre femme.

Plutôt que de s’énerver contre moi, il m’avait calmement répondu :

—Je ne m’attends pas à ce que tu comprennes, mais si je ne faisais pas quelque chose comme ça, je ne pourrais pas tenir.

Au final, Papa était arrivé à temps, mais maman avait perdu connaissance bien longtemps avant que son cœur ne s’arrête, donc ça ne faisait pas vraiment la différence. Ma Grande Sœur pleurait comme un bébé, et Papa aussi lâcha quelques larmes.

Je n’avais pas pu pleurer.

Le hall silencieux dans lequel je me tenais me fit ressentir à nouveau comme à cet instant. En un mot : misérable. Je me sentais mal d’être ici, et je voulais juste que ça se termine.

Je marchai rapidement pour quitter le hall. À l’intérieur de l’ascenseur, je regardai mon téléphone, et ensuite…

Et ensuite quoi … ?

—…Huh ?

Qu’est-ce que c’était ?

Il y avait quelque chose qui me dérangeait.

Non, il n’y avait rien qui le dérangeait. Il y avait eu quelque chose ici. Il aurait dû y avoir quelque chose, mais il n’y avait rien. Tout s’était envolé.

—Sœurette… Je.. Attends, huh ?

Sœurette.

Est-ce qu’il venait de dire « Sœurette » ? S’il avait dit « Sœurette », c’est qu’il devait parler de sa sœur. Une grande sœur.

Avait-il une grande sœur ? Il avait la vague impression d’avoir un frère ou une sœur. Mais même quand il y pensait, il ne savait pas lequel des deux c’était, et il ne pouvait bien évidemment pas se souvenir de lui ou elle.

Avait-il une sœur ? Il l’avait appelée Sœurette.

—…Ça ne semble pas réel., marmonna Kuzaku.

Dans tous les cas, il y avait une chose dont il était sûr. Oublier la Grande Sœur ; il n’avait même pas un camarade ici. Il n’y avait que lui.

Et puis, il ne savait pas non plus ou « ici » était. Que faisait-il dans cet endroit exigu et sombre.

Réfléchis, se dit-il.

S’il ne pouvait même pas se souvenir de ça, il était vraiment en mauvaise posture.

Sa tête lui faisait mal. S’il bougeait ne serait-ce qu’un petit peu, elle le relançait. Ce n’était pas seulement sa tête. Sa nuque lui faisait mal aussi. Il portait toujours son heaume. Il ne l’avait pas enlevé.

Il avait couru.

C’est ça. Il était toujours au beau milieu de sa course contre les Forgan.

Que s’était-il passé ?

Il ne le savait pas. Quand il était revenu à lui, il s’était retrouvé comme ça.

Peu importe, il devait s’enfuir.

S’enfuir.

De cet endroit.

Pouvait-il s’enfuir ? Comment ?

Tout d’abord… Ouais, tout d’abord… la situation. Il devait se faire une idée de ce qui était en train de se passer. Haruhiro disait tout le temps ça.

Il faisait sombre, donc il devait tâter autour de lui pour ressentir son environnement. Kuzaku essaya de faire ça, et un éclair de frayeur le frappa.

Il avait les mains vides.

Pas d’épée, pas de bouclier.

—…Sérieusement ?

C’était la pire situation possible. Il voulait que quelqu’un l’aide. Mais ça n’allait pas arriver. Personne n’allait le sauver. Il était seul.

Après que son premier groupe se soit fait décimer, il avait erré seul dans Alterna pendant des jours. Mais c’était Alterna. Il y avait eu des personnes tout autour. Il avait aussi épié Haruhiro. Pour faire simple, il avait voulu que quelqu’un le sauve. Mais vers qui allait-il se tourner pour qu’on le sauve maintenant ?

Les cartes étaient complètement différentes cette fois. Il n’y avait personne ici.

Kuzaku avait probablement été ici depuis un bon moment. Peut-être Haruhiro et les autres étaient en train de le chercher, et ils n’arrivaient pas à le trouver.

