J’ai tout vu jusqu’à ce que Yume saute sur le grand loup noir, pensa Shihoru.
Que s’était-il passé après ça ?
Elle ne le savait pas.
Est-ce que le grand loup noir s’était enfui quelque part avec Yume et Onsa sur son dos ? La seule chose dont elle était certaine, c’était qu’ils n’étaient pas dans les parages, et qu’elle n’avait aucun moyen de savoir où ils étaient partis. Pire, Shihoru devait maintenir Obscur, qu’elle avait dispersé pour rendre confus les loups noirs.
Shihoru sentit qu’elle et Obscur étaient liées par une petite ficelle. Et cette ficelle ne semblait pas particulièrement bien attachée. Shihoru faisait tout ce qu’elle pouvait pour la retenir à vrai dire. Elle avait désormais l’habitude de retenir cette ficelle, mais si elle se relâchait, elle allait facilement la lâcher. Si elle perdait cette ficelle, Obscur disparaîtrait aussitôt.
Elle devait laisser Obscur s’étendre. Elle devait le disperser.
Elle avait déjà eu cette idée en tête depuis un moment déjà. Elle ne s’était jamais dit qu’elle allait l’essayer en combat réel, mais dos au mur, elle se dit que ce serait la meilleure opportunité possible.
La source de la magie ne provenait pas uniquement de la puissance magique des mages, une représentation de leur vitalité spirituelle, mais aussi de leur imagination. Des imaginations détaillées et réalistes qui se rapprochaient le plus possible de la réalité étaient ce qui faisait que la magie se matérialisait.
La magie qu’on leur apprenait à la guilde avait déjà été matérialisée par ceux qui les avaient précédés. Les runes élémentaires étaient un système de matérialisation magique que leurs prédécesseurs avaient mis en forme pour créer une certaine forme de magie.
L’Obscur de Shihoru n’était pas comme ça. Obscur était le produit de sa propre imagination. Si Shihoru ne le visualisait pas en se concentrant à son maximum, l’élémentaire se dissiperait en un rien de temps. Sa forme était fixée par l’idée qu’elle s’en faisait. Et même si sa forme pouvait varier, du moment que Shihoru gardait cette image de lui, Obscur resterait Obscur.
Même dispersé, Obscur restait Obscur. Ce n’était rien d’autre qu’une autre forme de lui-même. Obscur en forme de brume. Brume Obscur, pourrait-on l’appeler.
Après l’avoir essayé, elle comprit. Même dispersé, Obscur n’était qu’un seul et unique Obscur. Il ne s’était pas fragmenté en plusieurs petits morceaux de lui-même. C’était pour cela qu’il n’y avait qu’une seule ficelle. Shihoru devait juste s’assurer de tenir fermement cette ficelle invisible.
Mais… C’est…
Épuisant.
À cause de la dispersion, Obscur couvrait une large zone. À chaque fois qu’elle dirigeait Obscur, essayant de le faire bouger et qu’elle réussissait, l’esprit de Shihoru était secoué. On aurait dit qu’elle allait se faire jeter au sol. Rien que le fait de rester au même endroit lui demandait de se concentrer pour ne pas tomber.
Cela n’avait pas fonctionné sur le grand loup noir, mais les autres loups noirs étaient clairement dans un état de panique. Aucun parmi eux n’essayait de franchir la Brume Obscur et d’attaquer Shihoru. Pas encore, tout du moins. Elle ne pouvait pas être sûre que cela allait perdurer.
Et aussi, elle ne pourrait probablement pas tenir ainsi indéfiniment. Si elle restait dans cet état et qu’elle atteignait ses limites, elle ne pourrait pas mettre en œuvre son prochain mouvement.
La magie. Non, Obscur. Shihoru n’avait qu’Obscur. Si elle perdait la capacité à se servir d’Obscur, elle ne pourrait même plus se défendre.
Shihoru était seule.
Elle allait devoir passer à l’action. Relâcher Obscur, mettre fin à la Brume Obscur, puis immédiatement l’appeler à nouveau. Devrait-elle se cacher d’abord ? Ou s’enfuir d’ici ?
S’enfuir. Serait-ce difficile à faire tout en maintenant la Brume Obscur ? Dans ce cas, elle devait se préparer.
Je suis plutôt calme, pensa-t-elle.
