


1
Le Jeune Quatrième Officier Militaire
Près de six mois s’étaient écoulés depuis l’interdiction d’accès à la ville de Lyell. Bien que cela soit évident, la ville se transformait progressivement en une ville fantôme. Le nombre de piétons diminuait de jour en jour, et les magasins qui étaient autrefois très fréquentés fermaient les uns après les autres.
Heureusement, sa boulangerie préférée était toujours ouverte. Bien qu’il y ait moins d’articles en vente, les produits populaires se vendaient toujours aussi bien. En accord avec son estomac qui grondait, Feodor commanda donc un paquet de beignets.
Alors, où aller ? pensa Féodor en quittant le magasin, suivi par le « Merci beaucoup » sommaire de l’employé. Ce ne serait pas la meilleure option de retourner manger ça à la caserne. Puisque je me suis faufilé ici sans permission, autant rester un peu. Et tant que je suis en civil, j’aimerais bien manger dans un endroit avec une belle vue.
Il enfourna un beignet dans sa bouche et, tout en le mâchant, se mit en route, l’odeur distincte de métal rouillé de la ville emplissant ses narines. Cet endroit était autrefois l’une des plus grandes mines de Regule Aire. Les anciens quartiers d’habitation des mineurs étaient adossés à une chaîne de montagnes escarpée, et c’est à partir de là que le reste de la ville s’était développé presque spontanément, sans planification, au fur et à mesure que des baraquements étaient érigés, des routes pavées et des voies de tramway avaient été mises en place. La pierre, en tant que matériau de construction, vint immédiatement à manquer ; le métal, beaucoup plus abondant, la remplaça. Kobolds et gremains, venus de toute Regule Aire, travaillèrent et installèrent des machines d’excavation les unes après les autres. Les canalisations et les câbles s’accumulèrent au fil des ans, se répandant et s’agglomérant en masses à divers endroits le long des routes et des murs.
C’était un spectacle que l’on ne pouvait voir nulle part ailleurs dans Regule Aire : une ville faite de métal.
—Oh-woah
Il enjamba maladroitement un objet qui avait failli le faire trébucher. Les rues principales étaient encore faciles à parcourir ; selon la zone, il pouvait y avoir assez de place pour faire une calèche. En revanche, les ruelles étaient d’une tout autre nature.
Tout d’abord, il n’y avait pratiquement pas de chemins plats, mais plutôt des collines abruptes et des escaliers. En montant et en descendant ces escaliers exigus, on tournait en rond, en spirale.
De plus, toute la zone était faiblement éclairée et, pour un œil non averti, le paysage semblait se poursuivre sans cesse. Le sens de l’orientation d’un voyageur devenait vite inutile, et il allait sans dire qu’une boussole n’était pas non plus d’un grand secours.
La ville de Lyell n’est pas aimable avec les étrangers
Si vous disiez quelque chose comme ça, la plupart de ses citoyens répondraient « Ouais, c’est vrai ! » en riant.
Cette ville traite tout le monde sur un pied d’égalité – c’est ce que disait le dicton.
—Cette ville n’est pas gentille avec nous non plus, même pas un tout petit peu, répondraient alors certains citoyens
Cependant, tout cela appartenait au passé.
—Ouf…
S’avançant sur un gros tuyau, Feodor se faufila dans un petit espace, s’enfonçant dans la forêt de bâtiments métalliques au sommet d’un chemin inexistant. Il y a longtemps que les mines de cette île avaient fermé. Les tuyaux n’avaient probablement pas été entretenus depuis. En chemin, des rivets avaient sauté à quelques endroits et il avait failli glisser des plates-formes.
—… C’est sûr qu’on se sent seul.
S’asseyant sur un large tuyau pour reprendre son souffle, il sortit un autre beignet. Du coin de l’œil, il aperçut quelques golems de petite taille qui s’affairaient.
Les golems étaient des outils, capables de suivre avec diligence les instructions installées lors de leur construction, mais pas plus. Il était possible de leur donner des ordres quelque peu complexes, et dans ce cadre, ils pouvaient agir avec une discrétion modérée, mais ils étaient incapables d’agir au-delà de ces limites.
Ceux-ci avaient probablement été créés pour entretenir une machine à Lyell. On pouvait supposer que le repos n’était pas inclus dans ces commandes, et qu’ils continueraient donc à fonctionner jusqu’à ce qu’ils tombent en panne.
—…C’est sûr qu’on se sent seul, murmura encore Feodor en se levant.
Il monta un petit escalier en colimaçon sur le côté d’un théâtre abandonné. Au sommet, il fut accueilli par une lourde porte rouillée. Dans le centre de cette ville exiguë et désordonnée, il y avait peu d’endroits offrant une vue pittoresque. L’un de ces endroits, le toit d’un grand bâtiment, se trouvait derrière cette porte.
Il avait mangé la moitié de ses beignets en venant ici. Mais pour le dire autrement, il lui en restait encore la moitié. Se penchant de tout son corps, il poussa la porte.
—Et c’est parti !
Un grincement sourd retentit lorsque la porte s’ouvrit, et ses yeux furent soudainement éclairés. Au-delà d’une mer de nuages, le soleil commençait à se coucher. Au-dessous de lui s’étendait un paysage urbain sombre et crasseux, ressemblant à une série de plaques de bronze disposées de manière chaotique. Vide de toute population, une sorte de calme – comme un sommeil profond – s’était doucement répandu dans la ville. Devant lui…
Une fille.
Féodor faillit laisser échapper le beignet qu’il avait dans la bouche sous le choc. Il avait cru qu’il n’y aurait personne, il en était presque sûr ! Et pourtant, une jeune fille était assise sur le coin du toit, les pieds pendants sur le bord. Elle regardait le ciel dans le vide, balançant ses jambes d’avant en arrière. La jeune fille semblait complètement inanimée.
Alors qu’elle était assurément vivante, rien ne semblait confirmer ce fait. Il en résultait un sentiment particulier d’étrangeté, du genre de celui que l’on pouvait ressentir devant une poupée sculptée avec une incroyable délicatesse. Son expression était indéchiffrable, elle n’était pas vide, c’était tout le contraire. De multiples émotions se mêlaient, faisant presque apparaître son visage comme un nuage gris indiscernable.
Ah…
Il recula d’un demi-pas.
C’est l’un de ces moments où je ne devrais pas m’impliquer, n’est-ce pas ?
Presque certain de cela, il décida de faire demi-tour. Il ne pensait pas à des bêtises comme « Je me demande quel genre de choses la préoccupent » ou « Je me demande si elle a des problèmes ».
Sans déconner, c’est vrai. Pour que quelqu’un vienne jusqu’ici, pour qu’il ait ce genre de regard, il n’est pas possible que ce soit juste quelque chose comme « j’ai eu peur dernièrement de vérifier combien je pèse ».
De plus, en y regardant de plus près, la jeune fille n’avait ni cornes ni crocs. Sa peau blanche n’était pas recouverte de fourrure, d’écailles ou de quoi que ce soit d’autre, et aucune aile ne lui poussait dans le dos.
Les races qui avaient cette apparence étaient communément appelées « Sans Marques », ils étaient méprisés par beaucoup et largement considérés comme un symbole de malheur.
Il ne faut pas s’en approcher, ni s’en mêler. Il n’en sortira sans doute rien de bon.
Comprenant bien cela, Féodor fut stupéfait par ce qu’il fit ensuite.
—Tu sais, c’est dangereux là-bas.
Agacé, il se mit la main sur la bouche. Bien sûr, il était bien trop tard pour cela, ses paroles étaient parvenues aux oreilles de la jeune fille.
C’était comme si elle avait été consciente de lui pendant tout ce temps, bien que ce ne soit pas vraiment le cas. La jeune fille cligna des yeux, releva la tête et regarda dans sa direction. Ses yeux rencontrèrent les siens, toujours dépourvus de vie…
Oh, elle est redevenue normale.
Elle semblait un peu plus jeune que Féodor, probablement vers la mi-adolescence. Ses doux cheveux verts flottaient dans la brise. La lumière du soleil, reflétée dans ses yeux verdoyants, scintillait légèrement.
Juste après avoir décidé de ne pas s’impliquer, il finit par faire exactement l’inverse.
C’est de la merde.
—Hein ?
Elle cligna à nouveau des yeux, arborant à présent une expression vraiment innocente et presque enfantine.
—Oh… Je crois que ça va ? Je veux dire, je ne suis pas maladroite au point de glisser et de tomber. De toute façon, il y a un réservoir d’eau en bas, alors de toute façon, c’est sans danger.
Tout en parlant, la jeune fille jeta un coup d’œil vers le bas depuis le bord où elle était assise.
C’est probablement vrai. Il y a là un réservoir de stockage, rempli d’un niveau d’eau correct. Même en cas de chute, il ne devrait pas y avoir de blessures graves.
—Mais tu t’es inquiété pour moi, dit la jeune fille en souriant.
—Merci
C’était un sourire lumineux et insouciant – ou du moins, l’apparence d’un sourire – qui le fit presque douter de l’existence même de la morosité qui l’avait précédé.
Il n’y avait pas de mal à arrêter la conversation ici. Même s’il partait sans un mot de plus, ce serait naturel.
—Non, ce n’est pas ce que je voulais dire, dit Feodor.
—Je suppose que tu viens d’arriver d’une autre ville, n’est-ce pas ?
—Mm-hmm, c’est exact.
—D’accord, alors j’aimerais que tu t’assoies et que tu écoutes un peu. Il y a longtemps, cet endroit abritait une grande mine. Après qu’une île voisine ait réformé sa monnaie, des tonnes de mineurs sont venues ici. Les équipes furent envoyées les unes après les autres. Si bien qu’ils n’arrivaient pas à construire suffisamment vite les logements.
La jeune fille pencha la tête tandis que Féodor poursuivait.
—Cette mine s’est complètement asséchée, mais il en reste des traces. Comme le fait que cette ville soit faite de métal et de rivets, ou qu’il y ait beaucoup de pentes qui faisaient à l’origine partie de la montagne, ou encore que les machines disséminées dans le quartier résidentiel soient encore en état de marche…
—Euh, d’accord ? Je peux dire que c’est un endroit étrange rien qu’en observant.
La jeune fille regarda à nouveau la ville.
—Il n’y a de terre nulle part, mais d’une certaine façon le sol semble chaleureux. C’est complètement différent des villes construites en pierre. C’est un peu étrange.
—Eh bien, c’est parce que… Feodor s’interrompt.
La chaleur qu’elle a ressentie pourrait être due au réseau de tuyaux et de machines qui font circuler l’eau chaude sous terre dans toute la ville. Je me demande comment elle réagirait si je lui disais ça.
Serait-elle choquée et émerveillée ? Serait-elle exaspérée et penserait-elle que c’est nul ? Ou peut-être sourirait-elle et serait-elle heureuse ?
—…Je voulais le voir. Les choses pour lesquelles nous sacrifierons notre vie.
Il l’entendit faire une remarque étrange.
—Visiter dans un endroit que l’on ne connaît pas, regarder des paysages que l’on n’a jamais vus, parler avec des gens que l’on ne connaît pas. Si c’est un endroit où tu es déjà allé, avec des paysages et des gens que tu as déjà vus une fois, alors on peut se battre pour, non ? Je pensais que ce serait bien plus facile de trouver de l’inspiration ainsi.
—Est-ce que tu vas… de battre contre quelque chose ?
La jeune fille fit un signe de tête honnête.
—Je suis contente que tu sois venu me parler. Même quand je me promenais, je n’ai vu personne nulle part. Je me demandais presque si tout le monde avait déjà disparu. C’était un peu effrayant.
—Oh, je sais de quoi tu parles. Quand on est la seule chose qui bouge, et que tout le reste est immobile, on a l’impression d’être après la fin du monde.
—Oui, oui ! Et tu vois comment les golems continuent à travailler comme si de rien n’était ? C’est super flippant !
Tous deux acquiescèrent aux paroles de l’autre en même temps, puis éclatèrent de rire en réalisant l’absurdité de la situation. C’est alors que Feodor se souvint de quelque chose.
—Regarde !
Il désigna, l’endroit où la jeune fille était assise, un mur recouvert de plaques où était accrochée une lampe vacillante et abîmée, rouillé par le temps.
—Tu sais le truc dont je parlais tout à l’heure ?
—Ça ?
—Oui. Cette ville a des caractéristiques que l’on ne peut pas comprendre simplement en les voyant. Cette lampe en fait partie.
Elle eut l’air perplexe.
—C’est à dire ?
—Les machines dont j’ai parlé plus tôt ne fonctionnent plus tout à fait de la même manière qu’à l’origine. Aujourd’hui, elles ont été modernisées pour fournir de la chaleur et gérer l’approvisionnement en eau de la ville. Le problème, c’est que les machines elles-mêmes sont encore vieilles, et que leurs systèmes d’échappement en particulier n’ont jamais été touchés.
—D’accord…
—Après le clignotement du voyant d’alarme, il arrive que de la vapeur s’échappe.
Juste à ce moment-là, le phénomène que Feodor venait de décrire se produisit. La température n’était pas particulièrement élevée, et il n’y avait pas lieu de s’inquiéter de sa pression ou de son volume. Même si l’on était touché directement, nous ne risquerions pas d’être brûlé par la vapeur. Pour un citoyen de Lyell, c’était le genre d’incident banal que l’on voyait tous les jours.
—Qu-quoiiiiiii- ?!
Avec un cri de panique remarquablement féroce, la jeune fille qui venait d’arriver en ville recula autant qu’elle le put, et ses fesses glissèrent par-dessus le bord du toit.
Là encore, un réservoir de stockage se trouvait sous son perchoir et était rempli d’une bonne quantité d’eau. Même si quelqu’un tombait, il ne devrait pas se blesser gravement.
Muuunk !
Whoooooooooosh !

Il eut un puissant bruit d’impact, suivi d’une magnifique colonne d’eau.
