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Chapitre 6

Kousuke rencontre la Sainte Vierge

Traduction · Angeloids, Relecture · Angeloids, Édition · Angeloids. Lecture ~1 h 03

Un Plafond Blanc.

Il était orné d’une sculpture complexe et raffinée. Il était plutôt rare de pouvoir deviner, rien qu’en voyant le plafond, que l’endroit où l’on se trouvait était de grande classe.

—Un plafond inconnu… 1murmurai-je.

Apparemment, j’étais encore en vie, alors je me dis : pourquoi ne pas glisser une dernière référence à la pop culture ? J’avais toujours voulu la sortir au moins une fois.

Bon, qu’est-ce qui m’était arrivé exactement ?

Je m’étais fait poignarder pendant ma petite bagarre avec ce taré qui marmonnait, puis j’avais perdu connaissance. Et maintenant, il y avait cette chambre au plafond de grande classe. Le lit dans lequel j’étais couché était de très bonne facture, l’oreiller aussi, et la pièce elle-même sentait les mêmes herbes médicinales que celles que j’avais senties quand Ira et moi préparions des potions.

Il était clair que quelqu’un n’avait pas lésiné sur les moyens pour prendre soin de moi. À en juger par le décor, j’étais retenu soit dans une église, soit quelque part dans le château.

Ah. Même si ce n’était pas intentionnel, j’avais sauvé la Sainte d’un abruti au couteau. Au bout du compte, j’avais protégé la Sainte, donc il n’y avait aucune chance que l’Église me laisse me vider de mon sang. Peu importait que je sois ou non un mercenaire errant et suspect.

Comment allais-je gérer cette situation ?

Je remuai un peu dans le lit en réfléchissant à la question. Mes doigts effleurèrent l’endroit où l’on m’avait poignardé. Curieusement, je ne ressentais aucune douleur. Rien du tout, en fait. J’étais enveloppé dans des bandages, mais on aurait dit que la blessure était déjà cicatrisée.

Je me redressai et commençai à observer mon environnement, et soudain je me retrouvai à fixer des yeux cramoisis.

—OUAH ?!

—…

La Sainte était là.

Des cheveux blonds éclatants comme des fils d’or, une peau si blanche qu’on l’aurait crue maladive, et des yeux pareils à des rubis. Même sous ses épaisses robes blanches, on devinait la silhouette de son corps svelte.

Elle était à bien des égards tout l’inverse de Sylphy.

—Euh… ?

La Sainte me fixait comme une poupée immobile et sans vie. Elle se contentait vraiment… de me regarder.

—Euh, vous allez me trouer du regard, à ce rythme…

—Vous.

Sa voix cristalline me coupa la parole.

—Êtes-vous Dieu ? demanda-t-elle. Ou peut-être un disciple ?

Elle me posait la question sérieusement ; je n’eus donc pas d’autre choix que de répondre quelque chose du genre.

—De quoi vous parlez ? demandai-je.

Elle grogna.

—Je suis la Sainte, je tiens à vous le faire savoir. Vous feriez bien de vous en souvenir quand vous choisissez vos mots.

—Euh, d’accord ? Que vous soyez Sainte ou noble, je m’en fiche. Si vous posez ce genre de questions aux gens en face, c’est votre faute s’ils vous prennent pour une tarée.

—Quelle impolitesse… bafouilla-t-elle.

La Sainte semblait complètement déconcertée. Elle n’était sans doute pas habituée à ce qu’on la traite ainsi.

—Et d’ailleurs, que se passe-t-il exactement ? demandai-je.

Je finis par jeter un coup d’œil autour de la chambre et remarquai une personne près de l’entrée. Et à côté du lit, juste en face de la Sainte, il y en avait une autre, à en juger par les robes noires, je devinai qu’il s’agissait d’une sorte de nonne. Elles avaient probablement été surprises par mon impolitesse. Elles avaient l’air sidérées, elles aussi.

La Sainte tenta de se remettre de son choc, recomposa son visage inexpressif puis m’interrogea de nouveau.

—De quoi vous souvenez-vous ? demanda-t-elle.

Honnêtement, je n’étais pas sûr.

—J’étais sur le point de recevoir votre bénédiction dans la cathédrale quand le gars derrière moi a crié, dis-je. Je me suis dit que ce type n’était pas net et j’ai fini par me bagarrer avec lui. Et il m’a poignardé.

—Vous ne vous êtes pas effondré de peur face au danger. Je suppose qu’il faut s’attendre à autant d’un mercenaire autoproclamé, dit-elle.

—Euh, autoproclamé ?

—Vous ne l’êtes pas ?

La Sainte me fixait de ses yeux cramoisis, comme pour deviner mes intentions. Elle avait des cils super longs… Elle était belle… Cette jeune fille pouvait même rivaliser avec Sylphy… Jeune fille ? Jeune femme ? Fille ?

—Disons que je n’ai pas vraiment de papiers d’identité sur moi, donc je pense que je peux m’en tenir au statut autoproclamé, finis-je par dire. Maintenant, laissez-moi vous reposer ma question. Pourquoi suis-je dans cette belle chambre, en train de me faire traiter avec autant d’égards par vous, la Sainte, de toutes les personnes ? Et ce couteau était empoisonné ? Je suis à peu près sûr d’avoir pris ce coup à un endroit fatal.

—Vous avez de la chance que je sois là pour neutraliser le poison et opérer un miracle de guérison. Mais même ainsi, le fait que vous ayez survécu à un coup de couteau et au poison de basilic est stupéfiant. Vous avez une vitalité incroyable. Vous êtes une sorte de cafard, ou quoi ?

—Vous voulez dire un cafard ? C’est vraiment le genre de chose à dire à la personne qui vous a sauvé la vie ?

Quelle impolitesse ! Cette vigueur irrépressible, je l’avais acquise honnêtement !

—On ne montre pas de respect à ceux qui ne le rendent pas, dit-elle.

Ce fut alors à mon tour de grogner un peu.

—Vous n’avez pas tort… Quoi qu’il en soit, je vous suis très reconnaissant de m’avoir sauvé la vie.

—Il n’y a pas de quoi. Vous avez vous aussi toute ma gratitude. Merci beaucoup.

—Je crois qu’on est quittes, dis-je.

—Non, répondit-elle aussitôt, le visage laissant entendre que j’étais idiot d’avoir suggéré que nous étions à égalité. Il est tout à fait naturel que je sois protégée. En revanche, vous avez fait perdre du temps précieux à une sainte, et vous avez désormais une dette envers moi. Mes miracles coûtent cher.

—Eh bien, c’est plutôt injuste… N’avez-vous pas dit que toutes les vies se valaient devant Adol ?

—Elles se valent. Elle se mit à sourire. Je plaisantais.

—Hein. Vous êtes plutôt drôle, vous savez ?

—J’en suis honorée.

Nous nous regardâmes, reconsidérant nos jugements initiaux, mais nous fûmes interrompus par la sœur restée à mon chevet, qui toussa bruyamment. La Sainte comprit.

—Revenons à nos moutons, dit-elle. Êtes-vous Dieu, ou êtes-vous un disciple ?

—Mais qu’est-ce que vous racontez ? soupirai-je.

—Refaire deux fois la même blague, c’est contre les règles.

—Bon sang, vous êtes strict… Très bien. Pourquoi me demandez-vous ce que je suis ?

—C’est évident à mes yeux. Une lumière divine extrêmement puissante émane de vous. Pas comme celle qui enveloppe ce pape en putréfaction ou ce porc déguisé en cardinal.

—Madame la Sainte, faites attention à vos paroles.

Je jetai un coup d’œil aux sœurs présentes dans la pièce, mais elles détournèrent le regard. Quel que soit son comportement en public, cette Sainte avait la langue bien pendue en coulisses.

—Ah, mes excuses, dit-elle. J’ai laissé échapper la vérité.

—Vous êtes sûre de ne pas vous tromper ? lui demandai-je.

—Je vois cette lumière à l’instant même. Elle est presque aveuglante.

—Je pense que vous vous faites des idées. Je veux dire, je me suis fait poignarder en vous sauvant, alors je suis sûr que vous avez juste un coup de mou. Je souris. Disons que je suis plutôt populaire auprès des…

—Pff.

—Vous venez de me faire un pff ?!

Une fissure se forma dans mon cœur de verre. Je m’étais laissé emporter. Certes, Sylphy, Ira, les harpies et les slimes girls m’aimaient bien, mais cela ne voulait pas dire que je devais me la jouer Casanova en herbe.

—Je suis vraiment désolé ! Je suis une ordure. Une ordure flamboyante.

—Maintenant, écoutez bien, me dit-elle. Je suis la Sainte guide de la Vérité. Je suis une présence qui guide. Je dois m’occuper de jeunes nobles qui ont des visages bien plus séduisants que le tien. La plupart du temps, je prends simplement le thé avec eux, mais quand ils cherchent à obtenir plus que ça, je veille à ce qu’ils en paient le prix.

—Ça a l’air dur.

—Ça l’est. Dès qu’ils ouvrent la bouche, des flatteries dénuées de sens en jaillissent, et ils n’essaient même pas de cacher la façon ignoble dont ils me déshabillent du regard. Dès que je leur laisse la moindre ouverture, ils essaient de me toucher. Vous n’avez aucune idée à quel point c’est pénible de traiter avec des ordures absolues. Ils sont pires que des cafards. Et comme mes yeux peuvent… voir certaines choses, c’est vraiment dur à supporter.

L’éclat de ses yeux s’estompa et bientôt ils ressemblèrent à des billes d’un rouge terne plutôt qu’à des rubis. Pas bon. Elle était drôlement stressée.

—Je suis désolé de l’apprendre. Mes condoléances les plus sincères.

—Ce n’est pas grave. J’apprécie votre sollicitude… dit-elle. Donc, vous êtes Dieu… Non, vous êtes un disciple, n’est-ce pas ?

—Et qu’est-il devenu, le fait que refaire deux fois la même blague était contre les règles ?

—C’est bon les deux premières fois. Et comme je suis certaine de la réponse, c’est en fait la première vraie fois. Celle-ci ne compte même pas.

—Qu’est-ce que vous… Hein ?!

Elle se pencha vers moi, le visage toujours aussi impassible. Elle n’abandonnait pas.

—L’esquive ne marche plus. Répondez-moi.

—Eh bien, je ne m’identifie certainement pas comme un disciple. Et de toute façon, vous n’avez toujours pas répondu à ma question. Pourquoi suis-je ici, et pourquoi me traite-t-on aussi bien ?

—Vous avez repoussé l’homme immonde qui voulait m’ôter la vie et vous avez été poignardé par un couteau empoisonné. J’ai demandé un miracle et, pour une raison ou une autre, Adol a exaucé mon vœu et vous a permis de vivre.

Je me concentrai sur la partie importante.

—Pour une raison ou une autre ?!

—La blessure que vous avez subie était si profonde qu’aucun humain ne pouvait espérer y survivre. Pour une raison ou une autre, Dieu vous a laissé survivre, je ne pouvais donc pas vous laisser là où vous étiez. Peu importe qui vous êtes, vous m’avez sauvée, moi, la sainte guide, devant une foule énorme.

—Vous aimez vraiment vous appeler comme ça, hein ? commentai-je.

—J’ai commencé à apprécier ce terme, Il y a trois jours à peine, déclara-t-elle. Quoi qu’il en soit, je vous ai fait transporter dans cette pièce de la cathédrale, où nous vous avons changé de vêtements, nettoyé le corps, soigné votre plaie et veillé sur vous pendant trois jours. Quand j’ai terminé mes obligations aujourd’hui, je suis venue vous voir et je vous ai trouvé éveillé. Ce qui nous amène à aujourd’hui.

—J’ai l’impression d’avoir entendu quelque chose que je n’aurais pas dû entendre, dis-je.

Elle haussa les épaules.

