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Interlude 1

POV : SYLPHY

Traduction · Angeloids, Relecture · Angeloids, Édition · Angeloids. Lecture ~41 min

Cela faisait une semaine que Kousuke m’avait annoncé son départ de Merinesburg. Il fallait environ un mois de route pour parvenir jusqu’ici ; je savais donc qu’il s’écoulerait du temps avant de pouvoir le revoir, mais dès que j’avais un moment de libre, je ne pouvais m’empêcher d’attendre devant le communicateur golem.

Tous ceux qui étaient proches de Kousuke semblaient penser la même chose : chaque fois que je m’approchais du communicateur, Ira ou l’une des harpies était déjà là. Beaucoup de harpies connaissaient Kousuke, et comme elles ne partaient pas toutes en reconnaissance en même temps, celles qui restaient gardaient en général un œil sur le communicateur.

Aujourd’hui, c’était une petite harpie aux ailes brunes qui montait la garde. Pessa, si je me souviens bien.

—Ah, Princesse ! Bonjour !

—Bonjour, Pessa.

Quand je prononçai son nom, elle parut surprise.

—Pourquoi cet air si étonné ? Bien sûr que je connais ton nom, dis-je.

—Eheheh, merci !

Apparemment, il y avait là de quoi se réjouir : un sourire timide se dessina sur son visage. Évidemment que je savais qui elle était — surtout en tant que femme éprise du même homme.

—Je ne pense pas que nous recevions d’appel de sitôt, mais je ne peux pas m’empêcher de venir ici…

—N’est-ce pas ? La dernière fois qu’il a appelé, j’étais en reconnaissance, alors je n’ai pas entendu sa voix depuis une éternité… Il me manque tellement…

—Je n’en doute pas… Moi aussi, je veux entendre la voix de Kousuke.

—Eheheh, la princesse et moi, c’est pareil…

Et soudainement, l’alarme du communicateur se mit à sonner.

—C’est Arichburg.

—Si tôt… ?

Pessa déploya ses ailes vers moi, frémissante, mais je n’avais pas l’énergie de m’occuper d’elle à cet instant. Je serrai le haut-parleur entre mes mains, prête à parler.

—Wh-whoa, c’était vraiment rapide, Sylphy.

—Kousuke ?! Qu’y a-t-il ? N’est-il pas un peu tôt pour nous contacter ?

—Maître ?! Princesse ! Laissez-moi entendre sa voix, à moi aussi !

—Oh, c’est vrai, désolé.

Je posai le communicateur sur la table et le mis en mode haut-parleur. Ainsi Pessa pourrait l’entendre et nous pourrions tous parler ensemble. J’avais perdu mon sang-froid un instant et ne pouvais m’empêcher de me sentir un peu gênée.

—Ouais, grâce aux conseils de Melty, on a laissé les routes de côté. On est en train de descendre du sommet d’une grande montagne, là.

—Laisser les routes ? répétai-je. Une grande montagne… ?

—Tu ne parles quand même pas des montagnes de Sorel ? dit Pessa.

—J’en doute, dis-je. C’est un nid de wyvernes, et on a même aperçu un dragon là-haut. Même Melty ne pourrait pas… Enfin, peut-être que je me trompe…

Melty pouvait se montrer un peu peureuse. Au bout du compte elle finissait toujours par faire le bon choix, mais je doutais fort qu’elle entraîne Kousuke dans les montagnes de Sorel. Cet endroit était aussi dangereux que les Terres Désolées d’Omitt.

—Non, elle a raison. On a traversé les montagnes de Sorel. Mais ce n’est pas important.

—Je trouve ça plutôt important, moi !

—De même !

—Quoi qu’il en soit, on s’est lié d’amitié avec un dragon ici, alors on le ramène en ville. On devrait y être dans une heure environ.

—…Pardonne-moi, mais je n’ai pas bien entendu. Pourrais-tu répéter ?

—On s’est lié d’amitié avec un dragon, et on rentre avec lui à Arichburg. On y sera dans une heure et quelques.

Je me massai l’arête du nez face au récit ahurissant de Kousuke. Je sentais poindre un mal de tête. Lorsque je jetai un œil sur le côté, Pessa était figée, incapable de parler. Ce que je comprenais : j’avais sans doute la même tête.

—En supposant que tu parles au sens propre, de quoi as-tu besoin de notre part ?

Préparez une zone bien dégagée pour qu’on puisse atterrir. J’aimerais aussi que vous préveniez tout le monde à l’avance, pour éviter la panique et pour que personne ne nous abatte. On arrivera par le nord.

—Entendu, je m’en occupe. Autre chose ?

—Selon la tournure des choses, Grande — c’est-à-dire le dragon que je chevauche — finira peut-être par rester avec nous, alors pourriez-vous préparer du blé et de la viande ? En grande quantité ?

—La viande, je comprends, mais pourquoi le blé ? Ce dragon mange du pain, ou quelque chose comme ça ?

—Elle adore les hamburgers.

—…Des hamburgers.

Si je me souviens bien, les hamburgers sont des galettes de viande grillée, prises en sandwich dans du pain. Ce dragon mangeait ça ? Je n’arrivais même pas à l’imaginer.

—Ouais, des hamburgers. Ah, et de l’hydromel d’elfe aussi. C’est tout ! Désolé de t’en demander autant !

—C’est bon. Je m’y mets tout de suite, dis-je.

—Merci beaucoup, ma puce. J’ai hâte de te revoir, Sylphy. Tu m’as tellement manqué.

—Toi aussi, Kousuke…

—Et moi donc ! Je vous attendais, Maître !

—Oh, c’est toi, Pessa ?

—Ouais ! C’est moi !

Des larmes se formèrent dans les yeux de Pessa, qui hocha la tête encore et encore, visiblement heureuse qu’il l’ait reconnue rien qu’à sa voix.

—Désolé de t’avoir inquiétée, Pessa. On se revoit bientôt, alors aide Sylphy, d’accord ?

—Compte sur moi ! Je t’attends !

—Parfait. À bientôt, les filles.

L’appel prit fin, et un moment durant, Pessa et moi nous contentâmes de nous regarder.

—…Penses-tu qu’il dit la vérité ? demandai-je.

—Je ne vois pas pourquoi le Maître mentirait… Mais c’est difficile à croire, répondit Pessa en essuyant ses larmes avec ses ailes.

Elle n’avait pas tort.

—Oui… C’est vraiment incroyable, mais c’est de Kousuke qu’il s’agit. Bon, il faut d’abord réunir les hauts gradés. Tu peux me les rassembler ?

—Bien sûr !

Pessa réagit avec excitation et s’envola hors de la salle de communication.

—Il faut que je réfléchisse à ce que je vais dire à tout le monde… marmonnai-je.

Comme Kousuke allait arriver par dragon dans l’heure qui suivait, nous devions dégager un espace d’atterrissage et rassembler de la nourriture pour son nouveau compagnon. Nous devions également prévenir les citoyens et nous assurer que personne ne les abattrait en arrivant.

—J’espère qu’ils ne vont pas me croire devenue folle…

Incapable de trouver la meilleure façon de l’expliquer, je poussai un profond soupir. À ce stade, autant dire « tu sais comment est Kousuke » et m’en tenir là. Tout le monde savait déjà qu’il manquait totalement de bon sens.


—Je vois la ville.

Nous profitions de notre voyage dans le ciel sur le dos de Grande. Au bout d’une heure environ, Grande baissa les yeux vers le sol et m’indiqua que nous approchions. Il lui avait fallu une heure pour rejoindre un endroit que nous aurions mis des jours à atteindre à pied. Stupéfiant.

—Les ailes de dragon, c’est ce qu’il y a de mieux. Tu es si rapide.

—Hihihi, en effet ! rugit joyeusement Grande. Loue-moi encore davantage, humain ! Je suis le genre de dragon qui grandit grâce aux compliments !

