—Oh, mec … grogna Haruhiro en se retournant dans son lit. Rien que le fait de changer de position réveillait en lui une douleur insupportable.
—Je vais mourir…
Après avoir chuchoté ces mots,
Non, non, non !
Il les rejeta.
Je ne devrais pas utiliser cette expression à la légère. Mais, quand même, ça fait vraiment mal.
—… Vous êtes vraiment une ogresse, Barbara-sensei, grogna-t-il.
—Pas que je le savais déjà …
Il y avait une compétence appelée Assaut. C’était l’une des compétences de combat des voleurs. Le nom semblait dire que c’était un coup puissant, mais ce genre de compétence était, eh bien, c’était une attaque du désespoir.
Tu acceptais de te mettre à la merci de n’importe quelle contre-attaque pour pouvoir enchainer un combo sur l’ennemi. Tu ne considérais même pas la défense ou l’évasion. Juste, tu attaquais, tu attaquais, et tu attaquais encore et encore.
Il n’était pas juste question de balancer son arme comme un déjanté, ce n’était pas ça. Tu utilisais tes armes efficacement, en mettant le moins de pauses possible entre les attaques. Au lieu d’effectuer des actions défensives ou évasives, tu réduisais le risque de contre-attaque en effectuant en continu un assaut déchainé.
S’il y avait une contre-attaque, tu ne pouvais pas vraiment y faire grands choses. Tu devras gracieusement accepter la mort. Tu devais tuer avant d’être tué. C’était une compétence qui demandait de la témérité.
Haruhiro reposa son corps meurtri dans la couchette du haut de son lit superposé, situé dans sa chambre mal éclairée de la baraque des soldats volontaires. Le nouvel équipement qu’il avait acheté, une nouvelle dague de bonne qualité et une arme qui servait à frapper ses adversaires qu’on appelait matraque, était posé à côté de lui.
La matraque était un court club fait avec un matériel flexible, elle faisait à peu près 30 cm de long, avec le bout qui avait été alourdi. L’arme était entièrement recouverte d’une corde en cuir dans laquelle son utilisateur y placer sa main.
Haruhiro avait préparé la nouvelle dague et la matraque pour les utiliser pendant l’apprentissage d’Assaut. En d’autres termes, pour devenir plus fort, Haruhiro avait choisi d’apprendre Assaut et de partir sur un style de duelliste.
Haruhiro n’était, bien entendu, pas ambidextre. Il était droitier. Ce n’était pas facile pour lui d’utiliser une arme dans sa main gauche. Quand tu ajoutais le facteur de l’utilisation d’une arme dans chaque main, ça devenait encore plus difficile.
Barbara-sensei lui avait dit de s’y habituer.
Ça devrait être naturel pour toi de tenir tes armes tout le temps quand tu es éveillé, et je veux que tu les tiennes quand tu es endormi aussi, avait-elle dit.
Haruhiro tenait sa dague et sa matraque. Les tenir tout le temps était trop pour lui, mais il essaya de les toucher à chaque fois qu’il en avait l’occasion. Les six jours qu’il avait passé à apprendre Assaut avaient été aussi intensifs que d’habitude. Pendant les deux premiers jours, il avait tout d’abord pris le temps d’absorber l’Assaut de Barbara-sensei. Pour les deux jours suivants, il avait pratiqué l’exécution de la compétence pratiquement sans dormir ou même se reposer. Pour les deux derniers jours, il s’était entrainé avec Barbara-sensei—enfin, Haruhiro n’avait pas été capable d’effectuer un bon Assaut sur elle, mais elle, elle l’avait frappé avec ses épées en bois plus de fois qu’il ne pouvait les compter.
Il s’était effondré de très nombreuses fois et il avait dû se faire soigner par un prêtre que Barbara-sensei avait mandaté pour l’occasion.
Donc, techniquement, je ne suis pas blessé, pensa Haruhiro. Ou, plutôt, on m’a soigné. Mon corps me fait quand même mal de partout cela dit. Ça, et je me sens lourd. Ça bien plus loin que juste se sentir fatigué.
—Ranta n’est pas revenu … murmura-t-il.
Shihoru et Yume ne sont pas aux baraques non plus. Elles sont toutes deux parties pour apprendre de nouveaux sorts et compétences. Est-ce que Ranta fait pareil ?