—Vous tomberiez malade si nous ne vous nettoyions pas correctement, alors nous avons nettoyé chaque pli et chaque orifice. À cause des effets du poison, presque tous les orifices de votre corps évacuaient quelque chose le premier jour.

—Bon, arrêtez s’il vous plaît.

Le fait qu’elle m’explique tout cela en détail, sans aucune expression, me tuait. Souvenez-vous : un cœur de verre.

—Que ressentez-vous en sachant que nous, les pures jeunes filles, avons vu votre anus ? De la honte ? De la gêne ? De l’excitation ? Pervers.

Elle qui avait été totalement inexpressive me décocha alors un grand sourire.

—Mes Sœurs ! Hé, mes sœurs !

Je cherchai mon salut auprès des sœurs, mais elles détournèrent le regard.

—Faites quelque chose pour cette fille ! Au secours, je vous en supplie !

C’étaient des enfants d’Adol, mais face à l’autorité, ce n’étaient que des gens normaux. Apparemment, personne n’était prêt à sortir du rang pour aider le pauvre vieux que j’étais. Dieu était mort pour moi.

Bon, plus important : trois jours entiers s’étaient écoulés. La merde. J’avais dit aux slimes girls que je passerais cinq jours en ville, donc au moins je n’avais pas à m’inquiéter pour elles dans l’immédiat. Mais puisque j’étais conscient, il était temps que je file.

—Quoi qu’il en soit, je vous remercie de m’avoir sauvé la vie, dis-je en essayant de me lever. Je me sentirais mal à l’aise de rester plus longtemps, alors je vais m’en aller…

—Non.

La Sainte me repoussa d’une main contre la poitrine.

—Qu’est-ce que tu…

—Vous aviez du poison de basilic dans votre corps, dit-elle. Dans votre foie, qui plus est. Vos organes internes étaient pratiquement morts. C’est un miracle que vous soyez encore en vie. Si vous devenez imprudent maintenant, vous mourrez. Je me suis donné du mal pour vous garder en vie, donc ce serait du gâchis si vous mouriez sur moi maintenant.

La Sainte avait dit tout cela à travers le masque vide de son visage sans expression. Elle me fixait. C’était très déconcertant d’avoir affaire à elle.

Quoi qu’il en soit, j’ouvris mon menu et vérifiai mon statut. Mes jauges de santé et d’endurance étaient proches de zéro. Elles baissaient et montaient, montaient et descendaient. C’était comme si je récupérais peu à peu, tout en perdant de la santé. Mes capacités de guérison naturelles et le niveau de dégâts actuel s’équilibraient à peu près, semblait-il. Mon statut actuel était [Empoisonnement mortel (chronique)].

—Vous avez raison, admis-je devant la Sainte. Je suis vraiment faible. Et je suppose que si je suis assez faible pour me laisser repousser par les petits bras de la Sainte, alors il serait dangereux de me déplacer.

—Exactement, dit-elle. Vous êtes en vie grâce aux effets de mon miracle et aux bénédictions de cette cathédrale. Cet endroit est une terre sacrée. Si vous mettiez un pied hors de ce bâtiment, vos organes internes pourriraient, vous vomiriez du sang et vous mourriez.

—Putain de merde, c’est quoi ce bordel ?!

—C’est pourquoi je veux que vous restiez ici pour l’instant. Compris ?

—J’apprécie vraiment l’offre, mais que diriez-vous de me laisser retourner à ma vie habituelle ?

—Vous allez mourir, répéta-t-elle.

Son évaluation pesait lourd, surtout vu ce que mon propre statut disait. Si j’étais vraiment maintenu en vie par le miracle de la Sainte ou autre, et par les effets de cette cathédrale ou autre, alors je risquais vraiment de vomir du sang et de mourir si je partais. Je gémis.

—…Merci pour votre hospitalité.

—Oh, quelle vertu ! La Sainte acquiesça. Je m’efforce moi aussi d’être vertueuse au quotidien.

Elle recommença à me fixer, à nouveau sans expression. Je ne vais pas le cacher : c’est difficile de se détendre quand une fille mignonne vous regarde sans rien dire.

—Euh, pourquoi vous me regardez comme ça ?

—Vous n’avez pas encore répondu à ma question, dit-elle.

—Pardon ?

—Si vous n’arrêtez pas de faire l’idiot, je vais prier.

—Prier… pour quoi ?! demandai-je, ce qu’elle ignora complètement.

—Vous êtes un disciple, n’est-ce pas ?

Qu’étais-je censé faire ? C’était comme si elle voyait quelque chose qu’Ira ne voyait pas, parce qu’Ira était absolument certaine que j’étais un Visiteur Légendaire.

—Euh, eh bien, vous voyez… commençai-je.

Elle m’encouragea à continuer, en fixant mon visage intensément.

—O-oh, non, je m’évanouis à cause du poison… Je me laissai retomber sur le lit. On dirait qu’il était trop tôt pour que je me lève. Bonne nuit !

Je fermai les yeux et fis de mon mieux pour faire semblant de m’endormir. J’avais juste besoin de temps pour réfléchir !

Je jetai un coup d’œil par l’un de mes yeux pour vérifier l’état de la Sainte, et elle avait l’air profondément ennuyée. En fait, les muscles de ses joues n’étaient pas morts après tout. Peut-être qu’elle avait simplement ce visage vide à cause de toutes les expériences pourries qu’elle avait vécues. Sa position semblait vraiment pénible.

Et le fait qu’elle ne me force pas à poursuivre son interrogatoire signifiait qu’elle pouvait être une jeune femme gentille au fond. Même si elle cachait quelques tendances plus sadiques.

La sœur qui se trouvait près de la porte prit la parole.

—Madame la Sainte, c’est bientôt l’heure…

—Très bien, grogna-t-elle avant de s’adresser à moi : Je reviendrai, et vous parlerez alors.

—Je ferai de mon mieux pour y réfléchir, dis-je.

—C’est bien.

J’entendis le bruissement d’un tissu et ses pas silencieux s’éloigner du lit. La porte finit par grincer, gémir, puis se referma avec un déclic.

J’ouvris furtivement un œil pour observer la situation, et il sembla que la Sainte avait emmené avec elle la sœur qui se tenait près de la porte. La sœur de l’autre côté du lit était toujours présente.

—Je suis vraiment désolé pour tout ça, lui dis-je.

—Ne vous excusez pas. C’est aussi la volonté d’Adol. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à demander.

—Merci beaucoup.

Malgré le fait qu’elle m’ait abandonné plus tôt, cette sœur semblait plutôt gentille. Bref, il fallait que je me concentre sur le repos de mon corps. Si j’avais juste eu une potion, ça n’aurait pas été un gros problème, mais je n’en avais pas en stock. Je ne pouvais pas mettre la main sur les matériaux nécessaires.

Mais qu’en était-il de l’antidote que Poiso avait préparé pour moi ? Est-ce que ça pourrait marcher ?

Quand personne ne regardera, j’essaierai.


Yo, Kousuke ! Mon gars, te voilà en assez bonne forme pour quitter le lit et faire tes besoins !

Alors, hum, gentille sœur ? Je sais que tu dois me garder à l’œil au cas où, mais pourrais-tu, s’il te plaît, ne pas me surveiller dans ce moment délicat ?

—C’est mon devoir, insista-t-elle. Veuillez ne pas faire attention à moi.

Elle pouvait bien arborer un sourire aimable en disant cela, j’étais en train de péter les plombs ! Et j’avais beau insister, la sœur se comportait comme si elle ne faisait qu’un avec le vent. Elle n’abandonnerait jamais son devoir. C’était une dure à cuire.

Côté repas, c’était une sorte de fruits râpés et un gruau de riz légèrement salé.

J’avais faim, bon sang.

—Votre estomac est lui aussi affaibli et au bord de la défaillance, donc… dit la sœur.

—Non, je ne me plains pas. Merci pour tout.

J’étais reconnaissant qu’on me donne quelque chose, et qu’on prenne tout ce mal pour s’occuper de moi. C’était dommage que j’aie faim, mais il n’y avait pas de quoi se plaindre.

Et apparemment mes organes étaient vraiment sur le point de lâcher, car tout ce qui sortait de l’autre bout n’était qu’un mélange clair et aqueux. Ils avaient dû me faire boire pendant que j’étais inconscient pour que je ne meure pas de déshydratation. Je leur en devais une belle.

Voilà en résumé comment les choses s’étaient déroulées après le départ de la Sainte.

Mais…

—Maintenant, répondez à ma question.

À peine deux heures s’étaient écoulées que la Sainte était de retour.

—Vous ne perdez pas de temps.

Comme avant, elle était assise sur le bord du lit et me regardait droit dans les yeux. Je n’avais même pas eu le temps de réfléchir à une réponse !

—Hum, alors laissez-moi comprendre, dis-je. Vous pensez que je suis Dieu ou un disciple parce que je suis étincelant, ou un truc du genre, ouais ?

—Étincelant… ?

On aurait dit qu’elle n’appréciait pas que je qualifie d’« étincelante » la prétendue lumière divine rayonnante. Mais elle finit par hocher la tête.

—Très bien, disons ça.

—Vous êtes sûre que cet éclat n’est pas juste normal, plutôt qu’inhabituel ?

—Impossible. Écoutez bien.

La Sainte leva son index pour me sermonner.

—Pour comparer cela à de la monnaie, l’éclat qui entoure une personne normale équivaut à un gros cuivre ou à une pièce d’argent ordinaire. Les gens qui brillent d’un éclat d’or sont extrêmement rares.

—Je ne suis pas sûr de pouvoir comparer un éclat à de l’argent…

—C’est facile à comprendre, non ? Quoi qu’il en soit, l’éclat qui t’entoure est celui de l’or blanc. Il est à un niveau différent des autres. Au même niveau que moi, la sainte guide.

—Je ne sais pas si je dois être content d’être comparé à de l’or blanc, ou déçu par la facilité avec laquelle vous vous classez vous-même en or blanc…

—Je suis aimée et choisie par Adol. Évidemment, je suis de l’or blanc.

On aurait dit qu’elle souriait, alors que son expression était complètement vide. Quel mystère !

—Bon, cet éclat brillant ou je ne sais quoi. Vous êtes la seule à pouvoir le voir ?

—C’est exact.

—Alors c’est une erreur, dis-je. Une illusion. Vous êtes épuisée, Madame la Sainte.

—Je m’attendais à ce que tu dises ça, c’est pourquoi j’ai apporté ceci avec moi.

La Sainte sortit une vieille couronne, mais pas du genre qu’un roi porterait. C’était plus proche de ce qu’on voit sur un héros de jeu vidéo. Je me dis qu’on appellerait ça un diadème.

Il était fait d’un or délavé, presque de la couleur du laiton, et sur le devant étaient serties des pierres grosses comme le doigt, d’un blanc trouble. Si elles avaient été rouges, on aurait juré l’un de ces diadèmes de jeu vidéo !

—Madame la Sainte, c’est… balbutia l’une des sœurs.

—Oui, le Diadème de Rayonnement. Le Père Porc l’avait mis de côté, donc je l’ai récupéré.

—Madame la Sainte ?!

Les deux sœurs poussèrent un cri à cette révélation. À en juger par leurs réactions, ce n’était pas le genre d’objet qu’on sort de sa place sans permission.

—Cet artefact sacré rend l’éclat de son porteur visible à tous, dit la Sainte. Comme ceci.

Elle le posa sur sa tête et les pierres sur le devant brillèrent avec une puissance incroyable. La lumière me brûla presque les yeux.

—J’y vois plus rien !

—Incroyablement brillant, n’est-ce pas ? Quand je le porte, tout autour de moi devient blanc. Ce n’est pas très pratique.

—Pardon ?

—Quoi qu’il en soit, mettons-le sur Amalie.

La sœur en question poussa un cri et supplia la Sainte.

—Pitié, pardonnez-moi !

—Ne crains rien. Ton rayonnement se situe entre l’argent et l’or, dit la Sainte, avant de poser sans ménagement le diadème sur la tête tremblante de la sœur.

