

En cette veille de bataille finale, ils avaient décidé de passer leur dernière nuit avec les personnes chères à leurs yeux. Le légendaire groupe de héros formé pour vaincre le Visiteur Elq Hrqstn, ennemie déclarée de l’Église de la Lumière Exaltée, fut ainsi temporairement dissous pour respecter cette décision.
—Parmi tous les endroits possibles, tu as choisi de venir ici à l’orphelinat.
Pour on ne sait quelle raison, la fille qu’il n’avait pas vu depuis longtemps semblait contrariée.
—Je te l’ai déjà expliqué pourtant. Demain, c’est notre dernière bataille. Il n’y a aucune garantie que je rentre en vie. Pour ne pas avoir de regrets, tout le monde a décidé de passer du temps avec les personnes imp…
Elle interrompit le jeune homme, le père, et haussa le ton :
—Je. Sais. Ça. Voilà pourquoi je trouve que c’est bizarre !
Ils se trouvaient dans le bureau central d’un petit orphelinat pour enfants. La fille, pour une raison quelconque, semblait très agacée et c’était dans cet état qu’elle avait couru vers la cuisine.
—Les personnes importantes sont en général une épouse ou quelqu’un que l’on aime. En tout cas, il y a des attaches rationnelles.
—Eh bien, il est vrai que certains sont dans ce cas-là.
En comptant l’actuel Legal Brave, le groupe de héros comptait sept membres. Deux étaient mariés et deux autres avaient des partenaires. Enfin, l’un d’entre eux disait en plaisantant qu’il en avait trop pour ne passer la nuit qu’avec une seule, ce qui faisait de lui une exception.
—J’ai l’impression que tu essayes de t’exclure de cette logique.
—En tout cas, cela ne s’applique pas à ma situation.
Une bonne odeur se répandit alors. L’homme renifla légèrement l’air ce qui fit gargouiller son petit monstre bavard qui faisait office d’estomac. Heureusement, la fille ne semblait pas avoir entendu, concentrée à agiter la marmite.
—Tu n’as donc jamais eu une relation de ce genre, Papa ?
Même si elle le considérait comme un père, il n’était bien entendu pas son géniteur. Ce n’était rien d’autre qu’une appellation qu’elle lui octroyait en tant qu’ainée des enfants. Celui qui aurait dû porter ce titre était le gardien de l’orphelinat, mais ce dernier avait plus une allure de grand-père.
Je n’ai juste pas le temps. Depuis mon titre de Quasi Brave, je suis occupé tous les jours par l’entraînement et l’étude. S’ajoute à ça les diverses escarmouches et la guerre.
—Mmm.
Elle ne cacha pas sa suspicion. Il était clair qu’elle ne le croyait pas, mais elle n’y pouvait rien. Il allait sans dire que le Legal Brave était très populaire, car choisi par l’Église pour être le plus grand guerrier de l’humanité. Mais les Quasi Braves jouissaient également d’une incroyable renommée, même s’ils n’étaient que les seconds en termes de force et de prouesses. Révéler leur identité en ville signifiait s’attirer une foule en délire. Leur présence lors de célébrations organisées par des notables leur permettait d’être présentés aux filles faisant partie de la noblesse.
Mais quand bien même il attirait les femmes de par son titre, cela ne voulait pas dire qu’il pouvait bien s’entendre avec elles. Finalement, peu importe le nombre de femmes qui avaient voulu s’approcher de lui, il avait vécu toute sa vie en restant passif. Il était cependant conscient qu’il gâchait de bonnes occasions.
—La dernière fois que nous nous sommes vus, j’ai vu plein de femmes incroyables autour de toi.
—Je ne sais pas de qui tu parles, mais des camarades restent des camarades.
—Tu aurais dû mourir depuis le temps ! Le pire c’est que tu oses dire ça avec tout le sérieux du monde. Si encore tu étais quelqu’un qui ne remarquait rien.
—Tu es vraiment horrible parfois.
—Ça me rappelle une certaine personne, tu ne trouves pas ?