C’était vraiment étrange d’entendre une voix de jeune fille se superposer à ces rugissements de bête. Je me demandais si je m’y habituerais un jour.

Hein ? Est-ce que j’aime aussi les dragons ? Écoute, ce n’est pas parce qu’elle a une voix de jolie fille que je suis attiré par elle, compris ? Un dragon, c’est un peu trop pour moi, d’accord ?

—Qu’est-ce qu’elle dit ? me chuchota Melty à l’oreille. Pour une raison ou une autre, elle s’agrippait à moi. Ses murmures à mon oreille me donnaient des frissons, mais elle me serrait si fort que j’en avais mal.

—Elle dit qu’on approche d’Arichburg, répondis-je. Quand je lui ai dit à quel point elle était rapide, elle m’a répondu qu’elle grandissait grâce aux compliments.

—Tu veux dire, genre, son cou ou un truc comme ça ?

—Je ne pense pas qu’elle le dise au sens littéral.

—Je sais. C’est juste difficile à admettre pour moi.

Melty avait le regard dans le vide. Melty, d’habitude si calme, faisant une tête pareille ? J’aurai vraiment tout vu. Voler était-il à ce point une expérience folle pour elle ? Apparemment.

Je commençais à croire qu’elle avait le vertige, mais… non, impossible.

—Ils devaient nous avoir préparé une zone d’atterrissage, dis-je à Grande. Tu vois quelque chose de ce genre ?

—À l’extérieur de la ville, à l’ouest, il y a une zone dégagée avec des torches allumées, alors qu’il fait pourtant jour. Serait-ce là ?

—Sans doute, répondis-je. Pose-toi là-bas. On ne devrait pas se faire attaquer.

—Je te fais confiance, humain. Si de la magie ou des lances s’abattent sur moi, je n’hésiterai pas à fondre en larmes.

—Pas d’inquiétude. Fais-moi confiance.

—…Je reste inquiète quand même.

Grande entama malgré tout une descente rapide.

Whoa.

Je sentais mes entrailles faire des trucs bizarres, comme quand on tombe de très haut ! Une sensation dingue ! Et c’était douloureux, aussi. Melty s’accrochait fermement à ma taille. Avait-elle peur ? Sûrement. Mais si elle ne se détendait pas, mes côtes allaient en pâtir.

S’il te plaît, lâche un peu de lest ! Je capitule !

Pendant que je tapais frénétiquement sur les bras de Melty pour obtenir sa clémence, Grande acheva son atterrissage. Aucune secousse : un atterrissage parfait.

—Nous avons atterri, humains, annonça-t-elle. Sauf que nous sommes maintenant encerclés et qu’ils ont tous des armes. J’ai terriblement peur, franchement. À l’aide, je vous en supplie.

—Pas d’inquiétude, je vais leur faire baisser leurs armes, dis-je. Attends une seconde.

Malgré son phrasé presque royal, Grande était plutôt du genre trouillarde. Peut-être avait-elle subi un traumatisme lié aux humanoïdes…

Je détachai Melty de moi,(elle avait les yeux bien fermés) puis je défis la corde de stabilisation avant de descendre de Grande. Melty descendit avec moi, le visage rouge vif. Elle avait dû avoir honte après coup.

—Ne t’en fais pas pour moi ! lui dis-je. Allons, parlez aux autres.

Quand elle s’aperçut que je fixais son visage écarlate, elle le cacha d’une main et me poussa en avant de l’autre.

Héhéhé, j’ai des munitions pour plusieurs jours ! Je ne peux pas trop pousser le bouchon, sinon elle pourrait m’anéantir physiquement, alors je vais devoir faire attention.

Je sortis de derrière Grande, les bras levés, et les soldats de l’Armée de libération se mirent à jacasser bruyamment. Grande commença à trembler de peur. À quel point pouvait-elle être effrayée ?

—Hé, les gars, je suis de retour ! Ce dragon, c’est Grande ! Elle est un peu froussarde, alors vous pourriez ranger vos armes ? C’est ma nouvelle amie !

Au début, les soldats parurent ne pas savoir quoi faire, mais ils ne tardèrent pas à ranger leurs armes. Grande poussa un énorme soupir nauséabond.

—Kousuke !

Une seule personne se fraya un chemin à travers la foule des soldats. Bien sûr, je la reconnus.

—Sylphy !

Nous nous étreignîmes, Sylphy me serrant fort, presque douloureusement.En fait, pas « presque ». Ça faisait vraiment mal.

Stop, stop ! Je vais me briser ! Je ne peux plus respirer !

—Kousuke… !

—U-ugggh, tu m’as trop… manqué…

C’était mon devoir d’homme d’accepter tout cet amour, même si c’était dur… Bon, non, impossible. Ma vision virait au blanc.

Je tapotai vivement le dos de Sylphy, mais elle ne sembla rien remarquer, trop occupée à sangloter. Son étreinte se resserra encore.

—Je ne peux plus… respirer…

J’émis un son d’oiseau qu’on étrangle et, peu après, je perdis connaissance.

J’entendis Sylphy crier mon nom au loin, mais il était trop tard. Je n’avais pas la compétence Ténacité.


Quand je revins à moi, un plafond familier se trouvait au-dessus de moi.

—Tu es réveillé ?

Une fille avec un seul grand œil me regardait. Son œil était un peu rouge. Avait-elle pleuré ? Mon cerveau ne tournait pas encore à plein régime, alors je tentai de rassembler mes esprits en entourant de mes bras l’adorable créature devant moi.

—Hé, je suis rentré.

—Bienvenue à la maison, Kousuke.

Ira enfouit son visage contre ma poitrine en quémandant des câlins, et je lui caressai doucement la tête et le dos.

Ouais, je suis enfin de retour.

Survival in Another World with My Mistress!, Tome 4, Interlude 1 — illustration

—Kousuke ! Maître !

Les harpies avaient compris ce qui se passait et accoururent toutes.

Tout le monde fêtait mon retour sain et sauf, me frottant doucement la tête de leurs ailes, versant des larmes et me couvrant de baisers.

Hé, quelqu’un vient de me lécher ? Arrêtez de me déshabiller !

—Je parvins à esquiver l’assaut des harpies assez longtemps pour poser une question. Au fait, où est Sylphy ?

—Là-bas, dit Ira, qui se mit à califourchon sur mon torse pour défendre sa place.

Elle désigna un coin de la pièce.

Je me redressai et regardai dans cette direction : je trouvai Sylphy nimbée d’une véritable aura. Elle était assise comme une enfant pendant le cours de gym, le visage enfoui dans ses genoux, tremblante.

—Sylphy, ramène tes fesses ici, l’appelai-je.

—Non… Je ne le mérite pas… Je suis une femme horrible qui a failli t’étrangler après ton long voyage de retour… Laisse-moi tranquille.

Son aura sombre était vraiment impressionnante. Était-elle générée par un esprit des ténèbres ou quelque chose du genre ?

—Ne t’en fais pas, Sylphy. Je sais que tu t’es sentie dépassée.

Et je suis fragile comme tout. Bon, peut-être qu’elle est allée un peu trop loin. Mais ce n’est pas le moment de le dire. Je dois me montrer tolérant. Allez, à toi de jouer, Kousuke.

Je retirai doucement Ira de sur moi et sautai du lit pour me rapprocher de Sylphy, dans son coin.

—Sylphy, s’il te plaît. Je veux voir ton joli visage.

Elle obtempéra, et c’était un vrai désastre. À force de sangloter, ses yeux étaient rouges et gonflés. De la morve coulait aussi de son nez.

Pas du tout digne d’une beauté comme elle !

Je sortis un tissu de mon inventaire, essuyai ses larmes, puis nettoyai son nez.

—Je ne suis pas en colère, c’est promis, dis-je.