—C’est un peu lumineux, mais tout à fait normal. Excellent pour éclairer une pièce.

—Oh, mon Seigneur…

Amalie avait les yeux fermés, donc elle ne pouvait pas voir son propre rayonnement. Elle continua à prier et à trembler de peur.

—Madame la Sainte, pourquoi a-t-elle si peur ? demandai-je.

—Pour ceux qui ne voient pas l’éclat, rendre sa foi visible est une chose terrifiante, du moins d’après ce que j’ai observé.

—Allez, laisse-la un peu tranquille…

—Tu as raison. Je suis désolée, Amalie.

—N-non. Les yeux de la sœur restèrent fermés sous l’effet de la peur. C’est aussi la volonté d’Adol.

Quand le diadème lui fut retiré, Amalie regarda autour d’elle et poussa un profond soupir.

—Comme je viens de le montrer, une fois ce diadème mis, je pourrai vous prouver que vous êtes entouré d’un rayonnement incroyable, dit la Sainte.

—Vous savez, je pense vraiment que ce n’est qu’une coïncidence.

—J’ai de nombreuses années d’expérience et j’ai la foi. Je sais très bien que les coïncidences sont impossibles, donc ne vous inquiétez pas. La Sainte se tourna vers les sœurs pour leur donner ses ordres. Bertha, Amalie, retenez-le, s’il vous plaît.

La sœur de la porte et Amalie se rapprochèrent de mon lit et m’attrapèrent par les deux bras.

Oh, douces… Attends, non ! Ce n’est pas important !

—Euh, est-ce qu’on peut s’abstenir de faire ça, s’il vous plaît ? Je les suppliai. Laissez-moi partir, s’il vous plaît ?

—Je suis désolée, dit Amalie.

—Je ne veux pas le porter non plus… avouai-je à l’autre.

—Abandonne, ordonna la Sainte

—Madame ! S’il vous plaît, ayez pitié ! Pitié !

J’essayai de me tortiller pour m’en sortir, mais mon corps était encore trop faible pour se libérer des fins bras des sœurs. Dès que la Sainte posa le diadème sur ma tête, toute la pièce fut inondée d’une lumière blanche aveuglante. Sérieusement, c’était le voile blanc. Une luminosité de dingue. Je n’y voyais plus rien.

Au bout d’un moment, la Sainte retira le diadème de ma tête.

—C’est encore plus incroyable que ce que je pensais.

Elle murmura cela pour elle-même et se frotta les yeux. Ils étaient pleins de larmes, sans doute parce qu’elle avait vu cette lumière de si près.

—Comme vous pouvez le constater, je ne me suis pas trompée, dit-elle. Alors, crachez-moi les détails, maintenant.

—Madame la Sainte, faites attention à vos paroles, recommanda Bertha, la deuxième sœur.

Pour une fois, la Sainte l’écouta.

—Mettez la vérité à nu devant la lumière rayonnante, dit-elle.

D’accord, quelles étaient mes options ? Il fallait que je réfléchisse calmement. Serait-ce une mauvaise chose de dire la vérité ? Évidemment que oui.

Qui savait comment je serais traité si j’admettais être un Disciple de Dieu, un Visiteur Légendaire. Enfin, ils ne me traiteraient probablement pas mal, mais je serais à coup sûr placé en garde à vue et envoyé au Saint Empire. Je pourrais sans doute leur filer entre les doigts en utilisant mes pouvoirs, mais il ne faisait guère de doute que cela me prendrait encore plus de temps pour retrouver Sylphy et les autres. Même si je me faisais attraper, je doutais qu’ils me tuent, mais fuir deviendrait alors d’autant plus difficile.

En même temps, c’était une situation difficile dont il était compliqué de se sortir par un bluff. Je n’avais aucune idée du fonctionnement de l’artefact sacré, mais le problème, c’était que la sainte et tous les autres croyaient fermement au pouvoir de la couronne. Il n’y avait plus de place pour les excuses.

—J’ai quelques questions, dis-je.

—Je t’en prie, vas-y.

—Disons, pour le bien de la conversation, que je suis bien ce que tu prétends. Que m’arriverait-il ?

—Eh bien… Tu n’as pas vraiment l’air d’un croyant, alors il faudrait d’abord t’amener à la foi. Tu passerais toutes tes heures de veille à mémoriser et recopier les écritures, et à prier.

—Sérieux ?

—Sérieux.

—Ouah.

La sainte venait sérieusement de dire « sérieux ».

—Tu commencerais par être mon serviteur et mon garde du corps, poursuivit-elle. Puis nous nous marierions, et j’aurais un enfant de toi.

—…Pour… de vrai ?

—Absolument.

—Pour de vrai ?

—Absolument.

—Pour ? Pour de vrai ?

—Absolument ?

—Pour ?

—Vrai.

—Conversez normalement, s’il vous plaît, intervint Amalie.

Nous restâmes silencieux tous les deux un moment, mais seulement un moment. Je pris la parole.

—Il y a quelqu’un pour qui j’ai déjà des sentiments, dis-je.

—Je m’en fiche, du moment que je peux avoir ton enfant, dit la Sainte avec un sourire en coin.

Sans broncher. Attendez une seconde !

—C’est pas bon ! Pas bon du tout ! Pourquoi faut-il que ce soit comme ça ?!

—Il y a eu une révélation divine.

—Pardon ?

—Elle est venue la veille de mon départ du Saint Empire. À ma destination, j’allais être confrontée à la mort elle-même. Mais en vainquant la mort, je m’approcherais de mon destin, et je deviendrais liée à lui. Alors, Dieu m’a dit de vivre.

Et conformément à cette révélation divine, elle m’avait trouvé, sa vie était menacée, et je l’avais sauvée. Elle avait été ramenée du bord du gouffre. Autrement dit, elle s’était retrouvée face à face avec la mort. Il était difficile de ne pas penser que j’étais le destin annoncé par sa révélation. À sa place, c’est ce que je penserais.

Tout cela n’était-il pas un peu trop commode ? C’était Dieu qui le faisait, alors bon, je suppose, mais comment étais-je censé prendre tout ça ?

J’avais été enlevé par Dieu, ou par tout autre être supérieur, puis projeté dans la Forêt Noire des demi-humains. J’y avais rencontré Sylphy, Ira et les harpies. Avec le reste des demi-humains, j’avais combattu le Saint Empire, j’avais été trahi par Cuvi, et j’avais rencontré la Sainte.

Elle disait que cette rencontre était mon destin. Que c’était ce que Dieu lui avait dit. Si j’étais le partenaire destiné à la Sainte, pourquoi avais-je été jeté dans la Forêt Noire ?

Elle disait que j’étais étincelant ou je ne sais quoi, alors si Dieu avait simplement fait en sorte qu’elle me rencontre avant tout le monde, tout se serait passé dans le bonheur dès le départ.

Et je n’aurais jamais rencontré Sylphy, ni les autres.

Un frisson me parcourut l’échine. Si on m’avait envoyé directement au Saint Empire, que me serait-il arrivé ? J’aurais peut-être rejoint le Saint Empire et tué tous ceux à qui je tenais. Rien que d’y penser, j’avais envie de vomir.

—Qu’est-ce qui ne va pas ? Vous avez l’air mal en point.

—Non, ce n’est rien…

—Je suis désolée, dit-elle en baissant profondément la tête. Ce n’est pas un sujet à discuter avec vous tant que vous n’êtes pas rétabli à cent pour cent.

—Non, non, dis-je. Je ne pus m’empêcher de paniquer un peu en la voyant s’excuser. À votre place, je serais sans doute plus ferme. C’est juste que… j’ai besoin de temps pour réfléchir. Ça vous dérangerez de revenir plus tard, qu’on puisse en reparler ?

—…Ça vous va ?

—C’est ma réplique. Ça ne vous dérange pas ?

—Bien sûr que non, dit-elle.

—Merci beaucoup. Je suis un peu curieux à propos de cet Adol, maintenant… J’aimerais une oreille attentive pour mes questions.

La Sainte esquissa même un sourire naturel et chaleureux. Elle était éblouissante. J’en restai stupéfait.

Whoa.

—Dans ce cas, dit-elle, je pense être parfaite pour ce rôle. Je reviendrai vous voir demain. Profitez-en pour rassembler vos idées. D’ici là, si vous avez besoin de quoi que ce soit, adressez-vous à Amalie.

—Compris. Merci, Madame la Sainte. Vraiment.

—Eleonora, dit-elle.

—Quoi ?

—C’est mon nom. Tu peux aussi m’appeler Elen.

—Elen… Je l’essayai. D’accord. Merci, Elen.

—Il n’y a pas de quoi.

La Sainte — Elen — me sourit et partit avec Bertha. Je la regardai s’en aller, puis je laissai mon corps retomber dans le lit.

—Je vais dormir un peu, dis-je à Amalie.

—Bien sûr. Bonne nuit. Notre Seigneur et moi-même veillerons sur vous, alors reposez-vous tranquillement.

Notre Seigneur, hein ? À quoi pensait notre Seigneur ? Que voulait-il de moi ? Bon sang.

—Merci…

Putain, si j’avais su ce qui allait se passer, j’aurais bravé le danger et couru jusqu’à la maison. Serais-je capable de me battre à nouveau contre des gens du Saint Empire ? Pourrais-je fabriquer des armes destinées à les tuer ? Dès que je me mis à penser à tout ça, j’eus de nouveau envie de vomir, même si le sommeil me tiraillait le cerveau. Je ne pouvais pas faire ça. Il fallait que je me repose. Aucune réflexion permise. Plus je ruminais, plus je m’enfonçais.

Je lâchai prise et perdis conscience de la situation.


Le lendemain, Elen passa dans ma chambre.

—Dis « aaah ».

—Hum.

—Tu m’as entendu.

—Non, mais, euh.

—Hé.

Elen me fixait, une cuillère de bouillie de riz levée et attendant devant mon visage.

Survival in Another World with My Mistress!, Tome 3, Chapitre 6 — illustration

On dirait que je devais accepter la défaite sur ce coup-là.

—…Aaah.

Elle approcha la cuillerée de porridge de ma bouche et la bouillie légèrement salée, au goût de lait, se dissipa sur ma langue. Bon, d’accord, c’était bon. C’était bon, mais…

—Elen ? tentai-je. Je peux manger tout seul.

—Dis « aaah », répliqua-t-elle, malheureusement.

Il semblait que la sainte avait pris goût à cette activité. Je jetai un coup d’œil en direction d’Amalie et Bertha, mais elles se contentèrent de sourire et de détourner le regard. J’étais livré à moi-même.

Au final, elle m’avait donné toute la bouillie à la cuillère. La fissure dans mon cœur fragile s’élargissait en un véritable gouffre. Et Elen semblait avoir éveillé quelque chose en elle. Ses joues étaient écarlates. J’ignorais ce qu’elle pouvait bien penser, mais j’aurais aimé qu’elle s’arrête tant qu’elle avait encore l’avantage.

Apparemment satisfaite de m’avoir nourri, Elen partit sans même dire au revoir.

—Qu’est-ce que c’était que ça ?

Mon regard croisa celui d’Amalie pendant qu’elle nettoyait après le repas, mais elle avait simplement souri et n’avait rien dit. On aurait dit qu’elle voulait que je me débrouille tout seul.

Vu la position d’Elen, je devais me dire qu’elle n’avait pas eu une vie facile. J’étais sûr qu’il lui était arrivé bien des choses sombres, à elle et à son entourage. Ce n’était pas difficile à imaginer. Tout ce que je pouvais faire, c’était essayer d’imaginer comment on l’avait découverte en tant que Sainte, quel genre de vie elle avait menée. Le poids du monde avait dû peser sur elle, à en juger par la façon dont elle s’énervait pour un rien. Il était tout à fait possible qu’elle ait été sur le point de perdre la foi.

