—Tu ne crois pas que tu en as eu assez ?
On aurait dit que quelqu’un lui avait dit ça. Qui ? Probablement l’homme qui était à côté d’elle. Elle n’avait pas la moindre idée de qui il pouvait être. Ou à quoi ressemblait son visage.
Elle plissa ses yeux et elle le regarda. Il était trop flou. Qu’est-ce qui n’allait pas avec ce gars ? Pourquoi était-il assis à côté d’elle ? Elle ne le comprenait pas.
—… T’es qui ? demanda-t-elle.
—Huh ? Tu veux dire quoi, « qui » ? demanda-t-il.
—Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-elle.
—Non, ne me demande pas ce que je fais là, on est venu ensemble, tu t’en souviens ? À cet endroit.
—Toi et qui… ?
—Toi et moi, Merry.
—Pourquoi ? demanda-t-elle.
L’homme avait l’air exaspéré.
—Une certaine personne a trop bu on dirait…
—Qui ça ? demanda-t-elle.
—Toi, bien évidemment.
—Ah bon… ?
Merry fit une pause pour souffler, puis elle leva son verre. Elle essaya de prendre une gorgée, mais le récipient était vide.
Cet endroit ? C’est quel genre d’endroit ?
Elle observa tout autour d’elle. Oh, on dirait que c’est un endroit où on sert de l’alcool. C’est petit et exigu, et les seuls sièges sont devant le bar. C’est un endroit inconnu, un que je ne reconnais pas.
Quand elle pointa son mug en direction de l’homme qui était de l’autre côté du comptoir, qui semblait être le propriétaire, et qu’elle était sur le point de dire « Donnez-m’en une autre, » l’homme à côté d’elle l’attrapa par le coude.
—Je te l’ai dit, il est temps d’arrêter.
—… Laisse-moi tranquille, marmonna Merry.
—Comme si je pouvais, rétorqua-t-il.
—Est-ce que t’as une idée de combien de verre tu as bu ?
—Je sais pas, chuchota-t-elle.
—Et alors… ?
—Non, pas de « et alors ».
L’homme la regarda comme s’il en avait marre. De quel droit un homme qu’elle ne reconnaissait même pas pouvait se comporter comme si elle était un poids pour lui ? Cela l’irrita.
—… Très bien, j’en ai pas besoin, alors.
Merry se leva. Elle tituba un petit peu, et l’homme la rattrapa, mais elle écarta ses mains.
—Ne me touche pas ! cria-t-elle.
—On aurait dit que tu allais tomber, expliqua l’homme.
—Et alors ? s’énerva-t-elle.
—Si je tombe… c’est quoi le problème ?
—C’est pas bon.
—N’essaie pas d’être attentionné avec moi comme ça.
—Comme quoi ? demanda l’homme.
—Ta façon de penser … Je m’en fiche de ce que tu penses de moi …
Qu’est-ce que j’essaye de dire ? Qu’est-ce que je suis en train de dire ? Je crois que ça n’a pas d’importance. Ça n’a vraiment pas d’importance.
Merry quitta le bar.
Ensuite, la seule chose dont elle se souvenait, c’est qu’elle était ailleurs. Elle était dans la rue.
—…Huh ? marmonna-t-elle.
Mon bâton n’est pas là. Est-ce que j’ai oublié de le prendre avec moi ? Où est que je l’ai laissé ? J’en ai aucune idée.
—Hé, est-ce que ça va ?!
Qui ça peut bien être ? Oh, le gars de tout à l’heure.
Pourquoi il est là ? Pourquoi est-ce qu’il me suit ?
—Qu’est-ce que tu veux ? Demanda-t-elle.
Quand elle posa la question, il lui donna un indigné
—Huhh ? !
Il ajouta,
—C’est pas une façon de parler au gars que tu as trimbalé dans deux endroits différents.
—Trimbalé… ? demanda Merry d’une voix tremblante.
—De quoi tu parles ?
