L’homme qui se tenait à ses côtés n’était pas particulièrement grand. Peut-être un peu plus grand qu’Haruhiro. Ses épaules penchées n’étaient pas particulièrement carrées, et étaient en vérité quelque peu frêles.
Yume s’était mise dans la tête que tous les hommes qui portaient les manteaux verts étaient bien bâtis. Il semblerait que cela ne soit pas nécessairement le cas.
Si elle devait ajouter une chose de plus, le groupe des manteaux ne se composait pas exclusivement des neuf qui avaient escorté Yume et les autres jusqu’au village. Il y en avait d’autres, et ce type qui se faisait appeler Tukotan en faisait partie.
Tukotan ? Non, Tokyon ? C’était ça ? P’t être c’était Totokyan. J’aime bien Totokyan, alors ce sera ça. Ouais, c’est bien Totokyan.
—Hé, Totokyan !
Quand elle appela son nom, Totokyan s’arrêta et se retourna vers elle. Il attrapa la partie de sa capuche qui lui couvrait les yeux et la releva légèrement.
Son visage était abîmé et violet. Son menton était tourné vers le haut, ses canines ressortaient de sa bouche et son nez était affreusement gros et long. Une teinte rougeâtre et violette se reflétait dans ses yeux. Ses cheveux en forme de buisson d’un noir de jais se reflétaient à la lumière du jour.
Un arc et un carquois étaient accrochés diagonalement dans le dos de Totokyan. C’était un arc simple, mais sans pour autant être banal. Il avait été fabriqué avec attention. On avait aussi donné un arc à Yume. C’était un petit arc que même un enfant pourrait utiliser, et avec lui avait été donnée une vingtaine de flèches tout aussi petites.
—Ce truc, dit Yume, en touchant l’arc dans son dos. Yume croit qu’elle préférerait que’que chose de plus gros, t’sais. Cet arc, il est vraiment p’tit. Avec ça, les flèches vont pas voler bien loin.
Totokyan se contenta d’observer Yume, sans dire le moindre mot.
—Hm… Yume pencha sa tête sur le côté. Comment pouvait-elle l’expliquer de telle façon à ce qu’il comprenne ? Elle abaissa son regard vers le sol.
Totokyan avait quitté la route pour se diriger vers les montagnes, écartant de temps en temps de son chemin les hautes herbes et les branches tandis qu’il avançait. Bien qu’il choisît le chemin le plus facile. Ce n’était peut-être pas une route, mais on aurait dit que Totokyan empruntait souvent ce chemin.
Parfois, en levant les yeux, elle arrivait à percevoir des oiseaux en train de chanter tandis qu’ils prenaient leur envol.
—Tuoki, dit tout à coup Totokyan.
Yume dit, « Nyoo ? » et elle cligna des yeux.
—Tuoki
—Tu-o-ki. Yume essaya de le prononcer elle-même.
Quand elle le fit, Totokyan hocha la tête, avant de pointer vers sa poitrine avec son index. Yume ouvrit ses yeux en grand en tapant dans ses mains.
—Ohh ! C’était pas Totokyan, c’était Tu-o-ki !
—Yai.
—Ohh. Tu-o-ki, huh. Tu, Tu, Tuuohki. Ngh… C’est un peu dur à dire. Est-ce que je peux t’appeler Tuokin ? Yume pense que Tuokin serait plus facile à dire pour elle. En plus c’est mignon et tout. Weiha.
—Tuokin… Tuokin abaissa son regard avant de hausser légèrement les épaules. Rei. Tuokin.
—Ooh. Ça veut dire d’accord, hein ? Rebonjour, Tuokin. Yume étendit sa main droite.
Tuokin observa la main de Yume, vraisemblablement mystifié pendant un court instant. Puis, en utilisant sa propre main droite, il attrapa celle de Yume. Quand Yume serra sa main en retour, Tuokin essaya de se dégager.
—Tout va bien, tout va bien. Yume, elle va rien faire qui pourrait t’faire du mal.
Yume sourit et secoua sa main de haut en bas. La main de Tuokin était douce et chaude. Tuokin semblait confus, mais il n’essaya plus de retirer sa main.
Elle pouvait faire confiance à Tuokin. Yume le sentait.
—Mm-hm ! Bonjour, Tuokin.
—…Ah ?
—Um, voyons..
