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Le chat qui filait et la jeune fille
Le chat noir courait. C’était une course spectaculaire.
Le chat se faufilait à travers les ruelles étroites, enjambant les clôtures, et bondissait sur les auvents1 des échoppes de rue. Ce coin était surnommé le Market Medley, conçu à l’origine comme un bazar ouvert, organisé une fois par mois, mais les extensions et reconstructions hasardeuses des bâtiments environnants en avaient finalement fait un gigantesque labyrinthe. Pour quelqu’un qui ne connaissait pas le quartier, se promener dans les environs risquerait de la perdre, mais le félin filait tout droit de toutes ses forces.
Pourquoi courait-il ? Pour échapper. À quoi échappait-il ? À un chasseur.
—Attrapez-le ! Il est juste lààààà !
La fille qui poursuivait sa proie criait.
Elle se frayait un chemin à travers les ruelles étroites, sautait par-dessus les clôtures et dégringolait les auvents des échoppes, ce qui provoquait la colère des commerçants.
Ses yeux d’un bleu glacial étaient fixés avec acharnement devant elle, ne se détournant jamais du petit bout de queue noire qui s’éloignait.
La fille paraissait banale. Elle portait un grand chapeau gris souris enfoncé sur ses yeux et un manteau de la même couleur. Sa tenue avait probablement été choisie pour ne pas attirer l’attention, ce qui n’était guère efficace puisqu’elle hurlait à pleins poumons tout en courant de toutes ses forces.
—Je t’ai dit d’attendre !
En courant, elle soulevait des tourbillons de poussière, renversait des boîtes de peinture vides et laissait son manteau sauvagement virevolter derrière elle dans le vent. Un épicier, un reptilien fabricant de tapis, un passant lycanthrope. Tant d’espèces différentes. Tous tournaient les yeux grands ouverts pour regarder la fille qui fonçait à travers la ville. Puis, tout à coup, le chat noir s’arrêta.
—Je t’ai euuuuuu !
Pensant que c’était sa chance, la fille se lança en avant.
Peut-être que le chat avait senti qu’elle était toute proche, car à cet instant, il se tourna vers elle. Quelque chose dans sa bouche brillait d’un éclat argenté. La fille tendit les bras et se jeta contre sa proie, la capturant enfin. Mais alors, une sensation étrange de flottement l’envahit. Il n’y avait plus rien en dessous d’elle, si ce n’est que le vide.
—Hein ?
Le Marché Paumé était un dédale complexe, sans repères ni directions claires. Il n’était pas rare qu’une route plate mène soudainement sur le toit d’un immeuble résidentiel.
—Quoi ?
Elle pouvait voir le ciel bleu. Des nuages blancs le parsemaient ici et là. Toujours agrippée au chat noir, la jeune fille s’envola dans le vide, sans pouvoir s’accrocher nulle part.
Juste en dessous d’elle, elle aperçut la Rue des Échoppes d’Etain, n° 7, à l’ouest. Il y avait environ quatre étages entre elle et la rue étroite en contrebas, bordée d’échoppes ou l’on vendait principalement des pots et des couteaux.
—Noooonn… !
La fille tendit son corps.
Une faible phosphorescence entourait sa petite silhouette.
Quelqu’un ayant le don de la Vue aurait pu voir le venenum2 en elle essayer de s’enflammer., luttant pour s’enflammer. Ils auraient également remarqué que ce qu’elle essayait de faire avec cette magie ne serait pas prêt à temps.
La magie était comme le feu. On ne pouvait pas faire grand-chose avec de petites étincelles, mais de grandes flammes rugissantes signifiaient qu’il était possible de manier un grand pouvoir. Cela dit, il fallait du temps et de l’énergie pour pouvoir alimenter un feu aussi puissant. La magie ne convenait pas à ce qui nécessitait un temps de réaction rapide.
La fille et le chat commencèrent à tomber.
La lumière se détacha du corps de la fille, flottant sans but dans l’air avant de rapidement disparaître.
