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Chapitre 8

Chasseur d’âmes — A

Traduction · Angeloids, Relecture · Angeloids, Édition · JGarden. Lecture ~23 min

SukaSuka, Tome 2, Chapitre 8 — illustration

Chapitre 1 : Chasseur d’âmes — A

Revenons un peu en arrière.

Il y a cinq jours.

Sur l’Île n°15, avant l’accident.

SukaSuka, Tome 2, Chapitre 8 — illustration

Un cri qui dépassait toute raison, capable de déchirer une sphère de fer par sa seule force. Face à sa 178e mort, l’enveloppe de Timere s’effondra fermement sur le sol. Une fissure apparut presque aussitôt sur son dos, marquant le début de sa 179e vie.

Il changeait de forme à chaque fois qu’il renaissait, et il semblait avoir choisi la forme d’une plante cette fois-ci. Dans l’enveloppe du corps numéro 178, on pouvait voir une masse verte qui se tordait d’où émergeaient d’innombrables lianes.

—Guerrier cessseruléen, reculez ! Les troupes d’artillerie vont commencer les tirs de saturation pour couvrir votre retraite !

Les ordres de Limeskin avaient traversé le champ de bataille. Mais la guerrière céruléenne, Chtholly Nota Seniorious, n’en était pas satisfaite. Le Carillon Seniorious qu’elle tenait en main résonnait parfaitement avec la Bête qui se trouvait devant elle. Ce Carillon, dont la puissance augmentait en fonction de l’ennemi qu’il affrontait, pouvait essentiellement déployer son plus grand pouvoir de destruction en ce moment même. Dans ce cas, elle avait besoin d’endosser cette bataille aussi longtemps que possible.

—Laissez-moi le tuer encore une fois !

—Non !

La réprimande cinglante la fit hésiter. Pendant une fraction de seconde, elle envisagea de désobéir et de rester. Une puissance écrasante était à portée de ses doigts. Elle contribuait bien plus qu’elle ne l’avait jamais fait sur le champ de bataille. Après avoir correctement exploité la puissance de l’arme enchant – non, du Carillon – elle montra les véritables capacités des Braves, quelque chose qui avait été perdu avec l’emnetwiht. Ils ne pouvaient pas gagner sans elle ou sans Seniorious. Ils ne verraient sûrement pas d’inconvénient à ce qu’elle insiste un peu plus…

L’eau rouge.

—Hein ?

Vent gris. Le titan rieur. Un sourcil cicatrisé.

—Qu’est-ce que c’est ?

Elle chancela.

Il n’y avait aucun signe ou lien logique. Tout à coup, des images étranges étaient apparues dans son esprit. Elle crut qu’elle était distraite. Après tout, plus de 120 heures s’étaient écoulées depuis le début de la bataille. Il ne serait pas étrange qu’elle perde sa concentration alors qu’elle n’en était pas consciente. Et il était normal qu’elle perde le sens de la réalité après avoir passé autant de temps dans un endroit qui lui paraissait surréaliste. Elle se dit qu’elle était peut-être en train de faire quelque chose comme rêver les yeux ouverts. Elle devait se concentrer. Elle ne pouvait pas perdre cette bataille. Et elle ne pouvait pas mourir ici. Pour rentrer chez elle. Pour retourner auprès de lui. C’est pourquoi…

Des poissons qui nagent dans la nuit. Une tour de sable qui perce les cieux. Un soleil qui s’effondre dans le vert de la mer. Les doux tourments de la mort. Une brassée de cubes. Un grimoire rouge, fermé à clé. Un cou de renard débordant de grands arbres. Un clou d’argent. Des boulangers qui travaillent ensemble pour peindre tout l’arc-en-ciel en jaune et supprimer toute couleur ambiguë. Un clown

sans tête au fond d’une épave prise dans une tempête de minuit, qui

rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit et rit….

—Quoi… ?

Même en se concentrant, elle n’avait pu repousser ces visions. Elles grandissaient s’imposant à elle. Quelque chose. Des Images chaotiques. Des délires incohérents. Des rêves éveillés qui devenaient réalité. Des ombres du passé dont elle n’aurait pas dû être capable de se rappeler. Des taches sur son âme qu’elle aurait dû effacer. Les murmures de quelqu’un qui se tenait dos à dos avec elle. Une réalité au-delà des rêves. Une agitation écrasante qui la poussait inexorablement vers elle.

