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Chapitre 2

Les sorcières ne portent pas de collier

Traduction · MoonKissed, Relecture · Angeloids. Lecture ~1 h 33

L’homme qu’ils avaient placé en garde à vue s’appelait Zack Knoll. Un dealer de drogue qui vendait de la marchandise en dehors du cadre légal.

Il n’a rien révélé de plus que ce qu’il avait déjà avoué sous la torture, mais il a tout de même laissé échapper quelques bribes d’informations sur son passé.

C’était dans cette pièce qu’il fabriquait la drogue.

Il était revenu de la guerre, n’avait trouvé personne prêt à l’embaucher et avait été contraint de se tourner vers ce milieu.

Il avait juste besoin d’argent. Il n’avait jamais rencontré la victime.

Quelqu’un à qui il avait vendu de la drogue avait probablement apposé ce sigle Saut là par plaisanterie. (C’était une excuse bien maigre. Les mesures de sécurité de la pièce étaient à toute épreuve.)

Rogue et Miseria interrogèrent Zack au poste de police local, et lorsqu’ils eurent obtenu toutes les informations possibles, ils le jetèrent dans une cellule et retournèrent au sixième commissariat. Dans l’ascenseur, Miseria passa en revue ce qu’ils avaient découvert.

—Zack Knoll a affirmé qu’un enfant était venu le voir. Il a prétendu que cet enfant l’avait forcé à dessiner le sigil. Cet enfant savait que Zack Knoll était un ancien militaire, il a donc pensé qu’ils devaient avoir des contacts dans l’armée.

—Je suppose qu’il va falloir suivre cette piste.

—Tu as une piste ?

Rogue acquiesça. Il n’avait rien entendu concernant des problèmes au sein de l’armée, et celle-ci gardait le silence sur ses affaires. S’il voulait creuser, il faudrait remonter dans le passé.

—… Tu as entendu parler de la Guerre de Purification ? demanda-t-il.

—La Guerre de Purification ? Miseria semblait distraite. On en a eu une ? Quand on arrive à mon âge, la mémoire est la première à nous lâcher.

—Comme si tu devenais sénile. Tu as quel âge, au fait ?

—Mille deux cents ans.

—Tu es sérieuse, putain ?

Rogue ne savait pas grand-chose sur cette guerre.

Elle avait éclaté alors que la magie se répandait parmi le peuple à travers le monde.

Le conflit avait éclaté dans la Théocratie de Zegmed. « La magie est un don de Dieu là-haut, et les classes inférieures ne doivent pas y avoir accès. » Zegmed s’en était servi comme excuse pour déclarer la guerre à son voisin.

Les deux grandes maisons nobles de l’empire avaient envoyé des troupes pour venir en aide à ce voisin, et Zegmed avait été détruit. Cela avait donné lieu à des accusations d’intervention excessive de la part d’opposants tant au niveau national qu’international.

En conséquence, les escadrons ayant participé à la Guerre de Purification furent dissous à la fin du conflit, et afin de protéger leur vie privée, tous les dossiers des personnes impliquées furent détruits. Les détectives ne pouvaient pas accéder à leurs dossiers.

—Nous y sommes, dit Miseria.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Rico attendait sous un lampadaire.

—Bon retour, détective Rogue, Miseria, dit-elle.

Ce fut un soulagement. Une sensation nouvelle, mais étrange. Il avait véritablement l’impression d’être de retour là où était sa place.

En grande partie grâce à sa compagne.

—Salut, Rico, ça va bien ? dit-elle d’un ton enjoué.

—Pas vraiment.

—Oh ?

Rico désigna l’intérieur.

—Je m’occupais des sorcières, dit-elle.

Rogue comprit. Une foule entière les attendait. Se mettant clairement à l’aise, certains jouaient aux cartes, tandis que d’autres mangeaient ou bavardaient.

Mais lorsque Rogue entra dans le hall, le silence devint si profond qu’on aurait pu entendre une épingle tomber.

Les têtes se tournèrent.

Leurs visages étaient impassibles, mais il y avait de la curiosité dans leurs yeux, comme s’il était un invité indésirable.

Cherchant à comprendre la raison de son retour sain et sauf.

L’atmosphère était électrique. Il pouvait sentir la tension sur sa peau. Le soulagement qu’il avait ressenti il y a moins de dix secondes appartenait désormais au passé.

—Eh bien, eh bien, qu’y a-t-il ? Tu as l’air blême, dit Miseria, feignant la perplexité. De toute évidence, c’était fait exprès.

Rogue attendait sur des charbons ardents de voir ce que les autres sorcières allaient faire ensuite. Et enfin, une voix retentit d’en haut.

—On se demande pourquoi tu ne l’as pas tué !

Il leva les yeux juste à temps pour voir quelqu’un sauter par-dessus la balustrade. La personne fit plusieurs pirouettes dans les airs, puis atterrit devant lui. Une chute de plusieurs mètres… et pourtant, elle vacilla à peine.

Devant lui se tenait une fille vêtue d’une veste aux épaules cloutées et d’une paire de lunettes de soleil. Elle n’était pas vraiment grande. Elle mesurait une bonne tête de moins que Rogue. Elle aurait l’air d’une gamine qui s’amuse à se déguiser s’il n’y avait pas ce collier autour de son cou — identique à celui de Miseria.

Elle est aussi une sorcière ?

Alors qu’il se posait la question, Miseria lui sourit largement.

—Bonjour, Humafu. Comment vas-tu ?

—Arrête ta connerie. T’es la tueuse de débutants notoire ! Tu sais très bien que j’avais parié sur sa mort là-bas.

La voix de la fille aux lunettes de soleil était un grognement grave.

—Ah bon ? À mon âge, la mémoire est la première chose qui part.

—Va te faire foutre ! La gamine aux lunettes de soleil attrapa Miseria à la gorge d’une main et la souleva dans les airs. Sa force était impressionnante. Elle n’avait même pas l’air de forcer, mais les pieds de Miseria ne touchaient plus du tout le sol.

—Humafu, ce tempérament n’est pas ton meilleur atout, dit Miseria en donnant des coups de pied. Et ton pire atout, c’est ta façon de provoquer tout le monde ! Je devrais te briser ce cou maigrichon !

Miseria fit un clin d’œil à Rogue. La fille aux lunettes de soleil le remarqua.

—C’était quoi, ça ? Demanda-t-elle.

—On ne se connaît pas depuis longtemps, dit Miseria d’un ton vantard. Mais Rogue et moi sommes désormais de bons amis. Il se fera un plaisir d’intervenir pour te passer un savon à ma place.

—Ah… vraiment ? La voix de la fille aux lunettes de soleil s’assombrit encore davantage.

Elle lança un regard noir à Rogue, dévoilant ses canines acérées comme des rasoirs.

Miseria, démon ! Laisse-moi en dehors de tout ça !

—Alors peut-être que je vais te tuer en premier !

Elle lança cette menace avec tant de désinvolture qu’il ne put que supposer qu’elle avait tout simplement oublié le collier.

Est-ce qu’elle est folle ? Comment peut-elle proférer une menace comme ça alors qu’elle mourrait à la seconde où elle passerait à l’acte ?

Si la logique ne marchait pas, il n’avait plus qu’à tenter le tout pour le tout.

—… Lâche-la, dit-il en lui rendant son regard.

Franchement, il avait passé la majeure partie de sa carrière à s’occuper de voyous stupides comme elle. Et alors, si celle-ci était une sorcière ? Ce genre de personne n’était pas du tout aussi terrifiante que Miseria.

—Fils de… Tu essaies de me intimider du regard ?!

La fille — Humafu — s’avança vers Rogue. Elle était tellement furieuse qu’elle en avait oublié ce qu’elle était en train de faire. Il la vit repousser Miseria.

Ses mains plongèrent sous ses vêtements et en ressortirent serrant une paire de couteaux à fruits.

—Plus l’arme est minable, mieux c’est. J’en ai tué des centaines avec des trucs comme ça ! Tu vas découvrir ce qu’une lame émoussée peut faire !

Elle pointa les couteaux vers une table ronde et psalmodia : « Moteur ».

Des éclairs argentés jaillirent, et les pieds de la table furent sectionnés. Le bruit de l’effondrement résonna dans la salle. Les lames avaient volé si vite qu’il ne les avait même pas vues. Il comprit ce qui s’était passé après coup, lorsqu’il vit les couteaux revenir dans les mains d’Humafu.

Les couteaux à fruits flottaient à quelques centimètres au-dessus de ses paumes. Ils avaient jailli avec une précision digne d’une libellule, tranchant les pieds de la table.

De la magie de contrôle des objets. Il n’avait jamais vu personne d’aussi doué. Son esprit rationnel sonnait l’alarme, lui ordonnant de faire demi-tour et de s’enfuir. Il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, mais les portes étaient fermées à double tour.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

—Merde.

Humafu se jeta sur lui.

Miseria se contentait de regarder. Rico ne semblait pas vouloir se battre. Personne ne venait à son secours.

Il leva les poings.

Je suppose que je n’ai pas le choix.

—Goûte à mes lames de pacotille ! grogna Humafu.

—Hein ?

—Des lames bon marché et émoussées… Tu vas les goûter !

—Ouais, c’est ce que tu as dit.

—Les lames émoussées, c’est… bâillement… Elle agissait bizarrement même avant de bâiller. … les mains bon marché… font plus mal…

Elle essaya de se frotter les yeux et heurta ses lunettes de soleil dans la foulée. Elles tombèrent par terre, dévoilant davantage son visage.

La forme de ses yeux à elle seule lui donnait un air agréable. Mais ils étaient injectés de sang, et lorsqu’elle bâilla à nouveau, ils se remplirent de larmes. Comme si elle avait passé la nuit blanche pour la toute première fois.

—Tu as… sommeil ? demanda Rogue, stupéfait.

—Tais-toi !

Elle lança les couteaux vers lui, mais ils étaient désormais aussi lents que des tortues, et il les évita facilement. Ils décrivirent un arc vacillant dans une direction complètement erronée.

—Guuuh. Humafu poussa un gémissement et bascula tête la première. Il n’avait guère de raison de le faire, mais Rogue la rattrapa quand même.

—J’ai tellement… sommeil…

—C’est quoi son problème ? demanda-t-il, la tenant dans ses bras.

—Humafu… Le Conseil noble l’a désignée comme la Septième Sorcière, nom de code insomniaque. Elle est incapable de dormir à moins d’avoir tué quelqu’un, donc depuis son incarcération, elle est en permanence manque de sommeil.

Il la regarda de plus près, et elle émettait des bruits de sommeil, mais chaque fois que ses yeux se fermaient presque, ils se rouvraient brusquement. Elle était coincée dans cette boucle dans les bras de Rogue.

—Tu te fous de moi, là ?

—J’ai tellement… sommeil…

—Mes bras ne sont pas ton oreiller. Allez, file.

—Non… je dors ici…

Humafu avait ses bras autour de lui et secouait la tête. Rico eut l’air soulagée.

—Elle est dans sa phase de querelleuse. On va la décoller de là.

Avec une aisance acquise par l’habitude, elle lui prit Humafu des bras et l’entraîna à travers la salle.

Rogue ne put s’empêcher d’être impressionné.

—Je n’arrive pas à croire que vous vous en sortiez dans un endroit comme celui-ci, Rico. Chapeau bas.

—C’est toujours agréable d’être appréciée.

Il crut voir ses lèvres se relever légèrement. Elle fit une révérence, puis emmena Humafu vers l’arrière. Rogue la regarda s’éloigner, puis raviva sa colère.

—……Tu devais vraiment m’entraîner là-dedans ? Même lui fut surpris par le ton acerbe de sa voix.

—Je m’en excuse, dit Miseria, toujours affalée sur le sol. Tu es un homme sur qui on peut compter, Rogue. C’était cool.

—Ne dis pas ce que tu ne penses pas.

—Je le pense vraiment ! Et même beaucoup ! Mon Dieu, quelle allure fringante tu avais en fonçant pour me sauver d’Humafu ! J’ai envie de faire le tour de la ville pour le dire à tout le monde ! Rogue est le plus cool de tous !

—Ne raconte pas de conneries à une cogneuse. Tu aurais facilement pu lui faire avaler un de tes rêves et sauver ta peau.

—Hmm, ça aurait été délicat.

Enfin, Miseria se releva. Elle s’approcha de Rogue, prenant un air si sérieux qu’il en fut plutôt décontenancé.

—……“Délicat” comment ça ?


—Eh bien, ces colliers sont plutôt contraignants. Je ne peux maintenir ce sort que pendant une courte période. Dès qu’elle met la main sur ma gorge, elle a gagné.

—… Alors pourquoi tu as commencé le combat ?

—Parce que je pensais que ce serait marrant ? Et j’avais le sentiment que ça marcherait cette fois-ci.

Pour une raison quelconque, elle avait l’air plutôt timide.

—Cette fois-ci ? Tu fais ce genre de conneries tout le temps ?

—Plus souvent que je n’ai de doigts et d’orteils !

Il soupira.

Vraiment consterné.

—… Il y a des gens qui n’apprennent jamais.

—Une fois que tu as avalé, tu oublies à quel point c’était chaud. Seul un imbécile s’attarde sur les événements du passé.

—Tu te ridiculises complètement en ce moment.

À ce moment-là, il y eut un thunk.

—C-comment peux-tu simplement… parler à Miseria ?! s’exclama une voix paniquée.

—… Hmm ?

Il se tourna pour regarder la nouvelle fille qui venait de l’interrompre. Elle avait des cheveux brun terne et portait une robe de religieuse. Elle pointait un doigt tremblant vers Rogue. Il y avait un livre à ses pieds. De toute évidence, elle l’avait laissé tomber, ce qui avait provoqué ce bruit sourd.

—Ça va ? Tu n’es pas blessée ? Elle t’a fait quelque chose à l’esprit ?

À première vue, la jeune fille n’avait pas l’air d’être à sa place. Son regard vagabondait dans tous les sens et ses oreilles étaient rouge vif ; elle semblait manquer de confiance et de fierté.

Ne sachant pas trop quoi penser d’elle, Rogue parvint à répondre :

—Pas que je sache.

Elle restait tellement bouleversée qu’il n’était pas sûr qu’elle l’ait entendu.

—Eh bien, si tu ne te présentes pas, il ne saura pas qui tu es. Vas-y, dit Misera en souriant.

—D-d’accord ! Je suis…

La jeune fille posa une main sur sa hanche et tendit l’autre devant elle, ses doigts gantés formant un signe de paix.

—Je suis la Sainte Catherine ! La Troisième Sorcière, dont la décapitation a été reportée de trois mille huit cents ans ! Tremble de peur devant moi, Rogue Macabesta !

—Euh……

Rogue ne savait absolument pas quoi faire de ça. La jeune fille elle-même semblait mortifiée. Ses yeux de jade se remplirent de larmes, et sa peau pâle rougit tellement qu’on aurait dit qu’elle était dans l’eau bouillante. Elle était figée dans cette posture, tremblant comme une feuille.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

C’est une chose si elle l’avait fait avec enthousiasme, mais son manque d’aisance n’a fait que réveiller son instinct protecteur.

—D-Détective Rogue ? Je-je suis la Sainte, Catherine ? La Troisième Sorcière ! Ma décapitation a été reportée de trois mille huit cents ans ?!

Elle a dû penser qu’il ne l’avait pas entendue, car elle recommençait.

—……Je t’ai entendue.

Une rafale de vent balaya la pièce.

—Euh, hum, d’accord.

Catherine baissa la main et laissa tomber la tête. Elle lança un regard noir à Miseria à travers ses cils.

—……Miseria !

—Oh ? Qu’est-ce qui ne va pas ? On dirait que tu as avalé du poison.

—Tu m’as piégée !

—Ah bon ? Ce n’est pas gentil. J’ai peut-être suggéré que si tu réussissais cette pose, le nouveau serait intimidé. Rien de plus.

—Alors c’est ta faute ! Tu m’as forcée… Forcée !

—C’est pour le mieux. Ça fait une bonne introduction rapide. Rogue, Catherine est toujours comme ça. Continuons.

—Attends, inspecteur Rogue ! Je ne suis pas toujours comme ça ! J’ai beaucoup de talent ! se lamenta Catherine, presque suppliant.

—Plus maintenant, dit Miseria d’un air triste en secouant la tête. Elle était peut-être redoutable autrefois, mais aujourd’hui, c’est tout simplement un désastre. Le temps est une maîtresse impitoyable.

—Tais-toi, Miseria ! hurla Catherine. Inspectrice Rogue ! Laisse-moi t’aider avec l’affaire ! Mets-moi au courant !

—Euh… allons-y, c’est tout, soupira Rogue.

—Argh !

Catherine avait l’air abattue.

Miseria haussa les épaules.

—S’occuper d’elle ne fera que nous faire perdre du temps.

—Oh, pas toi, dit Rogue à Miseria.

—Hein ?

Miseria cligna des yeux, perplexe. C’était un regard nouveau pour elle. Rogue s’en félicita intérieurement et se tourna vers Catherine.

—Allons parler là où elle n’est pas. On a besoin à se raconter.

—D-Détective Rogue ! haleta Catherine, les yeux brillants.

—Tu me mets à l’écart ?! s’écria Miseria. Ça n’a aucun sens ! Je dois protester !

—Pour quelle raison ? Tu ne fais que ralentir les choses ! Tu ne peux pas passer une minute sans emmerder les gens ?

—Je ne peux pas. Miseria repoussa ses cheveux blancs avec la plus grande fierté. C’est ma raison de vivre.

—Trouve-toi une vie.

—Ça ne marchera jamais, Rogue. Nous avons tous des principes qui guident notre vie…

—Par ici, détective Rogue !

—J’arrive.

—Rogue ?!

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

Ils trouvèrent une pièce vide avec un bureau. Miseria les avait suivis jusqu’à mi-chemin, mais comme ils ignoraient ses protestations, elle était partie en claquant la porte, boudeuse. Ou du moins, elle faisait semblant.

—M-merci, inspecteur. J’apprécie vraiment, dit Catherine avec sincérité.

