Je suis au beau milieu de la nuit, ça au moins j’en suis sûr, mais l’heure qu’il est exactement ? Pensa Haruhiro. C’est pas clair pour moi. Tout ce que je sais c’est qu’on est resté là pendant un bon moment.
Ils étaient dans la Rue du Jardin de Fleur dans le district nord d’Alterna. Pourquoi était-elle appelée Jardin de Fleur ? Haruhiro n’en avait pas la moindre idée, mais peut-être y avait-il des parterres de fleurs ou quelque chose de similaire fut un temps.
Prolongeant le marché, la Rue du Jardin de Fleur et ses ruelles avaient des logis étendus de haut en bas des deux côtés. Près de l’entrée de la rue se trouvait un grand nombre de bâtiments qui offrait différents services pour les voyageurs de passage souhaitant se reposer. En allant plus profondément dans le marché, le nombre de grands bâtiments augmentait. En passant ces logis à l’apparence bien trop chère avec leurs allures majestueuses, il y avait de décentes pensions, de moyennes bonnes pensions, et enfin la misérable périphérie remplie de vieilles pensions délabrées.
Haruhiro et une autre personne étaient devant une pension à l’air passable pas très loin dans l’une des ruelles. Ils étaient restés debout tout ce temps, mais maintenant l’un d’entre eux était assis avec son dos collé sur le mur extérieur du bâtiment.
Ils étaient tous deux silencieux.
Quand avaient-ils parlé pour la dernière fois ? On aurait dit que ça faisait un petit moment déjà. Il ne se souvenait pas non plus de ce qu’ils avaient échangé à ce moment-là. Ni Haruhiro, ni la personne qui l’accompagnait n’était du genre bavard. Ils étaient tous les deux réservés, on pourrait dire, ou passifs.
Tout en se recroquevillant et en attrapant un de ses genoux, Haruhiro pensa,
C’est pour ça. C’est pour ça qu’on ne va pas bien ensemble, probablement.
Ni Haruhiro ni son partenaire ne ferait le premier pas, alors rien ne se passa. La conversation ne commença jamais.
C’est bizarre, pensa-t-il.
Si l’autre personne disait quelque chose, n’importe quoi, pour entamer la conversation, il ferait de son mieux pour la poursuivre. La personne avec lui devait penser approximativement la même chose. Ils étaient probablement tous les deux en train de penser,
Pourquoi tu ne dis rien ? Dis quelque chose ! Ok, pensa Haruhiro. J’ai compris. Très bien, je vais le faire. Je vais carrément le faire. Je vais tellement le faire.
—Um… er… Shihoru ? s’aventura-t-il.
—…Huh ? demanda-t-elle.
—Est-ce que tu es fatiguée ? demanda-t-il.
—… Je vais bien.
—Oh, vraiment.
—Ouais.
Ceci fut la fin. Il avait rassemblé tout le courage et la force mentale qu’il pouvait amasser pour commencer cette conversation, et elle était morte en un rien de temps.
C’est quoi ce bordel ? Pensa-t-il avec indignation. C’est pas juste. Mets-y un peu plus du tien. C’est de la communication, tu sais, communication. C’est important, pour de vrai.
Outre cette tentative ratée, que faisait-il seul avec Shihoru ? Non… la raison, de pourquoi il était là seul avec elle, était claire comme de l’eau de roche. Il avait besoin de rentrer en contact avec Merry pour discuter de la paperasse et de sa part de la récompense. Sans qu’on puisse s’y attendre, Ranta avait mangé beaucoup trop et il ne pouvait pas bouger, tandis que Yume avait dit qu’elle était trop « funya-funya » pour le faire. Quoi que cela puisse dire. C’était pourquoi il avait quitté la baraque avec Shihoru, qui se sentait bien et qui savait où vivait Merry.
Merry était supposée se loger dans un pensionnat réservé aux filles, donc Haruhiro ne pouvait pas vraiment lui rendre visite par ses propres moyens. Sur ce point, il était ravi que Shihoru soit venue avec lui. Mais seulement sur ce point.
Ce n’était pas qu’il n’aimait pas Shihoru. Mais elle était dure à approcher quand ils étaient justes tous les deux. Ils n’étaient pas un bon match tous les deux. Haruhiro et Shihoru n’allaient pas très bien ensemble. Ainsi étaient les choses. Pour la faire courte, ils n’étaient pas compatibles.