Je déposai un doux baiser sur son front et la serrai contre moi. Elle enfouit son visage contre mon épaule droite, qui se mit à chauffer. S’était-elle remise à pleurer ?

Le temps qu’elle s’arrête, Ira et les autres avaient quitté la pièce. Ils étaient tous si attentionnés.

—Allez, lève-toi, et asseyons-nous là-bas, d’accord ?

—D’accord…

Sylphy retira son visage de mon épaule, et je suis presque sûr d’avoir aperçu un filet de morve reliant son nez à ma chemise, mais je fis mine de ne rien voir. On pourrait tout laver demain. Ma priorité était de remonter le moral de Sylphy.

—Tu m’as beaucoup manqué, tu sais, lui dis-je. Mais ça me fait mal de te voir pleurer comme ça. Je vais bien, c’est promis.

Sylphy renifla quelques instants avant de se calmer. Alors que je croyais l’avoir entendue murmurer quelque chose, une lumière vive jaillit soudain.

—Houlà ! C’est quoi, ça ?!

Quand la lumière disparut, les yeux gonflés et injectés de sang de Sylphy étaient redevenus normaux, et même mon épaule était propre et nette. Elle avait dû utiliser la magie élémentaire pour tout arranger.

—Je suis désolée, Kousuke, dit-elle.

—Je te l’ai dit, je ne suis pas en colère. Je sais à quel point tu t’es inquiétée pour moi. Au contraire, ça me rend heureux.

—Uggh…

Sylphy s’agrippa à moi comme si elle allait se remettre à pleurer, mais au lieu de cela, elle s’endormit d’épuisement. Je la couchai et me dirigeai vers la cuisine. J’avais bien faim, et je voulais aussi lui préparer de quoi manger, si possible.

Hum, qu’est-ce que je fais ? Ah ! Je sais. Et si je refaisais le kebab que je lui avais préparé la première fois ? Ou le faux burrito ? Maintenant que j’ai un plan de travail pour cuisiner, je devrais pouvoir réussir un burrito parfait.

Un burrito tout seul, ce serait un peu triste, alors je ferais aussi de la soupe. Un bon vieux pain bien garni ferait l’affaire. Je supposais pouvoir le préparer sans recourir à mes compétences, mais en même temps je le voulais délicieux. De toute façon, je l’aurais techniquement fabriqué, alors quelle importance ?

Maintenant que j’y pensais, je devais aussi m’occuper de Grande. Vu la position du soleil, je n’étais pas resté inconscient bien longtemps. Je m’en voulais un peu pour ma nouvelle compagne dragonne, mais je voulais rester encore un moment avec Sylphy.

Elle finit par se réveiller sur le lit et parcourut la pièce du regard. Elle me repéra vite et son visage s’illumina.

—J’ai préparé à manger, dis-je. Mangeons ensemble.

—Okay !

On aurait dit que Sylphy avait rajeuni, mais peu importe. Elle était adorable, alors c’était très bien ainsi.

—J’ai essayé de refaire la même chose que lors de notre rencontre.

—Ça me rappelle des souvenirs…

Sylphy plissa les yeux en regardant le burrito posé dans l’assiette devant elle. La soupe était prête, elle aussi.

—Alors, attaquons, dis-je.

—Avec Plaisir !

Nous mordîmes tous les deux dans nos burritos.

La première sensation qui m’accueillit fut le croquant des légumes émincés. Vint ensuite la saveur de la viande nappée d’une sauce douce et relevée, accompagnée d’une sauce à la mayonnaise légèrement acidulée. Ce profil de saveurs était bien plus raffiné que celui des burritos que j’avais préparés jusque-là. Délicieux.

—Hihi, c’est bien meilleur que la dernière fois, dit-elle.

—Je me suis amélioré, pas vrai ?

Je tendis le poing et Sylphy s’esclaffa joyeusement. Dieu merci. Elle semblait enfin se sentir mieux.

—La soupe est excellente, elle aussi, ajouta-t-elle.

—Il paraît qu’il faut beaucoup de temps pour obtenir une saveur aussi complexe en partant de zéro.

Je ne connaissais pas très bien la recette, mais j’avais vu ou entendu quelque part qu’il fallait du temps et beaucoup de ressources pour faire une soupe de consommé à partir de rien. Il en va de même pour le ragoût de bœuf et le curry : si vous n’utilisez pas de roux acheté dans le commerce et que vous partez de rien, la cuisson de ces deux plats demande beaucoup d’efforts. Le ragoût blanc est apparemment plus facile, d’une manière ou d’une autre.

—Je suis tellement heureux d’être de retour, honnêtement. Je suis vraiment content de te revoir, Sylphy.

—De même… Avoir failli t’étrangler, c’est un échec de ma part…

—C’est ce qui arrive quand les émotions atteignent leur paroxysme. Tant que tu fais attention la prochaine fois, ce n’est pas grave !

—Je sais…

Elle avait presque retrouvé son aura habituelle, même si elle se comportait encore un peu comme une enfant. Sylphy n’était pas tout à fait stabilisée. Mais je comprenais : moi-même, je me sentais sens dessus dessous. J’aurais pu me mettre à danser, honnêtement.

Tout en mangeant, nous parlâmes de ce qui s’était passé quand ce sale renard m’avait enlevé. Le repas terminé, je sortis de l’hydromel et nous continuâmes à discuter autour d’un verre. Nous avions tant de temps à rattraper, et je savais pertinemment qu’elle ressentait la même chose.

—Alors, Lime et les autres veillent toujours sur Mère et le reste de la famille sous le château…

Des larmes se reformèrent dans les yeux de Sylphy lorsque je lui parlai des slimes girls et de sa famille. Heureusement, c’était une bonne nouvelle.

—Père s’est sacrifié pour protéger notre famille, et je les libérerai quoi qu’il arrive. Je le jure.

Sylphy serra résolument les poings, une lueur de défi dans les yeux.

—À ce propos…

J’allais devoir lui parler d’Elen et de son groupe. Je ne cachai rien en lui expliquant toute la situation. Il ne me semblait pas correct de lui dissimuler quoi que ce soit.

Du temps où nous communiquions à distance, je lui avais dit avoir pris contact avec une sainte de l’adolisme, mais je n’avais pas parlé de, eh bien, de relation avec elle. Ce n’était pas vraiment le genre de chose qu’on annonce par communicateur.

Lorsque je lui expliquai la situation d’Elen, ses yeux se plissèrent froidement.

Aaah, c’est terrifiant !

—Je vois, dit-elle. Je m’attendais à ce que les choses tournent ainsi avec Melty, mais certainement pas à ce qu’une sainte de l’adolisme entre dans l’équation. Hrm…

Son regard froid fit perler des sueurs froides sur mon visage.

—Elle est belle ? demanda-t-elle.

—Oui, je dirais que oui, répondis-je.

—Hum… Mais tu lui as bien dit que j’étais ta numéro un, n’est-ce pas ?

—Évidemment. Tu finiras par la rencontrer, tu pourras le lui confirmer à ce moment-là. Elle m’a demandé si je ferais d’elle ma numéro un, et je lui ai répondu que c’était impossible : cette place est déjà prise. Tu es ma numéro un, Sylphy.

Je la regardai droit dans les yeux, m’exprimant aussi clairement que possible. L’honnêteté avant tout.

—Je vois…

Sylphy devint rouge vif et détourna le regard. Dieu merci, j’avais apparemment réussi à la convaincre.

—Alors, prêt à le prouver ?

Elle jeta un coup d’œil vers le lit.

—Absolument.

—Sois doux, d’accord ?

—Laisse-moi faire.

C’est ainsi que commença ma longue nuit avec Sylphy.


Le lendemain.

—À mon tour, maintenant.

Disons que je fis de mon mieux.


Le lendemain.

—Maintenant, c’est notre tour !

Je fis absolument de mon mieux.


Le lendemain, du surlendemain.

—Hihi, maintenant c’est mon tour, non ?

