Ils pouvaient se retrouver entre la vie et la mort à n’importe quel moment n’importe où. S’ils faisaient un pas de côté, ce serait une catastrophe. Ils ne comptaient même plus les fois où cela avait été vrai. Ce serait même juste de dire que c’était leur pain quotidien.
Haruhiro était allongé sur le sol, le regard perdu dans le feu du camp. Enroulé dans un drap fait d’un mystérieux matériau qu’il avait acheté à l’œuf écrasé avec des bras qui tenait le magasin de vêtements et de sacs, et utilisant son sac comme coussin, il est plutôt bien installé.
Il était fatigué et il commençait à piquer du nez, mais il n’était pas encore totalement endormi. Cette sorte de semi-état n’était pas si mal. C’était un luxe qu’il pouvait savourer. L’un de ceux qu’il ne pouvait apprécier avant d’avoir assuré sa sécurité en premier lieu.
Ses camarades étaient déjà endormis. Alors qu’il écoutait chacun respirer faiblement ou ronfler, il pensa oisivement :
On est tous arrivés à survivre un autre jour. C’est cool. Si on ne se prend pas la tête avec tout ce qui a autour, c’est incroyable d’avoir un lendemain.
Yume et Merry étaient endormies, enroulées dans les bras de l’autre. On aurait dit que quand Yume s’endormait, elle se collait à quiconque se trouvait proche d’elle. Comme si elle était à la recherche de la chaleur d’un autre, peut-être ? Cela ne semblait pas déranger Merry. Cette nuit, cela dit, Shihoru était un petit peu à l’écart des deux autres filles.
Soudainement, Shihoru se leva.
—Haruhiro-kun ? Tu es… réveillé ?
—… Whuh ? Haruhiro se souleva légèrement et il se mit sur ses coudes. Uh, ouais.
—Je voudrais te parler… de quelque chose. Tu veux bien ?
—… Tu veux discuter ? Bien sûr. Ouais, évidemment qu’on peut parler.
Cela aurait été un petit peu bizarre de le faire là où ils se trouvaient, donc ils s’en allèrent en suivant le fossé du Village du Puit, puis ils s’assirent côte à côte.
—Alors, qu’est-ce qui te tracasse ? demanda Haruhiro. Tu sais, c’est un peu bizarre, d’être assis comme ça…
—… Ouais. Peut-être. Uh… Il y a deux choses. La première c’est par rapport à ce qui est arrivé aujourd’hui… Shihoru fit une pause, comme si c’était dur pour elle d’en parler. Je pourrais être mal placée pour dire ça… mais, tu sais… c’est juste que… ça m’embête vraiment…
—… D’accord, dit Haruhiro. Je t’écoute. Dis-moi tout.
—Haruhiro… Je pense que tu ne t’accordes pas assez de valeur.
—Ah… bon ? Huh ? C’est l’image que je renvoie ?
—Oui, lui dit Shihoru. Tout à l’heure, tu as essayé de te sacrifier… pas vrai ?
—Peut-être ? Hmm. Mais c’était pas vraiment mon plan… Tu vois ?
—J’aimerais que tu arrêtes de faire ça. Shihoru abaissa le regard, ses épaules tremblaient. Je suis désolée, je ne sais pas si je devrais ne serait-ce que dire ça… mais ça me rappelle Manato. Je ne veux pas… que tu meures sous nos yeux.
—… Ouais. Haruhiro se frotta le front. Bah, je veux pas mourir moi non plus. Pour de vrai.
—Dans ce cas… prends mieux soin de toi, s’il te plait.
—C’est pas que je ne m’accorde pas de valeur… Haruhiro pinça les coins intérieurs de ses yeux. Il avait besoin de les tirer assez fort. C’était ce qu’il ressentait. C’est juste que j’accorde probablement plus de valeur à tout le monde. Je veux dire, sans vous tous, je ne pourrais rien faire. Comme, la motivation de continuer à vivre ? Je ne pense pas que je pourrais trouver ça. Donc, si, par exemple, je devais choisir entre toi et moi, je privilégierais sûrement ta survie à la mienne. C’est pas que j’aurais prévu de le faire. Ce juste instinctif, je pense. Une décision comme ça sur le tas.
