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Chapitre 5

Le village des elfes et la forêt noire

Traduction · Angeloids, Relecture · Angeloids, Édition · Angeloids. Lecture ~1 h 05

Après le retour à la maison, nous dînâmes et passâmes notre temps blotti l’un contre l’autre jusqu’au lendemain.

Dès que j’ouvris les yeux, j’eus le plaisir de voir Sylphy me regarder en face. Elle avait un sourire et un regard doux. C’était sans doute ce que les gens entendaient quand ils disaient que quelqu’un avait l’air vraiment heureux.

Survival in Another World with My Mistress!, Tome 4, Chapitre 5 — illustration

—Bonjour, Sylphy.

—Bonjour, Kousuke. Tu es tellement adorable quand tu dors… Je pourrais te regarder éternellement.

—Tu me mets dans l’embarras… Mais tu sais, quand je m’endors en te sachant à mes côtés, je baisse ma garde.

Je n’y pouvais rien, pour la tête que je faisais en dormant. Bien sûr, je veillais à ne pas baisser ma garde quand ça comptait. La seule raison pour laquelle j’avais l’air mignon, c’est qu’elle était à mes côtés.

—Alors, on se lève ? dit Sylphy. Allons déposer tout ça à la réserve commune. Ensuite, on aura toute la journée pour nous.

—Grande arrivera soit à l’heure du déjeuner, soit à l’heure du dîner, alors mieux vaut prendre nos repas au village.

—Bonne idée. Hm… Une fois notre travail fini, ça te dit d’aller marcher dans les bois autour du village ? proposa-t-elle.

—J’aime cette idée. Mettre un peu de nature dans nos vies.

Les environs du village étaient assez dangereux. Ces saletés de lizaf rôdaient dans le coin. On aurait dit des loups et des lézards fusionnés. Terrifiants, alors je devais m’assurer d’être bien équipé.

Nous nous lavâmes tous les deux dans le jardin pour effacer les festivités de la nuit, puis prîmes notre petit-déjeuner. Aucune raison de se presser, alors nous nous retrouvâmes côte à côte dans la cuisine, à cuisiner ensemble.

—Je pourrais toujours utiliser mes talents d’artisan pour fabriquer quelque chose, tu sais ? répondis-je.

—Oui, mais faire les choses normalement, ce n’est pas si mal de temps en temps.

—C’est vrai. Et on a tout notre temps.

Au petit-déjeuner, nous mangeâmes du pain légèrement grillé, de la viande et des légumes mijotés dans du nectar, avec du lait tiré de mon inventaire. Quant à l’origine de ce lait, c’est du lait de vache standard. En aucun cas d’une vache demi-humaine ou quoi que ce soit du genre, promis.

—La saveur aigre-douce se marie bien avec ce pain, dis-je.

—L’épice est essentielle à l’assaisonnement. Ta compétence est bien utile, Kousuke, mais ça aussi c’est bien, non ?

—Oui, tout à fait. C’est rapide, pratique et savoureux, mais ta cuisine maison me réchauffe le cœur… J’adore ça.

—Et toi, alors ?

Sylphy me souriait. C’était un peu difficile de manger comme ça, mais si ça la rendait heureuse, qu’importe ?


—Yo, ça fait un bail, lança l’elfe qui gardait la zone de stockage.

C’était après le petit-déjeuner, on s’était donc préparés entre-temps. C’était le même elfe qui montait la garde l’autre fois. Simple coïncidence, ou bien était-ce tout son métier ?

—Hé, ça fait longtemps, dit Sylphy. Tu as peut-être eu vent de l’histoire des anciens, mais cette fois on dépose des biens de la part de l’Armée de libération, pas à titre personnel. Des cadeaux, en somme.

—Compris. Je veillerai à tout noter. Par ici.

L’elfe de garde nous conduisit sur une plate-forme assez grande, où je commençai à déverser les pierres précieuses et les pierres brutes. Elles serviraient à fabriquer des pierres d’esprit, et constituaient donc des biens stratégiques pour les elfes.

Les pierres d’esprit, fabriquées en modifiant des gemmes, servaient essentiellement d’amplificateurs augmentant la puissance de la magie des esprits. Si une pierre d’esprit s’emballait, elle pouvait libérer une magie dévastatrice capable de bouleverser entièrement la géographie d’un pays. Bien sûr, la pierre n’avait alors plus aucune valeur, mais si on en avait assez, on pouvait anéantir une grande force militaire avec seulement quelques combattants.

—Eh bien, eh bien… Ce ne sont que des pierres précieuses et des pierres brutes ? commenta le garde. Ils n’auront pas à s’inquiéter des pierres d’esprit avant quelques centaines d’années, on dirait.

—Je suis sûr que les compter sera pénible, mais merci. On a d’autres choses aussi.

—Sérieusement ? Aletta, tu peux m’aider ?

—Okaaay ! Ah, ça fait longtemps !

De l’arrière de l’entrepôt apparut une elfe qui, à une époque, me choisissait mes vêtements. Elle prit le sac de pierres précieuses sur la plate-forme et repartit à l’arrière.

—Qu’est-ce que vous déposez d’autre ?

—Métaux et minerais, répondit Sylphy. Kousuke ?

—Oui, oui.

Je sortis les lingots de fer et d’acier raffinés, de cuivre et d’argent, de fer et d’acier magiques, ainsi que les lingots de mithril, et les déversai sur la plate-forme.

—C’est absurde… À ce rythme, on n’aura pas à se remettre à la mine de sitôt.

—On a aussi du minerai non raffiné, proposai-je.

—Non, je pense qu’on est bons là-dessus. Les métaux raffinés sont tous de très bonne qualité. Et on n’aurait pas la place, de toute façon, dit-il en adressant un signe de tête à Sylphy, ce qui me permit de garder les métaux non raffinés dans mon inventaire.

Je les raffinerais peut-être plus tard dans l’arrière-cour de Sylphy. Si j’apportais les matériaux et le carburant et que je lançais la commande, il ne resterait plus qu’à laisser la machine faire le travail.

—Quoi qu’il en soit, c’est à peu près tout, dit Sylphy. Il ne faudra plus attendre longtemps avant que le commerce s’ouvre avec la forteresse des Terres Désolées.

—Vraiment ? C’est une excellente nouvelle. On va enfin pouvoir mettre la main sur toutes sortes de choses.

—Ce serait une aide précieuse si vous pouviez dresser à l’avance une liste de ce que vous voulez, dit Sylphy.

—Je m’en occupe. Je ferai en sorte que ça se concrétise, dit l’elfe avec un grand sourire.

Notre travail en tant que membres de l’Armée de libération était presque terminé. Il ne restait plus qu’à faire le tour du village pour voir si quelque chose ou quelqu’un avait besoin de notre soutien. L’endroit avait toujours été autosuffisant, alors je doutais qu’ils aient besoin d’aide pour se défendre.

Après avoir pris congé de l’elfe de garde, nous nous dirigeâmes vers l’entrée du village.

—Alors, juste se promener, ça me semble un peu vain, dit Sylphy. Et si on cherchait quelque chose ?

—Hm, ce n’est pas une mauvaise idée. Et si on guettait les bienfaits de la forêt, et qu’on attrape ce qu’on trouve de bon ? Honnêtement, ça ne me dérange pas d’errer sans but.

—Vraiment ? D’accord, alors va pour ça.

—Tout à fait.

Je ne savais pas pour Sylphy, mais moi, je n’étais pas exactement en tenue d’exploration. Je portais juste une tenue elfique décontractée, pas d’armure de cuir ni rien. Bon sang, pas de casque non plus. En revanche, j’avais mes armes et mes outils de collecte enregistrés dans des raccourcis.

Sylphy, quant à elle, portait sa tenue habituelle : une combinaison de cuir noir couvrant tout son corps. Sur le côté gauche de sa taille se trouvait Pale Moon. Ses deux couteaux kukri étaient attachés au bas de son dos. Elle avait même un revolver sur le côté droit de sa taille. Elle était sérieusement équipée.

—Et pourquoi, je te prie, regardes-tu mes hanches ? me demanda-t-elle.

—Non, c’est juste que ça me fait un peu plaisir que tu sois équipée de toutes les armes que je t’ai fabriquées.

—Hihi, bien sûr que oui. Tu les as faites pour moi, après tout. Elles me protègent. Chaque fois que je quitte la maison, je veille à les avoir sur moi.

—Alors ça valait vraiment le coup de toutes les fabriquer. Tu veux que je refasse tes couteaux en mithril ? demandai-je.

—Non, ce ne sera pas nécessaire. Les armes en mithril sont incroyables, mais celles en acier sont excellentes aussi.

—C’est comme ça que ça marche ?

—Eh oui. Selon le déroulé du combat, je dois parfois lancer mes couteaux. S’ils étaient en mithril, je crois que j’hésiterais.

—Je t’en referais d’autres si ça arrivait, mais je comprends ce que tu dis.

Les armes en mithril étaient extrêmement chères, mais comme je pouvais en fabriquer autant que je voulais, je n’avais pas eu à les acheter. Comme je pouvais en lancer autant que je le souhaitais, l’idée de les perdre au combat m’importait peu. Mais pour la personne qui lance les couteaux, ce n’est pas pareil. J’imaginais que celui qui ramasserait plus tard les couteaux kukri en mithril serait bien surpris.

C’est ainsi que nous nous promenâmes tous les deux dans la forêt, ramassant de temps en temps des noix ou des fraises des bois. Nous ne croisâmes pas de gros monstre ni d’animal. Peut-être que ce genre de bêtes ne s’approchait pas du village. En revanche, nous aperçûmes des écureuils et des oiseaux.


Après avoir déjeuné à la maison, nous nous mîmes à flirter tous les deux.

Et attention, en disant ça, je n’entends rien d’extravagant. Nous nous assîmes sur le canapé pour bavarder, je posai la tête sur ses genoux, elle me laissa brosser ses longs cheveux, ce genre de choses. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas pu passer du temps ainsi. C’est vrai que nous étions amoureux et que nous faisions l’amour, mais ce n’était pas comme si on se dévorait le visage en permanence, vois-tu ?

De plus, comme Grande ne s’était pas montrée de la journée, elle passerait probablement à l’heure du dîner. Ce serait gênant de faire ce genre de choses jusqu’à son arrivée.

—J’adore passer du temps avec toi comme ça…, soupira Sylphy. Ça faisait si longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi en paix.

—C’est parce que tu es toujours sur les nerfs, répondis-je. Vu ton âge, tu ne devrais pas te reposer un peu plus sur ton entourage ?

—Tu n’as pas tort, mais ça fait bizarre venant de toi, qui es plus jeune que moi.

—Pour ce qui est de l’âge, oui. Mais à l’échelle de la longévité elfique, tu n’es encore qu’une enfant. En tant qu’humain, je suis un adulte qui a déjà atteint sa majorité.

—Hihi, c’est sans doute vrai. Alors, quand nous serons tous les deux, je ferai en sorte de m’appuyer encore plus sur toi. Et si je me servais de tes genoux comme oreiller ?

—Ce serait un honneur.

Je m’installai au bord du canapé et tapotai mes cuisses. Sylphy sourit joyeusement et y posa doucement la tête. Je lui caressai les cheveux et elle plissa les yeux comme un chat. Ça devait lui faire du bien.

Tu es la plus mignonne, tu le sais ? Cela dit, elle me fait moins penser à un chat qu’à un gros chien. La façon dont elle devient comme ça quand elle baisse sa garde me fait penser à un husky.

—Tes cheveux sont si beaux, lui dis-je. Brillants et lisses. Incroyables au toucher.

—Vraiment ? J’en suis ravie…

Elle fut interrompue par un rugissement à couper le souffle, accompagné d’une voix qui disait :

—Où est le bâtard qui a piégé ma fille ?

Il fut suivi d’un rugissement bien trop familier :

—Père, arrête ça tout de suite !

—Ta mère aussi veut voir cet homme ! J’ai entendu dire qu’il y avait des plats savoureux.

—De l’alcool ! Je veux de l’alcool !

Ces premiers rugissements furent suivis de bien d’autres, chacun avec sa propre voix.

—Kousuke ?

—On dirait qu’on a de la visite.

Je levai les yeux au plafond et poussai un profond soupir. Combien étaient-ils à s’être présentés ?


En tentant de réprimer un mal de tête naissant, je sortis de la maison et vis une bande de grands dragons voler au-dessus de ma tête en rugissant. Les villageois étaient paniqués.