Ces yeux de jade et ces traits délicats pouvaient inspirer la crainte à celui qui les regardait, mais ses sourcils — froncés d’inquiétude — gâchaient largement l’effet. Le collier qu’elle portait autour du cou lui donnait l’air d’une jeune fille timide, secrètement fan de punk rock, qui avait oublié d’enlever son collier.

—Je ne sais tout simplement pas comment m’y prendre avec elle. Elle me taquine sans relâche, admit Catherine.

—Je comprends tout à fait. J’en ai ras-le-bol d’elle, dit Rogue.

—O-oh ? À ce point ?

—Assez parlé d’elle. On a d’autres chats à fouetter. Voici le dossier.

Il avait imprimé les fichiers depuis son téléphone et étalé les pages sur la table.

—… Intéressant, dit Catherine en les examinant d’un air grave.

—Est-ce que mon prédécesseur a travaillé sur cette affaire ?

—……

—Tu m’as entendue ?

—Je t’ai entendue ! s’écria Catherine en fondant en larmes.

—Euh, euh… qu’est-ce qui ne va pas ?

—Je veux dire, je veux dire… sanglota-t-elle. C’était un si bon homme ! Mais Miseria l’a poussé à se suicider… et je pensais qu’on allait devenir amis ! Argh !

—D-désolé, je suppose que ça te fait mal.

—Ça va, ne t’en fais pas, dit-elle. Oh ! Je ne lui ai jamais rendu le livre que je lui avais emprunté ! Wahhhhh !

—Comment ne pas m’en faire ?!

C’en était trop pour lui. Mais c’était aussi une distraction. Rogue s’éclaircit la gorge.

—Alors… je suppose que tu es prête à m’aider à résoudre cette affaire ? La plupart des gens ici semblent ne vouloir rien avoir à faire avec moi.

—J’en serais ravie ! dit Catherine en s’essuyant le visage avec son mouchoir. On ne peut pas laisser ce tueur vicieux en liberté !

Le regard timide avait disparu de ses yeux. Elle semblait sincèrement déterminée à traduire le tueur en justice. Mais…

—… Tu le penses vraiment ? demanda Rogue.

—Penser quoi ?

—Le truc du tueur vicieux. Je sais pas ce que tu as fait, mais cette idiote de Miseria semblait bien déterminée à faire du mal au plus grand nombre. Les autres ne valent guère mieux. Je peux m’en accommoder tant que tu m’aides, mais si tu te sers simplement de cette affaire comme excuse pour assouvir tes caprices, ça pose problème.

Il attendit sa réponse. Allait-elle déclarer avec colère qu’elle n’était pas comme eux ? Allait-elle se remettre à pleurer ? Ou… allait-il entrevoir ce qui faisait d’elle une sorcière ? Au bout d’une bonne dizaine de secondes, Catherine s’illumina.

—Tu es un bon homme, dit-elle.

—Je ne sais pas ce que ça veut dire.

—Je veux dire que tu t’y intéresses vraiment. La plupart des gens entendent “sorcière” et ne posent même pas de questions.

—…… Ça ne fait pas de moi un “bon” homme.

—Si. Je le vois bien !

Cela déconcerta Rogue. Miseria et les autres se fichaient clairement de ce que les autres pouvaient penser. Mais Catherine ? Elle semblait carrément bienveillante. Non, je ne peux pas me permettre de supposer cela. Les filles présentes étaient toutes des sorcières. Il n’existait pas de sorcière bienveillante. Cela n’avait aucun sens. Par définition, les sorcières étaient malveillantes.

—Tu ne veux pas quitter cet endroit ? demanda Rogue.

—Si. J’en ai rêvé à Andewurs et toutes les nuits depuis que je suis arrivée ici.

Tu vois ? Elles veulent toutes s’échapper.

—Inspecteur. Catherine fronça les sourcils. Connaissez-vous les avantages liés à l’aide apportée à vos enquêtes ?

Même les sorcières ne travaillaient pas pour rien.

—Que vous donnent-elles ?

—Des peluches, des livres… Oh, et de la meilleure nourriture !

—Ça ressemble carrément à de l’exploitation.

—Ce n’est pas vrai ! On a même le droit de regarder la télévision le vendredi !

—……

—Et ils pourraient exaucer nos demandes. Même… notre libération.

—C’est envisageable ?! S’écria-t-il.

C’était une bombe.

—C’est pratiquement impossible, dit Catherine en grimaçant. Même Miseria n’y est pas parvenue. Il faudrait littéralement sauver l’empire lorsqu’elle en aurait le plus besoin. Seule une telle action ferait céder les Deux Grandes Maisons Nobles.

—Mais ils ne vous laisseraient pas rester dans l’empire, n’est-ce pas ?

—Non. Nous serions exilées. Les yeux bandés et abandonnées dans un pays étranger. Avec nos colliers toujours autour du cou, et sans un sou en poche.

—Ça a l’air dur.

—Mais ce n’est guère surprenant. Tout ce qu’ils font aux sorcières est justifiable. Les sorcières sont maléfiques.

—……Tu t’inclus là-dedans ?

Catherine acquiesça.

—… Autrefois, j’ai fait de mon mieux pour aider les gens. J’ai utilisé mes sorts pour sauver des gens partout dans l’empire. Mais… Rogue se tut, attendant. Finalement, j’ai tout gâché. Tant de gens… Des dizaines de milliers. Et ma magie…

Sa voix était rauque.

Catherine se détourna de lui.

—Je suis désolée. Je ne devrais pas te raconter ça. Nous n’avons pas beaucoup de temps.

—……Oui.

Il ne savait pas si elle était sincère. Mais cela l’amenait à se demander si toutes les filles déclarées sorcières étaient vraiment des méchantes.

Si ce qu’elle avait fait n’était qu’un malheureux accident — si les dégâts étaient suffisamment importants, ses intentions n’auraient peut-être pas eu d’importance.

C’était plus facile de s’occuper des sorcières manifestement tordues. Plus facile s’il était certain qu’elles étaient maléfiques.

—Inspecteur Rogue, suivons cette piste militaire. Euh… et merci de m’avoir écoutée, dit Catherine.

En entendant cela, Rogue prit une décision à laquelle même lui avait du mal à croire.

—D’accord. Pour les affaires militaires, Daniel, chez Popmart dans le Troisième Quartier, est notre meilleur atout. C’est une sorte de fouineur spécialisé dans les potins de l’armée — il a toujours l’oreille à l’affût. Si tu lui dis que tu agis sur mes ordres, il te dira tout ce qu’il sait.

—… Hein ? Catherine cligna des yeux en le regardant.

Rogue s’en voulait déjà. Il n’arrivait pas à croire qu’il venait de révéler sa source à un Criminel. Mauvaise idée. Mais il était trop tard maintenant.

Qu’est-ce que je fais ?

—Euh, ouais, mm-hmm. On perd du temps, alors séparons-nous. Je vais voir un autre courtier pour vérifier…

—Inspecteur !

Elle lui jeta les bras autour du cou.

Cette tenue cachait beaucoup de choses. Il sentait un poids doux contre lui.

—… !

Ses pensées s’embrouillèrent. La sensation prit le contrôle de son esprit. Qu’est-ce que c’était qui se pressait contre lui ?

—… Le…

—Le… ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu es devenu tout rouge !

—L-le… va-t’en !

—Va-t’en ? De quoi tu parles tout d’un coup ?

Catherine approcha son oreille tout contre ses lèvres, tendant l’oreille pour l’entendre. Il pouvait compter chacun des cheveux sur sa tête. Il pouvait sentir son shampoing…

Rogue se débattit vaillamment, mais il lui fallut une bonne minute avant de retrouver sa liberté.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

Miseria vint vers lui cinq minutes plus tard. Elle ouvrit la porte et s’arrêta net, reniflant l’air comme un chien.

—Oh là là, dit-elle.

—……Quoi ? demanda Rogue, épuisé.

—Peu importe. J’ai mes propres problèmes, dit-elle.

—Viens, Rogue ! L’intrus est parti, et on se remet au travail !

—……J’en ai assez de toi.

—Je ne vais pas te laisser te reposer ! On vient à peine de se rencontrer, mais j’imagine que tu t’en es déjà rendu compte.

—Écoute, sorcière, les gens n’abandonnent pas aussi vite.

—Alors je vais devoir redoubler d’efforts. On va devenir de bons amis.

—Ferme-la.

—Tes protestations sont devenues plutôt grossières, Rogue !

Il se sentait mieux. Ça lui apprendra.

Miseria feignit d’être vexée, enroulant ses cheveux autour d’un doigt.

—Nous avons une analyse des drogues trouvées chez Zack Knoll.

—C’est terriblement rapide, dit Rogue. On n’a pas de service de police scientifique ici. Qui s’en est chargé ?

—Une des sorcières, bien sûr.

—…… Alors tu as volé des preuves ?

—C’est grossier ! Je les ai juste empruntées. Qui s’en soucie s’il y en a un peu moins maintenant ?

—N’importe qui !

—Si on laisse ça à la police, ça retardera la résolution de l’affaire, dit Miseria, puis elle se tourna vers les conduits d’aération.

—Hé, Angene ! À ton tour !

Rogue leva les yeux, se préparant au pire.

—……Elle ne va pas sortir de là, n’est-ce pas ?

—Tu m’as appelée ? demanda une voix dans un murmure juste à son oreille.

Rogue hurla.

—Ah ?!

Il se retourna brusquement pour découvrir une fille collée contre lui.

Rogue bondit en arrière, l’examinant. Elle était assez grande. Il devait lever les yeux pour la regarder. Elle portait une robe de chambre, et son œil droit était caché derrière ses cheveux. Elle se tenait comme un saule, ce qui ne faisait que renforcer son air fantomatique.

—Voici Angene, la Professionnelle, expliqua Miseria. Elle aime fabriquer des bombes et des poisons, pratiquer des autopsies, pirater des systèmes, tout ça. Ici, elle s’occupe principalement de médecine légale. Le Conseil des Nobles l’a proclamée Première Sorcière.

—Tu devais vraiment te faufiler derrière moi ?!

—Hi-hi-hi-hi. Miseria, celui-là crie beaucoup.

—N’est-ce pas ?

—Je vais te gifler, dit Rogue en lançant un regard noir à Miseria.

—Oh ? Vas-y, essaie donc. Allez. Ma joue est juste là.

Réprimant l’envie d’accepter cette invitation, il se tourna vers la nouvelle sorcière.

—……Quels sont les résultats de l’analyse ?

—Hi-hi-hi-hi-hi. Un cocktail très spécial. Un stéroïde, un amplificateur de mana, un analgésique, etc. — le tout mélangé. Buvez ça, et vous tiendrez une semaine entière sans sommeil ni repos. Très puissant, comme si quelqu’un essayait de créer son propre super-héros. Hi-hi-hi-hi.

Son corps se balança, la faisant paraître encore plus gracieuse.

—Une drogue qui va créer un super-héros… On dirait une préparation pour leur prochain crime, marmonna Rogue.

—En effet. Miseria acquiesça. Peut-être que ce qu’ils faisaient n’était qu’un entraînement. Abandonner ainsi les victimes de leur sort dans des ruelles — sans même mettre en scène le crime — suggère que notre tueur ne pensait pas à elles.

Sa formulation était déplaisante, mais son profilage était juste.

Cette ordure effaçait ses propres traces mais ne se souciait pas des victimes. Peut-être voulait-il que les corps soient retrouvés.

—Est-ce que quelqu’un d’autre que Zack Knoll fabrique ça ? demanda Rogue à Angene.

—Non. Certains de ces ingrédients sont importés, alors j’ai piraté le serveur et vérifié l’historique des achats, mais c’est le premier à l’avoir fait. Hi-hi, on dirait qu’il le prépare juste pour son pote. Hi-hi-hi-hi-hi. Quelle belle amitié.

Sur ces mots, elle se détourna. Elle portait des talons, mais ne faisait aucun bruit en marchant. Sa main se tendit vers la poignée.

—Où vas-tu ?

—Chez moi. J’ai fini mon travail ici. Hi-hi. Le reste, c’est à toi de voir. Hi-hi-hi-hi.

La porte se referma sur son rire sinistre.

Elle était plutôt décontractée pour une sorcière, ce qui laissa Rogue plutôt décontenancé.

—Elle passe tout son temps dans sa chambre, dit Miseria. À faire des recherches sur la magie, m’a-t-on dit.

—Des recherches… Devrions-nous l’autoriser à faire ça ?

—Je sais pas, mais on le fait.

—J’ai été bête de te demander ton avis.

Tant qu’elle portait ce collier, elle pouvait être maîtrisée… espérons-le.

Nourri de cette crainte, il détourna les yeux de Miseria pour relire les dossiers. Zack Knoll serait libéré dans trois jours. On ne savait pas encore s’il serait inculpé. Ils savaient qu’il détenait davantage d’informations sur LifeTaker, donc le laisser partir pourrait s’avérer utile pour obtenir une nouvelle piste. La question était de savoir s’ils pourraient l’amener là où ils en avaient besoin.

Alors qu’il fixait la photo d’identité judiciaire grincheuse, Miseria se pencha pour mieux voir.

—Tu sais que la torture serait la solution la plus rapide. Ça a déjà marché une fois.

—… Pas question.

—Alors tu proposes… ?

—Ce type risque sa vie pour un ami. Il aura pris des mesures anti-Lecture. On ferait mieux de se mettre au travail.

Miseria avait souri tout ce temps. Peut-être avait-elle hâte de le voir se retrouver coincé.

—On va faire comme tu veux, Rogue. Même sa formulation était malveillante. Il jura entre ses dents. Mais tu ne devrais pas mépriser autant l’amitié. Avoir des amis, c’est toujours mieux. Ils travailleront gratuitement en cas de besoin. Très pratique.

—Ce n’est pas de l’amitié.

—L’amitié n’est pas nécessairement réciproque.

—C’est encore pire. Rogue soupira. Discuter avec elle l’épuisait. Allez, allons chercher le soi-disant ami de Zack Knoll.

—C’est parti, mon pote.

Ils n’étaient pas potes.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

Le Club West, dans le Fifth Ward, était tenu par un salaud nommé Mikhail. Rogue le connaissait depuis un moment. Il était juste assez salaud pour savoir qui était vraiment dangereux et pour faire profil bas et éviter les ennuis.

Rogue et Miseria furent conduits par un videur à travers les basses assourdissantes jusqu’à une salle VIP au deuxième étage.

Elle était vitrée et offrait une vue imprenable sur la fête.

—Je n’ai jamais compris l’intérêt de la danse.

—Hé-hé, Rogue, mon pote, dit Mikhail en montrant ses dents en or. Ils sont ivres d’ambiance. Une fois qu’on est ivre, tout est amusant.

Il s’était fait implanter de l’or sur les canines et se prélassait sur le canapé comme un caïd.

—Pourquoi toi et ta copine ne vous assoyez-vous pas pour prendre un verre ?, dit-il en jetant un regard inquisiteur à Miseria.

Un homme en noir apporta des verres à la table.

—Non, merci, répondit Rogue. On n’a pas de temps à perdre, alors passons aux choses sérieuses. Tu sais quel ancien soldat pourrait être lié à Zack Knoll ?

—Oh… ce loser-là ?

—Il a probablement une réputation. Il a peut-être un gamin. Ça te dit quelque chose ?

—Rogue, les affaires ont été dures…

—Mon cul. Crache le morceau, je ne suis pas là pour négocier.

—Je vois que Bloody Rogue n’a pas perdu son mordant.

—Tu vois où je veux en venir ? Alors commence à parler. Pas besoin de jeux psychologiques.

Il valait mieux empêcher des types comme Mikhail de dire quoi que ce soit. C’était une ordure dans le sens le plus vrai du terme — un expert dans l’art de tirer profit de n’importe quelle situation. Faire étalage d’autorité et menacer de recourir à la violence facilitait les choses.

—Eh bien, un de mes hommes a dit quelque chose.

—Crache le morceau.

—C’est un ancien militaire, lui aussi. Il a servi à la même époque que ton Zack Knoll. Quand il s’est mis à dealer, mon gars avait beaucoup à dire là-dessus — il était choqué qu’un homme aussi consciencieux puisse prendre cette voie.

—Ça m’a surpris moi-même. Comment s’appelle ton gars ?

Mikhail haussa les épaules.

—Il a démissionné le mois dernier. Il est retourné à la ferme.

—Où ça ? Il a des enfants ?

—Je n’en ai pas entendu parler. S’il n’a pas déménagé à nouveau, alors il est sur une île au large, qui s’appelle Halbin. Tu en as entendu parler ?

—Non. Tu peux le contacter ?

—J’ai bien peur que non, répondit Mikhail. Une fois qu’un homme démissionne, ce n’est plus mon problème.

—Mikhail, si ça nous cause des ennuis, on fera en sorte que ce soit ton problème.

—Hé-hé, je suis un livre ouvert. Les boîtes de nuit ne survivent que parce que la loi ferme les yeux.

—Ne l’oublie pas. Alors, comment s’appelle ton gars ? T’as une photo ?

Mikhail appela le videur, qui partit et revint avec une feuille de papier.

—La liste du personnel, dit Mikhail en souriant. Rogue, on n’a rien à cacher.

—On verra bien, dit Rogue en y jetant un coup d’œil.

—Je te fais une copie ?

—Pas besoin.

Mikhail jeta un coup d’œil à Miseria.

—Alors, qui est-ce ?

—Tu n’as pas besoin de le savoir, répondit Rogue.

—Ah bon ? Très bien, alors.

Mais ses petits yeux perçants étaient rivés sur elle. Miseria se contenta de sourire.

—C’était sympa, dit Rogue.

—Tu pars déjà ?

—Ouais. Je veux dire, tu n’as “rien à cacher”.

Quand ils partirent, il faisait nuit, et une lune sale était suspendue dans le ciel. Ils montèrent dans la voiture, et juste avant de quitter le parking, Miseria dit :

—Rogue, tu avais l’air d’un vrai détective là-dedans. Très intimidant.