—Au secours, quelqu’un !

—On n’échappe pas à une overlord ! Hihi.

—Gyah !!!

Je fus contraint de faire de mon mieux.


—L’amour, c’est rude par ici, ça c’est sûr, Dis-je

—Tu as beaucoup de partenaires.

—Par pur hasard, insistai-je.

Grande me regarda avec pitié en engloutissant un gigantesque cheeseburger.

—Par hasard, dis-tu… ? Hum, tu as l’air à plat. Fais attention à ne pas te tuer à la tâche. Je m’inquiète de te voir t’affaiblir de jour en jour, Maître.

Disons simplement qu’après des jours d’« exercice », mon endurance était au plus bas, environ trente pour cent. Le moindre travail normal me paraissait infernal. Et le bas de mon corps était lourd, mes muscles en particulier.

—Ha ha ha, je vais bien… Je suis un dur à cuire. Un pro quand il s’agit de prendre soin des gens.

—En es-tu bien certain ?

Le dragon me lança un regard dubitatif. J’étais à peu près sûr d’être l’un des rares humains à recevoir pareil regard de la part d’un dragon.

Et puis, attends, Mlle Dragon. Ne viens-je pas littéralement de prendre soin de toi à l’instant ? Je sais bien que je tenais ma promesse et que je me rattrapais de ne pas m’être occupé d’elle plus tôt, mais quand même !

—Alors, Grande, combien de temps comptes-tu rester dans les parages ?

—Hum ? Voyons voir… Jusqu’à ce que je m’ennuie, je suppose.

—Et tu comptes manger des hamburgers jusqu’à ce moment-là ?

—En effet.

Elle acquiesça comme si c’était l’évidence même.

Je vois, merci pour cette réponse si attendue.

—Compris. Dans mon ancien monde, il y a un dicton : « Celui qui ne travaille pas ne mange pas. »

—Hum ?

Grande pencha la tête, le cheeseburger géant toujours en bouche.

—Autrement dit, on ne peut pas se permettre de nourrir ceux qui ne travaillent pas pour gagner leur pain.

—Mais je suis un fier dragon. Comptes-tu donc me faire travailler ?

Grande mâchait consciencieusement tout en me fixant du bout du museau. Avec du fromage et du ketchup plein la bouche, sa superbe en prenait un sacré coup.

—C’est parce que tu es un fier dragon que tu n’accepterais jamais de récompense sans rien faire, n’est-ce pas ? dis-je. Si tu te contentais de manger et de dormir, tu ne vaudrais pas mieux que du bétail… Non, en fait : le bétail fournit fourrure, viande, lait et peaux, donc tu serais pire. Tu ne serais qu’un animal de compagnie.

—Un animal de compagnie ?!

Grande laissa tomber le hamburger géant de ses griffes et me regarda, stupéfaite.

—Comment oses-tu m’appeler ainsi !

—Autrement dit, je veux que tu travailles, poursuivis-je. Je ne te demande pas de te mettre à quatre pattes et de trimer du matin au soir comme nous, les humanoïdes. Juste des choses comme chasser une ou deux wyvernes par jour et les rapporter ici, ou offrir de temps en temps quelques-unes de tes écailles qui tombent, voire un peu de sang quand sortir te pèse. C’est tout.

—Hrrrm…

Grande ramassa le hamburger qu’elle avait laissé tomber sur la table (plusieurs blocs de bois assemblés) et le porta à sa bouche, songeuse.

—Et puis, si tu aimes les hamburgers, attends de goûter aux autres plats que je peux te préparer.

La queue de Grande se figea net.

—Tant que tu resteras travailler ici, je te nourrirai volontiers de bonnes choses. Ce ne serait pas juste qu’une seule partie en profite, pas vrai ?

—Hrrm… Mais si Père ou Mère l’apprenaient, ils seraient furieux contre moi.

C’est donc ça qui la préoccupe ?

—C’est une façon de voir les choses. Mais ne pourrait-on pas dire aussi qu’on t’offre des présents pour que tu exerces ne serait-ce qu’une infime parcelle de ton pouvoir ?

—Hrm, c’est vrai…

Elle mâchonna pensivement. Spectacle des plus étranges.

—Très bien, j’accepte tes conditions.

—Génial ! Je suis ravi de l’entendre. Pour commencer, en remerciement de nous avoir ramenés chez nous, tu peux passer les trois prochains jours à te détendre, aujourd’hui compris. Ensuite, tu pourras te mettre au travail. Qu’en dis-tu ? demandai-je.

—Mm, parfait.

C’est ainsi que le dragon Grande s’installa à Arichburg.

Je parlerais plus tard à Ira, qui m’apprendrait que Grande appartenait à une espèce de dragon particulièrement douée pour les magies de la terre. En moins d’une heure, elle pouvait réduire de petites montagnes à l’état de plaines. Pour ce genre de choses, elle était encore plus douée que moi avec mes outils en mithril.

Il va sans dire qu’elle pouvait voler, mais aussi creuser sous terre. Ses écailles étaient particulièrement résistantes, et ses cornes, ses griffes et ses crocs pouvaient être utilisés pour fabriquer de puissantes armes élémentaires de terre. Les armures et les boucliers fabriqués à partir de ses écailles sont incroyablement solides et résistants à la magie de terre.

Pourquoi est-ce que je ne parle d’elle qu’en termes de matériaux ? Allons, à quoi t’attendais-tu ? Jusqu’ici, les dragons étaient considérés comme des monstres puissants. Une fois vaincus, on récoltait toutes sortes de matériaux sur leurs précieux cadavres. D’après mes sources, leur viande était délicieuse, et leur sang et leurs organes servaient à fabriquer des remèdes extrêmement efficaces, par exemple un médicament capable de faire repousser les membres manquants.

—…

En fait, Ira observait Grande dans l’ombre depuis un moment déjà. Comme j’étais le seul à pouvoir comprendre notre nouvel ami dragon, elle n’avait pas participé à nos discussions.

—Hé, Kousuke ? La façon dont cette cyclope me regarde est terriblement effrayante.

—C’est sans doute bon signe. Sans doute.

Je détournai mon regard de Grande. Je doutais qu’Ira ose une chose aussi audacieuse que de l’attaquer pour lui prélever sang et organes. Enfin… non ?


Cinq jours s’étaient écoulés depuis mon retour à Arichburg.

Pendant que Grande dévorait un de ses hamburgers géants, j’entraînai Ira dans la salle de réunion.

—Grande est des nôtres, annonçai-je au groupe réuni.

—Incroyable.

—En effet, Kousuke doit être la première personne de l’histoire à apprivoiser un dragon.

—Un dompteur de dragons plutôt qu’un tueur, hein ? Je n’en attendais pas moins de Kousuke.

Sylphy, Ira et Sir Leonard louèrent tous mon exploit.

Héhé, continuez de m’accabler d’éloges, les amis.

—Mais sommes-nous sûrs que c’est une bonne idée ? demanda Danan. Si elle décidait de se déchaîner, cela causerait énormément de dégâts.

—Faut-il prévoir un plan d’urgence ? Renchéris, Madame Zamil.

Danan et Madame Zamil avaient encore des doutes, et ils avaient raison de s’inquiéter. Si Grande prenait soudainement goût à la violence, Arichburg serait réduite en cendres. Vu sa taille colossale (une vingtaine de mètres de long), elle pouvait aisément raser une maison de pierres. Et sa queue épaisse et dure réduirait quiconque en chair à pâté d’un seul coup.

Et puis il y avait cette corne terrifiante. Si elle chargeait les portes de la ville, elles seraient pulvérisées.

—Et si je lui construisais une écurie à dragon à l’extérieur de la ville ? suggérai-je.

—Une quoi ? demanda Sylphy.

—Une énorme niche, en gros.

—Tu comptes mettre un dragon dans une niche ? répondit-elle avec un sourire en coin.