Haruhiro s’attendait à ce que Ranta soit en train de faire l’andouille quelque part, mais apparemment ce n’était pas le cas. Haruhiro avait prévu de retourner à la guilde des voleurs demain pour apprendre une autre compétence, mais avec son corps dans cet état, allait-il être capable de s’y rendre ?
Je suis pas convaincu, commença-t-il à penser…
—… Mais ce n’est pas quelque chose que je peux me permettre de dire, huh, finit-il à haute voix.
Je me sens tout faible, mais j’ai faim. Je devrais manger quelque chose avant d’aller dormir.
Haruhiro se donna la volonté de se lever, il revêtit sa dague et il accrocha sa matraque à sa ceinture. Au moment où il sortit de son lit, il dégaina rapidement sa dague et sa matraque en prenant une posture de combat.
—… Trop lent, dit-il.
C’est pas assez bon, pensa-t-il.
Il rangea sa dague et sa matraque une nouvelle fois, puis il les dégaina. Il essaya un bon nombre de fois, mais il avait le sentiment que ce n’était pas suffisant.
—Aww… Bon, je suppose que ça ira. Ne sert à rien de se précipiter …
Tu n’as pas assez l’esprit, l’avait réprimandé Barbara-sensei à de nombreuses reprises.
La vigueur. L’esprit. Le cran.
Je sais ça, au moins, pensa Haruhiro. Même si je veux changer, même si j’essaie de changer, c’est pas si facile que ça. Mais j’en ai envie, cela dit. D’être plus… positif ? Toujours rayonnant et énergique. Le genre de gars qui peut emmener les autres avec lui. Mais en restant prudent, et en étant capable de faire les bons choix quand la situation devient tendue, c’est ce genre de leader que je veux être.
—… Mais je suis juste un Vieux Chat, après tout.
Le pseudo de Choco était Chat Coquin. Quand Haruhiro se rappela ceci, il eut la sensation qu’il devait s’asseoir.
Pourquoi m’asseoir m’aiderait ? Se demanda-t-il avec un arrière-goût amer. Choco est partie. On aurait pu devenir proche, mais tous ces espoirs se sont fait complètement déchirer. Me torturer sur ça ne fera pas du bien, mais je ne peux pas m’empêcher d’y penser de temps à autre.
—J’ai besoin d’arrêter…
Haruhiro posa sa dague et sa matraque.
De la nourriture. Il est temps de manger. Je devrais manger.
S’il se trouvait quelque chose à manger, il était sûr que ça le revigorerait. Au moment où il mit un pied hors de sa chambre, il sentit une présence. Il y avait quelqu’un dans le couloir.
Ranta ? Non, si c’était Ranta, il serait rentré. Shihoru ou Yume ? Si c’était elles, elles se seraient au moins manifestées. Merry aurait fait pareil, alors qui c’est ? C’est flippant. On n’est jamais trop prudent. Ça pourrait être un voleur. Enfin, pas le même genre que moi quoi.
Il utilisa Camouflage pour effacer ses pas tout en s’approchant de la porte.
Et maintenant quoi ?
Il se décida en une fraction de seconde. Il prit sa dague dans sa main droite et il ouvrit la porte avec sa gauche. L’homme se tenait pile de l’autre côté de la porte. Il était plutôt grand. Haruhiro donna un coup sec avec son coude dans le plexus solaire de l’homme.
—Gah… !
Sans perdre une seconde, Haruhiro passa derrière lui, et il était sur le point de lui planter sa dague dans sa nuque, quand—
Attends, je connais ce type.
—…Huh ? T’es en vie ? demanda Haruhiro.
—Ow…
L’homme tenait son ventre avec une main et il grimaçait, mais il n’y avait aucun doute quant à l’identité de cette personne.
C’est M. Grand, pensa Haruhiro. Du groupe de Choco. Un fantôme … ? Non, c’est pas ça. Ça ne se peut pas. Je pensais qu’il était mort à l’Avant-Poste de Mortecrâne. J’étais sûr que tout le groupe de Choco s’était fait décimer. J’avais pas raison ?
—… Eh bien, désolé d’être encore en vie, marmonna le grand type.
—Non— c’est pas que tu dois te le reprocher … mais… uhh, et les autres …?
—Plus personne à par moi, dit M.Grand en prenant de profondes inspirations.
—Et j’étais sûr que j’allais me faire buter à l’instant.
—B-Bah, c’est ce qui arrive quand tu te tiens là comme ça, dit Haruhiro.