Et donc, avec l’aide de sa foi nouvellement retrouvée, ma présence représentait une sorte de pilier émotionnel pour elle. Tout cela aurait un effet considérable sur son jugement… Mais j’avais l’impression qu’elle s’en rendait compte. C’était peut-être pour ça qu’elle essayait de mettre un peu de distance entre nous.

—Hmm…

Le problème, c’était moi. Elen était une fille bien. Elle était aussi belle que Sylphy, et j’avais du plaisir à discuter avec elle.

Mais au bout du compte, nous étions ennemis. J’étais un membre clé de l’Armée de Libération, dont l’objectif principal était de reprendre le Royaume de Merinard. Elle était la sainte du Saint Empire, la nation même qui avait pris possession de Merinard. Nous étions deux personnes qui n’auraient jamais, au grand jamais, eu d’interaction dans des circonstances normales. Et, peu importe à quel point Elen pouvait tenir à moi, j’avais déjà Sylphy, Ira et les harpies. Mon foyer, c’était auprès d’elles.

Amalie interrompit mes ruminations.

—Vous avez l’air partagé, dit-elle.

C’était inhabituel qu’elle s’adresse directement à moi. Devoir rester collée à moi tout le temps devait être une vraie corvée pour elle. Mais elle ne s’était jamais plainte une seule fois, et elle était restée à mes côtés pour me soigner. Voilà ce qu’on appelle une ecclésiastique de premier ordre.

—En effet, lui dis-je.

—Vous ne voulez pas être le partenaire d’Eleonora ? demanda-t-elle.

—Ce n’est pas que… Ce n’est pas vraiment un problème… Il y a quelqu’un avec qui j’ai déjà échangé mes vœux qui m’attend. C’est juste qu’il y a certaines circonstances en ce moment qui m’éloignent d’elle.

Je parlais de Sylphy, bien sûr.

—Je vois… dit Amalie. Mais ce n’est pas comme si une seule personne pouvait se tenir à vos côtés.

—C’est… Eh bien… C’est autorisé dans l’Adolisme ?

—Le Seigneur Adol interdit de voler les biens de son prochain, d’avoir des relations sexuelles illicites et de voler sa femme.

—Et donc… ?

—Il ne dit rien sur le fait qu’un homme puisse avoir plusieurs femmes. Le seigneur Adol lui-même a pris plusieurs femmes et a eu des enfants avec chacune d’elles. Nous sommes ses descendants.

Ce type doit être un de ces extraterrestres dotés d’une technologie très avancée. Il a créé des femmes comme un otaku pourrait créer sa femme en 2D dans Custom 3D, a eu des enfants, et les a utilisés pour peupler la planète. Ensuite, il a pris les « pécheurs » – quelle que soit la signification de cette catégorie à l’origine – au fur et à mesure qu’ils apparaissaient dans la population croissante, puis il a modifié leurs gènes pour en faire des demi-humains. Ou du moins, c’est ce que je me disais qu’il avait pu se passer.

—Eh bien, même s’il n’y a pas de problème de ce côté-là, il y a d’autres soucis…

—Vraiment ?

—Ouais.

Quoi qu’il en soit, c’était inutile d’essayer de comprendre les intentions d’un dieu. C’était le même type qui m’avait largué dans ce monde sans crier gare. Que ce soit Adol ou quelqu’un d’autre, je n’en savais rien, mais clairement, c’était une sorte de connard. À en juger par tout ça, ce n’était pas quelqu’un capable d’éprouver de la sympathie.

La question, c’était : qu’est-ce que je voulais, moi ? Qu’est-ce qui était le mieux pour moi ? Qu’est-ce qui était le mieux pour Sylphy et les autres ? Et qu’est-ce qui était le mieux pour Elen et son peuple ? Évidemment, je ne pouvais pas mettre Elen et les autres sur le même plan que Sylphy et tous ceux que j’avais laissés chez moi. Je venais à peine de les rencontrer. Elen, les sœurs, le garçon qui m’avait fait visiter la ville, la patronne de l’auberge, la jeune fille qui y travaillait, et même ce mercenaire que j’avais croisé à la porte.

Ils étaient tous citoyens du Saint Empire, mais ils n’étaient pas mauvais. En fait, j’estimais qu’on pouvait sans risque dire que c’étaient de bonnes personnes.

Mais pour Sylphy et les autres, c’étaient des envahisseurs qui leur avaient impitoyablement volé leur pays, leur foyer. Et pour les membres du Saint Empire, Sylphy et les autres étaient des demi-humains inférieurs qui menaçaient leur mode de vie même.

Était-il possible pour ces deux groupes de coexister ? Ce serait difficile. Le fossé qui les séparait avait vingt ans de profondeur. La haine entre eux n’avait fait que s’accumuler, si bien que lorsqu’ils se retrouvaient face à face, ils n’avaient d’autre choix que de s’entretuer.

Mais ce n’était pas parce qu’une chose était difficile qu’elle était impossible.

Humains et demi-humains étaient tous deux capables de communication et de raison. Ils étaient capables d’échanger des idées. Peu importe la rancœur qui les opposait, ils devraient être capables de discuter et de trouver un terrain d’entente… Et, écoutez, je n’étais pas naïf au point de croire qu’ils allaient s’asseoir à une table de négociations dès le jour même, mais je pensais qu’il devait bien exister un endroit où ces deux groupes pouvaient se rencontrer.

Pour commencer, humains et demi-humains avaient vécu côte à côte dans l’ancien Royaume de Merinard. C’était il y a vingt ans, peut-être, mais ces souvenirs demeuraient encore dans le cœur des rangs de l’Armée de Libération. Mieux encore, les soldats de l’ancien royaume et leurs familles même les citoyens de l’ancien royaume avaient rejoint l’Armée de Libération, et continuaient à le faire.

En d’autres termes, le terrain était préparé pour que l’Armée de Libération accepte les humains.

Le véritable problème, c’était l’énorme préjugé anti-demi-humains du Saint Empire. Les gens ne changeaient pas d’avis en un jour. Cela pouvait prendre des dizaines, voire des centaines d’années.

Même sur Terre, le sectarisme et le racisme existaient encore. Il serait incroyablement difficile de faire tomber le mur entre humains et demi-humains alors qu’il y avait une telle différence d’apparences, de capacités physiques, et même d’âge. La seule chose qui pourrait peut-être tous les rassembler, ce serait l’apparition d’un nouvel ennemi qui les menacerait tous deux de destruction et les obligerait à combattre ensemble. Même si quelque chose comme ça se présentait, ce serait encore difficile.

Mais je m’égarais. Tout ce que je pouvais faire… Ce que je devais faire… Hmm. D’après Elen, j’étais entouré d’une aura rayonnante de niveau or blanc. En plus de ça, j’étais un Visiteur Légendaire humain, et accepté comme tel par l’Armée de Libération.

Et si je disais que j’étais un Disciple de Dieu, ça me donnerait un laissez-passer auprès de tous les adolistes.

Y avait-il quelque chose que je puisse faire avec cette position unique qui était la mienne ? Par exemple, et si je lançais une nouvelle branche de l’adolisme qui rejetait les préjugés envers les demi-humains ? Non, mauvais terme, l’adolisme avait des églises et des cathédrales, donc plutôt une nouvelle confession ?

Si je pouvais convaincre Elen de m’aider, alors on pourrait lancer quelque chose comme ça. Avec un Disciple de Dieu et une sainte comme principales figures emblématiques de la confession, ce serait peut-être possible. Elen avait semblé mécontente des hautes sphères de l’adolisme. Vu le Père Porc au château, on pouvait raisonnablement supposer que les principaux dignitaires de l’Église étaient corrompus jusqu’à la moelle.

Si je m’y prenais bien, ça aurait peut-être une vraie chance d’aboutir. C’était peut-être pour ça qu’on m’avait amené dans ce monde ? Ou peut-être pas. Mais tout ça semblait quand même un peu trop providentiel.

Le problème, c’est que si on lançait une nouvelle confession et qu’on déclarait l’indépendance du Royaume de Merinard, le Saint Empire en personne viendrait très certainement nous écraser… Mais s’ils venaient nous chercher, on n’aurait qu’à résister de toutes nos forces. Si les choses en arrivaient là, même moi je ne me retiendrais pas. Beaucoup de gens mourraient, mais ce n’était pas une nouveauté. Cela faisait longtemps que j’avais fait la paix avec l’idée de faire couler le sang.

Non. Non, ce n’était pas vrai. Au bout du compte, je ne voulais quand même faire de mal à personne. Je ne voulais pas retourner auprès de l’Armée de Libération pour finir par tuer Elen, les sœurs, la patronne de l’auberge et sa jeune employée, ou le garçon de la rue. Pas question.

C’est pour ça que tout ça était un tel dilemme pour moi. Ce paquet de viande dans mon crâne n’arrivait simplement pas à trouver une solution qui sauverait tout le monde.

Il n’y avait pas grand-chose que je puisse faire tout seul. Je n’étais pas assez intelligent pour ça. C’est pourquoi je me reposais sur les autres. À commencer par Elen.


Elen est repassée dans ma chambre à la tombée de la nuit. J’ignorais si elle avait été occupée ou autre chose, mais elle avait été aux abonnés absents depuis le matin. Quelque chose s’était-il passé ?

—Tu vas bien ? lui demandai-je. Tout va bien ?

—Pas vraiment…

Je pouvais sentir une aura épuisée et soucieuse circuler autour d’elle, malgré l’expression neutre familière qu’elle arborait sur le visage.

—Comment ça ? demandai-je, puis je me souvins avoir appris quelque chose plus tôt dans la journée qui pouvait être pertinent.

—En fait… j’ai entendu dire que les choses n’allaient pas très bien dans le sud.

—C’est exactement ça, dit-elle.

Elle ne semblait pas vouloir entrer dans les détails, mais ce que j’avais entendu, c’était que l’Armée de Libération avait fait des mouvements. Plus d’un demi-mois s’était écoulé depuis ma disparition. Je doutais qu’ils aient bouclé tout ce que nous avions prévu de faire dans le sud, mais si les esclaves demi-humains de la région avaient déjà été libérés, alors les forces de l’Armée de Libération devaient avoir considérablement augmenté.

Je n’étais pas sûr qu’ils aient assez d’équipement pour tout ce monde, mais ils avaient le matériel pris à l’armée du Saint Empire. Les arbalètes à pied-de-chêvre devaient être en produit en masse à l’atelier de fabrication située à l’arrière. Ils utilisaient sans doute aussi les matériaux et les armes prototypes que j’avais sortis de mon inventaire. Je savais que l’équipe de recherche fabriquait également des armes inspirées des miennes.

Mais même s’ils avaient renforcé leurs effectifs, une frappe directe sur Merinisburg restait impossible, ou aurait dû l’être. Ils avaient peut-être remporté des batailles, mais prendre le contrôle de tout ? J’en doutais. Après tout, nous avions à peine assez de monde pour maintenir le contrôle sur les régions du sud.

De plus, tous les anciens esclaves demi-humains qui avaient rejoint l’Armée de Libération avaient enduré des années de souffrance, et n’étaient sans doute pas au sommet de leur forme. Une semaine de repos ne suffirait pas à les rendre aptes au combat. Bon sang, l’entraînement n’avait probablement pas pu avoir lieu non plus.

En résumé, il était trop tôt pour que l’Armée de Libération passe à son prochain mouvement. S’ils essayaient de me sauver, ils enverraient une petite escouade, pas l’armée entière.

Elen interrompit ma réflexion.

—Tu es perdu dans tes pensées ?

—J’ai beaucoup de choses en tête en ce moment, dis-je.

—Vraiment ?

—Vraiment.

Je penchai la tête et Elen fit de même. J’avais entendu dire qu’elle pouvait percer les mensonges à jour, alors plutôt que de mentir, j’ai décidé de simplement ne pas en parler. Je changeai de sujet.

—Elen, tu m’as demandé si j’étais un Disciple de Dieu, c’est bien ça ?

—Exact. Es-tu enfin disposé à en parler ?

