—Je meurs ! Ça fait mal ! cria Ranta en utilisant Jaillissement pour se placer devant l’ennemi. Notre 49ième jour est clairement maudit !
L’ennemi essaya de se tourner vers Ranta. Cependant, avec un timing excellent, Kuzaku s’interposa avec son bouclier tout fraîchement acquis, et il l’empêcha de faire quoi que ce soit.
—Grahhh ! cria Kuzaku.
—Ngh… ! Ranta balança la lame noire qu’il avait acheté au forgeron dans le flanc de l’ennemi. Bien entendu, il est maudit pour toi aussi, frérot !
Alors que le lion mort toussait et crachait du sang de sa terrifiante gueule, il enroula son bras gauche autour de Ranta. Kuzaku était sur le passage de son bras droit, donc il ne pouvait pas le bouger comme il l’entendait. Kuzaku ne faisait pas qu’interférer dans ses mouvements ; il était aussi en train de crier et de planter son épée dans le ventre de la bête.
Yume relâcha la corde de son arc tendue. Sa flèche s’envola. Elle se planta dans le front du mort.
—Beau …
Haruhiro voulait la féliciter, mais Yume lâcha un « Mrrrow ! » de frustration. Elle avait dû viser les yeux, mais elle avait manqué son coup. Bien que, elle n’était pas loin de son but.
Haruhiro garda son sang-froid et s’accrocha à son dos, puis il enfonça son épée courte dans la nuque du mort. Son épaisse et robuste crinière le gêna. Il retira son épée, puis il l’enfonça une nouvelle fois— Non. Il le sentit. Le corps de la bête était empli d’une force anormale.
Haruhiro lâcha prise et sauta en arrière.
—Écartez-vous de lui pour le moment !
—Kay ! cria Kuzaku.
—Fais chier ! hurla Ranta.
Kuzaku et Ranta suivirent tous les deux immédiatement l’ordre d’Haruhiro et ils se retirèrent. A cet instant, le mort lion laissa échapper un rugissement à vous glacer le sang. C’était un bruit rauque qui semblait saisir par la gorge quiconque l’entendait avant de l’anéantir. Même si cette personne avait été préparée à l’entendre, cela aurait été difficile à supporter. Cela leur donnait envie de se couvrir les oreilles et de supplier « S’il te plait, arrête ! » Dans les faits, Haruhiro, Kuzaku, Ranta et Yume se tassèrent. Même Zodiac-kun, qui se contentait de flotter paresseusement dans les parages, se recroquevilla. Merry aussi, mais Shihoru, qui était à côté d’elle et qui était entièrement concentrée sur son incantation, fut la seule à ne pas réagir.
—Obscur ! cria Shihoru.
Quand Shihoru invoqua ce nom, la chose apparut comme si elle avait ouvert une porte menant à un autre monde. Les longs fils ténébreux s’entortillèrent pour former une spirale qui prit une certaine forme. Elle ressemblait à une personne. Elle ne faisait juste que la taille nécessaire pour entrer dans la paume d’une humaine. Une ombre de la taille d’une paume. C’était un élémentaire.
Après beaucoup d’essais et d’échecs, Shihoru avait opté pour cette forme. Si vous lui posiez la question, Shihoru vous répondrait que c’était toujours en cours de travail, et qu’il devait avoir une forme finale, une plus appropriée.
Quoi qu’il en soit, Obscur avait fini par s’attacher à Shihoru. C’était ce à quoi cela ressemblait pour Haruhiro. Après tout, Obscur était apparu à côté du visage de Shihoru, et il s’était assis sur son épaule. Et ce n’était pas tout.
—Va !
Quand Shihoru donna l’ordre, Obscur obéit. Il se décrocha de l’épaule de Shihoru avec un mystérieux cri, ou peut être juste un bruit, en se ruant vers le mort lion.
Obscur frappa le mort lion dans la poitrine. Il n’y eut aucun impact. Il fut aspiré dans son corps. Cela avait-il fait quelque chose ? Qu’est-ce que Obscur lui avait fait subir ? Ce n’était pas absolument clair. Mais, dans tous les cas, le mort lion grogna et se tordit de douleur comme si on l’avait violemment frappé dans le plexus solaire, puis il posa un genou à terre. Obscur avait fait effet.
Avant qu’Haruhiro ne puisse crier Maintenant ! Ranta était déjà en train de le charger avec Jaillissement. Il dessina un huit avec sa lame noire et— non.
Ranta était en train de dessiner un infini, pas un huit.
—Danse… Infini du Purgatoire Sombre !
En premier un infini, puis un huit. Le huit fut suivi pas un autre infini. Après l’infini, un huit. Il les enchaina. Il les enchaina encore et encore.
Le mort lion ne portait pas une armure à proprement parler, mais son corps était protégé par une épaisse et robuste fourrure, une graisse protectrice et des muscles épais. Grâce à ça, les attaques tranchantes étaient pratiquement inefficaces contre lui. Et pourtant, Ranta le trancha. Sans jamais retenir la leçon, il le trancha comme un fou. A la fin, il tituba en arrière, à bout de souffle.
—Qu’est-ce qui dans ça…
Kuzaku planta le mort lion dans le ventre une nouvelle fois, pile là où il l’avait planté lui-même quelques instants auparavant, et il tourna sa lame.
—… était censé être infini ?!
—Nguhhhh ! le mort lion se replia sous la douleur en crachant du sang.
—Ça c’est bien Ranta ! Yume décocha des flèches les unes après les autres.
Elle était en train d’utiliser Tir Rapide. Trois tirs. Le premier manqua sa cible, mais le second se planta parfaitement dans l’œil droit du mort lion, et le troisième ricocha sur le heaume de Kuzaku.
—Whoa ! hurla Kuzaku.
—Meow ?! D-Déso pour ça !
—Bwahah ! Ranta répliqua rapidement. Ça c’est bien Yume !
—La ferme, stupide Ranta !
—Ehe… C’est vrai, tu es trop bruyant… La ferme, Ranta. Pour toujours… Ehehe…
—Zodiac-kun ! T’es basiquement en train de me dire de mourir, non ?! beugla Ranta.
—Auugh… ! Le mort lion essaya de faire voler Kuzaku avec son poing.
Kuzaku prit fermement appui sur le sol pour résister. Il força son épée encore plus profondément, et il la fit tournailler.
—Rahhh !
Haruhiro sauta sur le mort lion par derrière et il enfonça son épée courte dans son dos. Il traversa sa fourrure, sa chaire et ses couches de graisse. Sa lame passa entre ses côtes— mais ce n’était pas suffisant. Il n’avait pas atteint ses organes.
—Haru !
