Se pourrait-il que la pluie se soit un peu calmée ?
Haruhiro était agenouillé avec ses deux mains sur son genou droit, avec son genou gauche relevé, et il regardait à l’extérieur depuis la grotte. Il ne bougeait pratiquement pas, à part pour ajuster son angle de vision. Sa concentration était sans pareil.
Merry, qui était elle aussi en train de regarder dehors derrière lui, était à des lustres de la concentration d’Haruhiro. Pire, on aurait pu même dire qu’elle était tellement distraite qu’ils ne pouvaient même pas être comparés.
Ils étaient juste à côté de l’entrée de la grotte. Assez proche pour que la pluie les touche. Se mouiller les dérangeait, et cela leur donnait un petit peu froid aussi. Mais, à part ça, pour ne rien vous cacher, le fait qu’absolument rien ne change était quelque peu dur à encaisser.
Le décor autour d’eux, tapi sous un manteau de brume et de pluie, était comme une peinture. Alors qu’ils regardaient dehors en écoutant le moindre bruit étouffé par la pluie, ils se demandèrent si cela avait une quelconque utilité de faire ce qu’ils faisaient. Bon, évidemment qu’il y en avait une. Ils allaient retrouver leurs camarades ici. Merry et Haruhiro étaient en train d’attendre leurs camarades. Il était aussi probable que des ennemis viennent à leur place. C’était pour ça qu’ils étaient sur leur garde. Bien évidemment qu’il y avait une raison derrière tout ça. Sans le moindre doute.
En dépit de cela, Merry se surprit à regarder Haruhiro.
Peut-être devrais-je dire quelque chose, se disait-elle inlassablement.
Rien ne les obligeait à rester complètement silencieux. Parler en chuchotant ne les révélerait pas. De quoi devrait-elle parler ? Elle ne le savait pas vraiment, mais elle se disait qu’il y avait des sujets qu’ils pourraient aborder. Il devait bien en avoir quelques-uns.
Cela faisait un moment qu’ils étaient en train de monter la garde.
À l’instant, ses yeux croisèrent ceux d’Haruhiro pour la première fois.
—…Ah. Haruhiro se tourna immédiatement pour regarder devant lui. D-Désolé.
—Huh ? Merry commença à baisser la tête…
Non, ce n’est pas le moment.
Elle revint sur sa décision, préférant regarder dehors.
—Pou-Pourquoi tu t’excuses ?
—Uh… Je sais pas, comme ça ? Dit-il.
—…Je vois.
—Personne ne vient… huh.
—Oui… tu as raison.
—Tu n’as pas froid, si ? Demanda Haruhiro.
—Pas tant que ça.
—Ça veut dire que tu as quand même un peu froid, alors ? Ouais, c’est normal.
—C’est juste un petit peu. Je vais bien.
—Je ne veux pas que tu te fatigues trop…
—Je suis une prêtresse. Merry se toucha les lèvres. Ça n’a rien à voir avec ça, si ?
—Peut-être pas. Haruhiro rigola légèrement. Tu ne peux pas guérir le froid, si ?
—Finalement, je ne sers pas à grand-chose.
—Non c’est pas vrai. Tu es… les prêtres sont comme une ligne de vie. Pour moi… Pour nous.
—C’est ce que je veux être, dit Merry.
—Moi je te vois comme ça. Non, pas seulement moi, tout le monde te voit comme ça.
—Je fais de mon mieux… pour ne pas devenir plus faible.
—Ah bon ? Demanda Haruhiro.
—Oui.
—Ce n’est pas grave, tu sais.
—De quoi ?
—De se sentir faible. On le ressent tous à moment ou un autre. Je pense… j’sais pas ? Uh, je peux t’aider. Ouais. Genre… C’est à ça que sert le travail d’équipe ?
—Tu en fais déjà… Merry prit une profonde inspiration. Tu en fais déjà tellement pour m’aider.
Haruhiro releva son menton. Il laissa échapper un, « …Ah. » Pendant tout ce temps, il avait gardé ces yeux vers l’extérieur.
Il est….
Quand elle sentit quelque chose remonté en elle, Merry ne savait plus ou elle en était.
Sa première impression quand elle l’avait rencontré, pour le meilleur ou pour le pire, était celle d’un garçon, pas d’un homme. Même s’il venait tout juste de s’enrôler, il avait été bien trop immature pour être un soldat volontaire. Il avait des yeux endormis, il traînait des pieds, on ne pouvait pas compter sur lui, et il ne semblait pas être tourné vers l’avenir. D’une certaine manière, son comportement était approprié pour son âge. Il avait été un garçon normal, mais en aucun cas quelqu’un apte à vivre dans cet endroit.
À cette époque, Merry avait été une soigneuse vagabonde qui ne refusait aucun groupe dans lequel elle était invitée. Elle s’était dit que ce genre de travail lui convenait parfaitement.
Mais peut-être que je devrais arrêter de faire ça, se souvint-elle d’avoir pensé. C’était pour ça qu’elle avait accepté leur offre.
En regardant en arrière, à cette époque, Merry avait en elle deux sentiments contraires.
Le premier était que si quelqu’un n’aidait pas ces gamins, ils allaient finir par rejoindre les portes du cimetière comme leur ami avant eux. Comme elle avait accepté de prendre ce travail, elle aurait eu du mal à fermer l’œil si elle les avait abandonnés. On pourrait dire qu’elle avait ressenti de la pitié pour eux.
Pas une pitié authentique, cela dit. Par exemple, si une mère mourante confiait son bébé à quelqu’un, peu de personnes seraient assez cruelles pour s’en débarrasser.
Même s’il n’en voulait pas, cette personne allait le protéger jusqu’à ce qu’elle trouve une solution. Si ce fardeau finissait par être trop lourd, et qu’il ne savait plus quoi faire, il allait essayer de passer ce problème à quelqu’un d’autre. En l’abandonnant devant le temple de Lumiaris, ou un autre endroit qui accueillait ce genre de cas. C’était toujours mieux que de le laisser mourir.
Ça avait été le genre de pitié qu’elle avait ressenti.
L’autre sentiment avait été de vouloir s’embarquer dans ce navire en plein naufrage. C’était le genre de sentiment autodestructeur qu’elle avait souvent eu durant cette période.