—Tais-toi.

—Quand même, dit-elle. On est revenus à la case départ.

—… Ouais.

Si le type était à l’étranger, ils ne pouvaient pas faire grand-chose. Et ce n’était pas la seule raison pour laquelle ils étaient revenues bredouilles.

—L’idée que LifeTaker soit un gamin de militaire ne semble pas très plausible.

—Oh ! C’est justement ce que j’allais dire. Miseria eut l’air vaguement surprise. Puis-je te demander ton raisonnement ?

—Ce n’est pas seulement basé sur ce que Mikhail avait à dire. Je viens de me rappeler qu’un truc du genre s’était déjà produit. J’ai arrêté un type appelé le Second Allan qui utilisait des sorts de déguisement. Il se transformait en un type nommé Allan pour brouiller notre enquête. Il avait le sigil gravé sur ses dents, donc on ne pouvait même pas deviner qu’il utilisait de la magie.

—Se faire graver le sigil sur soi, c’est classique. Mais sur une dent… Comment a-t-il fait ?

—Avec un laser. Il avait un complice qui tenait un atelier d’usinage.

—La technologie moderne est une merveille, dit Miseria, impressionnée. Et tu penses que LifeTaker prépare quelque chose de similaire ?

—Ouais. Ils transforment leurs victimes en personnes âgées ou en bébés. On sait qu’ils ont un sort qui contrôle le vieillissement. Ce qui signifie…

—Qu’ils peuvent modifier leur propre âge pour ressembler à un enfant.

—Exactement. Je ne sais pas si Zack Knoll cache ce fait ou s’il ne l’a tout simplement jamais su.

Miseria applaudit.

—Ça correspond globalement à mon propre raisonnement. Bien joué, Rogue.

—Chut.

—Allons, allons. Tu veux que je te tapote la tête ?

—Non. Je préfère que tu me dises quelle est notre prochaine étape.

—Hmm, à ce sujet.

—Quoi ?

—Malgré ce que j’ai dit, nous ne sommes peut-être pas tout à fait revenus à la case départ.

Ils s’arrêtèrent à un feu rouge. Une vieille femme traversait en titubant le carrefour devant eux.

—C’est-à-dire ?

—Pourquoi LifeTaker se fait-il passer pour un enfant ? Se transformer en une personne d’apparence ordinaire ne brouillerait-il pas bien plus l’enquête que de nous faire croire qu’il est mineur ?

—Je comprends, mais…

—Tu veux connaître ma réponse ? Tu veux, n’est-ce pas ? Les yeux de Miseria brillaient, elle attendait clairement quelque chose de lui.

—C’est moi qui conduis. Crache le morceau.

Le feu passa au vert, et il appuya à fond sur l’accélérateur. Miseria fut projetée contre son siège et poussa un grognement.

—Urgh !

Rogue ne put s’empêcher de penser qu’elle l’avait bien mérité.

Elle se redressa et poursuivit :

—Je crois qu’il y a un objectif au-delà de nous semer le trouble. Une contre-attaque.

—Comment ça ?

—Pour traquer ceux qui sont à leurs trousses, ils diffusent de fausses informations, laissant clairement entendre qu’un enfant est impliqué. Pour LifeTaker, nos actions sont prévisibles. Quiconque commence à poser des questions sur les familles de militaires doit être le détective. Il leur suffit de nous trouver et de nous tuer.

—Ils cherchent la bagarre avec le Bureau ?

—Je crois que c’est le plan, oui.

Il avait du mal à y croire. Qui avait déjà entendu parler d’un escroc poursuivant des flics ? Cela leur vaudrait d’avoir tous les Officiers du pays sur le dos. C’était tout simplement du suicide.

—Pourquoi s’en soucier ? Qu’ils viennent.

—Bon sang, quelle audace.

Miseria se mit à faire du shadowboxing sur le siège passager.

—Ne sois pas ridicule.

—Regarde ! Je suis plutôt douée pour ça, tu ne trouves pas ?

—Non. Arrête de faire tanguer la voiture.

—Quel garçon ennuyeux. Tu ne prends aucun plaisir à discuter ?

—Je joue le jeu à fond…

—Pas assez pour moi. Divertissons-nous jusqu’à en avoir la voix enrouée !

—Parle au rétroviseur. Je parie que tu ne t’arrêterais jamais.

—Tu as raison ! Je peux parler indéfiniment quand il n’y a personne d’autre autour ! Miseria se pencha, approchant ses lèvres de son oreille.

—Ou je peux te murmurer ce monologue à l’oreille, si tu préfères ?

—Non…

Un instant plus tard, elle murmura des mots doux, comme si elle jetait un sort. Cela lui chatouilla l’oreille, lui donna la chair de poule et fit rougir ses joues. Et ce n’était pas le pire. Ce qu’elle disait était bien trop insignifiant — d’une valeur si ridiculement faible que cela lui donna littéralement le vertige. Sentant ses yeux se révulser, Rogue la repoussa brutalement d’un coup de coude.

—D’accord, d’accord ! On fera comme tu veux, mais arrête ça !

—Vraiment ? Ravissant, dit-elle sans cesser de marmonner. Arrête ça tout de suite !

—Tu es tellement exigeante.

—C’est l’hôpital qui se moque de la charité !

C’était ce qu’il voulait dire, mais elle se contenta de murmurer :

—Je suis l’incarnation même de la retenue, et il se retrouva à grincer des dents.

Les sorcières.

—Et maintenant ? dit Miseria, ignorant son air renfrogné. On est peut-être coincés, mais on ne peut sûrement pas laisser les choses en l’état ?

—……Donne-moi une seconde.

—Oh ? Tu as un plan ?

Au lieu de répondre, il sortit son téléphone.

—Changement de destination.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

C’était le milieu de la nuit, mais le bureau ne dormait jamais. La lumière jaune des réverbères filtrait à travers les fenêtres de son ancien domicile au troisième commissariat. Il avait prévenu à l’avance, ils furent donc immédiatement invités à entrer — le personnel et les officiers leur jetèrent des regards curieux, mais c’était le prix que lui et Miseria devaient payer.

La salle des archives se trouvait au sous-sol. À l’intérieur, Rogue et Miseria furent accueillis par un mur recouvert de dossiers.

—En cas de doute, on fouille dans les dossiers ? dit Miseria en regardant autour d’elle. On cherche quoi, exactement ?

—Tu te souviens de la barrière chez Zack Knoll ? Je me demande si quelque chose de similaire a été utilisé ailleurs, dit Rogue en retirant une boîte de dossiers de l’étagère.

—À l’aveuglette ? Parmi tout ça ?

—C’est comme ça que ça marche.

—Tu es tellement acharné.

—Et tu vas m’aider.

—J’ai bien peur d’être très chétive, dit Miseria en fléchissant un bras. Mes mains, elles sont blanches comme celles d’un poisson des cavernes ! Elles n’ont jamais connu une journée de travail ! Je ne pourrais jamais soulever quoi que ce soit.

—Il y a une minute, tu te vantais de tes talents de boxeuse. Tu es une source intarissable de mensonges.

—Tu oses me traiter de menteuse ? Je t’en prie. Je déteste les menteurs plus que quiconque. Rien que ce mot me donne de l’urticaire.

—Et pourtant, tu es là, à mentir jusqu’à en perdre la voix.

Voyant qu’il était inutile de discuter davantage, Rogue se concentra sur les dossiers. Ce sigil de portail était caractéristique. S’il avait été utilisé dans d’autres crimes, il l’aurait repéré immédiatement. Les dossiers étaient classés par date, et il les parcourut rapidement. Il en avait examiné un dixième quand il aperçut quelqu’un au fond des rayonnages.

Miseria avait dû céder et se joindre à la mêlée. Feuilletant un dossier, elle dit :

—Il est minuit. Tu comptes dormir ici ?

—Jusqu’à ce que je trouve quelque chose.

—Un vrai bourreau de travail.

—Cette porte n’est pas encore répertoriée, donc on doit tout faire à la main.

—Ta couverture ne t’appelle-t-elle pas ?

—Parle pour toi.

Il était consterné. Allait-elle donc jamais cesser de faire l’idiote ? Mais Miseria, au moins, faisait son travail. Elle feuilletait les dossiers plusieurs fois plus vite que Rogue lui-même. Elle traitait tout d’un seul coup d’œil.

—Tu es sûre de ne rien manquer ?

—Je pourrais finir tout ça avant le petit-déjeuner. C’est bien plus facile que de construire une tour de cartes à six étages.

—Une comparaison singulièrement inutile.

Mais alors même qu’il parlait, son regard s’arrêta sur quelque chose qui le fit s’interrompre.

—Je crois que j’ai trouvé, dit-il. Il y a un mois, il y a eu une affaire où un toxicomane griffonnait des sigils sur les façades d’immeubles de bureaux. Les lignes étaient toutes de travers, et les sigils ne s’activaient pas, donc ce n’était pas grave… mais tu penses que ça a un lien avec Zack Knoll ?

—Comment ça ? demanda Miseria en s’approchant.

—Un toxicomane n’a aucune raison de griffonner des sigils. Zack Knoll est un dealer. Il a peut-être ordonné à l’un de ses clients d’aller là-bas pour les dessiner.

—Dans quel but ?

—Je ne sais pas. Mais c’est une piste. Allons vérifier.

Il ferma le dossier et fit un pas, mais trouva Miseria qui lui barrait le chemin.

—Qu’est-ce qui te prend ?

—Je t’aide, dit Miseria en souriant — sans bouger d’un pouce.

—Tu me gênes.

—Rogue, j’essaie de te faire gagner du temps. Jette un œil.

Miseria sortit un dossier de l’étagère à côté d’elle. Une photo de la porte de Zack Knoll figurait sur la page.

—Eh bien, merde.

—Ta théorie était juste. Seize autres personnes ont été arrêtées pour installation illégale de portails. Ça te dit de jeter un œil ? Je vais te faire visiter.

Rogue resta bouche bée tandis qu’elle replaçait le dossier sur l’étagère.

—… Qu’est-ce que tu sais ?

—Rien. Comme toi, je n’ai fait que spéculer.

—Crache le morceau.

—Patience. Les choses vont bientôt arriver à leur paroxysme.

Sur ces mots, Miseria lui tapota l’épaule et le dépassa. Il se retourna pour la voir adossée au mur, les jambes repliées.

Elle appelait ça de la spéculation, mais elle semblait convaincue que quelque chose allait se passer.

—Ne complique pas les choses, dit-il en s’avançant.

—Ne t’inquiète pas. Il ne se passera rien ici. Mais tu devrais être prêt à partir à tout moment.

Miseria jouait avec les clés de voiture. Il se demanda quand elle lui avait fait les poches. Elle les lança en direction de Rogue, qui les attrapa d’une seule main.

Et au moment où il le faisait…

…le téléphone dans sa poche vibra. Il répondit de l’autre main.

—Inspecteur Rogue !

Une voix si forte qu’elle lui fit vibrer les tympans. Si stridente qu’il avait du mal à la distinguer, mais il la reconnut rapidement. La Troisième Sorcière, nom de code : Saint.

—Catherine ?

—Oui, inspecteur Rogue ! Vos informations m’ont menée droit au malfrat ! Je surveille son repaire !

Malfrat ? Repaire ? Tout cela était-il vrai ?

—A-attends, où es-tu ?

—Dillo ! West Third Street, la maison au toit rouge près du cabinet dentaire ! Je surveille depuis un immeuble voisin.

—Attends, écoute… !

—Ton indice m’a donné un suspect ! Il s’appelle Iudic. Un mercenaire lié à Zack Knoll ! Il adore se battre, il a participé à toutes sortes de guerres, y compris la Guerre de Purification.

Catherine avait dit tout cela d’une seule traite, visiblement très agitée. Comme si elle pensait devoir transmettre tout ce qu’elle savait au plus vite.

—Catherine, ne raccroche pas…

—Sa voiture est là ! Je raccroche !

—Hein ?

La ligne fut coupée.

De la folie.

—Bon sang !

—Un piège, bien sûr. On ne pourrait pas remonter aussi facilement jusqu’au Lifetaker. Elle a trouvé l’un des indices qu’il a laissés traîner.

Miseria avait les bras croisés, l’air indifférent.

—C’est toi qui l’as poussée à faire ça ?

—Bien sûr que non. J’ai simplement réfléchi à la question. Tu devrais en faire autant. Pourquoi notre coupable installe-t-il des portails partout ? Il y a des inspecteurs du Bureau partout. N’importe qui aurait besoin d’une issue de secours. Il peut s’enfuir par ces portails et les utiliser comme ça — pour nous traquer.

Miseria tapota sa gorge du bout du doigt. Rogue fixa cela un instant, puis se précipita.

Une issue de secours. Ça se tient. Zack Knoll était le complice du Lifetaker ; il était logique qu’il les ait placées là. Mais l’indice que Rogue avait donné à Catherine l’avait conduite en danger. Alors qu’il tendait la main vers la porte, il entendit une voix derrière lui.

—Tu vas la sauver ?

—Évidemment !

Sur ces mots, il enfonça la porte. Ses pas le suivaient. Il courut plus vite, comme pour la semer, mais sa voix restait juste derrière lui.

—Je ne vois pas ce qu’il y a de si évident là-dedans. Prenons notre temps — laissons LifeTaker l’achever pour nous.

—Pourquoi tu agis comme ça ?! hurla-t-il en manquant de percuter un membre du personnel. Il l’esquiva in extremis, ses pieds glissèrent, et il faillit faire une chute. Titubant, il posa une main sur le mur et vit la sorcière qui le regardait de bas en haut.

—Ça t’a vidé la tête ?

—…… Je vais la sauver.

—Je te le répète. Je ne te le recommande pas. Catherine est une sorcière. C’est une bête qui porte la peau d’une adorable jeune fille. Elle ne mérite pas ta compassion.

—Tu es une sorcière toi-même.

—En effet. Ne l’oublie pas, Rogue.

—Tu ne m’en laisseras pas le choix.

Elle gloussa. Ses lèvres se courbèrent.

—Tu as raison, Rogue, et c’était une réplique cinglante, alors laisse-moi te dire quelque chose. Tu sais qu’elle est une sorcière, mais tu ignores l’étendue de son pouvoir. Elle est responsable de plus de morts que n’importe quelle autre sorcière du sixième district.

—Tu n’es guère mieux.

—Je suis bien meilleure. Complètement différente.

La sorcière était clairement offensée.

—… Dois-je développer ?

—… Si tu veux, cracha-t-il en se redressant. Il se dirigea vers la porte d’un pas vif.

—La magie l’adore tout simplement. Il lui suffit de formuler un souhait pour que le sort lui parvienne d’ailleurs. Elle apprend de nouveaux sorts comme tu apprends des mots ou des concepts. Tu peux le croire ? À elle seule, elle a créé plus de dix mille sorts. Marchant à ses côtés, la sorcière gloussa. Elle s’amusait comme une folle. Et elle a utilisé ce pouvoir pour sauver des gens. Tout le monde venait la voir pour qu’elle les aide. Ils croyaient que si quelque chose tournait mal, elle s’en occuperait.

—……

—Mais elle a trahi la confiance qu’ils lui accordaient.

—Comment ? demanda-t-il, malgré sa promesse de ne pas parler.

—Un volcan près de la ville s’est réveillé. S’il entrait en éruption, les dégâts seraient incalculables. Ils l’ont appelée à l’aide. Avec son pouvoir, elle pouvait facilement arrêter un volcan. Elle le pouvait vraiment. Sauf que… La sorcière posa un doigt sur ses lèvres, comme si elle partageait un secret. Elle a échoué. Elle n’a rien pu faire. Apparemment, elle n’avait pas pu prédire comment le cratère allait réagir. Mais elle n’a même pas jeté de sort. Peut-être que la pression l’a submergée. C’était sa ville natale, après tout.

—Et alors ?

—Les habitants la connaissaient, alors aucun d’entre eux n’a évacué. Confiants qu’elle s’occuperait de tout. Ils ont vu la lave dévaler la colline et ont pensé que cela faisait partie du spectacle. Ils sont tous morts.

Ils arrivèrent à la porte du bureau. Il passa sa carte d’identité sur le scanner, les portes s’ouvrirent, et la nuit crasseuse les attendait. Il y eut une rafale de vent, et il plissa les yeux pour y voir plus clair.

—Qu’en penses-tu ? demanda la sorcière en se penchant vers lui. Cette sorcière mérite-t-elle d’être sauvée ?

Des yeux bleus l’étudiaient. Un sourire jouait sur ses lèvres, mais ce regard sondait Rogue au plus profond de lui-même.

—… Comment le saurais-je ? dit-il en détournant le regard.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

Une voiture s’engagea dans l’allée et s’arrêta. Une petite silhouette en sortit. Iudic ? Elle portait un manteau gris, avec un chapeau enfoncé sur le visage. Jetant un œil par-dessus le mur du parking, Catherine demanda de l’aide à sa fée.

Fée, tu peux enlever ce chapeau pour moi ?

Bien sûr, les fées n’existaient pas réellement.

C’était simplement ainsi que Catherine les avait appelées il y a très, très longtemps, avant que la recherche sur la magie n’ait fait le moindre progrès. La seule raison pour laquelle elle continuait à les appeler ainsi était qu’elle trouvait ce terme très saint.

À son murmure, la magie obéit à sa volonté. À ses yeux, cela ressemblait à de la lumière. Elle forma une sphère, heurta le chapeau d’Iudic et le fit tomber par terre. Pour n’importe qui d’autre, cela aurait eu l’air d’avoir été emporté par le vent.

Faire obéir la magie à sa volonté n’était rien pour Catherine ; elle n’avait jamais eu besoin d’utiliser d’incantations complexes ou de sigils. Il lui suffisait de dire ce qu’elle voulait.

Iudic se baissa pour ramasser son chapeau.

Je peux presque les voir…

Catherine poussa un petit cri.

Le visage d’Iudic était recouvert d’un tissu. Il y avait des trous à l’endroit où se trouvaient ses yeux. Des yeux dorés. Qui se tournèrent brusquement vers Catherine.