—Eh bien…

Était-ce une bonne idée de tout lui dire ? J’étais son ennemi. Pas moyen de contourner ça. J’avais tué d’innombrables soldats indirectement, et fabriqué des tonnes de fournitures et d’armes pour l’Armée de Libération. Bien sûr que nous étions ennemis. Si je lui disais la vérité, alors un fossé énorme et infranchissable se formerait entre nous. J’avais terriblement envie de tout déballer, mais il fallait que je me retienne.

—Je veux te parler seul à seul, lui dis-je.

—Seul à seul ? Tu comptes me sauter dessus, espèce de bête ?

Elle me taquinait, mais Amalie et Bertha ne semblaient pas du tout ravies de cette suggestion.

—Écoute, je suis sérieux. La Sainte de la Vérité ne peut pas dire des choses pareilles. Ça pourrait mener à de fâcheuses situations.

Sœur Amalie, je te jure que ce n’est pas pour ça que je veux être seul avec elle ! Je n’ai même pas l’énergie pour ça ! Tu es la mieux placée pour le savoir, Amalie !

—Tu as l’air plutôt désespéré, dit Elen.

—Est-ce que j’ai le droit de riposter pour ça ? Genre, physiquement ?

—On menace une faible et jeune femme de violences, maintenant ?

—Dis la femme qui taquine et embête un patient affaibli.

—J’imagine que tu marques un point, dit-elle. Mais je n’arrêterai pas pour autant.

—S’il te plaît, s’il te plaît ? la suppliai-je.

Finalement, mon désespoir lui est parvenu. Soit ça, soit elle était satisfaite de la quantité de taquineries qu’elle m’avait infligées. Elle fit signe à Amalie et Bertha de quitter la pièce.

—Ça te convient ? me demanda-t-elle.

—Tout à fait. Personne d’autre qui pourrait écouter aux portes ?

—Peu probable. Ces murs sont épais, et il n’y a qu’une seule porte. La porte elle-même est plutôt épaisse aussi, alors à moins que je me mette vraiment à crier, personne à l’extérieur ne pourra entendre.

—Compris…

—Donc, si tu choisissais effectivement de me sauter dessus comme un païen affamé, à moins que je crie très fort, tu n’aurais aucun souci à te faire.

—Eh bien, je ne vais pas le faire. D’abord… Voyons voir…

Je pris une profonde inspiration.

—Commençons par savoir si je suis ou non un Disciple de Dieu.

—D’accord.

Elen se redressa, prête à écouter. Son expression restait aussi neutre que d’habitude, mais je parierais qu’elle était nerveuse à sa manière. Je pouvais le sentir dans l’aura qui l’entourait.

—À vrai dire, je ne sais pas si c’est ce que je suis. Je n’ai jamais rencontré Dieu, donc personne ne m’a jamais dit « Eh, tu es un Disciple de moi, Dieu ». Ce que je peux te dire, c’est que je ne viens pas de ce monde.

—Tu n’es… pas ?

—Non. Le ciel du monde où je vivais n’était pas rempli par une autre planète massive. Il n’y avait ni magie, ni monstres, ni demi-humains. Juste un monde d’humains.

—Tu viens d’un autre monde.

—Ouais. Exactement.

Elen me regarda droit dans les yeux avec ses joyaux cramoisis.

—Je vois. Tu es donc un Visiteur Légendaire.

—Tu es au courant de leur existence ? lâchai-je sans réfléchir.

—Mon nom est Elen. Et bien sûr que je suis au courant. Les légendes sur les Visiteurs Légendaires existent dans bien des contrées, même si je n’en ai jamais vu un en personne.

—Je vois…

Sylphy disait aussi que des légendes et des récits sur les Visiteurs Légendaires existaient un peu partout.

—J’ai une sorte de capacité spéciale, dis-je, reprenant là où je m’étais arrêté. D’après l’examen d’un outil magique, les choses que ma capacité me permet de faire ne sont pas strictement magiques. Elles s’apparentent plutôt aux miracles de la magie sacrée.

—Tu peux invoquer des miracles, toi aussi ? demanda-t-elle.

—Non, mais je peux faire ça.

Je sortis de mon inventaire une assiette empilée de pancakes. Je les avais préparés avec du blé, des œufs et du lait, puis nappés de miel de fleurs. Quant à savoir d’où venaient les œufs et le lait, je préférais garder ça secret professionnel.

—Qu’est-ce que c’est… ? Ça sent si bon.

—Ça s’appelle un pancake. C’est sucré, moelleux et délicieux. Tiens, fait « aaah ».

Je sortis une fourchette de mon inventaire, je coupai un morceau du pancake avec, puis je l’approchai des lèvres d’Elen. Elle ne sembla pas savoir comment réagir au début, mais ensuite elle ouvrit grand la bouche. J’y déposai délicatement la fourchette.

—C’est… sucré et délicieux, dit-elle, une fois qu’elle eut mâché et avalé.

—Pas vrai ? Je te l’avais dit. Tiens, fait « aaah ».

—…Aaah.

Elen ouvrit la bouche comme un oisillon, et je la nourris à nouveau.

Euh, c’est plutôt amusant ?

—J’ai aussi du lait, proposai-je.

—J’en prendrais volontiers.

Je tendis à Elen une coupe en bois remplie de lait, et elle la prit à deux mains avant de la vider d’un trait.

—Ce lait est délicieux. Il n’a pas le goût du lait de brebis… Qu’est-ce que c’est ?

—De la vache, je crois.

—Tu mens.

—Surtout de la vache, insistai-je. Surtout.

Pour environ la moitié, en tout cas. Elles commençaient à avoir mal si on ne les trayait pas régulièrement, et elles pouvaient même tomber malades si on les laissait trop longtemps sans les traire. Le lait continuait de couler, même si elles n’avaient pas de petits à nourrir. C’était un vrai casse-tête.

—…Bon, peu importe. Alors, qu’est-ce que c’est, ça, déjà ?

—Fais « aaah ».

Mâche, mâche.

Bon, ça suffisait les pitreries. Il fallait que je fasse ce qui devait être fait. Il n’y avait pas de retour en arrière possible.

—Je ne crée pas les choses à partir de rien, lui dis-je. Je sors des choses que j’avais déjà. C’est comme un entrepôt, ou un sac, invisible.

—Hum, comme de la magie spatiale ?

—Je ne sais pas à quoi ressemble la magie spatiale, mais probablement ? Je peux stocker n’importe quoi, n’importe quand, n’importe où, et je peux le ressortir immédiatement. Sans aucun inconvénient.

—Une capacité plutôt banale, dit-elle.

—Comparée au fait de pouvoir voir la vérité ? C’est sûr.

J’avais essayé de tendre l’assiette à Elen, mais elle ne l’avait pas prise, et avait simplement ouvert la bouche. Comme je n’avais pas le choix, j’avais continué à la nourrir avec d’autres pancakes.

—Je n’ai jamais mangé de sucreries comme celles-ci auparavant.

—Vraiment ? Je pensais qu’il existait quelque chose de similaire dans ce monde.

Du blé, des œufs, du lait et du sucre mélangés et frits. Aussi simple que ça. Enfin, peut-être pas, techniquement parlant. Il faudrait peut-être de la levure ? La galette, c’est en gros un type de pancake, non ? Bah, je n’allais pas m’embêter avec les détails.

—Bref, je suis un Visiteur Légendaire. Mais j’ignore si je suis un Disciple de Dieu.

—Selon certains récits, les Visiteurs Légendaires apparaissent dans ce monde parce que Dieu les y amène. C’est Adol en personne qui m’a dit que tu étais mon destin, alors je pense qu’on peut raisonnablement présumer que tu es un Disciple de Dieu.

—Je vois… Je suis plutôt athée, mais, tu sais, clairement la situation exige un peu de souplesse.

—On peut commencer à changer ça dès maintenant, dit-elle, et elle ouvrit à nouveau la bouche. Aaah.

—Bien, doucement.

J’ai réfléchi à mon prochain mouvement tout en enfournant d’autres pancakes dans la bouche d’Elen. Elle avait conclu que j’étais un Disciple. Alors, tout dépendait de comment j’allais procéder à partir de là.

—Ton Nom, dit-elle.

—Hum ?

—Je viens de me rendre compte que je n’ai jamais eu ton nom.

—C’est vrai, c’est vrai…

Si je lui donnais mon nom, c’était terminé. Cela dit, c’était peut-être déjà terminé. Il était extrêmement probable qu’Elen ait entendu parler de ma capacité par Cuvi. Si c’était le cas, alors elle savait qui j’étais en voyant ma capacité en action. Cuvi savait aussi que j’étais un Visiteur Légendaire. Ce qui signifiait qu’il était possible qu’Elen ait su la vérité depuis le début. Ça n’aurait rien d’étonnant qu’il lui ait donné ma description.

—Kousuke, dis-je, finalement.

—Je vois… Mm.

Comme sa bouche était ouverte, j’y déposai le dernier morceau de pancake. Elen mâcha tranquillement et avala.

—Alors, tu es bien Kousuke.

—C’est bien moi.

—C’est toi.

Notre conversation s’interrompit net. Elen détourna le regard et fixa sa coupe.

—Dieu m’a parlé. Il m’a dit de rester près de mon destin, et de vivre.

—Les épreuves de Dieu sont plutôt dures, hein ?

—Elles le sont. Vraiment.

Le silence retomba sur la pièce. Bon, et maintenant ?


—J’ai réfléchi à ce que pouvaient être les intentions de Dieu, dis-je à Elen.

—Vraiment ?

—Oui. Je sais que de ton point de vue de Sainte, un type ordinaire comme moi qui essaie de comprendre le plan de Dieu doit paraître risiblement présomptueux, mais s’il te plaît, écoute-moi.

—J’écoute.

Sa coupe de lait à la main, Elen posa sur moi ses yeux rouges cramoisi.

—Quand je suis arrivé pour la première fois dans ce monde… j’ai été jeté à la frontière entre la Forêt Noire et les Terres Désolées d’Omitt.

—Un endroit bien reculé. Tu as eu de la chance de rester en vie.

—Si j’avais erré du côté des Terres Désolées plutôt que de la forêt, je serais mort. Mais au lieu de ça, je suis entré dans la Forêt Noire pour chercher eau et nourriture, et j’ai fini par me retrouver sous la protection d’une certaine elfe.

—Sous protection ?

—Eh bien, oui, pour être précis, j’ai été fait son esclave. Enfin, pas vraiment ; c’était un arrangement purement de nom.

Notre relation avait débuté de façon plutôt calculée. Avec le recul, j’éprouvais une certaine nostalgie pour cette époque.

—Je suis désolée de l’apprendre, dit Elen.

—Ce n’était pas si mal, à dire vrai. À cette époque, les réfugiés du Royaume de Merinard qui s’étaient enfuis dans les bois n’étaient… pas particulièrement bien disposés envers les humains. Sans sa protection, j’aurais sans doute été tué dès la première nuit.

—…Je vois.

Elen ferma les yeux. Il était évident comme le jour que l’adolisme était la force motrice derrière le conflit entre humains et demi-humains. En tant que sa Sainte, elle devait avoir quelques pensées sur le sujet.

—À cette époque, poursuivis-je, je ne comprenais pas vraiment mes propres capacités. En travaillant avec ma maîtresse, nous avons découvert toutes sortes de choses à leur sujet. Mais bon, revenons à nos moutons. Beaucoup de choses se sont passées durant ce séjour dans les bois, et j’ai eu l’occasion de parler aux anciens du clan.

—De quoi ? demanda-t-elle.

—De la manière dont, quand les elfes affrontaient le danger, un Visiteur Légendaire du monde des esprits apparaissait dans les bois pour les sauver. Plus précisément, le Visiteur Légendaire apparaîtrait à la lisière des bois.

—Cela ressemble exactement à ta situation.

J’acquiesçai, puis continuai.

