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Chapitre 9

Celui qui ne devrait pas être en vie

Traduction · Angeloids, Relecture · Angeloids, Édition · JGarden. Lecture ~12 min

—Qu’est-ce que c’est ?

C’est la première chose que Nygglatho eût dite une fois le soin appliqué.

—Qu’est-ce qui ne va pas avec ton corps ?

—Ha-ha-ha, on peut dire que je suis un peu rouillé. Je n’ai pas tenu d’épée depuis des lustres, alors mon corps n’a pas pu suivre.

—Je n’ai pas besoin d’entendre tes plaisanteries. Tu devrais très bien savoir ce que cela signifie ou, au moins, dans quelle situation tu te trouves.

Nygglatho arborait une expression sérieuse, et en plus de cela, ses yeux étaient injectés de sang pour une raison quelconque et sa voix tremblante. Il ne semblait pas pouvoir s’en sortir avec une simple plaisanterie.

—Pour le dire franchement ? Tu es en lambeaux. Presque tous tes os sont fracturés et ne guérissent pas. Tu as plusieurs tendons affaiblis qui ne se sont pas rétablis. Près de la moitié de tes organes internes ne fonctionnent pas correctement. La médecine méditative n’est pas ma spécialité, donc je n’en suis pas tout à fait sûre, mais vu sous cet angle, on peut dire que ton flux d’énergie interne est complètement désordonné.

Il pensait qu’elle avait probablement raison. Willem ne savait rien de tout cela, mais il était conscient que son corps était une épave.

—Je n’aurais même pas besoin de sortir un couteau pour récupérer les fibres de ta chair. Elles sont tellement pleines de larmes que je pourrais les déchirer rien qu’avec mes dents.

Il aurait aimé qu’elle ne dise pas cela d’un air si triste.

—Et ce ne sont pas des blessures d’hier ou d’aujourd’hui. Elles sont toutes anciennes. Cela signifie que tu les as gardées secrètes tout ce temps ?

—Ce n’est pas vraiment un secret.

—Cela revient au même si tu restes indifférent et que tu gardes le silence ! À quel point as-tu dû t’entraîner pour marcher et te déplacer ?

Nygglatho poussa un profond soupir.

—…Ces blessures sont dues à l’effet de la pétrification, n’est-ce pas ?

—C’est plutôt les dégâts du combat avant que ça n’arrive. J’étais dans un état où le simple fait d’être en vie tenait du miracle. Je ne demande pas grand-chose.

—Ce n’est pas une excuse pour traiter ta vie avec autant de légèreté.

—Je suppose que non.

Il haussa les épaules, enfin, il voulait le faire, mais la douleur traversait tout le corps quand il essaya, alors il se contenta de sourire vaguement.

—Essaye de te ménager

Elle posa délicatement sa paume sur la main de l’homme. Par réflexe, son cœur battit plus vite.

—Tu perds de ta saveur.

Il savait qu’elle allait dire quelque chose comme ça.

—Puis-je le dire aux enfants ?

—Bien sûr. Comme je l’ai dit, ce n’était pas vraiment un secret. Si tu te sens obligé de le faire, dis-leur tout ce que tu veux.

—D’accord. Je m’en vais, alors. Tu restes ici et tu te reposes en attendant. Je pense que tu le sais déjà, mais tout ce qui peut mettre ton corps à rude épreuve est formellement interdit, c’est compris ? Je ne peux pas garantir la vie de quelqu’un qui s’y accroche dans des circonstances aussi mystérieuses.

—J’ai compris. Je ne ferai rien qui puisse ajouter un plat supplémentaire à ton dîner, s’efforça-t-il de dire.

—Ce n’est pas drôle. Je suis sérieuse.

—O-ok.

Elle le regarda avec une expression sérieuse et fit la moue, mais ce n’était pas très intimidant. Qui est-ce qui parlait de saveur tout à l’heure ? Il sentait que c’était injuste, mais il ne protesta pas. Ce serait sans doute mieux pour sa santé, mais plus important encore, il savait qu’utiliser une plaisanterie pour cacher à quel point il était gêné que quelqu’un s’inquiète pour lui n’était pas très poli.

SukaSuka, Tome 1, Chapitre 9 — illustration

Elle choisit le réfectoire comme lieu de rassemblement de toutes les fées. Nygglatho attira l’attention de près de vingt d’entre elles puis soupira.

—…Je vois que vous me regardez toutes avec des visages pleins d’attentes, mais l’histoire ne sera peut-être pas très amusante, d’accord

?

