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Chapitre 6

Si Tu Peux le Poursuivre, C'est que ce N'est Pas un Rêve

Lecture ~28 min

Je ne perdrai pas, avait furieusement pensé Ranta. Pas face à ce putain d’insecte.

Il n’aurait pas dû perdre.

Ce fut la première fois que ces deux-là se battaient pour de vrai. Il avait su qu’ils en viendraient au coup un jour ou l’autre… était une chose qu’il ne pouvait absolument pas dire. Il ne l’avait même jamais envisagé. Mais, si c’était arrivé, il avait été certain qu’il aurait gagné. Ranta avait été plein de confiance.

Enfin, ce type est un voleur quoi. Se battre c’est pas sa spécialité. Je suis un chevalier noir.

Tout né des ténèbres, et aux ténèbres retourneront. Tout ce qui vit sera étreint équitablement par la mort. C’était le credo des chevaliers noirs.

Les conflits étaient le devoir de ceux qui suivaient le Dieu Sombre Skullhell, ainsi qu’apportait la mort aux vaincus. Chaque sort ou compétence ce combat des chevaliers noirs existait dans ce seul but. Les seigneurs avaient mis en œuvre d’autres techniques uniques qui apporteraient la mort à leurs ennemis, qui que puisse être leur opposant, qu’ils avaient inculqué aux chevaliers noirs.

Seul un serviteur de Skullhell pouvait comprendre, mais en abandonnant la moral et les émotions, et en affûtant son esprit, un chevalier noir pouvait atteindre un idéal de pureté. Arrivé là, un combat n’était plus un combat, mais quelque chose d’aussi banal qu’une respiration. Combattre comme l’on respire, sortir victorieux, et amener la mort. C’était l’idéal pour un chevalier noir.

Il était impossible qu’un chevalier noir comme Ranta se retrouve à mordre la poussière contre un vulgaire voleur.

À vrai dire, Ranta s’était amusé avec ce voleur. Quand il fermait les yeux maintenant, ses sens à cet instant lui revenaient en mémoire. Plus le poignard et la dague du voleur étaient entrés en contact avec la Faucheuse de Ranta, plus il s’était senti vivant.

Ce voleur avait connu Ranta, donc il aurait été facile d’en finir avec lui en un seul coup. Ranta l’avait su lui aussi. Cependant, comme il avait pensé qu’il le savait, Haruhiro avait été surpris.

« Est-ce différent ? » S’était-il demandé à lui-même. À chaque fois qu’il avait senti qu’Haruhiro avait été surpris, il avait eu envie de dire : « T’as appris ta leçon ? »

Il avait été au bord de le lui dire.

Reste à ta place, Haruhiro. Finalement, tu fais pas le poids face à moi. Tu peux pas me battre. Accepte-le, et rends-toi.

Épuisement.

Jaillissement.

Et ensuite, Disparition.

Les mouvements type des chevaliers noirs n’étaient pas seulement dus à leur mouvement de jambe ; ils comportaient aussi des abaissements, des étirements, des courbures et des rotations sur tout le corps. Pour Ranta, qui n’était pas vraiment taillé pour la bagarre ou pour être un chevalier noir, et qui avait des capacités athlétiques pour le moins ordinaires, les compétences de mouvements étaient les plus importantes. Pour la faire courte, s’il ne pouvait pas bouger, il ne pouvait pas se battre. S’il s’arrêtait d’échanger des coups, il était certain de perdre.

Il devait bouger. Tout le temps, sans jamais s’arrêter. Plus il bougeait, plus la victoire se rapprocher de sa main tendue.

C’était pour ça que, dans un vrai combat, il n’arrêtait pas d’aller et venir en utilisant ses compétences de mouvements, comme s’il était idiot et que c’était la seule chose qu’il savait faire. Même une fois qu’il les avait utilisées, et utilisées, et utilisées encore plus, il continuerait à les utiliser. S’il n’allait pas aussi loin, Ranta le chevalier noir n’aurait pas d’avenir. Depuis qu’il avait appris Épuisement à la guilde, Ranta avait gardé ça à l’esprit. Quoi qu’on puisse lui dire, il remporterait ses combats avec une utilisation excessive de ses compétences de mouvements.

Il le faisait pour gagner.

C’était la seule façon de devenir plus fort.

Tu piges ça, Haruhiro ? Pensa-t-il furieusement. Je suis pas comme toi.

Je suis pas un leader, après tout. Ton boulot c’est de garder le groupe uni. Même quand tu te bats, tu dois garder un œil sur tous les autres, et contrôler la situation. Je suis différent. La seule chose que je dois faire, plus que n’importe quoi d’autre, c’est de tuer l’ennemi. Je dois devenir plus fort.

Je suis une crevette, mais je dois avancer quand même. Est-ce que tu sais à quel point c’est dure ça, Haruhiro ?

Je vais devenir encore plus fort. « Je suis fort », je dois me dire. T’sais ce qu’il se passe quand je le dis ? Je les entends. Les rires moqueurs.