L’appela Merry, donc Haruhiro décida de mettre discrètement de la distance entre lui et le mort lion. En faisant face à un ennemi de ce niveau, un piètre voleur comme Haruhiro arriverait difficilement à asséner un coup fatal.
C’était l’hypothèse la plus sûre. S’il pouvait voir cette ligne, les choses seraient différentes, mais ce n’était pas une chose qu’il pouvait voir en essayant.
Avec un rugissement, le mort lion essaya d’utiliser ses deux mains et ses deux jambes pour repousser Kuzaku loin de lui. Kuzaku résistait, mais les chances étaient contre lui dans un combat de force pur.
—Meurs maintenant !
Ranta asséna un coup sinistre dans la tête du lion avec sa lame noire, mais ce n’était toujours pas suffisant pour la couper.
—Guh !
Le mort lion se tourna immédiatement et se mit à courir.
—Tu penses que tu peux t’enfuir ?! cria Ranta en se lançant à sa poursuite. Non, il fit juste semblant. Ranta fit deux, trois pas et il s’arrêta ensuite en claquant sa langue. On a manqué notre chance de le tuer ! Tout ça parce que vous êtes tous incompétents, vous le savez ça ! Si on avait eu un autre moi, on aurait pu l’abattre !
—… C’est ça, parle.
Haruhiro fit le tour de la zone avec ses yeux pour s’assurer qu’il n’y avait pas d’autres morts, puis il prit une grande respiration.
—Kehehe… S’il y avait deux Ranta… Ce monde serait un cauchemar… Kehe… Kehehehehe… caqueta Zodiac-kun.
—Quoi tu veux dire par là ?! hurla Ranta.
—Exactement ce qu’il vient de dire, marmonna Shihoru.
—Zodiac-kun est si gentil. Merry sourit froidement. À dire vrai, c’est une estimation généreuse.
—Vous les geeeeens. Qu’est-ce que je vouuuuuuus ai jamais faits ?!
—T’as fait tout plein de truc. Yume gonfla ses joues et pinça la corde de son arc. Mrrrow. C’est pas passez loin… Vous croyez ?
—Dur à dire. Kuzaku releva la visière de son heaume en s’étirant la nuque. Je me suis dit que je pouvais pousser encore plus, mais en fait non. C’était comme si on avait manqué d’un facteur décisif ? Peut-être ?
—Mais la magie de Shihoru a eu de l’effet. Haruhiro leva un pouce en direction de Shihoru.
—Tu le penses ? La nuque de Shihoru plongea dans son corps avec gêne. J’espère que c’était le cas.
—Tu as était géniale. Merry caressa Shihoru dans le dos. Créer de la magie avec ton propre style. Je ne peux que prendre exemple sur toi.
—…Eh heh, gloussa Shihoru maladroitement.
—Grâce à moi ! Ranta bomba le torse. Tout ça parce que je suis toujours en train d’exposer mon style en roue libre ! C’est mon influence ! Clairement !
—Kehe…
—Qu-Quoi, Zodiac-kun ? Si t’as quelque chose à dire, alors dis-le. On est pote. Pas besoin de te retenir avec moi.— Attends, tu disparais ?! À cause de ça ?! Une seconde, Zodiac-kun, reviens, ok ?! Si tu t’en vas comme ça, ce sera chelou pour moi quand je t’invoquerai à nouveau, tu sais ?!
Le mort lion était un ennemi problématique qui apparaissait parfois dans le Quart Nord-Ouest de la Cité de Ceux qui font partie des morts. Jusqu’à il y a très peu de temps, ils n’avaient d’autres choix que de fuir au moment où il attaquait, mais désormais ils pouvaient l’affronter à armes égales. Ils l’avaient combattu un grand nombre de fois, donc ils y étaient habitués. Cependant, en prenant en compte l’expérience qu’ils avaient accumulé, il serait probablement juste de dire qu’Haruhiro et les autres étaient en train de devenir plus forts.
Pour dire vrai, leur équipement s’était amélioré lui aussi. Kuzaku s’était dégotté un bouclier incurvé et trapézoïdal— d’après le forgeron du Village du Puit, il était apparemment appelé un Gushtat— et, après avoir mis la main sur une paire de gantelets légère et résistante, Ranta avait remplacé son armure pas un ensemble plus léger et plus menaçant. Il l’appelait l’Armure de la Mort.
Mais quel abruti finit.
Et pour Haruhiro, sa cape, armure en cuir, ses gants, son pantalon et tout le reste étaient devenus si abimés et déchiquetés que la réparation n’était plus une option, donc il s’était offert une belle tenue de remplacement de couleur sombre au magasin de vêtements et de sacs dans le Village du Puit. Pour ce qui était du plastron et des autres protections, il s’était trouvé un ensemble fait de pièces de cuir qui, après une inspection plus approfondie, étaient faites de cuir de serpent. Il en était assez fou. Il s’était fait recoudre une paire de gants à sept doigts pour ses mains à cinq doigts, mais il s’y était tellement habitué qu’elles lui semblaient étrangement familières, et elles étaient faciles à utiliser.
On aurait dit que Yume avait décidé d’améliorer sa défense sans affecter sa faculté à l’arc. Elle portait plusieurs protections ici et là. Elles étaient probablement faites d’os qui avaient été collés avec une sorte de résine, mais elles étaient vraiment légères.
Le chapeau et la robe de Shihoru avaient atteint un niveau critique, donc les filles étaient allées ensemble lui acheter un ensemble convenable au magasin de vêtements et de sacs. Elles avaient fait ça, mais on aurait dit que c’était un petit peu serré au niveau de sa poitrine. Bien que, peut être que la robe qu’elle avait portée jusqu’à présent avait été un petit peu trop lestée.
Ranta murmura à Haruhiro et Kuzaku silencieusement pour ne pas que Shihoru l’entende :
—Elle n’en cachait pas seulement une grosse paire. Il y a aussi ces incroyables torpilles tétons qu’elle balade. Je veux dire, gars, elle est encore plus fournie que je ne le pensais.
En toute honnêteté, Haruhiro était d’accord, mais il sentit aussi une envie émergente de tuer ce type pour avoir dit ça.
En tant que prêtresse, Merry avait dû hésiter à le faire, mais elle s’était débarrassée de sa robe de prêtresse qui avait été salement endommagée. Elle avait cherché un manteau blanc pour le remplacer, mais elle n’en avait pas trouvé, donc elle se tourna vers un bleu profond. C’était une bonne association avec son type de corps, et cela lui allait bien. Elle s’était aussi trouvée un bâton avec une tête qui n’avait pas l’air agréable à se prendre, mais c’était quelque chose qu’elle avait trouvé, pas quelque chose qu’elle avait acheté.