—Tu peux pas me reprocher de trouver ça suspect.
—C’est comme ça que ça marche ? demanda le gars.
—C’est comme ça que ça marche.
—Je ferais plus attention maintenant.
—C’est pas une mauvaise idée, dit Haruhiro.
—Bon, dans tous les cas, j’étais sur le point de partir.
—Hh.
—Huh ? répondit Haruhiro.
—Attends, je voulais parler.
—À moi ? demanda Haruhiro.
—Eh bien, genre, toi et moi on est les seuls ici, frérot.
—Bah, ouai, mais
—huh ? Quoi ? De quoi tu veux me parler ?
—Eh bien… Je me le demande, dit M.Grand en se frottant la tête.
—Uh… est-ce que je peux te demander des conseils ?
—Huh ?
—Je peux pas ? demanda le type.
—Eh bien, je veux dire…
Bien sûr, je suis son ainé et tout ça, mais on ne s’est jamais vraiment parlé avant, pensa Haruhiro. Et j’ai pas trop envie de commencer là maintenant non plus. Je veux dire, j’ai de la peine pour ce gars, mais quand même.
Le groupe de Choco était composé de six membres. M.Grand avait perdu cinq camarades en une fois, et il avait été laissé seul. Que lui était-il arrivé après ça ? Haruhiro ne le savait pas, mais si ce type venait vers lui pour lui demander de l’aide, il n’était probablement pas en train de vivre une épopée idyllique en compagnie de ses nouveaux camarades.
—… On peut parler un peu en mangeant, si ça te convient, dit Haruhiro.
—Ça marche.
—Ok, dit Haruhiro.
—Je t’invite.
Je dois me poser la question de pourquoi est-ce que joue le gentil gars avec lui là, mais un peu de sympathie ne devrait pas lui faire du mal, pensa-t-il. Je veux dire, je vois à peu près ce qu’il est en train de traverser.
Le village des stands de nourriture près de la ville des artisans était proche des baraques, alors ils décidèrent d’aller chercher quelque chose dans ce coin-là. Pour le moment, les soruzos ne figuraient pas sur le menu d’Haruhiro. Il se pourrait qu’il ne soit plus jamais capable d’en manger.
Ils se rendirent à une étable qui proposait une variété inimaginable de brochette de viandes et de légumes frits et ils en mangèrent une bonne quantité. M.Grand ne mangea que les brochettes que lui offrait Haruhiro en essayant de ne rien dire.
—Bon, peu importe, dit Haruhiro.
—Attends, non, c’est pas bon. T’avais pas quelque chose à me demander ?
—Ohhh, dit le grand gars.
—Ouai, je suppose.
Haruhiro n’était peut-être pas le mieux placé pour dire ça, mais il pensait que M. Grand était terriblement brusque. Il semblait intensément indifférent et cynique. Il se tenait au-delà des 170 centimètres, mais sa posture était désastreuse.
—Mais, tu sais, j’ai quelque chose à te demander, dit le grand type d’une manière étrange.
—Je t’écoute.
—Une faveur, à vrai dire.
Haruhiro fut surpris.
—De moi ? Une faveur ? Huh ? Quoi … ?
—C’est vraiment dur à dire, dit le grand type avec gêne.
—Faire trainer la chose n’aidera pas…
—Je pense aussi.
—C’est peut-être un peu méchant, mais t’es vraiment énervant, tu le sais ça ? dit Haruhiro.
—Kuzaku, dit le gars.
—C’est ton prénom ? demanda Haruhiro.
—Ouais. Mon prénom. Tu es Haruhiro-kun, n’est-ce pas ?
—Eh bien … oui, c’est moi, dit Haruhiro.
Il me parle comme un pote maintenant ? Bon, pas grave. J’en ai vraiment rien à faire.
Haruhiro était définitivement l’ainé de M.Grand, ou Kuzaku, mais ce n’était pas comme s’il avait une ou deux années de plus que lui dans le métier, et de deux, Haruhiro avait probablement l’air plus jeune. D’un autre côté, il n’aimait pas être excessivement formel.
—Tu peux oublier le -kun, dit Haruhiro.
—Donc, c’est quoi cette faveur ?
—C’est par rapport au groupe, dit Kuzaku.
—Ok. Lequel ?
—Le tien, Haruhiro-kun… non, Haruhiro.
—Le mien ? demanda Haruhiro.
—Bah voilà, je suis seul maintenant.
—Je vois.
