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Chapitre 8

Le Passé Nous Poursuit-il ?

Traduction · JGarden, Relecture · Angeloids, Édition · Angeloids. Lecture ~30 min

Shihoru ne savait pas comment elle devait interpeller la personne de l’autre côté des barreaux. Il semblerait que même à Jessie Land, qui n’était en aucun cas un endroit immense, ils avaient besoin d’une prison. Ce bâtiment avait apparemment été construit à cet effet.

Il n’y avait pas de fenêtres, et seule la lumière du soleil couchant qui passait à travers la porte qui était désormais ouverte illuminait faiblement la pièce.

Des barreaux en bois séparaient un couloir avec un sol en terre de trois pièces. Deux du côté droit, et une du côté gauche.

Dans la pièce de devant se trouvait Enba, avec son unique bras attaché à son corps et ses jambes rendues inutilisables, et dans la pièce du fond se trouvait Shuro Setora, aussi bien attaché que son golem. De plus, Kiichi le nyaa gris avait été placé dans la pièce de gauche.

Kiichi s’était mis en boule dans un coin de la pièce et il dormait. Enba se tenait au centre de la pièce. Setora était assise le dos collé contre le mur son regard porté sur le mur d’en face. Elle n’accorda même pas un seul regard à Shihoru, qui était de l’autre côté des barreaux.

—Um… Shihoru se tourna, pas vers Setora, mais vers Jessie, qui était à côté d’elle. Pourquoi il n’y a qu’eux… qui doivent être enfermés comme ça ?

—Question de sécurité, évidemment. Jessie caressa son menton barbu. Comme c’est une femme de la maison Shuro, je comprends qu’elle ait un golem qu’elle traîne avec elle partout où elle va. Cela dit, qu’elle soit une dresseuse de nyaa en même temps… Ce n’est pas commun, voire dangereux, si je puis dire. Même s’ils n’en ont pas l’air, les nyaas peuvent être de terrifiantes créatures. Avec un bon entraînement, ils peuvent accomplir des assassinats, ou n’importe quoi que l’on aurait pu leur ordonner de faire.

Setora souffla du nez.

Un bref sourire s’afficha sur le visage de Jessie et il posa un doigt sur les barreaux en bois.

—Qu’est- ce qui te fait rire ?

—Toutes ces paroles. Il semblerait que tu ne nous comprends pas, ni les habitants du village, ni nos nyaas.

—Oh non, descendant de Kuzen, dit-il. Je sais tout ce qu’il y a savoir sur vous. Peut-être même plus que vous-même.

Setora tourna son visage vers eux. Cela ne se voyait pas sur son visage, mais Shihoru pouvait quand même dire qu’elle était surprise.

—…Toi. Tu n’es pas juste un déserteur des soldats volontaires.

—J’ai juste appris deux trois trucs en histoire, c’est tout, dit Jessie. Les gens de chez vous utilisent les nyaas pour tout et n’importe quoi. Vous élevez même des nyaas pour qu’ils ne mangent que de la viande d’orc. Les nyaas sont d’intelligentes créatures, mais ils n’ont pas de conscience et encore moins de morale. Selon comment on les élève, ils pourraient accomplir même la chose la plus repoussante sans la moindre hésitation. D’une certaine façon, ils sont similaires aux golems. Les gens de là-bas sont des spécialistes pour courir et se cacher, et aussi pour concevoir des outils qui serviront à tuer. Et ils ne se gênent pas pour les utiliser.

—Notre pays s’est fait détruire, et nous avons été chassés de nos terres, dit Setora. Nous avons dû surmonter des temps difficiles.

—Et je le comprends. Et je compatis même. Pour ma part, du moins. Cela dit, ça ne veut pas dire que je vais vous faire confiance pour autant. De plus, vous ne faites confiance qu’à vous-mêmes, non ? C’est pour ça que vous vous cachez dans les Milles Vallées.

—Quand notre patrie a été attaquée, personne ne nous a offert son aide, rétorqua-t-elle. Comment pourrions-nous faire facilement confiance à des étrangers ?

—En d’autres termes, vous avez vous-mêmes choisi la voix de l’isolation. Comment je fais pour faire confiance à des gens qui ne font aucun effort pour s’entendre avec les autres ? Même entre vous, vous ne perdez pas de temps pour bannir ceux qui ne suivent pas les règles.

—J’ai renié mon attachement au village.

—Considérons que tu es une excentrique qui est née dans la maison Shuro et qui a décidé d’élever des nyaas, est-ce que tu n’étais pas exclu depuis le début dans tous les cas ?

—Um… ! Shihoru ne pouvait plus se retenir et elle se força à parler.

Les yeux bleus de Jessie se tournèrent vers Shihoru. Il y avait quelque chose d’étrange dans les yeux de cet homme. Quelque chose n’allait pas. Peut-être que ce n’était pas seulement ses yeux. C’était probablement tout son visage.

Le visage de Jessie était… Si elle enlevait la peau, et les muscles en dessous, elle avait le sentiment qu’elle trouverait un visage totalement différent. Le visage de cet homme ne semblait pas réel, mais il ne semblait pas irréel non plus.

—Setora-san prend bien soin de ses nyaas, dit Shihoru, hésitante. Elle ne leur ferait jamais faire les choses que tu viens de dire… C’est ce que je pense. Alors, bien sûr… Ce n’est pas comme si nous avions été ensemble depuis toujours… Je ne sais même pas si je peux dire qu’elle est une camarade. Setora-san elle-même… il se pourrait qu’elle ne me voit pas comme tel. Mais quand même… et pourtant, elle nous a sauvés à plusieurs reprises. Je ne connais pas grand-chose du village caché, mais Setora-san est une personne en qui je peux avoir confiance.