« Hé sans déconner, attends, t’es sérieux ? Est-ce que t’es vraiment, vraiment, vraiment en train de penser ça ? Ouvre les yeux. Chacun de ces types est plus grand que toi, et ils agitent ces énormes épées comme si de rien n’était. Même parmi les types qui se sont engagés en même temps que toi, il y a Renji et Ron. Ils sont à un autre niveau. Combien de centimètres te mettait Moguzo ? Tu pourras jamais rattraper ça, tu sais ? Si Renji te frappe de toutes ses forces, Ranta, mec, tu mourrais en un coup, tu le vois pas ? »

Plus j’y pense sérieusement, plus je suis forcé de penser que l’écart est grand. Trop grand.

« Ne te laisse pas décourager » ? C’est impossible, et tu le sais, non ? C’est normal que ça me plombe le moral. C’est suffisant pour faire sombrer quelqu’un dans le désespoir. Je veux dire, on est pas en train de jouer là, tu sais ? Y’a des vies en jeu, compris ?

« Si je meurs, Skullhell viendra me prendre ? » Eh bah, ouais. Mais tu crois que je vais pouvoir accepter ça ? Aussi facilement ?

Je veux pas mourir.

Si je meurs, ça pourrait être la fin. Je le sais ça.

Les gars qui meurent finissent en cendre, et on ne pourra plus jamais les revoir.

Je ne peux pas encore mourir.

Je veux dire, j’en ai pas encore fini.

« Je ne pourrai pas aller plus loin, j’ai atteint ma limite, mon chemin s’arrête ici’ » … j’en suis pas encore arrivé là.

Tu piges ça, Haruhiro ?

J’ai pas encore tout donné. Je ne vais pas m’arrêter ici. Pas moi. C’est pour ça que je me dis de continuer, et j’avance devant moi. Je ne suis pas un pathétique et indécis loser comme toi. Sérieux, faire copain-copain avec nos camarades ? C’est de la dépendance, et tu le sais. Ça s’appelle se reposer sur quelqu’un d’autre. Si je fais ça, je vais devenir faible.

Haruhiro. Je dois être plus fort que toi. J’ai tout fait pour atteindre ce but, et je continue de le faire. C’est pour ça que je suis plus fort que toi.

Et là c’est le moment parfait, alors laisse te donner une leçon !

Voilà ce qu’il avait pensé.

Haruhiro avait mis sa priorité sur le sauvetage de Merry. Étant donné la situation, Ranta avait su qu’il irait probablement tout seul.

Ranta avait deux options. L’arrêtait, ou ne rien faire.

Non, il n’y avait eu aucun choix. Il avait dû l’arrêter. Le vieux Takasagi aurait sûrement remarqué qu’Haruhiro s’était mis en mouvement. Et Takasagi aurait suspecté Ranta.

Ranta n’a pas vraiment rejoint Forgan. Il essaye juste de faire en sorte que ses camarades s’en sortent. C’était ce que Takasagi avait pensé. Donc il aurait surveillé Ranta, et il aurait observé de très près Haruhiro et les autres.

Takasagi ne se faisait jamais avoir. Si Haruhiro avait bougé, Takasagi aurait été sûr de le détecter. Ranta devait l’arrêter. Il avait été obligé de le faire, par lui-même.

Naturellement, il avait su que Takasagi viendrait avec lui. Après tout, il ne faisait pas encore confiance à Ranta. Et dans les faits, c’était exactement comme ça que ça s’était passé.

Comme il en était arrivé là, Ranta avait su qu’il ne pouvait pas laisser Haruhiro s’échapper. Il avait su à quel point Takasagi était fort. Ce vieil homme était incroyablement compétent. Il n’avait qu’un seul bras, et qu’un seul œil, mais rien de tout cela ne l’handicapait. Même si Ranta, Haruhiro et Kuzaku se mettaient à trois contre lui, ils n’auraient pas la moindre chance contre lui. Même si Yume, Merry et Shihoru la mage se joignaient à eux, ça ne changerait rien. Takasagi tuerait Haruhiro facilement.

On a été camarade pendant un temps, avait dit Ranta. Je vais lui accorder le privilège de se faire tuer par ma main.

En le disant de cette façon, Ranta s’était attendu à ce que Takasagi ne refuse pas. Pourquoi ? Parce que, d’après la personnalité de Takasagi, il aurait voulu mettre au défi Ranta.

D’une certaine manière, cela avait été la faiblesse de Takasagi. Il était trop fort. Il était trop perspicace, et il pouvait voir la différence entre leurs niveaux de compétences. Takasagi savait que Ranta était en dessous de lui. C’était un gosse. Qui ne valait pas la peine de se battre contre. À cause de ça, Takasagi avait pensé qu’il pourrait prendre Ranta sous son aile autant de temps que nécessaire. Il ne l’avait pas vraiment pris de haut. C’était seulement un jugement incontestable de la réalité. Donc c’était là l’ouverture sur laquelle Ranta se devait de travailler, quand Takasagi allait laisser Ranta faire comme bon lui semblait, tout en continuant de le suspecter.

Si Ranta se trouvait être pleinement loyal envers Forgan, alors il aurait tout gagné. Si ce n’était pas le cas, si Ranta avait essayé de trahir Forgan, il se serait fait massacrer sans attendre.