—Tes verres. Tu n’as jamais payé. J’ai tout couvert, Merry.
—Comment tu connais mon nom ?
—Parce que tu me l’as donné, évidemment.
—J’ai fait ça… ? Je vais payer …
Elle ne comprenait pas vraiment, mais elle n’avait pas envie qu’il vienne se plaindre plus tard. Merry essaya de sortir sa monnaie. Si elle lui donnait ce qu’elle avait sur elle, l’homme serait probablement satisfait. Ses mains tremblaient, cela dit. Pas juste ses mains, ses jambes aussi. Elle ne pouvait pas tenir debout. Quand elle se sentit partir, l’homme l’attrapa dans ses bras.
—C’est pas ça, Merry, dit l’homme.
—Je ne suis pas en train de te dire de me donner de l’argent.
—… Lâche-moi.
—J’ai pas envie, dit l’homme.
—J’ai dit, lâche-moi !
Merry essaya de s’extirper de l’étreinte de l’homme. Elle ne pouvait pas s’en débarrasser. Les bras de l’homme étaient fermement enroulés autour de Merry. Il amena son visage proche du sien. Merry mit ses mains sur son menton et elle le repoussa.
—Je te dis de … !
—La ferme, salope ! cria l’homme.
—Après qu’on soit allé aussi loin, y a aucune chance pour que je te lâche ! Je sais que t’en as envie toi aussi !
—Quoi ?! Envie de quoi ?!
—Tu étais frustrée, alors tu t’es dit que t’allais pouvoir t’amuser avec moi, pas vrai ?! Je me rends au moins compte de ça ! hurla-t-il.
—S’amuser… ?
De quoi ce type est en train de parler ? Il raconte n’importe quoi. Jouer ? Je suis pas d’humeur. Est-ce que ce gars ne sait pas ce qui s’est passé ?
Tout à coup, un frisson parcourut son corps.
—… Qu’est-ce que je t’ai dit ? murmura Merry.
—Huh ?! Quoi, tu me le demandes ? Juste ton nom, et …Bah, juste une petite discussion …
—Whew.
Je suis soulagée. Si je m’étais ouverte à un gars comme ça, ça aurait été terrible. Même si je suis ivre — Hé, attendez.
Merry était ivre, et elle était plus qu’éméchée. Elle était absolument, complètement bourrée.
Je suis en danger, réalisa-t-elle. Dans cet état, et dans cette situation. Je suis définitivement en danger. Je dois courir.
Merry donna un coup de tête à l’homme aussi fort qu’elle le pouvait. Il cria de douleur et il recula, mais il ne la lâcha pas.
—Maintenant ça suffit ! On dit au revoir à M. Gentleman ! cria-t-il.
—Ah ! haleta Merry.
Il la souleva dans les airs. Ses pieds ne touchaient pas le sol. Merry se débattit comme si sa vie en dépendait. Cependant, l’emprise de l’homme ne faiblit pas.
Qu’avait-il l’intention de faire avec elle ? L’homme semblait transporter Merry quelque part. Il faisait sombre et elle ne pouvait pas très bien y voir, mais il était en train d’essayer de l’emmener dans une ruelle étroite.
Quand elle essaya d’hurler, il couvrit sa bouche. Merry mordit ses doigts. L’homme grogna de douleur en balançant Merry sur le sol. Merry atterrit sur ses fesses, puis elle se cogna la tête contre quelque chose.
—… Ouch… Ow…
Ses yeux tournaient dans tous les sens. Elle devait s’enfuir. Elle rampa pour s’écarter de lui, mais il l’attrapa par le bras et il la traina dans la ruelle, la forçant à le suivre dans son dos. Il l’attrapa très fermement, et il lui couvrit une nouvelle fois la bouche.
Est-ce que je vais me faire violer ? Pensa-t-elle.
Ici ?
Par ce gars ?
Non. Ne sois pas ridicule.