Elle ne pouvait pas se laisser tuer. Pour ne rien vous cacher, Shihoru n’avait pas un instinct de survie si développé que ça. Mais qu’elle soit en vie ou pas n’allait pas seulement affecter sa personne. Elle avait déjà expérimenté la perte d’un camarade, donc Shihoru en était bien consciente. Elle ne pouvait simplement se laisser aller et mourir.
Elle ne voulait pas rendre ses camarades, ses amis, tristes. Cette douleur, cette souffrance… elle ne voulait pas que ceux qu’elle chérissait ressentent ces émotions. Donc elle ne pouvait pas mourir.
Je ne suis pas encore morte.
Pas tant qu’elle avait encore la force de résister.
Shihoru s’avança délibérément dans la Brume Obscur. C’était comme elle s’y était attendue. Entrer dans Obscur rendait le maintien de la ficelle plus facile.
Cette brume sombre était Obscur. Obscur était en train de faire ce que Shihoru lui disait de faire. Obscur n’allait pas entraver la vision de Shihoru.
Elle y voyait très bien. Clairement. À dire vrai, avec la brume et la pluie, c’était plus difficile de voir à l’extérieur.
Les loups noirs étaient en train de courir et d’aboyer dans tous les sens avec leurs têtes baissées. Ce loup noir là-bas avait rentré sa queue sous son ventre et il couinait comme un chiot.
Combien y avait-il de loup noir ici ? Elle n’avait pas le temps de les compter.
Shihoru marcha à travers la Brume Obscur. Courir n’était évidemment pas possible. Si elle trébuchait sur quelque chose, elle pouvait perdre le contrôle sur la ficelle.
N’aie pas peur, se dit-elle. Continue d’avancer, et ne sois pas intimidée.
Shihoru alla dans la direction par laquelle elle était arrivée. Alors qu’elle bougeait, la Brume Obscur continua de bouger avec elle. Elle était en mouvement. Elle ne lui avait pas dit de le faire, mais Obscur la suivait.
C’était bon. Si elle souhaitait qu’il ne le fasse pas, ou qu’elle essayait de l’arrêter, cela lui coûterait de la puissance magique. Shihoru s’avança encore et encore, concentrée à ne seulement maintenir la Brume Obscur.
Au bout d’un moment, il n’y eut plus de loups noirs autour d’elle.
Là.
Quand elle relâcha la ficelle et qu’elle se mit à courir, la Brume Obscur disparut en un rien de temps.
—Obscur ! Shihoru l’invoqua immédiatement. Obscur se percha sur l’épaule de Shihoru sous sa forme habituelle d’humanoïde.
Pour être honnête, quand Shihoru avait matérialisé Obscur pour la première fois, elle avait eu l’image d’une étoile de mer. Même si elle n’avait jamais été à la mer en Grimgar, Shihoru connaissait la mer. Les étoiles de mer étaient des créatures marines. Elles avaient plus la forme d’une main que d’une personne. Shihoru avait déjà vu une étoile de mer quelque part. Une fois qu’elle eut cette image en tête, elle arrêta de penser à autre chose. Pour on ne sait quelle raison, Shihoru aimait les étoiles de mer.
Les loups noirs étaient en train d’aboyer. Un bon nombre d’entre eux s’étaient lancés à sa poursuite.
Shihoru s’arrêta et se retourna.
—Vas-y, Obscur !
Obscur émit un bruit qui était aigu, ou grave, c’était difficile à dire.
Vwoooooooooooooooluuuuuuuuuuu ! Il s’envola vers l’avant. Il y avait trois loups noirs qui poursuivaient Shihoru. Obscur vola au-dessus de leur tête. Les loups devaient vraiment détester ce son, parce qu’ils s’arrêtèrent, figés par la peur.
Mais il y en avait quelques-uns en plus qui arrivaient par-derrière. Non, pas quelques-uns. Deux. Non. Trois, puis un autre sur la droite.
La première chose qu’elle fit fut d’ordonner à Obscur d’attaquer le quatrième. Pendant qu’il faisait ça, l’un des trois premiers autre essaya de se jeter sur Shihoru.
—Frappe-le ! S’exclama-t-elle.
Quand Obscur le tacla, celui-ci se fit souffler, son corps convulsant frénétiquement. Devait-elle le rappeler ?
Sa poitrine lui faisait mal.