Yume vint poser sa main gauche au-dessus de la main droite de Tuokin et elle la serra avec ses deux mains. Elle ferma les yeux et pensa :
Bonjour, bonjour, bonjour, bonjour, bonjour, encore et encore. Même s’il ne pouvait pas comprendre ses mots, elle s’était dit que ses sentiments parviendraient à l’atteindre.
Rouvrant ses yeux, elle sourit.
—Bonjour !’
Tuokin dit, « Yai.. » avant d’abaisser son menton. « Bon…jour. »
—Whoo ! Bonjour, bonjour !
—Bonjour !
—Pah !
Yume relâcha sa main pendant un instant avant d’immédiatement reprendre la main droite de Tuokin pour la serrer avec ses deux mains à nouveau.
Tuokin lui avait dit « Bonjour » !
—Hé-ho !
—Hé… ?
—Hé-ho, hééééé-ho !
—H-Héééé-ho.
—Ooh !
Quand Yume ferma un œil, Tuokin cligna lui aussi de l’œil. Ouais, Tuokin était vraiment quelqu’un de bien. Même s’il n’était pas quelqu’un. Enfin, quelqu’un ou pas, cela n’avait pas d’importance.
—Donc… Alors que Yume tenait la main droite de Tuokin, elle tapota doucement le dos de sa main avec sa main gauche. Tuokin, pour l’arc de Yume, elle s’disait qu’elle aimerait que’que chose de plus gros.
Cette fois, il semblait avoir compris, et en mimant quelque chose avec ses mains il lui expliqua que Jessie ne faisait pas encore entièrement confiance à Yume et aux autres. Bien qu’un petit arc pût être utilisé pour tirer plus vite, il n’était utilisable uniquement que sur des cibles proches dans des endroits obstrués d’obstacles, ou dans un combat à une distance relativement faible. Avec un arc qui avait plus de portée et de puissance, elle pourrait attaquer de très loin. Il ne pouvait pas donner une arme similaire à quelqu’un qui pourrait leur vouloir du mal. C’était sûrement ce qu’il voulait dire.
Yume croisa les bras. « Oh… » dit-elle en gonflant ses joues.
—C’est logique. Si c’est pour ça, dirait que j’vais pas avoir le choix.
—Rei.
—Ok, Tuokin, allons-y.
—Yai.
—Mais où vont Yume et Tuokin ?
Tuokin leva son index et dessina un grand cercle avec.
Yume dit, « Ohh.. » en suivant le doigt avec ses yeux.
—Tourne et tourne, hein.
—Wolla.
—D’acc, d’acc. Yume est toute prête. Elle est prête quand tu veux.
Tuokin commença à marcher et Yume lui emboîta le pas. Elle se demandait ce qu’était en train de faire ses camarades. Il semblerait que ce Jessie leur ait choisi des tâches séparées pour chacun d’entre eux. Peut-être allait-il les séparer aussi lors du repas et pendant la nuit. Si c’était le cas, il se pourrait qu’elle n’aurait pas beaucoup d’occasions pour voir ses camarades. Être éloignée de Shihoru et de Merry la faisait se sentir vraiment seule.
Tuokin se retournait de temps à autre, et il ajustait sa vitesse à chaque fois. Il était probablement en train d’essayer d’être attentionné avec elle.
—Tuokin, t’es vraiment gentil, hein ? S’exclama Yume. Mais t’inquiète pas pour Yume. Yume, elle peut suivre, alors t’as pas besoin de faire attention.
Tuokin se retourna brièvement vers Yume avant de se mettre à accélérer. À partir de là, jamais ils ne ralentirent.
Yume se concentra pour garder le rythme de Tuokin tout en surveillant la zone autour d’eux. Plusieurs choses lui traversaient l’esprit, mais y penser n’allait pas vraiment l’aider, alors peut-être ferait-elle mieux de ne pas penser du tout.
Quand Yume se réincarnera, elle veut être un chien-loup. Cette pensée lui traversa soudainement l’esprit.
Parfois, elle avait le sentiment qu’elle n’était pas faite pour être une humaine. Elle n’en avait parlé à personne, et elle ne le ferait sûrement jamais, mais elle se disait qu’une personne comme elle se sentirait mieux dans la peau de quelque chose d’autre qu’une humaine. Si elle ne pouvait pas être un chien-loup, un nyaa pourrait être bien aussi.
—Whoopsie, murmura-t-elle, et elle chassa cette pensée de sa tête.