—D’accord, ça suffit.

Une voix familière perça ses pensées confuses.

—Ith…Ithea ?

—J’ai suggéré que nous échangions. C’est là que tu obéis et que tu te retires.

—Mais juste un peu…

—Si ton empiètement progresse ne serait-ce qu’un peu, il sera probablement trop tard.

L’Empiètement.

Un mot qu’elle avait déjà entendu. Où ? Ah oui, on lui en avait parlé quand elle était devenue une fée soldat. Qu’est-ce que c’était, au juste – qu’est-ce que les fées ? Leur vie était-elle éphémère ? De quelles autres façons pouvaient-elles mourir, à part en se blessant ? Les fées étaient les âmes de ceux qui étaient morts trop jeunes et qui n’avaient pas pu quitter ce monde. Leur existence ne pouvait être qualifiée de vivante. Ce n’était qu’un phénomène naturel, né de la confusion d’âmes ignorantes. C’est pourquoi, un jour, elle se souviendrait pleinement de ce qu’elle était.

—Est-ce que c’est… ce que c’est… ?

—Je pensais que cela n’arriverait pas avant un certain temps, vu ton âge. Mais les statistiques n’étaient pas vraiment fiables, n’est-ce pas ? Il se pouvait que le venenum de Seniorious l’ait forcé, accélérant soudainement les choses.

—Mon âge… ? A-ah !

Ithea saisit l’arrière du col de Chtholly et la força à se retirer du champ de bataille. Le bombardement commença derrière elle. Les robustes soldats lézards, couverts d’armures de la tête aux pieds, se tenaient en rang, allumant leurs canons. Un grondement assourdissant secoua le sol. Les boulets tirés, dépourvus de venenum fauchèrent les arbres et rasèrent le sol, brisant le corps de Timere en mille morceaux. Il ne s’agissait bien sûr pas d’une blessure mortelle – il fallait utiliser des armes enchantées ou un Carillon pour lui ôter la vie -, mais c’était suffisamment utile pour stopper temporairement sa régénération. Chtholly se balançait dans les bras d’Ithea, ses ailes d’or déployées au-dessus d’eux, les faisant voler jusqu’à une tente isolée située à 1 200 marmer du champ de bataille.

—Hop.

Ithea la jeta presque au sol.

—…Owww.

—Accroche-toi à ça tant que tu le peux. Tu vois un miroir là ?

Chtholly, toujours à terre, leva la tête. Près des caisses de rations, un petit miroir à main était posé là.

—Et alors ?

—Tu verras.

Après avoir écouté ce que lui disait Ithea, Chtholly s’approcha de l’objet. Elle saisit la poignée, l’approcha et jeta un coup d’œil à l’intérieur.

Quelqu’un aux yeux cramoisis la regardait en retour.

—…Qu’est-ce que c’est ?

Les yeux de Chtholly Nota Seniorious étaient d’un azur profond. Elle n’aimait pas trop cette couleur, mais Willem l’avait complimentée un jour en les comparant à la couleur de l’océan, et son opinion sur eux avait un peu changé récemment. Le problème, c’est qu’elle ne savait pas ce qu’était l’océan et si elle devait ou non prendre ces mots pour un compliment. Mais il s’agissait là d’un autre problème. Elle avait beau les fixer, cligner des yeux, les yeux de la fille dans le reflet étaient d’un rouge flamboyant.

—Ce sont les premiers symptômes. Ils devraient disparaître après deux heures de repos, mais tu ne peux absolument pas utiliser de venenum d’ici là. Et pense à toi autant que possible. Tu ne peux pas laisser les souvenirs de quelqu’un d’autre t’envahir. Accroche-toi à tes propres souvenirs.

La solitude dans une obscurité blanche. Des prières en écho dans un petit endroit. Une pièce pleine de livres.

Des images non identifiables tourbillonnaient et se déchaînaient dans son esprit, comme elles l’avaient fait auparavant. Elle tenta de se couvrir les yeux avec ses mains et de secouer la tête, mais elles ne disparurent pas aussi facilement.

—Ce sont… des… souvenirs ? Des souvenirs de la personne qui est morte quand elle était petite, avant que je ne devienne moi-même ?

—Quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’a rien à voir avec toi, Chtholly. Une parfaite étrangère, sans aucun lien avec toi. À la seconde où tu l’oublieras ou la confonds, elle t’engloutira tout entier.