Shihoru courut. Ses pulsations lui frappaient la poitrine. Non, son cœur était en train de cracher. Sa gorge se referma, et elle avait du mal à respirer.
Elle pouvait toujours entendre les aboiements.
Elle n’avait même pas besoin de regarder derrière elle. Les loups noirs étaient sur ses talons. Quelque chose effleura son tibia droit.
Un croc de loup, elle en était certaine.
La prochaine fois, elle se ferait mordre et elle se ferait trainer sur le sol.
—Obscur ! Shihoru se retourna et l’appela. Ahh !
Ce fut précisément à ce moment qu’un loup noir se jeta sur elle. Si Obscur n’avait pas frappé le loup noir, celui-ci aurait sûrement plongé ses crocs dans la gorge de Shihoru.
Grâce à Obscur, le corps en entier du loup noir se mit à convulser. Mais, comme c’était un coup faible, elle ne put s’en débarrasser.
Le loup noir entra en collision avec Shihoru, la tête la première. Shihoru fut projetée au sol. Quand elle repoussa le loup noir qui était sur elle et qu’elle essaya de se relever, un autre loup noir vint enfoncer ses crocs dans sa jambe droite.
Plutôt que de crier sous la douleur, Shihoru cria :
—Obscur !
Obscur souffla ce loup noir.
Sa jambe droite ne lui faisait pas si mal que ça, mais elle ne fonctionnerait pas normalement. Alors que Shihoru essaya de ramper pour s’échapper, les loups noirs foncèrent vers elle.
Obscur.
Elle essaya d’appeler son nom, mais sa voix ne produit aucun son.
Elle se fit mordre de tous les côtés. Les crocs s’enfoncèrent profondément dans sa chair, et elle se fit maltraiter dans tous les sens. S’ils continuaient comme ça, il ne resterait plus de chair sur ses os.
Oh…
Je…
Je vais me faire manger.
J’ai fait de mon mieux.
J’ai fait tout ce que j’ai pu. Mais, non… pas encore…
—Ô, auditeur écoute dans la nuit.
Elle entendit la voix de quelqu’un.
Elle n’aurait jamais pu anticiper ça. Elle l’avait juste espéré, mais qu’un petit peu.
La voix cria :
—Bwahaha ! Bwah ! Porcs ! Sales porcs ! Bande de crétins ! Sales chiens galeux, sales cabots désarticulés, sales pervers de mes deux sadomasochistes ! Je vais vous traîner en place publique pour vous faire expier vos pêchés, sales loups dégoûtants ! Vous n’êtes que des bêtes sous un déguisement de loup ! L’aide ! À l’aide ! À l’aide, à l’aide, à l’aide, à l’aiiiiiiiide !
Ohhh. Pourquoi, parmi tant d’autres, fallait-il que ce soit lui ?
Ce voleur était en train de déformer son corps tandis qu’il balançait ses deux lames dans tous les sens. Ses mouvements sauvages et peu orthodoxes étaient bizarres. C’était difficile à décrire, mais ils manquaient d’humanité… non, ils n’avaient aucune trace d’une quelconque raison, sagesse ou maîtrise de soi qu’un être vivant digne de ce nom aurait dû avoir. Et aussi, tout ce qu’il disait n’avait pas le moindre sens.
—Les faits ne proviennent pas du néant, mais de la fiction. Les faits sont une fiction. La fiction est un fait. La grosse verge fait de l’ombre aux technologies préexistantes ! Ouvre mon cœur fermé, fermé, fermé, fermé dans mon cœur, demoiselle ! Avec cœur, avec cœur, ce sont nos sombres jours ensemble, bébé !
Sakanami. Il était clairement fou. On aurait dit que même les loups noirs voyaient que quelque chose n’allait pas chez lui, parce qu’ils étaient totalement intimidés. Les loups noirs essayèrent de s’enfuir. Certains y arrivèrent, mais il poursuivit et massacra ceux qui n’avaient pas été assez chanceux.
Il y avait eu tant de loups noirs qui avaient essayé de dévorer Shihoru. Il n’en restait plus aucun désormais.
Sakanami hurla, « Amandaaaaaaaaaaaa ! » Pour aucune raison apparente tandis qu’il se lança à la poursuite des loups noirs qui disparaissaient entre les arbres.