A la fin, ils s’étaient tous achetés des masques au magasin de masques, ce qui leur permettait d’être un peu plus à l’aise dans le Village du Puit. Ils achetaient aussi ce dont ils avaient besoin au jour le jour. Ils en étaient désormais à un stade où il ne leur manquait plus grand-chose dans leur vie.
À part ça, la chose la plus notable était la nouvelle magie de Shihoru. Elle avait donné forme à un élémentaire qu’elle avait baptisé Obscur, et elle pouvait maintenant le contrôler.
Il semblerait que la raison pour laquelle Obscur ressemblait à un élémentaire d’ombre était parce que Shihoru s’était spécialisée dans la Magie Darsh des ombres. Les élémentaires se nourrissaient de la puissance magique des mages dans le but de prendre forme, et pour appliquer leur puissance. À cause de ça, le mage et l’élémentaire s’influençaient mutuellement. Etant un voleur, Haruhiro ne comprenait pas vraiment comment cela fonctionnait, mais cela pouvait s’apparenter à la relation entre un chevalier noir et son démon.
Quoi qu’il en soit, la nouvelle magie de Shihoru, Obscur, venait tout juste d’être créée et était toujours en cours de travail, donc il restait encore tout un tas de potentiels latents.
Shihoru avait choisi la voie de la magie Darsh, qui se spécialisait dans les sorts de soutien et de confusion, mais elle avait aussi choisi la magie Falz dans le but d’acquérir un peu de puissance destructrice, et elle s’était aussi essayée avec la magie Kanon. Son chemin avait pris nombre de cheminements et détours. Cependant, passer d’une chose à une autre n’était probablement pas quelque chose que Shihoru avait vraiment voulu faire. Elle était du genre minutieuse, le type de personne qui poursuivrait quelque chose pour le pousser aussi loin que possible.
Obscur pourrait-il, peut être, devenir cette chose précieuse à Shihoru ? Haruhiro l’espérait.
Leur 49e jour dans ce monde prit fin, et le 50e débuta.
Quand ils arrivèrent dans le Village du Puit pour se laver le visage et prendre un petit déjeuner, Haruhiro et les autres le rencontrèrent à nouveau.
—Oh ho ! Ranta sauta dans les airs. C’est Unjo-san !
Avec son chapeau de paille, cet homme ressemblait à un arsenal vivant avec des haches, des épées, des arbalètes et plus qui pendaient de sa ceinture ou de son sac à dos, était en train de siroter un bol de soupe d’insecte. C’était seulement la deuxième fois qu’ils le voyaient, mais ils ne pouvaient pas se méprendre. C’était M. Unjo.
Quand M. Unjo eut fini le bouillon, il ramassa les insectes avec ses doigts et il les mangea. Ensuite, quand le bol fut vidé, il dit, « Ruo keh », en rendant le récipient au crabe géant épicier avant de finalement se tourner vers Haruhiro et les autres.
—C’est vous, huh. Les soldats volontaires. Vous toujours en vie, non ?
—Grâce à vous ! Ranta se rua vers lui et serra le poing dans les airs. Je veux dire, vraiment, la Cité de Ceux qui font partie des morts ! Quand vous nous avez parlés de cet endroit, vous nous avez vraiment sauvés la mise ! Depuis, notre qualité de vie s’est envolée vers d’autres cieux ! Vous êtes le meilleur, Unjo-san ! Unjo-san président ! Président… ? Peut être que roi serait mieux ? Bah, peut importe. Ehehehehehe. Aimeriez-vous ça, votre excellence ?! Non, en vrai, pourquoi pas Votre Majesté ?! Vous voulez ça ?! On part sur ça ?!
—Mec, tu nous casses vraiment les oreilles… Haruhiro mit une petit tape sur la tête de Ranta pour le pousser sur le côté et il inclina sa tête pour s’excuser. Je suis désolé pour notre stupide et inutile pourriture…
M. Unjo attrapa l’extrémité de son chapeau de paille et il le tira vers le bas. Il ne dit rien.
Qu’est-ce que cela voulait dire ? Était-il en colère, peut-être… ?
Le raclement de gorge de Ranta fut audible, et il donna un coup de coude dans les côtes d’Haruhiro.
—E-Espèce d’idiot. C-C’est de ta faute ! Tout est de ta faute !
—Pourquoi… ?
—T’es le leader, pardi ! Ça signifie que tout est de ta responsabilité, espèce de triple andouille inutile !
En regardant en arrière vers Haruhiro, qui était tellement exaspéré qu’il ne pouvait pas vraiment s’énervé, M. Unjo commença à marcher.
Où se rendait-il ? Au fourre-tout qui se trouvait à côté de l’épicerie ? Enfin, il se disait que c’était un endroit où on vendait tout et n’importe quoi, mais la plupart des échoppes proposait de tout et de rien. En plus, à part dans de rares occasions où le dégingandé propriétaire du magasin qui était vêtu de vêtements gris foncés était dehors, le magasin n’était pas ouvert aux transactions.
Le propriétaire n’était pas dans le coin à ce moment là. La porte du bâtiment était toujours fermée.
Une fois, Ranta avait parlé de quelque chose de stupide qui serait un test de courage, ou quelque chose comme ça, et il avait frappé à la porte. Il n’y eut aucune réponse.
Le fourre-tout était le magasin le plus mystérieux de tout le Village du Puit. Mais en fait, Haruhiro et les autres avaient commencé à le considérer comme un magasin de leur propre volonté. Il se pourrait que ce ne soit même pas un magasin.
M. Unjo ne frappa pas à la porte du fourre-tout. Il l’ouvrit brusquement. C’était une porte coulissante. M. Unjo pénétra silencieusement dans l’édifice.
—Attendez, huh ? Pensa Haruhiro, étonné. Comme ça ?
—Qu-Qu’est qu’on devrait faire ? Ranta s’était réfugié derrière Haruhiro à un moment donné.
—… Comment ça « qu’est-ce qu’on devrait faire » ? Pour l’instant, commence par t’écarter de moi.
—Hé, mec, je m’accroche pas à toi parce que ça me plait. T’imagine pas n’importe quoi, bouffon.
—Hmm. Kuzaku s’appuya sur la nuque et la tordit dans tous les sens. Je suis curieux, vous savez. En vrai de vrai.
—Ouais, dit Yume, l’air absent. Essayons d’y entrer.
Bah, on est à l’intérieur du Village du Puit. C’est pas comme si on allait se faire tuer, en conclut Haruhiro. Probablement.
La porte du fourre-tout était toujours ouverte. Haruhiro essaya tout d’abord de jeter un œil à l’intérieur. L’intérieur le prit un peu par surprise.