—Je vois. Jessie se tint le menton et pencha sa tête sur le côté. Je vois que tu as le cœur tendre. Oh, je disais pas ça pour me moquer. C’est vraiment ce que je pense. J’aime les filles comme toi. Oh, mais tu pourrais le prendre de la mauvaise façon. Ce n’est pas de l’affection, plus un avis positif. Pour ma part, du moins.

—…Merci.

—Tu vas droit but, mais pas sans prendre des pincettes. C’est bien aussi. Quoi qu’il en soit… Jessie tapota les barreaux avec le dos de sa main. Je ne peux toujours pas leur faire confiance. Je fais vraiment attention à mes choix dans ce jeu. Si on ne s’implique pas sérieusement, ce n’est pas drôle, pas vrai ?

Shihoru fronça les sourcils.

—Un jeu… ?

—Je déciderai de quoi faire avec elle plus tard. Suis-moi, Shihoru.

Jessie commença à se diriger vers la sortie en lui faisant signe de le suivre. Shihoru regarda Setora. Ses yeux étaient à nouveau dirigés vers le mur. Cela allait prendre du temps et des efforts avant que Setora ne la considère comme une camarade.

Elle suivit Jessie dehors, et il faisait déjà bien sombre. Aucun des habitants n’était dehors en train de se balader. Ils devaient être en train de préparer le dîner. De la fumée s’échappait des feux qui servaient à cuisiner dans toutes les maisons.

—Bien maintenant, Shihoru, tu as pu voir comment ça se passer dans plusieurs endroits à Jessie Land, donc… Jessie continua de parler en marchant. Qu’en penses-tu ?

Kuzaku avait été envoyé faire des labeurs manuels. Yume était partie hors du village avec l’un de ces types avec les manteaux. Merry était auprès de Haruhiro. Setora, Enba et Kiichi étaient maintenus prisonniers.

Shihoru avait visité plusieurs endroits avec Jessie. Elle avait vu les champs et les maisons des habitants, elle était allée à l’intérieur des granges et des entrepôts, elle avait vu le puits, le système d’irrigation, le moulin à eau et d’autres infrastructures.

Jessie n’avait répondu qu’à des questions simples, tel que, Est-ce que cette roue fonctionne avec l’eau ?

—Qu’est-ce que je pense… de quoi ? demanda-t-elle.

—Penses-tu pouvoir vivre ici ?

—C’est un tranquille… Shihoru abaissa le regard et choisit ses mots. … et paisible village. Il est aussi bien organisé… Donc du moment que nous avons de l’eau et des vivres, nous pouvons y vivre.

—Eh bien, oui, évidemment. Mais est-ce que ce n’est pas ennuyant de juste vivre ?

—…Je suppose, oui.

—Tu étais une soldate volontaire, alors je peux comprendre que cela te soit difficile d’abandonner un train de vie avec autant de stimulations. Du moins, une partie de moi comprend.

—Je crois… je pense que je suis plus faite pour une vie paisible, dit-elle.

—J’étais épuisé, appuya Jessie. Épuisé ? Non, ce n’est pas ça. C’était quoi déjà ? Je me suis lassé ? Je ne pourrais pas dire précisément ce que je ressentais à cet époque. Mais quoi qu’il en soit, j’ai arrêté de servir en tant que soldat volontaire, j’ai abandonné mes camarades, et j’étais seul. Un voyage en solo, si tu vois ce que je veux dire. Je suis allé là où le vent, et mes sentiments m’ont porté. Il existe une expression comme ça en Japonais, pas vrai ?

—Uhh… Japonais…pas.

—Tu es Japonaise, n’est-ce pas ? Du Japon. Quoi que, même si je te dis ça, tu ne le saurais pas.

—Je ne…

Les pieds de Shihoru s’arrêtèrent de leur propre chef. Elle avait la sensation qu’elle était en train d’oublier quelque chose d’important.

Et ce n’était pas non plus la première fois que cela lui arrivait. Plusieurs fois dans le passé, elle avait ressenti la même chose. Plein de fois. Tellement de fois qu’elle avait arrêté de compter.

Elle secoua doucement sa tête. Si elle bougeait trop rapidement, elle avait la sensation qu’elle pourrait perdre connaissance. Où… ? Où cela se trouvait-il ?

Jessie Land.

Un village dans les montagnes. Grimgar.

Quel est cet endroit ?

Une sorte de corbeaux croissait au loin.

Elle détestait les corbeaux ; ils lui faisaient peur.

Quand elle transportait des sucreries, ils se mettaient parfois à l’attaquer.

Ils se souvenaient quand les humains avaient des choses appétissantes sur eux.

Marchant à travers la ville surplombée d’un soleil couchant, son ombre était désagréablement longue. Cela lui donnait envie de courir malgré elle. Mais elle pouvait courir autant qu’elle le voulait, à chaque fois qu’elle se retournait, l’ombre était là. Elle la suivait partout. C’était son ombre à elle, donc c’était évident qu’elle soit là, mais cela l’effrayait.

Cela lui glacé le sang sans pour autant que cela soit nécessaire.

—Tu n’est vraiment qu’une petite chatte peureuse, Shihoru, se moquait quelqu’un. Tu l’as toujours été.

Qui a dit ça… ? Je ne sais pas.

Je n’arrive pas à m’en souvenir. J’ai oublié.

Toi. Tout.

Qu’il y avait une personne ici. Ici ?

Où ça ?

Quelque part autre qu’ici ? C’est…

Oh…

Je ne sais pas.

Je ne sais pas. Je ne sais pas.

Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas.

—Je…

Shihoru se couvrit le visage avec ses mains.

Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas. Je ne sais pas.

—Qu’est-ce que je… ?

—Est-ce que ça va ? demanda un homme.

Une main était posée sur son épaule. Elle releva son visage.

Sur le visage ombragé de cet homme, seuls ses deux yeux bleus semblaient briller intensément.

—…Je vais… bi…en, se força à dire Shihoru. Est-ce que j’ai… dit quelque chose, à l’instant… ?

Grimgar of Fantasy and Ash, Tome 10, Chapitre 8 — illustration

—« Je ne sais pas, » répondit Jessie. C’était ce que tu étais en train de dire. Tu disais, « Je ne sais pas. »

—…Je ne sais pas.

—Tu n’as pas à t’inquiéter pour ça, dit Jessie. C’est normal.

—Normal… ?

—Je suis sûr que tu ne comprends pas ce que je suis en train de te dire. C’est comme ça. Si quelque chose te semble dépourvu de sens même quand tu y penses, tu ferais mieux de ne pas y penser, pas vrai ?

—Dépourvu de sens… marmonna-t-elle.

Jessie s’accroupit et vint se placer juste à côté de l’oreille de Shihoru.

—C’est exact. Tout ceci n’a aucun sens, murmura-t-il. Japon. Tokyo. Shinjuku. Akihabara. Tu oublieras tous ces noms après les avoir entendus. Je ne sais pas pourquoi. Pour ma part du moins, je ne peux rien y faire. Tu vas même oublier que tu les as oubliés.

Elle avait la sensation que son cerveau était en train de se faire étirer. Les souvenirs.

Les choses dont elle se souvenait. Ils étaient dans sa tête.

Quelle que puisse être la forme qu’ils prenaient, ils étaient encrés dans son cerveau, quelque part.

C’était cette partie d’elle que Jessie avait touchée. Comme si une paire de doigts venaient titiller ses souvenirs.

Ces doigts les tordaient, avant de les écraser. Ça, ou alors ils les déplaçaient vers un autre endroit.

Cependant, ils avaient besoin d’exister là où ils se trouvaient. S’il les déplaçait, ils cesseraient de se comporter comme des souvenirs.

Ça ne peut pas être ça.

Après tout, Jessie n’avait que murmuré quelque chose à son oreille. Mais quoi ? Il avait dit quelque chose.

xx.

xx.

xx. xxx.■ xxxx. xxxxx. xxx■■■■.

■■■■■■■■.

■■■■■■■■■■■■.

Non.

Je ne sais pas. Je ne sais pas.

—Shihoru, dit-il. Tu es arrivée en Grimgar depuis le Japon toi aussi, non ?

Le Japon. xxxxx.

■■■■. Arrivée ?

En Grimgar ?

—Tu es sortie de cette tour qui ne s’ouvre jamais…

Sortie ?

De la tour qui ne s’ouvre jamais. La tour qui xxxxx xxxxx. xxxxx qui ■ ■ ■ ■

■■■■.■■■■ ■■■■ ■■■■ ■■■■.

—x.

La tour. De cette tour.

Um… où sommes-nous, vous croyez ?

Quelqu’un avait demandé ça.

Um, e-est-ce que quelqu’un…

Est-ce que c’était elle ?

…le sait ? Où se trouve cet endroit ?

Demander ne lui avait rien apporté de bon. Personne ne disait rien .

Personne ne savait.

—Est-ce que tu as vu la lune rouge toi aussi ? demanda Jessie. La première fois que tu l’as vue, qu’est-ce que tu as pensé ?

…La lune.

La lune… rouge.

Mais oui. Elle avait vu la lune rouge. La lune était rouge, et cela lui avait fait froncer les sourcils malgré elle.

—Je ne sais pas comment ils s’y prennent, dit Jessie. Mais vous avez tous oublié. J’étais comme vous fut un temps. C’était une coïncidence.

—Une coïncidence…

—Quelque chose est arrivé, vois-tu, dit Jessie. Pour ce qui est de te dire exactement ce qu’il s’est passé… C’est un sujet délicat, et qui ne te concerne pas directement, alors ça n’a pas tant d’importance que ça. Dans tous les cas, comme un certain nombre de circonstances spéciales ont coïncidé, je me suis souvenu de tout, et j’ai aussi arrêté d’oublier. Fascinant, n’est-ce pas ?

—Tu… sais ? Dit lentement Shihoru.

—La vérité ? Tu me demandes si je connais la vérité ? Je me le demande. Après tout, je ne peux en aucun cas le vérifier. Tout ce que je pense ne pourrait être qu’une de mes nombreuses fantaisies grandiloquentes. En fait, du moment que je suis impliqué, c’est un fait, et c’est tout ce que je peux dire.

—Qu’est-ce que tu… es ? murmura-t-elle.

—Moi ?

Jessie s’écarta de Shihoru et ferma un œil.

—Je m’appelle Jessie Smith. J’étais un soldat volontaire.

Il parla avec un accent délibérément prononcé. En temps normal, sa façon de parler n’avait rien d’original. Il parlait avec aisance, mais son intonation dérivait parfois très légèrement.

Il dit cela, et Jessie ajouta,

—Pour ma part, du moins.

« Pour ma part, du moins »

Elle avait le sentiment d’avoir entendu ces mots plusieurs fois. Il n’avait pas besoin de dire ça. Est- ce que ce n’était qu’un simple tic de langage ? Cela la dérangeait.

« Pour ma part, du moins. »

—Cet endroit… cet endroit que tu appelles Jessie Land… qu’est-ce que… c’est exactement ?

—C’est un jeu. Jessie bomba le torse en ouvrant ses bras en grand avant de se mettre à tourner sur lui-même. En termes de style, j’étais plus un fan de FPS ou de RPG, mais j’aimais bien aussi les jeux de simulation. J’ai bâti ce village à partir de rien.