Même après qu’elle eut rejoint le groupe, elle n’avait pas imaginé un quelconque futur pour ces gosses. « Tout le monde était comme ça au début », leur avait-elle dit pour les consoler, ce qui avait été un mensonge. Si tout le monde les consolait de cette manière, elle était certaine que la plupart pensaient ces mots de façon ironique. Pour être franc, peu d’apprentis soldats volontaires avaient été aussi mauvais qu’eux. Ils n’avaient rien fait d’autre que de mener leur prêtre à la mort. Ils avaient été un groupe particulièrement inapte.
Elle n’aurait jamais imaginé tenir avec eux pendant aussi longtemps.
Elle n’aurait jamais imaginé qu’un jour viendrait où elle se reposerait sur ce garçon qu’elle avait rencontré à cette époque.
Haruhiro avait grandi. En tant que voleur, et en tant que leader. Elle ne pensait pas que c’était parce qu’il avait une sorte de prédisposition à ça.
Haruhiro avait traversé tant de choses si compliquées qu’on ne pouvait pas les écrire simplement en quelques mots. Plus que ça, ce n’était même pas comme si Haruhiro avait fait tout ça pour lui- même. Il avait probablement été réticent. Il avait probablement été forcé à prendre cette position, et il n’avait eu d’autre choix que d’accepter. Cette situation lui avait cloué les jambes au sol.
Il avait été forcé de marcher sur un fil, et quand il pensait qu’il était enfin arrivé de l’autre côté, il se voyait en train de marcher au bord d’une falaise. Les vents avaient été violents, et bien qu’il eût tout fait pour rester les pieds sur terre, il avait dû avancer. Si Haruhiro, qui montrait la voie, n’avançait pas, personne d’autre ne pourrait avancer, donc il n’avait pas eu d’autres choix.
Il avait répété ce scénario, encore et encore.
Merry avait grandi de moitié, non, peut-être même d’un tiers de ce qu’Haruhiro avait grandi.
À cette époque, Merry marchait bien devant eux sur la voie du soldat volontaire. À un certain moment, ils l’avaient dépassée, et maintenant elle était en train d’essayer de les rattraper.
Elle voulait être plus forte.
Elle détestait avoir à les rattraper.
Elle voulait au moins marcher à leur côté.
Elle voulait marcher à ses côtés. Pour être en mesure de bomber le torse, et de marcher fièrement.
C’était peut-être parce qu’elle avait passé tout ce temps à baisser les yeux qu’elle avait oublié comment faire. Ne pas avoir peur. Ne pas avoir peur de perdre de vue le chemin qu’elle s’était trouvé.
Sans jamais savoir quand le sol pourrait s’effondrer sous ses pieds. À sa façon, elle avait été désespérée. Apeurée en tout instant.
Je dois changer, pensa-t-elle, déterminée. Je veux changer.
Si je continue comme ça, je vais le regretter. J’en ai assez des regrets.
—Haru, dit-elle lentement.
—…Huh ? Haruhiro regarda Merry pendant un bref instant. Uh, d’accord. Qu’est-ce qu’il y a ?
—Est-ce que tu veux qu’on aille un peu plus à l’intérieur ? On ne peut pas se permettre d’attraper froid.
—Oh, c’est vrai…. Mais quand même…
—Reculons jusqu’à ce que la pluie ne nous atteigne plus.
—….Ok.
—Peut-être que j’ai dit ça avec un peu trop de fermeté, ajouta-t-elle. Je ne suis pas en colère, d’accord ? Je suis juste comme ça. Celle que je suis maintenant… est probablement celle que je suis vraiment.
—Ouais. Haruhiro sourit, et il se recula d’environ trente centimètres. Je ne sais pas comment le dire, mais si tu es capable de te sentir comme ça, Merry… non, comment je pourrais dire ? Si c’est un endroit où tu peux être toi-même, alors tant mieux.
Merry recula autant qu’Haruhiro.
—Tu veux dire, dans le groupe ?
—Peut-être ?
—Peut-être que c’est parce qu’on a été en Darunggar pendant autant de temps, mais on est comme une sorte de famille.
—Ohhh… Ouais. Tu as raison. Une famille… Huh.
—Est-ce que tu es le père, Haru ? Demanda Merry.
—Moi ? Tu rigoles. C’est pas ça. Hmmm, bon, je suis le leader, donc… Je suis le grand frère, peut-être ? Au mieux… Et pour la mère, je me demande qui ça pourrait être. Si je devais choisir… Shihoru, peut-être ?
—Elle sait rester calme, alors peut-être qu’elle est faite pour le rôle.
—Mais avoir une mère sans père… ajouta Haruhiro.
—Peut-être qu’il n’y a pas de parents ? Dans ce cas, tu es le grand frère, et Shihoru est la grande sœur ?
—Trois sœurs, Shihoru, Merry et Yume, huh.
—Pour les frères, ce serait toi, Kuzaku, et … je suis désolée.
—Bah, tu connais Ranta. Le ton d’Haruhiro était étrangement sec. Il n’est pas du genre à être le petit frère de quelqu’un.
—…C’est vrai.
—Je peux le dire maintenant, mais nous sommes égaux. Lui et moi. Je pense qu’on voulait probablement être égaux l’un envers l’autre. On ne sait jamais retenu quand on était face à face. Je n’aime pas ce type, mais il est toujours honnête et direct. « Je déteste ça », « Ça m’énerve », « Tu as tort »… il ne se gênait pas pour me contredire et m’embêter avec plein de choses, que ce soit sérieux ou vraiment stupide. On ne se mentait pas. On n’en avait pas besoin… je me dis que, finalement, c’est difficile de trouver des gens avec lesquels je pourrais être comme avec lui.
—Vous étiez… amis ? Demanda Merry.
—Non. Le visage d’Haruhiro afficha une petite grimace. C’est pas ça. Carrément pas. Pas la moindre chance. Ce n’est pas mon ami… bien que l’on aurait pu devenir quelque chose d’autre, si on avait été ensemble plus longtemps. J’sais pas. Il n’aurait jamais pu être mon ami, mais c’était peut-être quelque chose de bien. Ça voulait dire qu’on ne se ménageait pas. Étrangement, une part de moi lui fait encore confiance. Ouais… je croyais probablement en lui.