Tuokin se mettait parfois à toucher les arbres et le sol. Ce n’était pas quelque chose qu’elle avait tout de suite remarqué, mais il semblerait qu’il y avait des marques gravées sur l’écorce et des piquets plantés dans le sol. Ce devait être des signes. Peut-être des marques indiquant que c’était leur territoire.
Ils prirent plusieurs petites pauses. À chaque fois, Tuokin offrait à Yume une cantine avec de quoi boire. Il lui donnait à manger ces choses marrons et plates qui se situaient entre le pain et la raviole. L’eau avait un goût rafraîchissant d’herbes parfumées, et ce pain, ou cette raviole, était délicieux.
Combien de ces marques avaient-ils croisés ? Elle ne les avait pas comptées, donc elle ne le savait pas précisément, mais ce devait être la quarantième, ou dans ces eaux-là. Quand Tuokin se baissa pour vérifier le sol, il releva son visage et regarda rapidement autour de lui.
Yume aussi abaissa sa posture, et elle plaça sa main sur l’arc dans son dos. Que se passait-il ? Elle voulait lui demander, mais il fallait mieux rester silencieux.
Tuokin était toujours accroupi. Retirant cette sorte de poteau du sol, il le mit dans sa poche. Quelque chose n’allait pas avec celui-ci ?
—Yuuume. Tuokin appela Yume avec une petite voix.
—Ouais. Quoi ? Répondit-elle en murmurant.
Tuokin se couvrit la bouche avec ses mains et désigna quelque chose devant eux.
Ensuite, en tournant la paume de sa main vers le bas, il leva et baissa successivement sa main droite plusieurs fois. Il était sûrement en train d’essayer de lui dire qu’ils allaient avancer, mais lentement.
Yume hocha la tête.
Tuokin commença à avancer discrètement. Yume le suivit.
Le soleil était en train de se coucher. Ils avaient marché assez longtemps, mais ils n’étaient pas si loin du village que ça. Le rôle du groupe des manteaux devait être de faire des patrouilles autours du village dans le but de repérer les dangers potentiels, avant de revenir le dire à Jessie si jamais il y en avait un.
Tout en marchant, Yume posa une main sur la garde de son katana qui pendait à ses hanches. Le groupe des manteaux avait confisqué les armes du groupe après que Jessie les ait obligés à jeter les armes, mais ensuite ils leur avaient rendu quand ils avaient quitté le village. Comparé à sa première machette, ou à son épée incurvée Wan-chan, ce katana était plus long et plus lourd. Elle avait fini par s’y habituer, et désormais, elle pouvait s’en servir sans que cela lui fasse bizarre.
Tuokin était clairement sur ses gardes. Une menace devait se trouver non loin. Il était probablement en train d’essayer de la repérer.
Pour dire vrai, Yume avait senti quelque chose depuis longtemps déjà. Elle ne pouvait dire seulement que c’était quelque chose, mais elle avait ressenti un léger picotement dans sa nuque.
Si ce n’était que son imagination, bien. Mais ce pourrait ne pas être le cas. Pour être honnête, Yume pensait que ce n’était pas son imagination.
—Tuokin, dit-elle.
—Ah ?
—J’crois y’a quelque chose dans le coin, non ? Yume… elle a l’impression qu’elle se fait observer, t’sais.
—Rei.
On aurait dit que Tuokin avait le même pressentiment que Yume. Cependant, elle n’arrivait pas à savoir ce que cela pouvait être. Soudainement, un cri suraigu et des battements d’ailes se firent entendre. Un oiseau, hein ?
Tuokin fit une halte, donc Yume s’arrêta elle aussi. On aurait dit que c’était vraiment un oiseau. Un oiseau qui était gentiment en train de chanter et qui s’était fait interrompre par quelque chose. Et ce n’était vraisemblablement pas Yume et Tuokin qui l’avait fait s’envoler. Cela devait être quelque chose d’autre.
—Hé, est-ce que Yume et Tuokin vont faire des recherches ? demanda Yume.
Tuokin laissa échapper un court soupir. Il ne semblait pas savoir quoi faire.
—Tuokin. Yume déposa doucement sa main sur le bras de Tuokin. Quand tu sais pas quoi faire, t’as pas obligé de décider. C’est dans ces moments que tu devrais te reposer sur les autres. Écoute, c’est bien de faire ce que tu peux faire tout seul, mais le résultat final c’est le plus important. Oh, et c’est pas bien d’en faire trop et te mettre en danger aussi. T’as des camarades, non ? Si tu finis par t’faire vraiment mal, tout le monde va être triste. J’espère que tu comprends ce que Yume essaye d’te dire…
Tuokin dit, « Tout va bien », les deux coins de sa bouche se tournant vers le haut. Un sourire, il semblerait.