Au final, Ranta avait fini par se battre en un contre un contre Haruhiro.

À partir de là, il n’avait qu’à gagner. Pour écraser Haruhiro. Pour le faire abandonner et qu’il se rende.

Ils vous tueront pas, Haruhiro, avait-il pensé. Il y a un chemin. Un chemin qui peut tous nous sauver.

Je vais te montrer de quel bois je me chauffe. Ensuite, quand tu auras mordu la poussière, je vais te faire une proposition. Tout ce que tu auras à dire c’est « D’accord ». C’est simple.

Rejoindre Forgan va résoudre tous les problèmes. Non, pas juste pour moi. Pour nous tous. On sera les bienvenus chez Forgan. Pour le moment, pas besoin de réfléchir à si ce sera permanent ou pas. Contentez-vous de venir. Vivre avec des orcs, des morts-vivants, des elfes, et d’autres races encore. Juste une fois, essayez de parler avec Jumbo. Vous allez vous chier dessus. Ce mec est un monstre. Oh, mais c’est un orc, pas un mec. Bon, vous allez oublier ça en un rien de temps.

Il nous élargira nos horizons. On ne sait rien du tout sur Grimgar. Quand vous allez réaliser ça, ça fait vous mettre au sol. Vous allez découvrir que le monde des humains est petit, tellement minuscule. On est devenu des soldats volontaires parce qu’on n’avait pas le choix, et on a vécu cette vie, mais je me demande sérieusement si c’était normal. Est-ce qu’on l’a vraiment choisi ? Est-ce qu’on n’a pas juste été forcé à faire ce choix ? Peut-être qu’on se fait utiliser, vous voyez ?

Haruhiro, je sais que tu vas pas me croire, mais moi aussi je me retourne la cervelle. J’ai vraiment beaucoup réfléchi ces derniers temps. Je veux te dire, et à tous les autres, ce que je pense. Je veux que vous m’écoutiez. Qu’est-ce vous en pensez ?

Juste parce qu’ils sont des orcs, ça fait d’eux nos ennemis ? D’accord, les morts-vivants sont flippants, mais ils peuvent boire et s’amuser eux aussi, vous savez ? Ils se tiennent côte à côte avec leurs camarades, en se racontant des histoires. Pour moi, si je m’y mets un peu, je pense que je pourrais m’intégrer. Je veux qu’on en discute tranquillement, et écouter vos avis sur le sujet.

Particulièrement toi, Haruhiro.

Je veux entendre ce que tu penses.

Je veux dire, tu te casses tout le temps la tête.

T’es pas du genre à prendre une décision avec ton intuition. Je ne dirai qu’on est des exacts opposés, mais on est assez différents.

Je te déteste, et je pari que c’est réciproque. Franchement, on va pas du tout ensemble. Même après avoir passé tout ce temps à bosser ensemble, toi et moi, est pas potes. Je peux pas être ton ami. Su tu faisais pas un boulot de dingue en tant que leader, y’a un moment que je t’aurai jeté. Après tout, c’est tout ce que tu vaux pour moi.

Je suis sûr que tu vois les choses sous un autre angle, et tu crois que je ne pense jamais. Tu penses différemment. D’une façon qui me met les nerfs. Tu dis des trucs qui me mettent en rogne.

C’est exactement pour ça que je veux te faire découvrir ce monde. C’est un autre monde qui existe. Même sans allez dans un autre monde comme aux Étendues Crépusculaires ou en Darunggar, il y a d’autres mondes là dehors qu’on ne connaît pas. Avec tout ce temps qu’on a passé en Darunggar, tu crois pas qu’on pourrait accepter une autre facette de Grimgar ? Tu crois pas que c’est une bonne opportunité ?

Haruhiro, qu’est-ce que t’en penses… ?

—…Geh, marmonna Ranta. Quel enfoiré.

Ranta appuya sur son épaule droite avec sa main gauche.

Il avait su qu’Haruhiro allait faire quelque chose inattendu. S’il n’avait pas fait quelque chose d’extrême, Haruhiro n’aurait pas eu la moindre chance de l’emporter. Il était d’une prudence assommante au point d’un être lâche, mais il pouvait parfois se montrer téméraire.

Qu’est-ce qu’il va essayer de faire ? S’était demandé Ranta.

Les plus spéciales de ses spécialités, Attaque Sournoise et Araignée, avaient complètement été mises hors-jeu. La seule chose à faire pour ne pas qu’il les utilise, c’était ne pas permettre à Haruhiro de se placer derrière lui, ce qui était facile pour Ranta, avec sa mobilité supérieure. Il avait su en parallèle que s’il faisait attention à son combo Frappe, Arrêt, Brise-genoux, Torgnole, Concassage, il pouvait se défendre contre. À part tout ça, aucune distraction ou feinte ne fonctionneraient sur Ranta, qui connaissait tous ses tours.

Il avait essayé de me prendre avec lui. Ranta avait hautement envisagé cette possibilité. Même si Haruhiro n’avait pas essayé quelque chose qui les tuerait tous les deux, il aurait pu sacrifier un bras pour effectuer un coup létal sur Ranta. C’était exactement le genre de chose que ce type penserait à faire.