Ils m’ont repérée.

Et à cet instant, toutes les sphères de lumière autour d’elle se déplacèrent pour encercler la maison.

Pourquoi ?!

Elle n’avait donné aucun ordre. En y regardant de plus près, elle vit des sigils gravés dans la route autour de la maison. De la même couleur que le sol lui-même, elle dut donc plisser les yeux.

—Ah !

Elle ressentit une vive douleur dans le dos.

Catherine se retourna et vit un mur transparent s’élever pour encercler la maison. Tout ce qui se trouvait au-delà vacillait, comme vu à travers un liquide. Elle toucha le mur avec précaution, et une décharge de douleur la frappa, comme si elle s’était brûlée. Elle retira brusquement sa main.

Oh oh.

—Enclave. Un sort qui emprisonne les gens à l’intérieur.

Leur voix était étouffée, et leur sexe indéterminé. Elle aperçut Iudic, debout là, qui la regardait droit dans les yeux.

—Tu vas me tuer ?

—Je ne veux tuer personne comme toi, mais c’est ce qui va se passer ici.

—T-tu es en état d’arrestation ! Rends-toi sans résistance !

Ils pensaient clairement avoir gagné, ce qui signifiait qu’elle avait une chance. Catherine pouvait tout faire avec la magie — même altérer le sort d’un adversaire.

Fée, arrête ce sort !

Il ne se passa rien.

Le mur transparent resta en place.

—Qu-quoi ?

Iudic haussa les épaules.

—Tout le mana des environs est emprisonné dans le mur. Je ne sais pas ce que tu comptais faire, mais tu ne peux utiliser aucune magie. Catherine lança un regard noir à la silhouette, mais elle ne parvint pas à effacer le sourire narquois de son visage. Je ne m’approcherai pas de toi. Je ne veux pas laisser de preuves par inadvertance.

Sur ces mots, elle sortit un briquet de la poche de sa chemise. Elle le jeta sur l’herbe devant elle. Le sol devait déjà être recouvert d’huile ; les flammes se propagèrent rapidement.

—Ne t’inquiète pas, une sorcière peut survivre à ça. Si tu es une vraie sorcière.

Iudic contourna la maison, sa silhouette menue disparaissant au coin.

—Argh ! Reviens ici !

Elle se lança à sa poursuite mais le perdit de vue.

Mais qu’est-ce que… ? Je croyais que la magie ne fonctionnait pas ici !

Elle regarda autour d’elle mais ne vit que les murs de la maison. Nulle part où se cacher.

—Oh, non…

Elle entendait le crépitement de l’herbe en feu. Toute la cour était en train de rougir.

Elle aurait pu se réfugier dans la maison, mais cela ne lui aurait fait que gagner du temps. Peut-être si elle remplissait la baignoire… mais elle abandonna rapidement cette idée.

C’est ma pénitence. Pour toutes ces vies perdues.

Les habitants de sa ville natale étaient morts à cause d’elle. Seule Catherine aurait pu les sauver, mais elle ne l’avait pas fait.

Si elle fermait les yeux, elle pouvait encore voir leurs derniers instants comme si c’était hier. La ville engloutie par la roche en fusion. Comme un château de sable emporté par les vagues.

Son cœur se serra. Ils avaient dû souffrir terriblement. Avoir tellement peur. Et pourtant, Catherine avait…

—… Je devrais périr ici.

Les flammes étaient sur le point de l’atteindre.

Elle fit mine d’essuyer ses larmes, et quelque chose jaillit des flammes. Cela l’attrapa dans ses bras, l’éloignant des flammes.

—P-pourquoi…… ? balbutia Catherine. Pourquoi me sauves-tu, inspecteur ? Je suis une sorcière…… !

—……Bonne question. Qu’est-ce que je fais ici, bon sang ?

Rogue soupira. Il était trempé, de l’eau ruisselait de ses cheveux et de ses vêtements.

—J’ai emprunté le tuyau d’arrosage du voisin, dit-il en passant sa veste sur Catherine. Ça devrait nous protéger du feu. Sortons d’ici.

—On… on ne peut pas ! Le malfaiteur a dit qu’il n’y avait aucun moyen de s’échapper de ce mur ! Et on ne peut pas utiliser de magie à l’intérieur de la barrière !

—…… Bon, merde.

Rogue ouvrit brusquement la porte de la maison et entra, mais il ressortit aussitôt.

—Non, l’eau est coupée. Merde ! C’était le plan depuis le début.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

En le voyant jurer, elle fut submergée par la culpabilité. Catherine baissa la tête.

—… Je suis désolée, inspecteur.

—Ne le sois pas.

—Mais…

—J’ai fait mon choix. Ce n’est pas de ta faute.

—… Inspecteur.

—Arrête de pleurer et aide-moi à trouver une issue. Le coupable était ici avec toi, n’est-ce pas ? Où est-il passé ?

—Je ne sais pas. Il s’est caché derrière ce mur et a disparu… Rogue jura et se mit à frapper contre le mur.

—… Il doit bien y avoir quelque chose.

—Est-ce que Miseria… ?

—Hein ? L’expression de Rogue était effrayante. Elle n’avait pas envie de venir. Elle se détend dans la voiture.

—Non, je veux dire, dit Catherine, elle pourrait peut-être nous libérer.

—Tu es folle ? Elle ne lèverait jamais le petit doigt sans une bonne raison.

—On ne sait jamais ! Elle n’a jamais autant apprécié un détective qu’elle t’apprécie. C’est une première. Miseria a vraiment l’air d’aimer discuter avec toi.

Miseria était une sorcière cruelle. Si quelqu’un l’ennuyait, elle s’en débarrassait rapidement. Avec un sourire figé comme un masque sur les lèvres, elle le poussait du pied dans le vide. Sans la moindre hésitation. Mais aux yeux de Catherine, la façon dont elle traitait Rogue était tout à fait différente.

Catherine se fichait de ce qui pouvait lui arriver, mais elle voulait que ce détective survive.

—Appelle Miseria. Je vais négocier.

Rogue tendit son téléphone à Catherine, et Miseria décrocha dès la première sonnerie.

—Miseria ?

—Oh, bonjour, Catherine ! Comment vas-tu ?

Son ton désinvolte habituel agaçait Rogue, mais elle était leur seule bouée de sauvetage.

—Nous sommes encerclés par un mur dont nous ne pouvons pas sortir.

—Utilise tes tours de magie ! Saute, plonge, ou même franchis le mur en flottant. Il doit bien y avoir un moyen.

—Il n’y en a pas. Ma magie est scellée.

—Oh mon Dieu. Eh bien, je ne peux rien y faire. Bonne chance !

—Miseria… il va mourir.

Il entendit un éclat de rire dans le haut-parleur du téléphone.

—Il va mourir pour toi. Je l’avais prévenu !

—! Tu es vraiment méchante !

—Pas autant que toi. Catherine serra les dents.

—S’il te plaît, aide-nous. Je sais que tu as une douzaine d’idées pour nous sortir d’ici.

—Même moi, je ne suis pas à la hauteur de cette tâche. Ça prendrait au moins trois jours.

—Arrête de me taquiner !

—Désolée, je ne voulais pas. C’est juste que… chaque fois que je te vois, l’envie de te taquiner est irrésistible. Probablement à cause de ce nom de code totalement inapproprié. « Sainte » par-dessus tout.

—Miseria !

—J’adore les gens honnêtes. Et je te déteste. Tu comprends pourquoi, n’est-ce pas ? « Sainte » Catherine ? Une petite sorcière triste, incapable d’offrir la moindre forme de salut.

Il en avait assez entendu. Rogue arracha le téléphone des mains de Catherine.

—De quel droit ? grogna-t-il.

—C’est moi qui choisis le moment, le lieu et la personne.

—Qu’est-ce que Catherine t’a fait ?

—Rien, vraiment. Mais qu’adviendra-t-il de toi ? Si tu restes là-bas, ta mort est assurée. Quel gaspillage. Tu mourras en sachant que c’est elle qui est à blâmer. Mais ce n’est pas quelque chose dont il faut avoir honte. C’est la réaction naturelle. N’importe qui ferait la même chose. Pourtant, nous avons travaillé ensemble sur cette affaire ; j’aimerais te proposer des options…

—… Assez. Il l’interrompit.

Il n’aimait pas ça. Ni la certitude avec laquelle elle envisageait l’issue, ni la façon dont elle le poussait à abandonner les autres. Tout cela l’énervait. Il n’était pas prêt à danser au rythme d’une sorcière. Ses paroles résonnaient dans son esprit et le poussèrent à agir.

—Je ferai tout ce que tu me demandes… mais sauve-nous.

Les mots restèrent suspendus dans l’air.

Il eut l’impression que tous les autres sons s’étaient évanouis. Sa respiration, le bruissement de ses vêtements, tous les signes de la présence de la sorcière furent remplacés par le silence. Pour la première fois, il remarqua que Catherine le fixait. Les yeux et la bouche grands ouverts. Et cela lui rappela brutalement…

… qu’il venait de crier sur une sorcière.

Mais la colère avait toujours le dessus. Il grogna dans le silence.

—Tu m’as entendu ?

Toujours pas de réponse. Alors qu’il se demandait si elle avait raccroché… sa voix se fit entendre à nouveau.

—……Je t’entends. C’est juste que je suis surprise. As-tu déjà oublié la souffrance que je t’ai infligée ?

Il ne prêta aucune attention à sa rancœur.

—Et ta réponse ?

—Tu as dit “n’importe quoi”, mais en es-tu sûr ? Je pourrais bien te prendre au mot. Peut-être même te demander…

—Crache le morceau. Je suis un homme de parole.

—Rogue, pourquoi vas-tu si loin pour elle ? Tu n’es pas tombé amoureux ou quoi que ce soit, n’est-ce pas ?

—Non. C’est juste que je ne supporte pas les gens comme toi.

—On me dit ça souvent. Mais c’est loin d’être une motivation…

—C’est amplement suffisant, grogna-t-il d’une voix si grave que cela lui fit mal à la gorge. Je préfère mourir plutôt que de laisser une personne agaçante arriver à ses fins.

Tout autour d’eux était devenu rouge. Il entendit du verre se briser. Peut-être que l’écran de son téléphone s’était fissuré. Des flammes léchaient les bords de son champ de vision, mais il tendit l’oreille — et entendit un faible soupir.

—Alors je vais détruire ton esprit, dit Miseria. Je vais te transformer en une marionnette qui suivra aveuglément les ordres de n’importe qui. Je vais laisser cette marionnette au sixième commissariat — ça nous permettra à tous de faire ce qui nous plaît. Ça te va ?

—Vas-y, sorcière. Tente le coup. Fais-le !

Il parla par pur réflexe. Sans se soucier des conséquences. La fureur qu’il éprouvait envers cette sorcière était sa seule motivation.

—Très bien ! Alors mettons-nous à l’œuvre pour nous échapper ! s’exclama Miseria. Si tu es piégé là où la magie ne fonctionne pas, alors nous savons comment LifeTaker s’est échappé. Il y a un passage secret quelque part ! Probablement une bouche d’égout menant à un tunnel souterrain. Je ne pense pas qu’il soit très long, alors fouille le sol autour du mur du sort.

Catherine partit en courant, rampant sur le sol, tâtonnant partout. Très vite…

—Je l’ai trouvé !

C’était dans les mauvaises herbes. Catherine en arracha quelques-unes, dévoilant un couvercle camouflé.

Rogue fourra le téléphone dans sa poche sans raccrocher et attrapa le couvercle. Il s’ouvrit dans un cliquetis, révélant une échelle en dessous.

Une voix sortit de sa poche.

—On dirait que tu l’as trouvé.

Il jeta un coup d’œil en arrière et vit que la maison était en flammes. Ce coin était le seul endroit qui ne brûlait pas.

Il envoya Catherine descendre devant lui, puis descendit lui-même l’échelle. L’air brûlant disparut, la température baissa. Lorsque ses pieds touchèrent le sol, il se retrouva dans un petit tunnel. À peine assez large pour qu’une personne puisse y passer.

Catherine s’y engouffra devant lui, trouva une autre échelle et s’arrêta.

—… Je suis vraiment désolée, inspecteur Rogue. J’ai été imprudente.

—Je l’ai déjà entendu.

—C’est vrai…

Dans un cliquetis, elle gravit l’échelle, souleva le couvercle et trouva Miseria qui les attendait.

—Vous sentez tous les deux le brûlé, dit-elle avec un sourire aimable.

Ils appelèrent le central de police et les pompiers, puis regagnèrent la voiture de Rogue. Aucun d’entre eux ne parlait. Rogue n’était pas d’humeur, Catherine était clairement abattue, et Miseria était assise sur la banquette arrière, souriant mais sans dire un mot. Peut-être avait-elle décidé de ne pas tenter le diable. Mais même cela était exaspérant.

Je savais qu’elle était pourrie, mais il y a des limites !

Ils avaient été pris dans un brasier, mais elle avait choisi ce moment-là pour déchaîner toute sa malveillance sur Catherine. Rogue ne pouvait pas le supporter.

Comment osait-elle parler ainsi à qui que ce soit ?

—Hé…

—Alors…

Rogue et Miseria parlèrent toutes les deux en même temps.

—Toi d’abord.

—Va-y.

Miseria secoua la tête.

—S’il te plaît, dis ce que tu as à dire. Ce que j’avais à dire n’avait pas d’importance.

—Alors je vais dire ceci. Tu dois des excuses à Catherine.

Catherine eut l’air choquée.

—Inspecteur, je ne…

—Non, ça me dérange. Je vais la forcer à le dire.

—D’accord, dit Miseria. Je suis désolée, Catherine. Je le pense vraiment. Je suis sûre que tu ne me croiras pas, mais ça vient du fond du cœur.

Elle baissa la tête sans hésiter un instant.

—… Tu le penses vraiment ? demanda-t-il.

Il n’y croyait pas. Elle ne pensait jamais rien de ce qu’elle disait. Mais le visage de Miseria était caché dans l’ombre.

—Je sais exactement pourquoi tu ne me crois pas, mais je le pense vraiment.

—Tu es une femme à qui il est difficile de faire confiance. Qu’est-ce qui t’a poussée à faire ça ? Tu mijotes quelque chose ?

—Même moi, je regrette parfois mes choix. Je suis allée trop loin cette fois-ci. J’ai franchi une ligne. Miseria ferma les yeux.

—Plus d’une fois, grogna Rogue.

—Ça suffit, inspecteur, dit Catherine. C’est de ma faute de toute façon. Miseria n’a rien dit de mal.

—Mais…

—Je suis une sorcière. Je n’ai pas besoin du réconfort d’un homme ordinaire.

Le ton de Catherine était sans appel. Toute trace de son insécurité habituelle avait disparu. Une lueur de détermination brillait dans ces yeux de jade.

Elle est capable de ça ?

—… Dans ce cas, très bien, dit Rogue.

L’ambiance dans la voiture était pesante. Seule Miseria était elle-même, manifestement sans remords.

—Oh, c’est vrai. Je m’ennuyais pendant que vous vous échappiez, alors j’ai trouvé quelque chose.

Miseria sortit son téléphone et leur montra l’écran. Rogue y jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

On y voyait un sigil de Téléportation — un portail. Une marque de la taille d’un ballon de basket sous un arbre bordant la rue. Les effets d’un sort variaient en fonction de la taille du sigil pour tous les sorts, pas seulement pour la Téléportation. À cette taille, seul un petit enfant pourrait passer. Mais…

LifeTaker pouvait y parvenir.

Ils s’étaient probablement échappés par le tunnel, puis avaient utilisé ce portail.

—Zack Knoll a dû faire installer des portails partout dans la ville depuis des mois maintenant, dit Miseria en rangeant son téléphone. On retourne à la salle des archives ?

Rogue secoua la tête.

Un piège de contre-attaque, des portails pour s’échapper… Zack Knoll ne pouvait pas faire installer un nombre infini de portails par ses acheteurs. Ce n’était pas un sort que n’importe quel profane pouvait utiliser. La plupart de ces acheteurs devaient être des leurres.

En d’autres termes, ils avaient gagné du temps jusqu’à ce que LifeTaker puisse mettre en place son propre réseau de portails. Maintenant qu’ils avaient ce dont ils avaient besoin, suivre cette piste ne les mènerait pas au véritable Criminel.

Ils étaient dans une impasse. Ou du moins, une sorte d’impasse.

Plus ils le poursuivaient, plus le malfaiteur s’enfuyait.

Devrions-nous demander des renforts ? Non, nous ne pouvons pas. Le sixième commissariat est top secret.

Il avait l’impression que des portails étaient griffonnés partout dans le paysage qui défilait derrière les vitres. Chaque arbre et chaque mur semblait être un suspect potentiel.

Ce dont ils avaient besoin, ce n’était ni d’inspiration ni d’indices, mais de main-d’œuvre.

S’ils avaient trois cents officiers pour fouiller la ville, cela suffirait à acculer ce malfaiteur. Mais avec des sorcières sur l’affaire, cette approche n’était pas envisageable.

Alors que dois-je faire ?

—Rogue.

—Quoi ? s’écria-t-il. Malgré lui.

Miseria ne cilla pas.

—À propos de ma demande…

Il avait complètement oublié cela — ou voulait l’oublier. Comment s’y prenait-on pour détruire un esprit ?

Si cela allait à l’encontre du collier, cela l’aiderait, mais Miseria avait déjà éliminé un certain nombre de prédécesseurs, il était donc inutile de se faire de faux espoirs. Il avait mal au ventre.

—Nous en discuterons au poste, dit Miseria. Ça ne te dérange pas, n’est-ce pas, Rogue ?

—…… D’accord.

C’était tout ce qu’il pouvait faire.

Au sixième commissariat, l’ambiance avait changé. Des sorcières qui ne s’étaient pas intéressées à lui auparavant scrutaient désormais son visage avec attention. Elles le montraient du doigt et chuchotaient.

Et maintenant ? se demanda-t-il, sans s’arrêter pour autant.