—C’est pour cela que j’ai dit que c’était dangereux, grommela Féodor en tirant la fille trempée hors du réservoir.
—Et puis tu as commencé à parler sans arrêt…
—Ah, désolé pour ça. Je me suis laissé aller…
L’hiver était terminé, et parfois, même les espèces sans fourrure pouvaient apprécier la douceur de la brise. Mais il ne faisait pas encore assez chaud pour supporter longtemps d’être trempé.
—Tu devrais rentrer et prendre un bain. Tu connais le chemin pour rentrer ?
—Je… Je vais bien…
La jeune fille frissonna.
—Je vais bien… pour l’instant. Mais pour être clair, je n’ai pas été pris au dépourvu. J’avais envie de nager, alors je me suis jetée à l’eau. Compris ?
Féodor ricana.
—Je pense que c’est un peu trop tiré par les cheveux.
—U-ugh…tu crois ?
Elle se cacha honteusement le visage. Il ne savait pas comment la fille qui avait été si honnête tout à l’heure avait réussi à trouver une excuse aussi absurde.
Puis elle éternua.
—Ha-choo !
—Hé, tu devrais y aller. Dans cette ville, la température chute de façon vertigineuse dès que le soleil se couche. Ce serait stupide d’attraper froid à cause de quelque chose comme ça, n’est-ce pas ?
—Je vais le faire.
La jeune fille se secoua vigoureusement comme un petit chien.
—Oh, hum… merci de m’avoir dit que c’était dangereux. Même si ça n’a pas vraiment aidé.
—La dernière partie était déplacée, mais de rien. Maintenant, rentre, lança-t-il en la chassant d’un geste.
—Allez, allez.
—D’accord. Ew-choo !
Après un éternuement plutôt mignon, la jeune fille se détourna de Féodor.
—Hum, ça peut paraître étrange, vu qu’on ne connaît même pas nos noms respectifs, mais…
—Hmm ?
—J’ai juste une dernière chose à te demander avant de partir. J’apprécierais si tu pouvais m’oublier.1
Sur ces étranges paroles, la jeune fille s’enfuit en dispersant des gouttes d’eau dans toutes les directions.
Bien sûr. Tu n’as pas besoin de me le dire.
Après tout, Feodor ne portait pas ses fausses lunettes. Sans elles, il ne pouvait s’empêcher de sourire de façon forcée. En ce moment, son visage était sans aucun doute tordu en une grimace disgracieuse. Bien que la jeune fille n’ait rien dit de particulier, il se pouvait qu’elle l’ait regardé d’un air désolé. En tant qu’étrangers, il s’estimait heureux qu’ils ne se croisent plus jamais. Il ne désirait rien de plus qu’effacer se souvenir de sa mémoire.
—…Qu’est-ce que je suis en train de faire ? grogna Féodor.
Il croqua dans un autre beignet, le mâcha et l’avala, puis jeta un coup d’œil vers le ciel lointain. Le temps était très clair aujourd’hui. Sans obstacle, il pouvait voir plus loin que d’habitude. Au-delà de la mer de nuages, une masse noircie se dessine au loin.
L’île n° 39.
Il y a à peine cinq ans, l’île était le bon voisin de l’île n° 38. Ses champs fertiles en avaient fait une corne d’abondance qui approvisionnait facilement toutes les îles environnantes. Elle était habitée par de nombreuses races différentes et principalement par des hommes bêtes. Mais tout cela appartient désormais au passé.
Ce jour-là, il y a cinq ans, l’île tout entière s’était métamorphosée. Il n’en restait plus qu’une stèle colossale, suspendue dans le ciel de Regule Aire.
On l’appelait Croyance — la Onzième Bête, celle qui demeure enracinée
Le monde a toujours été au bord de l’extinction. S’il y avait un seul sujet à évoquer au début de ce genre de discussion, ce serait l’atrocité commise par l’emnetwiht et les derniers jours de la surface.
Il serait difficile pour quelqu’un qui vit dans le présent de le croire, mais presque toutes les vastes terres de la surface étaient autrefois riches et généreuses. Les forêts et la faune couvraient les terres, un vaste bassin d’eau appelé mer existait, et la surface débordait d’innombrables espèces de vie différentes.
L’emnetwiht a détruit ce monde.
Ils créèrent des créatures innombrables et immortelles, les 17 Bêtes, et les lâchèrent sur le monde. Les bêtes dévorèrent rapidement l’emnetwiht ainsi que le reste de la surface, transformant la terre et la mer en un désert gris et stérile. Les quelques survivants, sous la tutelle de l’héroïque Grand Sage, s’enfuirent vers le ciel.
Les 17 Bêtes étaient incapables de voler. Ainsi, après avoir pris pied sur d’innombrables et gigantesques rochers flottants, les survivants purent brièvement bâtir un sanctuaire. Ils construisirent des maisons, établirent des cartes et fondèrent des villes, afin de pouvoir vivre en toute sécurité, hors de portée de leurs ennemis.
La surface était vaste, le monde de ces rochers flottants était petit. Ce qui avait été perdu était insupportable ; ce qui restait était trop peu. Mais ils n’avaient pas le choix. Ils avaient baptisé la dernière frontière qui les accueillerait Regule Aire et en avaient fait leur nouvelle patrie.
Cinq cents et quelques années s’étaient écoulées depuis la fondation de Regule Aire. Pendant cette période, on pouvait dire que la paix fut préservée. Il y avait encore des attaques des 17 Bêtes, au cours desquelles un certain nombre d’îles étaient tombées et leurs habitants avaient perdu la vie.
Mais d’un autre point de vue, les pertes avaient été limitées à ces terres. Face aux bêtes qui avaient anéanti la surface en quelques mois, Regule Aire était restée vivante dans le ciel.
Toutefois, cette paix prit brusquement fin.
Ce jour-là, il y a cinq ans, Aurora, la Deuxième Bête, celle qui perce tout apparut sur l’île n° 11.
Deux jours plus tard, Materno, la Cinquième Bête, celle qui se propage, apparut sur l’île n°13.
Pratiquement le même jour, Croyance, la Onzième Bête, celle qui reste enracinée, apparut sur l’île n° 39.
Ces bêtes étaient incapables de voler. Pour celles qui ne pouvaient pas décoller de la surface, il aurait été totalement impossible qu’elles attaquent Regule Aire. Pourtant, la vérité demeurait : ces trois bêtes étaient soudainement apparues dans le ciel devant des gens non préparés et les avaient massacrés.
La cause de cette tragédie fut finalement connue. La cité-État de la Fédération commerciale d’Elpis, qui se trouvait à l’époque sur l’île n° 13, avait mené des recherches sur les Bêtes et, à des fins de manœuvres politiques, les avait ramenées de la surface.
Qui diable essaierait de faire cela ? pensaient tous les participants.
Au contraire, avant cela, ils n’avaient même pas imaginé qu’une technologique puisse permettre de capturer et de contenir des Bêtes. Leur manque de prévoyance avait conduit à cette tragédie. Parmi les trois, les Bêtes qui avaient attaqué l’île n°11 furent miraculeusement repoussées.
Pour les deux autres îles, ce miracle ne s’était pas produit.
Sur l’île n° 13, tous les objets et êtres vivants furent dissous dans une substance bleue transparente.
Sur l’île n° 39, la moindre chose fut transformée en magnifiques piliers de cristal noir brillant.
Le vrai problème commença après.
Les bêtes ne pouvaient pas voler. Par conséquent, les bêtes qui avaient englouti l’île n° 13 et dévoré l’île n° 39 étaient restées sur leurs îles respectives. Pour l’instant, elles n’avaient pas les moyens d’envahir les autres îles. Cependant, les bêtes immortelles pouvaient vivre indéfiniment sur les îles flottantes.
À partir de ce moment, l’île n° 39 se rapprochait lentement vers la 38e île. D’après les calculs des navigateurs de la Garde ailée, les deux îles allaient bientôt entrer en collision. Ce ne serait pas de manière frontale ; tout au plus se heurteraient-elles violemment l’une l’autre. Dans une situation normale, bien que les secousses soient très perceptibles, l’existence de l’île entière ne serait pas menacée par la collision.
Dans ce cas précis, l’avertissement s’apparentait à un glas. La Bête allait certainement traverser l’île n° 38 et transformer tout ce qu’elle touchait, comme elle l’avait fait sur l’île n° 39e. Même en sachant que la destruction arriverait, il était impossible de l’éviter.
Les premières rumeurs commencèrent à circuler il y a environ six mois. Une partie des citoyens de Lyell avait immédiatement fui vers d’autres îles. Au fur et à mesure que le temps restant diminuait, plus de la moitié de ceux qui restaient avaient progressivement suivi leurs voisins. Lyell ne comptait plus qu’un cinquième de la population qu’il y a cinq ans, ce qui lui permettait à peine de conserver l’apparence d’une ville.
Si Lyell n’était pas encore mort, la vie de la ville avait déjà disparu ; elle n’existait plus que comme une coquille vide qui n’était pas encore complètement tombée.
Un monde miniature approchant de sa fin.
2
La 5e Division de la Garde Ailée
Feodor Jessman n’aimait pas son apparence. Ses cheveux argentés, ondulés et ternes, étaient difficiles à coiffer. Ses yeux d’un violet profond, qui brillaient d’une menace naturelle, devaient être cachés derrière de fausses lunettes à monture noire. Comme on pouvait s’y attendre d’un diablotin, sa peau sans tache était d’un blanc pâle. Il n’avait ni cornes, ni crocs, ni écailles – l’apparence claire et inévitable d’un être Sans Marques.
La plupart des habitants de Regule Aire détestaient les Sans Marques, dont Feodor faisait partie. Toutes ces personnes étaient pourries jusqu’à la moelle, et Feodor s’était dit à plusieurs reprises, à demi sérieusement, que ce serait bénéfique pour le monde si chacun d’entre eux disparaissait.
Comme beaucoup de ceux qui vivaient dans l’environnement exigu de Regule Aire, la race de Feodor était mixte. L’arrière-grand-mère de son père était un troll, et sa mère avait des ancêtres qui étaient des Hommes-renards. Cependant, le sang de Féodor ne semblait pas l’avoir avantagé ; son apparence et ses traits, comme ceux de la majorité de la famille Jessman, étaient ceux d’un diablotin typique.
Les diablotins étaient une sous-espèce d’ogres, les descendants d’une race démoniaque apparue il y a bien longtemps au sein de la civilisation emnetwiht. Tapis dans l’ombre de l’emnetwiht, ils avaient mené une existence des plus malencontreuses, entraînant les individus vers la débauche et la ruine avec leurs yeux maudits et leurs chuchotements sombres.
Les emnetwiht avaient disparu depuis longtemps. Sans raison apparente, leurs ombres avaient survécu.
On disait autrefois que les yeux des diablotins détenaient un pouvoir extraordinaire, capable de confondre et de manipuler les autres. Lorsque leur activité était à son apogée, un grand individu aurait noyé un petit pays dans la fête et la dépravation rien qu’avec ses yeux. Cependant, avec le temps et le mélange des espèces, les diablotins ne possédaient plus ce pouvoir splendide. Ils n’étaient plus qu’une race typique Sans Marques, peut-être un peu plus doués que la plupart des autres pour les mots et les mensonges.

Feodor Jessman n’était que l’un des nombreux descendants de cette race pitoyable.
Boum !
Un bruit d’explosion retentit. Un Homme-loup s’élança dans les airs en frappant du pied le sol de bronze. Il tordit violemment son grand corps vers l’avant et balança son bras vers le bas. La masse musculaire arquée décrivit un arc de cercle, tel un fouet, qui descendit du ciel, en un puissant coup de poing capable de fendre quelqu’un en deux.
C’était une technique de poing proprement exécutée, avec une forme gracieuse dans chaque mouvement apparemment brutal. On pourrait l’appeler la force brute raffinée ; croire en cette force, obéir à cette force et finalement s’en remettre à elle. L’idée était de tout confier à ses propres muscles et à sa propre puissance, sa plus grande arme. C’est un état que l’on ne pouvait atteindre qu’en poursuivant uniquement le concept d’ « écrasement », ce que les créatures nées avec des griffes « déchirantes » ne pouvaient pas facilement atteindre.
Je ne pense pas pouvoir bloquer cela.
Son adversaire était ridiculement fort. Même s’il essayait de dévier le bras qui arrivait, sa trajectoire ne bougerait probablement pas d’un pouce. Il pourrait tenter un balayage de la jambe, mais le pied sur lequel son adversaire pivotait était actuellement en l’air. Avant tout cela, compte tenu de l’élan de son adversaire, il était évident qu’il serait envoyé en l’air quel que soit l’endroit où il entrerait en contact avec lui.
Il s’accroupit, sa main droite cachée dans l’ombre de son corps. Par réflexe, les yeux de l’homme-bête se dirigèrent vers lui lorsque Féodor déplaça son centre de gravité sur son pied gauche, puis effectua un brusque mouvement de glissement avec sa main toujours cachée. Ce mouvement, presque magique, imitait les gestes d’un manieur de dague ; il cachait l’intention de l’utilisateur, la forme de la lame et toute autre information à l’ennemi jusqu’à ce qu’il frappe.
Si l’on y réfléchissait, il s’agissait d’un scénario impossible. Ils étaient dans une arène d’entraînement, s’entraînant à mains nues. Il n’y avait aucun moyen pour un combattant d’apporter une vraie arme.
Pourtant, l’homme-loup tressaillit, son instinct inné et son expérience de guerrier durement acquise percevant instantanément l’attaque la plus dangereuse que les actions de Féodor pouvaient entraîner, et il se tordit pour éviter un coup fatal. Sa tête – où se trouvaient les yeux, le nez et les oreilles, autant de zones impossibles à endurcir quelle que soit la force de chacun, autant de points faibles par lesquels son crâne pourrait être transpercé – recula d’un bond et s’écarta de l’angle d’attaque de Féodor.