Elle avait une expression gênée.

Ira hocha la tête.

—Au moins, nous savons désormais quelle place Grande occupe dans l’esprit de Kousuke.

—Je plaide le cinquième amendement1.

Ils déformaient un peu mes propos ; je faisais travailler Grande en échange de nourriture. Le dragon était content, mangeait à sa faim, et elle nous aidait. Tout le monde y trouvait son compte, donc aucun problème. Pas vrai ?

—Bien. En laissant tout ce qui concerne Grande à Kousuke, notre problème actuel reste le Saint Empire, comme toujours.

Sylphy se remit au travail.

—En effet. J’ai entendu dire que l’adolisme n’était pas vraiment un front uni, mais… Sir Leonard s’interrompit.

—Nous sommes ici pour discuter de la possibilité de coexister avec l’adolisme, n’est-ce pas ? demanda Danan. Franchement, je pense que c’est impossible.

Sir Leonard et Danan étaient tous deux d’avis que coexister avec ceux qui vénèrent Adol était impossible.

C’était parfaitement compréhensible : leurs familles avaient été massacrées par le Saint Empire, leurs épouses et leurs enfants bien-aimés, qui plus est. Beaucoup de gens partageaient des histoires semblables.

—Cela dit, de façon réaliste, il est sans doute impossible de tuer tous les humains qui vénèrent l’adolisme, dit Melty.

Ira acquiesça dans sa direction.

—Mm, je suis d’accord. Dans ce cas, il serait plus simple de transformer l’adolisme lui-même à notre convenance. Moins de sang versé.

Melty et Ira estimaient que diviser l’adolisme en s’appuyant sur la secte d’Elen serait la meilleure solution. Cela tenait moins d’un effort de réconciliation avec les fidèles d’Adol que d’une tentative de dresser les deux factions l’une contre l’autre pour réduire d’autant leurs forces.

—Je partage l’avis de Melty et d’Ira sur ce point, dit Sylphy. Que nous puissions coexister ou non, si les fidèles de l’adolisme ne sont pas unis, exploiter ce conflit à notre avantage serait une tactique judicieuse. Notre objectif reste de reprendre le royaume de Merinard, et pour cela je pense que coopérer avec la secte des Nostalgiques est la meilleure voie qui s’offre à nous.

—Mais Votre Altesse… commença Danan, mais Sylphy lui coupa la parole.

—Nous ne devons pas nous fermer à des options possibles par simple entêtement, dit-elle. Tout comme nous avons accueilli Kousuke dans nos rangs, nous pourrions accueillir la secte des Nostalgiques et ces prétendus enseignements originels qu’ils ont étudiés.

Sylphy me prenait en exemple pour s’expliquer auprès de Danan et de Sir Leonard.

Il était vrai qu’au début, j’avais failli être lynché par les gens du Royaume de Merinard. Je me souvenais encore de ma terreur d’alors. Aujourd’hui nous étions tous amicaux et détendus, mais ma première rencontre avec les gens de ce monde s’était très mal passée.

—Mrm… Vous avez raison, dit Danan.

—Et c’est Kousuke qui a rendu cette possibilité envisageable… ajouta Sir Leonard.

—Je ne dis pas que nous ne sommes plus en guerre contre le Saint Empire. Notre objectif reste inchangé et je n’en démordrai pas. Une fois notre pays repris, nous serons probablement amenés à entrer en conflit avec le Saint Empire lui-même. Renoncer à la haine qu’il m’inspire, j’en suis incapable. L’expression de Sylphy était dure. Mais nous ne pouvons pas combattre indéfiniment. Il faut fixer une limite quelque part, et ce moment viendra quoiqu’il arrive. C’est pourquoi nous devons ouvrir une voie qui nous permette d’entrer en contact avec ceux du Saint Empire, de communiquer avec eux.

Danan et Sir Leonard gardèrent un instant le silence, puis hochèrent vivement la tête.

—Comme vous le souhaitez, Princesse.

—Nous nous contenterons de nous préparer en attendant.

—Excellent. Nous allons donc prendre contact avec la secte des Nostalgiques et entamer des négociations avec le Saint Empire. Dans le même temps, nous concentrerons nos efforts sur le renforcement des défenses et le soutien de nos territoires. Nous ne nous étendrons pas de sitôt. Si l’ennemi attaque notre territoire, nous l’anéantirons. Voilà notre plan pour l’avenir.

—Compris.

Les officiers supérieurs de l’Armée de libération hochèrent la tête en signe d’assentiment. Les choses allaient devenir très agitées pour nous.


Une fois notre orientation décidée, le reste de l’équipe et moi nous mîmes au travail pour l’Armée de libération.

Il est temps pour moi de passer à l’action ! Kousuke à la rescousse !

—Je veux que tu te concentres sur le ravitaillement et les soins de Grande pour l’instant.

—Quooo ?

Aucune mission anti-Saint Empire ne m’était confiée. Bien sûr, nous n’allions plus les éliminer activement : place à la politique. On me dit que j’assisterais aux réunions, vu mon lien avec Elen. Nos pré-négociations passeraient par des communicateurs golems qui utilisaient les slimes girls, ils n’avaient donc pas besoin de mon aide.

Comme les artisans avaient appris à produire des carreaux pour les arbalètes, il ne me restait plus qu’à fabriquer des bombes aériennes pour les harpies, des munitions pour les fusils et des grenades pour les fantassins.

Il s’avéra qu’il n’y avait pas eu de combat ouvert depuis mon enlèvement, donc pas de baisse significative des stocks de munitions. Quelques-unes avaient servi à éliminer des monstres et autres, mais c’est tout.

—Autrement dit, tu as été mis sur la touche.

—Ce n’est pas vrai ! C’est juste que, euh, on me garde en réserve pour quelque chose d’important !

J’eus beau chercher des excuses, Grande se contenta de me fixer de ses yeux bienveillants.

Arrête de sourire ou j’appelle Ira !

À cause de mon enlèvement, on m’avait affecté des gardes du corps qui devaient rester avec moi en permanence. Cela dit, ils avaient un peu peur de trop s’approcher de Grande, alors ils se tenaient à distance. Ce jour-là, mes gardes étaient une harpie aux plumes roses nommée Bron et une harpie aux plumes orange nommée Fich.

—Au fait, ça ne te dérange pas de dormir dehors ? demandai-je à Grande. Je peux te bâtir une petite maison bien solide.

—Je n’ai pas besoin de ce genre de chose, dit-elle.

—Pardon ?

—Je suis un grand dragon. Je peux simplement m’enfouir sous terre quand j’ai besoin d’un endroit où me reposer. Rapide et simple.

Grande plongea alors la corne la première dans le sol comme s’il s’agissait d’un lac. Et comme dans un lac, des ondulations parcoururent le sol lorsque Grande se glissa dessous. Après être restée immergée un moment, elle se mit à trembler, puis s’immobilisa en ouvrant un trou à la surface pour émerger.

—Tu vois ? dit-elle. C’est simple.

—C’est quoi, ce bordel ?

Le trou dans le sol était si profond que je n’en distinguais même pas le fond.

—Tu vois, les grands dragons creusent leur nid sous terre, comme ça. En été c’est frais, en hiver c’est chaud. L’eau qui remonte garde la terre bien dure.

Bon sang, elle ressemblait vraiment à un dragon de conte fantastique. Creuser des trous n’était rien pour elle.

—La pluie ne va pas s’infiltrer là-dedans ? Je vais te faire un toit, proposai-je.

—Ah, cela aiderait beaucoup.

J’utilisai des matériaux en pierre pour dresser des piliers épais à chaque coin du grand trou, puis je créai un toit pour empêcher l’eau de pénétrer.

Hah ! Maintenant que je peux poser des lots de blocs, c’est un jeu d’enfant. Et si je posais des briques à chaque coin pour épeler « Grande » à son intention ? Hah !