Son esprit était envahi par les pires scénarios. Quand Miseria viendrait-elle le chercher ? Quel sort allait-elle lui jeter ?

—Hé, tout le monde ! On est de retour ! dit Miseria. Tous les regards se tournèrent vers elle. Hmm ? J’ai quelque chose sur le visage ? Peu importe. J’ai une annonce surprise à faire !

Je suis foutu. Elle va tout leur dire.

Rogue se prépara au pire.

—J’ai décidé de soutenir pleinement ce détective. Mon intelligence et mes pouvoirs sont à sa disposition.

Elle m’a coupé l’herbe sous le pied.

Comme si elles avaient reçu un signal, toutes les sorcières se turent. Un silence inquiétant. Qu’est-ce que Miseria venait de dire ? Elle le soutenait ? Comment était-ce possible ? Avant même de s’en rendre compte, il hurlait.

—Mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Je suis complètement perdu ! Tu n’as fait que me mettre des bâtons dans les roues !

—Eh bien, je suis là, je te propose mon aide, et tu la rejettes ? Tu voulais que je te détruise l’esprit ? Je veux dire, je fais tout pour te faire plaisir. Je ne te ferai même pas payer pour ça.

—Je ne sais même pas de quoi tu parles !

—Yo, détective. Je suis partante pour travailler demain aussi. Si j’en ai envie, dit Humafu. Elle était affalée dans un fauteuil, en train de lire un magazine, et ne lui jeta même pas un regard.

—H-hein ?!

Les autres sorcières se mirent à intervenir.

—D’accord, alors je suis partante aussi.

—Passe-moi les dossiers. J’aurai fini dans cinq minutes. Et bien d’autres encore.

Rogue avait la tête qui tournait. Ayant l’impression de se faire piéger, il chercha une caméra du regard — et trouva Angene, souriant jusqu’aux oreilles, tenant un appareil carré. Est-ce que c’est… un micro ?

Elle appuya sur un bouton, et il entendit sa propre voix s’écrier :

—Qu-qu’est-ce qui ne va pas chez toi ?

E-Elle m’a mis sur écoute ?

Rogue se fouilla rapidement et trouva quelque chose de dur glissé dans son col. Ça avait la forme d’une mouche et c’était très petit. Il l’arracha de sa chemise.

Quand est-ce qu’elle… ? Eh bien, elle n’avait qu’une seule occasion.

Quand elle avait surgi juste derrière lui. Il ne l’avait pas vue entrer du tout, elle avait donc pu le placer sans problème.

—Hi-hi-hi-hi-hi. Tu es une proie facile. Hi. On a tous bien apprécié le drame de l’évasion. Hi-hi-hi. Hi-hi.

—T-tu étais au courant ?

—Bien sûr, dit Miseria.

—Je n’ai juste pas jugé nécessaire de te le dire.

Tout le monde sauf lui était dans le coup. Seule Catherine tergiversait, perdue.

—On est tous d’accord pour dire que t’es pas mal du tout, dit Humafu en remontant ses lunettes de soleil et en lançant un regard embrumé à Rogue. Alors on est partants pour jouer. Fais en sorte que ça reste marrant, sinon tu ne tiendras pas longtemps. Ugh… J’ai tellement sommeil… Que quelqu’un me prête ses genoux…

—Alors… c’était juste une mise en scène ?

Miseria secoua la tête.

—Pas tout. Une partie, c’était juste pour mon propre amusement. On teste tous les détectives envoyés ici, et c’est moi l’examinatrice. Félicitations, Rogue. Tu es la seule à avoir jamais réussi.

Puis elle désigna Catherine.

—On ne lui a rien dit. Je veux dire, elle ne sait pas garder un secret.

—T-tu es tellement méchante ! se lamenta Catherine. Vous vous liguez toutes contre moi !

—Oh, il n’y a rien de méchant là-dedans, dit Miseria. En fait, on t’est reconnaissantes !

—Vous n’avez pas l’air reconnaissantes !

—Écoute la voix de mon cœur. Elle applaudit !

—C’est pas vrai ! Tu peux pas me tromper !

—C’est vrai, t’es pas bête. Peut-être un peu lente à comprendre, mais y a pas de raison de te rabaisser.

—… Tu as de la chance que ce soit moi. Je vais m’en tenir à une remontrance.

—Hmm, quel privilège. Mais gardons ça pour plus tard. As-tu quelque chose à dire, Rogue ?

Elle se tourna vers lui, et il ouvrit la bouche — mais aucun mot n’en sortit. Les choses allaient trop vite, et son esprit n’arrivait pas à suivre. Devrait-il être soulagé d’avoir échappé à ce terrible sort ? Ou en colère contre elle pour l’avoir piégé ?

—Ouais, je sais pas. Ça a servi à quoi, tout ça ?

—Comme je l’ai dit, tout ce qu’on cherche, c’est du divertissement. Mieux vaut pas trop y penser.

—Donc si c’est marrant, ça vous est égal si l’un d’entre vous frôle la mort ?

—Hmm, j’ai l’impression que tu ne comprends toujours pas les sorcières, dit Miseria en posant une main sur son menton. Nous avons fusionné avec la magie et nous ne vieillissons plus. Nous sommes très difficiles à tuer. Loin d’être aussi fragiles que nous pouvons paraître.

—Mais… tu peux être tuée. Si tu es réduite en cendres, tu ne survivras pas à ça !

—Probablement pas. Mais je n’ai en fait jamais essayé.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

—Je pense qu’on peut supposer que tu vas mourir.

—Quelle âme si pure. Les sorcières sont des pions idéaux dans les situations où la vie est en jeu. Tu n’as pas à te faire de souci.

—……

Ça ne lui passait pas.

La morale de Rogue allait à l’encontre de ses paroles.

—Tu as l’air mécontent.

—Va parler à n’importe quel homme dans la rue. Ils auront l’air tout aussi agacés.

—Ha-ha, peut-être bien.

—……Hum.

Il lui tourna le dos, mais Miseria s’avança d’un pas décidé, ses talons claquant sur le sol.

—Tu sais ce qu’il faut faire ? demanda-t-elle.

—… …Quoi ? dit-il, méfiant.

Miseria sourit, comme si le taquiner était une source de plaisir infini.

—Exactement ce que tu as fait jusqu’à présent. Fais-nous tourner la tête et fais-nous bien rire. Continue à te débattre.

Elle tendit la main.

Rogue la fixa d’un regard noir. Pâle, délicate. Et pourtant, elle avait tué un nombre incalculable de personnes. Ce n’était pas une main qu’il aurait dû serrer. Peut-être s’agissait-il d’un pacte avec le diable. Une fois qu’il l’aurait signé, le chemin qui s’ouvrirait devant lui serait écœurant.

Et pourtant…

—Celle-là est vraie ? dit-il en prenant sa main. Alors je serai ton fichu clown. Assure-toi juste de m’aider à revenir.

—Tu es tellement anxieux. Miseria grimaça.

—Et pour cause. J’ai moi-même failli mourir.

—Attends un peu. Quand on est motivés, on peut accomplir n’importe quoi.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

—Voilà. Trouvez ce Mark, recouvrez-le de peinture. Assurez-vous qu’il soit complètement détruit, dit Rogue, une feuille imprimée à la main.

Une vingtaine de jeunes en tenue de ville se tenaient devant lui, aucun d’entre eux ne semblant prêter la moindre attention à ce qu’il disait.

—Yo, Humafu, on peut vraiment leur faire confiance ? Murmura-t-il.

—Relax, c’est ma bande. Ils feront tout ce que je leur dirai.

Ce coin du Cinquième Quartier abritait une usine textile en ruines, désormais repaire d’un gang. Humafu y avait emmené Rogue, prétextant qu’elle avait un plan. Naturellement, il n’était pas en uniforme et avait pris des mesures pour se déguiser, il n’avait donc aucun souci à ce sujet.

—Nous donnons aux membres du gang des informations sur un crime en cours.

—Ce sont eux qui taguent ces symboles. Même s’ils savent que ce sont des portails, ils ne peuvent pas s’en servir.

Humafu semblait vraiment confiante, mais Rogue arborait un froncement de sourcils permanent. Ce sont peut-être des mineurs, mais ce sont quand même des criminels. Je ne suis pas sûre de ça…

—C’est si difficile à croire, inspecteur ? demanda-t-elle.

—Ouais, bon.

—Alors regarde-moi m’en occuper.

Humafu s’avança vers la rangée de membres du gang, les mains sur les hanches.

—Bande de merdeux, faites ce qu’on vous dit, ou vous allez y passer !

Un murmure parcourut la foule.

—Vous savez très bien que je ne fais pas de menaces en l’air ! Ce que je dis est loi !

Certains d’entre eux tremblaient carrément. Personne n’osait contester. De toute évidence, elle leur avait foutu une trouille bleue.

—Cool, dit Humafu, satisfaite.

Mais alors qu’elle commençait à se retourner…

—On est pas tes esclaves ! Je peux m’occuper de cette salope !

Un homme musclé se fraya un chemin à travers la foule, pointant un pistolet sur elle. Rogue s’apprêta à intervenir, mais Humafu lui fit signe de rester où il était.

—Reste là, dit-elle en s’avançant. Son regard était rivé sur l’homme au pistolet.

—Tu vas tirer sur moi, c’est ça ?

—Ne bouge pas !

Le coup partit, faisant un trou dans le mur de l’usine.

—T’as une visée de merde ! dit Humafu. Essaie un peu plus près.

Une seconde plus tard, elle était collée contre lui, la main sur son poignet, le canon pointé sur son front.

—Appuie sur la gâchette. Tu ne peux pas rater.

—C-c’est quoi ton problème, bordel ?!

—Tire-moi dessus.

Ses lèvres esquissèrent un sourire sous ses lunettes de soleil.

Bam !

La tête d’Humafu partit en arrière. Rogue faillit pousser un cri.

Mais elle ne tomba pas.

Son dos se cambra, ses cheveux pendirent — et elle se redressa lentement, de manière théâtrale.

—Ah… ah… augh… !

Horrifié, l’homme tomba sur les fesses.

—Tu es nouveau ici ? Il faut que vous vous informiez tous ! Les recrues doivent savoir qui je suis ! Ou…

Deux couteaux à fruits jaillirent de derrière elle, tranchant le pistolet dans les mains de l’homme comme s’il était en plastique. Quelques cliquetis plus tard, un tas de débris gisait à ses pieds — impossible de dire qu’il s’agissait autrefois d’un pistolet.

—… ils vont se faire tuer.

Personne n’osait bouger d’un pouce. Humafu donna une tape dans le dos de Rogue.

—On se tire, dit-elle. J’ai une sacrée envie de dormir.

—Tu es… blessée ?

—Hng.

Humafu repoussa sa frange, dévoilant son front. Pas une égratignure. Comme elle l’avait dit, son front lisse et pâle était intact.

—Comment ça marche ?

—Je suis maudite.

—Par qui ?

—Ça a de l’importance ? Je suis maudite comme pas possible, jura Humafu en donnant un coup de pied dans la porte pour l’ouvrir. Ça veut dire que non seulement je ne peux pas dormir, mais je ne peux même pas mourir.

Elle cracha quelque chose dans sa paume.

La balle qui avait été tirée dans son front.

Humafu leva les yeux vers Rogue et balaya d’un geste la balle couverte de sang, haussant un sourcil.

—Au moins, ça fait peur aux gens.

—……Comment est-elle arrivée dans ta bouche ?

—En passant par le cerveau.

—……

Une réponse si directe qu’il ne savait pas quoi en faire. Il tendit maladroitement la main vers la portière de la voiture.

—……Si ton gang fait son boulot et détruit les portes, ça coupera la route de fuite du Lifetaker. Mais…

—Mais ?

Une fois sûr que Humafu était attachée, Rogue appuya sur l’accélérateur.

—LifeTaker tue sans discernement. On n’a aucun moyen de déterminer sa prochaine cible. Impossible de savoir combien de victimes il fera encore.

—Hmm, tu crois ?

—Oui. Ça ne fait que rééquilibrer les choses.

—Des victimes… Bâillement !

C’était un gros bâillement. Humafu vacilla et se cogna la tête contre le tableau de bord. Puis elle ne bougea plus.

—Réveille-toi.

—Je ne dors pas. J’ai juste sommeil. Mmmph…

—On dirait que tu es à cinq secondes de t’évanouir.

—Mmph… hwa ! Humafu se redressa brusquement. Où sommes-nous ? On est déjà arrivés ?

—Euh… Je commence vraiment à avoir des doutes sur cette histoire insomniaque.

—Je ne peux pas dormir, mec. Je n’ai pas dormi depuis cinq cents ans. Concentre-toi sur l’affaire ! Arrête de parler pour ne rien dire ! Les yeux sur la route !

—……

—Je suis là, prête à t’aider — ne me laisse pas tomber.

Ne lui réponds pas comme ça. Ne le fais pas. C’est une sorcière.

Rogue prit une profonde inspiration.

Humafu avait les bras croisés, adossée à l’appuie-tête comme une boss. Exactement l’attitude qui l’avait poussée à former une bande avec des voyous du coin.

—……Si seulement on pouvait trouver une logique.

C’était là le nœud du problème.

Les sorts de déguisement étaient monnaie courante. Leur première ligne de défense était les preuves matérielles — les traces de mana — et la seconde, les caméras de sécurité. Mais cela ne leur servait à rien s’ils ne savaient pas à quoi ressemblait le coupable avant le sort.

Il ne leur restait donc plus qu’à passer au crible les contacts des victimes, mais cela ne menait à rien si les cibles étaient choisies au hasard.

Par où faut-il même commencer ?

Les sourcils froncés, il gémit.

—Tiens, dit Humafu, le regard droit devant elle, en lui montrant à contrecœur son téléphone. Il y avait une carte de la ville, avec six points rouges. Espacés, pour éviter qu’ils ne se regroupent.

—Qu’est-ce que je regarde ?

—Les lieux où le coupable a commis ses meurtres. Ses repaires.

Rogue fut tellement choqué qu’il faillit renverser quelqu’un. Il regarda Humafu, et elle se contenta de dire :

—Du calme.

—Tu ne peux pas me balancer des infos cruciales comme ça !

—Peu importe comment je le dis.

—……Et tu étais avec moi tout ce temps ! Quand as-tu compris ça ?

—Arrête de crier. Ça va faire avancer l’affaire ! Prosterne-toi devant moi ! Puis elle ajouta doucement : C’est le travail d’Angene, cependant.

—Ne lui vole pas le mérite.

Humafu bâilla. Ça avait l’air tout à fait naturel. Elle avait du culot.

—Alors ? Comment a-t-elle fait ?

—Une liste de propriétés inoccupées et ce genre de choses. Elle a trié ce qui avait été emprunté au nom de quelqu’un d’autre, leur a envoyé un virus qui a siphonné leurs données personnelles, puis a dressé la liste des suspects potentiels.

—……Vous pouvez tout faire.

Il était à moitié consterné. Miseria l’avait promis, mais tout se passait trop bien, et cela le déstabilisait. Si les sorcières s’y mettaient, n’importe quelle affaire n’était qu’une bagatelle. À quoi servaient les détectives ordinaires ?

—Il n’y a rien que les sorcières ne puissent faire, inspecteur. La voix d’Humafu parvint à ses oreilles. Tout ce que vous pouvez faire, c’est vous recroqueviller de peur.

—… Pas question, croassa-t-il, ce qui lui valut un reniflement.

—Très bien. Regarde-moi.

Humafu se retourna, retirant ses lunettes de soleil. Ses paupières s’ouvrirent lentement, fixant Rogue droit dans les yeux. Mais ces yeux tombants étaient tout simplement adorables, comme ceux d’un chaton. Ils étaient embrumés par le manque de sommeil, et la lumière du soleil s’y reflétait — pas le moins du monde intimidants.

—……

Ils ne correspondaient vraiment pas à son caractère.

—N’oublie pas, on peut t’éliminer à tout moment.

—……Hum-hum.

Il bougea légèrement.

—Ha ! N’essaie pas de t’enfuir.

Humafu se pencha vers lui, le regardant de bas en haut. Son front se plissa — cela seul avait une certaine force, mais ses yeux gâchaient tout. Il dut faire un effort pour ne pas sourire.

—Voilà qui est mieux. De toute façon, ça finit par la même chose. Fais ce que je dis, sinon…

—… D’accord.

—Ne me mets pas en colère.

—… Mm-hmm.

Elle siffla, et il reporta son attention sur la route — qui était heureusement déserte. Il fit une prière silencieuse pour que le reste du trajet de retour soit ponctué de plaisanteries tout aussi légères.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

Rogue était adossé à un mur dans les quartiers d’habitation du Sixième Commissariat, les pièces où vivaient les sorcières. Il était là depuis une bonne demi-heure, à consulter ses e-mails et à lutter contre l’envie de bâiller. Enfin, une porte s’ouvrit.

—Merci d’avoir attendu. Le sommeil est un ennemi redoutable, dit Miseria en secouant la tête. Un problème depuis l’aube de la civilisation. Un problème que l’humanité ne résoudra peut-être jamais complètement.

—Tu es la seule à penser ça. Il est trop tôt pour ça.

Est-ce qu’elle est comme ça toute l’année ? Loin de moi cette idée.

S’ils restaient là à discuter, ça pourrait ne jamais finir, alors Rogue se mit en route.

—Tu crois qu’on va trouver des corps ? demanda-t-il.

—Les chances sont minces.

—Mais ça vaut le coup de vérifier.

—C’est vrai. Tu es en contact avec les autres sorcières ?

—Je m’apprête à le faire. Je doute qu’elles suivent mes ordres.

Miseria gloussa.

—Tu es un incrédule. Je te l’ai dit, tu as réussi le test.

—Le test d’endurance pour ton nouveau jouet.

—Une façon astucieuse de présenter les choses. Tu comprends bien ta position.

—J’aimerais bien ne pas la comprendre, grogna-t-il, puis il appuya sur le bouton de l’ascenseur.

Pas celui qui menait de l’église au sixième commissariat, mais celui qui permettait de changer d’étage au sein même du commissariat.