—De quelle façon ?
—Je me disais qu’on serait toujours comme ça, sans devenir plus proche, ou prendre des chemins différents. Pour moi… Mes camarades, je vous aime tous, et vous êtes important pour moi. Je n’arrive pas à ne pas être gentil avec vous. Il y cet aspect dans notre relation. Mais je n’avais pas ça avec lui. Ça équilibrait les choses, on pourrait dire.
—Il était spécial à tes yeux, dit Merry
—Pas exactement dans le bon sens, mais oui.
—Personne ne peut le remplacer.
—Ça ne s’applique pas qu’à lui, dit Haruhiro. C’est pareil pour vous tous.
—Haru…
—Ouais ?
—Tu crois qu’il nous a vraiment trahis ?
—Je ne pense pas.
Merry eut beaucoup de mal à restreindre son sourire. Haru avait répondu sans détour. Il avait nié sans la moindre hésitation.
Il croyait en lui. Cela prouvait à quel point il faisait confiance à Ranta. Merry ne s’étonna pas de sa réponse.
À vrai dire, elle avait du mal à croire que Ranta les avait catégoriquement trahis. Quoi qu’il puisse arriver, Ranta ne trahirait jamais ses camarades. Elle aurait renié Ranta depuis bien longtemps si elle ne le pensait pas.
—Merry, il y a une chose que je voulais te demander, dit Haruhiro.
—D’accord. Quoi ?
—Est-ce que tu as vu Zodiac-kun depuis que Ranta a fait ce qu’il a fait ?
—…Non. Merry secoua sa tête, puis elle se mit à réfléchir. Elle ne pouvait pas l’affirmer avec certitude, mais elle n’avait pas vu le démon. C’était le sentiment qu’elle avait. Je ne crois pas l’avoir vu. Bien que, ce que j’ai vu moi fut très limité.
—Je m’en doutais. Haruhiro regarda autour de lui tout en hochant la tête. C’est bizarre. Alors même que c’est un chevalier noir. Alors qu’il laisse entendre qu’il le déteste, il aime vraiment Zodiac-kun. Il utilise ce démon comme un support émotionnel. J’en suis pratiquement sûr.
—C’est vrai. Peu importe combien Zodiac-kun lui en met plein le visage, il l’invoque le démon à chaque fois qu’il le peut.
—C’est exactement pour ça que ça ne tient pas debout, dit Haru. Il doit avoir quelque chose à cacher. Pas à nous, mais aux types de Forgan. Le fait qu’il n’invoque pas Zodiac-kun est comme une confession. Il doit se dire que c’est un peu comme sa carte dissimulée. Vu comment il est stupide, c’est ce qu’il a dû se dire.
—C’est vraiment…
—Il ne t’a jamais fait de mal directement, ajouta Haruhiro. En fait, je pense qu’il essayait de te protéger, à sa manière. En y réfléchissant bien, ce n’est pas impossible que ce soit le cas.
—Oui. Tu as raison.
—Quand il s’est battu contre moi, il était sûrement sérieux. C’est juste que, c’est parce que c’est moi qu’il affrontait, tu comprends.
—…La personne avec qui il veut être un égal.
—Bah, dit comme ça, on pourrait presque penser que ça fait de lui quelqu’un de cool, dit Haru. S’il avait attaqué Yume, et qu’il l’avait blessé, ce serait une autre histoire, tu vois ? Mais c’était moi. C’est un peu extrême, mais même s’il m’avait tué… Bon, même lui aurait ressenti une petite pointe de culpabilité. Il aurait été comme, « Ne m’en veux pas, Haruhiro, je n’avais pas le choix, » ou quelque chose comme ça, avec un sourire forcé, tu ne crois pas ?
—…C’est ce qu’il aurait fait. Oui, c’était complètement lui. Je l’imagine avec son expression sur le visage…
—C’est bien lui, hein ? Dit Haruhiro avec un gloussement.
La pluie s’était beaucoup calmée à tel point qu’elle se confondait avec la brume. Le soleil n’était-il pas en train de se coucher ? Il n’avait pas l’impression que la lumière avait baissé.
On aurait dit qu’elle avait été là avec Haruhiro, attendant le retour de leurs camarades, pendant une durée effroyablement longue. Mais peut-être que ça ne faisait pas si longtemps que ça.
Au loin, quelque chose bougea. Est-ce que c’était seulement la brume qui se dispersait ? Non, ce n’était pas ça.
—Merry, l’appela Haruhiro avec une petite voix.
Elle se tourna vers lui, et Haruhiro pointa quelque chose devant eux avec son index de la main gauche. Ce signe voulait dire, Il y a quelque chose là-bas.
Merry retint sa respiration et plissa les yeux.
C’était petit. Et cette chose n’était probablement pas seule. Ce qui signifiait que ce n’était pas leurs camarades.
Il était difficile d’éliminer ce sentiment de déception, mais elle n’avait pas le temps de se laisser aller au désespoir. Cette chose arrivait droit vers la grotte.
Avant même qu’elle puisse apercevoir la créature, elle eut une vague idée de ce que ça pourrait être. Elle avait raison.
—C’est… dit Haruhiro.
—Tu le connais… ?
—Ouais, je le connais. Ou on va dire que je l’ai déjà vu.
La créature ressemblait à un chat. Cependant, sa tête était bien plus grande que son corps. Grâce à ça, même si son corps était aussi large, ou légèrement plus large, qu’un chat, la créature ressemblait à un chaton.
Les nyaas étaient des bêtes quadrupèdes, mais ils pouvaient aussi marcher sur deux jambes.
Le nyaa gris étaient en train de tituber sur ses pattes arrière. Une différence majeure entre leurs jambes et celles des chats était qu’ils avaient de longs doigts, assez agile pour pouvoir attraper des objets fermement. Au premier regard, on pourrait s’y méprendre avec des pattes de chats, et quand ils marchaient sur leurs pattes arrière, le nyaa croisait ses pattes avant et il tendait son cou sur le côté. Tout comme un chat.
Il est trop mignon… pensa Merry avant de se rattrapa alors qu’elle était sur le point de sourire, retroussant ses lèvres avant d’expulser un petit toussotement.