Oh là là… Comment suis-je censé gérer ça ?

—Grande, l’appelai-je.

—Ah ! Kousuke !

Dès que je criai son nom vers le ciel, Grande me remarqua. Elle eut un regard qu’on pourrait qualifier de terrifiant. Je comprenais qu’elle était sans doute heureuse de me voir, mais on aurait dit qu’elle voulait me tuer.

—Ah ! C’est toi, le bâtard humain qui a piégé ma fille ?!

Un grand dragon plusieurs fois plus gros que Grande se mit à me hurler dessus, furieux.

Ok, tu es beaucoup trop bruyant. Sérieux. L’air vibre littéralement. Et ton haleine pue terriblement.

—Écoutez, est-ce qu’on peut juste parler ? lançai-je. Comme des créatures intelligentes ? Grande, quelle relation as-tu avec les trois autres, en dehors de ton père ?

—C’est ma mère, et ce sont mes deux grands frères.

—Je vais préparer à manger et à boire pour tout le monde, alors pourriez-vous emmener le dragon déchaîné dans l’espace dégagé près de l’entrée du village ?

—‘Kay !

—Compris !

—À boire !

—C’était quoi, cette dernière réponse ?

—Qu’est-ce que vous fabriquez, tous les trois ?

Papa Dragon fut traîné hors du village et jusqu’au sol par les trois autres dragons. Un grand fracas d’atterrissage retentit dans l’air.

Le sol a tremblé… Mais j’imagine que le corps des grands dragons est solide, alors ça va.

—Je suis vraiment désolée, Kousuke…, dit Grande.

—Ne t’en fais pas. J’avais le sentiment que ça arriverait.

Dès que Grande avait dit qu’elle allait voir sa famille, j’avais eu l’intuition qu’un truc de ce genre se produirait. Mais ce n’était qu’un pressentiment.

—Sylphy, la famille de Grande est arrivée. À part son père, les autres n’ont pas l’air particulièrement hostiles, alors je vais aller leur parler. Dis aux gens d’ici qu’ils n’ont pas à s’inquiéter, d’accord ?

—Ça me va, mais… Tu es sûr que tout ira bien ?

—Probablement. Je haussai les épaules. Mais au cas où, pourrais-tu essayer de revenir au plus vite ?

—Bien sûr. Ne fais rien de stupide.

Sylphy disparut instantanément.

C’était quoi, ça ? Une sorte de ninjutsu ?!

—Kousuke, cet elfe est-il une overlord elle aussi ? demanda Grande.

—Je… n’en ai aucune idée, répondis-je. Plutôt une elfe optimisée pour le combat ?

—Un court instant, elle a dégagé la même aura terrifiante que cette overlord…, dit Grande.

—Sérieusement… ? C’est de Sylphy qu’on parle.

Pour être tout à fait honnête, je n’avais aucune idée de la force de Sylphy comparée à celle de Melty. Je savais Melty incroyablement forte, mais je savais aussi que les trois slime girls réunies l’étaient davantage. Je pourrais peut-être lui poser la question ?

—Grande, va d’abord rejoindre ta famille, dis-je. Moi, j’y vais en courant.

—D’accord.

Grande cessa de planer et se dirigea vers l’espace dégagé à l’entrée du village ; je la suivis en sprintant. J’entrai quelques commandes, ce qui me permit d’avancer plus vite. Ma foulée et la distance parcourue n’étaient pas tout à fait proportionnées, si bien que sans faire attention je finissais par trébucher, mais je m’y étais habitué avec le temps.

Dans cet état, je pouvais courir bien plus vite que d’ordinaire, sans doute deux fois plus. Et avec les commandes d’action pour le strafe jump, je pouvais aller encore plus vite. Mais je ne voulais pas me donner en spectacle à ce moment-là.

Plus je me rapprochais de l’entrée du village, plus j’entendais les cris des dragons.

Ils sont vraiment bruyants.

—Laissez-moi passer ! Je dois montrer à ce sale rat ce qu’il en coûte d’empoisonner l’esprit de ma petite Grande !

—Arrête, mon chéri ! Grande n’est plus une enfant ! Tu es trop protecteur.

—Elle a raison, Père. Grande est une dragonne adulte maintenant. Et tu nous as laissés partir quand on est devenus adultes.

—Plus important encore, si tu écrases ce Kousuke, on ne pourra plus boire d’alcool. Je refuse que ça arrive !

Les dragons semblaient s’affronter et rugir furieusement les uns contre les autres, mais ce n’était guère plus qu’une querelle de famille. C’était d’autant plus drôle que les elfes gardant l’entrée les regardaient comme si c’était la fin du monde.

—Hé, les gars, fis-je signe aux gardes. Je m’en occupe, n’attaquez pas, d’accord ?

—S’en occuper… ? H-hé, attend ! Humain !

J’ignorai les soldats paniqués et marchai vers les dragons hurlants.

—Bon, bon, tout le monde est là, hein ? Je suis l’ami de Grande, Kousuke. Ravi de vous rencontrer, m’écriai-je en claquant des mains.

Les quatre dragons se tournèrent aussitôt vers moi.

Oui, ce sont de grands dragons. Oui, ils ont l’air terrifiants, mais au moins je suis habitué à Grande.

—D’abord, merci d’avoir pris la peine d’exprimer votre colère hors du village. Je suis un homme de parole, alors avant de discuter, j’aimerais vous offrir à manger et à boire. C’est d’accord ?

—À manger et à boire, dis-tu ? commença le père de Grande. Bâtard, tu crois vraiment que de fiers grands dragons comme nous…

—Ça suffit, mon chéri ! J’aimerais bien goûter à l’un de ces Hamburgers dont Grande a parlé.

—Moi aussi, moi aussi !

—De l’alcool !

Ce dragon-là ne fit aucune difficulté pour retourner sa veste devant l’alcool. Le pauvre Papa Dragon avait l’air trahi par toute sa famille. Oui, ses gestes me faisaient penser à Grande.

J’utilisai des blocs de bois pour dresser une table à manger de fortune, puis y disposai tout un tas de hamburgers super grands. Ensuite, je posai un tonneau géant d’hydromel à côté.

—Régalez-vous, je vous en prie.

—Merci pour le repas.

—Délicieux… si bon…

—De l’alcool ! Il m’en faut !

Maman Dragon saisit un des super burgers entre ses deux griffes et se mit à le manger avec grâce, tandis que Grand Frère Dragon A en tenait un dans chaque griffe et les dévorait en même temps. Quant à Grand Frère Dragon B, il avait le visage plongé dans le tonneau d’hydromel.

Allez, sérieux…

Grande attendait à mes côtés au cas où Papa Dragon tenterait quelque chose. Je voyais bien que son regard dérivait vers la table.

—Vas-y, Grande, l’encourageai-je.

—Tu es sûr ?

—Bien sûr. Ce truc est lourd, alors prends-le.

—O-okay.

Elle me prit un super hamburger des mains et se mit à s’en empiffrer. Papa Dragon, peu ravi de voir sa famille grignoter, tremblait de fureur.

—Vous êtes des idiots… Comment pouvez-vous laisser un humain vous nourrir de la sorte ? Qu’est-il advenu de votre fierté de grands dragons ?

—La fierté ne met pas de bons plats sur la table, mon chéri.

—Délicieux… Si bon…

Les frères de Grande vivaient peut-être un peu trop pleinement l’instant. Ils ne répondaient même pas à leur père. Grande, en revanche, était la seule à ne pas alimenter l’atmosphère gênante. C’est drôle, quand on sait qu’elle a été la première à se laisser appâter par la nourriture lors de notre rencontre. Depuis longtemps, son corps tout entier s’était gorgé des délices de ma cuisine. Impossible qu’elle donne raison à son père à ce stade, contrairement à ses deux frères.

—Grr… C’est à cause de toi !

Papa Dragon montra les crocs et éleva la voix.

Whoa, ça, c’est de la présence. Vraiment terrifiant. S’il me mord, je suis fichu.

—Allons, allons, dis-je. Calmons-nous et parlons-en, Père Grande. Votre fille m’a dit que les dragons sont des êtres sages et intelligents. Je suis sûr qu’on peut trouver une solution en discutant.

—Je ne tomberai pas dans le panneau, humain. Ton espèce est sournoise. Tu comptes m’embobiner.

—Allez, ne soyez pas comme ça. Je veux juste parler et peut-être dissiper les malentendus entre nous. Si ça ne marche pas, on pourra toujours régler ça par la violence plus tard.

Vu les changements survenus chez sa fille et la façon dont j’avais aussitôt rallié sa famille avec de la nourriture, il était parfaitement logique que Papa Dragon reste sur ses gardes. Cela dit, je n’étais pas vraiment une menace.

—D’abord, pourquoi es-tu si en colère contre moi ? lui demandai-je.

—Parce que tu as blessé ma Grande !

—Attends…

Je me tournai vers Grande, qui détourna maladroitement le regard.

—Tu m’as déjà prélevé du sang, tu te souviens ? dit-elle. Je lui en ai parlé.

—Oh, je vois. C’est vrai que je l’ai un peu entaillée et que j’ai prélevé son sang. Mais je ne l’y ai pas forcée, je vous le promets. C’était un échange équitable contre de la nourriture, et elle a accepté.

—Dans quel monde un père ne serait-il pas contrarié que sa fille soit blessée avant le mariage ?!

—Euh…

Il n’avait pas tort. À sa place, je ne serais pas ravi non plus.

—Vous avez tout à fait raison. Hélas, je n’ai pas de fille, mais si j’en avais une, je serais sans doute en colère aussi.

—Tu vois ? Tu as compris, humain ! Papa Dragon hocha la tête d’un air triomphant.

Maintenant qu’il s’était calmé, la vraie discussion pouvait commencer.

—Je suis tout à fait d’accord, dis-je. Toutefois, ce n’est valable que s’il s’agit d’un jeune enfant incapable de décider par lui-même.

—Gr…

—Il a raison, mon chéri. Dès que Grande a quitté la forêt, elle est devenue maîtresse d’elle-même. On ne peut pas se plaindre des choix qu’elle fait pour elle-même, dit Maman Dragon d’une voix grave et grondante.

—Exactement, Père, dit Grande. En plus, Kousuke a guéri ma blessure sans laisser la moindre cicatrice. Et quand je lui ai proposé plus de sang plus tard, il a refusé pour ne pas me faire souffrir encore et encore. Kousuke n’en veut ni à mon pouvoir, ni à mon sang, ni à mes écailles. Il me traite simplement comme une amie.

Urgh, ses paroles de confiance pure me transpercèrent la poitrine.

Je suis vraiment désolé, Grande, mais je ne suis pas le saint humain que tu crois. Je me suis bel et bien rapproché de toi avec l’intention de me servir de toi… Je suis tellement, tellement désolé…

Papa Dragon frappa le sol de sa queue en grognant. C’était un truc qu’il faisait quand il était de mauvaise humeur, ou quand il réfléchissait ? Quoi qu’il en soit, c’était pénible : bruyant, le sol tremblait, et ça craignait.

—Écoute, Père, goûtes-en un peu. C’est délicieux.

—Par contre, t’auras pas une goutte d’alcool..

Grand Frère Dragon A tendit à Papa Dragon une griffe contenant un super hamburger.

—Je n’ai pas besoin de ces âneries !

Papa Dragon écrasa la nourriture sur le sol d’un coup de queue.

Sérieux, mec ? Si c’est comme ça que tu comptes te comporter, je vais devoir t’apprendre une…

—URGAH ?!

Un bruit épouvantable traversa l’air et le cou de Papa Dragon s’étira vers le ciel. Plic, ploc, plic, faisait le bruit de quelque chose tombant du ciel.
Du sang, et des morceaux de quelque chose.

Maman Dragon gronda d’un ton très grave et terrifiant.

—Delgis, un dragon ne doit jamais gaspiller la nourriture.

La voix qui prononçait les mots humains semblait douce, mais elle me glaçait jusqu’aux tréfonds.

—Je sais…

—Grande, ta mère est terrifiante.

—Gaspiller de la nourriture devant Mère, c’est la pire chose à faire, expliqua Grande en tremblant sur place.

Elle est gentille, généralement assez douce, mais quand quelqu’un faisait ce qu’il ne fallait pas, elle se montrait très stricte.