—Tu as parlé de mon âge tout à l’heure, alors est-ce que c’est… ?

—Il n’y a pas beaucoup de fées qui vivent très longtemps, et apparemment l’empiètement d’une vie antérieure est un cas si rare que la plupart du temps, on peut l’ignorer. Les tendances que nous connaissons à partir de ces quelques cas montrent apparemment que les fées, pleinement matures dans leur corps et leur esprit, commenceront lentement à se souvenir à l’approche de leurs vingt ans.

—Pour l’instant, tu es un cas irrégulier dans un cas déjà rare. Comme je l’ai déjà dit, il semble que ton état ait progressé à ce point parce que tu es resté longtemps en contact avec une quantité de venenum qui dépasse tes limites. Au rythme où tu allais, tu serais morte avant la fin de la journée, sans parler de la fin de la bataille.

—Je ne veux pas ça…

Chtholly roula sur le dos.

—Ça va passer après deux heures de repos ?

—Seulement tes symptômes actuels. Tu ne pourras pas non plus te battre après cela, tu sais.

—…Sheesh.

Elle se couvrit les yeux avec son bras, en riant à gorge déployée. Son destin était de mourir dans cette bataille. Elle devait délibérément pousser son venenum à l’extrême et provoquer une explosion massive, qui réduirait l’ennemi en cendres.

Mais parce qu’elle n’avait pas accepté – et ne pouvait pas accepter – cette fin, elle avait appris grâce à Willem à se servir d’un carillon. Elle a appris à se battre en tant que Brave.

Et pourtant…

Comment se faisait-il qu’aujourd’hui, plus que jamais, une mort qu’elle n’avait jamais imaginée planât au-dessus d’elle ?

—Il n’y a pas de problème. D’un autre côté, tant que tu ne te surmènes pas, ça ne devrait pas trop avancer. Même s’il s’aggrave un peu maintenant, tu as encore un corps d’enfant. Si tu adoptes un mode de vie modéré, tu ne devrais plus avoir d’incidents d’empiètement. Cela ne te posera aucun problème dans ta vie quotidienne. Je connais assez bien un précédent en la matière, donc je suis assez confiante.

Elle tapote sa fine poitrine.

—…Un gâteau au beurre, je suppose.

—Hmm ?

—Je réfléchis à la raison pour laquelle je ne peux pas mourir, ainsi qu’à une promesse importante que j’ai faite. Il est important de s’accrocher à mes propres souvenirs, n’est-ce pas ?

—C’est vrai, mais quel souvenir égoïste, hein ?

—Les besoins profondément ancrés dans l’instinct sont forts – ou probablement quelque chose comme ça.

—Bien sûr. Ithea rit.

Chtholly avait l’impression que c’était la première fois qu’elle la voyait sourire depuis longtemps. Quand elle y réfléchissait calmement, cela ne lui paraissait pas correct. Ithea était toujours joyeuse d’une manière peu raffinée, toujours en train de sourire, de grimacer, de rayonner, un sourire en coin, à tel point qu’il était difficile de se souvenir d’une autre expression que celle-là.

—Eh bien, je vais y aller.

—…Pour aller où ?

—La première ligne. Ren est la suivante, et elle doit être au travail en ce moment même, alors je suis son soutien. Nous allons gagner beaucoup de temps pour toi, alors reste calmes et ne bouge pas. » — D’accord… Merci.

—Comme tu le dis.

Les yeux d’Ithea se rétrécirent en fentes, et elle acquiesça en souriant. Il y avait une question qu’elle se posait. Pourquoi Ithea était-elle si bien informée sur l’empiètement par les vies antérieures ?

Comment Ithea a-t-elle pu percevoir les changements de Chtholly avec autant de précision ? Mais elle ne pouvait pas le demander. Elle n’avait aucune raison de le faire.

—C’est parti !

Ithea activa son venenum, déploya ses ailes et s’envola dans le ciel. Elle vit une lueur cramoisie dans ses yeux dorés.

SukaSuka, Tome 2, Chapitre 8 — illustration

Des adultes qui se disputaient. Une grosse, grosse flaque d’eau. Des pattes de poulet.

—Quels souvenirs bizarres. Murmura-t-elle.

Un lac déformé. Une route orange sans fin. Un tissu argenté scintillant.

—Les âmes qui sont mortes quand elles étaient enfants deviennent des fées, hein ? On dirait qu’elles conservent beaucoup de souvenirs d’enfants. Où dans cet enfant était-il né ?