—F… R… simu… Pardon ?

—Ces gens sont ce qu’on appelle des gumows, continua Jessie. En langage orc, ça signifie quelque chose dans le style « demi ». En gros, ça désigne les enfants que les orcs ont mis au monde de force avec des humains et d’autres races, ainsi que leurs descendants.

—Alors… les habitants de Jessie Land sont…

—Exactement. Ce sont tous des gumows.

—Ces… gumows… Sont-ils oppressés ?

—Tu comprends vite, ça facilite les choses. C’est exact, dit Jessie. Les orcs discriminent les gumows. Et violemment en plus. Les orcs accordent beaucoup de valeur à la lignée de leur sang. Bien que ce soit un peu révolu par rapport au passé, les clans restent encore importants. Tu vois ce que sont des clans, n’est-ce pas ?

—Ce sont des orcs avec des ancêtres en commun, et ils partagent le même nom… c’est ça ?

—Ouais. C’est exact.

Jessie se mit soudainement à marcher, donc Shihoru se pressa de le rattraper.

—Pour rependre leur sang, et renforcer leur clan, les orcs s’adonnent à des relations non consenties avec les femmes d’autres clans. Peut-être que ce n’est pas une conversation que je devrais avoir avec une fille.

—…Non. C’est bon.

—Quand l’Alliance des Rois fut formée, et quand Kuzen, Ishmal, Nananka, Arabakia et les terres des elfes et nains furent envahies, les orcs firent ce qu’ils avaient toujours fait. Les humains avaient toujours traité les orcs comme des sauvages et des bêtes, et ils ne se gênaient pas pour les réduire en esclavage et les utiliser comme distraction, alors je suis sûr qu’il y avait aussi une part de vengeance dans ce qu’ils ont fait. Honnêtement, je suis pas sûr que je devrais dire ça à une fille, mais tous ces meurtres et ces viols furent une bonne façon d’évacuer toute cette frustration. L’anguille sous la roche, c’était que les humains, les elfes et les nains pouvaient s’accoupler avec les orcs.

—Il y eut des enfants, dit Shihoru.

—Voilà, c’est exactement ça. Ça ne pouvait que les surprendre. Je veux dire, les chats et les chiens sont tous les deux des mammifères, ils marchent tous les deux à quatre pattes, et ils ont des queues, et selon certaines circonstances, ils peuvent même copuler. Même si je doute que ces circonstances puissent arriver un jour. Et pourtant, cela reste possible. Cependant, ils n’auront jamais de descendances. Avec deux chiens, même s’ils sont complètement opposés en termes d’apparence, même un Chihuahua et un Saint-Bernard, il est théoriquement possible qu’ils aient des enfants.

—Un Chihuahua ?

—C’est un petit chien. Ce sont les plus petits des chiens. Les Saint-Bernard sont vraiment énormes. La différence de taille est phénoménale. Même des espèces génétiquement proches comme les lions et les tigres peuvent se reproduire. Cependant, leurs descendances seront stériles. Bien, et pour les humains, les elfes, les nains et les orcs alors ?

—« Les enfants que les orcs ont eus de force avec les autres races, et leurs descendants »…. C’est de ça que tu parlais.

—C’est ça, c’est ce que j’ai dit. Les gumows peuvent se reproduire ensemble. Un gumow avec un orc, ou un gumow avec un humain, ces paires-là pourraient fonctionner aussi. Est-ce que tu comprends Shihoru ? Pour la faire courte, ça veut dire que les humains, les elfes, les nains et les orcs sont des espèces extrêmement proches.

—… Comme la différence qu’il pourrait y avoir entre les chiens ?

—Fascinant, n’est-ce pas ? Ont-ils divergé à cause de l’évolution ? Ou sont-ils similaires génétiquement par pure chance ? Ou ont-ils été créés dans le but de pouvoir se reproduire ? Quoi qu’il en soit, ils sont proches. Les humains, les orcs, les elfes et les nains, c’est comme s’ils étaient de la même famille. En général, les membres de la même famille ne font pas ce genre de chose, et… excuse-moi, c’est une façon assez crue de le dire comme ça… bien que généralement ils ne ressentent pas ce genre d’attirance sexuel l’un envers l’autre, ce n’est pas comme si cela ne pouvait pas arriver. S’ils veulent le faire, ils peuvent. Et ils pourraient avoir des enfants.

Jessie faisait de grands gestes tandis qu’il parlait. Quand il s’engageait dans de grands discours comme celui-ci, c’était dans ces habitudes de faire ça. C’était comme un tic de langage.

Bien, mais comment cet homme en savait-il autant ? Il se souvenait de certaines choses, et il avait arrêté d’oublier. C’était ce qu’avait dit Jessie. Que voulait-il dire par là ? Se pourrait-il que Shihoru, elle aussi, avait su avant de tout oublier ? Elle avait oublié les choses qu’elle avait su. C’était pour ça que toutes les choses dont Jessie était en train de parler lui semblaient totalement inconnues.

Jessie ne s’arrêta pas. Il continua de parler en articulant sans s’arrêter.