Il n’y avait pas de temps pour crier. Les rues pavées, qui semblaient si loin, grandirent rapidement dans son champ de vision. Elle tendit inconsciemment ses bras. Tandis que le chat noir criait de détresse, elle ferma les yeux de toutes ses forces.
À mesure que le sol se rapprochait—

Une fille tombait du ciel.
Elle semblait avoir l’âge d’une jeune adolescente. Apparemment, elle avait sauté d’assez haut et avait déjà pris beaucoup de vitesse. Au rythme où elle allait, sa chute se terminerait par un crash dans la rue pavée, une issue qui ne sied pas à ce début d’après-midi si paisible.
C’était la scène qui envahit son esprit au moment où il leva les yeux, l’esprit ailleurs.
Son corps bougea tout seul.
Il se précipita vers l’endroit où elle allait atterrir, écartant les bras pour la rattraper. Mais la chute fut plus violente que prévu, et ce n’était pas quelque chose que les faibles bras de Willem pouvaient supporter. Le résultat fut évident.
—Gah !!
En un éclair, il amortit sa chute et se retrouva coincé sous elle, croassant comme une grenouille écrasée
—…Ahhhh…, gémit-il d’une voix comme si elle venait du fond de ses entrailles.
Quelques secondes plus tard, la fille sembla enfin se rendre compte de ce qui venait de se passer, et elle se précipita pour sauter hors de lui.
—Je-je suis désolée !! Est-ce que tu es blessé ?! Tu es encore en vie ?! Tout est encore en place à l’intér— Oh.
Un chat noir s’échappa de ses bras ballants. Par réflexe, elle tendit les bras, mais ses doigts n’attrapèrent que de l’air. Sous le choc, elle regarda le petit animal disparaître dans la foule.
—Aaaaaahhhh !!
Après son cri, la fille se rendit compte de l’image qu’elle renvoyait. Peut-être était-ce lorsqu’elle avait couru à toute vitesse ou pendant sa chute libre, mais le chapeau qu’elle portait avait disparu. Des cheveux céruléens brillants lui tombaient sous les épaules.
—Hé, regardez-la.
Elle entendit des murmures provenant de quelque part.
Les commerçants et les passants de la Rue des Échoppes d’étain S’arrêtèrent sur place, laissant de côté leurs affaires afin de détourner leur attention vers les cheveux et le visage de la fille.
Sur Regule Aire vivaient diverses races, autrefois proches des Visiteurs. Naturellement, elles arboraient des apparences très variées. Certains avaient des cornes, des crocs, des écailles et leurs visages étaient parsemés de diverses parties animales.
Mais parmi elles, il y avait des gens qui n’avaient ni cornes, ni crocs, ni écailles, aucun trait tout court ne leur permettant de ressembler à des animaux. Bien qu’ils étaient peu nombreux, ces individus existaient bel et bien. Ces races dépourvues de « caractéristiques » facilement identifiables étaient communément appelées « sans traits ».
—Pourquoi est-elle là ?
—Tss, quelle malchance aujourd’hui.
—Oh…
Les individus sans traits étaient généralement considérés comme des parias. Cela était dû à leur ressemblance avec la race légendaire des emnetwiht, responsables de la dévastation de la surface et de l’exil de toutes les formes de vie, contraintes de se réfugier dans le ciel il y a bien longtemps. Le principe fondamental de la pensée magique affirmait qu’une ressemblance extérieure impliquait nécessairement des caractéristiques similaires. Selon cette logique, la plupart considéraient les sans traits comme malchanceux et impurs. Bien que les persécutions soient rares, il n’y avait pas grand-chose qu’ils pouvaient faire face à ce traitement inférieur.
De plus, il y avait une triste vérité qui n’avait rien à voir avec la fille, mais qui aggravait néanmoins la situation. L’ancien maire de cette ville était l’incarnation même du politicien corrompu. Tout avait commencé par des pots de vin, suivi de dissimulations liées à des faits de coercition et des crimes, jusqu’à finalement culminer avec l’assassinat de ses rivaux politiques. Tout au long de son mandat en tant que maire dans cette ville notoirement corrompue, de nombreuses personnes avaient été victimes de ces agissements.