Ou peut-être…

Peut-être ne le savait-elle tout simplement pas, puisqu’elle était « née » en tant que fée déjà un peu âgée, et que c’est ainsi que le monde apparaissait aux yeux des jeunes enfants.

Prenons l’exemple d’un petit lézard qui s’élançait dans la forêt. Pour eux, il pouvait s’agir d’un dragon crachant des flammes, ou d’un guide leur faisant signe vers un autre monde, ou encore de la poignée du sac de quelqu’un qui s’était détachée et qui roulait dans le vent sous leurs yeux.

C’est pourquoi le monde qui s’étendait devant les yeux d’un enfant – aux yeux de quelqu’un qui n’était pas lui-même un enfant – était rempli de mystères et d’absurdités. C’était peut-être ce qu’elle voyait maintenant.

—…Tsch.

Elle s’allongea sur le dos, regardant l’intérieur de la tente. Ses larmes roulèrent alors le long de ses tempes, vers ses oreilles. On dit que les fées naissaient lorsque de jeunes âmes, incapables de comprendre pleinement la mort, s’égaraient. Et pour autant qu’elle le savait, il n’y avait pas de fées qui vivaient assez longtemps pour être appelées adultes.Elle avait toujours cru que c’était à cause des combats. En commençant par les fées les plus anciennes, elles se blessaient toutes dans les combats intenses avec les bêtes, ou bien elles s’emballaient et se dispersaient au gré du vent.

Ou se pourrait-il qu’elle se soit trompée ? Se pourrait-il qu’à l’origine, les fées étaient des êtres qui ne pouvaient jamais devenir adultes ? Les ombres des âmes qui n’avaient jamais compris la mort grandissaient et finissaient par la comprendre. Tout se défaisait alors et elles retournaient à la nature. C’était probablement ce à quoi ressemblerait le destin s’il existait.

Elle avait beau vouloir, prier, elle ne pouvait pas revenir sur ce qui avait été décidé au départ.

J’avais l’intention de l’inciter à dire : « Si je vis assez longtemps pour être adulte, tu n’auras aucune raison de te plaindre, alors épousemoi ».

Elle l’avait entendu de la bouche de Willem. Autrefois, dans le monde de l’emnetwiht, l’une des qualités nécessaires à un Brave était la tragédie. Ceux qui portaient un passé et un destin dont tout le monde s’affligerait étaient bien plus aptes à devenir des Braves, des individus qui exerçaient un pouvoir énorme, que ceux qui n’en avaient pas. C’est apparemment ainsi que les choses s’étaient passées.

Et Seniorious, le plus ancien et le plus puissant des Carillons, favorisait particulièrement ceux qui avaient de telles tendances. Seuls ceux dont le destin était fait de mort et de destruction pouvaient manier la vertueuse lame blanche.

—J’ai compris… C’est pour ça que tu me laisses t’utiliser.

Elle fixa Seniorious, qui gisait sur le sol. Les fées étaient intrinsèquement désinvoltes quant à leur vie, peut-être parce qu’elles étaient faites des âmes des morts. Elles ne craignaient pas vraiment la mort.

En ce sens, Chtholly se trouvait maintenant dans une situation qui n’avait rien de féerique. Elle avait une raison de ne pas mourir. Elle avait un endroit où elle devait rentrer vivante.

—Gâteau au beurre.

Elle avait serré le poing dans sa main et avait murmuré ces mots.

—D’accord, d’accord. Ok. Je vais te faire manger tellement de gâteaux que tu auras des brûlures d’estomac.

—Tu comprends ? Tu dois donc revenir.

Ce qui lui venait à l’esprit, c’était la promesse qu’elle lui avait faite lors de cette nuit étoilée. Sa détermination s’était renforcée. Elle ne se souciait plus de savoir si elle ne pourrait jamais vivre longtemps. Elle ne se souciait pas de ne jamais devenir adulte à ses côtés.

Elle détestait l’admettre, mais elle y renonçait. C’était de sa faute si elle était née en tant que fée. Cela signifiait simplement qu’elle avait eu la malchance d’être appréciée par un Carillon amateur de tragédies.

Mais à cause de cela, au moins. Elle voulait vivre un peu plus longtemps dans ce rêve éphémère. Même si le monde s’arrêtait un jour, il continuerait d’exister jusqu’au moment où il s’arrêterait. C’est là qu’elle vivait. Alors…

—D’accord, allons-y !