—Bien joué, dit-elle.

—Merci beaucoup.

Grâce aux compétences de Grande, le travail qu’on m’avait confié ne me prit qu’une petite heure. Je devais lui construire une grande maison, mais c’est elle qui s’était bâti un nid sous terre.

Comment ose-t-elle me faire ça, à moi, le grand Kousuke ! …J’aurais vraiment dû le voir venir, non ?

C’était un dragon. Évidemment qu’elle n’envisageait pas de dormir à la belle étoile. J’étais même plutôt surpris qu’elle se soit creusé un si joli nid souterrain.

—Je pense pouvoir te faire une salle à manger, lui dis-je.

—Oh, ce serait un plaisir ! J’aimerais autant éviter les hamburgers trempés par temps d’orage.

—Hum. Ce ne sera pas simple de faire une salle à manger utilisable par nous deux et à l’abri de la pluie.

—C’est sans doute vrai. Au fait, j’ai oublié de demander : c’était bien autorisé, de creuser un nid ici ? Les humanoïdes n’agrandissent-ils pas sans cesse leurs territoires ? demanda Grande d’un geste de griffe.

—Ah, bonne remarque. Je te tiendrai au courant là-dessus.

C’est ainsi que Grande et moi rebouchâmes son trou, nous débarrassâmes du toit géant et décidâmes de consulter Melty.

—Cette overlord est terrifiante… me dit Grande.

—Mais ne serait-ce pas plus terrifiant encore qu’elle se fâche parce qu’on a fait ça sans permission ? lui fis-je remarquer.

—…En effet. Je te laisse régler cette affaire.

—Oui, je m’en doutais.

Grande était massive, ce qui signifiait qu’elle ne pouvait pas entrer dans Arichburg sans tout casser. Je m’y rendrais donc seul. Et par seul, j’entends accompagné de Bron et Fich.

—Je reste en retrait.

—De même

Bron et Fich sourirent, manifestement gênées par la conversation à venir. Ce qui ne fait rien : ça ne les concernait pas.

Nous marchâmes tous les trois dans les rues animées de la ville, où des membres de l’Armée de libération et des habitants nous saluaient.

—Ça a l’air d’aller, mon pote ! Ça doit être dur, d’avoir autant de partenaires. Te retrouver a été une vraie galère, alors ne va pas te faire enlever une deuxième fois, compris ?

—Hé, c’est le dompteur de dragons ! Je veux goûter à ce que tu lui as donné !

Beaucoup de gens m’adressaient la parole. Honnêtement, je préférais ça à de la timidité. Je saluai tout le monde jusqu’à notre arrivée à destination : un véritable bureau public, où d’anciens fonctionnaires des affaires intérieures comme Melty, et d’autres agents, pouvaient mener leur travail gouvernemental.

À mesure que la libération de l’ancien royaume de Merinard progressait, nous gagnions de plus en plus de talents à Arichburg parmi les anciens esclaves. Il y avait bien quelques anciens qui n’avaient pas travaillé depuis des lustres, mais sans que cela pose problème. Les responsables avaient fait beaucoup d’efforts pour former les jeunes motivés et doués.

—Oh, mais c’est le héros ! lança l’homme-bouc de l’accueil en voyant mon visage.

—…Pardon ?

Un héros ? Moi ? De quoi parle-t-il ?

—Vous « dansez » avec la princesse, avec Dame Ira, avec les harpies et même avec Dame Melty. Qu’êtes-vous, sinon un héros ? Et imaginez : vous avez survécu à tout ça !

—C’est la première fois qu’on me félicite d’être en vie. Mais je dois reconnaître que n’importe qui d’autre serait sans doute mort à l’heure qu’il est.

De fait, si mon corps n’avait pas eu ses propriétés particulières et sans ma compétence de survie, ma guérison automatique n’aurait pas suivi et je serais peut-être mort depuis longtemps.

—Alors, qu’est-ce qui amène notre héros à la libido débordante par ici ?

—Pitié, ne m’appelez pas comme ça, dis-je. Je veux construire un nid de dragon et une salle à manger hors de la ville pour Grande, le dragon que j’ai ramené. Mais y a-t-il un emplacement précis qu’on devrait utiliser ? Surtout au vu des éventuels projets d’expansion de la ville.

—Je vois. Dans ce cas, je vais appeler Lady Melty. Veuillez patienter un instant.

L’homme bouc se dirigea vers l’arrière tandis que j’observais l’activité autour du bureau. Il y avait pas mal de gens qui faisaient de la paperasse.

Des hommes d’affaires, des mères avec leurs enfants, des jeunes hommes et des jeunes femmes, des personnes âgées, toutes sortes d’humains et de demi-humains qui cohabitent sans problème. Du moins en apparence.

Quelques jours s’étaient écoulés depuis que l’Armée de libération avait occupé Arichburg et pris le contrôle de la partie sud de l’ancien royaume de Merinard. C’était plus que suffisant pour que les problèmes entre humains et demi-humains s’aggravent, mais les choses semblaient se dérouler beaucoup plus facilement que je ne l’avais prévu.

Je ne saurais dire si c’est parce que Sylphy et son équipe avaient bien géré les choses ou parce que, pour les citoyens, les choses étaient redevenues comme avant dans le royaume.

Ce que je savais, c’est que même après avoir occupé un autre pays, nous ne pouvions pas simplement expulser les anciens habitants ou les assassiner tous. Vingt ans, c’est beaucoup, mais ce n’était pas assez pour que les générations aient changé de place. De nombreux humains vivaient ici à l’époque de l’ancien royaume. C’était peut-être la raison pour laquelle les choses allaient comme elles allaient.

—Kousuke, tu as été convoqué.

Pris en sandwich entre mes deux gardes harpies, je m’assis sur une grande chaise et profitai des douces plumes de part et d’autre de moi en attendant que l’homme-bouc fasse entrer Melty. Qu’elle doive porter une casquette pour cacher sa tête me peinait profondément.

Ira était en train de rassembler des matériaux et de faire de l’alchimie pour trouver une solution qui lui permettrait de retrouver ses cornes. Apparemment, ce serait terminé dans quelques jours. Il ne nous restait plus qu’à récupérer un peu de sang de Grande, et nous serions prêts.

Selon Ira, le sang frais d’un dragon vivant est un matériau alchimique extrêmement convoité, la clé pour percer les secrets de l’alchimie.

Vive le sang de dragon ! Apparemment.

J’étais également très intéressé par ce matériau en tant que matériau d’artisanat.

Désolé, Grande, mais Ira n’est pas la seule à te considérer comme une source de matériaux. Je suis juste à côté d’elle. Heh heh heh.

—Kousuke ?

Alors que je souriais tout seul, Melty s’approcha tranquillement de moi.

—Ah, désolé, lui dis-je. Tu as peut-être déjà été informée, mais je suis ici pour les conditions de vie de Grande.

—Oui, l’emplacement, c’est ça ? Quelle taille penses-tu qu’il faudra ? Voyons voir… Pour être sûr, cinquante mètres sur cinquante seraient appropriés. Elle ne voit pas d’inconvénient à ce que ce soit hors de la ville.

—Je vois… Elle aura certainement besoin d’espace. Ce serait différent si c’était à l’intérieur de la ville, mais je n’y vois aucun problème à l’extérieur. Si l’on considère les plans d’expansion, le nord-ouest semble le meilleur endroit. Il n’y a de toute façon pas beaucoup de place pour s’étendre dans cette direction.

Melty sortit une carte sommaire et indiqua la zone en question. Arichburg avait des portes aux extrémités nord-est et sud-ouest, donc bâtir au nord-ouest rendrait l’accès un peu difficile.

—Puis-je demander un emplacement un peu plus proche des portes ? demandai-je.

—Absolument pas, répondit Melty en secouant la tête. Il y a bien assez de gens qui seraient terrifiés à l’idée d’un dragon vivant juste à côté des murs. Plus personne ne viendrait ici.