Effrayant. Ce type était vraiment effrayant. Mais…
Il m’a sauvée… ?
Pouvait-elle vraiment dire ça ? Son corps ne voulait pas bouger. Ou, pour être plus précis, elle avait peur de ce qu’il pourrait arriver si elle essayait de bouger, donc elle ne fit rien. Elle avait l’impression qu’elle allait tomber en petits morceaux si elle bougeait ne serait-ce qu’un doigt.
Elle était vivante. Elle n’avait pas le moindre doute là-dessus. Elle respirait, et elle était consciente. Plus ou moins.
Elle ne savait pas à quel point elle était touchée. Elle pouvait même dans un tel état qu’elle ne ressentirait plus la douleur.
J’ai essayé de le calculer, au moins, se dit-elle. J’ai pensé que si j’allais là, les Typhons Rocks viendraient peut-être. Mais peut-être que… je n’avais pas la moindre chance. Dans une situation comme celle-là, les mages n’ont pas la vie facile… huh. Parce qu’on ne peut… rien faire seul.
Être incapable de faire quoi que ce soit… c’est une chose que je ne veux plus.
En fait… Même si je dois me reposer sur les autres, en quelque sorte… Je veux survivre. Je veux revoir tout le monde. Je ne veux pas être seule.
Je ne veux pas voir la fin… toute seule.
Je me demande ce que… Manato-kun et Moguzo-kun ont ressenti. On avait pu être avec eux… donc il y avait au moins une bonne chose dans ces malheurs.
La pluie… Oh, la pluie…
Elle n’est pas froide, elle n’est rien du tout.
Je ne veux pas… partir comme ça.
Comme ça… toute seule.
Je ne veux pas… mourir.
J’aurais aimé… avoir quelqu’un à mes côtés.
Je me demande… si Yume va bien. Si oui… alors tant mieux. Je ne veux pas que Yume meure… comme ça.
Laissez-moi être la seule. Être la seule… à faire face à la mort comme ça.
Je déteste ça.
Je suis si seule.
Mais… ces moments que j’ai passés avec les autres… ils n’ont pas été en vain. C’est… ce que je veux penser.
Parce que je pourrais être capable… de me souvenir de la voix de tout le monde… de prendre ces souvenirs avec moi…
Je…
Je fais de mon mieux, pas vrai… ? Manato-kun.
Je … je n’ai pas renoncé.
Moguzo-kun va-t-il… venir me porter, peut-être… ?
Si oui… Je saurai… que je ne suis pas seule…
—Oh, c’est pas joli tout ça, dit une voix.
Je ne peux rien voir. Si sombre. Juste la pluie. Et cette voix. C’est tout.

—Tu t’es bien battue.
Ouais. Je me suis bien battue. Quelqu’un l’a reconnu.
—Ô lumière, puisse la divine protection de Lumiaris te protéger. Sacrement.
Impossible ! Je….
La lumière la submergea. De là et de là. Elle s’infiltra en elle de partout. Elle s’étendit pour la recouvrir dans son intégralité. Elle devint l’incarnation de la lumière.
De la chaleur.
La lumière se retira. S’envolant toujours plus haut.
—Ah… !
Les yeux de Shihoru s’ouvrirent.
Il y avait une personne avec les cheveux rasés de prêt, avec un visage tel qu’on aurait dit qu’il avait atteint un état d’illumination, qui avait les yeux baissés sur elle.
—Hé. Content de voir que tu t’en es sortie. C’est pas passé loin.
—Tsuga-san…
—Où sont les autres enfants ? Je ne les vois pas dans les environs. Vous avez été séparés ?
—Huh ? …Uh, ouais. Un peu partout…
—Je vois, dit Tsuga. Bon, notre groupe est plus ou moins dans la même situation. Rien de bien nouveau, n’empêche.
Tsuga ne lui dit rien, Donc tout va bien aller. Mais elle se sentait mieux. Shihoru avait bien réfléchi et avait ensuite pris la meilleure décision pour elle. Elle avait tout risqué sur une chance encore plus fine qu’une feuille de papier, et on pourrait dire qu’elle avait gagné son pari.
Au final, elle ne s’en était pas sortie par ses propres moyens, donc elle n’y retrouva aucune fierté. Et pourtant, elle n’avait pas besoin de se sentir honteuse. Peu importe comment cela était arrivé, elle avait survécu. Du moment qu’elle était en vie, elle pouvait servir à quelque chose. Du moment qu’elle était en vie, une possibilité subsistait.