—Si seul l’un d’entre nous devait survivre… Haruhiro-kun, je préférais que ce soit toi.
—C’est un vrai dilemme, huh, dit Haruhiro.
—Et si c’était entre toi et Ranta-kun ? Qui choisirais-tu ?
—Ranta, Haruhiro répondit sans hésiter, puis il fut pris de court par sa propre réponse. …Whoa. Sérieusement ? C’est de Ranta qu’on parle. Je ne savais pas que j’aimais ça…
—… Je suis soulagée.
—Huh ? P-Pour quoi ?
—Que tu sois… notre leader, dit Shihoru. Notre camarade. … Et ami.
—… Ouais, tu me donnes envie de plonger ma tête dans le fossé là.
Shihoru en rit, donc Haruhiro put en faire de même. Il était heureux que Shihoru soit sa camarade, et son amie. Au fond de lui, c’est ça qu’il ressentait.
—Et donc, c’est quoi cette autre chose ? demanda Haruhiro.
—La deuxième chose était…
Shihoru ferma les yeux, plaça une main sur sa poitrine, et prit une profonde inspiration. Qu’était-elle en train d’essayer de faire ? Shihoru était en train d’essayer de faire quelque chose. Il pouvait au moins se rendre compte de ça.
L’air était tendu. Haruhiro retint sa respiration et attendit. Shihoru ouvrit les yeux.
—Élémentaires… venez…
—Whoa ! Haruhiro tomba en arrière sous la surprise.
Juste en face du visage de Shihoru, il y avait une sorte de vortex tourbillonnant. Il n’aurait pas dit que celui-ci avait la taille d’un petit pois, mais il faisait la taille d’un pouce. Il n’avait pas une forme qu’on pourrait comparer à autre chose. Il y avait un vortex tourbillonnant ici, donc il savait qu’il y avait quelque chose ici.
Shihoru le toucha avec sa main droite. Elle le laissa se reposer dans sa paume.
—Flotte, ordonna Shihoru, et il flotta.
—Tombe, dit-elle, et il redescendit dans sa paume.
Shihoru répéta ce processus de monter et descendre à plusieurs reprises, avec un degré de concentration qui aurait été notablement bizarre, même en ne jetant qu’un coup d’œil.
Ce ne serait pas exagéré de dire qu’elle était possédée. Shihoru était en train de serrer les dents. Ses yeux ne clignaient pas. Ses cheveux n’arrêtaient pas de bouger au vent. Alors qu’il la regardait, Haruhiro eut la chair de poule.
—… Sort, dit Shihoru, en forçant le mot.
La chose laissa soudainement échapper d’étranges bruits et elle commença à changer. Comme si on le poussait à sortir de l’intérieur— il sortit. Cette chose violette et sombre qui se trouvait entre une lumière et une brume apparut. Non, il avait du mal à apparaître.
Il était en train d’essayer de naître. C’était ce à quoi cela ressemblait. C’était parce que, bien que cela dépendait uniquement du point de vue de chacun, mais il avait la forme d’une étoile, ou d’un humain même, et on aurait dit qu’il s’agitait avec ses bras et ses jambes. Mais tout d’un coup toute son énergie disparut… et il s’envola avec un poof.
—… Mince. Shihoru s’avachit sous la frustration. J’ai essayé de nombreuses fois, mais… J’arrive juste pas à le faire fonctionner.