—Datto anbu. O dea. U nens Jessie.
Tuokin était sûrement en train de dire quelque chose comme, Il se fait tard. On rentre. Je vais faire mon rapport à Jessie.
Yume choisit de le comprendre ainsi.
—Ok, Tuokin, tu veux rentrer ?
—Yai. Wolla.
—Sois prudent. La balade n’est pas terminée tant qu’on est pas à la maison.
—Ba…la… de…
—Um, une balade… c’est un peu difficile à expliquer, alors peut être la prochaine fois. Pour le moment, c’est l’heure de rentrer !
Yume caressa le dos de Tuokin, avant de se tourner de l’autre côté. Tuokin la suivit. On aurait presque dit que Yume était en train de contrôler Tuokin.
—Tuokin, Tuokin, c’est toi qui dois passer devant, t’sais ! S’exclama-t-elle. Yume connaît pas encore si bien le chemin.
—Wah.
Le joues légèrement rosies, Tuokin dit, « Tout va bien », en levant son pouce en l’air avant de lui passer devant.
Yume pouffa.
—Tuokin, t’es trop mignon.
Qu’allait-il se passer après ça ? Yume avait ses inquiétudes. Cependant, elle était sûre qu’elle et ses camarades allaient pouvoir faire quelque chose.
Parce que Shihoru était là, Merry était là, et Kuzaku aussi. Shuro Setora et Enba n’essaieraient pas vendre Yume et les autres pour sauver leurs peaux. Mais ce n’était que ce que pensait Yume. De plus, son nyaa gris Kiichi était vraiment mignon.
Bien qu’Haruhiro n’était pas au meilleur de sa forme, Merry l’avait soigné avec sa magie. Il allait finir par se réveiller. Quand cela arrivera, tout reviendrait comme avant.
Une sensation désagréable persistait dans sa poitrine…
—… Idiot de Ranta.
Non, tout ne reviendrait pas comme avant. Et jamais ça ne reviendra pas comme avant.
N’allait-elle jamais le revoir dans toute sa vie ?
Elle ne voulait pas le revoir, évidemment.
Mais si vraiment elle n’allait jamais le revoir, cela la rendit un peu triste.
Mais juste un petit peu.
Si elle revoyait le visage de Ranta, elle s’énerverait et elle lui mettrait une claque. Non, elle était complètement, absolument sûre qu’elle le frapperait avec son coup de poing le plus puissant qu’elle ait jamais lancé. Mais elle n’allait très sûrement jamais avoir cette chance de frapper Ranta.
Elle ferait mieux de penser cela. C’était l’impression qu’elle en avait. Si elle pensait ça… elle n’aurait pas à être déçu comme elle l’était déjà. Yume avala sa salive et regarda derrière elle.
Son cœur s’était emballé. Ses respirations étaient courtes et rapides. Son corps était froid, et elle sentait sa transpiration coulait sur sa peau. Qu’est-ce que ça pouvait être ? Quoi ?
C’était ça. Peut-être que c’était une exagération de sa part, mais une sensation l’avait frappée, comme si quelque chose l’avait attrapé par la peau du coup.
Yume avait déjà commencé à sortir son katana sans même s’en rendre compte. Jamais elle n’aurait pu décrire cette sensation avec des mots. Tout ce qu’elle pouvait dire, c’est que c’était son intuition.
—Yuuuume ? demanda Tuokin.
Yume secoua immédiatement sa tête.
—Shh… Attends. À l’instant, quelque chose…
Avec des yeux aussi grands que des soucoupes, elle était en train de chercher quelque chose. Mais qu’essayait-elle de découvrir ? Les arbres rendaient déjà la visibilité plus que pauvre, et il faisait sombre dans les montagnes, ce qui n’arrangeait en rien sa capacité à observer.
Elle prit deux inspirations.
Son corps glacial commença à regagner sa chaleur.
—Wora, dit Yume.
Tuokin eut l’air dubitatif, mais il acquiesça.
Avant qu’ils ne se remettent en route, Yume regarda autour d’elle une toute dernière fois. Quelque chose était en train d’observer Yume et Tuokin. Ça, elle n’en avait plus le moindre doute. Le problème étant, qu’est-ce qui les observait ?
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