—Eh bien, nous pourrons décider de cela après. Nous ne sommes pas très enthousiastes, mais nous voulons connaître la vérité.

Ithea avait parlé. Les fées qui l’entouraient acquiescèrent avec empressement. Il ne semblait pas que Nygglatho puisse se dérober.

—Je suppose que je n’ai pas le choix, marmonna-t-elle en se préparant, et elle commença à parler.

—C’était au printemps de l’année dernière, je crois. Juste avant que je ne sois envoyé ici. J’ai dû travailler une fois avec des Récupérateurs, sous les ordres de l’alliance Orlandry.

—Les Récupérateurs !!

Les yeux de plusieurs fées brillèrent. Les Récupérateurs, considérés comme des romantiques1, plongeant la tête la première dans le danger, jouissaient d’une popularité inouïe auprès de certains enfants de Regule Aire. Cela dit, ils étaient majoritairement appréciés des garçons.

—Ils n’étaient pas très bons dans ce qu’ils faisaient. Ils sont descendus à la surface plusieurs fois, mais ils n’ont pas ramené grand-chose. Ce jour-là, ils s’apprêtaient à regagner les îles les mains vides, mais un maladroit posa le pied sur le sol et celui-ci céda…

La troupe découvrit un énorme lac souterrain gelé où fut repéré la statue de pierre d’un jeune homme sans visage, coulée au fond du lac, expliqua-t-elle.

—C’est comme Le Cercueil de Glace !

L’une des filles mentionna le titre d’un conte de fées.

—Il n’y avait pas de princesse à l’intérieur, mais une statue d’homme.

L’un de leurs compagnons doués de la Vue remarqua qu’il ne s’agissait pas d’une simple statue, mais d’une personne réelle transformée en pierre par une sorte de malédiction. Après cela, bien sûr, ils ne pouvaient pas simplement rentrer chez eux et le laisser en l’état.

Ils brisèrent laborieusement la glace et en sortirent la statue. La charge fut lourde, mais ils parvinrent à la ramener sur l’île. Après l’avoir placé dans un hospice pendant environ un mois, la pétrification s’était enfin dissipée et il s’était enfin réveillé.

—C’était un vrai fauteur de trouble. Il se montrait indiscipliné dès qu’il voyait un boggart ou un orc, et il ne comprenait pas du tout notre langue. Nous avons fait venir un maître des communications de l’Alliance et nous avons pu parler avec lui pour la première fois. Nous avons fini par découvrir qu’il s’agissait d’un véritable emnetwiht. Le dernier soldat survivant de sa race qui s’était fait des ennemis de tous. Nous ne savons pas pourquoi, mais il a dormi pendant des centaines d’années au fond de ce lac…

—Il est resté à la surface tout ce temps et n’a jamais été mangé par une bête ?

—Peut-être parce qu’il s’était transformé en pierre. C’est sans doute la seule bonne chose qui soit ressortie de cette situation.

Le problème de la langue fut relativement facile à résoudre. L’un des anciens talismans posés sur le sol près de la glace était la Compréhension du Langage. Le jeune homme utilisa le talisman et commença à parler de lui petit à petit. Il comprit les informations sur le présent que les Récupérateurs lui expliquèrent. Nygglatho se souvenait encore de l’expression de désespoir sur son visage. Elle ne put oublier combien il se lamenta. Il était probablement le dernier des emnetwiht, qui auraient dû tous périr depuis longtemps. Les compagnons décidèrent de laisser cet être spécial tranquille, comme il le souhaitait.

Nygglatho ne savait pas grand-chose de ce qui s’était passé par la suite. L’homme avait fini par vivre sur l’Île No. 28, un endroit où les gens étaient les plus critiques envers ceux qui n’avaient pas de Trait, et il avait travaillé extrêmement dur pour rembourser la dette qu’il avait accumulée à cause des analeptiques, de l’hospice, du maître des communications, etc. C’était à peu près tout ce qu’elle avait entendu de la part d’un des Récupérateurs.

C’est bien vrai. Il était venu ici.

Le jeune homme avait grandi au cours de l’année et demie écoulée. Il souriait davantage à présent. Il montrait même qu’il était étrangement gentil au contact des enfants. Et pourtant. La flamme noire du vide qui frissonnait au fond de ses yeux n’avait pas changé depuis.

—C’est tout ce que je sais.

Omettant quelques éléments plus subjectifs, Nygglatho termina de raconter l’histoire générale. Les filles se regardèrent, chuchotant entre elles.