Il n’y avait pas la moindre fenêtre, et les murs qui étaient faiblement illuminés par une lampe étaient couverts de— Etait-ce des sortes de tablettes en pierre ? Ou en argile, peut-être ? Dans tous les cas, la vue de ce très grand nombre de tablettes rectangulaires, petites et grandes, avec des symboles et des scènes gravés dessus, piqua la curiosité d’Haruhiro. Ces symboles étaient-ils des lettres ? Certaines des scènes étaient même colorées.
Même assis dans sa chaise à l’arrière de la boutique, le dégingandé propriétaire avait l’air grand et mince. M. Unjo déposa son grand sac à dos sur le sol. On aurait dit qu’il essayait d’en extraire quelque chose. Et cela s’avéra être une tablette de pierre.
—Wowie… Yume se pencha en arrière en passant la porte. C’est quoi tout ça ? Truc de fou.
Ranta releva ma visière de son heaume et fit le tour de la pièce avec ses yeux.
—Des trésors, huh… ?
—C’est tout ce qu’il y a ? Shihoru observa la pièce, puis elle soupira. Bien que, d’une certaine manière, ça pourrait être un trésor…
—Ça ne doit pas être un fourre-tout, dit silencieusement Merry. ça pourrait être un musée, peut-être ?
—Ces trucs ont l’air assez vieux pour ça. Kuzaku se baladait à l’intérieur. Il commença à étendre sa main pour l’approcher d’une des tablettes, puis il la retira immédiatement. Peut-être que les toucher est pas une bonne idée.
Le dégingandé propriétaire du magasin accepta la tablette de M. Unjo et il la plaça sur son bureau avec ses deux mains.
Haruhiro sursauta un petit peu. Il venait de voir quelque chose d’un petit peu effrayant. Les mains du propriétaire dégingandé. Elles avaient cinq doigts, mais sur la paume— Si les yeux d’Haruhiro ne lui jouaient pas des tours, il y avait des yeux à cet endroit. Le dégingandé propriétaire les utilisait pour examiner la tablette de pierre.
M. Unjo se tourna vers Haruhiro.
—Ici, il n’y a pas de livres. Pas de livres en papier. Mais il reste des mémoires. Sur la pierre, sur l’argile. Sur des tablettes. Le sage aux mains d’yeux, Oubu, est un chercheur. Il collecte les tablettes. Si l’une d’elles en vaut la peine, il vous l’achètera.
Le sage aux mains d’yeux, Oubu, vraisemblablement le propriétaire dégingandé du magasin. Quand les mains du sage Oubu s’écartèrent de la tablette, le sage piocha dans les tiroirs du bureau et il en sortit quelques pièces noires. Elles étaient grosses. Pas petites, ou moyennes. Des grandes pièces. Pas juste une. Deux.
Deux pièces larges signifiaient 2 rous. Selon le magasin où ils se rendaient, ou plutôt la personne, leur valeur pouvait se placer entre les 20 et les 50 rumas. C’était une fortune.
Prenant les deux pièces que venait de lui donner le sage Oubu, M. Unjo les rangea dans son sac à dos comme si de rien n’était.
—Ruo keh.
—Avaruu seha, répondit le sage Oubu en faisant revenir ses mains vers la tablette en pierre.
Avec ses mains d’yeux, il était en train d’examiner de près la toute nouvelle tablette qu’il venait d’acquérir.
—Lumiaris et Skullhell. M. Unjo mentionna soudainement deux noms inattendus en désignant l’une des tablettes. La bataille entre les dieux y est représentée.
—Ohh… ! Ranta se précipita dessus en plaçant son visage aussi proche que possible de la tablette en pierre. Il est sérieux ! Ce type sur la droite, son visage ressemble en tout point au symbole de Skullhell !
—Lumiaris est toujours représentée par un hexagramme, jamais dessiné, mais— Merry semblait intriguée elle aussi, et elle se rapprocha de la tablette de pierre. La femme sur la gauche, c’est Lumiaris… ?
La tablette de pierre avait une forme rectangulaire. Du côté droit se trouvait un homme avec un visage en forme de crâne, et à gauche se trouvait une femme aux cheveux longs. L’homme tenait une grande faux dans sa main droite, et une épée dans sa main gauche, et il n’avait qu’une seule jambe. La femme était nue, avec une grande sphère dans sa main droite et une petite dans sa gauche. Il y avait un arc-en-ciel dans son dos.
La partie droite de l’arrière-plan représentait la nuit, et la partie gauche le jour. Il y avait de nombreuses petites créatures sur le bas. Elles étaient toutes alignées soit avec l’homme ou avec la femme, et elles étaient en train de se combattre. Elles étaient en train de se livrer bataille à coup d’épées, il y avait des flèches qui volaient de droite à gauche, et on pouvait voir que la plupart d’entre elles étaient effondrées au sol. La tablette dépeignait une sanglante bataille en cours.
—C’est arrivé ici, dit M. Unjo avec une petite voix. Lumiaris et Skullhell étaient ici. Ici en Darunggar.
—Darung…gar ? demanda Haruhiro en observant les autres tablettes de pierre et d’argile.
—C’est comme ça que ici les gens appellent.
—Le Dieu de la Lumière, Lumiaris, et le Dieu Sombre, Skullhell, se sont affrontés ici en Darunggar… dit prudemment Shihoru. Il y a longtemps, les habitants de Darunggar étaient soit du côté de Lumiaris, soit de celui de Skullhell, et ils se sont combattus… c’est ça ?
—Qui a gagné… je me le demande ? Kuzaku toucha l’hexagramme gravé sur son propre plastron.
—Hé, mec. Renâcla Ranta. Regarde comme il fait sombre ici. C’est évident que mon bien-aimé Skullhell a gagné la partie, pas vrai ?
—Mais la magie de lumière fonctionnent aussi ici ? rétorqua immédiatement Merry. Si Lumiaris a perdu, n’est-ce pas étrange que son pouvoir atteigne encore cet endroit ?
—Tu peux dire ça, mais c’est pareil pour ma magie noire, tu sais ? Après, les deux ont l’air de n’avoir que la moitié de leur efficacité.
—Bon, du coup. Yume était en train de regarder une autre tablette. Ils ont dû faire match nul, vous croyez pas ?
—Donc, désormais ils sont tous les deux en Grimgar ? Haruhiro pencha sa tête sur le côté. Comment on pourrait appeler un groupe de dieu en fait ? Une bande ? Non. Une foule ? Non. Une équipe ? Non. Peut-être un panthéon… ?
—L’issue de la bataille demeure inconnue. M. Unjo enfila son sac à dos. Le sage aux mains d’yeux, Oubu, dit qu’il ne sait pas. Il cherche la réponse. Dans tous les cas, Lumiaris et Skullhell ont quitté Darunggar. Darunggar est un monde sans dieu.
—Ils sont partis… Haruhiro tira légèrement ses cheveux en arrière.
—Attendez, par où sont-ils partis ?