Assaut.

Ranta l’avait su. Haruhiro n’utilisait pas souvent cette compétence. Elle était trop épuisante, et elle nécessitait que l’on se prépare à mourir avec son adversaire, donc ce n’était un choix viable que dans un nombre limité de circonstances. Mais Ranta avait su qu’il essayerait de tout miser là-dessus.

Il l’avait prédit.

L’assaut d’Haruhiro était allé plus loin que ce à quoi s’était attendu Ranta. Il n’avait pas calculé ça.

Cette explosion de vitesse. Pour être plus précis, son début.

C’était ce qui avait tout décidé. Non.

C’est lui qui a décidé.

Haruhiro avait décidé que c’était la seule façon de vaincre Ranta. Il s’était résolu à le faire, et il avait tout mis sur ce moment.

Cela avait sûrement été tout ce dont Haruhiro était capable. Si Ranta avait réussi à esquiver ce coup, il aurait gagné. Il n’y aurait jamais eu de deuxième tentative.

Si Haruhiro avait réessayé, Ranta aurait été en mesure de répondre.

C’était vrai, Ranta avait perdu. Mais si vous demandiez qui était le plus fort, ce serait toujours Ranta. Haruhiro le reconnaîtrait sûrement lui-même.

Ranta était plus fort qu’Haruhiro, mais il avait perdu. Haruhiro avait subtilisé la victoire à Ranta en utilisant une méthode qui lui ressemblait bien.

—…Est-ce que je ne le savais pas ? Marmonna Ranta. Qu’il allait me sortir un truc comme ça.

Pourquoi est-il parvenu à m’avoir ? Est-ce que je l’ai sous-estimé ?

Il s’était fait soigner l’épaule qu’Haruhiro avait blessée avec son poignard par un chamane elfe. Cette blessure était refermée désormais. Elle ne pouvait pas lui faire mal, mais elle n’arrêtait pas de le relancer.

—Hé… dit une voix qui semblait être une brise d’hiver.

Les yeux de Ranta s’ouvrirent en un instant. Arnold était assis en face de lui, le feu de camp les séparant.

Arnold, qui était torse nu, était un type de mort-vivant qu’on appelait double bras, et il aurait dû avoir quatre bras, mais l’un de ses bras gauches manquait à l’appel. Tout son corps était enveloppé de cuir noirâtre, donc Ranta ne pouvait pas voir l’étendue des dégâts, mais il devait ne pas être au meilleur de sa forme.

De ce qu’avait entendu Ranta, du moment que les morts-vivants ne laissaient pas leur plaie ouverte, ils guériraient. Cela prendrait un certain temps.

Ils pouvaient apparemment aussi se greffer un autre bras ou autre chose à la place. Cependant, il devait le maintenir en place le temps que le membre s’accroche, et … Ranta ne savait pas vraiment comment ça fonctionnait, mais il devait y avoir un élément de compatibilité entre le mort-vivant et le corps de la créature, donc il y avait des fois où ça ne tenait tout simplement pas. Dans le pire des cas, le bras ou la jambe ne ferait que se tenir là, difforme et livide, jusqu’à ce qu’éventuellement il finisse par pourrir et tomber.

Les morts-vivants étaient sans vie. C’est pour ça qu’ils ne pouvaient pas mourir. Leurs corps n’étaient pas le leur. Ils étaient faits d’autres êtres vivants. Les morts-vivants étaient uniques parmi les autres créatures vivantes. À dire vrai, ils n’étaient pas des créatures vivantes du tout.

Je me demande ce que ça fait de vivre en tant que mort-vivant… Après, c’est pas comme s’ils sont vivants de base.

Mais il était difficile de le voir comme autre chose que quelque chose de vivant.

L’image qu’il avait d’eux était probablement biaisée par ses idées reçues. Si quelque chose bougeait comme un être vivant, alors cela signifiait que c’était vivant. Il doit être vivant était ce qu’il avait encré dans sa tête. Cependant, il avait le mort-vivant en face de lui, et il ne rentrait pas dans cette classification.

—…Yo.

Ranta abaissa légèrement sa tête. Quelle sorte de visage devait-il montrer ?

Arnold avait fait face à Rock, le chef des Typhons Rocks, un groupe faisant partie des Briseurs du Levant, en un contre un, et cela s’était conclu par un match nul parce que Jumbo y avait mis un terme. Ranta n’avait vu le combat qu’en partie, mais cela avait été une mêlée intense avec des retournements de situation, et aucun des deux ne semblait prendre l’avantage.

Tout le monde avait été certain que le match serait décidé qu’un l’un deux, ou les deux, seraient morts ou détruits. Jumbo n’était pas de cet avis.

Ranta ne le comprenait pas vraiment.

Est-ce que c’est pas ça justement un combat ?

Qu’est-ce qu’en pensait Arnold ? Était-il satisfait ?

—La forme. Quand Ranta eut fini de se demander quoi faire, il se mit à sourire. Arnold-san.

Arnold dit, « Heh… » son visage se déformant faiblement. Cela avait dû être un rire. Puis il jeta le contenant dans sa main droite à Ranta.