—Pour les orcs, la naissance d’un grand nombre de gumows fut à la fois un grand choc et une humiliation. Plus d’un gumow fut tué dans le berceau. Je peux comprendre pourquoi. Les gumows portaient en eux le sang des humains, des elfes et des nains qu’ils haïssaient. Cependant, ce n’est pas comme s’ils avaient été tous tués. Les orcs ne sont pas aussi cruels que ce que pensent les humains. On ne pouvait pas s’attendre à ce qu’ils soient traités d’égal à égal avec les orcs, mais beaucoup de gumows furent autorisés à vivre. Rends-toi dans n’importe quelle grande ville orc. Des gumows y travaillent partout. Ils font les boulots que personne ne veut, gagnant à peine de quoi se nourrir, et ils arrivent plus ou moins à vivre. Ils sont laids, sales, odorants, et s’ils approchent un orc sans prendre de mesures suffisantes, ils vont au mieux se faire hurler dessus ou bien se faire tabasser. Ils ne valent rien. Ils restent en vie seulement grâce à la pitié des orcs. Voilà ce qu’est un gumow. Ils n’ont bien évidemment aucune dignité. Est-ce que tu ressens de la pitié pour eux, Shihoru ?

—Ils ont l’air différent de l’extérieur, mais ils ne sont pas si différents de nous… dit lentement Shihoru. C’est ce que je pense.

—Tu as raison. Leur apparence fait toute la différence. Ils se situent quelque part entre un orc et un humain je dirais. Ils ne sont pas si différents des humains. En général, ils sont aussi intelligents que les humains et les orcs. Apprends-leur, et ils peuvent retenir n’importe quoi. Les gumows qui vivent dans les villes orcs sont méchants, fourbe et paresseux. Mais c’est à cause de leur environnement, j’en suis certain. Si tu donnes aux gumows de Jessie Land dix, ils vont essayer de te donner onze ou douze en retour. On dirait même que quand ils ne te rendent pas quelque chose avec dix ou vint pourcent d’intérêt, ils ne sont pas satisfaits. Certains ont des tempéraments violents, certes, mais si tu les enfermes pendant un jour ou deux, ils se repentissent, et deviennent plus dociles. Dans leur globalité, ce sont des travailleurs sérieux et obéissants. Ce sont pratiquement les villageois idéaux. Ça aide qu’ils soient faciles à diriger, mais cela enlève aussi une partie de plaisir de la gestion.

—C’est pour ça… que tu veux nous ajouter… en tant que villageois ? demanda Shihoru.

Les épaules de Jessie se soulevèrent avec son exclamation de rire, mais il ne répondit pas. Ils finirent par arriver à la bordure du village, là où les bâtiments n’étaient pas autant condensés. Ils y avaient des champs sur sa droite et sa gauche.

Le soleil était déjà couché.

—Shihoru.

Jessie s’arrêta net.

—…Oui ?

Shihoru laissa échapper une courte expiration. La prise sur son bâton se renforça naturellement.

—La magie que tu utilises est peu commune. Où l’as-tu apprise ?

Cet homme avec un sens de la curiosité plus aiguisé que chez la norme. Il aimait apprendre les choses. Elle avait anticipé qu’il allait finir par le lui demander. Shihoru aussi voulait apprendre certaines choses.

—Tu as contré ma magie avec Missile Magique, répondit Shihoru. Je n’ai jamais envisagé que quelqu’un puisse l’utiliser comme ça. Et puis, tu… tu ne ressembles pas à un mage.

—Parce que je ne suis pas un mage, dit Jessie en haussant les épaules. Pour ma part, du moins.

Et voilà, encore.

« Pour ma part, du moins. »

Jessie se retourna.

—Pourrais-tu l’utiliser à nouveau ? Cette magie. J’aimerais la revoir, de plus près.

—Je pourrais essayer de t’abattre, tu sais.

—En fait, j’aimerais bien que tu essaies. Ne t’inquiète pas. C’est vraiment dur de me tuer. Tu n’es pas idiote, alors tu le comprends, n’est-ce pas ?

—Obscur.

Quand Shihoru l’appela, une porte invisible s’ouvrit et il apparut. Non, il n’y avait pas de porte. Il était constamment là. Il serait même plus approprié de dire que les élémentaires étaient en permanence partout. Cependant, ils étaient invisibles. Même un mage comme Shihoru ne pouvait pas les voir.

Des créatures magiques. Les élémentaires. Pendant son séjour à la guilde des mages, étrangement, on ne lui avait jamais appris ce qu’ils étaient exactement. Mais ils existaient, il était possible de les sentir et la magie empruntait leur pouvoir afin de produire divers effets. Une fois qu’on lui avait montré que c’était le cas et qu’elle avait elle-même essayait la magie, elle ne put croire à autre chose.

Ces choses appelées élémentaires existaient. Du point de vue de Shihoru, ils n’avaient pas de forme définie. Arve. Kanon. Faltz. Darsh. Ces variétés n’étaient que de la poudre aux yeux.

Il serait très vraisemblable qu’ils soient entièrement différents de l’image d’êtres vivants que se faisaient Shihoru et les autres. Invisible, et sans masse. En se basant sur la logique, ce genre de chose ne pouvait exister. Ils étaient différents dans leur façon même d’exister.

Les axes existentiels des élémentaires et de ceux de Shihoru et des autres ne se croiseraient jamais d’ordinaire. Les mages invoquaient les élémentaires de leur côté. En faisant cela, un point de connexion se formait.

En règle générale, un mage utilisait les runes élémentaires ou les sorts pour faire ça. Concentrant leur esprit, imaginant un élémentaire précisément, et en encantant un sort spécifique, ils arrivaient à invoquer un élémentaire. C’était ce qu’elle croyait avec ferveur. Si elle suivait la voie de ceux qui l’avaient précédée, la voie des pionniers parmi les mages qui avaient établi ces règles, elle pourrait utiliser la même magie que ces prédécesseurs. D’une certaine façon, c’était l’essence même de la magie qu’elle avait apprise à la guilde, ainsi que ses secrets.

L’Obscur de Shihoru apparut sous la forme d’un vortex avant de prendre la forme d’une étoile, et il se mit à flotter juste au-dessus de son épaule.