—Et c’est tout ce que je peux vous dire. Une autre chose que je peux faire, c’est vous demander une faveur. Ce n’est peut-être pas possible tout de suite, mais s’il vous plaît, n’ayez pas trop peur de lui et ne l’aliénez pas trop… C’est tout.

C’est ainsi que Nygglatho quitta le réfectoire. Alors qu’elle marchait dans le couloir, elle pensa qu’elle avait fait une erreur. La race des emnetwiht était détestée. Willem lui-même n’y était peut-être pour rien, mais c’était sans aucun doute les emnetwihts qui avait libéré les dix-sept bêtes pour détruire le monde.

Elle ne pensait pas que ces leprechauns le traiteraient de la même manière que le reste de la société. Mais même s’ils ne se comportaient pas ainsi, il était possible qu’ils réagissent de manière similaire. Les filles étaient des êtres destinés à lutter contre les Dix-Sept Bêtes, des « armes » consommées au cours de ces batailles. La responsabilité de la création de ce destin qui leur appartenait, si on remontait jusqu’au début, revenait aux emnetwiht.

Et pourtant. Si elle pouvait l’éviter, elle ne voulait pas que les enfants le rejettent. Elle ne voulait pas détruire cet endroit, où ce jeune homme parvenait à sourire malgré le fait qu’il n’y avait plus de place pour lui dans ce monde. Nygglatho était sûr qu’il ne souhaitait pas une telle chose. Il avait même essayé d’apprendre la vérité sur les fées et avait révélé la vérité sur lui-même. Nygglatho ne voulait pas que ses décisions soient vaines. C’est pour cela qu’elle a évoqué le passé. Cela ne signifie pas pour autant que son désir de ne pas abandonner avait disparu.

Elle savait que c’était égoïste, mais d’une certaine manière, elle voulait que les enfants restent aux côtés de Willem, comme ils l’avaient toujours fait…

Elle s’arrêta dans son élan.

Une sensation de malaise lui traversa la nuque.

Non…

Une telle chose ne pouvait pas se produire maintenant, pas avec un tel timing. Mais en même temps, elle pensait aussi que c’était quelque chose qu’ils feraient. Faisant demi-tour rapidement, elle se précipita vers l’infirmerie. Au moment où elle s’approcha du coin du couloir elle vit la situation

—Willie ! Nous avons entendu l’histoire ! Tu as été détruit ?

Elle entendit des voix insouciantes et avança en trébuchant.

—Wow, les emnetwiht nous ressemblent beaucoup !

—Très intéressant. J’espère que tu nous raconteras des histoires sur ton époque.

—U-um, je ne sais pas très bien comment le dire, mais courage.

L’infirmerie était bondée de fées entassées autour du lit d’un patient grièvement blessé ayant frôlé la mort plus tôt, et ils faisaient beaucoup de bruit.

—…

Nygglatho resta immobile devant la porte pendant une dizaine de secondes. Cinq secondes de plus pour sourire du ridicule de ses inquiétudes. Honnêtement, elle aurait pu facilement imaginer que les choses se termineraient ainsi. De quoi avait-elle eu si peur ? Elle était si heureuse de voir les filles essayer d’encourager Willem, chacune à sa manière, et elle mit deux secondes pour effacer le sourire de son visage. Sept secondes pour respirer profondément et changer de mode.

—Les filles ?

Toutes se figèrent sur place. Avec le bruit grinçant de la vis rouillée, elles tournèrent la tête pour la regarder.

—Le patient est très fatigué et se repose. Vous devez rester calmes. Les vilains enfants qui n’écoutent pas…

Lentement, un sourire apparut sur son visage telle une déchirure dans un tissu.

—…savent ce qui leur arrivera, n’est-ce pas ?

Les filles sortirent de la pièce en à peine dix secondes, détalant dans le couloir.

—Wow, c’est vraiment calme maintenant.

Ithea jeta un coup d’œil derrière elle.

—Si tu fais du bruit, je te chasserai aussi.

—Nya-ha-ha, je préférerais que tu ne le fasses pas.

Elle sourit légèrement, une expression vague sur son visage rendant difficile de dire si elle était sérieuse ou si elle plaisantait.

—Mais il y a quelque chose que je veux vérifier avec le mourant ici présent. Tu penses pouvoir me laisser faire ?

—Que veux-tu me demander ?

Willem répondit avant que Nygglatho ne puisse dire quoi que ce soit. Cette dernière ne pouvait plus intervenir maintenant.

—Merci, dit Ithea avec son sourire habituel, en se glissant dans la chambre et en s’asseyant sur une petite chaise située à côté du lit. — Tout d’abord, permets-moi de reconfirmer : Tu es un Emnetwiht, n’estce pas ?