Ranta l’attrapa. Ce n’était pas de la porcelaine, ou du bois, ou du métal. Le contenant était fait d’un matériau proche du cuir, mais il était beaucoup trop dur pour en être. Il avait une petite ouverture, et un bouchon. Il savait ce qu’il y avait à l’intérieur. De l’alcool. Bien que, malheureusement, il n’avait de verre sous la main.

Combien de temps s’était-il écoulé depuis le coucher du soleil ? Takasagi avait apparemment pris environ la moitié de Forgan pour se lancer à la poursuite des Rocks, d’Haruhiro et des autres. L’autre moitié était restée avec Jumbo et ils se reposaient dans la zone principale, ou ils étaient autour du feu en train de passer du bon temps.

Ranta avait construit ce feu de camp en face de lui par lui-même. Le chamane elfe qui l’avait soigné et quelques autres l’avaient appelé, mais Ranta ne leur avait même pas répondu. Il n’avait pas compris ce qu’ils avaient dit, et il n’était pas en état de gesticuler comme un animal dans l’espoir de se faire comprendre. Pour ne rien vous cacher, S’il vous plaît, laissez-moi seul, était son attitude à cet instant.

—Aw…

Tout en tenant le contenant dans sa main droite, Ranta agita sa main gauche, indiquant à Arnold qu’il n’avait pas de verre.

—Bot, dit Arnold, en levant le menton.

Vas-y bois, était ce que cela voulait apparemment signifier.

—Je vais pas me faire prier, alors. Ranta déboucha le contenant et y but directement dedans. Quand il se pencha en arrière, la sèche liqueur avec la quantité idéale d’amertume s’engouffra dans sa gorge. …Ouais. C’est de la bonne. J’aime bien.

Arnold dit, « Dobbe le moi… » en tendant l’un de ses doigts.

Une fois que Ranta eut refermé le bouchon et qu’il lui eut renvoyé, Arnold prit une gorgée lui aussi, et il gloussa.

Mais ses yeux sont complètement morts quand même.

Il n’y avait pas de vie dans les yeux d’Arnold. C’était étrange d’observer un mort-vivant boire, manger et sourire. Mais cela ne le surprenait plus. Pire que ça, quand Arnold était considéré comme tel, il trouvait ça apaisant, pas étrange.

Qu’est-ce que c’est ? Se demanda-t-il. Huh, Haruhiro ? Est-ce que vous aussi vous ressentiriez la même chose ? Ou c’est juste moi ?

Il voulait le découvrir, le savoir.

Si Haruhiro et les autres ressentaient la même chose que Ranta, cela devait signifier que la société humaine d’Alterna manquait de quelque chose.

Mais et si ce n’était pas le cas.

Et si Ranta était le seul à ressentir cet étrange sentiment d’apaisement ?

Ça voudrait dire que je suis différent, bien entendu. Ça voudrait dire que cet endroit auquel vous appartenez ne me correspond pas. Et comme j’ai passé autant de temps dans un endroit qui n’était pas fait pour moi, je n’ai ressenti que de la colère, et je n’ai jamais pu me calmer. Est-ce que c’est ce que ça veut dire ?

Ranta avait commencé à penser qu’il ne pourrait jamais être ami avec ses camarades. Il avait probablement raison. Il avait besoin pour ça d’une entente mutuelle. Mais ils n’avaient pas besoin d’être amis pour la vie. Non, c’était l’inverse. C’était mieux s’ils ne l’étaient pas. Plutôt que d’être toujours les uns sur les autres, ils devraient garder une certaine distance entre eux. De cette façon, ils pouvaient se battre sans penser à autre chose. Se détester les uns les autres n’était pas un inconvénient.

Ranta abaissa sa tête.

Mais est-ce que c’était vraiment comme ça depuis le début… ?

« Ranta-kun », avait dit Moguzo.

Son visage était tellement rayonnant à cette époque. Ça fait un moment déjà, mais je m’en souviens tellement bien.

« Un jour, faisons-me. Ouvrons un restaurant. » Moguzo…

Pas de doute là-dessus, il avait pensé ses mots. Et comment. Même si le monde entier se retourné, Moguzo n’était pas le genre de type qui dirait quelque chose sans le penser vraiment.

Il n’avait pas été un simple camarade. Il avait été un partenaire.

Ranta avait-il peur ? De perdre quelqu’un à nouveau ? Était-ce pour cela qu’il ne voulait pas être proche des autres ?

En y repensant, à l’époque où Moguzo était en vie, malgré leurs différends, les trois garçons étaient beaucoup sortis ensemble. Depuis que Moguzo était mort, à moins que Ranta n’ait des intérêts avec les autres, quand il allait boire un coup, il y allait tout seul.

Cela n’avait pas été une décision réfléchie. Il s’était probablement distancé des autres sans s’en rendre compte. Cela n’avait pas posé de problèmes en particulier.

C’est pas comme si j’avais besoin d’amis, vous voyez ?

Était-ce la vérité ?

Ce serait bien d’avoir des personnes avec lesquels il pourrait s’ouvrir. N’en voulait-il pas ? Toujours la tête baissée, Ranta tandis sa main droite devant lui. Il entendit Arnold se lever.