Shihoru avait dû se dire la même chose qu’Haruhiro. Haruhiro n’était pas en train de penser ça parce qu’ils n’étaient pas compatibles, il ne pouvait rien y faire, et cela lui allait bien de laisser les choses telles qu’elles l’étaient. Il avait pensé, cela dit, que Shihoru aurait pu faire plus d’efforts pour que les choses fonctionnent.
Quand ils étaient venus la première fois à ce pensionnat, Merry n’avait pas été là, alors ils avaient essayé d’aller à la Taverne de Sherry, mais elle n’y était pas non plus, alors ils étaient revenus ici. Durant toute cette épopée, Shihoru n’avait que rarement ouvert la bouche. Si Haruhiro lui demandait quelque chose, elle ne lui répondrait qu’avec quelques mots. C’était tout. Haruhiro n’était pas sûr de comment le prendre.
Haruhiro laissa échapper un soupir sans le vouloir.
Peut-être que sa question avait été mal posée. Mais quand même, cela avait pu faire en sorte de briser la glace entre eux.
—… Je, dit Shihoru avec une petite voix.
Haruhiro se tourna vers Shihoru. Shihoru était en train de tenir ses épaules et de trembler légèrement.
—… Écoute… Je … Si je te dis ça … tu pourrais penser que je suis une personne horrible… mais je me sens assez bien.
—Se sentir bien—Attends, qu’est-ce que tu veux dire par là ? Demanda Haruhiro abasourdi.
—Je ne suis pas… comme les autres, dit Shihoru.
—Je ne suis pas tant en état de choc …
—Tu… ne l’es pas ? demanda-t-il.
—Cela ne fait-il pas de moi une personne horrible ? dit-elle.
—Même moi … je pense que oui. Au contraire … plus que d’être bouleversée par la mort de Moguzo … Je ne suis pas si triste que ça qu’il soit mort … et je m’étonne moi-même pour ça, et ça me fait déprimer. J’ai réalisé … que je suis vraiment une personne déplaisante.
—Ce n’est pas…
…vrai, voulu dire Haruhiro, mais pouvait-il vraiment l’affirmer ? Moguzo est mort, et pourtant ça ne l’affecte pas ? C’est un truc de fou. Je veux dire, il était l’un des nôtres. On a été ensemble, dans les bons comme dans les mauvais moments. Moguzo était notre précieux, bien trop précieux camarade, et il était le pilier du groupe. Pourquoi n’est-elle pas affectée par sa disparition ?
D’un autre côté, Shihoru est consciente de ça et ça l’inquiète. Elle aurait dû ressentir une tristesse assourdissante qui lui aurait déchiré le cœur, mais elle n’a rien ressenti, et elle a le sentiment qu’il y a quelque chose d’anormal là-dedans. Elle ne peut pas se le pardonner, et elle en souffre… Oh, j’ai compris.
C’est Manato.
Ce n’était que pure spéculation, mais il était probable que ce qui était arrivé à Manato en soit la cause. Shihoru était sûrement amoureuse de Manato. Manato, dont elle était folle dingue amoureuse, est mort. Cela avait dû être plus dur pour Shihoru que pour n’importe lequel d’entre nous. Bien entendu, avec la mort de Moguzo, Shihoru a dû ressentir de la douleur, mais ce n’est rien par rapport à la dernière fois.
Le gens pouvaient s’habituer à la souffrance. Même s’ils ne le voulaient pas, ils s’y habituaient naturellement. Car s’ils ne le faisaient pas, ils ne pourraient pas continuer de vivre. Du moment qu’ils étaient encore en vie, des choses comme celle-là arriveraient. Car la vie n’était qu’un cycle sans fin de chose comme celle-là. Si cela les renversait à chaque fois, et qu’ils ne pouvaient pas se relever, ils ne pourraient pas continuer à vivre.
Dans les faits— dans les faits, Haruhiro n’était plus assommé et perdu, il n’était plus comme au moment où ils venaient de perdre Moguzo. Il ne faisait probablement pas les bonnes choses pour, mais il essayer d’aller de l’avant. Il était en train de penser à comment il voulait que ses camarades voient le futur. Comment, s’ils ne le faisaient pas, Moguzo pourrait-il reposer en paix. Sans vraiment y penser, il avait utilisé la mort de son camarade pour se donner la volonté de continuer sa vie.