Quand elle invoquait l’élémentaire à ses côtés, Shihoru l’anthropomorphisait. C’était la manière la plus simple pour avoir une image. Il n’avait pas de cœur qui pouvait communiquer avec les humains. Et pourtant, il était bien plus facile de bien des manières de partir du fait qu’il en avait un.

—C’est intéressant. On dirait une magie d’invocation. Jessie dessina des runes élémentaires avec l’index de sa main droite. Marc em Parc.

Missile Magique.

Une balle brillante se manifesta devant la poitrine de Jessie. Elle était énorme.

Elle avait tout d’abord été petite, un Missile Magique tout à fait ordinaire, jusqu’à ce qu’elle se mette à grossir.

D’après ce qu’elle avait appris à la guilde des mages, elle ne put que se questionner sur ce phénomène. En suivant une procédure bien dictée, un effet attendu devait se produire. Voilà ce qu’ils appelaient la magie. C’était pourquoi, à la guilde des mages, on leur apprenait à créer de la bonne magie de la bonne façon.

Cependant, ce qu’il faisait s’apparentait grandement à ce qu’elle faisait elle avec Obscur. Tout était question de comment il appelait l’élémentaire à lui, et de comment il utilisait sa puissance. Shihoru avait utilisé Obscur selon sa méthode. Jessie accomplissait la même chose avec son Missile Magique. Peut-être avaient-ils l’air différent, mais tous deux étaient des élémentaires.

—…Vas, Obscur.

Avec un shuvyuung, Obscur se dirigea droit devant lui. Shihoru ne se retint pas. Obscur accéléra, se dirigeant droit sur Jessie à toute allure.

Les coins de la bouche de Jessie se soulevèrent légèrement. En faisant mine de le pousser avec sa main droite, il envoya la balle de lumière devant lui.

Immédiatement après, Shihoru ordonna,

—Tourne.

Obscur, qui avait suivi une trajectoire directe, changea sa course. Vers la droite. Ce n’était pas un tournant à quatre-vingts-dix degrés, mais il ne rentra pas en collision avec la balle de lumière. Il dessina un arc de cercle autour de la balle, avec l’intention de frapper Jessie.

Jessie lui avait dit d’essayer de le mettre à terre, alors elle avait délibérément ordonné à son élémentaire de tourner. Mais cela ne fonctionna pas. Elle savait que ça n’allait pas réussir.

Comment elle s’y était attendue, le Missile Magique se déplaça en conséquence. Il le frappa.

Pendant une seconde, la lumière devint plus forte, et puis il y eut une bourrasque de vent. Pas sur les côtés, mais un puissant vent qui remonta vers le ciel. Elle faillit perdre son chapeau, et son corps s’était presque décollé du sol.

Obscur se fit engloutir par la balle de lumière. Mais encore une fois, la balle de lumière disparut elle aussi à son tour, donc il serait plus juste de dire qu’ils s’étaient consumés l’un l’autre.

Shihoru ne pouvait ni inspirer ni expirer. Elle savait. Elle l’avait su depuis longtemps. Non, elle l’avait même su depuis le début.

L’ardent Arve ressemblait à de brûlantes flammes. Le glacial Kanon ressemblait à des cristaux gelés. L’électrique Falz ressemblait à la foudre.

Le ténébreux Darsh ressemblait à une masse d’algues noires.

Les quatre types d’élémentaires. Les élémentaires étaient partout. Ils aspiraient la puissance de l’esprit des mages, leur pouvoir magique, pour se manifester et déchaîner leur puissance.

—Je ne suis pas un mage, dit Jessie avec ses yeux dirigés vers le sol, comme s’il était en train de s’excuser. Mais, à cause de certaines circonstances, si je puis dire, je peux utiliser la magie. Shihoru. Qui a été ton tuteur à la guilde des mages ?

Shihoru pouvait enfin respirer à nouveau. En stabilisant sa respiration elle répondit,

—Mon instructrice en cheffe était la Sorcière Yoruka.

—Yoruka. Ohh. Elle a fini sorcière, hein ? C’est impressionnant, étant donné à quel point elle doit être jeune.

—Cependant, j’ai suivi les cours de base avec le Sorcier Sarai.

—C’est un mage très respecté, commenta Jessie.

—La Sorcière Yoruka m’a dit… que les choses que le Sorcier Sarai m’avait apprises allaient avoir une valeur incomparable. Même si je ne les comprends pas pour le moment…. à l’avenir, je trouverai des réponses.

—Ça se tient, acquiesça Jessie. Dans ce cas, a-t-elle dit quelque chose en rapport avec la signification qu’il y derrière le fait que tous les mages commencent par apprendre Missile Magique ?

Missile Magique. Ce n’était ni Arve, ni Kanon, ni Falz ou même Darsh ? Quel genre d’élémentaire était-ce ? Elle se souvint vaguement s’être posé la même question quand elle avait fini son entraînement de base.

—Ri…Rien en particulier.

—Je vois. Même si elle ne te l’a pas expliqué directement, elle t’a donné la clé, hein.

—La clé…

Shihoru s’accrocha à son bâton. Ses mains… non, son corps en entier… était en train de trembler.

—La clé. Mais oui.

On lui avait donné la clé depuis longtemps.

De là, il ne lui restait plus qu’à rentrer la clé dans la serrure, de la tourner, de débloquer la porte et de l’ouvrir. Et pourtant, Shihoru avait gardé cette clé dans sa poche, sans même y porter la moindre attention. D’une certaine façon, les Sorciers Sarai et Yoruka lui avaient dit tout ce qu’elle devait savoir.