Alors qu’ils ressassaient leurs souvenirs, le dîner fut fin prêt.
—Les enfants dorment déjà ?
—Bien sûr. Regarde l’heure qu’il est.
—Et il fait quoi ce au juste notre bon à rien de maître ?
Le maître auquel il fait référence était le vieil homme qui dirigeait l’orphelinat. Personne ne savait ce qu’il avait durant sa vie, mais pour on ne sait quelle raison, il était incroyablement doué à l’épée. Le jeune homme pensait que son maître était le plus fort du monde, le plus grand épéiste et l’exemple à ne pas suivre dans les autres domaines de la vie.
—Il a dit qu’il avait encore quelque chose à faire dans la capitale et il est sorti. Ces derniers temps, à chaque fois que je le vois revenir, c’est pour repartir aussitôt.
—Quoi ? Alors il n’y a toujours que toi et les enfants ici ?
—Oui. Pourquoi ? C’est maintenant que tu fais attention ?
—C’est… Eh bien…
Sa fille pouffa de rire.
—Je plaisante. Les gardes viennent parfois de la ville pour nous surveiller, et Ted est souvent venu ces derniers temps pour nous aider.
—Attends une minute. J’apprécie les gardes, mais pas Ted. La prochaine fois, fous-le dehors.
—Pourquoi cet air sérieux tout à coup ? Tu ne l’aimes pas à ce point ?
Ce n’était pas exactement cela. Mais en tant que « papa », il estimait qu’il avait le droit et l’obligation de s’emporter dans des moments comme celui- ci.
—Bon, le repas est prêt. Prends ton bol, précisa sa fille en enlevant le tablier.
Elle apporta la marmite et la posa sur la table.
—Ooh, j’ai hâte. Je meurs de faim après avoir fait tout ce chemin.
—Il est déjà tard, alors j’ai juste réchauffé les restes, dit sa fille en soufflant un peu.
Mais elle ne faisait sans doute que cacher son embarras. Cet orphelinat n’avait pas le luxe d’avoir tout un pot de ragoût qui traînait comme simple reste. Mais il fit mine de ne pas remarquer la chose.
—Merci.
—Pas de quoi.
Elle s’assit en face de lui et posa délicatement son menton dans ses mains.
Parlons franchement. Même si j’étais en couple, j’aurais probablement choisi de passer la nuit ici dans cet orphelinat. Oui, sans hésiter…
Le jeune homme disait tout bas le fond de ses pensées. Il y a cinq ans, lorsqu’il fut encore jeune pour commencer la pratique de l’épée, il l’avait fait pour protéger cet endroit. Il n’avait cessé de s’exercer alors qu’il n’avait aucun talent particulier pour cela dans l’espoir de revenir un jour ici. Demain, les Braves allaient affronter le Visiteur, la plus grande menace que l’humanité ait jamais connue. Dis comme ça, cela pouvait sonner comme une quête des plus extravagantes, mais il n’en était rien. C’était son quotidien.
Pour quelque chose qu’il voulait protéger…
Pour un endroit où il voulait retrouver…
Il comptait brandir son épée comme il l’avait toujours fait et survivre.
—Mais quand même, papa, tu ne devrais pas dire quelque chose de touchant dans un moment pareil ?
C’était le menton toujours entre les mains, qu’elle avait émis cette complainte de manière oisive.
—Quelque chose de touchant… comme quoi ?
Le père inclina la tête et réduisit en purée un gros morceau de pomme de terre dans le ragoût pour en faire des petites bouchées.
—Quand cette guerre sera finie, marions-nous , quelque chose comme ça.
—…Non, ça va juste me porter la poisse.
Quand il était petit, à l’époque où il ne pouvait que rêver d’être un Legal Brave, il aimait lire des récits d’aventures extraordinaires. D’aussi loin qu’il s’en souvienne, les promesses ressemblant à ce que sa fille avait mentionnées étaient souvent utilisées pour annoncer la mort prématurée de celui qui avait énoncé la chose. Comme il ne voulait pas mourir, il voulait maximiser ses chances.