L’enchaînement gracieux des mouvements vacilla, une erreur fatale s’y introduit. Quelle que soit la vitesse d’une toupie, il suffit que son axe dévie pour qu’elle perde tout contrôle. Chaque once d’élan qui aurait servi à rattraper l’atterrissage de l’homme-loup fut épuisée par son esquive précipitée. Lorsque les premiers regrets apparurent dans ces yeux, tout était terminé.
Bam ! Wham ! Whaaam !
L’homme-loup tomba, se retourna vers le haut et roula à travers deux soldats qui se battaient à proximité, en faisant le même bruit que quelqu’un qui pulvériserait un tonneau avec une hache, jusqu’à ce qu’il s’immobilise contre le mur.
Quelques secondes s’écoulèrent tandis que toutes les personnes présentes tournèrent les yeux vers l’homme-loup allongé au sol, leurs propres matchs étant oubliés depuis longtemps. Un silence inquiétant envahit le terrain d’entraînement.
—…Gahahahaha ! Oh, c’était super. Tu es bon, tu sais !
L’homme-loup releva la tête d’un air bon enfant.
—Quand je pense que tu as réussi à prendre le dessus sur moi avec ton petit tour sournois ! S’il n’y pas eu ce petit contre, je t’aurais mis à terre !
Féodor secoua ses mains vides. Bien sûr, il ne tenait pas une véritable dague. Il avait simplement fait un mouvement suggestif devant un maître, ce qui avait amené son adversaire à esquiver par réflexe et à perdre l’équilibre.
Un à un, les questions s’élevèrent parmi les personnes qui les entouraient :
Que se passe-t-il maintenant ?
Pourquoi cet homme bête géant déclare-t-il si joyeusement sa défaite ?
Seuls les deux intéressés pouvaient comprendre la situation. Féodor remit ses lunettes mal alignées en place.
—Ton évaluation renforce ma confiance, Portrick.
Il s’approcha de l’homme-loup renversé, prit son bras tendu avec sa propre main et le releva de toutes ses forces.
—Mais tu n’as pas besoin de me féliciter. Après tout, j’ai triché plutôt que d’utiliser ma propre force. C’est quelque chose qui ne peut fonctionner que contre une personne trop forte comme toi.
Les diablotins étaient une race trompeuse. L’affinité pour la tromperie était enracinée dans son espèce. Il était donc tout à fait naturel que les méthodes de son style de combat reflètent cette nature maléfique.
—Quelle étrange humilité ! Pourtant, ce n’est pas une mauvaise façon de le dire.
Portrick frappa l’épaule de Féodor avec des coups explosifs jusqu’à ce que ça fasse mal. Ses mots mis à part, son langage corporel était celui d’un gentil vieil homme jouant le fauteur de troubles du quartier. L’homme-loup connu dans la division sous le nom de « Bruiser », le soldat de première classe Portrick était le plus fort, voire le deuxième plus fort, des soldats de la 5e division de la Garde ailée.
—Ça fait mal
—Ah, pardon.
Il retira sa main en s’excusant à moitié et en riant de bon cœur. À ce moment-là, la voix volage du soldat de première classe Nax fut entendue depuis l’embrasure d’une porte voisine.
—Oh, hey-hey, quatrième officier Jessman. Le chef de division vous demande. Avez-vous fait quelque chose que vous n’auriez pas dû faire ?
—Hmm ? Le premier officier me voir ?
Je me demande pourquoi…
Feodor ne savait pas très bien pourquoi il était convoqué. En tant que quatrième officier, il avait une conduite irréprochable et était un soldat exemplaire. Sa personnalité et son comportement mis à part, il devrait au moins avoir le grade de général.
D’un autre côté, si l’un de ses méfaits passés apparaissait dans ses dossiers… Ce serait désagréable. Mais s’il avait été convoqué pour cette raison, il aurait été prévenu à l’avance.
Probablement.
—Est-ce possible ? Pourrait-il s’agir d’une discussion sur une promotion ?
Féodor sourit vaguement à la supposition très positive de Portrick.
—Si ça l’est, j’en serai heureux.
Alors qu’il se dirigea vers le couloir qui menait au quartier général, il repensa à l’entraînement physique qu’il avait suivi précédemment.
Quelle idiotie !
Tout d’abord, l’armée avait été formée pour combattre les 17 Bêtes, la destruction incarnée. Il suffisait d’être témoin de la présence des Bêtes pour perdre la volonté de vivre. Leur donner un coup de poing ou de pied ne servirait pas à grand-chose.
Notre formation n’a aucun sens. Ce n’est rien d’autre que l’excuse selon laquelle « nous faisons tout ce que nous pouvons ». Elle est censée nous permettre d’être prêts à combattre, mais elle ne fait que révéler à quel point nous sommes devenus complaisants en matière de paix.
—Complètement Absurde

Après s’être assuré que personne d’autre ne l’entendait dans le couloir, Feodor prit une profonde inspiration.
La Garde ailée était l’épée et le bouclier de Regule Aire. Pour le meilleur ou pour le pire, c’était sur elle que reposait toute leur existence, leur plus grande force et leur plus grande faiblesse.
Pour commercer, Regule Aire n’était pas un monolithe. D’innombrables races y avaient élu domicile, de nombreuses communautés y prospéraient, et des valeurs sans cesse différentes s’y affrontaient. Aucun système de moralité, aucune définition unique des bonnes et des mauvaises intentions ne pouvait être partagée par tous les habitants des îles flottantes. Et de cet état d’existence contre-nature était né de la création de la Garde Ailée.
Il y a environ quatre cents ans, Timere avait dérivé depuis la surface et atterrit sur l’île n° 27. En raison de la grande menace que représentait Timere pour toutes les autres îles, il fut alors suggéré que tous les habitants des îles s’unissent pour le combattre. Ce qui s’était passé ensuite ne pouvait être qualifié que de comédie.
Tout d’abord, les groupes de bonne volonté avaient entravé les opérations militaires une par une, en insistant sur le fait qu’il fallait tenter de communiquer avec la Bête. Ensuite, une flotte n’avait même pas pu quitter son port parce qu’elle était envahie par des civils qui demandaient à pouvoir se battre eux aussi.
Un autre incident s’était produit lorsque des soldats furent détenus et empêchés de combattre par des groupes qui avaient philosophé sur le mal des combats de vie ou de mort.
Sans cesse, les gouvernements émergents, rivaux les uns des autres, sabotèrent mutuellement leurs plans d’attaque. Un jour, une armée apparut, prétendant agir au nom de la Bête. Des théories conspirationnistes virent le jour, affirmant que l’invasion de la Bête n’était qu’un prétexte — un faux drapeau. La valeur de la pièce d’argent était modifiée presque chaque jour, certaines personnes devenant extrêmement riches tandis que d’autres étaient perdantes. Des groupes mal aimés depuis le début avaient été rendus responsables de l’arrivée de la Bête et furent éliminés les uns après les autres.
C’est à cette époque qu’était née la secte « l’Avènement Céleste », qui prétendait, entre autres que « Les Bêtes sont des messagers de mort envoyé par les Visiteurs ; pour nous qui demeurons dans le péché, nous devons accepter notre mort avec joie et sans résistance... Les membres de la secte, croyant dans leur droiture que tous devaient être sacrifiés aux Bêtes, travaillaient avec une conviction inflexible à la réalisation de leurs objectifs.
Pendant tout ce temps, bien qu’aucun navire n’ait atteint l’île n° 27 et qu’aucun obus n’ait été tiré sur la Bête, des dizaines de dirigeables s’étaient écrasés et des dizaines de milliers de personnes avaient perdu la vie.
Une dizaine d’années après la catastrophe, la Garde ailée fut créée. Quoi qu’en pensent les habitants des îles, la Garde ailée n’existait que pour protéger Regule Aire, obéissant à la seule Constitution de Regule Aire et faisant fi de toute autre loi ou coutume. Elle n’était dépêchée que pour lutter contre les invasions confirmées des Bêtes et les vaincre. En outre, toute puissance militaire, à l’exception de la Garde ailée, n’avait pas le droit de participer à ces batailles. En assumant à elle seule la responsabilité de faire face aux menaces internes et externes, la Garde ailée évitait que d’autres problèmes ne surviennent.

La Garde ailée fut fondée sur ce principe, qu’elle maintenait encore aujourd’hui.
—Bien sûr, je n’ai pas l’intention de parler de délits mineurs, dit le commandant.
La fumée de sa cigarette flottait dans le bureau du quartier général de la 5e division de la Garde ailée.
—Cependant, je suppose que quelque chose comme, disons… un officier militaire se glissant par un trou dans la clôture pour aller acheter et manger des beignets… irait à l’encontre du règlement.
Feodor grimaça. Son entorse au règlement avait été révélée.
—Si vous sortez en cachette et achetez quelque chose, vous devriez prendre quelque chose d’interdit, comme de l’alcool. De cette façon, vous gagnerez en prestige même si cela est découvert, non ?
Non, attendez une minute, de quoi parle-t-il maintenant ?
—Ah, bien, soupira le commandant
—Maintenant, à propos de ce pour quoi je vous ai fait venir ici…
—…Ce que vous venez de dire n’était pas le sujet principal ?
—Non, juste un peu de bavardage. Il y a une affaire dont je veux vous charger.
Parmi les officiers militaires de la 5e division, Féodor était particulièrement remarquable. Arts martiaux individuels, connaissance des tactiques à travers les âges, opérations d’artillerie sur le champ de bataille… il maîtrisait mieux que quiconque à peu près toutes les compétences requises pour les officiers militaires. C’est pourquoi, bien qu’étant un diablotin au physique peu avantageux, il avait pu se hisser au rang d’officier supérieur.
S’il y avait un obstacle à sa réussite, c’est qu’il était encore assez jeune et qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de s’illustrer au combat. C’est un problème qui serait résolu avec le temps.
On murmurait qu’il allait bientôt gravir les échelons pour devenir troisième puis second officier, et c’est ce qu’il avait l’intention de faire. Le fait que le commandant l’ait nommé pour la mission à venir signifiait qu’il devrait avoir l’occasion d’accumuler les réussites. L’occasion semblait trop belle.
—Je suis heureux de recevoir votre attention, mais c’est un peu intimidant d’être choisi comme ça, déclara Feodor.
Avons-nous seulement découvert les plans que ces fanatiques de l’Avènement Céleste ont en tête pour provoquer une destruction massive ?
—Non, mais heureusement, ce ne sera pas votre mission. Il s’agit plutôt d’une mission pacifique.
Hein ? C’est étrange.
S’il s’agissait de ce genre de choses, il ne semblait pas que les talents de Féodor soient nécessaires.
—Je comprends ce que vous voulez dire, mais je suis certain que vous êtes la personne la plus qualifiée.
Ayant fini de parler, le commandant jeta un coup d’œil fatigué à l’horloge murale.
—Ils sont en retard.
—Monsieur ?
—Votre tâche consistera à superviser quatre soldats provisoires de première classe envoyés de l’île n° 11 par la 2e division de la Garde ailée.
—…Huh.
Le Premier Officier avançait à son propre rythme, obligeant Féodor à digérer rapidement ce qu’il disait afin de suivre la conversation. De ce fait, ses réponses étaient retardées.
—Ce sont des soldats provisoires ?
Bien que ce terme ne lui soit pas familier, il avait mémorisé les règlements militaires de la Garde ailée et pensait se souvenir d’une description de ce grade.
Le grade de « soldat provisoire » était spécial, délivré temporairement lorsqu’il était nécessaire que quelqu’un ait la même autorité qu’un soldat régulier pendant un certain temps. En soi, cela semblait être un cadre pratique ; dispersés parmi les diverses races de Regule Aire se trouvaient des individus dont la force brute égalait celle d’un soldat entraîné, et obtenir leur coopération sans créer de confusion dans la chaîne de commandement était attrayant. En réalité, il était impossible à mettre en œuvre et n’avait jamais été réalisé auparavant.
En effet, les exigences étaient strictes au point d’être irréaliste – en particulier, une ligne indiquait : « Les signatures de trois officiers de premier rang ou de rang supérieur sont requises. »
La Garde ailée comptait actuellement dans ses rangs treize commandants et seize premiers techniciens, et au-dessus d’eux seulement sept généraux. Obtenir l’approbation de trois de ces trente-six personnes était une demande du même ordre que celle de mettre toute l’armée d’accord. Par conséquent, il était pratiquement impossible de l’utiliser pour répondre aux besoins immédiats d’une zone de combat.
Si l’on voulait traiter un simple civil comme un soldat, il était beaucoup plus rapide de lui donner un véritable titre militaire plutôt que l’ennuyeuse position de soldat provisoire. En fait, il existait des postes pour ce genre d’événement : des grades d’officiers purement décoratifs comme celui de troisième officier de patrouille et de deuxième officier des armes enchantées, par exemple. Le fait que quelqu’un sur l’île n°11 ne l’ait pas fait signifiait qu’il y avait une raison de ne pas le faire. En d’autres termes…
—Des criminels notoires, je suppose… ?
En y pensant, l’idée semblait plausible.
Ils doivent être utilisés en tant que personnel militaire, mais ne peuvent pas bénéficier d’un statut militaire. S’il y a une situation politiquement délicate, il est logique de passer par toutes ces étapes.
Il esquissa l’image mentale d’un possible soldat provisoire de première classe.
Ce criminel féroce et endurci est connu de tous sur l’île n° 11. Son physique est le même que celui du soldat de première classe Portrick, voire plus grand. Il s’agit d’un membre de la tribu des géants.
Ses mains sont teintes en rouge par les innombrables personnes qu’il a assassinées, ses vaisseaux sanguins proéminents pulsent le long de son crâne chauve, ses yeux sont constamment injectés de sang, sa bouche est déformée en un rictus haineux.
Je comprends. Je ne donnerais certainement pas à quelqu’un comme lui un grade militaire normal. La décision de le traiter comme un soldat provisoire est compréhensible.