Shihoru avait fait un détour incroyablement grand. Elle ne se disait pas que l’effort avait été inutile, mais si elle s’en était rendue compte plus tôt, elle aurait pu être en mesure de faire des choses qu’elle ne peut toujours pas faire. Alors que ses camarades avaient été en difficulté, elle aurait pu leur offrir une main pour les tirer vers le haut.

Je suis une idiote.

Je suis inutile, et une imbécile.

Mais c’était quelque chose qu’elle savait déjà. Et elle n’avait plus besoin de le prouver, donc elle ferait mieux de ne pas y penser. Elle devait se l’ancrer profondément dans son esprit.

Elle était inférieure. C’était pour ça qu’elle devait réfléchir plus que n’importe qui, et qu’elle ne pouvait jamais s’arrêter d’avancer. Si elle s’arrêtait, elle allait se mettre dans la tête que ça ne valait plus le coup d’avancer, elle s’assiérait et ne pourrait plus jamais faire de progrès.

Shihoru regarda devant elle et prit une grande inspiration. Elle fixa ensuite ses yeux sur Jessie.

—Tu as dit… que tu n’es pas un mage.

—C’est ce que j’ai dit.

—Et pourtant, tu en sais beaucoup. Comment cela se fait-il ?

—Ce n’était pas quelque chose qui s’explique en une phrase ou deux.

—Même si c’est long, cela ne me dérange pas d’écouter.

—Oh, tu n’as pas compris ce que j’ai dit ? Jessie pencha sa tête sur le côté. J’ai essayé d’être indirecte. Peut-être que je l’ai mal formulé.

En d’autres termes, il ne voulait pas le dire. Il voulait probablement dire qu’il n’avait pas l’intention de lui en parler.

Finalement, peut-être fallait-il mieux ne pas faire confiance à cet homme. Il n’avait pas eu besoin de soins après avoir subi l’Attaque Sournoise de Haruhiro, et il gardait bon nombre de secrets. Il avait l’air humain, semblait être un ancien soldat volontaire, et en savait aussi beaucoup sur Alterna. Cependant, du moins pour le moment, il n’était pas humain de la façon dont Shihoru et les autres l’étaient. Elle ferait mieux de le voir ainsi.

Pour le moment, elle n’avait pas d’autres choix que de l’écouter. Ne pas résister, acquérir sa confiance si possible, et attendre sa chance. Mais ensuite…

—D’ailleurs, Shihoru.

—…Oui ?

Si elle était trop docile, cela pourrait sembler forcé, et il allait la démasquer. Si elle essayait de se tisser une toile de mensonges, elle allait finir par s’effondrer. Tout en faisant de son mieux pour être digne de confiance, elle allait omettre de lui parler des choses les plus importantes. Pouvait-elle faire ça ? Même si c’était difficile, elle le ferait.

Elle ne connaissait pas ses intentions, mais Jessie semblait avoir quelque chose en tête pour Shihoru. S’ils allaient devoir être ensemble, elle avait une chance de s’attirer ses bonnes grâces.

—Qu’y-a-t-il ? demanda-t-elle.

—Tu as été sacrément gâtée par la nature dis-moi.

—…Hein ?

—Est-ce que t’es encore mieux sans tes vêtements ?

—Whuh… ?

Incapable de comprendre ce qu’on venait de lui dire, elle entama une profonde réflexion.

Oh, j’ai compris.

Au moment où elle comprit, elle prit peur et sauta légèrement en arrière.

—…J-J-J-J-JJJ-JJJe n’ai pas un c-c-c-corps si jolie que ça. J-J-J-J-Je suis juste grosse, c’est tout. S-Si tu me voyais sans vêtements, tu serais déçu, a-aalors, um, j-je ne peux pas le montrer à qui que ce soit !

—Je plaisantais.

Jessie se mit à rire.

—On ne s’ennuie vraiment pas avec toi, tu sais.

—P-Plaisanter…

Oh, bien sûr. Une plaisanterie. Ouais. Évidemment que c’était une blague. Cela va de soi. Qui voudrait voir son hideux et difforme corps ? Bien qu’elle ne le laisserait pas le voir même s’il le voulait. Même si ce n’était pas important. Elle ne pouvait pas. C’était une chose qu’elle ne pourrait jamais, jamais faire.

C’était une blague. Mais en était-ce vraiment une ? Elle ne pouvait pas faire confiance à cet homme. Comment pouvait-elle être certaine qu’il n’était pas un dégénéré qui allait utiliser ses crocs empoisonnés pas nécessairement sur Shihoru, mais sur quiconque il jetterait son dévolu ?

—…J-Je suis désolée pour ça. Shihoru se racla la gorge. Je suis gênée… de l’avoir pris autant au sérieux…

—Nan. Par contre, si ça te branche, je suis disponible quand tu veux.

—C-Ce n’est pas vraiment le problème… en fait…

—Je te l’ai dit, je plaisante.

—Jessie… marmonna-t-elle.

—Hm ? Tu as dit quelque chose.

—Non… Rien. Je pense que tu entends des voix.

—Vraiment ? Je jurerais avoir entendu quelqu’un murmurer mon nom avec l’intention de m’assassiner…

Jessie tourna soudainement sur lui-même. Il était tourné vers le nord-ouest. Shihoru regarda elle aussi dans cette direction.

Quelqu’un était en train de marcher sur la route à travers les champs. Qui cela pouvait-il être ?

Les habitants gumow avaient déjà fini leur travail à la ferme et étaient rentrés dans leurs maisons. Il faisait assez sombre.

Shihoru plissa ses yeux. Il n’y avait pas qu’une personne ; ils étaient deux. L’une d’elle était en train de faire signe.

—Meow ! Shihoruuuuuuu !