—Shihoru avala sa salive. Il y a… un chemin, quelque part ? Sans chemin reliant Darunggar et Grimgar, ils n’auraient pas pu partir… n’est-ce pas ?!
—Ça ne signifie qu’une seule chose ! cria Ranta. On peut rentrer chez nous, pas vrai ?!
Kuzaku se tourna vers M. Unjo.
—Si on pouvait rentrer, ne l’aurait-il pas déjà fait depuis longtemps ?
—Oh, ouais. Yume laissa échapper un profond soupir. Si Konjo-san est toujours là, t’as probablement raison, huh…
—Tu voulais dire Unjo-san, ok ? la corrigea Haruhiro, puis il se recentra sur le sujet.
À vrai dire, il n’était pas si étonné que ça. Il avait déjà pensé, « Je veux rentrer chez moi. Ce serait bien si on pouvait, » mais dernièrement il avait commencé à se dire, « Bah, si on peut pas revenir, c’est bien aussi. »
S’ils n’étaient pas capables de trouver un indice sur comment rentrer après cent, deux cents jours dans cet endroit, ils allaient devoir commencer à se rentrer dans la tête qu’ils allaient devoir vivre ici pour le restant de leurs jours pour de vrai. Ils allaient s’implémenter en Darunggar. En fondant des familles, par exemple ? Bien entendu, c’était quelque chose qu’ils allaient naturellement commencer à considérer. C’était probablement une chose importante. Haruhiro ne pouvait pas s’en excuser en disant, « Je suis le leader. » Au contraire, en tant que leader, il devait prendre l’initiative.
Il n’y avait aucune garantie qu’il finirait pas partager ses sentiments.
Non, c’est peu probable, huh ? Je peux pas, pas vrai ? Ou plutôt, qu’est-ce que partager ses sentiments ? Qu’est-ce que je vais partager ? A qui ? Je sais pas ce que je veux dire.
Alors qu’Haruhiro était en train de se poser ses questions inutiles à lui-même, M. Unjo quitta le laboratoire du sage Oubu, qui n’était pas du tout un fourre-tout. Il aurait pu dire quelque chose avant, mais c’était M. Unjo, donc c’était dur de lui en vouloir, supposa Haruhiro.
Haruhiro et les autres quittèrent le laboratoire eux aussi, et ils virent que M. Unjo était en train de se diriger vers un bâtiment différent. C’était le bâtiment le plus large du Village du Puit, fait de pierres pilées, avec des fenêtres en verre. Dans les souvenirs d’Haruhiro, il avait toujours vu de la lumière s’échapper de ces fenêtres. Il devait y avoir quelqu’un qui vivait là-dedans. Enfin c’était ce qu’il avait toujours assumé, mais il n’avait jamais vu qui y résidait.
M. Unjo était déjà rentré dans ce bâtiment la dernière fois. Haruhiro s’en souvenait. Il n’avait jamais vu personne d’autre y entrer ou en sortir.
M. Unjo ouvrit la porte en regardant vers Haruhiro et les autres. « Suivez-moi, » semblait-il dire. L’ayant interprété ainsi, Haruhiro et les autres suivirent M. Unjo dans le bâtiment.
Haruhiro eut des haut-le-cœur. C’était un sentiment vraiment étrange.
Où se trouve cet endroit ? Se demanda Haruhiro.
Ce monde appelé Darunggar. Le Village du Puit. Ça ne ressemblait à aucun de ces deux-là. Cet endroit était différent.
A l’instar des autres bâtiments du village du puits, celui-ci avait un vrai sol, et il y avait un tapis sur le sol. Il y avait des étagères. Il y avait une simple table. Il y avait cinq chaises. On aurait dit qu’il y avait une autre pièce à l’arrière. De chaque côté des fenêtres en verre, il y avait des rideaux. Il y avait des bougies disposées ici et là. Chacune d’elles était allumée. Quatre chaises étaient placées autours de la table. Il y en avait juste une au centre de la pièce.
Là, au centre de tout ça, elle était assise.
Elle était humaine. Elle portait une robe rouge. Avec des chaussettes blanches, des chaussures noires, un ruban rouge, des cheveux blonds, et des yeux bleus. Elle ressemblait à une jeune fille avec une peau pâle.
Ce fut la première impression qu’il en eut. Il réalisa rapidement que ce n’était pas vraiment le cas.
—… Une poupée ? Haruhiro cligna des yeux et la regarda à nouveau.
Pourquoi avait-il pensé qu’elle était humaine ? Elle était bien faite, mais clairement vieille, et sa peau était craquelée un peu partout. Ses yeux demeuraient grands ouverts. Mais ses cheveux avaient l’air d’avoir été peignés, et alors que les couleurs de sa tenue s’étaient légèrement fanées, il n’y avait aucune déchirure ou effiloche nulle part.
—Une seconde… Ranta était sans voix.
Ce n’était pas seulement la poupée et les meubles. Cette pièce était remplie avec pleins de choses uniques et différentes. Sur les étagères, sur la table, et même le sol. Qui plus est, même si cela ne comportait pas tout…
Ça, et ça, et ça, et ça, tout m’est familier.
La sorte de photo adossée contre le mur. Cette chose ronde posée sur la table. Ce truc rectangulaire et épais. Cette chose avec deux objets en forme de disque reliés avec une sorte de bande. Cet objet fin et rectangulaire qui avait l’air de rentrer dans sa main. Cette sorte de planche avec de multiples boutons dessus. Cet objet avec du verre sur le devant, qui était rectangulaire avec des coins arrondis.
Je les ais déjà vus. Probablement. À peu près.
Il savait que ça devait être le cas. Et pourtant, sa confiance commençait à s’envoler. Elle diminuait rapidement. Il les avait déjà vus ? Vraiment ? Comment pouvait-il l’affirmer ?
Il ne le savait même pas. Il ne pouvait pas se rappeler de leurs noms, ou quand et où il les avait vus. Il ne pouvait pas s’en souvenir, mais… Comment pouvait-il dire qu’il les avait déjà vus avant ? Quelle preuve avait-il ?
Cela dit, il y avait des choses ici qu’il pouvait clairement identifier. Il y avait des paires de lunettes. L’une avait une monture noire ; une autre était en métal. Une autre avait des bords en écailles de tortue. Les verres étaient brisés, ou perdus dans certains cas, mais c’était clairement des lunettes.
Les étagères avaient des livres aussi. Cependant, ils n’étaient pas comme les livres qu’il avait vus en Grimgar. Ils étaient plus fins, et beaucoup était très petit. Il y avait aussi des boîtes, et des containers transparents. Mais bien qu’ils étaient transparents, ils ne semblaient pas être faits de verre.