Elle fit preuve de bravoure et leva le poing.

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Et le combat avait continué.

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Le soleil s’était couché, s’était levé, s’était couché à nouveau, puis s’était levé à nouveau. Encore et encore. Il y avait du désespoir. Le désespoir prit la forme d’un être géant sans visage, fait de lierre noir qui s’enroulait sur lui-même.

C’était la bête numéro six née de la 216e mort de Timère, son enveloppe face à sa 217e mort, la chrysalide née de sa 218e vie… -et le berceau de quelque chose d’autre qui en est issu.

—Une autre Timere… ? murmura le soldat lézard, oubliant son bombardement.

—Non, expira Nephren, épuisée au point de s’effondrer, d’une voix haletante.

—Les capteurs tactiques n’ont pas indiqué qu’il y aurait plusieurs Timere. Les capteurs sont absolus en ce qui concerne les attaques des Timere. C’est autre chose.

—Mais l’artillerie ne fonctionne pas ! N’est-ce pas Timere ?!

—Par élimination, il s’agit d’une bête autre que Timere que personne ne connaît… ?

—Pourquoi cette chose doit-elle surgir maintenant ?! s’écria Ithea, à moitié en larmes et à moitié en riant.

Tout le monde était épuisé par la longue bataille. Ils continuaient à tuer Timere, se disant que ce serait la dernière fois, que ce serait le coup de grâce. Finalement, c’était à cette situation qu’ils étaient parvenus. Les boulets et la poudre des canons que les hommes-lézards utilisaient étaient presque épuisés, tout comme leur énergie physique.

Et cette bataille sans fin leur sapait le moral. Le fait que le nombre d’ennemis ait augmenté, sans parler de la possibilité de les tuer ou non, avait suffi pour que tous prient pour leurs âmes. Ils ne pouvaient pas gagner. Tout le monde le pensait, mais personne n’arrivait à le formuler.

—Nous devons battre en retraite.

C’est Limeskin qui l’avait annoncé, la voix dure.

—Dans vingt minutes, nous lèverons les contraintes qui pèsent sur cette île. En même temps, nous enverrons un avertissement à toutes les îles voisines. Nous n’avons pas réussi à éliminer l’ennemi extraterrestre de l’île n° 15, cette île deviendra désormais une menace pour toute vie, alors, cédons ce territoire aux Bêtessss.

—Attendez, attendez, attendez, attendez ! !! C’est vraiment, vraiment mauvais ! Regule Aire flotte encore parce qu’aucune des bêtes ne peut voler à volonté ! Nous pouvons commencer le compte à rebours de l’anéantissement si nous les laissons construire un nid si près de nous !

—C’est tout à fait exact. C’est pourquoi nous devons couler cette île le plus rapidement possible. Cependant, cette île est grande. Si nous espérons la faire tomber, notre puissance de feu habituelle ne suffira pas. Nous devons nous concentrer sur la puissance de feu collective de Regule Aire. Ce sera une course contre la vitesse des Bêtessss.

—…Permettez-moi de vous demander, pour être sûr, qu’est-ce qui se passera si nous perdons la course ?

—Tu veux vraiment savoir ?

—Euh, non, ça ira. Merci.

Elle se boucha les oreilles et secoua la tête.

—C’est ma faute, marmonne Chtholly, dont le visage est d’une pâleur reconnaissable à des kilomètres à la ronde.

—Si je m’étais fait exploser toute seule comme je devais le faire, ça se serait facilement passé. C’est seulement parce que j’ai dit que je voulais vivre, que ce…

—Non, intervint Nephren en s’accroupissant fermement sur le sol, audelà de sa ligne d’épuisement.

—Les capteurs tactiques ne peuvent que calculer la force de l’ennemi de Timere. Même si tu t’autodétruisais, Chtholly, tu ne vaincrais Timere que de justesse. L’autre bête serait restée derrière. Nous aurions alors dû nous battre contre cette bête inconnue sans toi. C’est une situation infiniment pire que celle que nous vivons aujourd’hui.

—Mec… Si rationnel… Cette situation est déjà assez mauvaise, mais, bon, c’est juste un peu mieux que le pire des pires scénarios, donc on peut dire que tu nous as un peu sauvés.

La bouche d’Ithea se crispa.

—Tu… le penses ?

Chtholly afficha une expression d’incrédulité.