Arnold s’approcha, et il plaça le contenant avec l’alcool dans la main de Ranta. Celui-ci envoya l’envoya en arrière et y fit descendre son contenu.

Il ressentit une douleur.

—Heh… Arnold en rit, mais pas pour se moquer de Ranta. Ce n’était le genre à faire ça.

Haruhiro. Pourquoi tu t’es pas rendu sans faire d’histoire… ?

Je devais le faire. Ouais. J’étais sérieux. J’y suis allé assez fort que je j’aurai pu te tuer. Et comment. Si je ne l’avais pas fait, Takasagi m’aurait sûrement terminé. En plus, toi non plus tu n’es plus celui que tu étais. Si je ne donnais pas tout, je ne pourrais pas te battre.

Mais, mec, tu sais que je n’aurais jamais pu te tuer, pas vrai ?

On est peut-être pas potes, mais on est camarade, d’accord ? Tu le comprends ça, non ? T’es censé être Haruhiro, mais tu ne pouvais pas lire dans mes pensées ? On a été ensemble pendant tout ce temps, alors pourquoi t’as pas compris…

? Et ensuite, cerise sur le gâteau…

T’as essayé de me tuer, non ?

Si Merry ne t’avait pas arrêté, mec, tu aurais pu me tuer, huh ?

Ça veut dire … ouais, tu me fais pas confiance.

Pas que ça me gêne. C’est juste un, « Oh, ouais, logique ». C’est rien. C’est tout ce qu’on est, au final.

Je me sens juste un peu pathétique, c’est tout. D’avoir essayé de placer ma confiance en quelqu’un qui ne me fait même pas confiance. J’ai été idiot. Un idiot complet.

—Hé… marmonna Ranta.

Il n’avait bu dans le contenant que deux fois, mais il pouvait déjà sentir l’alcool lui monter à la tête. Arnold était déjà retourné de l’autre côté du feu et il s’était assis.

Ranta lui sourit.

—Arnold.

Même quand il s’adressa à lui sans l’honorifique, Arnold ne sembla même pas le prendre en compte. Il regarda Ranta avec ses yeux morts, comme pour dire, « Qu’est-ce qu’il y a ? »

Ranta ne comprenait pas entièrement ce qu’il voulait dire, ou ce qu’il voulait tout court.

—Ô ténèbres Il commença l’invocation, et puis, Oh, c’est vrai, réalisat-il.

Il pourrait essayer de se révéler. Il pourrait avoir pour ambition de s’ouvrir, d’être à cœur ouvert. Cela pourrait être quelque chose qu’il voulait.

—Héya, s’incrusta Takasagi.

Si ce type n’était pas soudainement apparu, Ranta aurait probablement invoqué Zodiac-kun. Pourquoi n’avait-il pas utilisé Appelle du Démon depuis qu’il avait rejoint Forgan ?

Parce qu’il n’en avait pas eu envie. Il n’en avait pas eu l’opportunité. En ne disant que ça, alors peut-être que c’était la vérité, mais il devait y avoir un élément de peur qui s’incluait en plus.

La nature d’un démon de chevalier noir était difficile à expliquer succinctement. Ils n’étaient pas ce qu’on pourrait appeler un familier, mais ils n’étaient pas non plus une part du chevalier noir. Les démons étaient incontestablement doués de conscience. Ils avaient aussi une volonté qui leur était propre. Ils n’apparaissaient pas à moins qu’ils se fassent invoquer par leur chevalier noir, et ils étaient étroitement liés à leurs invocateurs, mais ils étaient aussi indépendants, d’une certaine manière. Les chevaliers noirs ne pouvaient pas contrôler leurs démons. Ils ne pouvaient pas les faire bouger à la simple force de leur volonté, mais les chevaliers noirs étaient connectés à leurs démons.

Le démon grandissait, ou changeait, tandis que le chevalier noir accumulait des vices, et leur manière d’évoluer dépendait du chevalier noir. Qui plus est, cette évolution et ce changement étaient irréversibles. Il n’y avait pas de retour en arrière. Un chevalier noir ne pouvait pas changer de démon, ou il ne pouvait pas s’en débarrasser. Les préceptes stipulaient que la dévotion d’un chevalier noir pour le Dieu Sombre Skullhell restait jusqu’à la fin de ses jours. Le démon était un partenaire sur le chemin vers leur inévitable mort.

D’après son expérience, Ranta le savait. Un chevalier noir ne pouvait pas tromper son démon. Même s’il pouvait lui mentir, son démon ne se ferait jamais berner.

Le démon de Ranta, Zodiac-kun, était très différent de lui. Il était dit que la plupart des démons ne ressemblaient pas à leurs chevaliers noirs. C’était apparemment commun pour un chevalier noir homme de se retrouver avec une femme démon. Il y avait même des cas ou de grands et musclés chevaliers noirs avaient pour leur servir de petits et mignons démons.

En dépit de cela, un démon reflétait parfaitement son chevalier noir.

S’il appelait Zodiac-kun, comment réagirait le démon ? Ranta n’en avait pas la moindre idée, et cela l’effrayait.