Seules douze personnes vivaient là, mais c’était un ascenseur plutôt spacieux. Tout y était spacieux. Il avait été construit comme si l’on s’attendait à y recevoir des dignitaires en visite. Il supposa que c’était pour satisfaire les sorcières — cela lui donna envie de trouver qui avait prévu ce budget et de lui passer un savon.

—Mais ton inquiétude est justifiée, dit Miseria en tapant du pied. Les sorcières au cœur pur et honnête comme moi vont aider. Mais il existe de nombreux types de sorcières.

—“Pures”, mon cul.

—J’ai pas l’air de l’être ? se vanta la sorcière, la main sur la hanche, arborant un sourire particulièrement louche.

Mais ça n’avait pas d’importance.

Il leva les yeux au ciel.

—Tu admets que je suis pure ?

—Dis ce que tu veux.

—Eh bien, puisque tu l’as admis, laisse-moi te dire une chose : tu n’as rien à craindre. La moitié d’entre elles sont coopératives. Elles feront le travail. L’autre moitié n’est pas du tout coopérative ; leurs âmes sont aussi noires que la mienne est pure comme la neige vierge. Le simple fait d’être près d’elles te souillera. Mieux vaut être prudent.

—À t’entendre parler, je ne sais jamais ce que tu veux vraiment dire.

—Je veux dire tout ça. C’est un avertissement bienveillant ! Si tu tiens à vivre longtemps, en tout cas. À combien s’élève ta pension ?

—Je ne resterai pas ici aussi longtemps.

Miseria poussa un soupir théâtral.

—Alors on va devoir attendre le prochain détective condamné ? Oh là là. Encore des sacrifices malheureux.

—Ils se retournent dans leur tombe.

—Avertissement numéro deux : la colère est mauvaise pour la santé. Tu devrais sourire davantage !

Elle posa ses deux index aux coins de sa bouche, les tirant vers le haut. Derrière elle, l’ascenseur arriva et les portes s’ouvrirent.

Et qui est celle qui nuit à ma santé ? pensa-t-il en se plaçant à côté d’elle.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

L’une des cachettes du Lifetaker se trouvait dans le Sixième Quartier, au sud de Dillo, dans un quartier résidentiel de classe moyenne. C’était à l’intérieur d’une école primaire abandonnée. Des panneaux indiquaient qu’il s’agissait d’une propriété privée, interdite d’accès, et l’herbe n’avait pas été tondue. Les équipements de la cour de récréation, autrefois aux couleurs vives, étaient désormais rouillés et tachés, recouverts de saleté.

La rosée du matin mouillant l’ourlet de son pantalon, Rogue traversa l’herbe et pénétra dans le bâtiment scolaire. Il sentait déjà l’odeur de la mort.

C’est plus qu’un ou deux.

Il y avait huit salles de classe, et toutes empestaient.

—J’y vais.

Il tendit la main vers la première porte. Elle était rouillée et il lui fallut une minute pour la débloquer. Ils aperçurent le cadavre avant même qu’il ait complètement ouvert la porte.

Un squelette. La chair du corps avait presque entièrement disparu.

Il était attaché par les mains et les pieds à une chaise pliante, la tête baissée. Une odeur de pourriture s’en dégageait. Des mouches se rassemblaient autour des quelques lambeaux de chair restants. L’odeur lui donna un coup de poing au nez dès qu’il franchit la porte.

—Eh bien, eh bien. Quelle fête de bienvenue, dit Miseria en sifflant.

Rogue se demanda si LifeTaker s’attendait à ce qu’ils trouvent ces corps. Comme la ruelle, cet endroit était peut-être un piège.

Il se fraya un chemin à travers la classe et aperçut le tableau noir derrière l’estrade. Un sigil de portail y était tracé à la craie. LifeTaker tirait bien parti des installations existantes.

—Un sacré fils de pute, marmonna-t-il.

—Ou un radin, répondit Miseria. Passons à autre chose.

Chaque salle de classe contenait d’autres corps. Ce n’était pas un spectacle inhabituel dans son métier, mais cela lui fit tout de même froncer les sourcils. C’était comme si le coupable avait déversé ses ordures ici.

Chaque salle de classe comportait un autre portail. Et des sorts d’insonorisation recouvraient les murs et les fenêtres : peu importe la force avec laquelle quelqu’un aurait crié là-dedans, personne à l’extérieur n’aurait jamais rien entendu. Cela suffisait à prouver que les meurtres avaient eu lieu ici.

Une fois qu’ils eurent fait le tour des salles de classe et qu’ils sortirent, il commença à recevoir des SMS des autres sorcières. Encore des cadavres et des portails. Rien d’autre ne sortait de l’ordinaire, ils se dirigèrent donc vers le commissariat.

Miseria jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

—Alors nous devrions rentrer nous aussi. Après tout, nous avons bien trouvé quelque chose.

—Quelque chose de déplaisant.

Une sorcière sur le siège passager — et une rotation constante de celles-ci. Il n’aurait même pas imaginé ce concept avant d’arriver au sixième commissariat. Une chose pareille n’aurait jamais pu arriver. Mais il était là, leur nouveau jouet. Alors qu’il se moquait de lui-même, ils quittèrent l’école primaire.

Ils roulèrent un moment, puis Miseria dit :

—J’ai quelque chose d’important à te dire.

—Quoi ? dit-il en la regardant de travers.

—Trouver les repaires et les portails, c’est sans doute un progrès. Mais pour nous amener ici, tu as fait crisser les pneus.

—Ouais, eh bien, les inspecteurs ne restent pas les bras croisés.

—Hmm. Rogue, toi plus que quiconque devrais savoir ce qui te manque.

—Hein ?

Miseria posa un doigt sur son menton pour souligner ses propos.

—Eh bien, si tu ne l’as pas fait, tu ne l’as pas fait. Qu’il en soit ainsi.

—Attends, est-ce que tu… ? Rogue sentit ses paumes transpirer sur le volant. Tu mijotes encore quelque chose ?

—C’est une formulation bien méchante. Je ne mijote rien. Rien de grave, en tout cas.

Miseria agita son doigt devant son visage avec un sourire sinistre.

—Il est presque midi. Nous sommes en train de manquer rapidement des glucides nécessaires à la survie. En les brûlant, nos cerveaux fonctionnent à peine. Rogue, c’est une menace réelle. Il y a un café là-bas. Arrête-toi.

Il jeta un coup d’œil, repassa dans sa tête ce que Miseria avait dit et conclut que l’inquiétude n’était pas fondée. L’enseigne du café disparut derrière eux.

—Ou on pourrait essayer ce fast-food. Un homme adulte a besoin d’environ deux mille deux cents calories par jour. Tu peux compenser ce que tu as perdu avec un hamburger et un milk-shake.

L’enseigne du fast-food disparut derrière eux.

Il sentait une veine battre sur son front. Ça commençait à lui faire mal. Quand Miseria se mit à parler de la composition des beignets, il perdit patience.

—Tu ne peux pas simplement attendre ? Tu es un enfant ?!

—Je suis un adulte. Je te l’ai dit, j’ai mille deux cents ans. Mais plus on vit longtemps, plus certaines choses deviennent insupportables. Tu comprendras un jour.

—N’essaie pas d’en faire tout un plat !

Une main sur le volant, il plongea l’autre dans la boîte à gants, en sortit un paquet de chewing-gums et le lança à Miseria.

—Mâche ça ! Et ne nous fais pas perdre notre temps.

—Rogue, c’est à la menthe. Ça ne compte pas comme sucré.

—Tais-toi !

Alors qu’il rugissait, il aperçut une religieuse familière au bord de la route. Elle parlait à une autre religieuse, plus âgée. Y avait-il un problème ? Il se gara pour voir ce qui se passait.

—Je… je ne fais pas partie de l’Église, protestait Catherine.

—Alors pourquoi portez-vous un habit ?, demanda l’autre femme.

—C’est mon, euh, identité ? Je suis une sainte.

—Une sainte ?! Vous me prenez pour une idiote ?

—Euhhh ?

Incapable de regarder, Rogue baissa sa vitre et lança : « Hé » ! Catherine se retourna brusquement, surprise.

—Désolé, elle aime juste se déguiser. Elle n’essaie pas de convaincre qui que ce soit qu’elle fait partie de l’Église. Vous pouvez la laisser tranquille ?

La femme marmonna mais s’éloigna. Il y avait une église à proximité — elle devait y travailler.

—M-merci…, dit Catherine en grimpant sur la banquette arrière. Elle avait l’air épuisée. Je regardais des maisons vides et je suis tombée sur elle en sortant…

—Quel cauchemar ! Il faut qu’on te trouve du chocolat pour te consoler. Rogue.

—J’en ai pas, rétorqua-t-il sèchement. Il regarda Catherine. T’as trouvé quelque chose ?

—Il y avait une porte sur le sol. Et de ton côté ?

—Pareil. Avec des cadavres.

—C’était tellement dégoûtant. Catherine, tu aurais dû venir.

—Tu es incorrigible, dit Catherine en tendant la main pour tirer sur le lobe de l’oreille de Miseria.

—Pourquoi faut-il toujours que tu sois méchante ?

—Rogue, Catherine m’attaque. Il l’ignora. Elle me tire l’oreille ! Ça fait mal ! Pourquoi dois-je subir ça ? Je n’en ai pas la moindre idée !

—Je t’avais prévenu ! Tu vas avoir droit à un sermon ! Ça y est ! hurla Catherine.

—Non, ce n’est qu’une punition corporelle. Si tu es une sainte, tu devrais me battre avec la logique.

—Si je te laisse parler, tu vas me blesser !

—Au fait, tu es plus forte que tu n’en as l’air. Je suis vraiment en train de pleurer.

—Laisse couler les larmes ! Pleure dans ta manche !

—Eh bien, quel esprit tordu. Aujourd’hui pourrait bien être mon dernier jour de vie.

Il regarda d’un air sinistre Miseria hausser les épaules.

Tellement stupide.

—Rogue, tu me trahis ! Tu avais juré que tu viendrais à mon secours ! gémit Miseria.

—Je ne me souviens pas avoir fait ça.

—Eh bien, une fois qu’elle m’aura arraché l’oreille, tu devras vivre avec ce regret. J’imagine que ça va perturber ton sommeil.

—Ton oreille ne va pas se détacher, et même si c’était le cas, je dormirais comme un bébé.

—Tu feras des cauchemars. Des cauchemars où je te torture !

—Ça m’a l’air d’être un beau rêve.

—Cruel ! Sans cœur ! Tu abandonnerais une jeune fille en larmes ? s’écria Miseria, mais Rogue ne ressentait absolument rien.

Ils pouvaient désormais apercevoir le sixième commissariat. Ayant compris que tirer sur l’oreille ne menait à rien, Catherine frottait désormais ses jointures contre le front de Miseria. Miseria tenta en vain de susciter de la compassion, jouant avec Catherine. La querelle futile se poursuivit jusqu’à ce que la voiture s’arrête. Il n’y pouvait plus rien.

Se demandant ce qui n’allait pas chez elles, Rogue secoua la tête.

Pourtant, les sorcières avaient fait du bon travail.

Elles avaient trouvé des armes dans les repaires du Lifetaker. Elles avaient détruit les sigils posés comme pièges et permis au personnel d’autres divisions de s’occuper du reste. Même le piège qui avait si bien fonctionné sur Catherine ne s’avéra pas un obstacle pour les sorcières, maintenant qu’elles étaient motivées. Son téléphone s’illuminait de photos des lieux.

Pendant ce temps, l’attaque de graffitis du gang de rue perturbait efficacement le réseau de portails. Quelqu’un que l’on soupçonnait d’être LifeTaker commençait à apparaître sur les caméras de la ville — car il était contraint de se déplacer à pied. Littéralement.

Il avait les yeux dorés.

La seule caractéristique distinctive que Catherine avait identifiée. Des témoignages oculaires affluaient de toute la ville — pas seulement des caméras. Rogue était persuadé qu’il ne faudrait pas longtemps avant que le malfaiteur soit arrêté, en prison, et qu’il reçoive un coup de poing.

Allongé sur un lit dans la salle de repos, il donna un coup de poing au plafond. On frappa à la porte. C’était inhabituel. Les sorcières passaient généralement la nuit dans leurs appartements privés, et aucune n’avait jamais mis les pieds dans la salle de repos auparavant. Rogue se redressa dans son lit.

—Entrez.

—Euh, excuse-moi…

C’était Catherine.

—Qu’est-ce que tu veux ?

—Euh, hum… Elle s’arrêta sur le seuil, l’air nerveux.

—Assieds-toi, dit-il, exaspéré.

—Euh, d’accord.

Elle s’installa sur un coussin à quelques pas de Rogue.

—Alors ? Qu’y a-t-il ?

—Euh, eh bien…

Catherine fronça les sourcils. Elle remuait les lèvres et son regard vagabondait. Elle était venue le voir, mais semblait réticente à parler. Il attendit patiemment.

—… Oh ! Beau travail aujourd’hui ! J’ai entendu dire que tu avais fait beaucoup de progrès ! dit enfin Catherine.

—Mm-hmm.

—C’est bien ! Je le pense vraiment…

—D’accord.

—……

Il lui lança un regard, et elle cligna rapidement des yeux, l’air anxieux.

—Euh, hum ! Désolée de ne pas t’avoir prévenu pour Miseria. Te tester… Ce n’est pas correct ! Le bon côté, c’est qu’on fait de bons progrès, gémit Catherine.

—Tu as quelque chose à dire ou pas ? Parce que j’ai besoin de dormir.

Ça la toucha.

—Si ! J’ai quelque chose à dire !

Catherine réalisa à quel point elle avait haussé le ton et rougit.

—…… Je suis désolée.

—Ce n’est pas grave.

Ce n’est pas comme si quelqu’un d’autre dormait ici. Rogue et Rico étaient les seuls non-sorciers de ce commissariat.

Le regard de Catherine se posa sur ses mains.

—…… Pourquoi es-tu devenu inspecteur ?

Il se demanda d’où cela venait. Il la dévisagea, mais elle ne souriait pas. Elle le fixait droit dans les yeux.

—Pourquoi veux-tu savoir ?

—… Tu es venu à mon secours. Tu n’avais aucune bonne raison de le faire, mais tu l’as fait. Je n’ai jamais pu sauver personne, mais si je le peux, j’aimerais réaliser ton souhait.

Rogue déglutit, puis baissa les yeux. Et le regretta aussitôt. Il se prépara à ce qu’elle allait dire ensuite, mais elle ne dit rien de plus. Elle n’insistait pas sur ce point. Mais elle n’était pas non plus sur le point de partir.

Le seul bruit était leur respiration. Il avait l’impression que le temps s’écoulait lentement, et cela finit par l’énerver.

—… Pas vraiment de raison, dit Rogue. C’est comme ça que les choses se sont passées.

—Vraiment ?

—Ouais. J’ai rien d’autre. Pas de souhaits. Je fais juste le boulot qu’on m’a confié. Il descendit du lit et se leva. On peut être inspecteur sans avoir de grande motivation. Tout ce qu’il faut, c’est se pointer au boulot. Bon, on se lève tôt demain, alors finissons-en.

—Inspecteur, dit Catherine en se levant et en se dirigeant vers la porte. La main sur la poignée, elle sourit enfin. Je suis de ton côté. Si tu trouves un souhait, dis-le-moi.

Sur ces mots, elle partit.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

Trois jours plus tard.

Le tableau blanc de la salle de briefing était désormais recouvert d’itinéraires de portails et de photos de victimes. Tapotant de temps à autre le tableau, des documents dans sa main libre, Rogue s’affairait à mettre les sorcières coopératives au courant.

Miseria était au premier rang, tandis que les autres étaient adossées au mur ou tournaient sur leurs chaises de bureau. Elles étaient partout. Elles ne semblaient peut-être pas prendre cela au sérieux, mais elles prêtaient l’oreille, et c’était étrangement satisfaisant.

—Nous avons détruit la plupart des portails de la ville. Les patrouilles surveillent leurs repaires. Si cela ne suffit pas… alors LifeTaker est tout simplement meilleur que nous. Même dans ce cas, nous les avons définitivement acculés, conclut-il.

Les sorcières commencèrent à sortir. Humafu somnolait toujours sur sa chaise, mais Catherine lui saisit la main en sifflant : « Lève-toi. Debout ! », donc pas de problème de ce côté-là.

—Tu es sur une bonne lancée, Rogue, dit Miseria.

—Espérons-le.

—Une déclaration lourde de sens.

—Tu viens de mettre fin à ma « lancée ».

—C’est impossible ! Ma présence est réconfortante !

—Ne me fais pas vomir.

Rogue se tourna vers Angene, qui se tenait tapie dans un coin. Elle était restée là tout ce temps, tel un fantôme, mais c’était relativement inoffensif. C’était un fantôme qui faisait son travail. Cent fois plus fiable que Miseria.

—Je suppose que tu as terminé ? demanda-t-il.

Angene acquiesça, son corps décharné se balançant de manière inquiétante.

—Hi-hi-hi-hi, j’ai vérifié. Tu veux entendre le résultat ?

—Vas-y.

—Hi-hi-hi-hi. La base de données impériale n’indique personne avec des iris dorés.

—Personne ? répéta-t-il.

—Pas un seul.

—……D’accord.

—Hi-hi. Hi. Mais c’est d’après la base de données. Ça ne veut pas dire que personne ici n’en a. Il y a des gens qui n’ont pas enregistré la couleur de leurs yeux. Hi-hi-hi. Hi-hi. Bonne nouvelle, non ?

—Hmm, dis-moi, Rogue, as-tu des amis aux yeux dorés ? demanda Miseria.

—Je ne crois pas. À ma connaissance.

Il fouilla dans ses souvenirs, mais rien ne lui venait à l’esprit.

—Pas même un seul ?

—Non. Je pense que je m’en souviendrais. Les inspecteurs sont formés pour se souvenir des visages. Si nous attendions notre chèque et qu’un criminel recherché passait devant nous sans que nous le remarquions, nous serions la risée de la police.