—Je suppose qu’à un moment donné, on a commencé à nous appeler ainsi. Quand je vivais à la surface, nous ne cherchions pas à donner un nom spécial à notre race. Nous étions juste des gens, et toute autre race était traitée comme une monstruosité.

—C’était une époque barbare.

—Je ne peux pas le nier… Mais où veux-tu en venir ?

Ithea sourit avec complaisance.

—…Alors pourquoi un si grand emnetwiht prendrait-il la peine de s’occuper de nous ? demanda-t-elle, son expression devenant soudainement sérieuse et sa voix basse. — Nous te sommes reconnaissants, sous-officier des Armes Enchantées. Mais après avoir entendu ce que tu es vraiment, je ne comprends plus du tout pourquoi tu as dépensé toute ton énergie dans un endroit comme celui-ci. Te battre avec Chtholly dans un état si lamentable, c’est mettre ta vie en danger. C’est un peu bizarre que tu fasses ça sans arrière-pensée.

—C’est normal de vouloir être gentil avec les filles.

—… C’est un peu direct.

L’expression d’Ithea s’adoucit, et elle se gratta la joue du bout du doigt.

—Bien sûr, les biologistes disent qu’il est naturel pour un mâle d’une espèce d’être gentil avec ses homologues féminins, mais je pense que tu le sais, non ? Ce n’est qu’une apparence pour nous.

Les Leprechauns étaient toutes des femmes. Elle ne savait pas pourquoi c’était le cas, mais c’était une vérité immuable. Du moins, elle n’avait pas trouvé d’exception.

À proprement parler, il ne s’agissait pas de formes de vie, mais de « choses » qui se multipliaient naturellement, de sorte que l’absence de mâles ne soit pas un facteur indispensable. Par conséquent, personne ne pensait que c’était un problème, mais pour le dire autrement :

—Nous sommes toutes des filles mais c’est comme si nous n’avions pas de sexe en premier lieu, à l’instar des limaces.

—Je ne comprends pas, dit Willem avec un sourire. — L’unité de moulage de la Troupe de marionnettistes de la capitale serait furieuse en entendant ça.

—Huh ? Sûrement, mais je ne sais pas qui ils sont… — …Je vois. Tu aimes les chatons ?

—Huh ? Eh bien, je suppose, comme n’importe qui.

—Tu veux les garder en sécurité ?

—Bien sûr, tout le monde en ferait autant.

—Bah en gros, c’est ça.

—Attends… je ne comprends pas ce que tu veux dire.

Willem réfléchit un instant.

—C’est quelque chose que j’ai entendu il y a longtemps. Les êtres ayant une enveloppe adorable ne surgissent pas au hasard. Être aimés, protégés, chéris est dans leur nature. C’est pourquoi ils évoluent ainsi. Qu’il s’agisse d’un animal ou d’une personne, c’est pour cela que les enfants sont mignons, quelle que soit leur race. Ils espèrent désespérément faire l’objet d’une protection… Tu comprends mieux ? — Tu veux dire que nous sommes comme ça ?

—Vous êtes des irrégularités, à l’origine des âmes pouvant prendre n’importe quelle forme aberrante, mais au lieu de cela, vous naissez non seulement comme des enfants, mais comme des petites filles. Tu vois ?

—Alors, t’es un grand tendre parmi les tiens, hein… ? Ton goût pour les petites filles s’explique, officier.

—Hé, d’où tu sors ça ?!

Ils rirent ensemble.

Qu’est-ce que c’était ? se demanda Nygglatho.

Elle se sentait malheureuse, se demandant ce qui l’avait poussé à s’inquiéter autant. En fin de compte, ni les fées ni Willem lui-même n’avaient considéré ce qui la préoccupait plus tôt aussi profondément que Nygglatho. C’était terriblement égocentrique de sa part. Chacun n’avait jamais agi qu’en fonction de sa propre logique et de ses propres normes.

Pour le dire simplement, il s’agissait d’une bande d’idiots. Et les idiots étaient des idiots parce qu’ils ne pouvaient pas devenir avisés rapidement. Ils étaient idiots parce qu’ils pouvaient rire librement.

Ohhh, je vous aime tous tellement.

Pour une raison ou une autre, tout le monde avait très peur lorsqu’elle disait ce genre de choses à voix haute, alors elle se contenta de le crier dans son cœur.

  1. Ici au sens idéaliste (XVIIIe siècle), où la personne est capable de mourir pour ses idéaux. ↩

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