—… Ce n’est pas un des nyaas de Forgan, alors ?
—Probablement pas, dit Haruhiro. Il y a cette personne qui s’appelle Shuro Setora qui vit dans le village. La Maison des Shuro est apparemment une famille de nécromanciens, mais Shuro Setora-san est une amoureuse des nyaas et elle a commencé à en élever. Si je me souviens bien, normalement, les nyaas du village sont élevés par… la Maison Katsurai, je crois ? Ce sont les espions onmitsu du village.
—…Hmmm.
Le nyaa.
Cette créature était si captivante pour une raison inconnue. Pendant que Merry était retenue captive par Forgan, observer les nyaas avait été sa seule bouée de sauvetage.
—Les onmitsu…. murmura-t-elle, perdue dans ses pensées.
—Ouais. Du coup, pour se débarrasser des nyaas de Forgan, on est allé rencontrer l’amoureuse des nyaas du village pour qu’elle coopère avec nous. Et si je me souviens bien…. c’est sûrement l’un des nyaas de Shuro Setora-san.
Pratiquement tout ce que venait de raconter Haruhiro passa par une oreille et ressortit par l’autre.
C’est un nyaa.
Le nyaa qui était détrempé par la pluie était en train de se rapprocher…
Merry faillit dire, « Approche », malgré elle. Elle voulait claquer sa langue et lui faire signe. Non, elle ne pouvait pas.
Je ne peux… pas ? Si ce n’est pas un ennemi, ça devrait aller, non ? Ou ce ne serait pas un problème tout du moins.
Au final, elle se retint.
Peu de temps après être entré dans le grotte, le nyaa se secoua, projetant de l’eau partout. Puis, en inclinant légèrement la tête, il lâcha un, « Nyaa. »
—Trop mign… Merry se ferma la bouche instantanément, et elle avala ses mots.
—Mign ? Demanda Haruhiro.
—…C-Ce n’est rien.
—Hmm…? Haruhiro cligna des yeux, puis il posa sa main sur la tête du nyaa. Hé, nyaa. Où est ta maîtresse ?
Pouvait-il vraiment le faire ?! Le nyaa acceptait-il peut-être de se faire toucher ?
—Dans ce cas… Merry serra le poing.
Lui, l’avait touché. Elle voulait le toucher elle-même.
Peut-être n’est-il pas trop tard ?
La situation la permettait-elle de le toucher ? Peut-être qu’elle serait autorisée à lui caresser la tête ? Était-ce là sa chance ?
Mais, à cet instant, la main d’Haruhiro était posée sur la tête du nyaa. Pour que Merry puisse lui caresser la tête, elle allait devoir faire bouger la main d’Haruhiro.
Elle allait devoir la lui faire bouger. Comment ? Qu’allait-elle faire ? Devait elle demander ? Comment ? Peut-être….
Haru, laisse-moi essayer moi aussi.
C’était… trop direct, peu importe dans quel sens on l’écoutait. Ne pouvait-elle pas trouver quelque chose de plus indirect ?
Haru, tu me laisses essayer moi aussi ?
Appuyer l’intonation sur le dernier mot. Pourquoi pas ça ? Cela semblait un peu plus doux… peut- être. Bien qu’elle se dit que ça ne changeait pas grand-chose. Bon, et ça alors ?
J’aimerais essayer de caresser le nyaa moi aussi, tu vois ?
Indirecte. Ce « Tu vois ? » à la fin était détaché. Il lui semblait énervant. Si quelqu’un demandait quelque chose à Merry de cette manière, elle répondrait,
« Et ? » Haruhiro pourrait penser, « Donc quoi ? C’est quoi le problème ? Qu’est-ce que tu veux faire ? Allez vas-y dis-le. »
C’était ça.
Si elle voulait dire quelque chose, elle devait le lui dire, sans essayer de détourner la conversation. Dans ce cas, voilà ce qu’elle devait dire !
Haru, je veux caresser le nyaa. Laisse-moi le caresser.
Ça.
C’était ça.
Dis-le. Dis-le !
Elle pouvait prédire la réponse d’Haruhiro. « …Oh. Je vois. Bien sûr. Je t’en prie. Juste ça. »
Il ne penserait pas, « Dis pas des trucs bizarres comme ça, » ou quoi que ce soit d’autre. Haruhiro n’était pas ce genre de personne. Il ne se moquait pas des autres personnes.
Alors dis-le.
Elle avait juste à le dire. Qu’y avait-il de gênant là-dedans ?
De gênant. Oui. C’était gênant.
Elle était incroyablement gênée.
Pourquoi ? Parce que je suis fière ? Fière de quoi ? Est-ce que j’essaie d’avoir l’air cool? Je ne suis pas du tout cool, alors pourquoi j’essaierais de faire ça? Qu’est-ce qui ne va pas ? Ne voulais-je pas changer ? Dans ce cas, qu’est-ce que je fais si je ne peux même pas dire ça ? Je veux caresser ce nyaa. Je veux vraiment le caresser, donc c’est ce que je vais faire. C’est juste un tout petit pas. Je dois le faire. Si je ne peux même pas faire ça, je ne pourrais jamais changer.
Dis-le à deux. Non, deux c’est trop court. Faisons jusqu’à… cinq. Si je compte, je suis sûre que je peux le faire.
—Merry ? Demanda Haruhiro.
—Oh ! Huh… ?
—Quelque chose ne va pas ?
—T-T-Tout va bien.
—T’es sûre ? Haruhiro tourna son regard vers la brume. Ah…
Encore. Quelque chose d’autre était en train d’approcher.
Cette fois, ce n’était probablement pas un nyaa.
C’était bien trop gros pour que c’en soit un. Un humain ?
Brouillée par le bruit de la pluie, elle pouvait entendre ses bruits de pas. Il y avait apparemment deux personnes.
Un groupe de deux.
Même s’ils étaient énormes, cela ne voulait seulement dire qu’ils n’étaient pas petits comme des nyaas, et pas qu’ils étaient particulièrement grands pour des humains. L’un d’eux, en tout cas, n’était pas plus épais que Merry. L’autre semblait plus large que Merry… non, plus large qu’Haruhiro.