—Quelle coïncidence. J’ai vécu très longtemps et je n’ai jamais vu une seule fois quelqu’un aux yeux dorés, dit Miseria. N’est-ce pas curieux ?

Elle agissait comme si c’était profond. Une veine palpitait sur le front de Rogue.

—“Curieux”, hein ? Tu veux en venir à quelque chose ?

—Un garçon intelligent. Dois-je vanter tes vertus ?

—Non, merci. Crache le morceau.

—Ha-ha, comme tu veux.

Miseria prit le marqueur effaçable à sec sur le tableau blanc et commença à dessiner quelque chose. En moins d’une minute, elle avait dessiné un bouledogue aux oreilles tombantes.

—LifeTaker est toujours en fuite. Les repaires que nous avons trouvés ne sont peut-être pas les seuls qu’ils possèdent. Ce qui nous amène à cet homme ! Interrogeons-le une nouvelle fois.

Miseria était très confiante.

—Qui est-ce ?

—Oh mon Dieu ! Miseria tapota le bouledogue avec son stylo. Ça se voit d’un coup d’œil !

—Je ne l’ai jamais vu auparavant.

—T-tu plaisantes, Rogue ?! Tu souffres d’amnésie ?! Miseria n’avait jamais eu l’air aussi désemparée. Zack Knoll ! Le premier homme que notre enquête a découvert ! Tu ne le reconnais pas ? Je l’ai dessiné moi-même !

—Oh ? Cette créature est censée le représenter ?

—Hein ? Miseria se figea.

Elle ne sait-elle pas ?

Rogue finit par comprendre.

—Tu penses… que tu es douée en dessin ?

—N-non, R-Rogue ! Comment peux-tu dire ça ?!

—Hi-hi-hi-hi. Un chimpanzé ferait un meilleur croquis, marmonna Angene.

—Tu vois ?

—N-non ! Je refuse d’accepter ça ! Si je ne l’accepte pas, je pourrai continuer à me considérer comme une bonne artiste !

Rogue aurait adoré enfoncer le clou.

—Peu importe.

—Espèce de monstre, Rogue !

—Tu crois que Zack Knoll va parler ? demanda-t-il en baissant la voix. Il semblait prêt à emporter ses secrets dans la tombe.

Le ton sinistre de sa voix fit taire Miseria.

—Il parlera, dit-elle en plissant les yeux.

—Pourquoi ?

—Tu m’auras à tes côtés. Fais-moi confiance, Rogue. Je peux le faire cracher le morceau même sans magie.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

La résidence de Zack Knoll était vieille, même selon les standards du Sixième Quartier. Pas d’ascenseur, seulement des escaliers. Baignés dans la lueur vacillante d’un néon mourant, ils montèrent.

—Tu crois qu’il va résister ? demanda Rogue lorsqu’ils s’arrêtèrent sur un palier.

—J’en doute, mais ça ne fait pas de mal d’être prudent.

La chambre de Zack Knoll était la troisième à partir de l’escalier, au deuxième étage. Au moins, ce n’était pas tout en haut.

Lorsqu’ils arrivèrent devant la porte, Rogue sonna. Ils entendirent bientôt des pas, et la porte s’ouvrit.

Peut-être faisait-il une sieste. Zack Knoll se frottait les yeux.

—Donnez-moi une seconde…, dit-il, puis il déglutit. Les yeux rivés sur Miseria, il pâlit. … Encore toi.

Se sentant presque désolé pour lui, Rogue persévéra.

—Je vois qu’il n’est pas nécessaire de nous présenter à nouveau. J’ai quelques questions à vous poser, ça ne prendra pas longtemps.

—… Je vous ai déjà tout dit.

—Vous savez bien que non.

Rogue jeta un coup d’œil à Miseria.

—Il ne l’a pas fait. Zack, tout ce que tu nous as caché a été révélé. Nous sommes simplement ici pour vérifier ces faits. Tu veux bien nous aider ?

Elle parlait comme si chaque mot qu’elle prononçait était un fait.

—… Entrez, dit Zack Knoll en faisant un signe de la main.

—Je ne m’en priverai pas, dit Miseria.

L’intérieur était rempli de piles de livres, il n’y avait pratiquement pas de place pour se tenir debout. Ils se frayèrent un chemin, en essayant de ne rien renverser. Zack Knoll se dirigea vers la cuisine et revint avec du thé.

—C’est de la camelote bon marché, prévint-il.

—Merci, dit Miseria en prenant sa tasse et en la vidant d’un trait. Ça tombe à pic ! On passe aux choses sérieuses ?

Zack Knoll fronça les sourcils.

—Vous protégez quelqu’un, dit-elle.

—Je ne protège pas…

—Non, ce n’est pas grave, Zack. On le sait, dit-elle, comme pour le réconforter. C’est un lourd fardeau à porter pour un ancien soldat. Laisse-moi t’en soulager.

Cela le bouleversa visiblement. Son regard se porta dans toutes les directions, comme s’il cherchait de l’aide, et lorsqu’il se posa enfin à nouveau sur Miseria, sa voix tremblait.

—N-non, je n’ai rien.

—Ça a dû être dur. Mais c’est fini maintenant.

—T-tu bluffes ! Tu ne sais rien ! hurla-t-il en renversant une pile de livres.

Miseria prit un air extrêmement compatissant.

—Je sais. On ne peut pas refuser un ordre de la noblesse. Tu n’y es pour rien. C’était juste une mauvaise situation.

—Comment ?!

Les yeux de Zack Knoll sortaient de leurs orbites.

—Un ordre des Deux Grandes Maisons Nobles, c’est comme un météore qui s’écrase sur la tête, dit Miseria d’un ton triste. Elle se frappa la poitrine. Mais ne t’inquiète pas ! Nous sommes là pour te libérer de cet homme ! Je te le jure !

Tremblant, Zack Knoll s’effondra à genoux, la tête baissée.

—…… C’est un démon. Pas un humain.

—Je le sais. Son âme est noire comme la nuit.

—…… J’ai essayé de ne pas fabriquer toutes ces portes. Et la drogue qui augmente le mana.

—C’est impressionnant que tu aies même essayé.

—…… Mais je devais penser à ma propre vie en premier… Pouvez-vous vraiment arrêter Chronos ? demanda-t-il anxieusement.

Est-ce que c’est le nom de notre tueur ?

—Tu vois, notre commissariat est chargé de s’occuper des gros poissons. Des criminels que les autres commissariats ne peuvent pas toucher. Ne t’inquiète pas. Tu es libre.

—L-libre…

Zack Knoll enfouit son visage dans ces grands bras et pleura. Difficile de croire qu’il était un ancien militaire.

Elle l’avait vraiment fait.

Elle avait soutiré des informations à cet homme simplement en le menant en bateau. Il était convaincu qu’elle connaissait déjà toute l’histoire.

Miseria lui tapotait doucement l’épaule.

—Nous sommes tout à fait prêts à l’arrêter, mais nous voulons nous assurer que le nettoyage se passe sans accroc. Pourrais-tu nous fournir une liste des portails que tu as créés ? Les principaux suffiront.

Leurs regards se croisèrent, et elle haussa les sourcils.

—Ce n’est pas pour aujourd’hui. Prends ton temps. Nous allons nous remettre au travail.

Elle s’apprêtait à partir, mais Zack Knoll bondit sur ses pieds, attrapa un bout de papier et le colla au mur.

—Donne-moi une minute !

—Ce n’est pas pour tout de suite.

—Ce diable m’a épuisé ! Je dois me venger !

Il se mit à écrire frénétiquement, puis lui tendit ses notes. Miseria surveilla attentivement jusqu’à ce qu’elles soient dans sa poche. Telle une déesse bienveillante.

—Elles sont en sécurité avec moi, dit-elle. Nous allons y aller maintenant. Merci pour ton aide.

—T-Ton nom ?

—Lillia.

—M-merci, Lillia ! Tu as tellement fait pour moi !

Comme c’est touchant.

Zack Knoll les raccompagna jusqu’à la sortie, et ils s’en allèrent. En descendant les escaliers, Rogue demanda :

—C’était juste du bluff ?

—Plutôt une intuition, en fait. On avait réduit le champ des possibilités quant à son identité, répondit-elle. Avant notre arrivée, j’étais presque certaine que notre tueur venait de l’une des deux grandes maisons nobles.

—Sur quoi te basais-tu ?

—L’absence d’yeux dorés dans la base de données m’inquiétait. Nous partions du principe que notre tueur était un ancien militaire, mais s’il avait servi, la couleur de ses yeux aurait été enregistrée.

—Mais cela ne suffit pas à te mener à la noblesse.

—Tu te souviens du jour où Catherine a failli être brûlée vive ? J’en ai discuté en détail avec elle. LifeTaker l’a traitée de sorcière. Et il a donné l’impression de connaître son histoire — mais c’est très étrange. Nos profils sont secrets, même pour les inspecteurs du Bureau. Alors comment LifeTaker a-t-il obtenu cette information ? Pourquoi savait-il qu’elle était une sorcière dès qu’il a posé les yeux sur elle ?

—Parce que…

Rogue se souvint de ce que Velladonna lui avait dit avant qu’il n’arrive au sixième commissariat.

—Les pions ne sont pas mis au courant. Seules les personnes importantes. Comme moi !

Même au Bureau, seuls les chefs de commissariat étaient au courant de l’existence des sorcières. Aucun simple soldat ne disposerait de ces informations.

—Bien sûr, si l’on parle uniquement de statut, les hauts responsables du gouvernement sont également au courant de l’existence des sorcières, je ne pouvais donc pas les exclure complètement. Mais…

—Les yeux ? demanda Rogue, se sentant très bête.

Il avait vu la preuve de ses propres yeux dans le bureau du chef.

Des photographies des membres des Deux Grandes Maisons Nobles. Chacun d’entre eux avait des yeux dorés. Il était resté là à penser à quel point c’était effrayant.

Voyant l’expression sur son visage, Miseria acquiesça.

—Exactement. Seuls les membres des Deux Grandes Maisons Nobles ont le pouvoir d’effacer leurs propres données biométriques. Non pas que je puisse dire qui l’a réellement fait. Miseria désigna la maison de Zack Knoll. Heureusement, il a agi trop vite, et nous avons pu le confirmer.

—Tu as dit “cet homme”, mais en étais-tu sûre ?

—C’était une supposition au hasard. S’il s’était avéré être une femme, je n’avais pas de plan de secours.

—… La chance était donc de ton côté.

—Je sais !

Ils arrivèrent à la voiture.

Se sentant libéré d’un poids, Rogue prit un moment pour lever les yeux vers le ciel. Ils avaient marché sur la corde raide, et sa température corporelle était en hausse. Mais ce n’était pas une mauvaise sensation.

Une fois dans la voiture, il ne démarra pas le moteur.

—Je dois appeler le chef, dit-il en portant son téléphone à son oreille. Velladonna laissa sonner dix fois avant de décrocher.

—Bonjour, Rogue. Comment ça se passe ? Tu reviens ici ?

—Chef, j’ai une petite question à vous poser.

—Mm-hmm ?

—Y a-t-il un membre des Deux Grandes Maisons Nobles qui s’appelle Chronos ?

—Haah…… Velladonna poussa un très long soupir. Oui, il y en a un, répondit-elle.

Il faillit bondir sur ses pieds. Il jeta un coup d’œil à Miseria, lui faisant un grand sourire, et elle cligna des yeux une fois, puis lui rendit son sourire en lui faisant un signe de pouce levé. Mais qu’est-ce que je suis en train de faire ?

—Rogue ?

—Euh, oui. Préparez-vous à un choc. Ce Chronos est LifeTaker…

—Oui, je sais.

—Euh.

Quoi ?

—Tout d’abord, laissez-moi vous dire, bravo, inspecteur Rogue.

Le ton mielleux de Velladonna avait complètement disparu.

—Que voulez-vous dire, chef ?

—Chronos Drakenia. Je sais déjà qu’il est LifeTaker. C’est lui qui nous cause tous ces maux de tête. Qu’un tueur en série soit issu des deux grandes maisons nobles…

—Si vous le saviez, pourquoi ne l’avez-vous pas arrêté ?

—C’est une longue histoire, Rogue. Tout d’abord, les deux maisons sont ennemies, et nous, au Bureau des Crimes Magiques, sommes sous le contrôle de Drakenia. Mais Chronos est issu de leur maison. Arrêter l’un des leurs leur ferait du tort. Les Ligtons s’en donneraient à cœur joie. Et nous ne pouvons pas permettre cela.

—Alors nous laissons un criminel en liberté ?

—Pas du tout, dit Velladonna. Si l’affaire est traitée par une équipe qui n’existe pas — oui, votre sixième commissariat — alors personne ne peut s’en mêler. Puisque nous ne pouvons pas rendre publique l’information selon laquelle nous hébergeons secrètement des sorcières, même si vous arrêtez Chronos, les Ligton et les Drakenia peuvent vaquer à leurs occupations comme si rien de tout cela n’était arrivé.

—Donc vous saviez, mais vous n’avez rien fait.

—Exactement. Si le Bureau menait officiellement l’enquête, ce serait une trahison envers les Drakenias et cela les exposerait aux attaques des Ligton. Notre seul choix était de vous confier cette affaire.

—Hum hum.

Pour la première fois, Rogue perçut un tremblement dans sa voix.

—Chronos a volé les secrets de la magie drakenienne et s’est enfui. Le sort même utilisé pour prolonger la durée de vie des chefs de leurs deux maisons. Il fusionne avec la peau du lanceur, lui accordant le contrôle du temps biologique. Ils sont libres d’être aussi vieux ou jeunes qu’ils le souhaitent. D’autres sorts extrêmement mortels y étaient conservés, donc s’il avait volé autre chose, ma tête aurait très bien pu quitter mes épaules.

À présent, elle ne faisait que râler.

—Mais voilà qu’il a volé ce grand secret, et qu’il s’en sert pour commettre des crimes. Quel gâchis.

—……C’est vrai.

—Rogue, je te suis reconnaissante. J’adorerais t’emmener dîner quelque part. Mais cela mis à part, une fois que tu auras résolu cette affaire, j’ai une place pour toi à la direction. Tu l’auras méritée. Je prie pour que tu puisses résoudre cela rapidement.

Elle raccrocha.

Une tempête faisait rage dans son cœur, mais il ne parvenait pas tout à fait à la nommer.

Il pensait avant tout aux victimes du Lifetaker. Si le Bureau avait ignoré les luttes de pouvoir et mis tout son poids derrière l’affaire, ils auraient pu la résoudre facilement. Il donna un coup de poing dans le volant, et le klaxon retentit. Un peu fort pour un quartier résidentiel.

—… Désolé, dit-il.

Sa voix ne lui semblait pas être la sienne.

La raison d’être du Bureau était de traduire les criminels en justice.

Du moins, c’était pour cela que Rogue était inspecteur. Si un escroc était à sa portée, il n’allait pas le laisser s’en tirer, peu importe qui le lui demandait. Il se fichait complètement de la réputation ou de l’argent. Aucun de ces deux éléments n’avait sa place dans une enquête.

Mais une pensée le taraudait.

Est-ce vraiment le cas ?

Il y avait une criminelle juste à côté de lui. Une vraiment méchante. Devait-il la laisser s’en tirer à bon compte ?

—Courage, Rogue ! On a presque résolu l’affaire ! dit la sorcière. C’est un exploit dont tu devrais être fier.

Son ton placide l’énervait au plus haut point. Pas seulement elle — il était en colère contre lui-même. Pour s’être laissé consoler par une sorcière.

Les sorcières étaient maléfiques.

Elles devaient l’être.

Il ne resta pas longtemps perdu dans ses pensées, mais il passa tout ce temps sur le point d’exploser.

—C’est le genre de choses que tu disais avant de tuer tes victimes, sorcière ? Se défouler ainsi le fit se sentir beaucoup mieux. Résoudre l’affaire ? Ouais, on va le faire. Bien trop tard.

Il s’en prenait à elle — de plus en plus durement à chaque fois.

—C’est peut-être difficile à comprendre pour une sorcière comme toi, mais ces victimes ne reviendront pas.

Il était tellement en colère qu’il se mit à dire des choses qu’il n’aurait pas dû, juste pour la blesser. Il ne pouvait pas s’en empêcher.

—Des sorcières ont tué mes parents. Pas seulement eux. Le vieil homme d’à côté, mes camarades de classe, mes professeurs, tous mes proches… et elles les ont fait souffrir. Elles les ont vraiment détruits. Est-ce que quelqu’un a seulement pensé une seule fois aux vies qu’elles ont ruinées ? Tu te demandes ce que ça faisait de voir leurs parents ne plus être eux-mêmes ? Des gens qui riaient avec toi la veille et qui, le lendemain, agissaient comme si c’étaient d’autres personnes ! Dis-moi, qu’aurais-je dû faire ? Ce n’est pas comme si ce que tu as fait était différent.

Il avait tout déballé…

… et cela ne faisait que le laisser vide.

—Ha… tu t’en fiches complètement. Les humains ne sont rien d’autre que des jouets pour toi.

Rogue lança un regard noir à Miseria, mais son sourire ne faiblit pas d’un iota. Pas un seul de ses mots ne l’avait touchée. Et cela lui semblait prouver que les sorcières n’étaient pas humaines.

Alors qu’il détournait le regard, Miseria rompit le silence.

—Il n’y a rien que je déteste plus qu’un apologiste, dit-elle. Malheureusement, notre monde en est plein. Si peu de gens sont prêts à dénoncer ce qui est clairement mal.

—……Et alors ?

—À mes yeux, tu fais ce qu’il faut.

—……Les paroles ne servent à rien.

—Exact. Tu le sais, alors combien de temps vas-tu rester assis là ? Miseria attrapa le menton de Rogue et le força à la regarder.

—Hnnngh ?

—Ce que tu devrais faire, c’est partager ces informations avec tout le monde pour qu’on puisse attraper notre tueur dès que possible.

Ses yeux bleus le transperçaient. Il n’y avait aucune colère en eux — simplement son visage qui s’y reflétait.