—C’est exactement ce que je m’étais dit à l’époque, mais bon, ce n’est pas comme si Dieu m’avait dit quoi faire, et je ne croyais même pas en Dieu dans mon propre monde.

—Un manque de foi choquant. Elen fronça les sourcils et me lança un regard noir tout doux. Dieu veille toujours sur nous.

Elle essayait de me sermonner, mais elle était si mignonne que ça n’avait aucun mordant.

—C’est peut-être littéralement vrai dans ce monde, vu que j’ai été projeté ici.

—…Que veux-tu dire ?

—Après t’avoir rencontrée et t’avoir entendue, j’ai eu l’occasion de réfléchir, dis-je. Si notre rencontre était le destin — si Dieu l’avait planifiée depuis le départ — alors quel en est le but ? Je suis membre de l’Armée de libération. Je ne vais pas rejoindre le Saint Empire.

—Vraiment ?

—Absolument pas.

Quand elle entendit cette déclaration, le visage d’Elen s’assombrit, et elle baissa la tête. Je venais en gros de me déclarer son ennemi.

—Cela étant dit… continuai-je. Dieu t’a dit de rester proche de moi, et de vivre. Autrement dit, Dieu t’a dit de trahir l’actuel Saint Empire. De trahir l’adolisme sous sa forme actuelle. N’est-ce pas le cas ?

—Qu’est-ce que tu…

Je vis le sang affluer à la surface de la peau pâle d’Elen. Pour une croyante dévote, mes paroles relevaient de l’hérésie pure.

—Dieu ne me demanderait jamais une chose pareille.

—Ouais, je suis d’accord.

Elen cligna des yeux, et une expression confuse se forma sur son visage. On aurait dit que son masque inexpressif s’était envolé.

—Alors j’ai essayé d’inverser la perspective, dis-je. Ne serait-ce pas plutôt le Saint Empire actuel et la forme dominante de l’adolisme qui sont les vrais traîtres ? Dis-moi, Elen. De ton point de vue, est-ce que ceux qui tirent les ficelles du Saint Empire et de l’Église passent le test ? Leurs actions reflètent-elles la volonté de Dieu ?

—Je… Eh bien…

Elle hésita, cherchant ses mots.

—Ne sont-ils pas en train de se noyer dans leur richesse et leur pouvoir, déformant la parole de Dieu pour leurs propres fins ? Ne dirais-tu pas qu’ils sont pourris jusqu’à la moelle ? Comme le prêtre qui dirigeait cette ville.

—…

Elen baissa de nouveau la tête et resta silencieuse. Elle avait elle-même dit du mal du pape et du cardinal, donc je savais que je n’étais pas loin du but.

—Je vais aider l’Armée de libération à reprendre le Royaume de Merinard et à abattre le Saint Empire. Beaucoup de gens, citoyens du Saint Empire, vont être tués. J’ai fait la paix avec ça. Mes mains sont déjà couvertes de sang.

Je lui présentai mes mains et les regardai droitement. C’étaient ces mains qui, par mes propres efforts, avaient vaporisé des milliers de soldats du Saint Empire. Cela ne paraissait pas réel, mais c’était la réalité. Je relevai les yeux vers Elen.

—Mais si tu travailles avec moi, nous pourrions peut-être minimiser le bain de sang.

—Qu’est-ce que tu veux dire ?

—Elen… Non, Sainte Eleonora. Viens avec moi, le disciple de Dieu, rejoindre l’Armée de libération. Et ensemble, nous créerons une nouvelle forme d’adolisme.

—Quoi…

Les yeux d’Elen s’écarquillèrent, et elle sembla perdre ses mots. Elle laissa tomber la coupe de lait, et je l’entendis heurter le sol.

—Pour ce qui est de notre nouvelle doctrine, eh bien…

Je haussai les épaules et débitai les grandes lignes.

—Toujours s’entraider, bien s’entendre les uns avec les autres, ce genre de chose ? Pas de discrimination. Tous les membres du clergé doivent prier avec sincérité. Ils doivent aider le peuple, mais ils ne peuvent pas se mêler de politique. Tu vois, les trucs sympas ? Je suis sûr qu’on pourra tous en discuter et trouver quelque chose qui marche.

—Attends, dit-elle. S’il te plaît, attends. Tu penses vraiment que c’est…

—Possible ? demandai-je, avant de hausser les épaules. Peu importe. On va le faire de toute façon. Toi, moi, et tous les autres. Si on continue sur cette voie, la guerre totale entre l’Armée de libération et le Saint Empire est inévitable. Mais si on travaille ensemble et qu’on parvient à réformer l’adolisme, on peut limiter l’effusion de sang.

—Pourquoi est-ce que… pourquoi ferais-tu cela pour le Saint Empire ?

Elen sembla ébranlée, mais je gardai mon regard verrouillé sur le sien. J’ignorais si cela l’affectait ou non, mais ses yeux rouge cramoisi tremblaient sous les larmes.

—Enfin, je peux faire pas mal de choses dignes d’un Disciple de Dieu, poursuivis-je. Tu serais surprise. Mais tu peux me faire confiance. Alors, faisons-le — toi et moi.

Je pouvais sortir de la nourriture et des boissons de nulle part. Avec un simple bandage et une attelle, je pouvais soigner des fractures et des entorses. Je pouvais bâtir un mur défensif ultra-résistant en une seule nuit. En seulement trois jours, je pouvais faire pousser des récoltes. J’avais assez de capacités pour que le grand public puisse parfaitement me considérer comme un Disciple de Dieu, ou un sauveur.

—…Tu vas vraiment aller jusqu’au bout de tout ça ? demanda Elen.

—Oui.

—Et tu as besoin de moi pour le faire ?

—Je ne peux pas faire ça sans toi, lui dis-je. Je ne peux pas.

—Si je disais que je ne t’accompagnerais pas, qu’est-ce que tu ferais ?

—Je serais dans de beaux draps.

—Vraiment…

—Oui, vraiment beaucoup, dis-je.

Elen me regarda droit dans les yeux.

—Parce qu’il faudrait que tu me tues ?

—Je soutins son regard avant de hocher la tête.

—Ouais. Je serais dans de beaux draps, parce que ça risquerait d’arriver, dis-je. Je ne veux pas que tu meures.

—N’est-ce pas simplement parce que tu ne veux pas être blessé toi-même ?

—J’imagine que si. Je suis quelqu’un d’égoïste, tu vois.

—Et tu vas créer toute une nouvelle confession juste pour ne pas te faire de mal ? demanda Elen.

—Ouaip. J’arrive à sauver quelques vies et à protéger mon cœur. Parfait, non ?

—Ça te va vraiment, ce raisonnement ? insista-t-elle.

—C’est inutile d’essayer de te mentir. Et puis, depuis que je suis arrivé dans ce monde, j’ai fait de « vivre fidèle à mes désirs » ma devise.

—Tu es vraiment tout un Disciple de Dieu.

—Pas vrai ?

Le silence retomba à nouveau. Nos respirations résonnaient dans la pièce autour de nous. Finalement, elle parla.

—Laisse-moi… y réfléchir.

—Je t’en prie. Mais je ne peux pas attendre longtemps.

—Je sais, dit-elle. Je te donnerai ma réponse demain.

—Je t’en suis reconnaissant.

Je hochai la tête, et Elen se leva et quitta la pièce.

J’aurais aimé avoir pu être plus clair. J’avais fait de mon mieux, mais je n’avais jamais été très doué pour ça. Au pire, je pourrais l’enlever et m’enfuir… Mais ce serait inutile. Argh, si seulement j’étais un vrai Casanova, j’aurais pu faire mieux ! Profondément pas cool.

Je m’étais agité dans mon lit un moment, et Amalie entra dans la pièce.

—…Vous vous êtes fait larguer ? demanda-t-elle.

—Quoi ? Non.

—Je vois… Ne vous inquiétez pas. Dame Eleonora a beaucoup d’affection pour vous.

—Je t’ai dit que ce n’était pas ça, insistai-je.

—Bien sûr que non.

Amalie pouffa et se mit à nettoyer les dégâts d’Elen, là où elle avait laissé tomber sa coupe. Ah mince, elle allait découvrir l’histoire du lait.

—Oh là là… ?

Amalie avait l’air un peu perplexe, mais je tirai la couverture par-dessus ma tête. Mauvais pour parler, mauvais pour boucler les choses. La nuit fut riche en sujets de réflexion.


Le lendemain matin arriva.

Peut-être grâce à l’antidote de Poiso, peut-être grâce aux effets de la cathédrale, ou peut-être grâce à mes capacités naturelles de guérison, je me sentais beaucoup mieux.

Quand je consultai mon menu de statut, sous Statut Anormal, à la place de [Empoisonnement mortel (chronique)], on lisait maintenant [Faiblement Empoisonné (En guérison)].

Mes jauges de santé et d’endurance étaient pleines à présent, donc tant que je ne faisais rien d’inconsidéré, je pouvais me déplacer normalement.

—Vous avez l’air d’aller beaucoup mieux, remarqua Amalie.

—Merci à vous tous.

J’inclinai la tête devant la sœur, lui offrant ma gratitude tandis qu’elle apportait mon repas du matin. Elen passait quand elle avait du temps libre, mais c’était Amalie qui s’occupait de moi sur la durée, sans jamais s’agacer une seule fois de mes bêtises. Honnêtement, elle était comme une déesse pour moi.

—Mais nous avons affaire à du poison de basilic, dit-elle. Vous devriez vous reposer encore un peu.

—Bien reçu.

Après des jours de repos, ma capacité de guérison naturelle dépassait désormais les dégâts infligés par le poison, mais si je sortais de la cathédrale, qui savait ce qui se passerait. Si ma santé se mettait à chuter en continu, je pourrais très bien mourir, alors j’allais faire profil bas jusqu’à ce que ce statut anormal disparaisse.

Même si je restais sur place par choix, la situation me laissait beaucoup trop de temps libre. Je ne pouvais pas faire d’artisanat, ni toucher à mon inventaire. Tout ce que je pouvais faire, c’était manger et dormir, et l’inactivité me pesait sur le moral.

Amalie avait apporté ses travaux de couture pour s’occuper, mais moi je n’avais rien de tel. Je pouvais ouvrir mon menu d’artisanat, fermer les yeux et naviguer dedans, mais j’avais déjà fabriqué tout ce que je pouvais sans table d’artisanat. Je n’avais rien à faire. Tout ce que je pouvais faire, c’était fixer mon établi. Pas non plus de nouveaux succès. Une fois mon poison guéri, j’en débloquerais sans doute un ou deux, mais en attendant, c’était que dalle.

Ce serait grossier de me mettre en travers du chemin d’Amalie, alors je ruminai plutôt sur la suite.

J’avais demandé à Elen de venir avec moi, mais si elle disait oui, il y aurait pas mal de choses à préparer pour elle. Si elle apparaissait soudainement et se mettait à condamner l’Église, je doutais que beaucoup de gens la suivent. Il y avait un travail de fond à faire. Nous étions en train de fonder une nouvelle dénomination, mais nous n’avions même pas encore tranché les détails, donc impossible pour l’instant de rallier des fidèles.

En plus, je n’avais aucune info sur le cardinal, le patron d’Elen et l’ennemi mortel du Père Porc. Pouvait-on le faire basculer de notre côté ? J’aimerais bien demander à Elen comment il était.

Et puis, bien sûr, il y avait le fait que je n’avais aucune idée du fonctionnement de l’adolisme ou du Saint Empire en tant qu’organisations. Elen parlait du pape et du cardinal, mais quel était l’équilibre des pouvoirs entre le roi, le pape et le cardinal ? D’après sa façon d’en parler, le pape et le Saint Roi ne semblaient pas être la même personne, mais je ne pouvais pas en être sûr sans poser la question.

Nous visions à transformer une religion entière. Ça n’allait pas être facile. Les adolistes pensaient que soumettre les demi-humains était leur droit, parce que les demi-humains étaient en dessous d’eux. Pouvions-nous vraiment leur faire abandonner ces croyances ? Ce serait plus que difficile. Ce serait presque impossible.

