La cloche sonna six heures du soir. Quand les échos de la septième sonnerie se firent entendre dans la ville, la nuit était tombée sur Ortana. C’était le dernier carillon de la journée, puisque les cloches ne sonneraient de nouveau qu’à six heures le lendemain matin.
Elles rythmaient la vie des ouvriers, en annonçant le début et la fin de leur journée de dur labeur. Pour les commerçants, elles signalaient l’heure d’ouverture du magasin. Elles annonçaient les bonnes odeurs des stands de nourriture, et pour les tavernes l’arrivée des clients.
La taverne de Sherry était la plus fréquentée passée la sonnerie de la cloche de six heures du soir. Un grand nombre de soldats volontaires arrivaient alors, afin de décompresser de leur journée de travail.
Ce soir-là, la taverne de Sherry était plus vivante que d’habitude. Les soldats volontaires n’étaient pas les seuls à occuper les lieux : de vieux artisans, de jeunes apprentis, de corpulents marchands, des femmes d’affaires charmantes et même des soldats de l’armée régulière étaient installés autour des tables.
Partout où Haruhiro posait ses yeux, les clients étaient entassés. Même le deuxième étage, plutôt spacieux, semblait exigu. Les sièges étant tous occupés, beaucoup restaient debout, non seulement au rez-de-chaussée et dans les étages, mais aussi dans les escaliers.
Tout le monde s’était rassemblé dans la taverne après avoir entendu une certaine rumeur.
Normalement, on faisait référence à un soldat volontaire par le clan auquel il appartenait : « L’homme de ce clan-ci », « la femme de ce clan-là », etc. Bien que les humains soient la race prédominante à Ortana et dans ses environs, plus on s’éloignait de la ville, plus il était probable de rencontrer des races hostiles ou des monstres.
Souvent, ils s’appuyaient sur leur supériorité numérique pour tuer tous les humains qu’ils rencontraient. Cette situation avait donné naissance aux clans. Quand des groupes avaient des objectifs militaires communs, ils formaient un clan. Rallier un clan semblait une obligation, une nécessité indispensable.
Malgré cela, il existait un groupe qui n’avait rejoint aucun clan. Quatre d’entre eux étaient des soldats volontaires. Son dernier membre était une elfe. L’un des soldats volontaires, un dénommé Pingo, était un nécromancien, et si l’on comptait Zenmai, « l’humain » qu’il avait créé, cela amenait le groupe à un nombre de six.
Ils étaient considérés comme les meilleurs des meilleurs et leur réputation les précédait toujours à Ortana. Ils étaient les seuls soldats volontaires à avoir été invités à dîner à une fête donnée par le comte d’Ortana, Gerran Vedoy. Ils en avaient même décliné l’invitation.
—Sôma, c’est le bon moment, tu ne crois pas ?
À la demande insistante de la femme voluptueuse, Sôma se leva de sa chaise. Ce simple mouvement imposa le silence dans la taverne, bruyante quelques instants plus tôt. Rien d’étonnant à cela. Après tout, ils étaient tous là pour écouter son annonce.
À quoi bon discuter s’ils étaient là pour l’écouter.
Aujourd’hui était un jour historique. En ce jour, le fameux Sôma allait, à la surprise de beaucoup, constituer un clan. La rumeur disait qu’il venait recruter des membres.
Mais, la rumeur était-elle vraie ? Peut-être n’était-ce que des commérages sans fondement. Beaucoup pensaient cela, mais Sôma était bien présent chez Sherry, et il allait s’adresser à tous.
—Shima.
—Oui.
La voluptueuse femme lui adressa un léger sourire et acquiesça. Sôma tourna ensuite son attention vers un homme coiffé de dreadlocks.
—Kemuri.
—Présent, répondit l’homme en se massant le cou.
Sôma croisa le regard de l’homme au physique d’enfant.
—Pingo.
—Hmm… laissa-t-il échapper en soupirant, le regard rivé sur le sol.
—Je n’aime pas ce genre de situation.
—Je sais…
Sôma fit une très légère moue avant de se tourner vers la chose et son masque effrayant.
—Zenmai.
Lentement, à dessein, Zenmai acquiesça une seule fois. Les yeux de Sôma se tournèrent ensuite vers le dernier membre du groupe, l’elfe.
—Leelya.
—Oui, Sôma, répondit Leelya, lui retournant un regard de ses yeux bleu saphir.
Sôma, fermant ses yeux, prit une profonde inspiration avant de prononcer le dernier nom.
—Nino.
Elle n’était pas là. Plus maintenant. Elle avait été leur prêtresse. Quand ils la perdirent, Kemuri, qui était guerrier, devint paladin, Shima quitta la guilde des voleurs pour aller au village elfique de Kagemori et devenir Shaman. Leelya les rejoignit à peu près à cette époque.
Depuis la mort de Nino, Sôma avait cherché un moyen de la ramener. Mais, à ce jour, il n’avait pas encore trouvé. On disait qu’il espérait trouver des pistes au château du Roi Démon, dans ce qui fut jadis le Royaume d’Ishmael, mais personne ne le savait vraiment.