—Oui, déclara Nephren avec force.

—Ils n’étaient pas des ennemis contre lesquels nous pouvions gagner pour commencer. Une fois que nous aurons pris cette décision, nous devrons réfléchir à la manière dont nous allons couler l’île.

—Cela aussi est logique.

Limeskin acquiesça.

—Si nous rassemblons toute l’artillerie à la disposition de la Garde ailée, nous aurons beau nous dépêcher, cela prendra probablement dix nuits. Mais s’il n’y a pas de dégâts sur les autres îles entre-temps, nous pourrons commencer à voir les germes de notre victoire.

—…Il semble que nous marcherions sur une glace très fine d’ici là, mais êtes-vous certain que toute cette puissance de feu pourrait couler l’île ?

—Environ vingt pour cent.

—Wa-ha-ha, c’est beaucoup trop réaliste, je ne peux pas rire de ça.

—Absolument.

Le général des lézards se mit à rire, un son semblable à celui d’un caillou qui résonnait dans sa gorge.

Oh, c’est vrai, pensa Chtholly.

Il était surprenant de constater à quel point son cœur acceptait facilement que ce monde puisse s’éteindre. Cette déclaration n’avait rien d’inhabituel. Elle ne ressentait pas le besoin de la rejeter. Elle avait l’impression que quelque chose qui l’avait assaillie toute sa vie venait soudain de se poser sur ses épaules, entre ses mains.

La fin de ce monde était programmée depuis le début. Aujourd’hui, il n’en était plus qu’au stade de la fin. La fin, sans cesse repoussée, était enfin arrivée. C’était tous. Il n’y avait pas lieu de se lamenter. Tout le monde allait mourir. Il ne resterait rien derrière. Personne ne se sentirait triste ou seul. La meilleure option serait donc d’affronter le temps avec l’esprit tranquille lorsque cela arrivera. La panique et la fureur n’apporteraient rien de bon.

(-, Mais je ne peux pas laisser faire ça !)

Elle saisit inconsciemment la broche qu’elle portait à la poitrine. Elle n’avait pas oublié. Elle avait une raison de rentrer chez elle vivante. Elle ne pouvait pas mourir avant de s’être gavée du gâteau au beurre de la victoire.

Elle devait vivre jusqu’à ce que cet imbécile accepte sa demande en mariage, même si cela signifiait qu’elle devait se nourrir de boue. Oui, elle n’avait pas d’autre choix que de vivre une longue vie. Et pour cela, elle ne pouvait pas laisser le monde être détruit.

Bien sûr, Willem ne pouvait pas non plus mourir et la laisser derrière lui, et elle ne voulait pas penser à exposer les plus petits, qui ne pouvaient pas encore se battre, au danger. Alors…

Un bateau qui tangue.

Ugt, l’empiètement, encore une fois.

Elle laissa son esprit s’échapper pendant une fraction de seconde, et le message jaillit des tréfonds de sa conscience. Elle en avait après sa propre vie. Comme c’était ennuyeux.

Elle, en tant qu’être instable qui était une fée, était peut-être en position de faiblesse, mais qu’est-ce que cela pouvait lui faire ? Elle était vivante. Elle était en vie et à la recherche du bonheur. Elle ne laisserait jamais une personne morte il y a longtemps lui enlever ce droit. Au moment où elle prit cette décision, une idée lui vit à l’esprit.

Ce n’était pas une façon intelligente de procéder, loin de là. Si elle y réfléchissait bien, elle pourrait sans doute trouver une bien meilleure solution. Mais maintenant, à ce moment précis, son temps de réflexion était limité, et elle avait l’impression que le plan qu’elle avait élaboré était déjà le meilleur. Ce qu’il lui fallait pour mettre son plan à exécution, c’était un peu de détermination.

La résignation et la résolution sont, en essence, la même chose.

Les deux indiquent l’abandon de quelque chose d’important au nom de ses objectifs.

C’était vrai. Elle était résignée, fière et confiante. Elle abandonnera ce qui fut important pour elle au profit de son objectif. C’est ce dont elle avait besoin maintenant.

Lentement, elle prit une grande inspiration.

Et lentement, elle prit le temps d’expirer.

—Chtholly ? Ren l’appela, pensant probablement qu’elle agissait bizarrement.

Elle n’avait pas répondu.

—J’ai pensé à quelque chose. Officier en second, commencez la retraite immédiatement, conseilla tranquillement Chtholly, en regardant droit dans les yeux la bête qui se tortillait.