Le commandant acquiesça, comme s’il avait lu dans les pensées de Féodor.
—À défaut d’autre chose, ils sont certainement un groupe gênant à traiter.
—Mais pourquoi maintenant ? demanda Féodor.
—Nous avons encore du temps avant le jour J pour attaquer Croyance, mais il ne reste plus beaucoup de temps non plus. La 5e division est déjà bien occupée.
—C’est vrai.
—Exactement. Ce qui veut dire qu’on n’a pas le temps de s’occuper de quelques étrangers qui ont leurs propres problèmes…
—C’est pour ça que je t’ai demandé
—…Qu’est-ce que cela signifie, si je peux me permettre ?
Toc-toc-toc.
La porte du bureau fut frappée d’un coup sec. La voix d’une jeune femme, un peu perdue, s’éleva.
—Hum, désolée d’être en retard. Nous sommes arrivées.
—Entrez, s’il vous plaît, dit le premier officier.
—Excusez-moi…
La poignée tourna et la porte s’ouvrit lentement.
—Désolée de vous avoir fait attendre !
La porte s’ouvrit brusquement et une jeune fille aux cheveux orange entra dans la pièce en dégringolant, accompagnée d’un léger cri. C’était probablement elle qui avait frappé. Une jeune fille du même âge, aux cheveux couleur de rose, était entrée à son tour dans la pièce avec énergie.
—Est-ce le quartier général ?
Elle fut suivie d’une jeune fille plus calme aux cheveux violets, qui s’inclina.
—Pardonnez le dérangement
Toutes les trois ne possédaient ni crocs, ni cornes, ni aucune autre caractéristique étrangère. Elles étaient Sans Marques.
Feodor resta silencieux pendant une longue seconde, puis regarda par-dessus son épaule.
—…Hum, Commandant ?
Trois filles devant lui. Des soldates provisoires de première classe en visite à l’Ile n°11. Son regard sans mot demanda :
—C’est une blague ?
—Ce sont les soldats.
La réponse du commandant fut directe. C’était exactement ce qu’il ne voulait pas entendre. Feodor se retourna vers les filles. D’après leurs apparences, elles n’avaient que quinze ans.
—J’ai une question. Quand la Garde ailée a-t-elle commencé à former des enfants ?
Lui-même avait dix-sept ans, il n’était donc pas beaucoup plus âgé qu’elles, mais c’était de l’ordre de l’anecdote. Mais c’était bien sûr une tout autre histoire.
—Comme je l’ai dit, ce sont les soldats.
L’agacement était clairement présent dans la voix du commandant, mais Feodor continua malgré tout.
—Ce sont des femmes délicates, quelle que soit la manière dont on les regarde. Pour le dire gentiment, notre division est un repaire de brutes, n’est-ce pas ? Est-ce vraiment une bonne idée ?
—Vous traitez cet endroit de repaire de brutes devant son commandant
—Allez-vous le nier ?
C’est alors que les cris de colère du commandant Talmareet se firent entendre depuis le terrain d’entraînement, une tirade moralement discutable dont la prononciation à l’extérieur de la base militaire aurait conduit des groupes d’autodéfense à s’en prendre à l’orateur. La fille aux cheveux orange rougit et baissa les yeux, tandis que la fille aux cheveux rose pencha la tête, l’air perplexe, et que la fille aux cheveux violets gloussa étrangement.
—…Vous voyez ? Cet endroit n’est-il pas un vulgaire repaire de brutes ?
La lèvre de Féodor se retroussa ; il commençait à ressentir une sensation de malaise.
—Peu importe, je m’en fiche désormais.
—Quoi qu’il en soit, quatrième officier Jessman, fit le commandant d’un geste de la main, je ne vous demandais pas votre avis personnel sur cette mission. Vous avez pour ordre de superviser ces soldates provisoires de première classe, et je ne tolérerai aucune objection.
Voilà, c’est tout. C’était l’armée. Que l’explication vous plaise ou non, vous ne pouviez pas choisir ce que vous vouliez faire.
—Je n’ai pas d’objection particulière. Je suis honoré que vous confiiez des tâches importantes à une personne inexpérimentée comme moi, répondit Feodor à contrecœur.
Mais au moins, permettez-moi de vous demander quelque chose. Je suis un officier militaire, nous sommes dans les forces armées, et nous sommes dans une situation d’urgence. Nos capacités sont limitées. Qu’est-ce que je suis censé faire pour surveiller ces enfants ?
—Rien.
—…Quoi ?
—Ces soldates de première classe seront stationnées ici. En ce qui concerne l’entraînement et les tâches en temps de paix, traitez-les comme n’importe quel autre soldat. Elles ont suivi le programme d’entraînement de base sur l’île n° 11. Vous n’aurez pas à vous inquiéter de leur capacité à ce niveau.
La jeune fille aux cheveux rose ajouta d’un rire joyeux « Oui, oui ! » en guise d’approbation.
—Cependant, Elles restent nos précieuses invitées. Même si j’aimerais leur permettre de courir librement sans contrainte, c’est impossible en l’état actuel. Ces filles doivent toujours être sous la surveillance des militaires, et leur surveillant doit avoir le grade d’officier ou plus. Un officier supérieur en nom est nécessaire. Et en plus…
Son petit doigt pointé dans la direction de Féodor.
—Comme vous l’avez dit, la 5e Division est un endroit de brute, et on hésiterait à jeter ces filles dans le chaos. En bref, elles ont besoin d’un chaperon. Cette personne doit être heureuse d’aider les autres, comprendre la 5e division, ne pas avoir de préjugés à l’encontre des Sans Marques et avoir un esprit logique. Il se trouve que, dans toute la division, il y a exactement un quatrième officier idéal qui remplit toutes ces conditions. Des questions jusqu’à présent ?
—…Aucun, monsieur.
C’était une évaluation raisonnable de lui. Feodor Jessman était quelqu’un de bien. Il était calme et consciencieux, gentil avec tout le monde et pourtant strict. Il excellait dans de nombreux domaines, mais ne se prévalait pas de sa supériorité sur les autres. Il restait toujours positif, avait de grands objectifs et ne se relâchait jamais. Du moins, c’était ce que ceux qui le regardaient supposaient. C’était l’image qu’il avait soigneusement cultivée.
—Bien sûr, je ne prends pas cette décision sans me poser des questions. Vos races sont similaires et vous êtes proche d’eux en âge, sans compter que vous êtes un homme et des femmes, ce qui me met légèrement mal à l’aise. Vous êtes un diablotin, n’est-ce pas ? C’est quand exactement votre saison des amours ?
—Je n’ai pas… ce genre de choses.
Pourquoi ce vieil homme parle-t-il de choses sales devant des filles ?
—Uh huh. Eh bien, peu importe, tant qu’il y a consentement, je me fiche de ce que vous faites. C’est une période délicate pour nous tous, alors ne faites rien de fâcheux, sinon le moral de toute la division en pâtira…
—Je ne le ferai pas, interrompit Feodor avec fougue.
Sentant les regards des filles sur lui, il se ravisa.
Peut-être que rejeter immédiatement l’idée était un peu exagéré. Je ne veux pas qu’ils aient une mauvaise opinion de moi.
—Euh, je veux dire, que je les trouve plutôt jolies, mais je suis dévoué à ma fiancée. Je ne vais pas courtiser d’autres femmes.
Ce n’était pas tout à fait un mensonge. Sa famille lui avait déjà choisi une fiancée.
Mais il m’était impossible de la revoir.
Il cacha ses pensées les plus intimes derrière son sourire.
—C’est ainsi ? C’est la première fois que j’en entends parler.
—Oui, mais ce n’est pas quelque chose sur lequel j’aime m’étendre. Au fait, commandant…
—Quoi ?
—Tout à l’heure, vous n’avez pas dit « quatre soldats provisoires de première classe » ?
—Oui, acquiesça le commandant.
Féodor se tourna vers les filles et fit le compte. La fille aux cheveux orange rougissait timidement, la fille aux cheveux rose avait hardiment gonflée sa poitrine pour une raison quelconque, et la fille aux cheveux violets se contentait de la regarder d’un air amusé.
—…Il me semble qu’il n’y a que trois personnes présentes.
La jeune fille aux cheveux orange sembla prendre son courage à deux mains et leva la sienne.
—Ah, euh, puis-je parler ?! demanda-t-elle un peu trop timidement.
—Oui, qu’y-a-t ’il ?
—Erm… La soldate provisoire de première classe Tiat Siba Ignareo n’est pas là.
C’est un nom excessivement long.
—Elle ne se sent pas bien. Elle sera peut-être un peu en retard, mais elle sera là…
D’après ses tentatives pour rester immobile et les fêlures dans sa voix, la jeune fille essayait désespérément de couvrir la disparition de son compagnon.
—Ah, je vois.
En revanche, la réponse que le commandant avait été donné fut d’une nonchalance presque insouciante.
—C’est très bien.
Parmi les six divisions de la Garde ailée, la 5e division était réputée pour être la plus paresseuse et la plus irresponsable de ses troupes. Le mystère restait entier quant à savoir si cette réputation était due à la personnalité des responsables ou si ces derniers étaient choisis par les hauts gradés en raison de la notoriété de la division elle-même.
—Ce n’est pas comme si vous aviez un programme à suivre, de toute façon, dit le commandant.
—Tant que vous n’êtes pas en retard pour quelque chose d’important, ce n’est pas un problème…
La porte, encore à moitié fermée, s’ouvrit brusquement comme si on lui donna un coup de pied.
—E-excusez-moi d’être en retard ! Soldate provisoire de première classe Tiat, au rapport !
Elle n’a pas un bon timing, songea Feodor.
Comme il s’y attendait, la petite dernière avait le même âge que les trois autres et des cheveux couleur d’herbe. Elle avait probablement couru jusqu’ici aussi vite qu’elle l’avait pu ; son visage était rouge et elle était essoufflée. C’était la fille qu’il avait rencontrée au sommet du théâtre abandonné l’autre jour.
Ah…
Feodor ne fut pas entièrement surpris par ce nouveau développement.
D’une certaine manière, je me doutais que ça se passerait comme ça.
La jeune fille tourna la tête, prenant en compte tout ce que ses grands yeux pouvaient voir dans la pièce alors qu’elle se précipitait et essayait de rattraper la situation. Lorsque son regard se posa sur la silhouette de Féodor devant elle, elle se figea.
—…Attends, toi ? ! Pourquoi es-tu là ?!
—Euh…
Il n’était pas sûr d’être encore censé l’avoir oubliée. Néanmoins, Féodor fit le premier pas, agissant conformément à ce qu’elle avait voulu de lui à l’époque.
—C’est un plaisir de rencontrer, mesdemoiselles. Je m’excuse pour cette présentation tardive, mais je suis le quatrième officier Feodor Jessman. Je viens d’accepter le devoir d’être votre superviseur et votre guide au sein de notre humble 5e division.
Il plaça sa main sur sa poitrine en guise de salut et leur adressa son plus beau sourire.
—Vous le savez peut-être déjà, mais la 5e Division est actuellement engagée dans les préparatifs de la bataille. Je pense que cela peut être déroutant, même pour les membres d’élite de la 2e Division, alors si vous avez des questions, n’hésitez pas à venir m’en parler. En tant que supérieur, je ferai de mon mieux pour vous aider.
—O-oui M-on-sieur !
La jeune fille aux cheveux orange s’était mordu la langue.
—Ce sera… un plaisir de travailler… avec vous !
—Oooh !
La jeune fille aux cheveux rose s’exclama, étrangement impressionnée.
—Le visage souriant d’un coureur de jupons !
—Enchanté, quatrième officier.
La jeune fille aux cheveux violets lui sourit.
—Je suis sûre que nous nous entendrons bien. J’espère que ce ne sera pas trop bref.
Feodor se tourna vers la fille aux cheveux verts, celle qu’il avait vue glisser et tomber dans le réservoir d’eau hier.
—Nnh… Enchanté…
Ses yeux vacillèrent nerveusement, la situation lui ayant échappé depuis longtemps, mais elle réussit à suivre le rythme ces compagnons.
—C’est un… plaisir de travailler avec vous…
3
Les Filles
À mesure que le jour de la bataille se rapprochait, la tension s’installait lentement au sein de la 5e division. Selon un rapport de l’équipe d’observation, Croyance, sur l’île n° 39, n’avait montré aucun signe de mouvement. Le plan ne sera donc pas modifié. Les premières opérations de combat commenceront dans trois mois.
Au fil des jours, tout le monde parlait de moins en moins, le moral tomba comme une pierre. L’atmosphère négative et effrayante s’accrocha aux soldats comme une maladie. L’ennemi qu’ils s’apprêtaient à combattre était une Bête qui, jusqu’à il y a cinq ans, n’avait été aperçue qu’en surface. Il n’y avait pas d’archives de combat à lire. De même, les données telles que les méthodes d’attaque les plus efficaces, les caractéristiques de la bête, etc… n’étaient pas disponibles. Son rayon d’action ou son rayon d’attaque étaient totalement inconnus.
De plus, bien que l’objectif de la mission de la Garde ailée soit de combattre et de repousser les bêtes, très peu de soldats avaient une expérience réelle du combat à cet égard.
Ceux qui avaient combattu Materno et Croyance il y a cinq ans étaient tous morts. Il ne restait d’eux que des comptes rendus de bataille chaotiques et désordonnés qui, quelle que soit leur analyse, ne produisaient qu’une seule information cohérente : Nous ne pouvions rien y faire.
Les archives de la période antérieure à cinq ans, lorsque seul Timere dérivait dans le ciel, étaient-elles aussi truffées de problèmes. Les batailles de Timere avaient été menées par la 2e division, une équipe d’artillerie composée d’hommes-lézards qui utilisaient de mystérieuses armes secrètes. Seule cette division pouvait prétendre avoir une « véritable expérience du combat » contre les Bêtes, et la nature des armes qu’ils avaient utilisées restait secrète.