Un moyen de ramener les morts à la vie n’existait peut-être même pas dans ce monde. Ce monde ? Qu’était ce monde exactement ? D’où venaient-ils tous, et pourquoi avaient-ils fini ici ? Comment un monde ridicule où la lune était rouge, où les monstres étaient monnaie courante et où les bêtes se promenaient librement pouvait seulement exister ? C’était digne d’un jeu vidéo.
C’est ce qu’ils avaient pensé à ce moment-là, mais peu après, ils ne savaient même plus de quoi ils avaient parlé. Qu’était-ce cette chose appelée « jeu vidéo » ? Le sentiment de malaise avait progressivement diminué et, avec le temps, avait presque disparu. Mais, il n’avait jamais complètement quitté Sôma. Même maintenant, il restait gravé dans son cœur.
Et si ce monde n’était pas réel, mais une sorte d’imitation élaborée ? Une espèce de doppelganger ? Alors en supposant que Sôma et les autres soient du monde réel, que serait-il arrivé à la Nino morte dans ce monde ? Nino était-elle simplement rentrée dans le monde réel ? Était-elle toujours vivante ?
C’était une possibilité, mais sans aucune certitude.
Sôma ouvrit les yeux.
—Nous avons décidé de former un clan.
Ces simples mots provoquèrent de l’agitation à travers la taverne.
—Notre but est d’envahir l’ancien royaume d’Ishmael, le domaine des Non-Morts.
Ses mots résonnèrent à travers toute la pièce. Sa voix était profonde et menaçante. Face à lui, même les monstres devaient être intimidés et fuir la queue entre les jambes. De toute manière, seuls les plus forts d’entre eux étaient capables d’affronter Sôma.
—Nous avons obtenu des informations selon lesquelles le Roi Démon serait de retour. Nous souhaitons enquêter là-dessus. Et si le Roi Démon est bien revenu, nous le détruirons une fois de plus sans hésitation. Bien entendu, nous pensons que cela sera difficile. Mais, nous devons trouver un moyen. Nous avons besoin de puissance. La puissance réside dans le nombre. Une puissance au-delà de nous six.
Tous les soldats volontaires dans la taverne se mirent à parler en même temps. Les civils et les autres soldats applaudirent et sifflèrent. Un tonnerre d’applaudissements, de sifflets et de clameurs était sur le point de déchirer l’air.
Cependant, tout ce que Sôma avait dit était un demi-mensonge. Naturellement, il révèlerait ses vraies motivations à ceux qu’il jugerait dignes de confiance, mais seulement le temps venu.
—Je vous en prie, prêtez-moi votre force ! poursuivit-il.
—Que tous ceux qui se considèrent comme l’un des nôtres nous rejoignent !
—Donnez-nous un nom ! Quel est le nom du clan ? cria quelqu’un.
Sôma acquiesça.
—À partir de maintenant, nous serons connus comme les Daybreakers ! Si vous êtes courageux, prudents. Si vous avez un cœur noble. Si vous vous en sentez dignes et résolus, rejoignez-nous ! Ne craignez pas la mort, défiez-la ! Nous accueillons en notre sein tous ceux qui prônent la vie !

Dans le tourbillon d’excitation qui s’éleva dans la taverne, Sôma murmura intérieurement :
—Nino… Je vais dénouer les mystères de ce monde, et ensuite, peut-être un jour, nous nous reverrons…
Haruhiro ne pouvait ni savoir que leurs destins se croiseraient ni ce qui les attendaient à la fin.
FIN DU TOME 1
Postface
Dragon Quest, Wizardry, Final Fantasy, Megami Tensei, Metal Max, Romancing Saga, Breath of Fire, Live A Live, Chrono Trigger, Arc The Lad, Tactics Ogre, Suikoden, Tales of Phantasia, Wild Arms, Final Fantasy Tactics, Star Ocean, Atelier Marie, Saga Frontier, Xenogears, et bien d’autres RPG sur console, ou jeux comprenant des éléments de RPG, m’ont sauvé.
Même moi, qui ne pouvais pas me lancer dans les jeux de tir, de sport, de combat et autres jeux d’action parce que j’étais mauvais avec eux, j’ai pu me concentrer sur les RPG et m’immerger dans leur univers.
Que je puisse les apprécier seul et à mon propre rythme était important pour moi. Tout au long de ma vie, je n’ai pas été le genre de personne à avoir beaucoup d’amis. Il est peut-être juste de dire que j’en avais très peu.
Bien sûr, ce n’est pas que je n’avais absolument pas d’amis, mais je suis incapable d’apprécier de jouer en groupe ou de m’amuser à parler de quelque chose. Honnêtement, je veux faire ces choses, mais je n’arrive pas à les faire bien.