Finalement, le parlement central avait mené une enquête et avait fini par exiler le maire hors de l’île. À la suite de cela, tout le monde avait vécu heureux pendant un long moment… mais c’est là que l’on apprit qu’il était en réalité un imp, ce qui fut un problème. Les imps étaient un type d’ogre qui, autrefois, vivait en secret parmi les emnetwiht afin d’entraîner leurs victimes dans la perversion. Les imps n’avaient pas de cornes, de crocs ni d’écailles, car ils étaient eux aussi des sans traits.
En conséquence, chaque fois que les habitants de la ville apercevaient un de ces individus sans traits, ils ne pouvaient s’empêcher de se remémorer la colère et l’animosité qu’ils nourrissaient encore à l’égard de l’ancien maire.
C’était une chose terrible.
Comme on pouvait s’y attendre, personne ne persécutait ouvertement les sans traits. Pourtant, les regards embarrassants qui entouraient et s’accrochaient envers la jeune fille ne pouvaient être qualifiés de plaisants.
—Je… je sais… Je serai bientôt parti…
Comme si elle était chassée par leurs regards, la fille se leva, prête à fuir cet endroit. Mais elle n’en eut pas le temps. Willem, toujours allongé sur le dos, avait saisi son poignet d’une main ferme.
—Qu’est-ce qu… ?
—Tu as oublié quelque chose.
Il désigna la main qu’il ne tenait pas. La fille leva lentement la paume ouverte, et il y déposa une petite broche.
—Oh.
—Ce petit chat l’avait laissé tomber. C’est ce que tu cherchais ?
Elle hocha la tête deux fois.
—Merci…
Hésitant, elle prit la broche en l’entourant de ses deux mains.
—Tu es nouvelle ici ?
La fille hocha de nouveau la tête.
—…Je vois. J’imagine qu’on ne peut rien y faire.
Willem se leva, retira son manteau et le jeta sur la fille sans même lui demander son avis. Une fois sa capuche retirée, son identité fut révélée aux spectateurs. Les regards perçants et le bourdonnement des voix se tournèrent cette fois vers Willem.
—Hmm… ?
Personne ne peut savoir exactement de quoi il a l’air aux yeux des autres. Mais bien sûr, Willem était parfaitement conscient de sa propre apparence. Il savait exactement ce qui attirait les regards de l’assemblée – et de la jeune fille qui le regardait fixement sous sa cape
C’était un jeune homme banal, avec des cheveux noirs en bataille. Sans cornes, crocs, ni écailles.
—On y va.
Il saisit la main de la fille et se mit à marcher d’un pas rapide.
—Qu-qu-quoi— ?
La fille balbutia d’un air confus, ne comprenant pas la situation, mais le suivit rapidement malgré tout. Peu après, ils étaient partis.
—…Bon. Ça devrait suffire.
Ils entrèrent dans un magasin de chapeaux à proximité et achetèrent le premier chapeau qui leur tomba sous la main. Willem le posa sur la tête de la fille. Il semblait un peu grand pour elle, mais il lui allait bien mieux que prévu. Willem hocha la tête, satisfait, et récupéra son manteau.
—E-hmm, c’est… ?
Après avoir obéi à toutes ses instructions jusqu’à présent, la fille l’interrogea avec une certaine hésitation.
—Personne ne saura que tu es une sans traits si tu portes ça.
Les personnes sans traits comme Willem et la fille étaient généralement mises à l’écart, mais pas vraiment détestées ni méprisées, et elles n’étaient pas traitées ainsi non plus. Après tout, c’était leur absence totale de particularités extérieures qui prouvait ce qu’elles étaient. Tant qu’elles ne se faisaient pas trop remarquer, il n’y avait pas grand-chose à craindre.