M. Unjo posa son sac à dos sur le sol et en sortit quelque chose. C’était blanc, une sorte de balle. Quand M. Unjo le posa sur la table, il y eut un bruit lourd.
La balle de roula pas. Sa surface semblait caoutchouteuse.
—Qu… Qu’est que c’est que ça ? demanda Kuzaku. Je le sais… ou j’ai la sensation que je devrais le savoir, mais qu’est-ce que c’est ?
—Qui sait ? M. Unjo fit lentement le tour de la pièce avec ses yeux. Il avait dû vouloir vérifier à quel point les bougies s’étaient épuisées. Je sais pas. Pas moi. Mais ils sont différents, je peux au moins dire ça. Les choses dans cette pièce sont différentes.
—… Différentes. Shihoru secoua sa tête. J’ai la même sensation. Ils sont différents.
Merry appuya une main contre sa poitrine.
—Avez-vous rassemblé toutes ces choses ?
—Non, répondit immédiatement M. Unjo. Quand je suis arrivé la première fois, cette pièce était déjà là.
—Meow… Yume prit l’objet fin et rectangulaire qui était sur la table. Quand elle le toucha avec ses doigts, la poussière s’envola, et sa surface était incroyablement lisse. Yume pencha sa tête sur le côté et le regarda d’un air amusé. … Nwuh ?
—C’est les villageois qui ont commencé à les collecter, alors ? Ranta regarda la poupée, apparement effrayé. Personne ne vit dans cette maison ? Autre que cette fille ?
—M. Unjo lança un coup de menton en direction de la poupée. Ne touche pas Kinuko.
—Kinu… ko… Attendez, vous parlez de la poupée ?
—Tous l’appellent comme ça.
—Hmm, dit Ranta. Bah, pour moi elle ne ressemble pas à une Kinuko. Plus une Nancy, d’après moi.
—Nancy ne lui va pas du tout, rétorqua Shihoru. Pas le moins du monde.
—Bien, alors tu dis quoi toi, huh ?! Parle, tétons torpilles !
—Torp… Shihoru couvrit sa poitrine avec ses bras. … P-Peut être Alice ? Quelque chose comme ça…
—Alice, huh ? Hmm. Ranta croisa ses bras. Dans tous les cas, Kinuko est convenable.
—Les dieux ont quitté Darunggar. Unjo enfila son sac à dos. Elle est leur replacement. Dans ce village, Kinuko est vénérée. Elle vient d’un autre monde… qu’ils disent.
—C’est bien vrai… confirma Haruhiro. Elle ne ressemble à rien de ce monde. Ouais. Pourtant, cela dit, si on me demandait si elle vient de Grimgar—
—Aucune chance. Yume était toujours en train de jouer avec l’objet fin et rectangulaire. C’est vrai, mais Yume, elle a se drôle de sentiment, v’savez. C’est tout nostalgique, entre autres. Même si elle a pas la moindre idée de ce que sont ces objets, elle a l’sentiment qu’elle sait. Bizarre…
—Les objets étrangers sont vénérés aussi, dit Unjo. Si vous trouvez quelque chose comme ça à l’extérieur, amenez-le ici. Offrez-le à Kinuko.
—Vous voulez dire, um… Ranta était toujours vulgaire et sans classe. Gratuitement ?
M. Unjo laissa échapper un petit soufflement du nez et ne répondit pas à la question.
Haruhiro inclina légèrement sa tête.
—… Je suis désolé pour lui. Vraiment.
—Huh ? Pour quoi tu t’excuses, Parupirooooo ? T’es débile, ou je sais pas quoi ? Ouais, t’es débile, huh. Ranta était impénitent. Bah, v’savez, je suppose que ça fonctionne comme ça. Même si on y gagne pas d’argent, il dit que Kinuko est une déesse. Peut-être qu’on peut s’attendre à des sortes de bénédictions ? Ça vaudrait le coup d’essayer. Ouaip. Ouaip. Si on trouve quelque chose, ramenons-le ici.
—… Mais tout de même. Kuzaku était accroupi devant l’objet en forme de cadre. Pourquoi toutes ces choses sont ici ? Ou est-ce que « Pourquoi » est la question a poser ? Qu’est-ce que c’est ? Je peux pas le dire très bien, mais n’est-ce pas étrange ?
Haruhiro pouvait comprendre ce que Kuzaku voulait exprimer. Il comprenait, mais ne pouvait pas trouver les bons mots pour l’illustrer. C’était frustrant de ne pas pouvoir l’exprimer, et il trouvait cela vraiment bizarre.
Nous sommes à la recherche d’un moyen pour rentrer dans notre monde originel.
Les mots de Shima lui vinrent à l’esprit.
Un moyen pour rentrer. Dans leur monde originel.
La tête d’Haruhiro fut prit de soudaine douleur. Dans ses tempes— non, plus profond à l’intérieur— il sentit une forte, et pourtant ciblée douleur. Il y avait quelque chose ici. Il ne pouvait pas s’empêcher de se dire ça. Mais ses mains ne pouvaient pas l’atteindre. C’était à l’intérieur de sa tête après tout. Il ne pouvait pas y enfoncer un doigt pour extraire la chose. Oh, si seulement il le pouvait !
—Unjo-san, dit Haruhiro.
—Quoi ?
—Unjo-san, vous— Avez-vous déjà pensé à vouloir revenir dans notre monde originel, ou quelque chose comme ça ?
—« Monde originel ». M. Unjo répéta ses mots, puis se tut.
—Attends… Merry regarda Haruhiro derrière son masque. Par monde originel, tu ne parles pas de Grimgar ?
—…Huh ? Shihoru se couvrit la bouche. Pas Grimgar, notre monde…
Yume leva les yeux vers le plafond.
—… Fwhuh ?
—Originel— Kuzaku était en pleine réflexion. Notre monde…
—Hé, hé, hé. Comment ça, originel ? Ranta essaya de rire, mais il s’arrêta. … Quoi ? On est venu d’un autre monde avant d’arriver en Grimgar… C’est ça ?
—Si ce n’est pas le cas, alors d’où venons-nous ? demanda Merry, plus à elle-même qu’aux autres. Je ne me souviens de rien avant ça, mais — on devait se trouver quelque part, c’est certain. On n’aurait pu en aucun cas naître comme ça d’un coup.
—D’où peut-on bien venir ? la voix de Shihoru tremblait un petit peu. Par d’où peut-on bien venir, je veux dire… dans mes souvenirs, je me souviens—je l’ai demandé à Haruhiro-kun, « Où se trouve cet endroit ? »
…Um, demanda timidement la fille derrière moi, Où sommes-nous, tu penses ?
Écoute, me demander va pas t’aider, Haruhiro était pratiquement sûr d’avoir répondu ça.