Mais dans le Royaume de Merinard, humains et demi-humains avaient coexisté pendant des siècles. Il devait y avoir beaucoup de gens qui défendaient encore les anciennes valeurs. Au moins, il y avait là un terrain fertile pour qu’une nouvelle dénomination prenne racine.

Nous devrions faire des ajustements, mais ce n’était pas une chimère absurde. Ce qui signifiait qu’il me fallait absolument prendre contact avec l’Armée de libération. Je voulais agir avant que le combat n’éclate vraiment entre l’Armée de libération et les forces du Saint Empire dans Merinard. Vu l’équipement et le ravitaillement de l’Armée de libération, elle pourrait écraser les forces du Saint Empire si elle les affrontait directement, à mon avis. Mais j’étais sûr que Sylphy et les autres préféreraient éviter cela si possible.

Un léger coup à la porte interrompit mes pensées. Amalie posa son raccommodage et se tourna vers la porte tandis qu’Elen entrait, comme je m’y attendais.

—Laissez-nous parler seuls, dit Elen à Amalie, qui s’éclipsa rapidement.

Elen s’assit sur la chaise à côté de mon lit et me regarda en face.

—J’ai réfléchi à tout ça cette nuit, dit-elle.

—C’est bien.

—Ça va être difficile. Nous allons emprunter un chemin d’épines. Malgré tout, vas-tu t’engager pour cette cause ?

—Je m’engagerai, lui répondis-je. Je crois que c’est ma meilleure option.

—Si nous nous lançons, nous devrons y mettre tout ce que nous avons. Nous allons défier l’histoire même de l’adolisme. Ils enverront assassin sur assassin, ils feront paraître cette dernière tentative bien insignifiante. Malgré tout, t’engageras-tu sur cette voie ? demanda-t-elle encore.

Je soutins le regard d’Elen et acquiesçai.

—Oui.

—J’ai peur, dit-elle. Je ne veux pas mourir. Je sais que les gens me mettent sur un piédestal et me traitent de Sainte, mais au bout du compte, je reste une jeune femme sans défense. Je ne sais pas si je pourrai supporter d’être une cible jour après jour.

—« Je te protégerai quoi qu’il arrive »… c’est facile à dire, mais je ne peux pas le garantir. Je ne suis pas Dieu, ni un héros invincible. Mais je peux te promettre que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour te protéger.

—…Alors, ma dernière question. Veux-tu faire de moi ta numéro un ?

—Ça, je ne peux pas, répondis-je aussitôt en secouant la tête. Ma place de numéro un est réservée à une seule personne. C’était le seul point sur lequel je ne pouvais pas céder. Ma numéro un serait toujours Sylphy.

—Alors je ne serai qu’une amante. L’une de tes concubines. Ou juste une fille à côté ? demanda-t-elle.

—Hein ?

—À en juger par ce que tu m’as dit, il y a quelqu’un d’autre, n’est-ce pas ? Une femme qui risquerait sa vie pour toi ? Une femme pour qui tu risquerais la tienne ?

—Eh bien… Oui.

—Puis-je dire quelque chose qui pourrait être difficile à accepter ?

—S’il te plaît, ne le fais pas, tentai-je en levant les mains.

Elen sourit chaleureusement.

—Pas question de fuir, insista-t-elle.

La Sainte ne me fit aucune pitié.

—Si tu te retrouvais dans une situation où elle et moi étions en danger et que tu ne pouvais en sauver qu’une, n’hésite pas une seconde : sauve-la.

—Quoi… ?

—Je ne serai peut-être pas ton numéro un, mais tu seras le mien, dit Elen. Je veux que tu sois heureux. Je crois que c’est ce que cela veut dire, rester près de toi et vivre.

—O-oh…

Bon sang, c’est du lourd.

—C’est pour cela que, le moment venu, j’offrirai volontiers ma vie pour la tienne. Inutile de regarder en arrière.

—Ce n’est pas correct, c’est… commençai-je à objecter, mais elle m’interrompit.

—Écoute-moi bien. Tu dois faire ce que je te dis. C’est la voie que tu as choisie. Tu dois t’y préparer.

En disant cela, Elen reprit son expression habituelle, sans émotion. Ses yeux étaient intensément paisibles.

—C’est ce que cela signifie, faire de l’adolisme son ennemi. Tu dois être prêt à affronter cette réalité à chaque instant.

—J’aimerais pouvoir dire que tu exagères… dis-je. Mais ce prêtre était prêt à mettre ta tête à prix juste pour l’avoir destituée.

—Précisément.

Elen hocha profondément la tête. Honnêtement, je me sentis mal à l’aise de me plaindre que c’était trop lourd ou je ne sais quoi. En fait, Elen essayait de me préparer…

Attends.

—Donc, attends, ça veut dire que tu veux bien coopérer avec moi ? lui demandai-je.

—Oui. Je ne peux pas croire que ma révélation soit erronée. Et il y a beaucoup d’éléments qui me poussent à être d’accord avec toi — les plus augustes enseignants et interprètes de la volonté d’Adol ont trahi la volonté de Dieu.

—Pour de vrai ?

—Pour de vrai. La dénomination à laquelle j’appartiens est la secte dite des Nostalgiques.

—Et ça signifie… ?

—Nous étudions et pratiquons les enseignements originaux de l’adolisme, expliqua-t-elle.

—Hein… Ah, autrement dit, avec le temps, les gens ont déformé les écritures et les enseignements de Dieu ?

—Nous croyons qu’au cours du siècle qui a séparé la destruction du Royaume d’Omitt et la fondation du Royaume de Merinard, la doctrine de l’adolisme a subi des altérations contre nature. Nous pensons qu’il est très probable que les enseignements actuels datent d’après ces modifications.

—Je vois, je vois. Et comment les enseignements ont-ils été modifiés exactement ?

—Nous soupçonnons fortement qu’ils ont été altérés pour promouvoir les préjugés contre les demi-humains.

—Quoi ?

Mon plan était donc dans la lignée de la secte à laquelle Elen appartenait ? C’était peut-être pour ça qu’il avait été tellement plus facile de la rallier que ce à quoi je m’attendais.

—Nous ne savons pas pourquoi cette modification a eu lieu, poursuivit-elle. Nous pensons que cela pourrait être lié à l’anéantissement du Royaume d’Omitt, mais cet événement est lui aussi enveloppé de mystère. Omitt a été détruit en un temps stupéfiant, et ses ruines sont devenues les Terres Désolées d’Omitt, donc très peu d’investigations ont pu y être menées.

—La, euh, la raison pour laquelle le Royaume d’Omitt a été détruit, hein ? Dingue, ouais, je ne sais absolument pas non plus ! Ha. Ha. Ha.

Aïe aïe aïe.

J’avais un mauvais pressentiment. Le Royaume d’Omitt avait été détruit par des armes hérétiques en pierre spirituelle quand ils s’en étaient pris aux elfes de la Forêt Noire. Mais alors — et ce serait diablement pratique — que se passerait-il si l’une des personnes les plus puissantes de ce royaume était devenue un adoliste de haut rang et s’était mise à faire campagne contre les demi-humains par esprit de vengeance ? Glups.

Non, il était trop tôt pour tirer des conclusions. Je ne faisais qu’imaginer des choses. Des conclusions parfaitement risibles.

—Tu mens.

—Sainte de la Vérité ! hurlai-je.

Elle avait tout de suite compris mon mensonge !

—Je n’ai même pas eu besoin d’utiliser mon pouvoir, dit-elle. C’est évident.

—Ah, bien sûr. Mais je n’en suis pas certain, donc : pas de commentaire ! Parlons plutôt des prochaines étapes de nos projets !

—…Bien. Mais tu m’expliqueras cela plus tard.

—Promis.

Sylphy et les autres perdraient la tête s’ils apprenaient que l’ancien royaume était tombé parce que, il y a des centaines d’années, les anciens elfes avaient fait n’importe quoi. Ces vieux elfes farfelus, qui font « oups, désolé ».

Mais j’étais sûr que ce n’était que mon imagination.


—Vous vous en sors bien, dit la sœur.

—Super bien, acquiesçai-je.

Le lendemain matin arriva. L’anomalie de poison avait disparu de mon statut, et j’avais tous les feux verts. Selon Amalie, j’étais bon pour partir. Je pouvais enfin m’aventurer dehors.

—Ah bon sang, je parie que mes affaires à l’auberge ont été jetées.

—Ne t’inquiète pas, dit Elen. Nous avons récupéré tes affaires.

—Pour de vrai ?

—Pour de vrai. Nous avons réussi à découvrir que tu logeais à l’Auberge du Rire.

—Mince, on ne peut pas cacher grand-chose à l’Église !

—Tu es plus mémorable que la plupart des autres.

Je suppose que oui, d’autant plus que les gens aux cheveux noirs étaient rares et qu’on voyait au premier coup d’œil que j’étais mercenaire ou aventurier. Si quelqu’un parlait au garde qui m’avait laissé entrer à la porte, il pourrait remonter jusqu’à moi. Et si on lâchait quelques cuivres au gamin qui m’avait servi de guide, il livrerait sans doute tout ce qu’on ne savait pas encore.

—Tu voulais ceci, n’est-ce pas ?

Elen sortit de sa poche un chapelet d’un blanc argenté. Son éclat trahissait qu’il s’agissait bien de mithril. Exactement ce qu’il me fallait.

—Ouais.

—Mais pourquoi ? demanda-t-elle. Vu ta position, je ne vois pas en quoi cela vous serait utile.

—Désolé, mais je ne peux pas dire pourquoi. Tout ce que je peux dire, c’est que c’est nécessaire à cent pour cent.

Je ne pouvais absolument pas parler à Elen du communicateur golem. C’était plus important que nos arbalètes ou nos bombes harpies, stratégiquement parlant.

—Ah, donc tu comptais utiliser le mithril et l’alliage de cuivre comme matériaux pour l’un de tes communicateurs golem, dit-elle. Je vois.

—Ce satané renard ! bafouillai-je.

—Oui, j’ai tout appris par ce satané renard. Bien qu’il n’ait jamais pu mettre la main sur l’un de ces communicateurs ni sur les plans avant de quitter ton peuple.

—Je m’en doutais.

Les communicateurs étaient étroitement surveillés et les plans n’existaient que dans la tête du type qui les avait conçus. J’avais veillé à ce que personne ne laisse derrière lui quoi que ce soit — pas même des notes griffonnées — concernant les communicateurs. Ira m’avait suivi sur ce point, donc c’était comme ça qu’on les gérait.

Je n’osais imaginer les horreurs qui se produiraient si l’ennemi mettait la main sur les communicateurs et les produisait en masse. L’idée que l’ennemi puisse disposer d’un nombre écrasant d’hommes ET puisse coordonner ses attaques était terrifiante.

—Bon, c’est bon. Tiens, prends ça.

—Tu es sûre ?

—Je le serai si tu as deux gros ors.

—Ah, oui.

J’attrapai mon portefeuille près de l’oreiller et tendis à Elen son dû.

—Tiens.

Elle pouvait bien être la Sainte de l’adolisme, même elle ne pouvait pas céder des biens de cette valeur pour rien.

—Et prends aussi ceci.

Elle sortit un morceau de papier. C’était du papier de haute qualité, avec quelques mots dessus et un sceau. C’est un document de rendez-vous. Tant que je ne suis pas extrêmement occupée, je ferai de toi une priorité.

—Oooh… Je suis content de l’entendre.

—Vraiment ?

—Oui. Ça veut dire que je peux te voir quand je veux, non ? demandai-je.

—Je suppose, oui.

Elen se détourna vivement, les oreilles rouges. Apparemment, le fait que je sois aussi direct la gênait.

—Je n’ai rien à te donner en retour… Hum. Oh, je sais.