Merry donna un coup de genou dans son entrejambe.
—Prends ça !
—Augh… ! souffla-t-il.
—… P-Putain ! Pourquoi, espèce de… !
Il la cogna. Dans le visage, avec ses poings. Pendant un moment, elle perdit connaissance. Quand elle revint à elle, il était en train d’essayer de lui enlever son uniforme de prêtresse.
Je suis peut-être pas capable de faire quelque chose, pensa Merry.
Peut-être que c’est le karma.
Je veux dire, je l’ai laissé mourir.
J’ai laissé mourir un camarade, encore.
Et ce même si je suis une prêtresse.
Je suis responsable de la protection des vies de mes camarades, mais je n’ai pas assuré.
Merry ne pouvait même pas dire qu’elle avait fait de son mieux. Elle avait fait une erreur. Une erreur fatale, littéralement. Protection. C’était la base de la base pour un prêtre qui passait du niveau débutant au niveau intermédiaire. Ce sort de magie de lumière boostait les capacités physiques de la cible, ainsi que sa santé naturelle. Il était vital que Protection n’arrive pas à son terme durant un combat. Les petits détails comme celui-ci pouvaient faire pencher la balance entre la vie et la mort.
Durant un combat, il y avait un nombre non exhaustif de choses qui pouvait arriver. C’était pourquoi, à l’instant où les trente minutes de la durée du sort arrivaient à leurs termes, elle devait relancer Protection. C’était une chose que chaque prêtre se devait de savoir. C’était une chose qu’il ne devait jamais oublier. Et pourtant…
—Abandonne maintenant !
L’homme rigola perversement en lui retirant son uniforme. Les bruits des lignes de coutures qu’il défaisait résonnèrent dans la ruelle.
—Je doute que ce soit ta première fois ! Ce sera plus facile si tu essayes d’apprécier…
—Ouais non. C’est impossible qu’elle puisse apprécier ça, s’interposa la voix d’un autre homme.
La pourriture qui était au-dessus d’elle tourna sa tête en direction du nouvel arrivant.
—Huh… ?
—Désolé, mais je vais pas me retenir, ok ? dit le nouvel homme.
—Attends… Hah !
L’ordure flancha. Il tomba sur Merry, mais l’autre homme fit en sorte qu’il ne reste pas longtemps sur elle.
—…Huh ? demanda Merry, assommée.
J’ai aucune idée de ce qui vient de se passer.
On dirait bien que je me suis fait sauver, mais pourquoi ? Qui est-il ?
—Ça va ? demanda le type.
—Tu peux te lever ?
Merry était silencieuse. L’homme qui l’avait sauvée de la pourriture soupira et il se frotta la nuque.
—J’sais pas quoi dire … Je vais rien essayer de bizarre, ok ? dit-il.
—Est-ce que tes vêtements et tes autres trucs vont bien ?
Il est terriblement direct, pensa Merry. Mais il m’a sortie de ce pétrin. Ça au moins c’est sûr. S’il n’était pas passé par là, qui sait ce que me serait arrivé ? Bah, je me serais très probablement fait violer.
Merry s’assit et elle remit ses vêtements en place. Les manches de son uniforme de prêtresse étaient déchirées. L’uniforme était sale aussi, mais sinon le reste était en bon état.
—Je suis désolée, marmonna-t-elle.
—Merci.
—Je t’en prie, dit le nouvel homme.
—Uh. Bah, si tu vas bien, je suppose que c’est tout ce qui compte.
La ruelle était sombre, alors elle n’arrivait pas bien à distinguer le visage de l’homme. Cependant, il y avait quelque chose… sa voix, peut-être ? Elle lui semblait familière. Ça, et ses habits. L’homme était assez grand. Est-ce que Merry le connaissait ?
—Er… dis l’homme en faisant un demi-pas en arrière.
—Je ne dirais rien. Je vais raconter à personne ce qui vient de se passer. Tu préfèrerais ça, pas vrai ?