—A le faire fonctionner ? Quoi—
Haruhiro se racla la gorge. Il essaya d’avaler, mais sa bouche était sèche. …
—Qu’est-ce que t’as fait ? Shihoru… C’était de la magie ? Non, mais il n’y avait pas d’incantation… Tu n’as pas dessiné de runes élémentaires non plus…
—Ce que Gogh-san a dit… Tu t’en souviens ? Il a dit, « On lâche un élémentaire, puis on l’active avec un pouvoir alternatif. Ils ne t’apprendront pas ce genre de chose à la guilde »…
—Ohh, dit Haruhiro. … Vaguement, mais ouais.
—J’y ai réfléchi depuis, dit Shihoru. Dans la guilde, on nous apprend qu’il y a des élémentaires dans le monde, des créatures magiques qu’on ne peut en temps normal pas voir avec les yeux. Tu pourrais dire que ce que j’ai appris à faire là-bas était d’apprivoiser ces élémentaires, et d’utiliser la magie pour les subordonner à ma volonté.
—En vrai, je crois pas vraiment suivre, mais continue.
—Depuis un moment maintenant, il y a une chose sur laquelle j’ai des doutes.
—Err, et c’est quoi ?
—Même sous une atmosphère chaude étouffante, tu peux invoquer des élémentaires de glace et utiliser la magie de glace Kanon, dit Shihoru. Même en plein jour, il n’y a pas d’incidence sur ta capacité à utilisait la magie de l’ombre Darsh.
—Donc, les élémentaires sont justes des élémentaires, et le vrai— le monde matériel ? La chaleur dans tout ça ? Et, genre, la lumière, et les ténèbres, et tout ça aussi ? Ils n’interagissent pas directement avec ça… c’est ça ? Dans le style ?
—Mais, le truc c’est que, avec la magie tu peux geler des trucs, tu peux les faire exploser, et plus encore, dit Shihoru. Donc, je me suis demandée si ce n’était pas qu’ils n’interagissaient pas du tout… peut-être. Je pensais juste que ce n’était pas cohérent.
—Uh, désolé ? Je suis pas sûr de pouvoir continuer avec ça, mais— Donc, ce que tu viens de faire, ce n’était pas de la magie… exacte ?
—J’ai essayé de travailler en partant du fait que les élémentaires sont juste des élémentaires, dit Shihoru. Arve, Kanon, Falz, Darsh… Je me suis dit qu’ils étaient juste nés de l’imagination humaine, et qu’ils n’étaient pas la forme véritable des élémentaires. C’était aussi l’image que je m’en faisais.
—De la magie qu’ils ne vous apprendront pas à la guilde, huh…
—Je veux devenir meilleure avec ma magie, dit Shihoru. Tout le monde n’arrête pas de me protéger, donc je veux être capable de leur transmettre ma force.
—Non, tu es déjà forte, tu le sais ça ?
—… Pas assez, je pense. Mais, tu vois, il n’y a pas de guilde dans cet endroit, pas vrai ?
—Ouais… non, dit Haruhiro. Pas la moindre chance.
—Si je ne peux pas acquérir de nouveaux sorts… de nouvelles puissances sans qu’on ne me les apprenne… Je ne peux pas changer. Donc… je voulais trouver une solution à ça par moi-même.
Tu es époustouflante.
C’était la chose qu’Haruhiro pouvait penser et dire. Shihoru était vraiment incroyable. Haruhiro en était retourné.
Si Barbara-sensei n’est pas ici, je vais devoir trouver quelque chose de nouveau par moi-même.
Avait-il pensé à cela un seul instant ? Cela ne lui avait jamais traversé l’esprit.
—Mais… Shihoru baissa la tête en fronçant les sourcils. Il y a quelque chose par rapport à ça qui m’inquiète. Ça me met mal à l’aise, entre autres. D’une certaine manière, c’est comme si… je rejetais comment j’avais utilisé la magie jusqu’à présent. Je pense aussi que cela pourrait avoir un effet sur la magie que j’ai apprise de la guilde.
—Um, donc… Tu ne sais pas encore si tu veux continuer sur cette voie… c’est ça ?
—… C’est ça.
—T’inquiète pas, la rassure-t-il.