—……C’est un rebondissement. Me faire sermonner par une sorcière ?

—Un sermon ? Je t’en prie. Je ne fais qu’énoncer les faits.

—……Les faits ? Qu’est-ce qui est réel, d’ailleurs ? Quelque chose de brûlant lui monta à la gorge. Il tenta de le repousser, mais échoua. Un exploit ? Je ne cherche pas à être félicité ! Je n’ai pas besoin qu’une sorcière me console ! Ça ne fait qu’empirer les choses !

Il repoussa sa main de son menton d’un coup sec. Le claquement résonna.

—Oh…

Il vit à quel point la peau de sa main était rougie et eut le souffle coupé.

—Désol…

—Ne t’excuse pas. Tu n’as rien dit de mal. Miseria secoua la tête. Mais nous n’avons pas de temps à perdre. À mesure que l’étau se resserre, LifeTaker pourrait recourir à des mesures désespérées.

C’était une sorcière, une maudite sorcière. Mais à cet instant, elle se sentait avant tout comme une détective. Et comme une officier chevronnée aidant une novice à surmonter une blessure psychologique.

—Je t’ai frappée ! Laisse-moi au moins dire…

—Tu m’as frappée ? Quand ?

Miseria pencha la tête, faisant semblant de ne pas comprendre. Elle le réduisait au silence. Il ne s’était jamais senti aussi humilié.

Les luttes de pouvoir au sommet n’étaient pas le problème de Rogue. Mais en prendre connaissance l’avait bouleversé. Même s’il avait d’autres chats à fouetter.

Il sentit quelque chose sur sa tête. Ça ressemble à… une main ?

—Tu travailles dur, dit Miseria. Elle passa ses doigts dans ses cheveux, comme pour les lisser. Ce n’était pas désagréable. C’était même plutôt agréable. Sa propre réaction le fit se figer, et sa voix continua de ronronner. Et c’est ce travail acharné qui m’a donné envie de t’aider. Là où personne d’autre n’y était parvenu.

—…… Arrête ça, tu me mets mal à l’aise.

Miseria enfonça doucement ses doigts dans son cuir chevelu.

—Si tu veux que j’arrête, essaie de repousser ma main.

—Ce n’était pas juste…… Maintenant, je ne peux plus t’arrêter.

Il se détourna, et elle gloussa.

—Laisse-moi juste faire ce que je veux avec toi.

—……Tais-toi.

—Oh, tes oreilles sont rouges ! Eh bien, eh bien !

Il fronça les sourcils. Au lieu de répondre, il ferma les yeux.

Il se demandait si elle était vraiment une sorcière. Elle disait avoir tué cinq inspecteurs. Il savait qu’elle avait semé le chaos dans l’empire. Elle torturait les gens. Elle racontait toutes sortes de choses horribles. Mais Rogue lui-même n’avait pas été blessé. C’est pourquoi il avait du mal à croire qu’elle était une sorcière, que ses crimes étaient réels.

Ce n’était pas comme si elle le menait par le bout du nez…

…mais à ce moment-là, il avait envie de la laisser lui caresser la tête encore un peu.

Une fois cette affaire résolue, il quitterait le sixième commissariat.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

Un peintre situé à la frontière entre le cinquième et sixième arrondissement : c’est là que la note de Zack Knoll les avait menés. Contrairement aux précédentes cachettes, celle-ci était bien entretenue. Le volet à l’avant était ouvert, mais l’intérieur était faiblement éclairé, si bien qu’il était difficile de distinguer quoi que ce soit. Rogue jeta un coup d’œil en coin à Catherine, lui indiquant de faire le tour par l’arrière, puis se glissa sous le volet et entra seul.

Une fois à l’intérieur, il repéra rapidement quelqu’un dans un coin. Ses yeux brillaient dans l’obscurité, tels ceux d’un chat. Les yeux dorés de la noblesse. S’efforçant de ne pas se précipiter, il s’avança lentement.

—Tiens, bonjour, dit une voix. Une voix d’homme, bien trop amicale. C’est la première fois que nous nous rencontrons face à face, mais j’ai tout entendu à votre sujet, inspecteur Rogue Macabesta.

—Levez les mains et tournez-vous vers le mur, dit Rogue, ignorant la salutation de l’homme.

L’homme rit et actionna un interrupteur. Les lumières s’allumèrent, éblouissant momentanément l’inspecteur.

—J’ai attendu si longtemps. Je mourais d’envie de voir qui me poursuivait.

LifeTaker — Chronos Drakenia — se tenait là, la main toujours sur l’interrupteur.

C’était un beau jeune homme, aux yeux dorés brillants et au sourire agréable.

—Levez les mains, répéta Rogue.

—Le détective et le tueur, enfin réunis ! Ne nous précipitons pas. Chronos retira sa main de l’interrupteur et s’avança lentement. Nous devrions parler.

—De quoi ?

—Si nous ne parlons pas, nous ne pourrons pas nous comprendre. Je suis sûr que ce que j’ai à dire vous fera changer d’avis.

Chronos s’arrêta à une bonne quinzaine de mètres. Il ne semblait pas armé, mais avec ce sigil gravé dans sa chair, il pouvait attaquer Rogue quoi qu’il arrive.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

Lorsque Rogue fronça les sourcils, Chronos écarta les mains, soulignant ainsi qu’elles étaient vides.

—“Si tu ne te comportes pas bien, une sorcière viendra te chercher.” Je suis sûr que vous avez déjà entendu cette histoire, dit Chronos.

Pendant un instant, Rogue resta figé.

Il n’avait aucune idée de la raison pour laquelle il avait abordé ce sujet, ici. D’ailleurs, c’était…

—Juste une histoire à dormir debout, dit Rogue d’un ton dédaigneux.

Quelque chose que les parents disaient pour que leurs enfants se tiennent bien. Sans rapport avec les vraies sorcières, un mensonge auquel seuls les petits enfants croyaient.

Chronos acquiesça.

—Oui, une histoire à dormir debout, en effet. Mais et s’il y avait un moyen d’en faire autre chose ?

—……Que voulez-vous dire ?

—Réfléchissez-y. Ce n’est qu’une légende parce que la menace des sorcières a été oubliée. Elle appartient à un passé lointain et ne semble plus réelle. Mais si les sorcières existaient ici et maintenant, personne ne pourrait en rire.

Il semblait très sûr de lui. Confiant quant au résultat. Rogue lui-même ne pouvait pas le contredire. Après tout, il savait déjà à quoi ressemblaient les sorcières.

—Le mal ne disparaîtra jamais, dit Chronos. Mais, inspecteur, nous pouvons en contrôler l’ampleur. Créer un précédent, un être unique et tout-puissant qui viendra punir ceux qui commettent le mal. Rendre un jugement sur le monde. La crainte de cela constituera un moyen de dissuasion considérable.

—……Et c’est votre objectif ici ?

—En effet. C’est pour cela que j’ai tué des gens. Recréer l’ère des sorcières. Rendre le monde meilleur.

Je n’aurais jamais dû prendre la peine de l’écouter, pensa Rogue.

L’argumentation de cet homme était insensée. Rien de tout cela n’était acceptable.

Mais il se demanda s’il n’y avait pas une part de vérité là-dedans.

Si les sorcières du sixième commissariat n’avaient pas de colliers et pouvaient utiliser pleinement leurs pouvoirs, l’argument de Chronos tiendrait-il la route ?

—……

Il écarta rapidement cette idée. C’était inacceptable. Combien d’innocents devraient mourir avant que l’équation ne s’équilibre ?

Comme Rogue ne disait rien, Chronos sourit.

—Je suis convaincu que mon plan fonctionnera. Et j’aimerais que vous vous joigniez à moi, inspecteur Rogue.

Comme si la passion avait pris le dessus, Chronos toucha son bras gauche sans même s’en rendre compte. Un geste étrange. Prudent, comme s’il manipulait quelque chose de dangereux, même s’il s’agissait de son propre bras.

Des sorts secrets monopolisés par les deux grandes maisons nobles. Velladonna avait dit qu’ils s’activaient en fusionnant avec la peau du lanceur.

—Les sorcières ont fusionné avec leur magie. Accomplissez cela, et la condition nécessaire sera remplie. Oui, ma fusion est encore incomplète. Seule ma peau s’est fusionnée. Mais avec le temps, je deviendrai une véritable sorcière. Et je ramènerai l’âge des sorcières. Vous pourrez partager mon exploit…

À ce moment-là, il pencha la tête.

Catherine s’était faufilée par la porte de derrière et se tenait derrière lui.

—Ne bougez pas, dit-elle.

Elle avait dû entendre son discours. Elle semblait faire de gros efforts pour se contrôler.

—La même sorcière qu’avant ? Je suis ravi que tu aies survécu. Je préfère garder toutes les sorcières en vie.

—… Nous n’avons rien à nous dire, répondit Catherine.

Chronos tendit les mains.

—Serais-tu disposée à m’aider ? Avec une sorcière à mes côtés, nous pourrions améliorer le monde en un rien de temps. Alors, Sainte ? Es-tu disposée à apporter le salut une nouvelle fois ?

Catherine avait l’air consternée. Rogue était trop furieux pour parler. Il repoussa la main tendue, sortit ses menottes et fixa l’homme d’un regard des plus méprisants.

—Vous êtes en état d’arrestation.

—Vous pouvez me rejoindre quand vous voulez, dit Chronos, alors même que Rogue lui saisissait le poignet. Je suis un homme patient.

—……Arrêtez de parler, cracha-t-il en lui passant les menottes. Ça me donne juste envie de vous frapper.

Witches Can’t Be Collared, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

—Ouais, au revoir.

Rogue mit fin à son appel avec Velladonna. Tous les regards des sorcières étaient braqués sur lui. Il prit la parole, assez fort pour que sa voix porte jusqu’aux quatre coins de la salle de briefing.

—LifeTaker sera remis demain à un membre des Deux Grandes Maisons Nobles. On ne sait pas encore s’il fera l’objet d’un véritable procès, mais quoi qu’il en soit, l’affaire est résolue. Merci pour votre aide.

Tout le monde se mit à crier en même temps.

—Tu devrais nous être reconnaissant !

—Paie-nous !

—Un coussin de voyage !

C’était bruyant.

—Bon, bon, je ferai ce que je peux, alors calmez-vous, dit Rogue. Pourrions-nous au moins finir ça tranquillement ?

—Inspecteur… tu pars vraiment ? demanda Catherine. Comme un chiot regardant son maître partir au travail.

Rogue hésita un instant.

—Oui, c’était le plan depuis le début, insista-t-il.

—Mais… mais tu peux résoudre des affaires ici même ! Pourquoi aller ailleurs… ?

—“Il ne faut pas voir trop grand.”

—Hein ? D’où ça vient ? Catherine pencha la tête, curieuse.

—C’est un dicton que nous avons, nous les inspecteurs. Si tu as des projets de vie, quitte la police avant qu’elle ne te tue. On l’enseigne à tous les débutants. Ce métier n’offre aucune garantie de survie.

—Alors… Catherine s’interrompit, devinant peut-être où il voulait en venir.

—Le chef m’a trouvé un poste administratif. Je ne serai pas complètement à l’écart du terrain, mais c’est bien plus sûr que de se retrouver nez à nez avec les méchants. En gros, j’ai eu ma part de situations périlleuses.

Catherine baissa la tête. Rogue se gratta la sienne.

—Ouais, je peux pas t’en vouloir, dit Humafu en s’assoupissant alors même qu’elle parlait. T’es qu’un humain. T’es pas comme nous. Mieux vaut partir avant de claquer.

—Un argument de bon sens, dit Miseria en regardant Rogue droit dans les yeux. Si tu t’enfuis pas quand t’en as l’occasion, la porte risque de se refermer. Une fois que tu auras livré Chronos demain, oublie que cet endroit a jamais existé. Je te suggère de te concentrer sur des problèmes plus importants, comme où tu vas déjeuner ensuite.

—… Ouais, dit Rogue, impassible.

Miseria parlait normalement, mais se rappeler comment elle lui avait tapoté la tête dans la voiture lui donnait envie de hurler. Il n’arrivait pas à croire que cela ne l’affectait pas du tout. Avait-elle des nerfs d’acier ?

—Mesdames, dit Miseria en levant les deux mains. Applaudissons le nouveau venu chanceux qui a survécu à son passage au sixième commissariat. Applaudissez !

Les sorcières applaudirent.

Humafu bâillait tout en applaudissant, Catherine reniflait même pendant qu’elle applaudissait, Angene souriait — même Rico applaudissait discrètement dans un coin.

Se sentant mal à l’aise, Rogue se détourna.

Derrière lui, il entendit Miseria dire :

—Oh, il rougit ! Applaudissez-le ! L’Imbécile.

Puis Rico apporta une pizza géante. Elle la posa sur la table et la découpa en parts. Il y avait aussi des bouteilles de vin.

Célébrer une affaire réussie ne semblait pas être l’idée des sorcières.

La tête encore en tourbillon, il sentit quelqu’un lui mettre un verre dans la main et le pousser dans la foule des sorcières. Miseria remplit son verre, et tout le monde le regarda avec impatience.

—S-santé…

Il devait le dire.

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À la fin de la fête, Rogue avait l’air complètement débraillé. Il alla se laver le visage, essayant de remettre de l’ordre dans ses pensées. Le moment de s’amuser était terminé.

Rogue avait encore des choses à faire.

Il se dirigea vers la cellule de Chronos pour lui poser quelques questions.

Le trajet n’était pas très long. Chronos était assis sur le lit, penché en avant, les yeux fermés.

—Salut.

Chronos ouvrit un œil.

—Toi ? Qu’est-ce que tu veux ?

—Tu avais un moyen de pression sur Zack Knoll. Quoi ?

—Oh, lui. Je lui ai simplement dit que s’il ne m’aidait pas à installer les portails, je parlerais du massacre à sa famille et à ses amis. Chronos haussa les épaules. J’avais lu les archives sur la Guerre de Purification. Il a tué tout le monde dans un endroit appelé le village de Mizica. Ça n’avait rien à voir avec une stratégie. Il n’y avait aucune raison d’attaquer cet endroit, mais une chose en entraînant une autre…

Chronos ouvrit son autre œil.

—Je m’en voulais, mais j’en ai profité. Il avait beaucoup de regrets, alors il m’a suffi de lui faire comprendre. C’est un homme pitoyable.

Il parlait avec compassion, mais Rogue ne savait pas s’il était sincère. Mieux valait en finir rapidement. Il en vint au fait.

—Tu as dû avoir de l’aide. Zack Knoll n’aurait pas pu installer autant de sigils tout seul.

—J’ai pensé qu’il valait mieux ne pas en impliquer trop. Il était le seul.

—Ne me raconte pas de conneries. Tout finira par être révélé bien assez tôt.

—Je n’y peux rien si tu choisis de ne pas me croire. Je m’y suis résigné.

—……Tu sembles imperturbable. Tu penses que les Drakenias vont te tirer d’affaire ?

Rogue serra le poing, hors de la vue de Chronos. Il n’aimait pas ça, rien de tout ça.

—Qui sait ? Peut-être que oui, peut-être que non.

Chronos repoussa ses cheveux en arrière, regardant Rogue droit dans les yeux.

Fils de pute.

Il ressemblait exactement aux sorciers. Par-dessus tout, comme s’il se fichait complètement de l’humanité.

Un frisson parcourut l’échine de Rogue.

Chronos Drakenia était un Prisonnier, mais il n’avait pas abandonné.

Il est toujours en train de comploter ?

—C’est gentil de ta part de te montrer inquiet, mais qu’en est-il de toi ? demanda Chronos.

—Moi ?

Chronos fronça les sourcils, inquiet.

—J’en ai entendu parler quand je faisais encore partie de leurs rangs. Apparemment, tous les inspecteurs affectés à ce commissariat finissent par mourir.

Rogue eut l’air surpris, puis ricana.

—C’est ce que je pensais, mais ça s’est avéré être des conneries.

Chronos secoua la tête.

—Je ne veux pas dire qu’ils sont tués pendant qu’ils travaillent sur l’affaire. Ça voudrait dire que les sorcières passeraient moins de temps à l’extérieur. Ils sont tués une fois l’affaire classée.

Cela fit manquer un battement au cœur de Rogue.

Qu’est-ce que cela signifiait ?

—Hier soir, une sorcière nommée Miseria est venue me voir. Que crois-tu qu’elle m’ait dit ? Que le détective se ferait tirer une balle dans la tête dès qu’il quitterait le commissariat. Je ferais gaffe si j’étais toi.

—N-non, elle n’oserait pas… Il avait la bouche sèche.

Est-ce qu’elle le tuerait ?

Il imagina son visage. Toujours en train de glousser. Sarcasme et méchanceté, avec une touche de tendresse, le tout mélangé. La veille encore, elle lui avait tapoté la tête…

—C’est une histoire triste, mais ce sont des sorcières. Elles tuent comme elles respirent, dit Chronos.

Non, elles ne le font pas.

Quelque chose clochait. Mais quoi ?

—Les colliers.

La pièce manquante se mit en place.

Les sorcières portaient des colliers. Comment avait-il pu oublier ? Tant qu’elles les portaient, elles ne pouvaient tuer personne. Le faire signifierait leur propre mort, alors pourquoi Miseria tuerait-elle Rogue ?

—Tu mens…

Mais alors même qu’il commençait à crier, les genoux de Rogue se dérobèrent. Toute force quitta son corps, et le monde devint flou. Mais qu’est-ce que… ? C’était comme s’il dérivait. S’il fermait les yeux, il s’endormirait vraiment.

—Merci, tu m’as sauvé la vie, dit Chronos d’un ton enjoué.

Quelqu’un s’approchait. Rassemblant toutes ses forces, Rogue tourna la tête. Une silhouette le regardait de haut. Elle était à contre-jour, il ne pouvait donc pas la distinguer. Puis elle fit un pas de plus, et ce fut comme si elle avait retiré le voile.

—Je suis désolée.

C’était Catherine.

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