Comment m’y opposer ? Une fois que les gens auront appris que Grande était un dragon inoffensif qui se contentait de manger, dormir et se détendre toute la journée, je suis sûr qu’elle deviendrait une attraction, voire un bon test de courage. Et là, son traitement s’améliorerait. Mais il faudrait qu’elle tienne bon jusque-là.

—D’accord.

Pour gagner du temps au retour, je me dis que je pourrais escalader les murs de la ville et redescendre à l’aide de blocs. Mais je devrais rentrer par le chemin normal.

—Je suis contente que tu m’écoutes. Au fait, Kousuke. À propos de ce soir.

—Oui ?

—Je serai prise par mon travail, alors je me débrouillerai seule pour le dîner, d’accord ?

—Bien sûr. Tu veux que je te laisse quelque chose ici ? J’ai beaucoup de mets qui se mangent très bien froids.

—Vraiment ? Ce serait merveilleux, répondit joyeusement Melty.

Je lui tendis un sandwich au fromage, jambon et légume, puis quittai le bureau. Sur le chemin du retour, je devrais prendre de quoi nourrir Grande à l’un des étals. Bron, Fich et moi grignotâmes donc un peu en retournant vers Grande.


—C’est à peu près tout, conclus-je.

—Pas mal du tout !

Grande rugit joyeusement en faisant claquer sa large queue contre le sol.

Oui, elle était bruyante. Et le sol tremblait. Deux fois plus de vibrations pour moitié prix.

Devant Grande et moi se dressait un… étal de dragon ? Un chalet ? C’était à peu près de la taille d’un hangar à avions.

Les murs étaient faits de pierres de trois mètres d’épaisseur, et le plafond des mêmes matériaux, mais de deux mètres seulement. Comme personne n’allait rien construire d’autre par là, je décidai de voir grand. Je fis une entrée de quarante mètres de large pour que Grande puisse entrer et sortir même ailes massives déployées. Vingt mètres de haut, aussi. L’intérieur était beau et vaste — soixante mètres de large, en fait. L’extérieur du bâtiment était en forme de dôme, et je fis une partie du plafond en blocs de verre pour laisser entrer la lumière.

Nettoyer le plafond de verre allait être pénible, mais je pourrais toujours demander de l’aide aux harpies, ou m’en charger moi-même. J’aimerais bien voir un dragon essayer de nettoyer des vitres. Ce serait du grand spectacle.

—Vas-y, jette un œil.

—Je vais le faire !

Grande agita sa queue et entra dans le bâtiment. Il fallait vraiment qu’elle arrête de remuer cette queue, c’était dangereux.

—Il fait très lumineux à l’intérieur, déclara-t-elle.

—Les morceaux de verre sont fragiles, alors fais attention à ne pas les heurter avec tes griffes ou ta queue.

—J’imagine qu’à cette hauteur, je devrais viser pour les atteindre.

Grande leva les yeux vers la fenêtre. Pour moi, elle était très haut dans les airs, mais comme Grande mesurait vingt mètres de long, il lui suffisait de se dresser sur ses pattes arrière et de sauter pour que sa corne terrifiante atteigne la vitre.

—Un peu terne, côté décor, dit-elle.

—C’est parce que tu n’as que le trou de ton nid.

En effet, la seule chose à l’intérieur était le nid qu’elle avait creusé. Je lui demandai si elle ne pouvait pas dormir dans le bâtiment, mais apparemment, il fait plus chaud sous terre et elle s’y sentait plus à l’aise.

—Je suppose que je vais te faire une salle à manger ensuite.

—Délicieux ! Où la construiras-tu ?

—Ce serait mieux si on pouvait la nettoyer à l’eau quand elle est sale, donc elle devrait sans doute être à l’extérieur, non ?

—Je n’ai pas besoin de la laver à l’eau, dit-elle. Si elle sent mauvais, je peux la purifier ou la brûler avec mon souffle.

—Tu peux cracher du feux ?

—Mais bien sûr. Je suis un dragon, après tout.

—On ne peut pas me reprocher de l’ignorer. Je ne t’ai jamais vue l’utiliser, alors je me disais… Attends, la purifier ? Tu sais manier la magie ?

—Évidemment, je ne pourrais pas voler sans magie.

—D’accord, d’accord… Tu peux me montrer ton souffle de dragon ? J’aimerais bien voir ça.

—Très bien, très bien…

Grande sortit du dôme, la queue frétillant joyeusement. Elle devait être ravie de pouvoir montrer ses talents de dragon.

Mais de grâce, priai-je, arrête d’agiter cette queue. C’est dangereux.

—Prêt ? Regarde bien.

Grande prit une profonde inspiration, puis projeta de lourdes flammes vers le ciel. Même si elle visait droit vers le haut, j’en sentais la chaleur d’où je me tenais.

—Génial ! m’écriai-je. Un vrai souffle de dragon !

J’étais ravi, je n’y pouvais rien ! Quiconque serait pris dans cette déflagration finirait réduit à l’état d’ossements.

Hrm, que ferais-je si j’étais la cible d’un souffle de dragon ? Voyons… j’utiliserais mes capacités pour dresser un mur, puis je creuserais sans doute sous terre. Les briques résistent bien à la chaleur, je crois, mais son souffle a l’air brûlant comme l’enfer, alors la chaleur pourrait me cuire même derrière un mur.

Et si je descendais sous terre, finirais-je ébouillanté ? J’imagine qu’ériger un mur épais reste ma meilleure option.

—Hah, hah, hah, impressionnant, n’est-ce pas ? Je suis un magnifique grand dragon, après tout !

Satisfaite de ma réaction, Grande fit claquer sa queue contre le sol, ce qui refit trembler tout le monde.

Pendant ce temps, mes gardes du corps étaient perchés sur le mur de la ville, à une centaine de mètres, observant de loin. Ils étaient sans doute trop effrayés pour s’approcher d’un vrai dragon.

—Je suppose que je vais te faire une table à manger à l’intérieur de ton étal.

—Kousuke, mon ami. Ma demeure ne devrait pas s’appeler un étal.

—Euh, comment veux-tu que je l’appelle ? demandai-je.

—Quelque chose de plus classe. Le nom actuel évoque la version dragon d’une niche pour chien.

Elle m’avait bien eu. Mais je ne voulais pas lui donner un nom trop difficile à prononcer. Et « le dôme du dragon » ?

—Sans compter que les étals ne sont pas aussi grands, ajouta-t-elle.

—Tout à fait vrai.

Je regardai de nouveau la structure gigantesque : l’appeler « étal » semblait assez exagéré.

—Et pourquoi pas « La Maison de Grande » ?

—Comme c’est… banal.

—Y a rien de mal à être banal, je te signale.

Je pourrais graver « Grande » dans la pierre et la placer au-dessus de l’entrée.

Après en avoir un peu discuté, je construisis une table à manger pour Grande et l’installai près de l’entrée. Il fallut plusieurs tentatives pour obtenir la bonne taille, mais après quelques essais, nous fûmes tous deux satisfaits du résultat. Au fond, cela ressemblait un peu à un autel d’offrandes.

—Tu veux grignoter quelque chose ? proposai-je.

—Qu’est-ce que c’est que ça ?

—J’ai acheté toutes sortes de choses aux étals d’Arichburg. Mes hamburgers sont délicieux, mais d’autres mets humains sont bons aussi. J’en ai apporté beaucoup.

—Hmm, je suis plutôt intriguée.

—Pose-moi sur l’autel.

—Comme tu voudras.

Grande m’attrapa de sa griffe et me souleva. J’aurais aimé qu’elle me manie avec un tout petit peu plus de délicatesse.

—D’abord, voici ce pain farci aux noix.

—Ooh…

Au-dessus de l’autel, elle se gratta le menton avant de prendre le pain. Elle l’approcha à hauteur de ses yeux et le renifla.