Le désinhibé Zodiac-kun pourrait le frapper pile là où ça faisait mal. Ranta pourrait révéler ses vrais sentiments alors qu’il serait avec Zodiac-kun. Le démon pour extorquer les véritables émotions de Ranta, que même lui n’avait pas connaissance.

Il y avait aussi la raison qu’il ne voulait pas faire découvrir aux autres qu’il était un chevalier noir. Il cachait son pendentif à l’effigie de Skullhell, et l’armure qu’il avait portée jusque-là n’avait aucun signe distinctif apparent, donc son apparence ne le trahirait pas. Bien que, cela dit, Takasagi avait pu le deviner après avoir analysé son style de combat. Ranta ne s’était jamais demandé ce qu’il pourrait arriver, ou quand, donc il ne voulait pas retourner ses cartes. Plus que ça, en fait, il ne voulait étaler ce qu’il avait sur le cœur.

Avec un « Oof.. » Takasagi s’assit à côté de Ranta, penchant sa tête à gauche, puis à droite. Sa nuque craqua.

Quand Ranta lui proposa l’alcool d’Arnold comme si de rien n’était, Takasagi dit « Oh, merci », et il en prit une gorgée.

—…Donc, t’es revenu, dit Ranta.

—À l’instant. Je viens juste de rentrer. Takasagi fronça les sourcils et claqua sa langue. Pas de chance, j’en ai peur. Pire encore, Onsa ne revient pas. J’ai quand même à cœur de penser qu’ils ne l’ont pas tué.

—C’est…

Ranta se frotta le nez.

Les mots ne lui viendraient pas.

À quoi je pense ?

Pas de chance. Cela signifiait que les autres ne s’étaient pas fait tuer, ou capturer. En assumant que Takasagi ne mentait pas.

Il ne pouvait pas en être certain. Takasagi était probablement capable d’être aussi fourbe qu’un brigand, et il n’hésiterait pas à utiliser ce genre de stratagème. Qui plus est, il ne faisait pas confiance à Ranta. Takasagi pourrait balancer des informations sur l’état d’Haruhiro et des autres pour observer comment Ranta y réagirait. C’était complètement plausible. Si c’était le cas, il avait tout à gagner à ne pas manifester trop d’intérêt.

Peut-être devrait-il se montrer inquiet pour Onsa, qui n’était pas revenu ? Cela semblait trop forcé. Ranta renifla sans dire un mot, et il haussa les épaules.

—Les Rocks, c’est ça ? Takasagi jeta le contenant d’alcool à Arnold, puis il sortit sa pipe de sa poche. Ils sont plutôt bons. Ranta, tes camarades ont encore du chemin à faire, mais ils sont étonnamment tenaces.

—Anciens camarades, tu veux dire.

—Je suis sûr que tu ressens un minimum de compassion envers eux.

—Pour des types qui ont essayé de me tuer ? Rétorqua Ranta.

—Quoi, t’es encore là-dessus ?

—Je ne… Ranta plissa les yeux et scruta Takasagi. Huh ?

—Ce voleur. Takasagi fourra sa pipe de tabac. Il aurait pu te tuer, mais il a choisi de te laisser vivre. C’est ce qui m’est apparu.

—…J’sais pas pour ça.

—Tu as le culot de lui en vouloir ? Takasagi prit une branche fumante du feu de camp, et il alluma sa pipe avec. Pour lui, c’est toi le traître. T’as aucun droit de lui en vouloir, si ?

—Ne sois pas bête, je lui en veux pas. Ranta faillit lever la voix, mais il arriva in extremis à se retenir. Je pourrais jamais lui en vouloir.

Takasagi envoya de la fumée avec sa bouche.

—C’est dommage que ton plan n’ait pas marché, Ranta.

Le cœur de Ranta devint froid. Takasagi l’avait-il percé à jour ? Si oui, à quel point ? Ou alors était- il en train de faire comme s’il savait quelque chose ? Takasagi était en train d’essayer d’ébranler Ranta. Il essayait de déchirer son déguisement ?

Bien que, s’il ne portait pas de déguisement, il ne pouvait pas se le faire déchirer. Il avait pensé qu’il en portait un, mais peut être que depuis tout ce temps, il était nu. Que se passerait-il s’il portait un autre déguisement sous ce déguisement ? Pour être honnête, Ranta voulait lui-même connaître la réponse.

Qu’est-ce que je ressens vraiment… ?

—Rien ne se passa jamais comme prévu. C’est la vie. Ranta se força de faire sortir un soufflement du nez. C’est ce qui donne du goût.

—Tu fais comme si tu avais de l’expérience.

—Quoi, alors ta vie s’est passée exactement comme tu le pensais ?

—La mienne ? Takasagi tira sur sa pipe, puis encore, encore, phew, il cracha la fumée et nettoya les cendres qui étaient dans le bol de sa pipe. Eh bien…

Quand, et comment, est-ce que cet homme d’âge mûr avait perdu son œil gauche et son bras droit ? Il avait dit qu’il avait été un soldat volontaire fut un temps. Pourquoi était-il avec Forgan désormais ? Viendra-t-il un jour où il pourrait écouter l’histoire de Takasagi, de la propre bouche de cet homme ?