—Je ne sais pas de quelle île flottante tu viens, mais par ici, ils n’apprécient pas vraiment les sans traits. Dépêche-toi de finir tes affaires et rentre chez toi. Le port est par là, dit-il tout en pointant au loin la route. Je peux t’y amener si tu t’inquiètes pour ta sécurité.
—E-eh, ce n’est pas tout à fait ça.
Willem était de bonne taille pour son âge, tandis que la fille en face de lui était petite. De plus, le bord de son chapeau, qu’il venait de lui poser, était assez grand pour qu’on ne puisse l’apercevoir — en bref, il ne pouvait voir son visage. C’était parfait pour un déguisement, mais cela les empêchait de se voir, ce qui entravait leur communication pour le moment.
—Tu es… un sans traits ?
—Ouais. Comme tu l’as vu.
Il hocha légèrement la tête sous sa capuche.
—Qu’est-ce qu’un sans traits fait ici, dans un quartier de sang-mêlés ? Cette île est l’endroit le plus rude du coin sud-ouest de Regule Aire, tu sais.
—Le « chez soi », c’est là où on le choisit. Oui, il y a beaucoup d’inconvénients, mais ce n’est pas si mal une fois qu’on s’y est habitué… Mais si tu savais déjà cela, pourquoi es-tu venu ici, alors ?
—Eh bien, c’est…, dit-elle d’un air hésitant.
Il aurait eu l’impression de lui mettre la pression si elle avait fini par se taire ici. Il claqua la langue assez doucement, juste assez fort pour qu’elle ne l’entende pas, puis dit :
—Par ici, tout en s’éloignant.
Mais la fille ne le suivit pas.
—Qu’est-ce qu’il y a ? Je vais te laisser ici si tu ne viens pas.
—E-hmm.
Avec son visage toujours à moitié caché derrière le chapeau, elle répliqua sur un ton désespéré.
—Merci pour tout ce que tu as fait. Et je suis désolée de t’avoir causé autant de problèmes. Et… et je sais que ce n’est pas vraiment le bon moment pour demander encore plus, mais, euh…
—…Oh, s’interrogea-t-il tout en se grattant la tête. Il y a un endroit où tu souhaites aller ? Dis-le-moi.
Le visage de la fille rayonna — du moins, c’est ce qu’il croyait. Il ne voyait que la moitié inférieure de son visage, il était donc difficile de l’affirmer. Les routes autour du Market Medley étaient difficiles à naviguer. Les rues ne conduisaient pas forcément aux endroits visibles au loin. Il n’était pas rare que quelqu’un se perde après avoir fait plusieurs détours. Une tour de débris était le point le plus haut de l’île.
Willem et la fille finirent par y arriver après avoir erré pendant un moment, leurs pas résonnant bruyamment sur les plaques de métal bon marché qui recouvraient le sol. Malgré ses affirmations de connaître la région, les connaissances de Willem n’aidèrent que très peu.
Ils demandèrent leur chemin à un golem des services publics, puis tombèrent sur une route censée être à trois voies, qui s’avéra finalement être une route à cinq voies. Willem finit par se prendre la tête dans les mains, totalement paumé, après avoir ouvert tous les rideaux de la zone, pour tomber sur un crapaud en train de prendre un bain, puis il se fit chasser par un taureau en fuite. Après avoir couru dans tous les sens pour l’éviter, ils finirent par atterrir sur le toit d’un poulailler. Leur atterrissage l’ayant détruit, ils s’excusèrent alors auprès de l’homme corpulent hurlant avant de s’échapper en vitesse.
—Ah-ha-ha, quelle aventure !
La jeune fille parlait plus naturellement et familièrement tandis qu’ils couraient à travers la ville. Il était difficile de dire si cela reflétait vraiment sa personnalité ou si elle s’était simplement laissé emporter par l’excitation du moment présent, mais au moins, elle semblait plus en phase avec son âge maintenant, comparée à son attitude réservée dont elle avait fait preuve jusqu’à maintenant. Puis…
—Wooooow.