Il aurait été justifié de dire qu’ils avaient une apparence bizarre. Ils étaient chacun d’eux enroulés dans des vêtements aux grandes variétés de couleurs, et même leurs visages étaient dissimulés.
Haruhiro se montra un peu hésitant sur quoi faire, puis il soupira.
—… Urgh. J’avais oublié ça. Bon, pas vraiment… C’est vrai.
—Oublié ? Quoi ?
Haruhiro dit seulement, « Ouais… » et acquiesça vaguement, puis il prit le nyaa gris dans ses bras.
Il l’a pris dans ses bras ? Pensa Merry, sous le choc. Impossible. C’est absurde. Dites-moi que je rêve. Impossible. On peut aussi le prendre dans ses bras ? Une seconde, Haru. Pourquoi est-ce que tu prends ce nyaa avec toi… ?
—Setora-san.
Haruhiro s’inclina dignement. Tout en tenant le nyaa près de lui, évidemment.
—Puis-je vous appeler ainsi ? Ou… préféreriez-vous Shuro-san ?
—Setora me convient, dit sèchement la plus petite des deux, sans s’arrêter.
C’était la voix d’une femme.
Shuro Setora. La gardienne des nyaas.
C’était une femme ? Setora amena la grande personne avec elle dans la grotte.
Merry prit un moment avant de le réaliser, mais elle voyait maintenant que le compagnon de Setora n’était pas humain. Il avait eu l’air humain au premier regard, mais ces bras blindés étaient bien trop longs. Ces mains étaient trop grosses elles aussi. Haruhiro avait mentionné que Setora était née dans une maison de nécromanciens. Cela signifiait-il que son compagnon était un golem ?
—On dirait qu’ils se sont éparpillés, dit Setora en enlevant le vêtement qui lui couvrait le visage, comme s’il le dérangeait. Qu’avez-vous l’intention de faire ?
Haruhiro avala sa salive et ses yeux s’écarquillèrent. Merry fut un peu surprise elle aussi. Il aurait été difficile d’imaginer ce visage avec cette voix et cette apparence.
C’était une fille, pas une femme. Ses cheveux noirs étaient coupés en bob, ses yeux étaient si grands qu’on aurait dit qu’ils allaient tomber de son visage, et pourtant c’était une fille qui se rapprochait plus du mignon que du magnifique.
—…Quoi ?
Setora se tourna vers Haruhiro puis vers Merry. D’après le regard qu’elle leur avait porté, elle était offensée. Mais comme son visage était aussi adorable, elle n’était pas intimidante.
—Vous n’êtes pas du village, alors ce n’est pas comme si c’était bizarre que j’ai les cheveux courts, si ?
—Oh, non… Haruhiro gratta le ventre du nyaa gris. Haha… Il laissa échapper un rire étrange. Pas particulièrement. Oh, c’est vrai. Les femmes du village laissent pousser leurs cheveux. Tu avais dit quelque chose par rapport à ça, maintenant que tu le dis.
—Ce ton que tu emploies avec moi est horriblement familier, dit froidement Setora.
—Urkh. D-Désolé… Je m’en excuse. J’sais pas, quand j’ai vu ton visage, il m’a semblé familier. Familier ? Non, c’est pas vraiment ça…
—C’est dans mon sang, vois-tu. Les membres de la Maison Shuro ont toujours eu des visages enfantins. C’est aussi en partie pour ça que je n’aime pas révéler mon visage.
—Je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit à cacher, dit Haruhiro. Enfin, c’est juste mon opinion.
—Ne parle pas comme si tu savais, étranger. Setora arracha le nyaa gris des bras d’Haruhiro, et elle le relâcha. Bon, il semblerait que je doive quitter le village moi aussi.
Le nyaa gris alla s’asseoir à l’entrée de la cave et il commença à se laver la fourrure. Il était en train de se lécher. Précautionneusement en train de se lécher tout le corps avec sa petite langue rose.
Trop mignon.
Merry voulait encore le prendre dans ses bras. Mais si elle l’interrompait pendant sa toilette, il n’aimerait pas ça.
Merry décrocha ses yeux du nyaa gris, puis elle fit un aller-retour entre Haruhiro et Setora. Qu’est-ce qu’il se passait ici ? Haruhiro était un peu étrange. Il semblait intimidé.
Bon, quand il rencontrait des personnes qu’il ne connaissait pas bien, Haruhiro avait tendance à se comporter ainsi. Il n’était pas du genre à toujours regarder les gens dans les yeux quand on lui parlait. Et pourtant, sa façon se baisser la tête, de regarder Setora avec des yeux de côté tout en essayant de jauger son humeur, était un peu étrange.
—Tu quittes le village, huh… dit Haruhiro.
—Eh bien oui. Je n’ai aucun lien émotionnel avec ce village. Nos chemins étaient destinés à se séparer un jour ou l’autre. Il se trouve que ce jour soit arrivé.
—…Um, et pour Arara-san ?
—Ne te l’ai-je pas dit ? Ils se sont tous éparpillés. Mes nyaas sont toujours en observation, mais même moi je ne peux pas savoir où tout le monde se trouve à chaque instant. Il y a aussi ceux dont mes nyaas ont perdu la trace, j’en suis certaine. Il est cruel d’en attendre plus des nyaas.
—Ouais, je suppose…
—On dirait que tu vas bien. Setora fit un regard sur le côté vers Merry. C’est la femme pour laquelle tu as traversé tant d’épreuves ? Ne l’ont-ils pas utilisé pour se soulager ?
—Ce…. Merry hésita pendant un instant, n’étant pas sûre de quoi répondre. …n’est pas arrivé.
—Tu as eu bien de la chance, alors.
—Oui. Tu as sûrement raison.
—Uh, hé. Pour on ne sait quelle raison, Haruhiro désigna hâtivement Setora et le nyaa gris avec des gestes et des regards. Pour dire la vérité, ce nyaa m’a montré le chemin pour te retrouver. Si ce nyaa n’avait pas été là… pour la faire courte, si Setora-san ne nous avait pas apporté son aide, je ne sais pas si j’aurais été capable de te sauver tout seul.
—Oh… donc c’était ça. Merry se retourna vers Setora, avant de se pencher au niveau de ses hanches pour lui exprimer une révérence sincère et polie. Merci… beaucoup.