D’un coup, Grand Frère Dragon A mangeait ses super hamburgers avec de bonnes manières, tandis que Grand Frère Dragon B, lui, replongeait la tête dans le tonneau d’alcool. Lui n’avait pas changé d’avis, hein ?

—Je suis désolée, Kousuke, dit Maman Dragon. Mon mari peut être un peu têtu. Le reste d’entre nous n’a aucun souci avec ta relation avec Grande, d’accord ? S’il dit une bêtise à l’avenir, tu peux l’ignorer.

—Très bien, merci beaucoup.

—Mais si jamais tu trahis Grande… Tu comprends, n’est-ce pas ? gronda Maman Dragon d’une voix mignonne en me toisant.

Elle avait l’air mignonne, mais elle était terrifiante.

Je vais me pisser dessus.

Sylphy, sauve-moi !


Pendant que je soignais la blessure au menton que Papa Dragon avait reçue de Maman Dragon, Sylphy s’approcha avec quelques soldats. Maman Dragon gronda, ce qui poussa Sylphy à laisser les soldats en arrière et à approcher seule.

—J’ai amené des soldats par précaution, mais on dirait que tout va bien ici, dit-elle. Qu’est-il arrivé à ce dragon ?

—Papa Dragon a gaspillé de la nourriture et s’est fait punir par Maman Dragon, expliquai-je. Au fait, celle-là, c’est la mère de Grande. Celui qui mange des hamburgers, c’est Grand Frère Dragon A, et celui qui a la tête dans le tonneau d’alcool, c’est Grand Frère Dragon B.

—A et B ? Vraiment ? me demanda-t-elle. Bon, d’accord. J’imagine que ces dragons ne sont pas là pour réduire le village en cendres, alors ?

—Ouais. Pas de souci. Papa Dragon est juste surprotecteur et il est venu se plaindre de moi, tandis que Maman Dragon l’a sans doute suivi pour le tenir en laisse. Les Grands Frères Dragons A et B sont seulement là parce que Grande leur a parlé des hamburgers et de l’alcool.

—D’accord, je vais prévenir les autres.

Sylphy fit demi-tour et rejoignit les soldats. Après l’avoir regardée partir, Maman Dragon gronda.

—C’est ta compagne ? demanda-t-elle.

—Oui. Une beauté, n’est-ce pas ?

—Je ne sais pas comment les humains jugent la beauté, mais elle a l’air d’une femelle puissante.

—Elle est coriace, belle et incroyable. C’est tout ce que vous avez besoin de savoir.

—Et Grande ?

—Hrm ?

—Et Grande ?

Maman Dragon reprit la parole en baissant les yeux vers moi.

Euh, qu’est-ce que je suis censé dire exactement ?

—Elle est adorable, dis-je.

—En effet, elle l’est. Quoi d’autre ?

—Qu’est-ce que vous voulez que je dise ? Son corps est bien trop grand, et nos races sont bien trop différentes.

Ma zone d’acceptation était assez large, mais même moi, je ne pouvais rien faire avec Grande. Si j’avais été une femme et Grande un homme, ç’aurait peut-être pu s’arranger, mais… Même alors, avec cette taille, je ne voudrais surtout pas que ce soit douloureux, si vous voyez ce que je veux dire.

—Tu ne pourrais pas faire preuve de bravoure ? demanda Maman Dragon.

—J’en doute sincèrement.

J’aurais vraiment aimé qu’elle ne me demande pas l’impossible.

—J’imagine que c’est comme ça, alors…

Maman Dragon poussa un soupir par les naseaux et abandonna, heureusement. Ce soupir faillit me souffler.

Grande et moi, on n’est pas comme ça, vous savez ? Elle est comme un animal de compagnie qui apaise mon âme, et je veux qu’elle le reste.

—Hé, euh, je suis désolée, Kousuke.

Après avoir été libérée par Maman Dragon, Grande s’excusa auprès de moi.

—Ne t’en fais pas, lui dis-je. Elles étaient juste contentes que tu rentres leur rendre visite.

—Mm… Les anciens m’avaient raconté un vieux conte de fées où un humain et un dragon avaient ce genre de relation, alors…

Elle laissa sa phrase en suspens.

—Je suis surpris qu’il existe des légendes là-dessus, dis-je.

—C’est un conte qui raconte comment un dragon mâle a pris forme humaine pour être avec la femme dont il était tombé amoureux.

Oh, ça me rappelle quelque chose. N’y avait-il pas une histoire de ce genre dans les vieux contes japonais ? Comme une version dragon de Tsuru no Ongaeshi.

—Les dragons peuvent-ils prendre forme humaine ? demandai-je.

—C’est juste une histoire que les anciens m’ont racontée. Je n’en sais rien.

—Hm.

Autrement dit, rien n’indiquait que Grande deviendrait soudainement une dragonne humanoïde.

Vous savez, avec une corne sur la tête, des ailes dans le dos, une queue épaisse, des jambes à moitié couvertes d’écailles, des griffes, mais belle comme une humaine ! J’aurais apprécié un tel rebondissement.

Aussi adorables que soient la personnalité et les manières de Grande, je ne pouvais tout simplement pas m’accommoder de quelque chose de la taille et du toucher d’un kaiju mineur. Désolé.

—Mais attends… Si je pouvais rétrécir à la taille d’un humain, ne pourrais-je pas manger plus de hamburgers et de crêpes ?

Fidèle à son envie de manger davantage, Grande commença à se chercher une raison de se transformer en humaine.

Désolé, mais si tu rétrécis, ton estomac aussi. Tu ne pourras plus manger qu’une quantité limitée.

—Je te nourrirai autant que tu voudras sous ta forme de dragon, alors ne te fais pas d’idées bizarres.

—Ah, eh bien…

Grande pencha la tête, insatisfaite de ma réponse.

Écoute, j’ai atteint ma capacité maximale avec Sylphy, Ira et les harpies. Et en plus, je dois faire de la place pour Melty. Si Grande se transformait en humanoïde, j’exploserais ma capacité. Sans compter qu’il me faut encore de la place pour Elen.

Après avoir soigné Papa Dragon et l’avoir nourri, l’heureuse famille rentra enfin chez elle. En remerciement pour la nourriture, Maman Dragon laissa des écailles de son mari et de ses fils. Honnêtement, toute cette histoire s’était soldée par un avantage pour nous.

Pour obtenir leurs écailles, elle entailla les autres de ses griffes avant et nous donna celles qui tombaient. D’après ce que je voyais, les garçons avaient l’air de souffrir… Mais je me faisais sans doute des idées.

Après en avoir offert à la ville pour le tapage causé, les forgerons et artisans eurent les yeux qui brillaient. Les écailles de dragon devaient figurer en bonne place sur leur liste de souhaits.


À propos du retour chez Sylphy… Pour je ne sais quelle raison, tout le monde me traitait bien mieux.

Jusque-là, la plupart des elfes parlaient à Sylphy, pas à moi. Mais après ça, les gens m’abordaient aussi.

Et avec beaucoup de politesse. J’avais vraiment l’impression qu’ils me respectaient, maintenant ?

Je décidai d’interroger Sylphy là-dessus.

—Tu as affronté cinq dragons sans crainte, calmé un dragon furieux et soigné ses blessures, dit-elle. Et pour couronner le tout, un dragon t’a offert des écailles sans que tu aies eu à recourir à la violence. Tous les elfes de ce village ont vu ce que tu as fait, et même les plus têtus ne peuvent plus nier tes exploits.

Sylphy était d’humeur radieuse après avoir vu les autres réagir à mon égard. Elle devait être heureuse qu’on me reconnaisse non seulement comme cavalier de dragon, mais aussi comme quelqu’un capable de communiquer avec ces nobles bêtes.

Je m’assis sur le canapé habituel, une coupe d’hydromel en bois dans une main et un grand sourire aux lèvres.

—Tu me vois sous un autre jour, toi aussi ? la taquinai-je.

—Je sais déjà à quel point tu es incroyable. Tu es le meilleur compagnon qu’une femme puisse avoir. Mais je suis retombée amoureuse de toi.

—Tu vas me faire rougir, tu sais.

—Tu as fait bien assez pour mériter cette réaction. Je suis si fière de toi.

Je ne pensais pas mériter les éloges de Sylphy juste pour avoir nourri et parlé à quelques dragons. Mais, selon la façon dont on voit la chose, c’était assez dangereux. Papa Dragon était très remonté.

Dans le pire des cas, s’il avait vraiment tenté de me blesser, j’étais prêt à parer la première attaque, au moins. Mes blocs de pierre étaient prêts !

Je me disais que s’il m’attaquait d’une morsure, d’un coup de queue ou de son souffle, ce serait de face ou de côté. Tant que je survivais à la première attaque, je pouvais me replier et renforcer mes défenses. Cela fait, je pourrais riposter.

Autrement dit, je n’avais qu’à survivre. Et en matière de capacité de survie, je me disais que je pourrais même tenir tête à Sylphy ou Melty. Un Papa Dragon en colère, je saurais gérer.

—On se repose aujourd’hui et on fait quelque chose demain, d’accord ? suggérai-je.

—Ça me paraît bien, dit Sylphy. Je veux bien me prélasser à la maison, mais si Grande nous emmenait plus loin dans la Forêt Noire ?

—Oh, ça a l’air sympa. Un peu d’aventure pour nous.

—Au plus profond de la Forêt Noire se trouve un no man’s land, alors je suis sûre qu’il regorge de plantes et de créatures rares. Et je parie que les vues y sont magnifiques.

—Oui, avec plaisir, dis-je avec enthousiasme. On ferait mieux de se préparer pour demain, alors.

—Tu as vraiment besoin de préparer quoi que ce soit ? Ton inventaire contient tout ce qu’il faut.

—Bon point. J’ai une armure de cuir et des armes là-dedans, donc tout va bien.

J’avais rangé l’armure de cuir et le casque en fer fabriqué à Merinesburg dans mon inventaire pour les garder en lieu sûr. En les enfilant, je serais paré. Côté armes, j’avais tranquillement refait le plein de cartouches de fusil d’assaut depuis mon retour à Arichburg, et récupéré aussi mes armes de test.

Certaines avaient été démantelées par la R&D, cela dit…

Je le jure, les gens de la R&D sont insatiables.

—Demain, on ira faire un tour dans la Forêt Noire avec Grande.

—Tant qu’elle se montre pendant qu’il fait encore jour, dit Sylphy.

—Ah, c’est vrai. J’aurais dû la prévenir à l’avance. Je devrais peut-être lui fabriquer un communicateur golem…

Grande était étonnamment habile de ses griffes, alors je pourrais fabriquer un communicateur, un peu comme une montre-bracelet, qui s’attacherait à sa patte avant. Je le concevrais ensuite pour qu’elle puisse le manier de son autre griffe.

—Hm ?

Alors que je réfléchissais à la conception du communicateur de Grande, je sentis qu’on me tirait par l’épaule. De toute évidence, Sylphy était la seule personne présente avec moi.

Je me retournai pour regarder son visage et la trouvai en train de froncer les sourcils.

—Alors, il n’y a que nous deux pour l’instant, donc…

Survival in Another World with My Mistress!, Tome 4, Chapitre 5 — illustration

—L’heure de l’amour ? demandai-je.

—Euh, euh, eh bien… Oui, murmura Sylphy, le visage rougi par ma question directe.

Elle est tellement mignonne que c’est mauvais pour ma santé.

Si ma maîtresse le souhaitait, ce serait fait. Après tout, j’étais son fidèle serviteur.


Le lendemain matin, après avoir passé toute la soirée à nous aimer…

Quand je me réveillai, je remarquai que Sylphy était déjà sortie du lit. Quelque chose sentait vraiment bon. Elle avait dû commencer à préparer le petit-déjeuner.

—Bonjour, Sylphy.

—Bonjour !

Sylphy se retourna dans la cuisine, où elle avait déjà fini de cuisiner.

La combinaison de sa tenue rugueuse et de son tablier jaune la rendait encore plus adorable. Je ne pus m’empêcher de la fixer pour savourer la vue.

—C’est un nouveau jour, Kousuke. J’ai préparé de l’eau dans le jardin, alors va te rafraîchir.

—Merci, j’y vais, répondis-je avant de me diriger vers le jardin.

Je m’efforçais d’exprimer ma gratitude dès que possible. Des mots comme « merci », « désolé » et autres doivent être employés chaque fois qu’on le peut. Ce n’est pas parce qu’on était proches qu’il fallait faire l’impasse là-dessus. Saluer les gens, dire merci et s’excuser étaient autant de moyens peu coûteux d’entretenir des relations saines.

Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas lavé dans le jardin. Ces derniers temps, il n’y avait eu que des bains chauds.

Je devrais peut-être en aménager un pour cette maison aussi ? Je pourrais démonter mon ancien hangar de travail et le transformer en bain.

Je regagnai le salon, où Sylphy avait déjà dressé le petit-déjeuner.

—Allez, mangeons.

Au menu : pommes de terre à la vapeur, soupe de légumes et de haricots, bacon et œufs durs.

—Un beau menu, ce matin, hein ?

—Eh bien, on a fait beaucoup d’exercice hier soir, alors on en a besoin.

—C’est vrai. Et aujourd’hui, on part pour une grande aventure. Il faut un petit-déjeuner copieux.

—Exactement.

Je lui demandai de mettre un peu de beurre elfique sur les pommes de terre chaudes. C’était comme du beurre, mais pas tout à fait. De la margarine, peut-être ? Quoi qu’il en soit, c’était délicieux.

La soupe légèrement salée faisait ressortir les saveurs douces des légumes et, grâce aux haricots, offrait une texture satisfaisante en bouche.

Le bacon était assez salé, mais se mariait bien avec les pommes de terre. Les œufs étaient bien cuits, bien durs. Sylphy préférait les œufs durs. Je n’étais pas difficile avec les miens, mais les œufs durs légèrement salés étaient tout simplement les meilleurs.

—C’est délicieux, ma belle.

—Vraiment ? Les plats que tu prépares ont tendance à être bien plus élaborés…

—C’est peut-être vrai, mais j’adore ta cuisine, lui dis-je. Tout ce que je fais a un air de plat préparé. La tienne a la chaleur d’un foyer, et ça rassasie.

—C’est vrai… ? Hihi, ça me fait plaisir de l’entendre, répondit Sylphy avec un sourire chaleureux.


Après avoir mangé, nous nous préparâmes pour notre aventure.

J’équipai mon armure de cuir et mis mon casque… puis je réalisai que tout cela pouvait attendre l’arrivée de Grande. Je plaçai le casque et mon arme sur un raccourci et j’étais paré.

Oh, je garderai au moins mon épée courte en mithril au fourreau, à la hanche.

—Voilà, j’ai fini.

—Pareil pour moi.

Sylphy portait son habituelle tenue d’équitation en cuir noir. Sur le côté gauche de sa hanche se trouvait Pale Moon, sur le droit un revolver, et au bas de son dos ses deux couteaux kukri. Elle était bien équipée.

—Il ne nous reste plus qu’à attendre Gra…

—J’exige des hamburgers !

—DE L’ALCOOL ! APPORTEZ-MOI DE L’ALCOOL !

—Frères, arrêtez !

Une fois de plus, mes oreilles furent assaillies par des rugissements massifs et les voix qui les accompagnaient. Je suis quasi sûr d’avoir vécu exactement la même chose hier.

—On dirait qu’elle est arrivée, dit Sylphy.

—Oui.

Sylphy m’adressa un sourire gêné.

Qu’est-ce qu’ils disent ?

—Les frères de Grande sont là pour manger et boire.

—Ah. C’est quoi, ton plan ?

—Ça dépendra de leur attitude.

S’ils se comportaient avec moi de façon correcte, en amis, aucun problème. Sinon, eh bien… je devrais répondre à ma façon. Melty n’était pas là, mais Sylphy oui, alors tout devrait bien se passer quoi qu’il arrive.

—Donne-moi des hamburgers, humain !

—De l’alcool ! Apportez-moi de l’alcool !

—Frères, je vous en supplie ! Arrêtez, s’il vous plaît !

Je remontai les voix tonitruantes de la famille dragon jusqu’à l’espace dégagé, où Grande avait été jetée à terre, plaquée au sol sous les pattes de ses deux frères.

—Eh bien non.

—Enlevez vos sales griffes de Grande tout de suite, bande de lézards à tête de con.

J’étais extrêmement mécontent.

Il suffisait de jeter un coup d’œil à Grande pour comprendre qu’elle avait sans doute tenté d’arrêter ses frères. Elle avait des coupures et des plaies sur les écailles. Impardonnable.

—Ne joue pas au plus malin avec moi, humain ! Apporte-moi des hamburgers tout de suite !

—De l’alcool ! Apporte-moi de l’alcool, et que ça saute !

Ces crânes d’œuf agissaient au gré de leurs envies. Ils étaient à peine plus intelligents qu’un animal ordinaire. C’est bizarre quand on sait à quel point Grande et sa mère étaient logiques et intelligentes… Même le père de Grande vaut mieux que ça.

Soit ils avaient un grain, soit tous les dragons mâles étaient un peu comme ça. Je n’en étais vraiment pas sûr.

—Je ne me répéterai qu’une seule fois, leur dis-je. Enlevez. Vos. Pattes. De. Grande !

—Hé, Kousuke.

—Sylphy, dragons ou pas, quiconque frappe et blesse mon ami est quelqu’un avec qui je refuse d’être copain.

—Hm… Bien vu. Je ressens la même chose.

—Je savais que tu dirais ça. Je vais aller discuter avec ces messieurs, alors pourrais-tu surveiller la situation ? Si ça dégénère, j’apprécierais un coup de main.

—Bien sûr, répondit Sylphy avec un hochement de tête.

Elle se tenait droite, bras croisés, observant la situation en silence.

—K-Kousuke, dit Grande, je ne crois pas que te battre avec mes frères soit une bonne idée…

—Tu es une idiote, lui dis-je. Tous les frères qui maltraitent leur petite sœur comme ça sont des minables, de toute façon. Et surtout, je refuse qu’on fasse du mal à mes amis. Puis j’interpellai ses frères. Enlevez vos sales griffes d’elle, sales lézards ! Sinon, je vous explose.

Grand Frère Dragon A laissa échapper un son guttural, comme s’il se moquait de moi.

—Faible humain, comment comptes-tu t’y prendre ? Contente-toi de me donner les hamburgers.

—De l’alcool, de l’alcool ! s’exclama Grand Frère Dragon B avec enthousiasme.

Oui, ces deux-là sont des idiots.

—Dernier avertissement, leur dis-je. Écartez-vous de Grande. Sinon, vous êtes fichus.

Grand Frère Dragon A refusa d’obtempérer et appuya au contraire encore plus fort des pattes qui immobilisaient Grande. Celle-ci gémit de douleur.

Ouais, ils étaient bons pour le cimetière.

Je sortis une certaine arme de mon inventaire et la pointai vers eux. Le grand lance-grenades rotatif, bien sûr, chargé de six grenades polyvalentes de 40 mm. Une puissance de perforation suffisante pour percer un blindage de 50 mm.

L’un des frères commença à demander ce que c’était, mais n’eut pas le temps de finir.

—Hasta la vista.

Kerplunk, kerplunk, kerplunk, c’est le bruit ridicule que je fis en tirant. Les coups partirent en décrivant un bel arc dans l’air.

—Nngh ?!

Toutes les grenades percutèrent le visage et le cou de Grand Frère Dragon A, explosant à l’impact. Grand Frère Dragon A n’apprécia visiblement pas la sensation. Son cou et son dos se tordirent de douleur.

—À toi, maintenant.

Je tirai trois grenades de plus. Grand Frère Dragon B tenta d’esquiver, mais je visai son grand corps : aucune chance qu’il déplace toute sa masse à temps. Les trois grenades explosèrent sur lui et il recula en titubant.

—Aïe, aïe, aïe !

—H-hé, Kousuke ? Des morceaux me retombent dessus.

—Désolé pour ça, m’excusai-je sincèrement auprès de Grande tout en rechargeant.

Je n’ai pas la force physique de me battre avec eux, alors c’est mon seul moyen d’attaque. Désolé, ma vieille.

—Bon sang, ça fait mal ! Si tu veux te battre, tu…

Kerplunk, kerplunk, kerplunk, kerplunk, kerplunk, kerplunk.

—Aïe ! Aïe ! Ça fait mal ! Arrête !

Grand Frère Dragon A finit par pleurer après six grenades. Du sang coulait de ses plaies, ce qui signifiait que des balles capables de percer un blindage de 50 mm marchaient aussi sur les dragons. Avec un vrai lance-roquettes antichar, j’aurais pu les achever.

—Je me rends, je suis désolé, pardonnez-moi !

Après avoir encaissé lui-même trois coups et vu son frère en prendre six de plus, Grand Frère Dragon B céda aussitôt. Il s’aplatit ventre à terre.

Je rechargeai silencieusement mon lance-grenades et le pointai sur Grand Frère Dragon A.

—Je me rends aussi, ne me faites plus mal, s’il vous plaît ! Plus jamais de kerplunks !

—…Excusez-vous auprès de Grande, et je laisse tomber, leur dis-je.

—Grande, je suis désolé de t’avoir coincée comme ça.

—Je suis désolé, chère sœur.

—D’accord, leur répondit-elle. Je vous pardonne à tous les deux.

—Parfait, dis-je. Maintenant, ne bougez plus.

Par précaution, j’utilisai des blocs de pierre pour immobiliser les dragons sur place. Ensuite, après avoir rempli environ huit récipients en verre de 500 millilitres avec le sang qui s’écoulait de leurs plaies, je les soignai.

Pour je ne sais quelle raison, Sylphy regardait tout ça avec un sourire en coin.

—Je vous ai soigné vos blessures, dis-je aux frères dragons. Vous avez dû le voir, mais pour me remercier de tous les ennuis causés, j’ai prélevé un peu de votre sang. C’est compris ?

—Oui Monsieur, répondirent-ils à l’unisson.

Je les libérai de leurs entraves de pierre et tous deux hochèrent gravement la tête, assis côte à côte.

—Maintenant, parlons de la nourriture et des boissons, dis-je.

Ils m’écoutèrent attentivement.

—Hier, j’ai offert à manger et à boire à tout le monde parce que Grande m’aide toujours et qu’elle n’était pas rentrée voir sa famille depuis longtemps. Et puis je vous rencontrais pour la première fois. J’offre tout le temps à manger et à boire à Grande, mais ce n’est pas à sens unique. On est sur un pied d’égalité : elle travaille pour moi, et en retour je la nourris et la désaltère.

—Travailler ? répétèrent les dragons, perplexes.

Les deux frères dragons penchèrent la tête. Plutôt mignon, malgré leurs visages terrifiants.

—Exactement. Des choses comme chasser des monstres de taille moyenne ou grande, fournir du sang et des écailles, ce genre de choses.

—Je vois, répondit l’un des frères.

—En symbole de notre nouvelle amitié, je vais vous offrir un cadeau aujourd’hui.

Les deux frères réagirent avec beaucoup d’enthousiasme.

—Mais à partir de demain, si vous voulez manger ou boire, chassez-moi des monstres de taille moyenne à grande dans la Forêt Noire, dis-je. Mais pas trop gros, sinon je n’en ferai rien. Une wyverne, c’est la taille idéale, compris ?

—Compris, dirent-ils ensemble.

De plus, ce ne sera valable que tant que je reste au village. Dans moins d’une semaine, je repartirai vers le nord, dans une ville humaine.

Les deux Grands Frères Dragons parurent soudain déçus. J’aimerais bien les aider, mais je ne pense pas que le village des elfes ait les moyens d’entretenir deux estomacs géants, alors je ne peux pas faire grand-chose. Même moi, j’aurais du mal à nourrir Grande et deux autres dragons adultes. Je pourrais au moins en toucher un mot aux anciens.

—Bon, assez parlé. Soyons amis, d’accord ? leur dis-je.

—Ouais !

—Amis !

Les deux dragons rugirent à tue-tête.

Bon sang, quel vacarme !

Je dressai une table à manger rapide avec des blocs de pierre et y déposai des cheeseburgers géants et un tonneau géant d’hydromel.

—Délicieux ! Qu’est-ce que c’est ? C’est encore meilleur qu’hier !

—Ça s’appelle des cheeseburgers. Des hamburgers spéciaux avec du fromage dessus.

—Des hamburgers… au fromage ! Génial !

—De l’alcool, de l’alcool, de l’alcool…

Grand Frère Dragon A engloutit avec enthousiasme ses super hamburgers tandis que Grand Frère Dragon B replongea la tête dans le tonneau d’alcool.