Son admiration était évidente alors qu’elle se penchait sur les rambardes, qui semblaient avoir été installées à la va-vite. La vue était splendide. Depuis ce point élevé, la ville, qui d’habitude paraissait complètement désordonnée lorsqu’on l’examinait de près, se présentait maintenant comme un modèle minutieusement détaillé.
Comme elles s’étaient développées de manière organique et sans véritable planification humaine, les rues serpentaient dans tous les sens. Mais vue d’en haut, la masse ressemblait presque à un véritable organisme vivant. Un peu plus loin se trouvait le port. Une partie du bord de l’île flottante était recouverte de métal et équipée de tout le nécessaire pour permettre aux dirigeables d’aller et venir, et servait de porte d’accès à la parcelle de terre.
Et au-delà, bien sûr, s’étendait un ciel d’un bleu profond.
Ils étaient dans les airs.
Le monde autrefois surnommé « la Terre » semblait lointain et, sous bien des aspects, hors de portée. Des centaines de gigantesques dalles de pierres flottaient dans le ciel, dérivant sans but et poussées par le vent. Ces petits morceaux de terre, appelés « îles flottantes », constituaient l’étendue du monde où « les gens » pouvaient vivre.
—…Quelque chose ne va pas ?
La jeune fille scruta le visage de Willem.
—Non, ce n’est rien. C’est juste que le bleu du ciel s’est un peu ancré dans mes yeux, ou quelque chose du genre.
Il secoua légèrement la tête, et un doux sourire réapparut une nouvelle fois sur son visage.
—Qu’est-ce que c’est sensé dire ?
La jeune fille gloussa tout en jetant un coup d’œil autour d’elle pour s’assurer qu’il n’y avait personne, puis enleva son chapeau.
—C’est ce que tu voulais voir.
—Oui. J’ai déjà vu les îles sous des vues différentes, mais je n’avais encore jamais regardé la ville de l’intérieur jusqu’à maintenant.
Elle devait venir d’une des îles périphériques à celle-ci, se dit-il après avoir entendu sa réponse.
—Je voulais voir ça au moins une fois. Mm-hmm. Mon rêve s’est réalisé, je peux en garder de bons souvenirs… donc je ne pense pas avoir de regrets.
C’est une chose inquiétante à dire, pensa-t-il.
—Merci pour tout ce que tu as fait aujourd’hui. Tant de belles choses se sont passées. Et tout ça, c’est grâce à toi.
—C’est un peu exagéré, dit-il tout en se grattant l’arrière de la tête.
Pour Willem, cela ressemblait à avoir simplement accompagné un étrange petit chaton qu’il avait trouvé au coin d’une rue lors d’une promenade. Il avait juste eu un peu de temps libre, alors il avait agi sur un coup de tête, ce qu’il aurait normalement ignoré en temps normal. C’était un peu gênant de recevoir des remerciements sincères pour quelque chose d’aussi banal.
—…Alors, ce gars est là pour toi ?
—Hein ?
Il désigna du regard derrière elle.
La jeune fille se retourna, et un petit « ah » s’échappa de ses lèvres. Son expression s’obscurcit de surprise et de culpabilité. À ce moment, un reptilien au gabarit massif apparut. Cette race couverte d’écailles se distinguait par des différences physiques considérables d’un individu à l’autre, encore plus que dans toute autre race.
Bien que la plupart d’entre eux n’étaient pas très différents des autres races, il y avait des cas plus rares de reptilien qui atteignaient la maturité tout en conservant la taille d’un petit enfant, tandis que d’autres naissaient si grands qu’on pouvait les assimiler à un Goliath, comme s’il s’agissait d’une sorte de plaisanterie. Le reptilien devant eux faisait clairement partie de cette dernière catégorie. Pour une raison inconnue, le nouveau venu portait un uniforme militaire et dégageait une certaine pression, simplement en restant là.