—Je le sais bien. Je fais lire aux enfants ce livre que tu as laissé ici pour leur apprendre la lecture. Je me suis juste rappelé de la chose à ce moment-là.
—Tu le savais et tu le dis quand même ? Ce n’est pas toi qui mauvais goût là ?
Il souffla sur le ragoût pour le refroidir, puis en porta une cuillère à la bouche. C’était bon et nostalgique, mais il y avait presque trop d’épices. En effet, c’était pour satisfaire les goûts d’enfants affamés. Un ragoût aussi épicé ne pouvait se trouver dans aucune boutique de renom à la capitale.
—Certes, mais je n’en suis pas convaincue.
Sa fille tapota légèrement sur la table.
—Ce que toi et ton groupe faites ce soir pour ne pas avoir de regrets, n’estce pas au fond la même chose ? Je n’aime pas ça. Même si je n’y connais rien en combat, je pense que ce sont les personnes qui ne sont pas prêtes à mourir dans une situation délicate qui sont les plus à même à survivre. Quoi qu’il arrive, ils veulent rentrer vivants, car ils ont un foyer où retourner.
Elle fit une légère moue, puis continua.
—Dans les histoires, ce genre de personnes est tué en premier parce que c’est plus dramatique et excitant pour le scénario. On va dire que je comprends la logique. C’est tellement triste de voir mourir quelqu’un que l’on souhaitait garder en vie. Mais je hais l’idée qu’un être puisse mourir à cause de la logique douteuse d’un dieu.
En regardant de plus près, il vit ses doigts frémir. Sa fille avait une volonté de fer, à tel point qu’elle ne montrait jamais ses faiblesses en interne.
Elle faisait semblant d’être malheureuse et se plaignait. Et même si elle ne faisait pas ça, elle ne s’autorisait pas la moindre remarque dans tous les cas.
—Alors tu t’enfuis pour te battre avec un dieu. Tu devrais te raccrocher à quelque chose de plus concret, et non à une vision pessimiste de la vie. Dis-moi une raison, une simple raison pour laquelle tu veux revenir ici. Si tu ne le fais pas, je… je ne pense pas pouvoir te laisser partir avec le sourire demain.
—Ah, maintenant que tu le dis…
Il savait ce qu’elle voulait dire. Il voulait aussi comprendre ce qu’elle ressentait. Même si c’était vrai, il ne pouvait pas parler de projets de mariage. Non seulement il avait besoin d’une partenaire avant toute chose, mais surtout, il ne pensait pas que c’était quelque chose qu’il pouvait décider en suivant simplement le cours des choses.
D’un autre côté, il n’était pas convaincu que dire quelque chose comme « Je vais penser à un nom durant mon absence, alors je compte sur toi pour avoir un bébé à mon retour » serait satisfaisant. Il pouvait même espérer une bonne gifle et c’est ainsi qu’il chercha une autre approche.
—…Un gâteau au beurre.
—Quoi ?
—Je suis un grand fan de ton gâteau au beurre. J’en veux un très gros pour mon prochain anniversaire.
—Ugh.
Sa fille baissa les épaules de manière explicite.
—Quelque chose comme ça te motiverait à survivre ?
—Ça ne va pas ?
—Non, eh bien… C’est comme si tu ne prenais pas ça assez au sérieux…
Elle se gratta la joue.
—Bon, peu importe. C’est d’accord. Maintenant que tu l’as dit, je te ferai manger tellement de gâteaux l’année prochaine que tu plaindras de brûlures d’estomac !
Tu as intérêt à revenir. Elle ne put se résoudre à ajouter la chose.
Elle avait quelque peu perdu sa confiance d’avant, mais elle lui souriait encore.
—Ouais, compte sur moi !
Il donna sa parole, puis se remit à dévorer le ragoût.
La nuit se prolongea.
L’aube de la bataille approchait.

Moins d’un an plus tard, l’humanité avait péri.

Bien entendu, le jeune Quasi Brave n’avait pas pu tenir sa promesse.
Un long moment s’écoula…
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