Est-ce que Grand Frère Dragon B va s’en sortir ? Il est alcoolique ou quoi ?

—Tu en veux aussi, Grande ?

—Oui…

Grande semblait un peu nerveuse, alors je finis par lui offrir de la nourriture, à elle aussi. Elle allait nous transporter, Sylphy et moi, plus tard, donc pas d’alcool pour elle. L’idée que Grande vole ivre me terrifiait.

Grande détourna le regard et se mit à manger son super hamburger lentement et proprement. D’habitude, elle prenait d’énormes bouchées, mais là, on aurait dit qu’elle soignait vraiment ses manières. Je me demandais ce qui lui prenait.

—Qu’est-ce qu’il y a ? lui demandai-je. Tu agis bizarrement.

—Ce n’est rien.

Elle n’arrêtait pas de me jeter un coup d’œil avant de détourner les yeux. Elle tapait de la queue sur le sol, donc au moins elle ne devait pas être de mauvaise humeur.

Jugeant la situation réglée, Sylphy m’appela en s’approchant par-derrière.

—On dirait que les choses se sont arrangées par ici.

—Oui. Content qu’on ait arrangé ça. Ç’aurait été nul s’ils s’en étaient vraiment pris à moi.

Si les frères m’avaient attaqué directement, ç’aurait pu être vraiment dangereux. J’avais prévu de dresser un mur de blocs de pierre et de riposter par-derrière si ça tournait mal.

Côté armes, j’aurais opté pour un lance-roquettes antichar ou un canon sans recul antichar.

—Hihi, tu es un dur à cuire, Kousuke. Tu t’en es pris à deux dragons à la fois, sans hésiter. Les héros de légende pâliraient en voyant ce que tu as fait.

—Ce sont mes armes qui sont coriaces, c’est tout, insistai-je. Je ne suis qu’une faible petite limace. Comparé aux guerriers de ce monde, je ne suis rien.

—Tu ne t’accordes pas assez de crédit. Si on se battait à distance, je ne suis pas sûre d’en sortir vainqueure.

—Je perdrais en un clin d’œil, lui dis-je.

Elle se rapprocherait de moi à une vitesse que je ne pourrais même pas suivre des yeux, puis m’attaquerait avec ses compétences de courte portée. Mon style de combat marchait pour les grosses cibles comme Grande, mais contre les diverses races humanoïdes de ce monde ? Impossible.

—Hihi, tu es sûr ? Tu veux tester cette théorie ?

—Pas question… Je n’ai jamais voulu me battre contre toi.

Pourrais-tu, s’il te plaît, ne pas m’enlacer par-derrière en me chuchotant à l’oreille ? C’est bien trop séduisant. En fait, c’est plutôt frustrant, parce que cette armure de cuir m’empêche de sentir ton doux contact dans mon dos.

Alors qu’on flirtait un peu, Grande nous fixait, comme si elle avait complètement oublié le cheeseburger dans ses griffes. Dès que nos regards se croisèrent, elle paniqua et détourna les yeux, revenant à son hamburger. Elle était vraiment bizarre…


—Merci pour le repas, patron ! Je veillerai à vous rapporter quelque chose d’excellent la prochaine fois !

—Je veux boire demain, alors je vais travailler dur aussi.

Les Grands Frères Dragons s’envolèrent après avoir mangé et bu, promettant de me rapporter des monstres le lendemain. Selon ce qu’ils rapporteraient, je pourrais les échanger au village des elfes contre des objets uniques. Les produits fabriqués par les elfes étaient tous de grande qualité.

Attends, ce dragon vient de m’appeler « patron » ? Je ne voulais vraiment pas de sous-fifres comme ces deux-là.

Quoi qu’il en soit, j’eus enfin l’occasion d’évoquer l’idée d’une petite aventure en forêt à Grande, mais…

—Attendez un instant. Je ne suis pas sûre de ce que je ressens à l’idée de vous avoir tous les deux sur mon dos…

—Oh, tu ne veux pas ?

—Ce n’est pas ça…

Grande grogna doucement. Oui, quelque chose clochait, mais quoi ?

—On dirait que ça ne se passe pas comme prévu, dit Sylphy. Qu’est-ce qui ne va pas ?

—Rien, lui dis-je. Pour une raison ou une autre, elle ne veut pas qu’on monte sur son dos.

—Ce n’est pas ça, je le jure, dit Grande.

—Vraiment ?

—Qu’est-ce qu’elle dit ?

—Ce n’est pas qu’elle ne veut pas qu’on monte sur son dos, dit-elle.

—Hm…

Sylphy pencha la tête, comme moi. Grande semblait un peu nerveuse. Qu’est-ce qui se passait ?

—Je parie qu’il y a toutes sortes de beaux paysages au fond de la Forêt Noire, lui dis-je. Je veux voir où tu as grandi, Grande.

—Hum… Eh bien, il y a des endroits comme ça, mais…

—Je veux voir ce que tu trouves beau. S’il te plaît, emmène-nous ? demandai-je.

—Argh… D’accord, d’accord…

Grande se mit à claquer rapidement la queue contre le sol. Je ne pensais pas qu’elle était en colère… Au contraire, elle semblait heureuse ? Je ne l’avais jamais vue faire ça.

—Tout va bien ? me demanda Sylphy.

—Elle est un peu éteinte, mais je ne pense pas qu’elle se sente mal, expliquai-je. Elle nous a donné le feu vert, donc ça devrait aller. Grande, je mets la selle, d’accord ?

—O-okay.

Elle se baissa pour me laisser lui passer la selle. Parfait, aucun souci. Je me demandais pourquoi elle s’était mise à agir aussi bizarrement.

—O-Où voulez-vous que je vous emmène ? demanda-t-elle.

—Hm, je ne connais rien à la géographie d’ici, dis-je. Sylphy, Grande nous demande où on veut aller. Des envies ?

—Hm, que dirais-tu de la terre natale de Grande ?

—Oh, bonne idée ! Grande, on aimerait que tu nous emmènes là où tu as grandi.

—Attendez, je ne suis pas prête. Je ne peux pas encore faire ça.

Grande déclina ma demande en frémissant. Qu’est-ce qu’elle voulait dire par « pas prête » ?

—Alors emmène-nous dans un endroit magnifique, d’accord ? dis-je. Quelque chose comme une chute d’eau, un champ de fleurs, ou un point en hauteur d’où on voit des tas de choses.

—Elle a dit non ?

—Apparemment, elle n’est pas encore prête. Aucune idée de ce que ça veut dire.

—Hum…, fit Sylphy, l’air grave.

—Ce n’est pas parce que moi je trouve une chose belle que vous la trouverez belle…, dit Grande.

—C’est tout à fait normal, la rassurai-je. Ce qui m’intéresse, c’est ce que toi tu trouves beau.

—Vraiment ? Alors je vais t’emmener dans le plus bel endroit que je connaisse.

Elle battit joyeusement de la queue contre le sol.

Arrête, s’il te plaît. Les PV du sol sont déjà à zéro. Je suis quasi sûr que la zone que tu frappes a été abaissée pour de bon.

—Sylphy, on est prêts. Allons-y.

—Hm, très bien. On est entre tes mains aujourd’hui, Grande.

—Kousuke, qu’a dit l’elfe noire ? demanda Grande.

—Elle a dit qu’elle comptait sur toi. Moi aussi.

—Je vois. Ne vous en faites pas. Je vais vous faire passer à tous les deux un moment fabuleux.

Grande s’approcha avec un grognement et je lui caressai doucement la tête. Puis Sylphy et moi montâmes sur son dos et attachâmes nos ceintures de sécurité.

Je jetai un coup d’œil vers le village des elfes, où toute une bande d’elfes observait la scène du haut du mur de défense. Je parie que le bruit des grenades les avait effrayés.

—On y va ! dit Sylphy en agitant la main, et les elfes répondirent de même.

Je les saluai aussi et, à ma grande surprise, ils me répondirent d’un signe de la main.

—Grande, allons-y.

—Oui, accroche-toi bien.

Grande s’abaissa en accumulant sa puissance, puis déploya ses ailes. On aurait dit qu’elle allait s’élancer dans le ciel sans prendre d’élan. Sylphy et moi nous baissâmes sur la selle, suivant son avertissement.

Grande s’élança dans les airs, ailes déployées. Aussitôt, une violente bourrasque jaillit de sous elle, soulevant lentement son énorme corps.

—On va d’abord se diriger vers la falaise au fond des bois, dit-elle.

—On est entre tes griffes !

—Mm, Je vais voler lentement, mais accrochez-vous bien.

—Compris. Sylphy, on va d’abord se diriger vers la falaise au fond des bois.

—Oh, une falaise, hein ? C’est excitant.

—N’est-ce pas ?

Je contemplai la Forêt Noire tandis que Grande nous survolait. Son nom n’était pas usurpé : je ne voyais pas du tout le sol. La forêt était si dense…

Ces arbres sont-ils particuliers, ou est-ce la terre ? Oh, ça me rappelle quelque chose. J’ai besoin de la terre d’ici pour fabriquer des blocs agricoles, alors je devrais en prendre tant que je peux.

—La falaise est droit devant, annonça Grande.

—Une falaise assez abrupte, et énorme de surcroît.

—Je n’arrive même pas à imaginer comment elle s’est formée.

De multiples cascades blanches dévalaient la falaise, tombant du sommet de l’escarpement. En approchant du sol, elles se muaient en brume, formant des arcs-en-ciel près de la base de la falaise.

—Whoa, c’est incroyable ! soufflai-je. Ces arcs-en-ciel sont magnifiques !

—C’est vrai, dit Sylphy. Hihi, je n’aurais jamais cru qu’une chose pareille existait au plus profond des bois.

—Hihihi, n’est-ce pas ? rit Grande. Il y a toujours des arcs-en-ciel ici. Cependant, c’est comme s’il pleuvait sans cesse là-bas, alors si tu t’approches, tu seras trempé, et le sol est mauvais. Il y a aussi beaucoup de monstres élémentaires d’eau, donc c’est dangereux pour les humanoïdes de s’en approcher.

—Compris. Je me tournai vers Sylphy. Elle dit que c’est beau, mais qu’il est dangereux de s’en approcher.

—Je vois… Mais regarder de loin me suffit amplement, dit Sylphy avec enthousiasme, le regard rivé sur les arcs-en-ciel. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut profiter d’un tel spectacle.

Une cascade qui produit des arcs-en-ciel, hein ? Dans un monde fantastique comme celui-ci, je parie qu’il y a de super matériaux là-dessous. Un truc rempli d’énergie magique aux couleurs de l’arc-en-ciel, ou une sorte de monstre surpuissant. Ce serait une bonne idée d’aller y jeter un œil un de ces jours.

—On monte, annonça Grande.

—Bien reçu.

Grande se mit soudain à monter, et nous plaquâmes nos corps contre son dos. Elle allait vraiment vite.

—Au sommet de la falaise, il y a un bel étang d’eau pure.

—Oh, ça a l’air génial.

Grande monta de plus en plus haut jusqu’à ce qu’on arrive enfin au sommet.

—Bon sang… C’est dingue.

—C’est magnifique…, acquiesça Sylphy.

C’était le paradis. L’étang était empli d’une eau claire et splendide, entouré de toutes sortes de fleurs magnifiques. Je me demandai s’il s’agissait de plantes alpines.

—C’est sûr ici, alors on va se poser, dit Grande.

—Compris. Sylphy, on va atterrir près de l’étang.

—Merveilleux !

Sylphy semblait envoûtée par la beauté de l’étang et des fleurs, car elle avait l’air heureuse comme tout.

Grande tourna un peu au-dessus du sommet de l’escarpement, choisissant son point de pose avant d’atterrir en douceur. Elle veilla soigneusement à ne pas écraser les fleurs.

—Excellent travail, Grande, lui dis-je. Ça n’a pas dû être facile d’éviter les fleurs.

—Hihi, ce n’était rien du tout, dit-elle. Ce serait simplement dommage d’abîmer une si belle œuvre de la nature.

Grande gronda joyeusement en tournant la tête vers nous. On aurait dit qu’elle souriait fièrement.

—Bon, on descend. On n’en a pas pour longtemps.

—Ouais.

—Merci beaucoup. Sylphy, allons-y.

—Youpi !

Nous détachâmes nos ceintures de sécurité et descendîmes prudemment du dos de Grande.