Par conséquent, les soldats de la 5e division continuaient à s’inquiéter. Leur esprit restait solidement fixé sur l’inévitable destruction qui s’annonçait, et à mesure que leurs espoirs s’amenuisaient, il devenait de plus en plus difficile de vaquer à ses occupations quotidiennes.
Qu’est-ce que Croyance, la onzième bête, celle qui reste enracinée ?
On savait très peu de choses sur sa véritable apparence et sur la manière de la détruire. En revanche, pour ce qui était de son aspect extérieur ou de la menace qu’elle représentait, il existait de nombreux documents sur le sujet.
Croyance était un cristal noir transparent. Bien entendu, il ne s’agissait pas d’un cristal ordinaire. Deux points concernant sa nature étaient à souligner.
Premièrement, elle assimilait tout ce qu’elle touchait et se développait par la même occasion.
Deuxièmement, tout impact accélère l’assimilation.
En termes relatifs, elle ne constituait pas une menace à moins que vous ne la touchiez. Si vous la rencontriez, elle resterait inoffensive tant que vous gardiez vos distances.
Le problème, c’est qu’il n’existait aucun moyen de détruire Croyance. Même si elle n’est au départ qu’un minuscule morceau noir, elle ne cessera de grandir tout en absorbant ce qui l’entourait. Plus elle grossissait, plus elle pouvait toucher et consommer lentement. Si vous la frappiez avec une épée ou lui tiriez dessus avec une balle, elle assimilera l’arme et grandira à nouveau. La seule chose qu’elle ne pouvait pas assimiler était le sable et la roche, ce qui pouvait être considéré comme sa seule faiblesse connue.
Le processus d’assimilation initial était lent. Par exemple, il fallait un peu plus de 24 heures pour absorber le corps entier d’un homme bête en contact avec le cristal. S’il se coupait le bras, il pouvait éventuellement s’échapper et survivre. Mais si, dans sa panique, il luttait trop contre le cristal, l’assimilation progressera rapidement et le transformera instantanément en une statue de cristal silencieuse.
…Les hommes bêtes sont vraiment insouciants.
Bien qu’il prît soin de ne pas le laisser paraître sur son visage ou dans sa voix, Feodor méprisait ses camarades. Jusqu’à présent, ils n’avaient rien connu d’aussi effrayant. Avant d’avoir vu Croyance de leurs propres yeux, ils n’avaient jamais imaginé qu’ils pourraient y être confrontés le jour du jugement.
Notre monde a toujours été au bord de la destruction. Lorsque l’on vit en permanence sur un fil, il n’est pas rare que l’on soit confronté à la mort.
Pour Feodor, il ne s’agissait pas de paroles en l’air, mais d’une réalité qu’il avait personnellement expérimentée. Après ce jour, plus rien ne pouvait l’effrayer.
Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée des quatre filles. Féodor était leur supérieur hiérarchique, mais il n’avait franchement rien à faire. Le premier jour, il leur avait fait faire une brève visite des lieux et les avait présentés à quelques personnes importantes, mais c’était tout. Il n’était pas instructeur et n’avait pas besoin d’assister à leur entraînement. De plus, les filles s’étaient familiarisées avec la 5e division sans son aide.
—Je ne me plains pas de la facilité …
Féodor regardait songeur le paysage depuis le toit de la caserne. En règle générale, les bases militaires étaient conçues pour offrir une mauvaise visibilité. Être entouré d’un terrain facile à observer et à comprendre d’un seul coup d’œil constitue un désavantage en combat. Pour cette raison, elles avaient également tendance à être des espaces de vie assez désagréables.
Il venait de prendre une bouchée de pain frit enrobé de sucre quand une voix s’éleva soudainement derrière lui.
—Alors, j’ai entendu. Tu as une fiancée, n’est-ce pas ?
—De quoi parles-tu ?
—Hein ? Tu ne l’as pas dit devant le commandant ?
Devant le commandant ? Oh, ce jour-là.
—Moi qui croyais que nous étions amis, c’est la première fois que j’en entends parler ! Est-ce que je la connais déjà ?
Un battement d’ailes emplit le ciel, tandis que le soldat de première classe Nax Selzel atterrit juste derrière Féodor. Comme ils n’avaient pas le même grade, Nax lui parlait généralement poliment en public (pour autant que le soldat faucon puisse le faire), mais dans cet endroit où il n’y avait personne, ils se parlaient familièrement, comme le faisaient les soldats qui avaient été d’anciens colocataires.
—Eh bien, j’étais fiancé. Ma ville natale a disparu il y a longtemps, et les fiançailles avec elle.
Après s’être assuré qu’ils étaient seuls, Féodor retira ses lunettes. Il les gardait principalement pour dissimuler son regard torve ; pour ne pas révéler ses défauts tout en agissant comme un modèle parfait, il avait pris l’habitude de ne parler franchement que sans ses lunettes.
—Disparu ?
Il ignora la question.
—J’en ai parlé comme d’une excuse. Vous avez vu ces quatre enfants Sans Marques ? Nous sommes proches en âge, et je ne voulais pas que le commandant s’inquiète. Il se demandait si ma relation avec elles ne risquait pas de dégénérer.
—Hmm… oui, c’est vrai, concéda Nax.
—Je suis sûr que pour toi, c’est un problème inévitable.
Les problèmes des races qui avaient des saisons d’accouplement étaient difficiles à comprendre pour les races qui n’en avaient pas, et vice versa. On pouvait dire la même chose de tout ce qui se passait entre deux variétés de races, mais ce fait en particulier était particulièrement gênant. De nombreux hommes bêtes ayant des saisons des amours avaient de fortes notions de vertu et il était profondément ancré dans leur culture d’interdire d’approcher ou de toucher ceux du sexe opposé qui étaient en âge de se marier. Et pour cause, plusieurs fois par an, le fragile équilibre entre la raison et l’instinct s’effondrait à grande échelle. Bien plus nombreux que les Sans Marques, les Hommes bêtes avaient par conséquent servi de point de référence pour la plupart des lois de la société.
—Si tu ne mens pas, alors tu peux garder ton apparence honnête. Comme on peut s’y attendre d’un diablotin, tu es doué pour les petites ruses.
—Ne dis pas de mal de ma personne. C’est plutôt…
Féodor sourit, haussant les épaules.
—Une petite manœuvre pour faciliter la conversation.
—Alors, de toute façon, à quoi ressemblent-t-elles en vrai ? demanda Nax en se frottant le menton.
—J’ai l’impression qu’elles sont encore toutes un peu enfantines, mais un jour, ça pourrait être le scénario de la subordonnée féminine dont tout le monde rêve. Tu vas te faufiler quelque part et leur faire des avances ?
—Aucune chance, répondit Feodor en balayant sa remarque taquine.
—Elles sont Sans-Marques, n’est-ce pas ? Ce n’est pas ce que je préfère.
—Allo, Feo ? demanda Nax, incrédule.
—Tu t’es regardé dans le miroir récemment ?
—Je ne me soucie pas de ma propre race. J’aime les caractéristiques des chats aux cheveux blancs et duveteux. Des oreilles comme celles-ci, fit Féodor en levant les mains au-dessus de sa tête.
—Les filles sans fourrure… eh bien, elles sont un peu mignonnes, mais c’est à peu près tout.
—Ce type est sérieusement malade, marmonna Nax en levant les yeux au ciel.
—Bon, eh bien… c’est ennuyeux, mais je comprends ce que tu veux dire.
—Qu’est-ce que tu veux dire par ennuyeux ? !
—Ton image de soldat parfait signifie que tu ne peux pas t’amuser. Si tu te fais prendre dans un scandale, les gens s’en donneront à cœur joie. C’est pour ça que je n’arrête pas de te dire de laisser cette apparence ! Trouve-toi un nouveau personnage !
—Je ne vais pas mélanger mon travail et mon plaisir
—D’accord, d’accord ! Le numéro du rabat-joie fonctionne de toute façon sur nos camarades décérébrés, alors je laisse tomber pour l’instant. Plus important encore…
Son ton volage ayant soudainement disparu, Nax baissa la voix :
—Comment se passe le spectacle principal ? S’occuper de ces enfants va rendre les déplacements plus difficiles ?
—C’est bon, ça ne me gêne presque pas. C’est peut-être un peu serré, mais je peux quand même prendre mon temps. Si un problème survient, je te recontacterai.
—Bien reçu. Ne te surmène pas, d’accord ? Même si ce n’est pas nécessaire, tu essaies trop de plaire aux autres.
—Bien sûr. Prends soin de toi.
Whoosh.
Nax disparut, ne laissant que des plumes dans son sillage.
Alors, à quoi ressemblait la vie quotidienne des quatre soldates sous la responsabilité de Féodor ? Celle qui connaissait le mieux son environnement était la jeune fille très énergique aux cheveux couleur cerise.
—Hiii-yah !
Son nom trop long semblait être Collon Rin Purgatorio, et elle se précipitait chaque jour à la salle d’entraînement dès qu’elle avait du libre. Selon elle, il n’y avait aucun adversaire dans l’endroit où elle vivait qui pouvait l’égaler.
Perplexe, Féodor lui avait demandé :
—N’es-tu pas membre de l’unité des vétérans de la 2e division, avec leur groupe de durs à cuire ?
—Non, pas du tout, avait-elle répondu joyeusement.
—Je vis dans une maison à l’atmosphère chaleureuse !
Il ne comprenait pas du tout cela. En dehors de cela, son arrivée s’était avérée particulièrement agréable pour deux des officiers qui lui étaient supérieurs, Portrick et Talmareet. Tous deux étaient de gigantesque homme-bêtes obsédé par le combat à mains nues, et même s’ils étaient en mauvais termes et se querellaient constamment, ils ne pouvaient qu’utiliser toute leur force l’un sur l’autre. Féodor avait beau faire des prouesses au combat, son style sournois ne convenait pas à ces deux-là, qui préféraient se battre avec honneur.
Collon s’était interposée entre les deux géants, déclarant sans crainte :
—Soyons amis avec les poings !
Il s’était avéré qu’elle était capable de se battre à armes égales avec les deux soldats.
—Même si elle est beaucoup plus petite, elle a bloqué mes articulations et poignardé mes points de pression, déclara Portrick plus tard à propos du premier match.
—Quand il s’est agi de se battre au corps à corps, elle ne voulait vraiment pas perdre contre nous. Je pense qu’elle utilisait une sorte de technique de combat, mais… elle était capable de contrôler son Venenum comme s’il s’agissait de ses propres membres, alors elle mérite des éloges pour cela aussi. Exercer son Venenum et l’utiliser pour guider sa technique, laisser le flux stimuler son habileté et ses capacités… ce flux à lui seul est déjà de l’art !
Puis il ajouta, d’un ton étrangement fervent :
—Je n’arrive pas à croire que je me laisse charmer par une gamine assez jeune pour être ma propre fille et d’une race différente.
À travers les poils de son visage, le visage de l’homme-loup se teinta d’un peu de rouge.
—Comment une telle chose a-t-elle pu se produire ?
—Oh, vraiment ? Feodor se contenta d’une réponse décontractée.
Même si l’autre partie n’a pas de caractéristiques ? Ton sens du goût absolument pourri.
La suivante qu’il commençait à connaître était la jeune fille aux cheveux orange, perpétuellement nerveuse.
Incroyable ! Un four ici, c’est vraiment incroyable !
Elle s’appelait Lakhesh Nyx Seniorious – sans surprise, un autre nom à rallonge – et apparaissait fréquemment dans le réfectoire pour aider en cuisine. Les ustensiles de cuisine fabriqués par Lyell semblaient être ses préférés, et chaque fois qu’ils se rencontraient, elle racontait avec enthousiasme à Féodor une nouvelle recette qu’elle avait mémorisée et combien elle souhaitait avoir l’équipement d’ici, dans « l’entrepôt », qui semblait être le nom de l’endroit où elles avaient vécu auparavant.
Cette fille Sans Marques n’a pas grand-chose à voir avec un soldat.
Bien sûr, en y réfléchissant bien, aucune d’entre elles n’était à proprement parler une soldate. Des soldats provisoires de première classe. Ils avaient le même rang qu’un soldat de première classe, mais ils ne faisaient pas partie de l’armée.
—C’est vraiment une bonne fille, si honnête et travailleuse !
—Si elle avait des petites cornes ou des crocs, je demanderais à mon fils de l’épouser !
Ses réalisations semblaient être populaires auprès des femmes de la cuisine, pour qu’elles disent des choses stupides de ce genre.
Bon sang, même si elle n’a pas de traits ? Pour le bien de votre fils, réfléchissez avant de parler.
Quant à la fille aux cheveux violets, celle qui s’appelait… Pannibal Nox Katena ?
—Hm…
Feodor ne savait pas trop quoi penser d’elle. Chaque fois qu’elle avait du libre, elle disparaissait sans laisser de traces, puis réapparaissait nonchalamment parmi les soldats au moment de l’appel.
L’image même d’un fantôme. C’est presque une fée.
De plus, comme de nombreux témoins oculaires avaient fait état de sa présence dans l’enceinte de la base, il ne semblait pas qu’elle ait quitté les lieux sans autorisation.
Il avait essayé de la réprimander une fois parce qu’elle s’égarait tout le temps, et elle lui avait répondu :
—Tu ne m’as pas perdue de vue, n’est-ce pas ?
Avec un sourire malicieux, elle avait poursuivi :
—Pour commencer, peux-tu affirmer que tes yeux me regardent vraiment ? Fais-tu confiance à tes propres yeux à ce point ?
Je ne comprends pas de quoi elle parle. Pourquoi les filles choisissent-elles d’être difficiles à cet âge ? Oh, c’est vrai, elle n’a pas de traits. Si c’est comme ça, c’est normal que je n’aie aucune idée sur elle.
En ce qui concerne Pannibal, il pouvait se rassurer de cette façon.