—Yume ! Shihoru lui rendit son signe de la main. Contente de te voir, Yume ! Il ne s’est rien passé ?! C’est super !

—Je suis rentrée ! Yume a fait du très bon boulot ! Et toi, Shihoru ?!

—Erm, moi aussi ! Tout va bien, comme tu peux le voir !

—Oh ! C’est hibou ! Non, c’est pas ça ! C’est chouette !

—Oui !

—Comment vont les autres ?! Qu’est-ce qu’ils font ?!

—Les autres.. ! Shihoru sentit une douleur dans sa gorge et plaça une main dessus.

—Pas besoin de crier aussi fort. Jessie rit si fort que ses épaules se soulevèrent. Vous pourrez parler autant que vous le voudrez quand vous serez proches.

—C’est vrai…

—Shiiiiihoruuuuuuuu ! Yume te rejoint tout d’suite !

—T-Tu n’as pas besoin de te dépêcher…

—D’accord ! Cria Yume. Tuokin, c’est l’heure de foncer !

—….Tu n’as pas besoin de courir non plus.

Mais Yume ne pouvait probablement pas entendre Shihoru maintenant qu’elle avait arrêté de crier. Yume tapota le dos de la personne qui était avec elle, et ils se mirent à courir.

—Ils s’entendent bien, murmura Shihoru.

Même si ce n’était pas vraiment inhabituel pour Yume de faire ce genre de chose, c’était même une habitude, cela surprit tout de même Shihoru. Comment Yume pouvait-elle s’entendre avec n’importe qui, alors même qu’ils n’étaient même pas de la même race ? Pour ne rien vous cacher, Shihoru enviait Yume. Yume était telle une étoile éblouissante. Dans le passé, elle avait même était jalouse d’elle. Un passé pas si lointain ; ce n’était pas comme si elles se connaissaient depuis cinq ou dix ans.

En y repensant, cela ne faisait même pas deux ans depuis qu’ils étaient arrivés en Grimgar. Elle n’avait aucun souvenir concret de sa vie avant ça. Cependant, beaucoup de choses avait dû lui arriver. Ce n’était pas comme si elle était spontanément née en Grimgar comme par magie. Elle en était certaine, tout autant certaine que les souvenirs qu’elle devrait avoir avaient été effacés.

Cela faisait de ces deux ans tout ce qu’avait Shihoru, et cela rendait ces souvenirs encore plus précieux. Les personnes qu’elle avait rencontrées, les choses qu’elle avait perdues, elle voulait les garder avec elle autant de temps que possible.

Yume dépassa le gumow en manteau qui l’accompagnait en sprintant, et elle arriva devant eux en ayant une grande marge d’avance. « Shihoruuuu ! » Elle leva sa main droite.

—Hein ?! Qu-Quoi… ?!

Même si elle était confuse, elle arriva à déplacer son bâton dans sa main gauche et elle tendit sa main droite.

Yume déclara, « Yume meowgagne ! » et elle tapa sa main droite contre celle de Shihoru.

Il y eut un clap assourdissant, ce qui étonna Shihoru, et elle ferma les yeux malgré elle. Sa paume de main lui faisait mal, mais pour une raison inconnue, cela lui faisait aussi du bien.

Yume ne s’arrêta pas là et lui sauta dessus, et la tête de Shihoru fut envoyée vers l’arrière.

—Meowhahahahah ! Shihoruuuu !

—Eek !

Les jambes de Shihoru se plièrent sous l’effort. Avant qu’elle ne tombe, Yume souleva Shihoru et la fit tourner autour d’elle

—Whoa… Whoa ! Y-Yume, c-c’est dange… ! J’ai la tête qui tourne… !

—Whoa ! Cria Yume. Si tu le dis, on va tourner dans l’aut’e sens pour régler l’souris !

—L-Là n’est pas le problème… ! E-Et aussi, ce n’est pas le souris, c’est le souci… !

—Nwuh ! Yume a encore appris cake chose de faux, hein ?!

—P-Pas cake, quelque… !

—Caire chose, hein ! Super, Shihoru ! Merci de m’l’avoir fait remarquer !

—Pas caire chose, quelque chose ! P-Pose moi, Yume, s’il te plaît, j’ai la tête qui est vraiment en train de…

—Bien reçu ! Bien reçu relu ! Bien reçu relu relu reçu ! On arrête ! Yume arrêta de la faire tourner, puis elle colla ses joues contre Shihoru.

Yume avait toujours aimé avoir un contact physique avec ses camarades du même sexe, mais ce n’était pas normal. En fait, après avoir passé autant de temps à travailler avec un gumow, Yume était devenue tendue à sa façon. Sachant cela, Shihoru ne pouvait plus lui dire d’arrêter. Qui plus est, cela détendait Shihoru quand Yume la touchait.

Bien que jamais je ne pourrais le dire à haute voix. Je ne peux pas être aussi honnête avec moi-même que Yume l’est.

Le gumow en manteau arriva après Yume. Tuokin, c’est ça ? Si elle se souvenait bien, c’était comme ça que Yume l’avait appelé.

Tuokin était en train de parler de quelque chose avec Jessie. Était-ce de l’orc, ou bien la propre langue des gumows ? Dans tous les cas, Shihoru n’en comprenait pas un traître mot. Mais elle trouva cela étrange.

Jessie croisa les bras, les yeux tournaient vers le ciel où les étoiles commençaient à faire leur spectacle. Il pencha sa tête sur le côté, l’air pensif. Cela lui donna un très mauvais pressentiment.

Shihoru avait tendance à s’imaginer les choses allant de pire en pire, même quand ce n’était pas le cas. Elle espérait que ce n’était que son imagination.

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