S’il restait planté là, ils finiraient par le trouver. Non, cette façon de penser était bien trop optimiste.

Il y avait une odeur de terre mouillée, mais ce n’était comme de la terre. Il y avait quelque chose d’humide proche de sa main gauche.

La zone près de sa main droite était sèche, une sorte de mur inclinée plus qu’une falaise franche. L’inclinaison sur sa gauche était plutôt assumée, mais ça ne voulait pas dire que c’était complètement infranchissable… ou peut-être que si ? Il ne pouvait pas en être sûr avant d’avoir essayé.

Je vais essayer, je suppose, pensa-t-il. Je dois le faire.

Tout d’abord, il tourna son corps sur le côté, faisant pivoter sa tête vers le ciel. Puis il commença à lentement remonter la bosse.

Il faillit abandonner de nombreuses fois. Toutes les quelques minutes, non, toutes les dix secondes, il pensait :

J’en peux plus, je déteste ça, c’est fini, je veux arrêter, très bien, je vais mourir, que quelqu’un me tue, et tout un tas d’autres choses, mais alors quoi ?

Hélas, quand il n’y avait personne pour le sauver, se sentir rejeté et désespérer ne faisait que le vider davantage de l’intérieur. Il pouvait se permettre de pleurer quand il y avait quelqu’un pour le consoler, mais quand il n’y avait pas le moindre signe de vie autour de lui, il n’arrivait même pas à trouver la force de pleurer.

Kuzaku n’avait pas la volonté pour persévérer. Il voulait juste échapper aux difficultés, à la douleur, à la solitude, à l’incertitude et à la peur. Il voulait être libéré.

Il savait qu’il était proche de la sortie. L’air ici était différent. Cet air froid et humide était en train de couler sur lui.

Une fois qu’il s’était extirpé de cet endroit, il se tourna sur le dos en regardant vers le ciel pendant un moment.

—…Attendez, je suis vivant, pas vrai ?

Le ciel était parsemé d’innombrables étoiles.

Elles étaient si brillantes qu’il se dit qu’il pourrait les atteindre et en attraper une, mais tout ceci n’était qu’illusion.

Les ténèbres.

Ce monde était d’un noir sans fin, et cela pesait énormément sur Kuzaku. Il trouvait cela suffocant. Mais ce n’était qu’une sensation ; sa vraie respiration n’était pas impactée tant que ça. Il avait mal partout, mais au moins, il ne mourrait pas dans l’immédiat.

Il se releva et essaya de retirer son heaume. Sa nuque lui faisait mal quand il la bougeait. Il ne se sentait pas nauséeux ou bien étourdi. Il se sentait bien mieux sans son heaume, donc il décida de le porter sous son bras.

Il se releva et il essaya de marcher dans les environs. Il n’y avait pas d’arbres proches de lui. Il n’y avait pas non plus beaucoup d’herbes, et il se trouvait plus ou moins sur un plateau.

On aurait dit que Kuzaku était tombé dans une faille et qu’il avait perdu connaissance. Ce ne serait pas drôle de recommencer l’expérience, alors il resta prudent.

Sa localisation actuelle était inconnue. Il n’avait pas la moindre idée d’où il pouvait se trouver. Il avait même perdu son arme avec laquelle il se protégeait. La situation était tout simplement désastreuse.

—… Et maintenant quoi ?

Personne n’allait le lui dire. Il devait penser par lui-même, et agir de son propre chef.

—Bon, je vais y arriver… est quelque chose que j’ai du mal à me dire. Ouais.

En dépit de cela, Kuzaku était en train d’essayer d’avancer. Il pouvait entendre les chuchotements des insectes et des oiseaux. Il ne savait pas pourquoi, mais il détestait quand tout était silencieux autour de lui comme si on lui avait bouché les oreilles.

Ces ténèbres n’étaient pas aussi silencieuses. Ce fait seul rendait la chose bien plus agréable dans son ensemble.

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