

Une ville brûlait.
Tout ce qui la rendait reconnaissable était dévoré, englouti par les flammes.
Jusqu’à tout récemment, on la connaissait sous le nom de quartier résidentiel supérieur d’Elpis. Même au sein du prospère Collectif Elpis, seuls les plus fortunés y habitaient, entourés de jardins luxuriants. Mais ce paysage s’effaçait à vue d’œil.
Sous leurs yeux, les nombreux jardins des riches montaient en fumée, l’un après l’autre. Les demeures les rejoignaient ; le blanc, le rouge ou le bleu de leurs façades se fondaient dans un noir cendreux uniforme à mesure que les bâtiments perdaient leur forme et s’effondraient. Ce qui n’était autrefois qu’une avenue bordée d’arbres toujours verts s’était transformée en une voie de lumière, éclairée par une succession de torches gigantesques.
—…C’est impossible.
Dans un coin de la place, à l’abri des étincelles qui dansaient de manière erratique autour du feu, une petite silhouette voûtée sous un capuchon s’affaissa sans force sur ses genoux.
—C’est impossible… Ce n’est pas réel, si ?
La personne fixait le cœur même de l’incendie, ignorant la lumière aveuglante qui lui brûlait les rétines. Stupéfiée, sans un seul scintillement dans ses yeux ternes, elle observait ce qui était en train de disparaître. Pendant ce temps, les flammes s’avancèrent vers la place avec une force considérable.
Une Bête venait d’être lâchée sur cette île flottante.
C’était Materno, la Cinquième Bête, celle qui s’étendait au loin, une masse de liquide à haute viscosité qui n’aurait pas dû pouvoir se déplacer par elle-même. Pourtant, elle avançait, lentement. Tout être vivant qu’elle touchait fondait, comme plongé dans un acide corrosif.
Cependant, elle se trouvait ailleurs, à une distance considérable de cet endroit, et n’avançait jamais très vite. Elle finirait probablement par dévorer la ville, mais cela ne se produirait pas avant un moment. Il restait encore du temps.
—Bouge !
Un Homme-Bête repoussa la silhouette voûtée, de lourds ballots de bagages suspendus à son dos. La silhouette poussa un cri en s’écrasant sur le pavé de pierre ; son manteau finement taillé se salit instantanément de suie et de boue.
Une foule de gens courait dans tous les sens. À quelques exceptions près, leurs yeux étaient injectés de sang par la peur. Des mots de prière incompréhensibles, des noms divers et des cris jaillissaient de leurs bouches. Certains portaient des bagages, d’autres non. Ils se bousculaient et repoussaient les autres, cherchant toujours à prendre une longueur d’avance pour atteindre le port, les dirigeables, et quitter cette île flottante.
C’était un savoir commun à tous ceux qui vivaient dans les cieux : les Dix-Sept Bêtes ne pouvaient pas voler. Tant qu’ils parviendraient à s’élever en altitude, Materno ne pourrait pas les rattraper.
La foule, entraînée dans une course effrénée par le chaos et l’excitation, ne se souciait pas de ce qui gisait sous ses pieds. Une fois encore, cette petite silhouette fut piétinée comme un ballon ; ses cris furent engloutis par le bruit des pas et les voix irritées.
Finalement, le nombre de personnes diminua, chassées par les flammes qui s’approchaient sans cesse, jusqu’à ce qu’elles disparaissent enfin de la place.
Il ne restait que la petite silhouette, qui ressemblait désormais à un paquet de loques sales. Mains et pieds posés sur le pavé, elle trembla en faisant l’effort de redresser son corps. Le capuchon de son manteau avait été déchiré, révélant son vrai visage.
C’était le visage d’une enfant.
Sur sa tête, des oreilles noires en forme de triangle. Sur ses joues, trois paires de longues moustaches fines. Dans les familles au sang d’Homme-Bête mêlé — une rareté en soi — il arrivait que des enfants naissent avec ce genre de traits discrets sur leur corps.
L’enfant leva à nouveau les yeux, son regard vitreux fixé sur un point au-delà des flammes, là où sa vie quotidienne avait existé jusqu’à tout récemment.
—…Hé ! Ça va ? !
Un boggard vêtu de vêtements ignifugés accourut vers la fille et la souleva, comme si elle était réellement le paquet de loques auquel elle ressemblait.
—Désolé, mais je vais devoir te toucher un peu.
Il palpa maladroitement le corps de l’enfant en partant du haut de ce qui avait été son manteau, tandis qu’elle tordait le visage et laissait échapper un petit cri de douleur. Le visage du boggard s’assombrit lorsqu’il réalisa à quel point son état était grave. En sentant son corps mou et flasque, il jugea qu’elle avait les os brisés partout. La fille était dans un état critique et, sans aucun doute, mourrait si on ne la soignait pas immédiatement.
—Laisse-moi… partir… s’il te plaît…
D’une main sans force, elle frappa faiblement le bras du Boggard pour tenter de le repousser.
—Hé ? Quoi ?
—Je dois y aller… je sais, c’est impossible… mais quand même…
—Hé, ne te force pas ! Ce quartier est déjà perdu ! On n’y a plus accès.
—Même si c’est impossible, je dois y aller…
Elle se releva.
Tandis qu’elle titubait, elle commença à avancer vers les flammes.
—Parce que… aujourd’hui était censé être le jour où on se reverrait…
Elle atteignit rapidement sa limite. Ses genoux fléchirent et elle s’effondra sur son épaule gauche.
—Si je ne le vois pas… si je ne m’excuse pas en personne…
—Bon sang, je t’ai dit de ne pas te forcer !
Le Boggard ramassa la fille une nouvelle fois. Il ignorait si c’était la douleur, la fatigue, autre chose, ou tout combiné, mais elle s’était évanouie. Il claqua de la langue et l’enveloppa dans ses vêtements ignifugés.
Bien sûr, il l’avait déjà remarqué. La Bête était encore loin de cette ville. Naturellement, cela signifiait que l’incendie qui la consumait en ce moment n’avait aucun lien direct avec l’attaque de la Bête. Cela dit, au vu de la rapidité avec laquelle les flammes s’étaient propagées et avaient encerclé la ville, on ne pouvait pas considérer cela comme un simple accident.
Sans aucun doute, quelqu’un avait délibérément mis le feu. Une personne animée de malice avait provoqué cette tragédie.
Ce quartier résidentiel supérieur était une cité des riches. Il ne manquait pas de personnes qui vouaient une rancœur tenace à ses habitants.
L’un d’eux avait probablement jeté une torche avec la pensée que de toute façon les Bêtes avaleraient tout et que cela n’était qu’une question de temps. C’était regrettable, mais ce quartier était sans doute aussi le genre d’endroit à s’attirer facilement de tels sentiments.
—Quand même, rien que de penser au genre de type capable de mettre le feu à tout ça, ça me donne envie de vomir.
Le Boggard laissa échapper un grognement rauque et plaça l’enfant couverte de blessures sur son dos.
—Feo… dor…
Sans reprendre conscience, l’enfant murmura le nom de quelqu’un dans ses délires.
—Désolée… d’avoir dit… des choses si égoïstes… je vais m’excuser, alors… alors, s’il te plaît…
Le Boggard baissa la tête et fit semblant de ne pas entendre des mots adressés à quelqu’un qui n’était plus là.
Il réajusta l’enfant sur son dos et se mit en marche vers le quartier portuaire.

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