—Oui, c’est vrai. Les souvenirs que j’ai créés ressemblaient à un rêve, mais il est temps de partir.
La jeune fille se tourna brusquement.
—J’ai juste une dernière chose à te demander avant de partir. J’apprécierais si tu pouvais m’oublier.
Puis elle courut rejoindre le reptilien.
Qu’est-ce qui se passe ? Willem savait qu’il se passait quelque chose, mais elle ne semblait pas particulièrement affectée par la situation (du moins en apparence).
Cela signifiait qu’il n’y avait aucune raison pour lui d’intervenir. Une fois que son propriétaire était arrivé, il n’était plus nécessaire de continuer à marcher avec le chaton. La jeune fille hocha la tête une dernière fois, puis ils disparurent dans la foule en bas.
—…Elle fait vraiment petite à côté de ce gars, se murmura Willem en les regardant partir.
Il entendit les cloches de l’horloge annoncer l’arrivée du soir, résonnant depuis le quartier du port au loin.
—On dirait que c’est déjà l’heure.
Il avait prévu de rencontrer quelqu’un à cette heure-là. Il pensait qu’il devrait attendre encore un peu, mais il semblait qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps.
Bien, il ne pouvait pas rester seul comme ça éternellement.
Il jeta un dernier regard à la ville et au ciel qui s’étendait au-delà, puis Willem disparut à son tour dans la foule.

Il y a 526 ans, la race des emnetwiht s’éteignit.
Que se passa-t-il sur cette terre à l’époque ?
Aucun document pouvant apporter des précisions ne survécut. Les nombreuses chroniques de l’époque ne relayèrent que des « vérités » arbitraires, il est donc difficile de savoir lesquelles d’entre elles racontaient la réalité ou si toutes n’étaient que des fantasmes imaginés par les historiens des générations futures.
Cependant, il y a une chose que toutes les chroniques ont en commun. D’après l’histoire, la terre de l’époque fut très cruelle envers la race des emnetwiht. Il y en avait un grand nombre, mais la façon dont ils proliféraient à travers le pays et prospéraient était peut-être la cause de leur chute. De nombreux monstres sauvages les menaçaient. Des hordes de démons et de diables les incitaient à emprunter la voie de la corruption. Ils étaient constamment en conflit avec les orcs et les elfes à propos de disputes territoriales. Des mutants maudits appelés ogres naissaient parmi les emnetwiht eux-mêmes et se mettaient à attaquer leurs voisins. Finalement, les puissants Visiteurs, selon certains, ordonnèrent même à leurs semblables de les attaquer. L’histoire se poursuivit. La race des emnetwiht n’était certainement pas très forte.
Ils ne possédaient ni écailles, ni crocs, ni griffes, ni ailes. Ils n’avaient même pas la capacité suffisante leur permettant de manier une puissante magie, et ne maîtrisaient pas non plus de sorcellerie développée. Même en matière de fertilité, ils étaient totalement inférieurs aux orcs de leur époque. Et pourtant, ils contrôlaient presque le monde entier. Selon un enregistrement, les deux éléments ayant grandement contribué à renforcer leur puissance militaire étaient les personnes connues sous le nom d’Aventuriers, des experts en invasion, et la puissance de l’Alliance, qui généralisait et soutenait leurs activités. En divisant les classes, leur société avait rationalisé la guerre de groupe. En attribuant des rôles aux divers talents, ils avaient aussi facilité la gestion et la croissance des Aventuriers. En conséquence, les emnetwiht réussirent même à sceller des magies puissantes, mais rares dans des talismans et à les produire en masse.
Grâce à leur capacité à se « renforcer » objectivement, les Aventuriers progressaient à un rythme sans précédent par rapport à la moyenne, devenant rapidement une force avec laquelle il fallait compter. Selon un autre récit, il existait aussi parmi les emnetwiht des puissances militaires appelées Braves, distinctes des Aventuriers. Il s’agissait d’un groupe de personnes capables de convertir le karma et le destin de leurs âmes en puissance brute, affichant une force magnifique qui ne connaissait pratiquement aucune limite. Leur seule faiblesse était que très peu de personnes choisies pouvaient devenir Braves, ce qui faisait de leur existence quelque chose de rare.