Quant à la dernière des quatre, Tiat Siba Ignareo…
Un jour, dans la ville de Lyell, la porte du toit d’un certain théâtre abandonné avait été ouverte. En sortant sur le toit, Feodor aperçut une personne familière à qui il avait déjà parlé en ce même lieu. Portant un sac de beignets frais sous le bras, il s’assit à côté de son invité.
—Tu dois savoir que le règlement militaire interdit à un soldat sous surveillance de quitter les lieux sans autorisation.
Comme à son habitude lorsqu’il allait et venait, Féodor ne portait pas ses lunettes et, ne jouant pas le rôle du soldat modèle, il ne voyait pas la nécessité d’être poli. D’ordinaire, cela signifiait qu’il devait s’efforcer de ne pas engager la conversation avec les personnes qu’il rencontrait, mais dans le cas présent, la jeune femme assise à côté de lui était maintenant une camarade soldate, et il était donc inutile d’essayer de lui cacher son vrai visage.
—Je suppose que tu ne peux pas faire comme si je n’avais jamais été là ?
—Comme si, dit Féodor en ricanant.
—C’est devenu impossible dès que je t’ai trouvé.
—Tu ne fermeras donc pas les yeux là-dessus ?
Tiat soupira.
—Comme c’est mesquin !
—Je n’ai rien contre le fait d’être mesquin. La société est maintenue par les personnes qui se concentrent sur les règles et touchées par les personnes qui enfreignent ouvertement les règles. Ce qui est important, c’est que les deux rôles soient répartis équitablement et qu’ils restent équilibrés.
—Feodor, je le pense depuis que nous nous sommes rencontrés, mais même si tu sembles être une bonne personne à première vue, n’es-tu pas en fait assez méchant ?
—J’accepte ton compliment.
—…Cette partie de toi… marmonna-t-elle.
…C’est presque comme Willem, mais tu es l’exact opposé de lui.
—Hmm ?
Ce nom ne lui était pas familier.
—Qui ?
—Je me parlais à moi-même, ne t’inquiète pas. Ah, je peux en avoir un ?
Tiat tendit sa main gauche, agitant ses doigts comme pour demander quelque chose.
—Tu te rends compte que je vais te dénoncer ?
—En quelque sorte. Mais tu es juste à côté de moi et tu manges quelque chose de délicieux alors il est donc tout à fait naturel que j’en veuille.
—Eh bien, je comprends.
Féodor soupira.
—Mais je ne sais pas si tu vas aimer
Le goût était invariablement l’une des différences entre les races. Même si deux personnes n’avaient pas de traits, la même nourriture n’était pas garantie d’être bonne pour les deux.
—Je ne saurai pas tant que je n’aurai pas essayé, n’est-ce pas ?
Abandonnant, Féodor lui tendit un beignet.
—Tiens.
—Merci !
Ensemble, ils mordirent dans la nourriture fraîchement frite.
—…C’est bon !
—Oh !
Surpris, Féodor se pencha en avant. Jusqu’à présent, personne ne partageait ses goûts.
—Cette boutique ne propose pas beaucoup de produits différents, mais la friture est délicieuse, tu ne trouves pas ? Ce n’est pas comme si on augmentait le sucre en fonction des races… Je ne sais pas comment le dire, mais je pense que c’est la meilleure façon d’utiliser la saveur…
Sans ses lunettes, il n’arrivait pas à trouver les mots spécifiques et les phrases habiles avec lesquels il voulait s’exprimer. Heureusement, Tiat semblait avoir compris l’essentiel et hochait rapidement la tête.
—D’ailleurs, ajouta Féodor, dont l’humeur s’améliorait de plus en plus.
—Quand on le trempe dans le lait, c’est tellement bon que l’on en perd la tête !
—Urf-
Le souffle excité de Tiat se transforma en haut-le-cœur alors qu’elle s’étouffait avec son beignet, se frappant la poitrine plusieurs fois et cherchant l’air jusqu’à ce qu’elle reprenne enfin son souffle.
—Tu en as apporté ?!
—Apporter quoi ?
—Du lait !
—Ne sois pas ridicule. C’est déjà assez difficile de monter ici avec ce sac.
—La difficulté est une partie inévitable de la dégustation de délicieux plats.
—Ne dis pas une chose aussi égoïste et ne la déguise pas en un bon argument.
—Ce n’est donc pas bon, alors ?
Tiat baissa la tête, dépitée. Féodor en profita pour commencer à s’empiffrer avec le reste de la nourriture. Puis la main de la jeune fille se tendit à nouveau tendue pour demander un deuxième beignet.

Aujourd’hui, de nombreux nuages étaient visibles, masquant même l’ombre sombre de l’île n° 39. À toutes fins pratiques, le ciel était calme et paisible.
—Qui êtes-vous, les filles ? demanda brusquement Féodor.
—Hmm ? Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
—Je veux dire exactement ce que j’ai dit. Vous êtes trop discrètes sur vous-mêmes, dit Feodor.
—Je ne sais pas pourquoi ils ont fouillé dans le livre des règles pour faire de vous des soldates provisoires, mais il est évident qu’aucune d’entre vous n’est vraiment une soldate. Si l’on s’en tient à l’apparence, vous n’êtes que des jeunes filles et votre seul trait distinctif est d’être Sans Marques.
—Malgré cela, vous avez toutes suivi l’entraînement comme si c’était une seconde nature et vous avez commencé à vous mêler aux vrais soldats. On s’attend à ce que les nouvelles recrues finissent par se recroqueviller sur elles-mêmes en vomissant pendant les deux premiers mois de service, mais vous, les filles, vous êtes restées calmes dès le premier jour. Et si vous êtes sur le point de me dire que vous avez été entraînées par la 2e division, ce n’est clairement pas le cas.
—Ah…
Tiat se gratta la joue, visiblement gênée par ce qu’il disait.
—De plus, rien qu’en regardant Collon, il est évident qu’il y a quelque chose d’absurde… poursuis Féodor.
—Manipuler des techniques en utilisant le Venenum à votre âge – qui plus est, les maîtriser au point de pouvoir les utiliser au combat quand bon vous semble – n’est pas naturel.
Ce qu’était exactement le Venenum avait été consigné dans le manuel qu’il avait lu attentivement pour se préparer à l’examen d’avancement de grade. Par conséquent, même s’il ne pouvait pas le manipuler lui-même, Feodor en comprenait l’essentiel.
Le Venenum avait le pouvoir de déformer le tissu du monde. Ceux qui se détachaient du monde ou affaiblissaient délibérément leur propre force vitale étaient capables d’invoquer une plus grande puissance et d’exercer une plus grande force grâce à leur Venenum inné, mais pour la même, continuer à utiliser le Venenum signifiait brûler sa propre vie.
Pourtant, indépendamment des exigences et des conséquences sévères, ces jeunes filles maîtrisaient déjà le Venenum au point de pouvoir le manier librement sur le champ de bataille ?
—Pas naturel, hein ? demanda Tiat à voix basse.
—C’est exact !
—Alors, qu’est-ce qui est normal selon toi ? Quelqu’un comme toi ?
Merde, ce n’est pas ce que je voulais dire.
—Non, pas comme moi. Je veux dire, personne ne s’engage dans l’armée parce qu’il est normal. Tu n’as personne d’autre à la maison, personne pour t’enseigner ?
—Ah, eh bien… pour l’instant, il n’y a que nous, et un troll…
—Quoi ? ! C’est incroyable !
Un troll. Vivent-elles avec un démon qui dévore littéralement les hommes ?!
Selon la légende, les trolls considéraient autrefois l’emnetwiht comme leur nourriture de base, mais maintenant que cette espèce maudite fut heureusement éradiquée, les mangeurs d’hommes n’eurent d’autre choix que de modifier leur mode de vie et de devenir moins pointilleux sur leur nourriture. Désormais, ils dévoraient tout et n’importe qui.
Bien que cette race soit moins nombreuse que les autres, l’une des connaissances de Féodor était un troll. Il n’avait aucune valeur morale, en d’autres termes, c’était un Sans Marques exemplaire.
Je ne pourrais pas imaginer vivre avec quelqu’un comme lui. C’est comme élever un loup et un mouton dans le même enclos.
—Vivre avec un troll… de plus en plus de mystères s’accumulent…
—Tu ne sais rien de nous ! répliqua Tiat, comme si sa situation n’était pas du tout inhabituelle.
—Eh bien, je sais que notre situation est étrange, je ne l’ignore pas, mais… mais tout le monde à des circonstances spéciales qui lui sont propres, alors cela ne nous rend-il pas en fait très ordinaires ?
—Dire cela comme si tu venais juste de réaliser à quoi ressembleraient les autres… cela montre à quel point tu es anormal.
—Vraiment ?
Féodor se frotta la nuque.
—Quand j’ai demandé au commandant, il n’a rien voulu dire sur vos antécédents, alors que je suis censé être votre supérieur direct. C’est comme si votre existence elle-même était traitée comme un secret…
—Si c’est le cas, ne serait-ce pas la réponse que tu cherches ?
—Ne sois pas ridicule.
Quelque chose de froid piqua la joue de Féodor, s’immisçant dans le fil de ses pensées. Il l’essuya d’un doigt et regarda. De l’eau. Le faible écho du tonnerre grondait au loin.
—…On dirait qu’il va pleuvoir, dit Tiat.
—Nous devrions rentrer à la base maintenant.
Feodor réfléchit, puis acquiesça. Si l’on mettait de côté la question de savoir si son existence était réellement classifiée ou non, elle n’était clairement pas d’humeur à parler d’elle-même. Essayer de lui soutirer des détails ne mènerait pas la conversation dans une bonne direction.
Si je veux en savoir plus, il faudra que je repense ma façon de faire la prochaine fois.
—On peut se retrouver ici une autre fois et en discuter ?
Il secoua la tête à sa suggestion.
—Cela violerait le règlement militaire, alors je ne ferai pas cette promesse.
—Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est tellement ennuyeux…
Pendant leur conversation, la pluie se mit à tomber pour de bon.
—Il faut vraiment qu’on rentre vite avant d’être complètement trempés, dit Tiat
Elle afficha le sourire charmant que l’on attendait d’une femme mystérieuse qui gardait ses secrets bien au chaud. Elle était sur le point de se lever lorsque ses fesses glissèrent sur le bord du toit.
—Ah…
—Hein ?
Muuunk !
Whoooooooooosh !
Il eut un puissant bruit d’impact, suivi d’une magnifique colonne d’eau.
4
Rumeurs Sur Les Quatres Filles
Féodor retrouva Nax, qui avait encore séché l’entraînement pour faire une sieste sous le couvert d’un arbre.
—Hé, tu es là-haut ! Je me demandais si tu pouvais m’aider pour un petit boulot.
—Haaah ? répondit un bâillement paresseux.
—Je ne peux pas faire la sieste ?
Se frottant les yeux, Nax se redressa sur sa branche.
—Les muscles des Hommes-faucons ne sont pas bons pour l’entraînement au marathon, tu sais ? Je suis tellement mauvais à la course qu’il suffit d’un petit sprint pour me fatiguer.
Il secoua un peu ses jambes, grimaçant.
—Vas-y, vérifie-les – toutes les crampes et tout le reste.
Normalement, il aurait été tout à fait normal que le personnage de Feodor soit indigné par un tel manque de respect envers un officier supérieur, mais Nax était l’un de ses rares amis – et de plus, seul comme ils l’étaient, il n’avait pas à se préoccuper de choses aussi insignifiantes.
—Je suis en train de dormir pour pouvoir survivre à l’entraînement de l’après-midi.
Nax s’étira les bras et bâilla à nouveau.
—Si tu as à faire avec moi, passe me voir plus tard, monsieur le quatrième officier.
—Non, ce ne sont pas des affaires officielles.
Féodor vérifia qu’ils étaient seuls, puis baissa la voix.
—J’ai besoin de tes compétences en tant que courtier en informations clandestines.
—…Oho ?
L’expression ennuyée de Nax se transforma instantanément en un sourire en coin.
—Cela fait longtemps que tu n’as pas été un de mes clients, Feo. D’accord.
Il se pencha en avant, la fatigue ayant disparu de son corps.
—Alors, qu’est-ce que tu veux savoir ? La combinaison du coffre-fort du chef de division ? Les produits capillaires préférés du troisième officier Hartynaccio ? Les desserts du menu de la cantine de demain ? Ou peut-être, juste peut-être… la couleur des sous-vêtements des filles qui te plaisent ?
—Faux, faux et encore faux. Je veux que tu examines les antécédents de ces quatre filles dont nous avons parlé tout à l’heure.
—Quoi, tu veux que je vérifie leurs sous-vêtements après tout ?
—Non. Ce sont mes subordonnés. Je ne les regarde pas de cette façon.
—Je m’attendais à ce que tu dises quelque chose d’ennuyeux, soupira Nax.
—D’accord, Alors sur quoi essaies-tu d’enquêter ?
—Comme je l’ai dit, leurs antécédents, dit Feodor en se frottant la tête.
—Juste avant le combat contre une bête, elles ont été envoyées par la 2e division, des gens qui ont eu affaire aux bêtes par le passé. Elles semblent être des filles ordinaires au premier abord, mais leurs capacités de combat sont étonnamment élevées. Si notre division travaille avec elles au combat, nous formerons une force d’attaque puissante… c’est ce que je pensais, au début, mais pour une raison que je n’ai pas pu découvrir, les hauts responsables se sont donné beaucoup de mal pour dissimuler leurs talents.
Il marqua une pause, et Nax l’incita à poursuivre.
—Pour commencer, pourquoi est-ce que je – quelqu’un qui est censé être leur supérieur direct – n’ai reçu l’ordre de les superviser qu’à un niveau simpliste et superficiel ? Cela suggère qu’elles ne sont pas susceptibles d’opérer sous mon commandement pendant la bataille proprement dite, alors vont-elles se déplacer sous les ordres d’un autre commandant, ou selon leur propre discrétion ? L’un ou l’autre pourrait être le cas.