Dès qu’on s’approcha des fleurs, leur parfum se répandit vers nous. Les senteurs étaient extrêmement fortes.

—Elles sentent très bon, dis-je.

—Oui… Je n’avais jamais vu ce genre de fleurs… Et si on en rapportait pour Ira ? suggéra Sylphy.

—Excellente idée. Grande, je peux cueillir quelques fleurs ?

—Tant que vous ne les déracinez pas, bien sûr.

—Pas de souci. Je m’y mets tout de suite, alors…

Je sortis une petite pelle de jardinage de mon inventaire et prélevai quelques fleurs avec précaution. Qu’était-il advenu de ma pelle en mithril +9, me direz-vous ? Si je m’en étais servi, j’aurais sans doute tout déraciné d’un coup par accident.

J’en pris cinq de chaque type, puis me dirigeai vers l’étang avec Sylphy. Pas de poissons ni d’animaux, ce qui était logique vu l’altitude.

—Tu crois que c’est buvable ? demandai-je.

—Si tu en mets dans ton inventaire, il te le dira d’une façon ou d’une autre, non ?

—Ah, c’est vrai. Suis-je bête.

J’utilisai un seau en bois pour puiser de l’eau dans l’étang, puis la mis dans mon inventaire. Apparemment, c’était de l’eau pure.

—Aussi pure que possible, annonçai-je. On devrait pouvoir la boire, mais elle ne semble pas avoir d’effets spéciaux, contrairement à ce que j’espérais.

—Ce n’est pas pour rien qu’on tombe rarement sur ce genre de chose, dit Sylphy en riant de mes épaules affaissées.

—N’empêche, quel bel endroit !

Nous nous assîmes au bord de l’étang et Sylphy regarda autour d’elle d’un air paisible. Il y avait toutes sortes de fleurs colorées à proximité, et chaque fois que le vent soufflait, leurs parfums nous chatouillaient le nez. Un endroit vraiment magnifique.

—Il fait un peu froid, dis-je.

—Hahaha, on est assez haut, après tout. La brise est plutôt douce aujourd’hui, mais je parie que quand les vents sont forts, ça doit devenir assez effrayant ici.

—En effet.

Curieux de savoir ce que faisait Grande, je regardai dans sa direction et la trouvai en train de nous observer, puis de renifler les fleurs. Je commençai à revenir vers elle.

—Hé, Grande, les fleurs sont magnifiques, mais c’est la vue d’en haut qui est la plus belle. Cela dit, j’ai trop peur de tomber, alors je ne veux pas trop m’approcher du bord.

—Mm, c’est une belle vue.

Je me demandais à combien de mètres on se trouvait. La falaise était si abrupte que j’avais l’impression d’être à une hauteur vertigineuse. L’endroit où on était n’était pas bien grand. Peut-être même plus étroit qu’une cour d’école.

Sérieux, comment ce truc s’est-il formé ? Quand le magma sort du sol, il ne durcit pas comme ça, et si c’était dû aux vents, on verrait d’autres rochers le long du chemin. Je ne suis pas géologue, alors je n’aurai pas la réponse.

—Oh, qu’est-ce que c’est, là-bas ? Cet arbre est démesurément énorme.

Je pointai du doigt l’arbre gigantesque, au moins une, deux, voire cinq fois plus grand que les arbres voisins. Son tronc avait l’air absurdement massif.

—Hm, c’est plutôt grand, dit Sylphy. L’arbre qui abrite la salle de réunion est déjà impressionnant, mais celui-ci doit faire au moins le double. C’est sûrement le plus vieux de la forêt.

—Vous voulez aller voir ? proposa Grande. Ce n’est qu’un court vol.

—J’adore l’idée, dis-je. J’ai vraiment envie d’aller voir de plus près. Sylphy est partante pour qu’on y aille.

—Excellent. J’ai hâte.

Grande s’abaissa pour qu’on puisse monter sur son dos, et on s’attacha. Prochaine destination : le grand arbre au cœur de la Forêt Noire. J’espérais qu’on trouverait des matériaux rares cette fois !


—C’est énorme !

—Oui ça l’est, acquiesça Sylphy.

L’arbre gigantesque était vraiment quelque chose. De combien de mètres parle-t-on ? Je ne voyais pas la cime à cause des énormes branches et feuilles, mais il devait faire facilement plus de 100 mètres. Et les branches s’étendaient sur une grande largeur. Plus large qu’un terrain de baseball, au moins.

Les racines aussi étaient stupéfiantes. Plusieurs faisaient au moins un mètre de diamètre et sortaient de terre en vagues. Elles s’enroulaient les unes autour des autres, recouvrant le sol. J’imaginais qu’il serait difficile d’atteindre le tronc.

—C’est une autre espèce d’arbre que celui de la salle de réunion ? demandai-je à Sylphy.

—Les feuilles ont une forme différente, dit-elle. C’est si majestueux… Je n’ose même pas imaginer le nombre de mois et de jours qu’il a passés ici.

Sylphy et moi contemplions l’arbre quand soudain une de ses feuilles tomba vers nous. Sylphy l’attrapa sans peine.

—Hrm… Elle l’inspecta. Cette forme ne m’est pas familière.

—C’est plutôt massif. Tu veux la rapporter à Ira ? demandai-je.

—Je ne pense pas qu’elle ait déjà vu quelque chose de semblable, elle pourrait donc être ravie.

Je pris la feuille des mains de Sylphy et la regardai longuement. Côté forme, elle ressemblait à une feuille ordinaire. Un peu comme une feuille de vigne, avec sa façon de s’élancer dans trois directions. Je la mis dans mon inventaire.

Feuille d’Arbre-Fée de la Forêt Noire × 1

—Oh, au fait, j’ai trouvé le nom de l’arbre. C’est un arbre à fées.

—Un arbre à fées… ? sursauta Sylphy. Tu en es certain ?

—Oui, il y avait écrit « Feuille d’arbre-fée de la Forêt Noire » dans mon inventaire, alors j’en suis assez sûr. Je connaissais les esprits, mais y a-t-il aussi des fées dans ce monde ? demandai-je.

J’avais vu des esprits à maintes reprises, grâce à Sylphy qui maniait la magie des esprits. C’étaient comme de petites boules de lumière. Je ne savais pas pourquoi, mais il s’avérait que j’avais une constitution qui attirait les esprits à moi. Selon la légende elfique, les visiteurs Légendaire comme moi étaient guidés vers ce monde par les esprits, alors peut-être y avait-il un lien profond entre nous.

—On dit que les fées habitent les arbres à fées, expliqua Sylphy. J’en déduis que tu ne sais pas grand-chose sur les fées ?

—Je sais qu’elles aiment faire des farces, qu’elles sont petites et ailées, mais c’est à peu près tout. Aucune idée de ce qu’elles sont dans ce monde.

—C’est à peu près ça, dit Sylphy. Côté apparence, c’est une petite race d’humanoïdes ailés. Certaines sont aussi grandes que la distance entre ton poignet et le bout de ton majeur, d’autres peuvent atteindre la taille d’un enfant humain. Elles ont le pouvoir de disparaître, et peuvent aussi manier une puissante magie.

—…Elles ont l’air coriaces.

—C’est qu’elles le sont, acquiesça-t-elle. Les fées sont généralement des êtres insouciants et innocents, mais on dit qu’on tente le destin en les contrariant. Non qu’elles te tuent dans un accès de rage. D’après ce que j’ai entendu, tu serais juste victime d’horribles mauvais tours.

—Non, merci, répondis-je. On ne devrait sans doute pas trop s’approcher d’elles, hein ?

—C’est peut-être pour ça que Grande est repartie dès qu’on a atterri et débarqué.

—C’est fort possible.

Après nous avoir déposés près de l’arbre, Grande déclara avoir une affaire urgente et importante à régler, puis s’envola. On n’eut même pas l’occasion de lui demander ce qui se passait, ni comment l’appeler une fois prêts à repartir. C’était Embêtant.

Mais même si on ne la retrouvait pas, on pourrait regagner tranquillement le village à pied. La nuit, en cas de danger, je pouvais construire un abri souterrain ou perché dans les arbres pour qu’on s’y terre. On avait aussi beaucoup de nourriture et d’eau. Pas besoin de s’en faire pour notre protection, pas avec Sylphy dans les parages, et je n’étais pas totalement impuissant moi-même.

On pouvait se débrouiller dans les deux cas, et ni l’un ni l’autre n’était particulièrement paniqué.

—Tu veux aller voir de plus près ? demandai-je.

—Hm… Une partie de moi en a clairement envie, dit Sylphy. Mais serait-il sage de surprendre les fées ainsi ? Et cet arbre est si grand que, de près, on dirait un mur.

—C’est vrai, j’imagine. Si seulement il y avait un endroit avec une vue plus dégagée… Et pourquoi pas au sommet de cette racine, là-bas ? dis-je en pointant du doigt.

—Allons-y, alors.

Sylphy et moi grimpâmes de concert sur les racines de l’arbre, à plusieurs mètres de hauteur, puis nous nous installâmes. Avec mes blocs de bois, c’était facile.

—La brise est agréable et il fait plus chaud qu’au bord du lac, déclara Sylphy.

—Mm-hm. La température parfaite. D’ailleurs, je voulais te demander quelque chose. Ça fait un moment que je suis dans ce monde, mais les quatre saisons existent-elles ici ?

—Il y a des saisons, oui. En ce moment, c’est le début de l’automne, et l’hiver suivra.

—L’hiver, hein… ? Il fait froid ?

—Eh bien, il n’y a presque jamais de neige qui tient dans les plaines. Il neige parfois au sommet des montagnes, mais il est assez rare qu’il fasse suffisamment froid pour ça par ici.

—Compris, donc c’est plutôt doux. Là d’où je viens, il faisait sacrément froid. La neige s’accumulait souvent jusqu’aux genoux, et sans chauffage, la maison gelait.

—Ça a l’air rude… Je parie que beaucoup mouraient de froid.

—Heureusement, les chauffages sont très répandus là-bas, alors ce n’est pas si courant. Cela dit, chaque année, plus d’un millier de personnes meurent de froid… Mais au printemps, les cerisiers fleurissent. C’est magnifique.

—Des fleurs qui éclosent au printemps, hein ? Quel genre de fleurs ?

—Les fleurs de cerisier sont des fleurs rose pâle qui s’épanouissent sur des arbres précis, expliquai-je. On appelle d’ailleurs cette nuance de rose « rose cerisier ». Leur durée de vie est très courte, et quand elles commencent à tomber de l’arbre, elles partent toutes en même temps. Le vent emporte leurs pétales et les disperse comme de la neige. On parle parfois de pluie de fleurs de cerisier.

—Ça doit être d’une beauté à couper le souffle…

—C’est vraiment le cas.

Je ne pensais pas avoir un jour l’occasion de voir une telle chose ici.

Je repensai à la vue des cerisiers en fleurs s’éparpillant dans les rues de la ville, en l’air…

Mais soudainement, un vent puissant se leva.

—Hmm ?

—Qu’est-ce que c’est ?

Le vent semblait souffler tout autour de nous, ramassant les feuilles et les faisant tourbillonner dans l’air.

—Ce n’est pas normal, dit Sylphy. L’œuvre des fées ?

—Sont-elles à proximité… ?

Soudain, la tempête tourbillonnante de feuilles se mit à virer au rose, finissant par recouvrir tout notre champ de vision de cette couleur.

—Une pluie de fleurs de cerisier…, soufflai-je.

C’était exactement ça. Où que je posais le regard, j’étais accueilli par une avalanche de pétales roses.

—C’est ça ? dit Sylphy. Alors ce doit être l’œuvre des fées…

Cela me rappela profondément mon pays d’origine. Je n’avais pas laissé de famille derrière moi, mais je n’étais pas totalement dépourvu d’attaches à ce monde. Le nouveau monde n’était pas celui où j’étais né et où j’avais grandi.

Je sentis les larmes me monter aux yeux et rouler sur mes joues. Je ne les avais même pas remarquées. Dès que Sylphy vit mes larmes, son beau visage passa de la surprise à la colère. Elle se leva et lança un regard perçant aux alentours.

—Arrêtez ça tout de suite, dit-elle. Quelles que soient vos bonnes intentions, faire pleurer Kousuke est impardonnable.

La magnifique chevelure argentée de Sylphy s’agita comme animée d’une vie propre, et soudain la tempête de fleurs de cerisier s’arrêta net. À vrai dire, il serait plus juste de dire qu’elle disparut. Les pétales, le vent, tout. Ce devait être une sorte d’illusion.