—Le vieux, dit Ranta.

—Huh ?

—Moi, je veux devenir plus fort.

Il avait pensé qu’on lui rirait au nez pour avoir dit ça. Mais Takasagi lui donna un renâclement banal et il dit, « Et ? » En lui indiquant de continuer.

—Tu comprends ? … Eh bah, pas que j’ai besoin de toi. Je veux devenir fort. Je suis sûr que tu le sais, mais putain, je suis faible. Même ça c’est mieux que le moi d’avant, en fait, tu vois ? Et pourtant, j’ai encore beaucoup de chemin à faire. J’sais pas comment le dire, mais vivre quand t’es faible, tu pourrais pas comprendre, mais…c’est dur. T’es obligé d’abandonner plein de choses. C’est lamentable.

—Écoute, Ranta, dit Takasagi.

—Ouais ?

—Tu as peut-être du mal à te l’imaginer comme tu es jeune, mais même un vieux type comme moi a été jeune pendant un temps. Quand j’avais encore mon œil et mes deux bras, je manquais de talent à l’épée.

—…Je m’en doute, ouais, mais j’arrive pas à me l’imaginer.

—Aussi loin que je m’en souvienne, seule une poignée de génies sont capables de devenir fort sans rechercher la puissance par eux-mêmes. Notre bosse, par exemple, je suis pas comme lui. Même si tu en avais dix comme toi, tu ne pourrais pas me vaincre le moi d’aujourd’hui. Mais le moi d’il y a dix ans, tu pourrais.

—Tu es devenu plus fort.

—C’est comme tu l’as dit, Ranta. C’est dur d’être faible. Ça te bloque des chemins.

—…C’est suffocant.

—La force n’apparaît pas sous une seule forme, cela dit.

—Il y a plein de sortes différentes de force.

Ranta acquiesça.

—Même moi je le comprends. Vaguement. Mais je veux être capable de relever de grand défi, et ne pas perdre. Ce genre de force que tout le monde connaît.

—Il y aurait toujours quelqu’un au-dessus de toi, dit Takasagi.

—Ça je le sais… Je le sais tellement que ça me fait mal. Mais si je n’ai pas assez d’espace pour m’élever sans me cogner la tête. Ça c’est dur.

—Tu manques de trop de choses.

—Je ne suis pas très grand, après tout.

—Même avec ça, ceux qui sont forts restent forts.

—Tu me dis que je manque de talent, c’est ça ? En gros.

—C’est exact.

—… Au moins t’es franc.

—Je ne mens pas quand je n’en ai pas besoin.

—Je le sais déjà. Ranta rigidifia sa nuque, qui était sur le point de tomber. Tout le monde à ses limites. Mais elles ne sont pas toutes les mêmes. C’est différent pour chacun de nous. Il y a des gens qui commencent à un et qui peuvent aller jusqu’à dix, et il y a des types qui finissent par se retrouver bloqué à cinq. Il y en a aussi qui commencent à dix et qui vont jusqu’à cent. Pour les types coincés à cinq, peu importe à quel point ils se donnent, ils ne pourront jamais atteindre dix. Le mieux qu’ils puissent faire serait six, peut être sept. C’est tout ce qu’ils peuvent faire.

—Écoute, Ranta. Takasagi recommença à fourrer sa pipe. Étant arrivé à mon âge, il y une chose à laquelle je pense en voyant des jeunes comme toi. C’est, Ne fais pas des trucs futiles. Généralement, on arrive pas à avoir du recul sur soi. Même dans un miroir, l’image est distordue. On ne peut rien y faire. Si tu vis en voulant ceci ou cela, tu finiras pas trouver ta place. Jusque-là, tout ce que tu peux faire c’est galérer. Si tu te manges un mur alors que tu galères, eh bien, d’une certaine façon, c’est intéressant. Tu dois le prendre comme ça t’arrive.

—Je ne vais pas me manger de mur, rétorqua Ranta. Je n’ai pas non l’intention de trouver ma place.

—Je vois des types comme toi de temps en temps, Takasagi alluma sa pipe. Des abrutis, rien de plus.

—Ça me convient.

—Tu veux être fort, Ranta ?

—Ouais, je le veux.

—Rahntah…

Arnold appela soudainement son nom, ce qui le surprit. Quand il se tourna vers lui, Arnold était en train de sourire avec sa bouche en forme de balafre.

Quand Ranta lui sourit en retour, Arnold laissa échapper un « Heheh… » et il prit une gorgée.

—Il y a un tas d’abrutis là dehors. Takasagi se tordit la nuque tout en tirant sur sa pipe. Ils sont partout.

—Très bien !

Ranta sauta sur ses pieds. Il plia ses genoux et s’étira les jambes. Il bougea des épaules de haut en bas. Il fit tourner ses bras en cercle. Son épaule droite ne lui faisait absolument pas mal. Il était en pleine forme.

La brume des Mille Vallées était fine ce soir. Presque inexistante, on pourrait dire. Tourné vers le ciel étoilé, il pouvait voir la lune rouge.

Grimgar of Fantasy and Ash, Tome 9, Chapitre 6 — illustration

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