… Oui, évidemment. Um, e-est-ce que quelqu’un… sait ? Où se trouve cet endroit ?
Shihoru, se remémora Haruhiro. C’est vrai. C’était Shihoru. Mais où étions-nous?
—On était en train de regarder M. Lune. Yume claqua ses mains l’une contre l’autre. Il était tout rouge. C’était vraiment surprenant.
Ahh, dit Tresses tandis qu’elle semblait elle aussi l’avoir remarqué. Elle cligna des yeux à plusieurs reprises, puis elle gloussa. M. Lune est rouge. C’est trop joli.
Yume. Ça avait été Yume.
Il pouvait s’en souvenir. Oui. A cet instant, il avait remarqué la lune. Elle était d’un rouge rubis, quelque part entre un croissant et une moitié de lune.
Pourquoi est-elle rouge ?
Avait-il pensé. Une lune rouge lui avait semblé étrange. Où avaient-ils été ?
—… La colline ? marmonna Haruhiro.
Ils avaient été en haut de la colline à côté d’Alterna. Il y avait des rangées de tombes, et Manato et Moguzo étaient enterrés ici. Ils étaient là… et Choco aussi.
Choco. Choco… ? La camarade de Kuzaku. Une voleuse. L’une des apprenties soldates volontaires. Elle était tombée à L’Avant-Poste de Mortecrâne.
Était-ce tout ? Il ne le savait pas. Quelque chose le dérangeait. Comme s’il avait oublié quelque chose… ?
De grands yeux. Avec des cernes en dessous. Des lèvres pulpeuses.
Une fille avec une coupe en bob.
Choco.
La camarade de Kuzaku… elle était morte. Il ne la révérait plus jamais.
—Nous étions sur la colline. Haruhiro regarda ses camarades. … C’est ça, non ? Tout du moins, Shihoru, Yume, Ranta— et Manato et Moguzo étaient là eux aussi. Kikkawa. Renji. Ron. Sassa. Adachi. Chibi-chan aussi. Ils étaient là. Sur cette colline. On a vu la lune rouge. Kuzaku, Merry, comment c’était pour vous ?
—La colline… se répéta Merry l’air absent. … Je m’en souviens. Bien que seulement vaguement. Je pense que mon premier souvenir est sur la colline près d’Alterna.
—Moi aussi, je pense. confirma Kuzaku. C’est du genre… Oh, ouais, j’étais là. Avec eux. Mais j’sais pas de quoi on a parlé…
—Quelle coïncidence. Même M. Unjo intervint, un léger sourire aux lèvres. Je, aussi, me souviens de la lune rouge sur cette colline. « La lune est rouge », j’ai pensé. « Quelle étrangeté… »
—… Vous trouvez pas ça bizarre ? Haruhiro tira l’une des chaises de sous la table et s’y assit. Qu’on soit apparu sur cette colline, je veux dire. C’est quelque peu… C’est étrange. Ça l’est vraiment. Peu importe où nous étions avant de venir en Grimgar, si j’y pense normalement, uh— Il y avait une sorte de tunnel. Quelque chose comme ça, qu’on a dû traverser, pas vrai ? Puis on est apparu… sur la colline.
—Il y avait une tour. M. Unjo retira soudainement son chapeau de paille. Ses cheveux coupés à ras avaient commencé à tourner au blanc. Bien que la moitié inférieure de son visage était cachée par une écharpe, tout à partir de ses yeux était exposé. Il avait un front prononcé, et semblait être un homme entre la quarantaine et la cinquantaine. En plaçant son chapeau tressé sur la table, M. Unjo prit lui aussi un siège. Si ma mémoire est correcte, c’était la « Tour Interdite ».
—La tour sans entrée ni sortie… Tout le corps de Shihoru était en train de trembler désormais. Je n’ai jamais su pourquoi c’était comme ça… je me suis dit que c’était étrange. Pendant tout ce temps…
—Ce pourrait-il que— Ranta s’assit sur le sol. Peut-être qu’on est arrivé par cette tour, vous croyez pas ?
—Bien qu’il n’y est aucune entrée ou sortie ? demanda Merry, non convaincue.
—Hmm… Ranta se cogna sa propre tête. Ah voilà. C’est ça le problème. Mais, vous savez, c’est suspect que personne ne puisse entrer ou sortir. Ça a pas de sens. Il doit y avoir une porte cachée quelque part, pas vrai ?
—Hiyomu devait probablement le savoir, croyez pas ? dit Yume. Hiyomu, elle nous a amenés de la colline jusqu’à Bri-chan dans Alterna, v’savez.
—C’était comme ça pour moi aussi. acquiesça Merry.
—Ouais. Kuzaku leva faiblement sa main. Moi aussi.
—Pour moi— M. Unjo appuya sur ses sourcils. C’était un homme, je crois… « Appelez-moi Saa », nous avait-il dit. Qui est Bri-chan ?
—Voyons voir, répondit Haruhiro. C’est l’officier en chef de la Lune Ecarlate, le Corps Armée des Soldats Volontaires de la Frontière. Il s’appelle Britney.
—Britney. Les yeux de M. Unjo s’écarquillèrent. … Est-ce un homme qui se comporte comme une femme ? Avec des yeux bleus clairs ?
—… Vous le connaissez ?
—Je le connais. Son vrai nom est Shibutori.
—Shibutori ?! s’exclama Ranta. Le vrai nom de Bri-chan est Shibutori ?!
—Shibutori était d’une génération plus jeune dit M. Unjo. Par rapport à moi. Il est le chef de la Garnison du Corps des Soldats Volontaires désormais ?
—Um, Unjo-san, demanda Haruhiro en hésitant. Depuis combien de temps êtes-vous arrivé en Darunggar déjà ?
—Cinq mille six cent soixante-seize fois, dit M. Unjo avec un regard vide. Depuis que j’ai commencé à compter, bien entendu. C’est le nombre de fois que la nuit noire s’est brisée, et que le pâle matin est venu.
—… Cinq mille six cents—
La longueur d’un jour en Darunggar était-il égale à celle d’un jour en Grimgar ? Y avait-il une différence ? Il ne pouvait pas vraiment le dire, mais s’ils étaient similaires— M. Unjo avait passé un bon quinze ans et deux-cent-un jours ici en Darunggar.
—Avant maintenant, avez-vous vu d’autres, um… humains comme nous ? s’aventura Haruhiro.
—Pas un seul. C’est la première fois. Vous êtes les premiers.