Quand j’étais enfant, quand le nouveau Dragon Quest ou Final Fantasy était en vente, tout le monde commençait à y jouer. Tous les jours à l’école, ils parlaient de leurs progrès et de leur niveau actuel. Je ne pouvais pas participer à ces conversations.
Tout ce que je pouvais faire, c’était d’écourter mes heures de sommeil pour jouer au jeu, aller plus loin que tout le monde, puis quand j’entendais quelqu’un se vanter, « Je suis arrivé jusqu’ici ! » je pouvais sereinement penser : « Oh, seulement jusqu’à là ? Ce n’est rien de spécial. Je suis allé plus loin que toi », et je me souriais à moi-même.
En gros, j’étais un enfant lugubre. Mais même moi, je pouvais devenir le protagoniste, vivre des aventures incroyables, devenir plus fort et sauver le monde. Ce sont les RPG qui m’ont sauvé.
Puis, quelque chose a changé pour ce joueur solitaire et lugubre. Diablo… Ultima Online… EverQuest… Dark Age of Camelot… Ce sont tous des jeux américains, mais au niveau national, il y avait aussi des jeux comme Dark Eyes et Lifestorm.
C’était des RPG en ligne.
En utilisant Internet, on peut jouer à un RPG avec quelqu’un d’autre. Si l’on parle de jouer à des RPG avec d’autres personnes, il existe des RPG papier mais pour quelqu’un qui, comme moi, n’est pas très doué pour les relations avec les autres, c’était un obstacle trop important à franchir. Dans les RPG en ligne, je n’avais pas besoin d’être face à face avec quelqu’un.
Si je connaissais un peu d’anglais, j’aurais pu jouer avec des gens à l’étranger. Mais c’était une époque où l’Internet n’était pas aussi largement déployé qu’aujourd’hui. Je me connectais à internet non pas par fibre optique ou ADSL, mais par les lignes téléphoniques, donc le téléphone n’était pas disponible pendant que je jouais.
En utilisant un service appelé Tele-hodai, qui facturait un tarif mensuel fixe pour les appels illimités vers certains numéros tard le soir et tôt le matin, j’ai utilisé chacune de ces minutes pour jouer à des jeux. Il m’est arrivé de faire exploser le forfait ce qui a fait que ma facture de téléphone atteignait un montant incroyable.
À cette époque, pour moi, les RPG en ligne étaient une réalité, et tout le reste n’était que du temps pour dormir, manger, s’allonger ou penser à des jeux. Chaque soir, je plongeais dans le monde passionnant des RPG en ligne, et le matin venu, je retournais dans le monde ordinaire. Je vivais dans les jeux. Les jeux me maintenaient en vie.
De temps en temps, les gens me demandent ce qui m’a poussé à me mettre à écrire. Comme on peut s’y attendre, les jeux ont eu une influence majeure. Si je n’avais pas rencontré les RPG, je suis sûr que je n’aurais jamais écrit de roman.
En particulier, si je n’avais pas passé ce temps à m’immerger dans les RPG en ligne, mon premier roman Bara no Maria (Kadokawa Sneaker Bunko) ne serait jamais né, et ce livre non plus.
De plus, si je n’avais pas lu de livres basés sur des RPG, comme Lodoss-tou Senki (Record of Lodoss War) de Ryo Mizuno ou Tonariawase no Hai to Seishun de Benny Matsuyama, même si j’étais devenu romancier, je ne crois pas que j’aurais écrit ce genre de livre. Même le titre japonais de ce livre, Hai to Gensou no Grimgar, a été inspiré par Tonariawase no Hai to Seishun, et le titre du roman qui est finalement devenu Bara no Maria était Bara no Maria Senki.
Les RPG en ligne, et les RPG en général, ont stimulé ma créativité, ou peut-être mes illusions, et m’ont conduit à des romans profondément liés aux RPG. C’est ainsi que je suis arrivé ici. Parce que j’ai joué à tant de RPG pendant une si longue période, je ne peux plus jouer à des jeux avec le même sentiment que j’ai eu à cette époque.
Malgré cela, j’espère ardemment que les jeux qui me permettront de faire revivre « cette époque » reviendront à la vie. Tout en ruminant sur mes sentiments de « cette période », j’ai écrit ce roman.
Je crois qu’au-delà de cela, un monde que je n’ai pas encore vu attend sûrement. Si j’ai d’autres opportunités, je pense que j’écrirai plus de romans « de cette époque ».
En ce moment, je tiens à exprimer toute ma gratitude et tout mon amour à mon éditeur, K, qui m’a donné cette opportunité, à Eiri Shirai, l’illustrateur qui a dessiné des illustrations si pertinentes, atmosphériques, modernes, cute, cool et adorables, au concepteur et aux autres personnes qui ont compilé ce roman pour en faire un si beau livre, à tous ceux qui ont participé à la production et à la vente de ce livre et, enfin, à vous tous qui tenez maintenant ce livre. Maintenant, comme j’espère que nous nous reverrons, je pose mon stylo pour aujourd’hui.
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