—Ren, Ithea. Aidez-moi. Vous pouvez voler seuls, et vous pouvez atteindre le dirigeable même si votre fuite est retardée, n’est-ce pas

?

—De quoi parles-tu ?

—Je vais couler cette île, annonça-t-elle, brandissant Seniorious dans sa main droite.

Les innombrables fissures de la lame s’élargirent. Une faible lumière indiquant l’agitation de la magie jaillit de ses interstices. Les Carillons avaient été conçus pour permettre aux faibles de tenir tête à des adversaires d’une puissance écrasante. Cela était possible grâce au mécanisme qui utilisait le pouvoir de tout ce qui entrait en contact avec la lame. Plus l’adversaire était fort, plus le Carillon devenait puissant pour l’affronter. Et maintenant, devant eux se trouvait un adversaire terriblement puissant, capable de détruire le monde entier, Regule Aire.

—Eh bien, alors.

Il ne restait plus que quelques secondes avant que la 218e vie de Timere ne finisse de naître. Chtholly décolla du sol. Le venenum éveillé dans son corps augmenta sa concentration et étira le flux du temps. Elle repoussa les murs d’air qui l’entouraient dans ce monde gris, désormais dépourvu de couleurs, et combla la distance en un seul souffle. Les lianes s’enroulèrent, prêtes à attaquer. Chtholly étudia délibérément l’enchevêtrement de quatre-vingtsept lianes. Bien qu’elles fussent nombreuses, la plupart d’entre elles n’étaient que des bluffs destinés à la menacer. Soixante-cinq d’entre elles s’écraseraient inutilement au sol si elle les laissait tranquilles, et elle n’aurait pas à se soucier de les esquiver. Le problème était les vingt-deux restants. Huit visaient ses jambes pour lui ôter sa mobilité, cinq visaient ses bras et le Carillon pour réduire sa capacité offensive, et les neuf restantes visaient sa tête et sa poitrine pour mettre fin à ses jours. En regardant attentivement chacune d’entre elles, on pouvait voir qu’elles ne se déplaçaient pas de façon particulièrement précise, mais comme elles étaient nombreuses, il serait impossible de toutes les éviter. S’il s’agissait d’une attaque suicide, elle n’aurait qu’à endurer les blessures mortelles et penser à aller de l’avant, mais elle ne pouvait pas se fier à des méthodes aussi prévisibles. Donc…

(Suivant !)

Elle coupa les lianes qui visaient ses jambes et, en même temps, fit apprendre à Seniorious la magie qui circulait à l’intérieur des lianes qui touchaient la lame. La lumière qui s’échappait des fissures s’intensifiait.

Les pensées et la vitesse physique de Chtholly s’accélèrent. Cette accélération lui permit de gagner un peu de temps. S’engouffrant dans ce laps de temps, elle brandit son épée. Les cinq lianes qui visaient ses bras s’éparpillèrent en morceaux dans les airs.

(Suivant !)

La grenouille à sept yeux.

L’empiètement s’accéléra lui aussi. Elle ne pouvait plus s’en préoccuper, alors elle l’ignora. La magie de Seniorious s’accrut encore avec les cinq lianes fraîchement coupées.

Le lion qui a avalé le serpent. Une montagne de pièces de monnaie.

La même chose se reproduisit. Elle se concentra pour les faucher avec sa lame, comme si elle était satisfaite tant qu’elle pouvait entrer en contact avec elles, en commençant par celles qui étaient les plus proches d’elle. La puissance qu’elle gagnait à chaque fois était suffisante pour lui donner du temps pour son prochain coup et son prochain mouvement.

Une montagne s’élevant dans le ciel. Une ville rurale brumeuse et pluvieuse. Des bonbons dans un petit bol.

La distance qui les séparait devint nulle. Elle planta le Carillon dans la masse de lianes enchevêtrées qui se trouvait devant elle. L’épée trancha plusieurs lianes, pénétra dans la masse elle-même et s’enfonça directement dans la terre de l’île n° 15.

Un poteau d’orientation brûlant. Un arc-en-ciel rond. Des castagnettes jouant des bruits désordonnés. Un chat à la fourrure tachetée d’or et d’argent. Une roue qui roule vers le haut. Un couteau à double tranchant sans poignée. Des gants aussi grands que des montagnes. Un homme suspendu à une tour…

(-Comment-)

Seniorious hurla en réponse à la volonté de Chtholly. Le venenum, débordant d’une chaleur surpuissante, ignora son ennemi la Bête, libérant toute sa puissance dans la pointe de la lame qui s’enfonça dans le sol.