—Uh huh…
—Même si ce n’est pas le cas, nous sommes toujours sur le point de participer à une bataille très importante. Le faire avec un facteur inconnu ?
Féodor secoua la tête.
—C’est irritant. Je veux juste être sûr de pouvoir compter sur elles.
—D’accord, j’ai compris, répondit Nax en déployant ses ailes.
—J’ai quelques contacts à la 2e division, alors je vais essayer.
Les feuilles autour de lui dansaient dans le vent tandis qu’il battait des ailes, se préparant au décollage.
—Ha c’est vrai. Concernant cet incident, il semble que certaines personnes de la police secrète enquêtent ?
—Hmm ?
—Cela dit, ils ne disposent ni de preuves ni de renseignements précis. Tout au plus ont-ils remarqué qu’il y avait un fantôme derrière cette affaire. Ce n’est pas une grande menace, mais tu devrais quand même être prudent. Comme tu es un précieux client, je t’offre cette information pour cette fois – comme un service spécial.
—Bien sûr… acquiesça Féodor, vaguement perdu dans ses pensées.
—Merci. Je serai prudent.
—Feodooooooooor !
Alors qu’il traversait la caserne, Feodor entendit son nom et un corps chaud et doux l’enveloppa.
L’instant d’après, ses points douloureux furent pressés, ses articulations écartées et ses artères étranglées.
Dans la fraction de seconde qu’il lui avait fallu pour réaliser qu’il était attaqué, il avait été soumis à une clé articulaire, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant, ainsi qu’à un étranglement combiné à d’autres techniques douloureuses.
—Aie Aie Aie Aie Aie Aie Aie Aie ?! A-attend une minute-ow, OW !
Il avait beau se débattre, son corps ne bougeait pas. Plus qu’une simple question de force, c’était comme s’il avait été empalé par des pieux aiguisés et attaché au sol.
Aussi impressionné que je puisse être par leur technique, cela fait mal ! Ça fait mal ! De plus en plus – ça fait mal, vraiment, sérieusement, ça fait mal – ça fait mal !
—Qu’est-ce qu’il y a ? Tu abandonnes déjà, hein ? !
La voix de Collon criait quelque part derrière son cou, assez près pour que son souffle lui réchauffe l’oreille.
—J’abandonne, j’abandonne ! Mais pourquoi cette attaque-surprise ?!
—Être prêt au combat à tout moment, c’est la loi du guerrier ! Il est mauvais de ne pas rester sur ses gardes !
—Je ne peux pas être d’accord avec ce genre de logique ! Ngh…
Il tenta de tordre son bras et de remettre ses ligaments en place, mais le regretta rapidement.
—Aïe, aïe ! Ça fait mal !
Merde, ce n’est pas bon ! Je ne peux pas bouger les épaules ! Est-ce que je peux tomber et la frapper au sol ? Non, ce n’est pas bon non plus, mes ligaments risquent de se rompre si j’y mets trop de force !
Il entendit alors un cri aigu, accompagné de bruits de pas rapides, et leva les yeux pour voir Lakhesh. Une rafale la suivit dans sa course, arrachant une affichette qui se trouvait à proximité, avertissant de ne pas courir dans les couloirs.
—Collon ! Qu’est-ce que tu crois faire ?!
—Lakhesh, tu es arrivée juste à temps ! s’exclama Feodor.
—Dépêche-toi de l’arrêter ! Je ne pense pas pouvoir supporter cela plus longtemps !
—Oh, c’est bon, dit Collon en ricanant.
—Il a fallu plus que ça pour abattre Willem, après tout !
Hein ? Ce nom— Aie ! Aie ! Aaaaie !
—Ce n’est pas Willem, Collon !
La fille dans son dos détendit légèrement son bras droit, relâchant sa prise sur les épaules de Féodor. Les bras de ce dernier reprirent leur position normale. Lentement, à petit, tous les points de son corps qui avaient été immobilisés par les membres de Collon furent relâchés jusqu’à ce que la douleur écrasante disparaisse comme si elle n’avait jamais été là et que son corps soit à nouveau sous son contrôle.
En l’absence de douleur, Féodor prit soudainement conscience que le corps de Collon, était doux et chaud.
Si nous restons dans cette position compromettante, ce sera plus que suffisant pour que des pensées ridicules commencent à se former dans ma tête.
Avant que des idées bizarres n’apparaissent, il se secoua et démêla Collon de son dos.
—Lâche-moi maintenant !
—Wouah !
Elle glissa au sol en poussant un cri de surprise.
—Je suis tellement désolée ! Je suis vraiment désolée !
Au lieu de Collon, c’était Lakhesh qui s’excusait et inclinait la tête à grande vitesse, comme un oiseau qui boirait.
—Tu vois, Collon, elle a toujours été comme ça ! Elle n’est pas méchante ou quoi que ce soit d’autre, elle saute juste sur les gens avec qui elle s’entend bien comme ça-ah ! Mais ce n’est pas une mauvaise fille, honnêtement ! C’est une très, très bonne fille, c’est vrai, c’est vrai !
—J’ai compris, dit Féodor en frottant ses épaules douloureuses.
Si elle avait eu la moindre soif de sang ou de mauvaises intentions à son égard, ses bras auraient déjà été brisés.
—C’est bon, c’est bon.
—Je… je vois. J’en suis heureuse.
Lakhesh sourit faiblement, posant une main sur sa poitrine.
—Moi aussi ! ajouta Collon.
—Et toi ! Ne dis pas ça comme si c’était le problème de quelqu’un d’autre !
Lakhesh se retourna contre sa camarade, frappant Collon de ses petits poings tandis que l’autre fille gloussait.
—De qui crois-tu qu’on parle ? !
—Hé, Lakhesh, dit Collon entre deux gloussements
—Tu me considères comme ton ami, n’est-ce pas ?
—Eh ?
Lakhesh marqua une pause dans son assaut.
—C’est bien. Avec quelqu’un comme toi, nous pouvons toutes être heureuses.
—Pas du tout, mais… dire ce genre de choses à mon sujet, hum…
—Woohoo !
Collon sourit et rit.
—Je suis tellement heureuse, tellement heureuse !
—Je suis heureuse aussi, mais tu ne peux pas être sérieux pour une fois ?!
… Comme c’est charmant.
Bien que les enfants Sans Marques ne soient pas son genre, Feodor ne pouvait s’empêcher de se sentir apaisé lorsqu’il voyait des enfants s’amuser. Cela créait toujours une sensation de chaleur inexplicable dans sa poitrine, un peu comme ce que l’on pouvait ressentir en voyant un chiot jouer dans sa cage.
Il observa à nouveau Collon, la jeune fille qui gloussait et rayonnait sans le moindre souci. Il avait beau essayer, il n’arrivait pas à voir son physique autrement que délicat – ou plutôt normal pour la fille qu’elle semblait être. Ses bras et ses jambes étaient relativement minces, sans beaucoup de muscles. Les races bestiales mises à part, le fait d’être un homme devrait donner à Féodor une plus grande force musculaire qu’elle. Pourtant, en plus d’avoir vu ses mouvements bloqués en un instant, il avait été littéralement incapable de libérer ses membres pendant tout le temps qu’elle avait passé sur son dos.
—Hé, Feodor, dit soudain Collon en croisant son regard.
—Pourrais-tu me montrer à quel point tu es sérieux au combat, si je me bats contre toi ?
—Hein ?
—Portrick dit que tu es super fort, mais tu n’en avais pas du tout l’air à l’instant.
—…Ah, je vois.
—C’est donc ce qui se passe.
—Ce n’est pas comme si j’étais faible. Mais on ne pourrait pas vraiment dire que je suis très fort. Comment dire… ?
Feodor réfléchit un peu.
—J’utilise un style de combat unique, qui n’est utile que contre des adversaires forts comme l’officier en second Portrick.
Techniquement parlant, c’était un demi-mensonge. Il avait confiance en ses propres forces.
Plus que mes capacités de tromperie, j’ai développé ma puissance explosive, ma tactique et mon jugement, ma forme physique, entre autres choses, et je me suis entraîné aux capacités nécessaires pour le combat.
Il n’a pas l’intention de le révéler, bien sûr. Il comptait cacher ses cartes autant que possible.
—Non, non, attends !
Collon brandit la paume de sa main, comme pour lui dire d’arrêter.
—N’est-ce pas un peu bizarre comme logique ? Je suis assez fort pour ne pas perdre contre Portrick, alors s’il est assez bon pour toi, pourquoi pas moi ?!
Féodor hésita.
—…Tu as une force différente. C’est valable pour moi aussi, mais je ne peux pas trop l’expliquer.
—Uh huh…
Elle fredonna, sans avoir l’air convaincue.
—…Oh, au fait.
Bien qu’il soit encore en train de craquer et de détendre ses muscles, Feodor essaya de poser la question qu’il s’apprêtait à poser de manière naturelle.
—À propos de ce Willem dont vous avez parlé tout à l’heure, qui est-ce ?
Son nom était apparu plusieurs fois, mais c’était un sujet qui ne serait probablement pas confidentiel… probablement. Bien sûr, Lakhesh ne tarda pas à lui répondre.
—Euh… tu vois… je pense que tu le sais déjà, mais nous devons toujours être sous le contrôle d’un officier militaire.
C’était la première fois qu’il entendait la partie « toujours », mais ce n’était pas une surprise.
—Bien que toute personne ayant un grade supérieur à celui d’officier puisse superviser le travail.
Elle reprit son souffle, puis continua.
—Il n’y a pas beaucoup de soldats qui seraient heureux d’aller garder des enfants comme nous. Tous les autres ont immédiatement démissionné et sont partis. Willem a été envoyé dans notre entrepôt comme les autres soldats, il y a cinq ans. C’était un officier incroyablement admirable… et… il était… comme un père pour nous tous.
Oh… Je vois.
Il ressentit une profonde sensation dans son estomac.
La personne dont Collon et Tiat ont parlé avait la même position que moi. En d’autres termes, ils me comparent, moi, Feodor Jessman, à leur père bien-aimé ?
—Ai-je l’air assez vieux pour être votre père ?
—Ce n’est pas comme, mais…
Lakhesh s’agita et jeta un coup d’œil à son visage.
—Ton âge n’est peut-être pas si différent de celui de Willem à l’époque.
Sérieusement ?!
Il se sentit abasourdi.
Il n’était ni plus jeune ni plus âgé que moi, 17 ans comme moi, et pourtant il est aimé comme un père par ces fillettes de près de 15 ans ? Quelle maturité faut-il pour atteindre cet état ?
Pour Feodor, si conscient de sa jeunesse, c’était impossible à imaginer. Il éprouva un profond respect pour l’officier Willem, dont le visage restait sombre et inconnu.
Quelque temps après cet incident, à la fin de la journée d’entraînement, Feodor s’assit pour manger dans le réfectoire alors bruyant.
—Ces nouvelles recrues à toi, ce sont de bonnes filles.
L’un ses collègues quatrième officier – il ne se souvenait pas de son nom, mais son accent sifflant et sa silhouette indiquaient qu’il s’agissait d’un Homme-Serpent – s’assit à côté de lui.
—Sssurtout Lakhesh. Iccci, dans l’armée, à l’approche de la bataille, tout le monde sss’agite, n’est-ccce pas ? Sss’il y a une fille comme elle qui traite tout le monde avec gentillesse, alors sssa présssenccce doit être très bienfaisssante pour toi.
—Impossible, Impossible, dit en ouvrant sa grande bouche le troisième officier assis en face de Feodor, un Homme-Scarabée portant une carapace noire, trait significatif de sa race, mais dont il ne se souvenait pas non plus du nom.
—Si c’est l’une des nouvelles recrues du petit Feo, alors Collon ne perdra pas si facilement. Elle a le courage de surmonter toutes ses peurs. Sa gaieté sans borne redonnerait vie à la volonté du soldat le plus lâche. Je l’enlèverais volontiers pour mon équipe si elle n’était pas ici en tant que soldat provisoire.
—Mm… murmura l’Homme-Serpent.
—Mais c’est Lakhesh qui est la plus mignonne, n’est-ce pas ?
—Hmph. Il faut du courage pour survivre au combat jusqu’à la fin, pas de la mignonnerie.
—Tsssk ! Courage, courage, si tu l’aimes tant, pourquoi ne pas l’épouser ?
—C’est ce que ma femme m’a dit aussi, avant de me quitter.
—…Ah, je m’excuse. C’était inconsidéré de ma part.
L’atmosphère devint légèrement gênante.
Ils me regardent, remarqua Feodor avec perfidie.
En tant que supérieur direct des deux personnes en question, il semblait qu’ils s’attendaient à ce qu’il ait un commentaire à ajouter.
—Ah-
Tout d’abord, les repas de la 5e division n’avaient jamais été exceptionnellement savoureux. Afin de fournir une nourriture qui puisse être consommée par des soldats de différentes races – et de différents goûts – on leur donnait intentionnellement une saveur plate, sans texture ni goût. De grandes bouteilles de condiments placées sur chaque table suggéraient leur utilisation pour adapter le repas au goût de chacun, mais il n’y avait que peu de choses que l’on pouvait pour influencer le goût, et beaucoup se lassaient de l’une ou l’autre de ces options. Aujourd’hui, à l’heure d’un repas aussi gris, Feodor devait donner son avis sur un sujet tout aussi ennuyeux.
Laissez-moi respirer.
—…En parlant de ces filles, elles sont toutes Sans-Marques, n’est-ce pas ? finit-il par dire, laissant transparaître sur son visage la moitié de ce qu’il pensait sur le sujet.
L’Homme-Serpent et l’Homme-Scarabée échangèrent un regard vide, avant que le premier ne siffle doucement :
—Ah, Oui… J’ai entendu dire que le quatrième officier Jessssman détessstait les Sssans-Marques.