Une autre légende parlait aussi d’un ensemble d’armes sacrées appelées le Carillon, qui possédaient également une grande puissance. On disait qu’elles fusionnaient une dizaine de talismans puissants afin de créer la forme d’une épée. En réalité, la puissance contenue dans chaque talisman interagissait de manière complexe afin de se transformer en une arme de guerre possédant d’incroyables capacités de destruction.
Toutes ces histoires étaient absurdes. Aucune d’entre elles n’était facile à croire. Mais l’on savait que les emnetwiht étaient les souverains suprêmes de la terre à cette époque. Pour cela, il ne faisait aucun doute qu’ils avaient besoin de force pour vaincre leurs rares, mais puissants ennemis. En d’autres termes, il y avait probablement une ou deux vérités mélangées parmi ces récits.
Auparavant, il y a cinq cent vingt-sept ans, dans un château situé au centre du territoire des emnetwiht, au sein de l’Empire Sacré, ils apparurent. Finalement, personne ne savait ce qu’ils étaient. Personne ne sait ce qu’ils sont devenus. Les nombreuses chroniques partielles racontent des récits fantaisistes sur ce qu’ils auraient pu être. Des histoires de titanesques cristaux maudits nés des sorts des emnetwiht. Des histoires d’armes secrètes destinées au massacre par les emnetwiht et utilisées contre les demi-races, qui finirent par devenir incontrôlables.
Des histoires racontent, pour une raison ou une autre, que le couvercle de l’enfer se serait ouvert et que tout ce qui se trouvait à l’intérieur en serait sorti. Des histoires de purificateurs du monde qui se seraient réveillés, après avoir dormi dans les profondeurs de l’abîme depuis le commencement des temps. La plupart des écrivains se contentaient d’écrire leurs fantasmes pour s’amuser, et très peu d’entre eux tentaient réellement d’atteindre la vérité.
Quoi qu’il en soit, c’était la fin du monde. Quelle que soit la vérité, cela ne changerait rien au fait qu’ils représentaient une menace incontrôlable. Même si la vérité s’avérait être quelque chose comme « Une simple tomate s’est retrouvée dans un champ de pommes de terre, n’a pas supporté la solitude et s’est transformée en un être au-delà de notre compréhension », quel effet cela aurait-il eu sur leur vie quotidienne ?
Toutefois, ils étaient des envahisseurs.
Et qui plus est, des tueurs de masse.
Il s’agissait d’irrationalités, ayant pris la forme de dix-sept Bêtes différentes. Les Bêtes commencèrent à dévorer le monde à un rythme alarmant, et les emnetwiht ne pouvaient rien faire pour lutter face à cette nouvelle menace. En quelques jours, deux pays disparurent de la carte. Au début de la semaine, cinq pays, quatre îles et deux océans avaient disparu. Et au début de la semaine suivante, la carte n’avait presque plus aucun sens.
On dit qu’il ne fallut même pas une année après leur apparition pour que la race des emnetwiht disparaisse. Bien que les emnetwiht aient disparu, leur force ne pouvait être arrêtée. Les elfes luttèrent pour protéger les grandes forêts, mais ils périrent. Les morians3 souterrains luttèrent pour protéger les grandes montagnes sacrées, et ils périrent.
Les dragons luttèrent pour protéger leur dignité en tant que sommet de la vie sur terre, et ils périrent.
Tout commença à disparaître de la terre, comme une sorte de blague.
Quelqu’un finit par s’en rendre compte : il n’y avait plus d’avenir pour quiconque à la surface.
S’ils voulaient survivre, ils devaient fuir loin de la surface, là où les crocs des Bêtes ne pouvaient les atteindre.
Depuis ce jour, un long moment s’écoula, et maintenant—
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