—Nous sommes désolées…

—Le Visiteur Légendaire voulait les voir, alors…

—C’est pour ça qu’on a fait en sorte que ça arrive.

—On ne pensait pas qu’il pleurerait.

—On est désolées…

J’entendais leurs petites voix tout autour de nous, chacune semblant abattue. De toute évidence, elles s’excusaient de tout ça. C’étaient bel et bien les fées qui vivaient là.

—Sylphy, ce n’est pas grave, dis-je. J’ai juste eu la larme à l’œil à cause de la nostalgie que ça m’a procurée.

—Tu es sûr ?

J’essuyai mes larmes et me forçai à sourire. Sylphy avait toujours l’air préoccupée, mais elle hocha tout de même la tête.

—Oui, vraiment, lui dis-je. Merci de t’être fâchée pour moi. Et merci à vous aussi. Je ne pensais pas revoir un jour des cerisiers en fleurs, alors ça m’a fait plaisir.

Un groupe de voix répondit.

—Vraiment ?

—Tu n’es pas en colère ?

—Tu n’es pas triste ?

—Oui, pour de vrai ! Ce n’étaient pas des larmes de tristesse. C’étaient des larmes de joie ! Vous m’avez montré quelque chose d’extraordinaire, et je vous en remercie. Sylphy, tu as trouvé ça beau aussi, non ?

—Mm… Oui. C’était vraiment extraordinaire.

—Tu n’es plus fâchée, hein ? demandai-je avec un sourire en tirant sur ses vêtements.

Elle sourit et se rassit sur la racine de l’arbre. J’étais content qu’elle ait compris.

—Tant que tu n’as pas pleuré de tristesse, j’ai eu tort de m’emporter, dit-elle. Fées, je suis vraiment désolée.

—On peut être amies ?

—Tu n’es plus en colère ?

—Non, dit Sylphy. Soyons amies, d’accord ?

À peine ces mots sortis de sa bouche, un groupe de petites silhouettes humaines apparut dans les airs. Elles étaient le portrait craché de ce à quoi j’aurais imaginé qu’une fée ressemble. Leur taille variait de l’une à l’autre, mais beaucoup étaient assez petites pour tenir confortablement dans ma paume. Toutes avaient des ailes dans le dos, qu’elles battaient rapidement. Ce qui ressemblait à des particules brillantes tombait de leurs ailes.

—Waouh, ce sont donc des fées… Elles en ont vraiment l’air, dis-je. C’est féerique.

—C’est la première fois que je les vois de près, dit Sylphy. Je les ai aperçues quelques fois de loin en chassant, mais c’est à peu près tout.

Les fées gardaient leurs distances autour de nous, sans doute encore méfiantes, ou inquiètes de m’avoir fait pleurer. Elles avaient toutes l’air d’enfants qui venaient de se faire gronder par leurs parents.

—Hé, allons, leur dis-je. Aucun de nous n’est plus en colère. Au contraire, je vous suis reconnaissant de nous avoir montré une chose aussi merveilleuse. Approchez et soyons amis ! Que diriez-vous de quelques douceurs pour fêter notre rencontre ?

Je sortis un panier de biscuits de mon inventaire et le leur montrai. J’avais confectionné ces petites merveilles avec des œufs de harpie, du lait de Minotaure, du beurre, de la farine récoltée dans les champs que j’avais cultivés et du sucre tiré de la canne à sucre.

—Tiens, Sylphy. Fais « aaah ».

—Hrm ?

Je lui fourrai un biscuit dans la bouche et en croquai un moi-même.

Il y avait sûrement des fées qui n’avaient jamais vu de biscuit, alors en manger en premier était le moyen le plus rapide de les rassurer qu’il n’y avait aucun danger.

—Vous voyez, ils sont sucrés, croquants et délicieux, dis-je. Vous devriez tous en manger !

Je leur tendis le panier et, après s’être regardées, les fées s’approchèrent lentement. L’une d’elles vint près du panier et leva les yeux vers moi pour vérifier mon expression. Je lui souris.

Elles se penchèrent sur le panier et tentèrent de soulever un biscuit à deux mains, mais il était trop gros pour elles.

—Hm, trop grand, hein ?

—Grand et lourd, dit la fée.

—Voyons voir…

Je posai le panier sur la racine, entre Sylphy et moi, puis saisis un biscuit et le brisai en morceaux. Le réduire en poussière aurait été contre-productif, alors je veillai à en faire des morceaux que les petites fées puissent porter.

—Comme ça ? Je tendis ma paume ouverte vers la fée.

—Merci ! Elle ramassa un morceau de biscuit écrasé et en prit une bouchée.

—C’est croquant, sucré et délicieux ! dit la fée.

—Je sais, hein ? Tenez, j’en ai encore plein, alors venez tous vous servir. Tiens, Sylphy.

Sylphy prit un biscuit, le brisa en petits morceaux et les mit elle aussi dans sa paume. En peu de temps, les fées se rassemblèrent autour de nous. Au début, la plupart se servaient exclusivement dans ma main, mais vu la petite foule formée, certaines commencèrent à prendre aussi dans celle de Sylphy.

Finalement, les fées qui observaient de loin se rendirent jusqu’à sa main pour profiter des biscuits.

—Délicieux !

—Si croustillant !

—Sucré !

—Prenez votre temps pour ne pas vous étouffer ! dis-je en souriant, tandis que les fées grignotaient les biscuits avec enthousiasme.

Je sortis de mon inventaire un seau en bois de lait de Minotaure, ainsi qu’un bol pour le verser.

Les biscuits avaient dû leur dessécher la bouche, car elles se tournèrent vers le bol et volèrent jusqu’au bord pour boire le liquide frais à petites gorgées. Elles semblaient manifestement satisfaites. Bien sûr, je ne leur avais pas dit d’où venait le lait, et je n’en avais pas l’intention.

Le ventre bien rempli, les fées se mirent à danser et à chanter sur nos épaules, nos genoux et nos têtes. On se serait crus dans un café à fées plutôt qu’un café à chats.


—À plus tard !

—Au revoir !

—Merci !

Les fées parvinrent à coopérer pour porter le panier de biscuits en volant vers l’arbre à fées. Nous avions passé tout ce temps à échanger toutes sortes d’histoires avec elles, mais il était temps de rentrer, car le soleil commençait à se coucher.

—Quelle expérience incroyable ! dis-je.

—J’imagine que peu de gens ont eu l’occasion d’interagir avec des fées comme ça.

Nous nous levâmes tous les deux et fîmes tomber les miettes de biscuits sur nous. Les fées avaient grignoté sur nous tout du long, si bien qu’on était couverts de miettes.

—Bon, je vais construire un abri un peu plus loin d’ici.

—Ça me va, dit Sylphy. J’espère qu’on retrouvera Grande demain.

Il s’avérait que les fées avaient peur des dragons, et Grande avait sans doute gardé ses distances exprès.

—Où penses-tu qu’elle nous emmènera demain ? demanda Sylphy.

—J’aimerais bien visiter sa demeure, dis-je.

—Hihi, ce serait excitant et un peu effrayant.

—C’est vrai.

Et c’est ainsi que nous fîmes nos adieux à l’arbre à fées.


Le lendemain matin, après une nuit d’amour ensemble, nous nous lavâmes et fîmes aussitôt le nécessaire pour retrouver Grande.

Mais il aurait été imprudent d’errer dans les profondeurs de la Forêt Noire sans savoir où aller. Nous localiser d’en haut ne serait pas facile, même pour Grande, et comme nous ne voyions pas le ciel, nous ne pouvions pas non plus la repérer d’en bas.

Pour commencer, je me mis à abattre les arbres près de notre abri. Ainsi, on améliorait la visibilité tout en créant un point d’atterrissage pour Grande et en récupérant des matériaux. D’une pierre trois coups.

Quant à Sylphy, elle alla ramasser du bois pour faire un feu avant que je commence à abattre les arbres. Avec la fumée s’élevant dans l’air et un terrain dégagé, Grande nous repérerait facilement.

Il y avait un risque d’attirer des monstres vers nous, mais à deux, on pouvait gérer la plupart des dangers. C’est du moins la conclusion à laquelle on était arrivés. Je dressai une position défensive en surface et déblayai une large bande de terrain : tant qu’on voyait l’ennemi arriver, on serait en sécurité.

—Kousuke, c’est une sacrée arme que tu as là, commenta Sylphy.

—C’est super puissant.

Au sommet de la position défensive trônait un destructeur d’hommes à trois canons de calibre .50. Autrement dit, une mitrailleuse Gatling lourde de 12,7 mm.

Côté munitions, elle utilise les mêmes balles qu’un fusil antimatériel. C’est de cette puissance qu’on parle. Il existait des fusils antimatériels à balles de plus gros calibre, mais les modèles standard employaient généralement ce type de balle. À ton avis, que se passerait-il quand cette Gatling cracherait ces balles à la chaîne et à grande vitesse ? Elle réduirait un humain en charpie. Même un dragon aurait eu du mal à l’affronter.

Le hic majeur, c’était que les balles coûtaient cher, alors je ne pouvais pas vraiment m’en servir à tort et à travers. Elle était aussi très lourde, impossible à tenir et à tirer en même temps. Il faudrait être un super-héros en rouge, jaune et bleu 1pour ça. Après tout, il pouvait déchiqueter les choses à mains nues. Je doute qu’un fusil antimatériel ait le moindre effet sur lui. Mais là n’est pas la question.

—Si Grande arrive bientôt, je n’aurai pas besoin de cet engin.

—Je doute que les choses soient aussi faciles pour nous, dit Sylphy.


Et en effet, elles ne le furent pas.


—Ils sont tous énormes, me plaignis-je.

—Ton arme est absurde…

Peu après qu’on eut commencé à envoyer de la fumée dans les airs, les monstres sortirent, cherchant la bagarre. Et ils n’arrêtaient pas d’affluer. Des sangliers de la taille d’une maison, des mantes religieuses géantes, des mille-pattes, des sortes de griffons, un truc fait de tentacules, de tout.

Bien sûr, aucun n’avait la moindre chance face à ma mitrailleuse Gatling. Et une fois que j’eus appris à Sylphy à s’en servir, elle la maîtrisa presque aussitôt. Il suffisait de centrer l’arme sur la cible et d’appuyer sur le bouton, et les balles partaient. Rien de bien sorcier.

On attirait les ennemis vers nous et on les abattait, puis je courais ramasser ce que je pouvais pendant que Sylphy me couvrait. Ils ne déferlaient pas très vite, et on passa environ trois heures à chasser tranquillement. C’est alors qu’un rugissement retentit.

—Alors, c’est là que vous étiez passés.

Grande descendit du ciel, portant encore sa selle de la veille.

—Bonjour, Grande. Merci d’être venue.

—Je m’excuse pour hier. Les fées ont peur des dragons, alors j’ai gardé mes distances. Je vous ai observé depuis les airs, mais comme vous aviez l’air de bien vous amuser, je n’ai pas voulu vous déranger.

—Excellent choix. Merci pour ça.

—Hihi, vraiment ? Je suis une femme capable !

Grande gronda bruyamment et avec assurance. C’était comme sa pose de victoire.

—Qu’est-ce qu’elle dit ? demanda Sylphy.

—Elle s’est excusée de nous avoir laissés hier, mais elle est venue nous voir plusieurs fois ; comme on s’amusait avec les fées, elle nous a laissés tranquilles.

—Je vois. Elle a dû comprendre que toi et moi ne risquions rien tout seuls.

—Probablement. Tu as déjà pris ton petit-déjeuner, Grande ? demandai-je.

—Oui. Quel est le programme du jour ?

—Sylphy et moi disions qu’on aimerait voir où tu as grandi. C’est possible ?

—Bien sûr. Oui, c’est parfait.

—Super. On va juste récupérer nos affaires, alors attends, dis-je, avant de partir avec Sylphy faire le rangement.

Attends, Sylphy ? Tu te balades vraiment avec cette Gatling dans les mains ? Sérieux ? Où caches-tu toute cette force dans tes bras si minces ?

Discrètement déconcerté par sa force surréaliste, je démontai notre petit avant-poste défensif. Plus tôt dans la matinée, j’avais déjà démonté notre abri souterrain, pour qu’on soit prêts à décoller. J’avais abattu un grand nombre d’arbres, mais on pouvait les laisser tels quels.