—Sérieusement… ? Même Ranta semblait peiné par cette révélation. C’est… C’est… Sérieusement, uh, ça a dû être vraiment difficile, huh. Sérieusement…
—Je m’y suis fait. M. Unjo abaissa ses yeux vers la table. … Je m’y étais fait. Je ne peux pas revenir dans tous les cas. J’ai abandonné il y a de cela longtemps. La vie ici n’est pas si mal. Le foyer d’un homme est son trésor. Les choses qui semblent étranges deviennent normales. Vous apprenez le langage aussi. J’ai des connaissances ici. Votre langue, elle m’est pratiquement étrangère. J’en ai oublié la moitié. Alors que nous parlons, je m’en souviens. Comme ça. Mais, quoi qu’il en soit, je ne peux pas revenir. Vous devriez vous préparer à ça aussi. Cette colline. La tour interdite. Rien de tout ça n’a d’importance. La porte cachée. Même si elle existe. Vous ne pouvez pas la trouver. Vous ne pouvez pas prouver qu’elle existe. Vivez ici. C’est la seule vraie option. Jusqu’à ce que vous mourrez, vivez. Peu importe où vous vous trouvez, c’est la même chose. C’est tout ce qu’il y a pour nous.
—Ce n’est pas juste nous. Shihoru s’étouffa en sortant ces mots. Lala et Nono… Un duo qui était bien plus expérimenté et compétent que nous est venu aussi en Darunggar. Qui plus est, ce n’est pas comme si on était arrivé directement depuis Grimgar.
—D’où ? M. Unjo enfonça son doigt de droite dans la table. D’où est-ce que vous êtes arrivés en Darunggar ?
Il serait dur pour Haruhiro de dire qu’il s’en souvenait parfaitement. La distance et la direction étaient quelque peu incertaines. Et pourtant, Haruhiro expliqua avec autant de détail que possible, mais sans se perdre dans le superflu, l’enchainement des événements qui les avait conduits des Étendues Crépusculaires jusqu’en Darunggar, et de comment ils avaient atteint le Village du Puit.
—En haut de la rivière… M. Unjo se mit à rire, comme s’il était impressionné. Vous avez beaucoup de chance. C’est un miracle que vous soyez vivants.
De ce qu’il leur avait dit, la forêt au nord du Village du Puit était infesté de yegyorns—ce qui, d’après M. Unjo, signifiait papillon des brumes — une espèce de papillon venimeux. Leur poison était intensément puissant, et il ne fallait que quelques instants pour que la plupart des êtres vivants ne se torde de douleur. Cependant, une sorte de créature ressemblant à une fouine appelée getaguna était une exception. Ces créatures étaient résistantes au poison des yegyorns, et ceux-ci ne les attaquaient même pas.
Les yegyorns se ruaient en nuée sur leur proie pour les faire tomber inconsciente, avant que les getagunas ne se jettent sur les entrailles pour les dévorer. Les yegyorns buvaient le sang de leur proie, puis ils déposaient leurs œufs dans la chaire de leur victime. Avec les temps, les œufs éclosaient. La chaire pourrie sustenterait les larves tandis qu’elles grandiraient, avant que finalement elles n’émergent et ne prennent leur envol.
Les yegyorns étaient petits, seulement de la taille d’un doigt de nourrisson. Ils étaient fondamentalement impossibles à esquiver dans les noires forêts de Darunggar, et au moment où vous les remarquiez, vous vous serez déjà fait mordre.
À vrai dire, M. Unjo disait que la dose de poison d’un seul de ces papillons n’était pas un problème, mais là où il y en avait un, vous pouviez vous attendre à en trouver des centaines non loin, donc vous vous feriez mordre à plusieurs reprises.
Il y avait aussi des yegyorns dans la rivière au nord. Qui plus est, des côtés de la rivière se trouvait les tobachi— qui voulait apparemment signifier « méchant », ou « difficile à s’occuper »— un groupe de créatures qui était spécialisé dans les attaques furtives et qui se cachait un peu partout, donc la prudence était de mise. Il y avait plusieurs types de tobachi, et c’était plus un nom collectif utilisé pour nommer les créatures féroces et carnivores qui vivaient le long de la rivière.
Naturellement, les tobachis finissaient souvent en quatre heures pour les yegyorns et les getagunas.
Autre que ça, il y avait ces créatures au visage de singe appelées gaugai—probablement ceux que le groupe appelait inuzarus—qui s’étaient étendus sur un large territoire. Ils étaient omnivores, mais leur met favori était le getaguna.
La forêt des papillons, Adunyeg, au nord du Village du Puit, était incroyablement dangereuse, et une personne saine d’esprit n’irait pas s’y aventurer.
De ce qu’était en train de leur dire M. Unjo, s’ils voulaient traverser l’Adunyeg pour retourner dans les Etendues Crépusculaires, ils feraient mieux de se préparer à mourir en essayant. Que cela prenne trois jours, deux jours, ou une seule journée, M. Unjo ne voyait pas comment ils pourraient s’aventurer à travers l’Adunyeg sans tomber sur des yegyorns. Et s’ils en rencontraient, ce serait la fin. Il y avait des moments où un ou deux yegorns se baladaient dans le Village du Puit, et c’était à chaque fois la panique, leur avait-il dit.
—B-Bon, on a bien fait de pas tenter d’y retourner ? Ranta avala sa salive. M’enfin, c’est pas comme si retourner dans les Étendues Crépusculaires nous aurait faits du bien. Cet endroit et putain de dangereux à sa manière. Mais bon, je parie que Lala et Nono ne font probablement pas les malins. Je veux dire, je les vois pas aussi chanceux que moi. Ils doivent être morts. Ils nous ont utilisés autant que possible avant de nous jeter à la poubelle, donc bon, on va dire qu’ils ont eu ce qu’ils méritent…
—Peu importe, ils ne sont pas venus dans ce village, pas vrai ? dit Kuzaku.
—Probablement pas. La manière de parler de M. Unjo commençait à devenir vraiment fluide. Bien que, cela dit, il y a d’autres villages. Ou des villes plus que des villages.
Bien évidemment, c’était plus que logique qu’il y ait d’autres villages. Ce serait étrange et contradictoire si ce village était le seul restant après l’affrontement entre Lumiaris et Skullhell.
Mais Haruhiro fut choqué.
—Quoo…
Haruhiro ne trouvait plus les mots. Il échangea des regards avec chacun de ses camarades.
—Mrr. Yume pressa ses mains contre ses deux joues. Donc y’a des villes…
—O-Où elles sont ?! Ranta se corrigea. Puissiez-vous, par votre bonne grâce, nous indiquer leur localisation, mon bon monsieur ?!
—… Par votre bonne grâce ? la voix de Shihoru était imprégnée de dégout.
—Ça me dérangerait pas de vous le dire. M . Unjo enfila son chapeau de paille. La raison pour laquelle nous ne pouvons pas revenir en Grimgar. En passant, je peux vous emmener à la ville d’Herbesit aussi.
—Bien que ce soit seulement si vous voulez que je le fasse.
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