—Mm-hmm, c’est vrai. Comme vous êtes d’habitude si amical avec tous ceux qui vous entourent, j’avais complètement oublié.
Ils l’ont dit comme s’il s’agissait d’une grande surprise.
Tout le monde autour de moi, dit-il ? Je sais que c’est comme ça que j’agis, mais…
—Pourtant, je ne vous pense pas idiot au point de laisser ces préjugés obscurcir son regard. Les filles sont un excellent personnel. Vous ne pouvez pas nier, n’est-ce pas ?
—Oui, oui. Vous êtes prêt à avouer que ce sont de bonnes filles, n’est-ce ?
Me poser cette question, me presser de part et d’autre pour obtenir des réponses ? Quel culot ces deux-là…
Même pour quelqu’un d’aussi préjudiciable que Feodor, il y avait une chose que l’on ne pouvait pas ignorer. Il avait pu dire, à contrecœur, ce qu’il pensait des quatre filles.
Elles vivaient chaque jour au maximum de ses possibilités et traversaient les heures qui passaient avec insouciance. Avant une bataille où elles risquaient de mourir, elles avaient assez de force mentale, assez de contrôle émotionnel, pour ne pas craquer sous la pression face à la mort. Il ne saurait dire si c’était de la bravoure ou de l’ignorance, mais cette qualité singulière était visible même à ses yeux, lui, qui détestaient les Sans-marques. Et donc…
—…Je suppose…Je peux l’admettre, grommela-t-il à voix basse, acceptant sa défaite.
Des sourires triomphants, presque identiques, apparurent sur les visages des deux personnes à sa gauche et à sa droite.
—Et maintenant, je vous demande, dit l’Homme-Serpent, en tant que mâle de la même race, laquelle préférez-vous ? Peut-être la plus modeste ?
—En effet, ajouta l’Homme-Scarabée, ce qu’un homme désire vraiment avoir à ses côtés, c’est un compagnon d’armes, quelqu’un qui s’élancera sur le champ de bataille nommée « la vie » avec lui !
C’est mauvais. Même s’ils savent que je déteste tout ce qui n’a pas de Marques, comment la conversation a-t-elle encore tournée ainsi ?
—Hmmm…
Le commandant avec lequel il avait parlé auparavant, qui mangeait à une table voisine, regarda soudain vers lui.
—Eh bien, c’est très bien de répondre honnêtement, dit-il sur son ton désintéressé habituel.
—Je sais que vous détestez les Sans-Marques, et je ne veux pas vous blâmer pour cela.
—Mais, poursuivit-il, apparaissant soudainement presque comme l’adulte que son âge laissait supposer, si je puis me permettre, j’espère que vous n’êtes pas un narcissique qui aime simplement dire « je me déteste » ou quelque chose de ce genre. Donc, au lieu de faire une fixation bizarre sur le fait de les haïr, il n’y a pas de mal à avoir des opinions telles que « je les aime quand je les aime ». Vous êtes encore jeune, après tout.
—Je suis tout à fait d’accord ! ajouta le commandant Portrick, en montrant ses crocs dans un sourire joyeux.
—Comme je m’y attendais de la part du quatrième officier, je savais qu’il comprendrait la situation ! Les sourires innocents des jeunes enfants valent à eux seuls les ennuis que nous traversons !
Je n’irais pas aussi loin.
Bien qu’il se soit senti seul à l’occasion, il était suffisamment engagé dans son rôle de modèle exemplaire pour cacher le désespoir croissant qu’il pouvait ressentir. Quant à la remarque de Portrick, si les adolescentes étaient des enfants, alors en tant que personne qui n’avait que deux ou trois ans d’écart, Feodor lui-même ne devrait pas être considéré comme si différent.
Dans ce cas, comment Portrick les classe-t-il ? Je ne pense pas vouloir connaître son raisonnement, donc je ne le demanderai pas.
—Il n’y a pas de bons Sans-Marques.
Le commandant Talmareet le tira de ses pensées en lui disant crûment ce qu’il pensait. Le vieil Homme-Chat s’approcha.
—Mais vous devez admettre que ces jeunes filles ont toutes des oreilles et des queues dans leurs âmes.
C’est ça la chute ? Vous partagez ma haine pour les Sans-Marques, et pourtant vous avez aussi un penchant pour ces filles ?
—Eh bien, je ne vois pas de queue sortir de leurs fesses.
Il lui lança un regard plat et irrité. Féodor lui rendit un demi-rictus narquois, derrière lequel se cachait le sens de « c’est la vérité ». En fin de compte, Feodor était trop différent des filles. Il n’était pas honnête et ne vivait pas pleinement sa vie. C’était un diablotin sournois, qui se faufilait dans des endroits discrets et trompait tout le monde autour de lui. Il ne méritait pas leurs faveurs.
—…Hmm.
Féodor jeta un coup d’œil à Nax, entendant le silence de l’Homme-Faucon. Pour une raison ou une autre, il n’avait pas réagi à l’appât qui lui avait été tendu et avait plutôt acquiescé aux commentaires des autres. D’habitude, il parlait de lui en long et en large, du genre :
—Eh bien, eh bien, eh bien ! Feo va enfin se réveiller et découvrir que les femmes existent, n’est-ce pas ? C’est mon jour de chance ! Ne vous inquiétez pas, les gars, je vais lui apprendre tout ce qu’il faut savoir sur les femmes à partir de zéro. Vu qu’elles sont quatre, je pense qu’il pourra en baiser jusqu’à trois, en affichant un sourire narquois.
Voir son manque d’intérêt maintenant était… inattendu.
—Yo. Cette enquête que tu m’as demandée. J’ai trouvé quelque chose.
—Déjà ? Même selon tes critères, c’est rapide.
—Hé, pas de problème. Ce n’est pas parce que c’est classé secret défense que l’information elle-même l’est.
Nax agita légèrement une enveloppe d’où sortaient quelques papiers.
—Dans les cas comme celui-ci, il y a quelque chose qu’ils veulent vraiment cacher, alors la plupart des documents sont des leurres, mais… cette fois-ci, mon intuition m’a dit que ce n’était pas comme ça. C’est probablement ce que tu veux.
—…Tu sais, la façon dont tu parles est un peu étrange. Tu ne serais pas en train d’exagérer, n’est-ce pas ?
—Non. Même pour moi, c’était un sujet intriguant.
Les yeux de Nax se posèrent sur le dossier et sa lèvre se retroussa.
—Normalement, je me sentirais mal à l’aise de jeter un coup d’œil.
Heh ?
Feodor y réfléchit. Nax était, pour le dire gentiment tolérant. Pour le dire gentiment, c’était un paresseux irresponsable. Son attitude insincère n’a jamais été brisée, il ne révélait pas ses vrais sentiments, et il agissait toujours comme s’il plaisantait avec quelqu’un ou s’amusait tout le temps. C’était étrange de voir autant de sérieux sur son visage, en plus d’entendre le fort dégoût dans sa voix.
—À force de parler de ça comme tu le fais… ce sont les enfants bâtards d’une famille importante ? Une histoire comme ça ?
—Tu comprendras quand tu l’auras lu. Après ça. Brûle-le.
Tellement froid. C’est… vraiment bizarre.
Nax enfonça l’enveloppe dans la poitrine de Féodor et tourna les talons.
—Honnêtement, je me moquais de ce que tu comptais en faire, mais je crois que j’ai compris maintenant.
Tournant le dos à Féodor, l’Homme-Faucon fauconnier parla avec une frustration qui flottait dans ses mots.
—Regule Aire est peut-être sur le point de tomber
Bing bong.
L’horloge murale à l’entrée du dortoir annonça 19h lorsque Feodor retourna dans sa chambre. Une fois à l’intérieur, il ouvrit l’enveloppe et en retira le contenu. Ce n’était pas très épais, mais s’il y avait quelque chose dans les paroles de Nax, c’était bien plus d’informations qu’il n’y paraissait.
…Prends ton courage à deux mains et lis-le rapidement.
C’est en pensant à cela que Féodor tourna les pages.
- 427/6/15 : L’esprit Va fut capturé sur l’île n° 23.
—…Huh ?
Il n’était pas des informations personnelles. Il s’agissait plutôt d’un type de document qui avait été rédigé sous forme de rapport. Un format familier.
Ce sont … les documents de gestion des armes jetables de la Garde ailée. Ils servent à confirmer les stocks des vaisseaux à usage unique et de munitions rares et uniques.
Je comprends – je comprends, mais je ne comprends rien de plus.
Qu’est-ce que c’est que ça ? J’ai demandé une enquête sur ces quatre filles, alors qu’est-ce que c’est que ce truc ? Nax… s’est-il trompé et a-t-il jeté les mauvais documents dans l’enveloppe ?
Mettant de côté ses inquiétudes, Feodor poursuit sa lecture.
- 427/6/16 : L’esprit Ur ouvrit la porte du village des fées pendant la bataille sur l’île n° 72.
- 427/6/19 : L’esprit Ro arriva à maturité.
- 427/7/08 : L’esprit We fut accordé à l’Arme Enchantée Insania.
- 427/7/11 : L’esprit We ouvrit la porte du village des fées pendant la bataille sur l’île n°14.
- 427/8/15 : L’esprit Ro fut accordé à l’Arme Enchantée Insania.
- 427/8/22 : L’esprit Ti fut capturé sur l’île n°47.
Bien que l’origine de l’information soit inconnue, s’il pouvait assembler les chiffres avec quelques hypothèses, un sens émergerait.
Premièrement, ce qui est enregistré ici est une situation matérielle désignée par le titre « Esprit ».
Lorsqu’ils utilisent ce mot dans ce contexte, il désigne un terme général désignant des esprits dont les raisons spécifiques sont inconnues. Il pourrait des esprits qui résident dans des objets, des esprits qui résident dans des lieux ou qui résident dans des croyances ou des contrats. ? Non, attendez, toutes ces possibilités ne sont pas utilisables en termes militaires, alors vaut-il mieux supposer qu’il s’agit d’une race spécifique parmi nous ?
D’après la façon dont les « esprits » sont mentionnés ici, je peux dire qu’ils se forment partout dans Regule Aire et qu’ils ont été capturés régulièrement. Il leur faut un temps raisonnable pour arriver à maturité. Après cela, ils effectuent une « mise au point » avec une autre partie appelée « Arme Enchantée » avant de se lancer dans la bataille.
Simplement, ils activent un phénomène appelé « la porte du village des fées » et sont ensuite éliminés.
Les batailles sont assez fréquentes. Le seul ennemi avec lequel la Garde ailée se bat autant est Timère, la 6e Bête. Cela signifie que ces objets sont, très probablement, des Explosives de grande puissance utilisée contre les Bêtes, réputés invincibles contre les armes conventionnelles.
- 437/12/16 : L’esprit Ti fut accordé à l’arme Enchantée Ignareo.
Un nom propre familier attira son attention.
- 438/3/30 : L’esprit La fut accordé à l’arme Enchantée Seniorious.
- 438/6/05 : L’esprit Pa fut accordé à l’arme Enchantée Katena.
- 438/7/20 : L’esprit Co fut accordé à l’arme Enchantée Purgatorio.
Des noms qu’il connaissait, alignés un par un.
Leurs noms ridiculement longs flottèrent dans son esprit comme par hasard.
Tiat Siba Ignareo. Collon Rin Purgatorio. Pannibal Nox Katena. Lakhesh Nyx Seniorious. Merde. Au diable l’enfer. Est-ce le début de leurs noms – et les noms de leurs armes ? C’est tout à fait cohérent.
—…Que diable…se passe-t-il ici… ?
Feodor vérifia deux fois. En effet, ce qu’il tenait était des documents de gestion d’armes jetables. Des documents utilisés pour gérer un certain nombre de petits dirigeables ou de munitions jetables.
Alors pourquoi leurs noms figuraient-ils sur cette liste ?
—………
Il comprit. En y réfléchissant logiquement, il n’y avait qu’une seule conclusion possible. Il était tout simplement impossible d’aborder la question sous un autre angle, d’essayer de la voir autrement.
Tu devrais être heureux, lui murmura une voix dans sa tête.
Pourquoi Feodor Jessman s’était-il mis en danger, avait-il risqué sa vie en faisant partie de la Garde ailée ?
Pour protéger le monde ?
Non.
Pour une bonne carrière et devenir riche ?
Non.
C’était pour découvrir cela.
La Garde ailée et l’Alliance des marchands d’Orlandry disposaient d’armes de combat secrètes contre les bêtes. On n’avait jamais su ce qui avait pu empêcher les innombrables invasions de Timere. Jusqu’à aujourd’hui. Cet objectif a été atteint.
C’est fait.
Mais aucune joie n’éclata en Féodor. Au contraire, quelque chose qui ressemblait à de la frustration ou à de la colère, quelque chose qui n’était pas très différent de ces deux sentiments, se manifesta. Des émotions noires se déformaient, s’enroulaient, se tordaient en un tourbillon dans sa poitrine.
Étouffé par l’émotion et incapable de s’en débarrasser, Féodor lança contre le mur les papiers qu’il tenait dans sa main. Ils frappèrent avec un bruit sourd et s’éparpillèrent au moment de l’impact, dansant et virevoltant à travers la pièce.
Un de ces papiers tomba sur le sol à ses pieds. Il s’agissait d’une page du document précédemment, sur laquelle figurait une écriture qu’il n’avait pas encore lue.
- 443/5/11 : L’Esprit Ti ouvrira la porte du village des fées pendant la bataille sur l’île n° 39. Élimination programmée.
- 443/5/11 : L’Esprit Co ouvrira la porte du village des fées pendant la bataille sur l’île n° 39. Élimination programmée.
- 443/5/11 : L’Esprit Pa ouvrira la porte du village des fées pendant la bataille sur l’île n° 39. Élimination programmée.
- Il s’agit de la même demande que Chtholly (ref : SukaSuka Vol.1 Chap1 Part 1 P.26) ↩
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