Hé, si tu renifles aussi fort, tu vas l’aspirer dans ton nez.

—Essaie de goûter.

—Mm… Mmm, c’est légèrement sucré. Et ce sont des noix ? Plutôt aromatiques.

—Je suis sûr qu’il te reste de la place, non ? Tiens, essaie ça.

Ensuite, je sortis une sorte de viande cuite. Je n’avais pas demandé laquelle, mais ça sentait bon et c’était délicieux à la dégustation, alors j’en avais acheté une tonne. Le marchand de l’étal avait découpé une énorme pièce de viande. Il me proposa de la vendre avec du pain, mais je préférai prendre toute la viande.

—Ooh, de la viande ? Mm, ça sent merveilleusement bon.

—Vas-y, régale-toi. J’ai d’autres choses aussi.

Grande attrapa le morceau de viande et l’enfourna pendant que je la regardais en sortant d’autres mets de mon inventaire. Pour elle, une énorme marmite de soupe devait ressembler à une petite tasse de nouilles instantanées, non ?

—C’était comment ? demandai-je.

—Délicieux, en effet ! Ta race produit une excellente cuisine. Mais je crois que tes hamburgers restent les plus savoureux de tous.

—Ha ha, flatteuse.

Je sortis un hamburger géant fait spécialement pour elle. Pas très haut, mais très large.

Les yeux de Grande s’illuminèrent en voyant le hamburger émerger. Elle le saisit et se mit aussitôt à le dévorer.

J’ai vraiment l’impression de nourrir mon animal de compagnie… Cela dit, elle est bien trop grande pour un animal de compagnie.

—Au fait… en tant que dragon, tu manges souvent ?

—Bonne question… Nous mangeons assez souvent, quand l’envie nous prend, dirons-nous. Mais si nous choisissons de jeûner, nous pouvons tenir très longtemps sans nourriture.

—Hum… Alors, tu prends du poids si tu te gaves tous les jours ?

Grande figea son hamburger, gueule grande ouverte, et se mit à trembler. Une fois son calme retrouvé, elle recommença à mâcher, mais à un rythme bien plus lent qu’avant.

—Je dirais que ce n’est certainement pas le cas. Peut-être.

En voyant Grande détourner le regard avec anxiété, je l’imaginai devenir toute ronde.

—Heh…

—Tu as ri ! Je t’ai entendue ! Qu’est-ce que tu imaginais ?

—Juste une Grande format XXL, voilà tout.

—Jamais ça n’arrivera ! Je suis une jeune dragonne tout à fait capable de contrôler son alimentation !

Grande rugit et frappa le sol de sa queue. Cette fois, c’était sa façon de bouder.

—Je veux bien te croire sur ce point. Alors, à quelle fréquence manges-tu ? J’imagine que trois fois par jour, c’est trop.

—Mm… Je dirais deux fois par jour… ? se risqua-t-elle.

—N-non, une fois, c’est bien…

Grande avait l’air nettement déprimée.

—D’accord, que dirais-tu d’un repas le matin et d’un autre le soir ? Ça devrait aller si on réduit les quantités à chaque fois.

—Oui, c’est vrai ! Ça ne devrait pas poser de problème !

—Alors, deux gros hamburgers ? Ou trois ?

—Ça devrait… aller.

—Juste pour clarifier : combien en as-tu mangé jusqu’ici ?

Grande se détourna, mais je continuai à la fixer jusqu’à ce qu’elle murmure sa défaite.

—J’ai pour habitude de cuisiner et de manger un sanglier de cette taille, une fois par semaine.

Mm-hm. Donc en gros, si elle mangeait trois gros hamburgers deux fois par jour, elle prendrait à coup sûr du poids.

—Ne crains rien ! s’exclama-t-elle. Je fais aussi de l’exercice !

—Mais si tu n’as plus à chasser, tu ne te dépenseras plus autant qu’avant, non ?

—…

Grande se tut.

Écoute, je suis d’accord avec tout ça, mais… si elle prend tellement de poids qu’elle ne peut plus voler, c’est elle qui en pâtira le plus.

—Personnellement, je pense qu’il n’y a pas de souci tant que tu compenses ce que tu manges, lui dis-je.

—Moi, travailler ? De quelle manière ?

—Ce serait une aide précieuse si tu nous laissais monter sur ton dos jusqu’aux Grandes Terres Désolées d’Omitt, au sud, ou jusqu’à la Forêt Noire, plus loin. C’est là que se trouve notre base de fabrication, entre autres.

—La Forêt Noire, dis-tu ? J’imagine que cela conviendrait.

À la mention de la Forêt Noire, Grande ne sembla guère ravie. D’ailleurs, quelqu’un n’avait-il pas dit que des dragons y vivaient ? Peut-être connaissait-elle quelqu’un dans la région ?

—Ce serait une aide précieuse.

Notre base de production alimentaire se trouvait en plein cœur des Terres Désolées. Pouvoir en transporter des quantités massives nous sauverait la vie. Pouvoir aussi échanger facilement des produits avec le village elfe serait un plus.

À vrai dire, je voyais la valeur stratégique de Grande davantage comme un moyen de transport que comme une arme de champ de bataille. Avec ma capacité à transporter des marchandises et la grande vitesse de déplacement de Grande, le Saint Empire n’avait aucune chance contre nous.

—Tu complotes quelque chose, m’accusa Grande.

—C’est vrai. Je réfléchis à la façon de t’employer tout en t’appâtant avec des hamburgers.

—Je sais que tu es un Visiteur Légendaire, mais tu es aussi minuscule. Si tu deviens trop insolent avec moi, ne sois pas surpris que je te morde à mon tour.

—Es-tu vraiment en position de dire ça, alors que le petit bonhomme que je suis a réussi à te faire venir ici en te promettant à manger ? Et puis, si tu me mords, finis les hamburgers.

—Hrm… Ce serait fâcheux.

—N’est-ce pas ? Voilà pourquoi je te fournirais de bons repas, et en retour tu me prêteras un peu de ta force. Ça me semble une relation raisonnable. Et pour être tout à fait honnête, je n’ai pas l’intention de me servir de la nourriture pour te forcer à faire quoi que ce soit contre ton gré.

—En toute sincérité… ?

Grande me jeta un coup d’œil.

Allez, je suis sincère ! Je ne la forcerai pas. Quoique je puisse insister très fort avant d’abandonner. Hihi.

—Eh bien, je n’ai pas l’intention de te placer en première ligne de cette guerre entre humanoïdes.

C’était la vérité. Je ne comptais pas entraîner Grande directement dans la guerre contre le Saint Empire. Je lui demanderais peut-être de me transporter, ou de transporter quelques-uns d’entre nous, mais jamais de foncer tête baissée dans leur armée ou de leur cracher du feu. À la rigueur, qu’elle serve de base aérienne aux harpies.

Mais Grande était une dragonne qui se trouvait être amie avec moi, celui qui la nourrissait. Elle ne me devait rien, et n’avait aucune raison de se mêler de conflits entre humains. Je n’allais pas lui forcer la main. Euh, la griffe ?

—Hmm, tu as intérêt à tenir ta promesse. Sinon, je te mordrai, quitte à perdre mes hamburgers.

—C’est une promesse, je la tiendrai. Tiens, prends un peu d’hydromel. Je sais que tu aimes ça.

—Je vais m’en régaler. Mm… C’est si doux.

Je dégustai moi aussi de l’hydromel en même temps que Grande. Une fois habitué à sa douceur, c’est tout à fait délicieux.

Bon, quel est le plan pour demain ? Je regardais Grande se régaler tout en réfléchissant au programme du lendemain.

  1. Le cinquième amendement de la Constitution des États-Unis permet à tout citoyen américain de refuser de témoigner contre lui-même dans une affaire pénale. En gros garder le silence. ↩

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