Enfin, pas comme si je le savais, mais quand même…
Haruhiro n’était pas un mage. Même s’il en avait été un, il n’était pas sûr qu’il aurait pu lui dire quelque chose de définit. Cela pourrait être irresponsable de sa part de la rassurer aussi facilement. Cela dit, il voulait tout de même la pousser vers l’avant, vous voyez ? Il voulait aider Shihoru, qui était en train de travailler si dur. Il se disait que c’était son devoir, et ce n’était pas comme s’il ne pouvait pas lui apporter son aide.
—Écoute, si quoi que ce soit arrive, je serai là pour faire barrage et je te couvrirai, dit Haruhiro. C’est le cas pour nous tous. Tout va bien se passer. Je veux dire, avoir un but peut t’aider à te motiver. Je suis sûr qu’il y a une part de ça dans la réussite. Enfin voilà quoi, ce serait ta propre magie originale rien qu’à toi, pas vrai ? Je veux voir ça. Ouais, je suis sûr que ce serait bien pour le groupe aussi.
—… Merci.
—Non, non, non. Je devrais te remercier moi. Tu m’as redonné de l’énergie. Je ne sais rien de la magie, mais à partir de maintenant, si quoi que ce soit t’embête, parlons-en tous les deux, ok ? Si t’es d’accord pour me parler, je t’écouterai.
—Ouais, dit Shihoru. Je vais faire ça.
—Vraiment ? De la magie qu’ils ne t’apprendront pas à la guilde, huh ? Je suis sûr que ça ne se limite pas à la magie. Je vais faire quelques recherches moi aussi.
—Tu es un bon leader, dit Shihoru.
—Huh ?
—Tu l’es, Haruhiro-kun. Shihoru lui donna un sourire qu’il n’avait jamais vu avant. Tu es le meilleur leader qu’on pourrait avoir… tu le sais ça ?
—…Heh heh. Haruhiro ne pouvait pas s’empêcher de sourire, donc il se couvrit la partie inférieure de son visage avec une main. A -Arrête ça, tu veux ? Je vais prendre la grosse tête.
—Ça n’arrivera pas… pas vrai ? Pas avec toi, Haruhiro-kun.

—Tu crois ? J’sais pas… J’essaie de faire en sorte que ça n’arrive pas. Honnêtement, j’y fais vraiment attention. Genre, y’a des fois où je m’emporte. Parce que ça me fait peur.
—C’est pour ça qu’on peut te faire confiance.
—Est-ce que tu essaies de me complimenter à mort ? demanda Haruhiro. C’est le sentiment que j’en ai, tu sais ? Tu me fais me sentir tout bizarre…
—Désolée. Shihoru se tourna vers le fossé en prenant une courte respiration. C’est juste que… Je voulais te dire ce que je pensais. Je dois transmettre ce que je ressens autant que possible. Je ne veux pas… avoir des regrets une nouvelle fois.
Haruhiro se surprit soudainement à court de mot. Il voulait être d’accord avec elle, donc il hocha la tête.
Côte à côte au bord du fossé, pendant un court instant, ils étaient assis ici en silence.
C’est quelque peu mystérieux, pensa-t-il. Ce silence n’est pas bizarre du tout. C’est parce que c’est Shihoru, huh. Si c’était avec Merry, ça ne se passerait pas comme ça.
C’est à ce moment que cela arriva.
—Haruhiro-kun… est-ce que tu aimes Merry ?
—Huhh… ?! Il se pencha en avant et il tomba pratiquement dans le fossé.
Après ça, sans grande surprise, Haruhiro réfuta désespérément ses suspicions. On aurait dit que Shihoru n’avait pas vraiment de raison de ne pas lui faire confiance, et elle sembla accepter quand il lui dit que ce n’était pas le cas, mais Haruhiro allait devoir être prudent de ne rien faire qui porterait à des malentendus dans le futur.
Un malentendu ? Pensa-t-il. Ça l’était vraiment ? Je me le demande…
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