—On est prêts à partir. Je compte sur toi aujourd’hui, Grande.

—Pas de problème…

Elle se comportait toujours bizarrement. Y avait-il quelque chose qui la tracassait ? Je penchai la tête en aidant Sylphy à monter sur le dos.

—Mettons-nous en route, dit Grande.

—C’est parti.

Grande prit son élan, puis, dès le saut, déploya ses ailes pour attraper le vent. Peu importe le nombre de fois où je le vivais, c’est ce moment qui me donnait des frissons. Un mélange d’excitation et de peur. La peur de tomber à la renverse.

—Kousuke, c’était quoi, ce hochement de tête tout à l’heure ? me demanda Sylphy.

—Eh bien, c’est juste que Grande agissait un peu bizarrement, répondis-je. Je me demande si quelque chose ne la tracasse pas, chez elle. Hm…

Sylphy y réfléchit profondément.

—Apparemment, qu’un dragon laisse des humains monter sur son dos est une grande affaire, alors c’est peut-être lié à leur culture, me dis-je.

—Je vois… Tu devrais sans doute demander plus de détails à ses parents, dit-elle.

—C’est une bonne idée. Il est plutôt rare de pouvoir demander directement à un dragon ce qu’il en est. On pourra même demander des choses qu’aucun de nous ne connaît.

—Oh, c’est passionnant, dit Sylphy avec un léger sourire.

De retour à Arichburg avec nos proches, elle semblait détendue, mais le sourire naturel qu’elle arborait depuis son arrivée en Forêt Noire était d’une autre nature. Elle avait dû être vraiment stressée.

Quelques minutes de vol sur le dos de Grande et nous atteignîmes les profondeurs de la forêt.

—C’est donc l’escarpement le plus profond de la Forêt Noire…

—On dirait bien. Je doute que beaucoup d’humanoïdes aient déjà vu cet endroit.

À l’orée de la Forêt Noire, l’escarpement rocheux s’étendait à perte de vue. Je dis « rocher », mais c’était plutôt une chaîne de montagnes. Peu de verdure : rien que des parois rocheuses partout.

—C’est ici que tu es née et que tu as grandi ? demandai-je.

—En effet, dit Grande. De nombreuses familles de dragons vivent ici. Elles percent des trous dans la roche et y bâtissent leurs nids.

—D’autres espèces de dragons nichent-elles ici, ou seulement des grands dragons ?

—Seulement des grands dragons. De temps en temps, un dragon céleste passe pour une courte période, mais il ne devrait pas y en avoir en ce moment.

—Pourquoi ça ?

—Ces dragons volent sans cesse autour du monde, alors quand ils sont épuisés, ils empruntent les nids d’autres dragons pour reposer leurs ailes.

—Waouh.

—Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Sylphy. Elle a dit quelque chose d’intéressant ?

—Oui, par exemple…

Je lui expliquai ce que Grande avait dit.

—Les dragons célestes, hein ? s’interrogea Sylphy. On en a déjà vu par le passé, mais il y a beaucoup de choses qu’on ignore à leur sujet.

—Sérieusement ?

Je demandai plus de détails à Grande, qui m’expliqua que les dragons célestes volaient généralement à grande vitesse et à haute altitude, si bien que l’humanité ne remarquait que rarement leur présence. Les dragons célestes aperçus par le passé étaient probablement en train de descendre reposer leurs ailes.

—Voici le nid où je suis née, annonça Grande. On va se poser.

—Compris. Sylphy, on est arrivés chez Grande, alors on descend ici.

—D’accord.

Grande tourna un peu en rond en descendant lentement. Seule, elle se serait sans doute posée vite, mais elle restait prudente avec nous sur son dos. C’était très gentil de sa part de ne pas nous oublier.

—Nous y voilà.

—Ooooh… C’est une grotte.

—On dirait en effet une grotte ordinaire.

Après être descendus du dos de Grande, nous contemplâmes tous les deux la grotte géante ouverte dans la montagne, perdus dans nos pensées. L’entrée se trouvait sur une pente douce ascendante qui la protégeait sans doute de la pluie.

—Vous entrez ? demanda Grande.

—Mm, je n’en suis pas si sûr, répondis-je. Sylphy, tu veux entrer ?

—Dans le nid d’un dragon ? Je mentirais si je disais que je ne suis pas curieuse, mais est-ce que ce serait sans danger ?

—Grande, Sylphy veut savoir s’il est dangereux d’entrer.

—Je suis avec vous deux, donc ça devrait aller. C’est ma famille, après tout.

—Bien vu. Elle dit que, comme c’est sa maison familiale, ça devrait aller.

—Alors, on y va ? dit Sylphy.

—D’accord. Grande, ouvre la voie.

—Mm, comme vous voulez.

Grande se mit à avancer lentement, nous derrière elle. Cependant…

—Cette queue est méga dangereuse, commentai-je.

—…Désolée.

Grande était de bonne humeur, ce qui signifie qu’elle balançait la queue d’avant en arrière et faillit nous écraser avec. J’aurais vraiment dû le voir venir.

—Montons plutôt sur son dos, proposa Sylphy.

—Grande, ça t’ennuie si on monte sur ton dos ?

—Pas de problème.

Notre visite d’un véritable nid de dragon commença donc pour de bon, depuis le dos de Grande. Elle était particulièrement prudente avec nous : il n’y avait pratiquement aucune secousse.

Nous nous aventurâmes dans les profondeurs de la grotte.


—Hah hah hah ! La liqueur des humanoïdes est vraiment délicieuse !

—Et ces « hamburgers » sont excellents aussi !

—Hé, on n’a plus rien à grignoter ! Que quelqu’un aille en chercher dehors.

—D’accord, d’accord. Je vais chasser un sanglier ou quelque chose.


C’était exactement ce à quoi ça ressemblait.

Oui, je sais. C’est scandaleux, non ? Il s’avérait que le nid de Grande était relié à tous les autres nids de grands dragons quand on s’y enfonçait assez loin. Comme un espace commun, une salle de banquet ou quelque chose du genre.

L’espace souterrain était à peu près aussi vaste qu’une petite ville. Il y avait des tonnes de structures en pierre semblables à des tables, toutes assez grandes pour des dragons. Oh, et il y avait environ deux douzaines de grands dragons qui se prélasser un peu partout.

—C’est terrifiant.

—Un être humain normal ne pourrait jamais espérer survivre dans un environnement pareil.

Tous les dragons ressemblaient à ces bêtes massives qu’on voit dans un film de monstres géants. Se mettre simplement en travers de leur chemin pendant qu’ils marchent transformerait n’importe quel humanoïde en viande hachée.

Comment Sylphy et moi étions-nous en sécurité dans cet environnement méga dangereux ? Eh bien…

—Je me sens un peu comme un thon posé sur une planche à découper, dis-je.

—Je ne sais pas ce qu’est un « thon », dit Sylphy, mais je me sens quand même un peu comme un… ce que tu viens de dire.

Nous étions tous les deux sur une table géante en pierre taillée. S’asseoir à même la pierre aurait été inconfortable, alors je sortis quelques coussins moelleux de mon inventaire et nous nous assîmes, serrés l’un contre l’autre. Devant nous, rien d’autre que des visages de grands dragons. De l’extérieur, on devait avoir l’air d’un repas posé sur une table de salle à manger.

Je ne savais pas trop ce qui se passait avec Grande. Sa mère était venue la traîner dans un coin de la salle de banquet où d’autres dragons palabraient avec elle.

Je me demande ce qui se trame…

—Pour être clair, je n’ai pas une réserve infinie de nourriture et de boissons dans mon inventaire, d’accord ? dis-je à nos hôtes.

—Oh ho ho, on le sait ! Mais je dois dire que ce Visiteur Légendaire a un talent fascinant !

—Le dernier était plutôt ennuyeux. Tout ce qu’il avait, c’était un corps robuste et une force colossale.

—C’était vraiment dommage. Peu importe à quel point on le blessait, il refusait d’abandonner ou de mourir.

—Finalement, il était si ennuyeux qu’on l’a balancé jusqu’à une colonie humanoïde.

Les dragons les plus âgés avaient bien plus de pointes sur la tête et m’entouraient, évoquant le passé. D’après eux, ils avaient rencontré d’autres visiteurs Légendaire. Au final, l’humain était si ennuyeux qu’ils l’avaient envoyé au loin. C’était quoi, Hercule ou un truc du genre ?

—Ça veut dire qu’il peut vous parler à vous aussi ? leur demandai-je.

—Oui, mais n’oublie pas : parler la même langue ne veut pas dire qu’on sait vraiment communiquer !

—Le type a débité des absurdités avant de nous attaquer sans crier gare. Je ne me souviens pas de grand-chose d’autre.

On dirait que l’autre gars était une vraie tête de mule. J’imagine qu’avoir affaire à ce genre de type avait dû être pénible pour les dragons. Cela dit, j’avais mes propres soucis, puisqu’ils me forçaient à sortir des objets de mon inventaire pour eux. Qui pourrait dire non à une bande de grands dragons ?

Tandis que je me disais ça, un dragon en particulier revint du coin de la salle de banquet. Je l’avais déjà vu, à coup sûr.

—Papy, tu ne m’as pas raconté l’histoire d’un dragon tombé amoureux d’une fille humaine, il y a très longtemps ? demanda le dragon dans un grognement aigu.

—Ah, oui, oui. C’était un dragon aquatique tout à fait singulier. Ils vivaient tout à l’ouest.

Ah, ça doit être la mère de Grande. Si c’est son grand-père, il serait l’arrière-grand-père de Grande ?

—Si je me souviens bien, le dragon s’est transformé en humain pour pouvoir être avec la femme, non ? Comment a-t-il fait ? C’est facile ?

—Oh ? Tu es soudain tombée amoureuse d’un humain ? À ton âge ? De qui s’agit-il ? Ne me dis pas que c’est ce Visiteur Légendaire.

—Ce n’est pas pour moi ! protesta Maman Dragon. Delgis est peut-être un idiot, mais il reste mon mari. Et donc ? C’est quoi, cette histoire ?

—Le processus en lui-même n’est pas difficile, mais il requiert un catalyseur, ce qui le rend quasi impossible. Il faut un joyau magique de la taille d’un globe oculaire humain.

—Quoi, vraiment ? C’est un problème, ça…

Bon, écoutez, je n’étais pas idiot au point de ne pas comprendre pourquoi Maman Dragon interrogeait son grand-père là-dessus. Non, mais sérieux… ? Comment en était-on arrivés là ? Qui avait demandé ça ? N’était-ce pas un peu soudain ?

—Hé, vous avez des joyaux magiques ?

—Je… ne sais pas, dis-je.

C’est alors qu’un dragon me renifla.

—Tu sens le mensonge.

Maman Dragon gronda et montra les crocs.

Comment peux-tu le savoir ? C’est quoi, l’odeur d’un mensonge ?

Des sueurs froides me coulaient sur le visage. Heureusement, Sylphy pencha la tête et s’interposa.

—Qu’est-ce qui ne va pas, Kousuke ? C’est la mère de Grande, non ? Elle te menace ?

—Hah hah hah, c’est euh… Euh, madame ?

—Oui ? fit Maman Dragon, dangereusement.

—Je veux juste être sûr, mais euh, à quoi comptez-vous employer un tel joyau magique ?

—C’est évident : à transformer Grande en humaine. Tu as bien dit que Grande ne t’attirait pas en tant que dragon, non ?

—C’est exact, dis-je. Elle serait trop grande, même pour moi.

—Du coup, je me suis dit qu’on pourrait transformer Grande en humaine à la place !

—Ça, c’est prendre la balle au bond et foncer sans se retourner…

Je me pris la tête entre les mains. C’est à ce moment-là que je sentis quelqu’un me tirer par le bras.

—Kousuke, traduis pour moi, insista Sylphy.

—Ah, hum, d’accord. Essaie de ne pas paniquer ?

—Hm ? D’accord, c’est promis.

Je traduisis aussitôt la teneur de ma conversation avec Maman Dragon.

—…C’est inattendu, dit Sylphy.

—Oui, je sais.

—Hum, d’accord. Laisse-moi lui parler. Tu peux traduire pour moi ?

—Oui, madame.

Pour le moment, je m’étais mué en machine à traduire.

  1. Référence à Super-Man pour ceux qui l’ont pas ↩

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