Je ne voyais rien qui lui permettrait de venir me voir quand bon lui semblerait. Côté objets que j’étais le seul à pouvoir fabriquer, il y avait les balles… Je pouvais en retirer la charge et le détonateur, y graver mon nom, et la lui remettre. Ensuite je rédigerais un document de rendez-vous similaire.

—Tu peux me trouver une plume et une feuille de papier comme celle-ci ? demandai-je.

—Tu vas rédiger un document ?

—Ouais, en gros.

—Très bien. Attends, s’il te plaît.

Pendant qu’Elen partait les chercher, je naviguai dans mon menu d’artisanat et fabriquai un haut de pendentif et un pendentif à partir de munitions d’armes légères et de ficelle de cuir.

Hum…

Était-ce assez bon ? Devais-je y graver mon nom ? Non, ce serait ringard. Et puis ce ne serait pas un peu bizarre de lui faire porter quelque chose avec mon nom dessus ? Comme si on proclamait qu’elle m’appartenait. Mais en même temps, si ça lui servait de laissez-passer pour me voir, eh bien…

Ah, et puis zut. Je vais graver mon nom dessus. Juste pour être sûr.

Je replaçai le pendentif-balle dans mon inventaire, utilisai la création d’objets pour enregistrer le pendentif-balle avec mon nom gravé dessus, puis le refabriquai. C’était plutôt grossier. Complètement inélégant. Ça hurlait même un peu « dangereux ».

—Qu’est-ce que c’est ?

Elen était de retour et fixait le pendentif dans ma main.

—Ah, eh bien… J’ai pris cette munition spéciale que je suis le seul à pouvoir fabriquer et je l’ai transformée en pendentif.

—Ça paraît terriblement gros pour une pointe de flèche.

—La seule partie qui vole vraiment dans les airs, c’est la tête, juste ici. Ce serait dangereux, donc j’ai retiré la poudre qui permet à cette partie de voler.

—Je vois… Elle l’inspecta de plus près. Il semble que ton nom y soit gravé.

—Ça fonctionnera comme une sorte de pièce d’identité, si jamais le besoin s’en fait sentir…

Je tendis le pendentif à Elen, qui le prit et me le rendit aussitôt.

—C’est toi qui me le mets, dit-elle.

—Sérieusement… ?

—Vas-y.

—…Bien.

Elle me parut bien trop têtue pour qu’elle change d’avis, alors je repris le pendentif et le lui passai autour du cou. Nos visages se rapprochèrent, et elle sentait bon.

Les femmes sentent vraiment très bon, hein ? C’est bizarre, non ?

Je n’aurais probablement pas dû penser à ce genre de chose. Soudainement, Elen me prit dans ses bras.

—H-hé, objectai-je.

—Tu t’en vas, n’est-ce pas ? Tu me laisses ici.

Ses yeux plongèrent dans les miens. J’eus l’impression d’être aspiré dedans.

—Eh bien… Oui. Je m’en vais.

Il était inutile de mentir. Je devais retourner auprès de Sylphy et des autres. Ma place était à ses côtés.

—Alors, pardonne-moi pour ceci, dit-elle.

Elen me serra encore plus fort, me caressant le cou comme pour me marquer.

Quand j’eus fini de nouer la cordelette de cuir de son pendentif, je passai mes bras autour de son corps et la serrai contre moi. Elle était si délicate… Bien plus délicate que Sylphy. J’avais l’impression qu’elle se briserait en deux si j’exerçais la moindre pression.

Elen leva les yeux vers mon visage et les ferma doucement. Je ne perdis pas de temps pour effleurer ses lèvres.

Survival in Another World with My Mistress!, Tome 3, Chapitre 6 — illustration

—…Combien de femmes as-tu empoisonnées d’un baiser ? me demanda-t-elle.

—C’est la première fois que ça a un goût aussi doux-amer, lui dis-je.

Sylphy, Ira et les harpies étaient toutes si passionnées, mais c’était différent.

—Vraiment ?

—Vraiment. Et je sais que ce n’est pas très joli, mais tu es la première femme à qui j’offre un bijou.

—Vraiment ?

—Vraiment.

—Tu as intérêt à revenir pour moi.

—Je le ferai, promis-je. Quoi qu’il arrive.

—Je te prends au mot.

Un doux sourire se forma sur le visage d’Elen. Elle était si mignonne. Honnêtement, qu’est-ce qui clochait avec ma chance auprès des femmes depuis que j’étais arrivé dans ce monde ? Était-ce à cause du Dieu qui m’avait transporté ici ? Je ne savais pas si c’était Adol ou quelqu’un d’autre, mais tu sais quoi, je pourrais bien faire une exception à mon athéisme de toujours s’il continuait à être un si bon entremetteur.

Elen me libéra à contrecœur de ses bras, et j’en fis autant en retour. Nous nous écartâmes l’un de l’autre.

—Bon, je vais aller rédiger ce document, dis-je.

—D’accord. Si seulement il y avait un autre moyen pour moi de garder contact avec toi…

—Hum, maintenant que tu en parles…

J’en ai un ! Je viens d’en trouver un !

—Tu as le droit d’aller et venir au château, n’est-ce pas ?

—Oui, bien sûr.

—Tu peux te rendre dans la zone où se trouve la famille royale gelée ?

—Je peux, mais…

Elen sembla perplexe. Bien sûr qu’elle le serait. Cette zone était hyper dangereuse de son point de vue, puisqu’elle était gardée par Lime et les autres slimes girls. C’était un endroit du château auquel on ne s’approchait habituellement jamais.

—En fait, je suis bon copain avec les slimes qui vivent sous le château, lui dis-je.

—Ces dangereux monstres ? J’ai du mal à le croire.

—Il s’avère que ce sont en fait des esprits qui ont conclu un pacte avec la famille royale et qui ont pris une forme physique de slime. Elles sont super intelligentes et peuvent communiquer parfaitement bien. Mais je dois admettre qu’elles sont assez impitoyables quand la situation l’exige.

—Sérieusement ?

—Sérieusement. Bref, je vais leur donner un moyen de me contacter, donc si jamais il y a quoi que ce soit que tu veuilles me faire savoir, tu peux passer par elles. Ne les mets juste pas en colère, d’accord ? Je vais leur dire de ne pas lever le petit doigt sur toi, mais si tu essaies de faire quoi que ce soit à la famille royale, elles vont assurément péter les plombs.

—Je comprends.

Je n’étais pas sûr de l’efficacité que ça aurait, mais j’allais écrire sur le papier qu’Elen m’avait donné que la fille avec ce pendentif en forme de balle était quelqu’un d’important pour moi, que je voulais qu’elles la traitent bien, et que si elle avait quelque chose à me dire, elles devaient veiller à me contacter.

—Que fais-tu avec ce couteau ? me demanda Elen.

—Ceci.

Je me coupai le bout du pouce et pressai mon doigt pour faire perler un peu de sang. Je l’avais peut-être trop bien coupé, ça piquait comme l’enfer.

—Tu y es vraiment allé fort, commenta-t-elle d’un ton sec.

—Ça pourrait te sauver la vie, en fin de compte. Je dois faire tout ce qui est en mon pouvoir.

Ça pourrait l’aider si jamais elle était capturée par l’Armée de libération. Bien sûr, dès que je rentrerais auprès des miens, je comptais faire tout ce qui était en mon pouvoir pour empêcher qu’une collision apocalyptique se produise.

—Merci. Alors, à propos de nos prochains mouvements.

—Oui.

—Pour le moment, je vais prendre contact avec le quartier général de ma secte, mais cela va prendre pas mal de temps.

—J’imagine, dis-je.

Je ne savais pas quelle distance séparait cette ville de la capitale du Saint Empire, mais je savais qu’il fallait plus d’une semaine pour s’y rendre à cheval et en calèche.

—Le problème, c’est que je n’ai aucune idée de ce que nous ferons de notre plan, exactement.

—Quand on en revient à l’essentiel, ce n’est que de la politique. Quoi qu’il arrive, il nous faudra un endroit pour discuter, dit Elen. Je pense qu’on devrait prévoir une rencontre dans un à deux mois.

—Bonne idée. Il faut tirer le rideau sur cette histoire de guerre.

—D’accord.

Les deux camps ne pouvaient pas se battre sans fin jusqu’à ce que tout le monde soit mort. Bon, d’accord, peut-être qu’ils le pouvaient, mais je ne pouvais pas les laisser faire.

—Ça va être un sacré moment pour nous deux, la prévins-je.

—C’est vrai, mais nous pouvons l’affronter tous les deux.

Nous hochâmes la tête l’un envers l’autre. Le compromis allait être le maître mot, et ce ne serait pas facile. L’Armée de libération voudrait que le Saint Empire se retire complètement du Royaume de Merinard, et le Saint Empire avait peu de chances de lâcher un pays qu’il contrôlait depuis si longtemps.

Sur quoi pouvions-nous obtenir d’eux qu’ils cèdent… ?

—Je vais demander qu’on apporte tes affaires, dit Elen.

—Merci.

Elle quitta la pièce et, peu après, les chevaliers revinrent avec mon armure, mon bouclier, mon casque et ma lance. C’était un peu bizarre qu’ils me regardent enfiler mon équipement. Cela fait, les chevaliers me conduisirent jusqu’à la salle principale de la grande cathédrale où Elen m’attendait.

—Je dois prier avant de partir ? lui demandai-je.

—Je pense que ce serait une bonne idée.

—Je ne sais pas vraiment comment, avouai-je.

—Tant que tu as le désir de prier, tout va bien.

Elen joignit les mains, ferma les yeux et se mit à prier. Je suivis son exemple et décidai de prier le Dieu qui m’avait amené dans ce monde. Je ne connaissais toujours pas son nom.

Il y a eu beaucoup de soucis depuis mon arrivée ici, mais je ne me suis jamais senti aussi vivant. Merci.

Quand nous eûmes terminé, Elen et moi levâmes les yeux l’un vers l’autre. Je pouvais sentir la passion dans ses yeux cramoisis. Le pendentif-balle que je lui avais donné avait un éclat sourd.

—Alors, je me mets en route, dis-je.

—Bien sûr. Que ton voyage soit béni.

Et c’est ainsi que je quittai la grande cathédrale. J’avais passé beaucoup trop de temps à mettre la main sur ce mithril. Il fallait que je me dépêche de redescendre sous terre, de rejoindre les slimes girls et de fabriquer ce communicateur golem.

Je remontai la rue principale et me précipitai vers la porte d’entrée de la ville. En chemin, je me rendis compte que mon laissez-passer avait probablement expiré. Ça allait passer ? Je ne risquais pas d’être bouclé, mais il y aurait sûrement une amende.

Alors que je marchais, quelqu’un me saisit le bras d’une poigne d’acier.

—?!

Avant même que j’aie pu enregistrer autre chose que sa force redoutable, on me tira dans une ruelle sombre et étroite et on me plaqua contre le mur. Pas bon. J’avais baissé ma garde. Qu’est-ce qui se passait ? Cuvi ?!

Pendant que je me débattais dans la confusion, mon agresseur approcha sa bouche de mon oreille. Je perçus un effluve d’arôme envoûtant. Une femme ?

—Salut, Kousuke.

—Un frisson me parcourut l’échine en réponse à cette voix familière. C-c’était…

—Hiiii !

Cette voix appartenait à la femme terrifiante qui me faisait travailler à cette maudite meule ! P-pourquoi était-elle ici ?!

—M-Melty… ?

—Oh là là. Tu m’as reconnue si vite !

Elle dut relâcher un peu sa prise, car je pus me retourner. Bon sang, nouveaux frissons. Ses yeux dorés aux pupilles verticales fendues me fixaient droit dans les miens.

—On dirait que tu as passé un bon moment avec les adolistes, Kousuke.

Sa voix était froide comme glace. Elle se méfiait clairement de moi. Je ne pus m’empêcher d’envoyer un gémissement silencieux vers le ciel.

—Argh, bon sang…

  1. Référence évidente à Evangelion avec Shinji se réveillant des soins intensifs ↩

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