—Nul besoin de tes remerciements. Je recevrai ma compensation dans tous les cas.
—Cela va de soi…
Haruhiro ferma son œil gauche, et il se frotta à plusieurs fois les paupières avec sa main. Son œil le démangeait-il ?
Setora plissa les yeux tout en regardant Haruhiro, ses lèvres formant un sourire presque invisible. C’était assez dérangeant. Ou plutôt…
Elle me rappelle quelqu’un… ? Pensa Merry, étonnée.
Cela devait être un miracle qu’elle s’en rende compte aussi rapidement. Après tout, elle ne lui avait probablement jamais parlé. Ce n’était pas comme si elle se souvenait clairement de son visage. Ce style de coiffure, ses grands yeux, et sa façon d’être simple et discrète. Tout cela lui rappela quelqu’un.
Cette fille avait la même aura que cette autre fille qui avait été dans le groupe de Kuzaku. Si Merry se souvenait bien, elle avait été une voleuse, comme Haruhiro. Son nom devait être…
Choco. Oui.
Choco.
Quand elle était tombée à l’Avant-Poste de Mortecrâne, Haruhiro s’en était retrouvé très triste. Merry avait alors pensé : « Est-ce qu’il la connaissait ? »
Il l’avait connue. Pas le moindre doute là-dessus. Il s’était souvenu de son nom, après tout. Qui plus est, Haruhiro s’était comporté bizarrement à cette époque. Merry ne se souvenait pas clairement des détails, mais elle se souvenait juste qu’il se comportait bizarrement. Peut-être que cette Choco avait été plus qu’une connaissance aux yeux d’Haruhiro.
Et alors quoi si c’était le cas ?
Setora ressemblait à Choco, qui était morte juste sous ses yeux. Était-ce là la raison de l’agitation d’Haruhiro ?
—Bien, maintenant. Setora croisa les bras.
Haruhiro s’assit là où il était, sans que Merry ne sache pourquoi.
—…Ouais. Je sais.
Merry pencha sa tête sur le côté.
—Huh ? Qu’est-ce que tu sais ?
—Ma compensation. Setora émit un petit renâclement grave. J’ai rempli ma part du contrat. Maintenant, je prends ce qui m’est dû.
—Oh, mais… Haruhiro leva les yeux vers Merry, un sourire douloureux sur le visage. En vrai, c’est une bonne chose que Merry soit là. Elle peut… me soigner, juste après.
—Te soigner ? Pour quelle raison ? Demanda Merry.
—Il a été décidé que je devrai fournir du…. matériel.
—Huh ? Fournir du matériel ? Pour quoi ?
—Erm… Pour un golem de chair.
—De chair…
—Je vais prendre son œil. Setora s’approcha d’Haruhiro et s’accroupit devant lui. Tu voulais que j’épargne ton œil dominant, alors je vais prendre ton œil gauche, sommes-nous d’accord ?
—Son œil gauche ?!
—…Uh, ouais. Haruhiro baissa les yeux et se frotta la tête. Désolé.
—Pourquoi est-ce que tu t’excuses, Haru ?!
—Nan, je me disais juste que c’était ce qu’il fallait faire…
—Tu vas lui donner ton œil ?! Comme, le sortir, et le lui donner ?!
—Je sais pas vraiment comment ça va se passer, mais… je suppose que oui ?
—Si tu fais ça, je ne pourrais pas le soigner, même avec Sacrement ! Tu le comprends, n’est-ce pas ?!
—…Eh bah, plus ou moins.
—Ça veut dire quoi ça, plus ou…
—Toi, femme. Setora se tourna vers Merry. Pourquoi es-tu autant en colère ? Cet homme a passé un marché avec moi parce qu’il avait besoin de mes nyaas pour te sauver.
—J-Je ne suis pas en colère… bégaya Merry.
—Alors ferme-là.
—Je ne pourrais jamais me taire ! C’est à cause de moi que…
Merry se couvrit la bouche.
C’était ça.
Il l’a fait pour moi.
À cause de moi, Haruhiro va être obligé de donner son œil à cette femme.
—…Désolé. Haruhiro se caressa la nuque et la tête. Je voulais pas vraiment que ça finisse comme ça. Le timing. Je veux dire. Le faire en face de toi, c’est juste… Je crois que j’ai pas trop envie que tu voies ça, et honnêtement, je ne veux pas te laisser voir. Donc, désolé, mais est-ce que tu pourrais… nous laisser ? Oh, mais je vais avoir besoin de ta magie quand ce sera fini, donc peut être que ça ne change rien au final…
—Il suffit. Lève la tête et laisse-moi regarder. Setora attrapa le menton d’Haruhiro avec son index et son pouce de la main droite, et elle le releva. Hmph. Un œil tout frais, en effet.
—Eh bien, oui, je ne suis pas un corps. Je suis vivant…
Et comment. Setora amena les cheveux d’Haruhiro derrière son oreille avec sa main gauche, et elle approcha son visage du sien. Était-ce vraiment nécessaire de se rapprocher autant ? Enfin, Setora allait prendre l’œil d’Haruhiro, donc peut être que oui. C’était dur à dire. Quoi qu’il en soit, Haruhiro était docile, comme s’il avait accepté l’idée de se soumettre à la moindre de ses volontés.
Ni Haruhiro ni Setora ne pouvait être sérieux, ça ne se pouvait. C’était ce que Merry voulait penser. Mais, quoi que puisse penser Setora, ce n’était pas vrai pour Haruhiro. Lui, il ne plaisantait pas.
Il était difficile de dire de lui qu’il était résolu, mais Haruhiro pouvait être étrangement concerné. Comme par exemple qu’il ne pourrait jamais abandonner un camarade. Haruhiro allait toujours se sacrifier à la place.
Ce n’était pas que Merry ne comprenait pas ça. Il valait mieux se faire blesser que de voir un camarade blessé. Entre perdre un camarade, et mourir soi-même, s’ils se retrouvaient dans une situation où ils étaient forcés de choisir, Haruhiro choisirait sûrement la deuxième, et Merry en ferait de même.
Cela étant dit, elle ne pourrait jamais accepter ça.