—Je me suis dit que j’avais besoin de rejoindre un groupe, expliqua Kuzaku.
—Histoire d’avoir toujours à manger, tout ça tout ça.
—Tu n’iras nulle part sans revenu, ouais, agréa Haruhiro.
—Mais, j’sais pas … En quelque sorte, j’ai l’impression que c’est pas bien.
—De quoi ? demanda Haruhiro.
—Est-ce que c’est pas un peu difficile ? demanda le gars.
—Je viens juste de perdre cinq camarades et je me suis retrouvé tout seul. Ces genres, est-ce que je peux m’entendre avec des gens qui n’ont jamais expérimenté ça ?
—Tu penses qu’ils ne comprendraient pas ce que tu ressens ? demanda Haruhiro.
—Hmm… Ouais. Ahh. Pas vraiment. Mais, c’est pareil, je suppose. Ah…
Kuzaku se tint la gorge et il laissa sortir sa langue de sa bouche.
—J’ai mal à la gorge. Je n’avais pas parlé aussi longtemps depuis un bail.
Comme si c’était mon problème, pensa Haruhiro. Ça ne va pas marcher. Je me vois pas m’entendre avec Kuzaku. Pourquoi ? Quelque chose me dérange. —C’est ça.
Pendant la bataille, Kuzaku avait combattu un orc, dos au mur alors qu’il essayait de protéger Choco. Mais il n’avait pas été capable de la protéger. Kuzaku s’était fait mettre hors combat par un orc, et ensuite Choco s’était fait tuer. Haruhiro se réjouit de la situation de Kuzaku.
Mais, frère, t’as échoué à protéger Choco, tu sais ? Et en dépit de cela, t’es toujours en vie alors que Choco est morte. Tu fais quoi de ça ?
Ce n’était pas qu’Haruhiro pensait cela en voulant être méchant. Mais il y avait quand même quelque chose qui lui déplaisait au fond de lui. C’était probablement ça. Choco était morte, et Kuzaku était vivant.
Kuzaku pourrait bien avoir fait de son mieux. Kuzaku pourrait bien être le plus misérable d’entre tous par rapport aux événements récents. Il se pourrait bien que Kuzaku n’aurait rien pu faire de plus, mais Haruhiro ne pouvait nier le fait qu’il ressentait de l’antipathie à son égard.
—Qu’est-ce que tu as fait ? Depuis ce jour… ? demanda Haruhiro.
—J’ai appris des compétences, ce genre de trucs, dit le grand homme.
—J’avais un peu d’argent. Mon héritage, si je puis dire.
Kuzaku se toucha les lobes d’oreille, un léger, et forcé sourire sur son visage.
—Sinon, j’ai fait tout un tas de trucs.
—Et donc, tu veux rejoindre mon groupe ? demanda Haruhiro.
—Ouais. Basiquement c’est ça.
—Tu es un guerrier ? demanda Haruhiro.
—Non, un paladin.
—Mon groupe a perdu Moguzo, notre tank, donc tu penses que tu vas prendre sa place ? demanda Haruhiro.
—Je ne suis pas en train de penser ça.
Kuzaku avait l’air offensé.
—Je ne pense pas que je puisse, de toute façon. Vous êtes mes ainés. Vous êtes à un autre niveau. En termes d’expérience, et tout ça.
—On est à la recherche d’un tank, admit Haruhiro.
—Honnêtement…
Quand il était à la guilde des voleurs et que Barbara-sensei lui en faisait voir de toutes les couleurs, c’était la seule chose à laquelle il avait pensé durant ses rares pauses. Le fait que, finalement, ils allaient devoir se procurer un tank. Le fait qu’ils n’auraient pas le choix que de trouver un guerrier ou un tank pour le faire intégrer l’équipe.
Haruhiro secoua sa tête et soupira.
—Mais… C’est juste mon impression sur le sujet, mais c’est trop tôt. On ne s’est pas encore concerté sur ça. D’un autre côté, ce n’est pas quelque chose dont je peux prendre la décision seul. Je ne peux pas te donner la réponse que tu veux. Désolé.
—Je vois.
Kuzaku pencha légèrement sa tête.
—Je suis désolé moi aussi.
Ce n’est pas que ça m’embête de faire ça, pensa Haruhiro. Mais, en vrai, je ne veux plus jamais voir Kuzaku.
Moguzo est parti.
Ça, c‛est vraiment dur à encaisser.
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