—Um… dit-elle, merci… beaucoup.
—Je t’en prie. Tsuga orienta ses yeux vers la poitrine de Shihoru. Je peux soigner tes blessures, mais je ne peux pas raccommoder tes vêtements.
Se relevant en panique, elle appuya son bras droit contre sa poitrine. Tirant sur l’ourlet de sa tenue en lambeaux, elle fit de son mieux pour couvrir sa partie inférieure.
Ce n’était pas bon. S’étant fait attaquer par les loups noirs, ses vêtements étaient dans un état déplorable.
Quand elle regarda Tsuga, celui-ci se tourna sur le côté. Son expression sur son visage était détendue, comme s’il appréciait cette situation grotesque.
—J-Je suis désolée que tu aies dû voir ça… bégaya Shihoru.
—Oh, ce n’était pas déplaisant.
—Huh ?
—Je n’en ai vu qu’un petit peu, donc ne t’en fais pas.
—… Ça m’embête.
—Ouais, je m’en doute. Oh, c’est vrai. Tsuga posa son sac à dos et en sortit quelque chose. Tiens, c’est une cape qui est faite pour le climat un peu rustre. Si ça ne te dérange pas d’utiliser la mienne…
—…Je vais te l’emprunter.
—Elle est à toi. Si tu n’en as plus besoin, tu n’as qu’à la jeter.
—Désolée, dit Shihoru. Pour tout ça.
La cape grise que Tsuga lui avait donnée était probablement en laine, et elle était renforcée avec de la fourrure. Elle était trop grande pour elle, et un petit peu lourde, mais elle couvrait son corps à la perfection. Elle était aussi heureuse de voir que la cape pouvait se fermer à l’avant.
Elle ne put retrouver son chapeau, mais son bâton était étendu sur le sol non loin. Maintenant qu’Obscur était sa magie originale, Shihoru n’avait pas particulièrement besoin d’un bâton. Mais elle se sentait mal à l’aise à l’idée de marcher les mains vides. C’était toujours mieux de l’avoir que de n’avoir rien du tout.
—Où sont les autres… ? S’aventura-t-elle.
—Qui sait. Mais j’ai quand même entendu la voix de Sakanami.
—C’est Sakanami-san qui m’a sauvée.
—Oh, vraiment ? Je ne sais pas pour les autres, mais je suis sûr que Moyugi va nous sortir de là comme un chef. Même si on se fait salement amocher, ce type à tendance à toujours équilibrer les choses à la fin.
—…Tu lui fais vraiment confiance.
—Je ne lui fais pas confiance, ok ? Dit sobrement Tsuga. C’est juste que c’est comme ça que ça s’est passé jusqu’à présent, c’est tout.
Cela ne signifiait-il pas qu’il lui faisait confiance ? Shihoru ne put s’empêcher de le penser, mais elle finit par ne faire qu’un vague hochement de tête au lieu d’aller creuser plus profondément.
Tout le monde était différent. Il était naturel qu’il y ait des gouffres entre eux, ou qu’ils soient à un niveau différent, et essayer en forçant de combler ces écarts ou ces niveaux pour que tout le monde soit à égalité n’était pas nécessaire. Tsuga était son aîné, et dans le même clan. On aurait aussi dit qu’il avait eu quelques regards indiscrets vers elle, mais ils n’étaient pas amis.
—…Que veux-tu faire ensuite, Tsuga-san ? Demanda-t-elle.
—Je crois que je vais me balader un peu partout jusqu’à ce que Moyugi me ramasse. Et toi ?
—Je… dois trouver mes camarades.
—Kuzaku la grande perche, et Yume la chasseresse ?
—…Eux, et Haruhiro-kun et Merry aussi. Nous avons un point de rendez-vous. Je pense que tout le monde va s’y diriger.
—La grotte, c’est ça.
—C’est ça.
—Est-ce qu’ils peuvent y arriver ? Ça m’a l’air tendu. Et même, est-ce que toi tu peux y arriver ?
—…Je dois y aller.
—Une façade de volonté, huh. Tsuga remit son sac à dos sur les épaules. Je ne pense pas que ça te sera d’une grande aide. Je n’en suis pas fan moi-même.