—Je vais le faire ! Merry s’interposa entre Haruhiro et Setora.
Quand elle le fit, Setora l’arrêta immédiatement et franchement avec un regard froid.
—Ça ne le fera pas.
—… E-Et pourquoi ça ?!
—Ce n’est pas avec toi que j’ai passé un marché. C’était avec cet homme, avec lui et lui seul. Et ma condition était que j’allais recevoir l’œil gauche d’un homme. Tu n’as aucun droit pour pouvoir modifier les termes de notre accord.
—Ok… peut-être que tu as raison, mais…
—Qui plus est, je n’ai aucun intérêt à prendre ton œil.
—… Tu es en train de dire que c’est celui d’Haru qui t’intéresse, c’est ça ?
—Mes paroles prêtent-elles à confusion ? Demanda Setora.
—J-J’ai une bonne vue, et les miens ne sont pas toujours endormis comme ceux d’Haru…
—Merry… Ça n’a rien avoir avec mes yeux, je suis presque sûr que ça a un rapport avec la forme de mes paupières….
—J-Je suis désolée. Je ne voulais pas dire ça comme ça…
Setora laissa échapper un soupir désespéré.
—T’es paroles n’y changeront rien, femme.
—F-Femme ?!
Tu es une femme toi aussi.
Merry faillit le dire, mais elle garda sa bouche fermée.
Ce n’est pas bon. Mes émotions sont en train de prendre le dessus. Calme toi. Je devrais me calmer en premier. Réfléchis-y avec une tête reposée.
—Alors je te donnerai quelque chose de plus précieux que l’œil gauche d’Haruhiro ! Explosa- t-elle.
—Non.
—Même si c’est un bras ou une jambe, ce que tu veux !
Ils ne me seront d’aucune utilité.
—Bien, alors qu’est-ce que tu veux ?!
Haruhiro ouvrit la bouche pour essayer de dire quelque chose. Mais Setora attrapa soudainement la tête et la mâchoire d’Haruhiro avec ses deux mains et elle les tira vers elle.
Attends. Qu’est-ce que tu fais ? Pensa Merry sans arrière-pensée. Elle traite Haruhiro comme un objet.
—Att… ! Cria-t-elle.
—Cet homme m’intéresse, dit Setora.
—Huh ?
—Plutôt que l’œil d’une femme, dont je n’ai que très peu d’intérêt, il devrait t’apparaître évident que l’œil d’un homme qui m’intéresse ait une valeur bien plus grande à mes yeux.
—Je ne comprends absolument pas ton raisonnement ! Cria Merry.
—Je ne te demande pas de comprendre. À vrai dire… Setora commença à toucher le visage d’Haruhiro avec ses deux mains. Je ne pense pas qu’il soit urgent de collecter son œil gauche. Nul besoin de le faire maintenant. J’aurai son œil gauche quand je le désirerai. Et jusqu’à ce que ce moment arrive… Haruhiro.
—…O-Oui.
—Ton œil gauche m’appartient, mais je te laisse en prendre soin.

—A-Ah bon… ? C’est… bien ? Est-ce que j’ai le droit de m’en réjouir ?
—Tu n’es pas comme les hommes du village. Il y a quelque chose de différent chez toi.
—…V-Vraiment ?
—Haru, dit Merry d’un ton sec, avant de réaliser qu’elle était en colère. Pourquoi est-ce que tu souris ?
—Je… ne souris pas, d’accord ?! Je veux dire, c’est pas le moment de sourire, pas vrai ?!
—Oh, vraiment ? Merry détourna le regard. Tu avais l’air un peu content, Dieu sait pourquoi.
—Je ne suis pas content du tout, pourtant !
—À vrai dire, Haruhiro, dit Setora.
—Oui ?! Qu-Quoi… ? Um, Setora-san, p-pourrais-tu me lâcher… s’il te plaît ?
—Penses-tu être en positon pour me demander une faveur ? Demanda froidement Setora.
—Je dirais que tu as raison, mais là n’est pas le problème.
—Un argument incontestable.
—C-C’est vrai, hein… ?
—Mais cela ne veut pas nécessairement dire que je vais accepter. Peut-être l’ignores-tu, mais j’étais connue pour être une personne difficile, même quand j’étais au village.
—Oh, j’ai compris ça ! S-S’il te plaît, lâche-moi ! Haruhiro se dégagea de l’emprise de Setora et il se releva. C’était une promesse, alors je te donnerai mon œil gauche quand tu le voudras ! Mais je ne te dois rien d’autre !
—Oh-ho, dit Setora, en écarquillant exagérément ses yeux. En d’autres termes, tu ne requiers plus mes services ? Dans ce cas, je vais retirer tous mes nyaas sans attendre. Je prendrai aussi ton œil gauche. Après tout, si nous nous séparons ici, nous pourrions ne jamais nous revoir.
Haruhiro baissa la tête.
—Ce serait…
Un problème. Merry ne voulait pas l’admettre, mais elle le devait.
Le fait étant, Haruhiro et Merry étaient juste en train d’attendre que leurs camarades ne montrent le bout de leurs nez. Ils pouvaient toujours se retourner la tête pour savoir s’il fallait faire ça, ou faire ceci, mais au final il n’y avait rien à faire. Ils ne pouvaient agir d’aucune façon possible.
—Bien que je ne puisse le faire immédiatement… Setora plia les genoux et regarda le visage d’Haruhiro par en dessous. Si j’ordonnais à tous mes nyaas de concentrer leur recherche sur tes camarades, je suis sûre qu’ils pourraient les retrouver. Mes nyaas connaissent cet endroit encore mieux que moi. Et pour vous ? Si vous étiez familier avec ces terres, peut-être n’auriez-vous pas besoin de mon aide ? Je peux dire que demain sera un jour clair comme on en voit peu, donc la visibilité sera bonne. Il y d’autres problèmes qui se présentent quand la brume se disperse dans les Mille Vallées. Qu’allez-vous faire ? Chercher sans jamais se reposer ?
Cette femme. Shuro Setora.
Elle semble apprécier Haruhiro, mais malgré ça, elle est en train de le mettre au pied du mur, elle le fait souffrir, et elle s’en réjouit. Elle a dit qu’elle était une personne difficile, mais c’est plus qu’elle est méchante.