Haruhiro était en train d’essayer de vivre. Sans faire de bruit, avec avidité et ténacité, il voulait vivre. Shihoru avait dû se sentir comme lui. La mort de Manato avait rendu Shihoru plus forte. En devenant plus forte, Shihoru était en train d’essayer de vivre.
—Shihoru, tu n’es pas une horrible personne, dit Haruhiro.
—Tu n’es pas quelqu’un de déplaisant. Je suis reconnaissant que tu sois venue ici avec moi. Que tu sois là avec moi. Je le pense vraiment.
Shihoru était sur le point de dire quelque chose, mais elle ferma ses lèvres et elle détourna son regard. Ses épaules étaient toujours en train de trembler. Elle avait dû retenir ses larmes. Après un petit moment, Shihoru renifla une seule fois.
—… Haruhiro-kun, je suis heureuse que tu sois là. Je le pense… moi aussi.
—Eh, bah… ouais, dit Haruhiro.
—C’est toujours mieux que si tu ne voulais pas de moi ici …
Haruhiro se couvrit le visage avec ses mains. Il se sentait incroyablement embarrassé. Il se sentait coupable d’avoir été timide à cet instant. Pour être honnête, peu importe ce qu’il mangeait, peu importe ce qu’il buvait, peu importe le temps qu’il passait à dormir, il voulait présenter ses excuses à Moguzo. Pas que cela ne change quoi que ce soit. Un de ces jours, cette désagréable douleur qui lui picotait la poitrine se fanerait, avant de disparaître entièrement. Il s’habituerait à souffrir. Il voulait vivre, alors il deviendrait résistant à la douleur pour pouvoir rester vivant.
—Merry est vraiment en retard, dit-il pour camoufler son embarra,
—Où a-t-elle bien pu aller ?
—… Pour dire vrai, je ne connais pas Merry si bien que ça, donc… je ne pourrais pas le dire, dit Shihoru.

—Ouai, je sais, pas vrai ? dit Haruhiro.
—Mais, voilà, je suis un mec. C’est dur pour moi d’être proche avec elle.
—Je ne pense pas qu’être du même sexe veuille forcément dire que l’on sera proche … dis doucement Shihoru
—C’est comme ça que ça se passe ? demanda Haruhiro.
—Tu… sais comme je suis, dit Shihoru.
—Si j’étais pétillante comme Yume, peut être que ce serait une autre histoire …
—Hmm, dit-il.
—Je ne pense pas qu’être toujours pétillant soit une vraie aide je dois dire, tu vois ? Je veux dire, Yume est sympa. On dirait qu’elle pourrait s’entendre avec basiquement tout le monde. Du moment que ce n’est pas quelqu’un comme Ranta.
—… Ranta-kun pourrait être une exception, confirma Shihoru.
—Ce type est un idiot. Sérieusement. Qu’est-ce qui lui prend à ce débile de trop manger comme ça ? Je ne le comprends pas.
—… Il mangeait probablement des soruzos, tu ne crois pas ? demanda Shihoru.
—Huh ?
—C’est juste une supposition, mais… peut être essayait-il de manger la part de Moguzo, à lui tout seul…
—Ahh…
Haruhiro se tira les cheveux.
Je vois. C’était ça. Je n’ai rien compris du tout. Je ne voyais rien du tout. C’était la façon que Ranta avait de lui rendre hommage.
Haruhiro rigola un petit peu. Il sentit une pointe dans son cœur.
—Ouais, tu n’es décidément pas une personne déplaisante, Shihoru, dit-il.
—C’est incroyable que tu puisses comprendre les sentiments des autres comme ça.
Shihoru secoua sa tête. Ensuite, elle s’accroupit au sol.
—Je pense… Merry, dit-elle en se forçant à sortir les mots,
—Elle a plus de regrets que nous tous. C’est celle qui souffre le plus. Parce qu’elle est une prêtresse …
Haruhiro acquiesça. Il avait le sentiment d’au moins comprendre ça.
Après tout, c’est la deuxième fois que ça lui arrive.