—De la puissance… Shihoru se mordit les lèvres tout en baissant le regard. Je manque de puissance. Je le sais. Même si je ne suis pas assez forte… Je dois le faire. Il y a des moments où tu n’as pas d’autres choix. Pour moi… Pour moi… ce moment est arrivé.
—Est-ce que tu ne serais pas en train de prendre ça sous le mauvais angle ?
—…Vraiment ?
—Tu es naïve.
Il aurait été juste de dire que Tsuga n’avait aucune expression, mais ses yeux et sa bouche semblait débordaient de compassion. D’un autre côté, il semblait aussi différent, ou peut être comme s’il avait quelque chose en tête, ou peut être comme s’il ne réfléchissait pas du tout. Pour la faire courte, elle ne le comprenait absolument pas.
—Tu vas y aller, alors que tu manques de puissance pour le faire ? Est-ce que ce serait pas, par hasard, un aller simple vers l’échec ? Je pense que ça n’a pas sens. Est-ce que tu veux juste être en mesure de te dire « j’ai fait de mon mieux » pour être satisfaite ?
—Ce….n’est pas ça, protesté Shihoru.
—Alors tu fais vraiment juste semblant d’être forte.
—Pense… ou dis ce que tu veux. Je m’en fiche. Je vais surmonter cette épreuve.
—T’es du genre têtue, à ce que je vois.
—…Peut-être.
—Je pense que tu te désavantages, en étant comme ça.
—Excuse-moi, Tsuga-san, mais… je n’arrive pas à m’imaginer que toi, ou qui que ce soit dans ton groupe, agisse en fonction de ce qui serait le plus avantageux à son égard, dit-elle.
—Agh… Tsuga se claqua le front. Tu m’as eu là. Ouais. T’as absolument raison.
—Um… Shihoru inclina franchement sa tête. Encore merci pour avoir soigné mes blessures. Je n’oublierai pas cette dette… Un jour, je te la rendrai… Si je le peux, évidemment.
—Hé, écoute.
—…Oui ? Shihoru releva son visage.
—Tu ne t’attends pas à ce que je t’aide sans que tu ne me dises le moindre mot, ou quelque chose comme ça, si ?
—Non… pas du tout, vraiment. Huh … ? Pourquoi est-ce que tu demandes ça… ?
—Je l’ai deviné. Je n’aime pas ce genre de truc. Tsuga soupira en faisant le tour de la zone avec ses yeux. Il semblait légèrement irrité. Oh, et puis mince. Très bien. Allez, allons-y.
—…Allons-y ? Où ?
—Chercher tes camarades. Je n’ai pas grand-chose à faire avant que Moyugi ne vienne me chercher, donc je vais t’aider.
Shihoru cligna des yeux à plusieurs reprises. Tsuga avait le regard tourné sur le côté et il se caressait ses cheveux coupés de près. Il avait un corps relativement solide, et bien que son expression semblait douce, il avait un visage masculin et ordinaire. Bien que ses cheveux soient vraiment courts, il ne faisait pas si viril que ça.
Peut-être était-ce pour cela que Tsuga ne dérangeait pas Shihoru. Comme elle ne voulait pas tomber amoureuse maintenant, Shihoru avait du mal avec les gens qui lui rappelaient qu’elle faisait partie du sexe opposé. Tsuga n’était pas comme ça.
Mais, ce pourrait-il que – Tsuga soit timide ?
Il est plutôt mignon, pensa-t-elle, sans vraiment le vouloir.
Shihoru se hâta de dissimuler son sourire.
—…Merci.
—Combien de fois est-ce que tu vas dire ça ?
—C-Combien de fois l’ai-je dit jusqu’à présent ?
—Bon, peu importe. Et aussi, ne t’en fais pas pour me payer ta dette. Tsuga commença à marcher, puis il ajouta avec une voix plus douce, j’ai vraiment vu ce que je voulais, tout à l’heure.
—…Tsuga.
—Huh ? Est-ce que tu viens de t’adresser à moi sans honorifique ?
—Je pense que tu as dû mal entendre.
—Vraiment ?
—Exactement.
Shihoru se concentra à nouveau tandis qu’elle suivit Tsuga. Au final, les hommes étaient-ils tous les mêmes ?
Elle ne pouvait pas baisser sa garde. C’était ce que ça devait signifier.
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