—Tu aimes…-

La lame du Carillon elle-même brillait de mille feux. Partant de la poignée, l’éclat se dirigea vers la pointe.

—ça ?!

Toute la lumière s’était évanouie dans la terre. Il y eut un court souffle de silence.

Fwoom.

Un bruit sourd et grave se répercuta dans son estomac. Des fissures apparurent sur le sol. Elles s’étendirent comme une toile d’araignée, enveloppant l’île entière. La lumière jaillit des fissures. La lumière élargit les fissures à l’intérieur du sol. Le sol se fendit. L’île coula. La bête étendit ses lianes, s’accrochant au hasard à la roche qui l’entourait. Mais le rocher auquel elle s’accrochait était en train de s’effondrer, de sorte qu’elle ne pourrait pas se maintenir, quelle que soit la force avec laquelle elle se débattait. Comme enterrée sous un amas de décombres qui s’effondraient, la Bête fit face à la surface et entame sa chute.

—…

Chtholly crut entendre les bêtes crier quelque chose en tombant. Mais bien sûr, elle savait que ce n’était rien d’autre que son imagination.

—Est-ce que tu as perdu la tête ?!

Ithea s’envola avec ses ailes féeriques, en élevant la voix dans un cri. Elle finit par soulever Chtholly, qui s’accrochait presque à la bête tant elle était à bout de force. Nephren, qui l’avait suivie, repoussa en un coup des lianes qui les attaquaient par derrière.

—Je n’arrive pas à croire qu’elle soit si imprudente…

Ils s’envolèrent à une altitude hors de portée des lianes. Devant elles, l’île n° 15 commençait à tomber. Bien que l’île n’ait que 20 % de chances de tomber après avoir rassemblé l’ensemble de l’arsenal de la Garde ailée, elle s’était facilement effondrée sous l’effet de la puissance d’un seul Carillon.

—Chtholly, tu m’entends ? demanda Ithea en portant la fée céruléenne.

—Mm… ça va, je t’entends…

—Tu sais ce que tu viens de faire ?

—Je vais bien… Je me souviens…

—Tu ne vas pas bien ! Tu te souviens de la situation dans laquelle tu te trouves ? N’ai-je pas dit que te pousser à bout ne ferait qu’accélérer ton empiètement ? ! Quelque chose comme ça signifie bien plus que de raccourcir un peu ta vie, tu sais ? !

—J’ai dit… Je vais bien, je vais bien…

Chtholly releva la tête et sourit. Elle plissa ses yeux cramoisis et sourit faiblement.

—J’ai promis de rentrer à la maison. N’est-ce pas ?

Dit-elle avec un sourire fugace, sur le point de disparaître.

Je rentrerai fièrement chez moi et je dirai à Willem que grâce à lui, je suis encore en vie. Mais nous ne savons pas de quoi demain sera fait, alors s’il te plaît, apprends-moi tout ce que tu peux pendant que je suis à tes côtés.

Il y avait de l’âme dans son rire.

—…Oh, mais je suppose que je dois garder l’empiètement secret, hein ? Je suis sûr que s’il l’apprenait, il s’inquiéterait beaucoup. Je veux qu’il reste comme il a toujours été : un peu paresseux, mais plutôt cool et fiable.

—Oh, bon sang, tu n’es pas très attirante avec tes sentiments qui s’échappent de partout !

Ithea étreignit aussi fort qu’elle le put le corps de sa précieuse amie.

—Ça fait mal, Ithea.

—C’est la preuve que tu es en vie. Fais avec.

—Oh, d’accord, murmura Chtholly qui se détendit.

Elle avait promis de rentrer chez elle. Elle avait pu survivre grâce à la façon dont elle s’était accrochée à cette promesse. C’était très bien. Le problème, c’est l’après. Une fois qu’elle aura rempli sa promesse, une fois que la promesse ne sera plus, qu’adviendra-t-il de sa vie ? Ithea n’avait rien demandé à cette question naturelle. Chtholly n’avait pas répondu. Parce qu’elle ne voulait pas connaître la réponse. Car jusqu’au jour où elle ne pourrait plus fuir, elle ne voulait pas regarder.

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