L’homme connaissait probablement Merry lui aussi. Elle le supposait à sa façon de s’adresser à elle.
—Tu es… dit-elle confuse.
—Moi ? Ah, dit l’homme.
—Je m’appelle Kuzaku. Pas que tu le savais déjà …
Vrai, le nom de Kuzaku ne faisait sonner aucune cloche. Quand Merry se leva, Kuzaku fit un autre pas en arrière. Il semblait être en train de garder ses distances. Peut-être voulait-il lui montrer qu’il n’avait pas l’intention de lui faire quoi que ce soit.
Merry observa l’ordure à côté d’elle. Kuzaku avait dû le frapper assez fort avec ses poings ou ses pieds pour lui faire perdre connaissance. Merry aurait pu le frapper elle-même une ou deux fois, mais elle ne fit rien.
Elle quitta la ruelle. Kuzaku était à quelques pas d’elle. Grâce à la lumière de la lune, elle pouvait mieux voir son visage. Elle finit par le reconnaître.
—À Mortecrâne, tu étais dans la Force Ouragan Vert avec nous… murmura-t-elle.
—Ah. Peut-être que tu te souviens de moi, alors ?
—Mais…
—J’ai failli y passer, dit Kuzaku en baissant les yeux.
—… Mais j’ai survécu. Quelqu’un m’a soigné, et quand je suis revenu à moi, j’étais le dernier encore debout, tu sais.
—… Je vois.
—Um, dit Kuzaku, gêné.
—Quoi ? demanda Merry.
—Désolé, dit-il.
—J’aurais dû me montrer plus tôt. Pour te dire la vérité, j’étais en train de regarder. Quand vous êtes tous les deux sortis du bar. Je me suis dit que quelque chose n’allait pas, alors je vous ai suivis. Et puis, eh bien, tu sais ce qui est arrivé.
—J’ai dû être assez pathétique, marmonna Merry.
—Nah, dit-il.
—Pas vraiment. Je veux dire, j’étais en train de boire, moi aussi.
—Kuzaku-kun.
Merry abaissa sa tête.
—Laisse-moi m’excuser encore une fois. Je suis désolée. Et merci.
Kuzaku resta silencieux pendant un moment. Et puis, finalement, « …Ok, » fut tout ce qui lui répondit. Elle se releva et elle dépassa Kuzaku rapidement.
Bien entendue, je n’ai pas encore décuvé. Je suis nauséeuse. Mais combien de verre j’ai pu boire ? Je ne m’en souviens pas du tout. Trop. C’est la première fois de ma vie que je bois assez pour ne plus me souvenir de ce qui s’est passé.
Ce gars m’aurait souillée tandis que je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Si c’était arrivé, peut être que j’aurais été satisfaite. Peut-être que j’ai bu autant parce que je voulais que ça m’arrive. Peut-être que c’est pour ça que je n’ai pas repoussé ce salaud quand il m’a approché.
Kuzaku s’est interposé. Il n’avait pas besoin de s’y mêler. Mais, si ce sale type m’avait vraiment violée … Rien que d’y penser me rend malade. Dégoutant. Je ne supporte pas que les gens me touchent. Il m’a beaucoup touchée. Il m’a tripotée de partout. Il est le pire. C’est le pire.
—Ugh…
Avec une insoutenable vague de vomissement qui lui remontait, Merry s’arrêta de marcher.
Elle avait envie de vomir. Mais elle ne le fit pas. Elle ne pouvait pas. Elle s’affala par terre. Elle se sentait pathétique. Elle voulait mourir. Elle voulait juste s’effondrer et mourir. Après tout, d’autres étaient déjà morts.
Ici se tenait une prêtresse incompétente qui avait laissé mourir ses camarades pas une, mais deux fois, et elle avait l’audace de vouloir simplement s’affaler et mourir. Comment pouvait-elle penser ça ?
—… Je suis la pire, marmonna Merry.
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