Merry avait perdu un camarade, de multiples camarades, il y longtemps. Le poids de cette responsabilité l’avait transformée et Merry n’était plus la même personne qu’elle avait été avant ça. Après être entrée dans le groupe d’Haruhiro, elle avait enfin fini par montrer un sourire de temps en temps. Mais alors que tout allait bien, elle perdit un autre camarade.
En plus de ça, Merry était une prêtresse. En tant que détentrice de la magie de lumière qui soigne les blessures, elle était la ligne de vie du groupe. On pouvait même dire que, elle était dans une position ou la vie de ses camarades étaient sous sa responsabilité. Ce serait idiot de dire qu’elle ne sentait pas entièrement coupable de ce qui était arrivé. Cela aurait pu être un peu présomptueux de sa part, mais à cet instant, Haruhiro était plus inquiet pour Merry que pour n’importe qui d’autre.
—… J’espère juste qu’elle n’a pas eu d’idée bizarre, dit-il à haute voix.
Maintenant qu’il l’avait dit, il était encore plus inquiet pour elle. C’est pourquoi, quand il entendit des bruits de pas, qu’il releva la tête, et qu’il vit une personne en uniforme blanc, il se sentit incroyablement soulagé.
—Merry !
—… Pourquoi ?
C’est tout ce que dit Merry avant de tourner les talons et de marcher dans l’autre direction.
—Huh ? s’exclama Haruhiro.
—Attends, Merry, t’es en train de courir ?!
—H-Haruhiro-kun, on doit la rattraper ! cria Shihoru.
—Ah ! C’est vrai !
Forte heureusement, Merry n’était pas très rapide pour s’enfuir. Pour être franc, elle n’était pas très stable sur ses appuis du tout. Elle était plus en train d’essayer de rester debout en dépit du fait qu’elle pouvait tomber à n’importe quel moment plutôt qu’en train de courir.
Quand Haruhiro l’attrapa, elle balaya immédiatement sa main, mais Merry n’essaya pas de courir plus longtemps. Peut-être ne pouvait-elle plus courir même si elle essayait. Merry tourna le dos à Haruhiro et à Shihoru, avant de s’effondrer sur ses genoux.
—… Quoi ? Vous avez besoin de quelque chose ?
—« De quelque chose » … ouais, on pourrait dire ça, dit Haruhiro.
—Mais, attends, Merry, est-ce que tu es allée boire ?
—Je n’aurais pas dû ? marmonna-t-elle.
—Bah, non il n’y a rien de mal à ça, hésita-t-il.
—… Laissez-moi seule, marmonna-t-elle.
—Ne vous préoccupez pas de moi.
—Je peux pas juste te laisser toute seule, dit Shihoru en s’accroupissant près de Merry. « Je peux pas le faire.
—… Pourquoi pas ? demanda Merry.
—Parce que … ça me fait de la peine. De te voir dans cet état … je ne peux pas juste prétendre ne rien savoir.
—… J’ai pas envie que l’on me voie, chuchota Merry.
—Pas comme ça. Pourquoi vous êtes là ?
—On est venu ici … pour te voir, Merry, dit Shihoru.
—Je… n’ai pas envie de vous voir du tout.
—Eh bien nous si.
—Je ne veux pas vous voir ! cria Merry.
Elle restait cohérente, mais Merry était complètement ivre. Bon, bien évidemment qu’elle ne voulait pas être vue comme ça. C’était naturel de vouloir ça. Haruhiro ne voulait pas lui non plus la voir comme ça. Peut-être cela aurait était mieux s’il ne l’avait pas vue. Mais il l’avait vue. Il ne pouvait pas prétendre le contraire.
—Merry, dit-il.
—… Quoi ? demanda-t-elle d’une voix tremblante.
—À huit heures, en face de la porte nord, dit-il.
—Peut-être que tu ne seras pas capable d’y arriver. Dans ton état actuel.
Haruhiro essaya d’attendre. Peu importe combien de temps il attendit, Merry ne donna pas de réponse. Elle ne dit pas un mot. À la place, elle se leva et elle s’en alla en marchant. On aurait dit qu’elle avait prévu de regagner son logement. Shihoru essaya de suivre Merry. Haruhiro arrêta Shihoru, et s’adressa à Merry.
—On n’en a pas encore fini. C’est bien de faire une pause et de rester sur place, mais on doit aller de l’avant.
Merry entra dans la pension sans répondre.
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