Je ne devrais pas penser ça après qu’elle m’ait sauvée, et qu’elle garde des nyaas aussi adorables, donc je n’ai pas envie de dire du mal d’elle.
Et pourtant, je n’arrive pas l’apprécier. Il se pourrait que je la déteste vraiment.
Même si effectivement, elle détestait Setora, il serait immature de la marginaliser pour cette raison, et en réalité, ce serait une mauvaise idée. Une très mauvaise idée. Cependant, Setora allait-elle les aider si Merry lui demandait en s’inclinant devant elle ? Pas vraiment.
Haruhiro. Setora s’était probablement baissée parce qu’elle voulait voir Haruhiro lui demander de l’aide. De la même façon, elle voulait le voir se soumettre à elle. Elle voulait qu’elle lui obéisse, non ? Et Haruhiro savait ce qu’il avait à faire en tant que leader du groupe. Pour Merry… pour l’une de ses camarades… il avait déjà offert son œil gauche. Il pourrait très bien risquer sa vie cette fois.
—Setora-san. Haruhiro se pencha en avant à tel point que sa tête était presque au niveau de ses genoux… Je t’en prie. Aide-nous à retrouver nos camarades.
—Très bien. Dit hautainement Setora. Mais elle ajouta, si rapidement qu’il était difficile de réagir, Mais j’ai une condition.
Je m’y attendais.
Quelle sorte de condition allait-elle imposer ? Merry serra les dents. Si Setora disait quoi que ce soit de bizarre, Merry allait vouloir arrêter Haruhiro, mais elle ne pouvait pas. À moins que ce ne soit quelque chose de vraiment aberrant, non, même si ça l’était…Haruhiro allait accepter. Setora avait lu en lui, donc elle pouvait demander quelque chose de vraiment scandaleux.
—Qu’est-ce que c’est ? Haruhiro garda sa tête baissée et regarda Setora avec des yeux retournés. La condition.
—Avant ça, j’ai une question.
—Oh, bien sûr… va droit au but.
—Êtes-vous amoureux, cette femme et toi ?
—Huh ? cria Haruhiro, et Merry dit, Qu’est-ce que tu… avant de se taire, sans savoir quoi dire.
—Je ne pense que cette question ait quelque chose de surprenant, dit Setora, en levant ses sourcils. Vous êtes camarades, non ? Si deux personnes passent ensemble des jours et des jours, il est normal de voir apparaître ce genre de relation, ça n’aurait rien d’inhabituel. Au village, ceux des maisons inférieures se marient et ont des enfants avec ceux qui sont proches d’eux. Qui plus est, Haruhiro, tu étais prêt à mourir pour sauver cette femme. N’est-ce pas évident de penser que vous êtes plus que des camarades ?
—N-Non… Haruhiro se tourna vers Merry, détournant immédiatement le regard, et ensuite il se secoua non seulement sa tête, mais aussi tout son corps d’avant en arrière. Ce n’est pas ça, ok ?! On n’a pas quelque chose comme, on est juste de très bons camarades ! Des camarades, compris ?! C-Compris… ?! On est camarade !
Setora fixa ses yeux sur Merry pour on ne sait quelle raison.
—Est-ce la vérité ?
—Bien entendu ! Merry avala sa respiration, et faillit tousser. … Des camarades. C’est ce que nous sommes Haru et moi. Rien de plus, et rien de plus.
—Y’a-t-il une raison derrière le fait que tu as dit plus deux fois ?
—N-Non ?! N-Nous ne sommes rien de plus, rien de moins, et rien d’autre ! C’est tout !
—Je vois. Setora hocha deux fois la tête. Alors il ne devrait pas y avoir de problème, Haruhiro.
—P-Pourquoi… ça ?
—Haru.
Quand Setora se corrigea, Merry sentit sa tempe cognait contre son crâne, et une petite douleur.
C’est quoi son problème ? Elle est bien trop familière avec lui.
Puis elle réalisa soudainement quelque chose. Si c’était vrai, alors Merry se comportait elle aussi bien trop familièrement avec Haruhiro en l’appelant Haru.
Originellement, en essayant de se rapprocher de ses camarades, elle s’était dit qu’elle devrait changer sa façon de s’adresser à eux, comme une preuve de la relation qu’elle aspirait à avoir avec eux. Elle avait eu un grand débat avec elle-même pour savoir quoi faire. Décidant de commencer avec le leader, la première option inoffensive qui lui était venue à l’esprit avait été de rajouter un -kun à son nom. Bien que cela semblait facile de s’y habituer, Haruhiro-kun était un petit peu long. Si elle utilisait Haru-kun, elle copierait Yume.
En plus, bien que cela soit mignon pour une fille comme Yume de l’appeler Haru-kun, cela ne serait-il pas hors propos pour Merry ? Utiliser -san aurait été bizarre, ou plutôt elle se disait qu’elle paraîtrait bien trop polie.
Dans ce cas… pourquoi pas Harupin ? Non, pas la moindre chance. Ça n’avait pas de sens. Harurion, alors ? Haruhiron ? Harumero ? Haruchin ? Non, non, ça faisait clairement trop…
Après mûres réflexions, elle avait choisi le court et facile à utiliser, Haru. Elle avait pris quelque chose de sûr. Elle s’était dit que ça allait probablement passer. Cependant, quand le moment de l’appeler comme ça était venu, elle avait hésité.
Au final, ça ne sert à rien. Elle était à mi-chemin pour revenir sur sa décision, mais quand elle s’était lâchée et qu’elle avait essayé de s’adresser à lui de cette façon, ce fut accepté étonnamment facilement. C’était ce qu’en avait ressenti Merry, du moins, mais peut être qu’elle avait été bien trop familière ?
Mais, mettant cela de côté, pourquoi cette femme avait-elle soudainement commencé à s’adresser à Haruhiro avec Haru ?
—Haru. Setora l’appela ainsi une nouvelle fois, puis elle sourit légèrement. Jusqu’à ce que je m’ennuie de toi, et que je te dise de faire quelque chose d’autre, tu te comporteras comme mon amoureux. Voilà ma condition.
Laisser un commentaire
Connectez-vous ou créez un compte pour commenter.