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Chapitre 3

La Princesse Alouette

Traduction · Cerale. Lecture ~52 min

ELLE POUVAIT ENTENDRE le cri d’un oiseau, mais ce n’était pas celui de Shinshin. Plusieurs alouettes étaient perchées sur les grilles des fenêtres du pavillon. Elles picoraient le millet que Jusetsu avait déposé à l’extérieur. C’était l’un de ces oiseaux qui chantait.

—On dirait que j’ai de nouveaux visiteurs.

Alors que Jusetsu murmurait ces mots, Shinshin s’envola vers les nouveaux oiseaux et gazouillèrent. L’alouette poussa alors elle aussi un cri aigu. Shinshin battit des ailes pour intimider les alouettes, qui s’envolèrent de la fenêtre et se mirent à voleter autour du pavillon, essayant de s’enfuir.

—Ne maltraite pas les petits oiseaux, Shinshin, dit Jusetsu, mais Shinshin ne l’écouta pas.

Elle tendit la main vers les alouettes tandis que Shinshin voletait autour d’elle, dispersant ses plumes sur le sol. Une alouette se posa sur ses doigts, et elle sentit un frisson vague les parcourir.

—Qu’attends-tu, petit oiseau ? lui demanda-t-elle. Pourquoi ne rejoins-tu pas le paradis ?

Cette alouette n’était pas comme les autres ; c’était pour cela que Shinshin se comportait de manière si indisciplinée. Le corps de cet oiseau était froid depuis longtemps. Il était rare de rencontrer le fantôme d’un oiseau.

Les oiseaux étaient les assistants d’Uren Niangniang, alors quand ils mouraient, ils étaient conduits au paradis au-delà de la mer. Ils ne se perdaient presque jamais et ne devenaient pas des fantômes, au contraire, ils guidaient souvent les âmes des humains.

—Ne sais-tu pas que tu es mort ?

L’alouette quitta la main de Jusetsu et s’envola vers le haut, atteignant presque le plafond.

Après avoir servi du thé à Jusetsu, Jiujiu remarqua également les gazouillis.

—Oh mon Dieu ! Des alouettes ! s’écria-t-elle joyeusement. Ce pavillon est si calme, ce serait charmant d’entendre le chant des oiseaux pour égayer l’atmosphère.

—Ce ne sont pas des alouettes vivantes, expliqua Jusetsu.

—Quoi ? dit Jiujiu, pâlissant visiblement. La jeune femme était toujours aussi peureuse.

—Pour une raison quelconque, il a manqué sa chance d’arriver au paradis.

—Oh… Je suppose que ce genre de chose doit arriver de temps en temps. Oh ! Alors pourquoi ne pas… Jiujiu regarda l’oiseau au-dessus de sa tête. Sa voix s’était interrompue, comme si elle venait de réaliser quelque chose. Peut-être est-ce l’alouette de la Princesse Alouette ? suggéra-t-elle.

—La Princesse Alouette ?

—Il y avait une princesse portant ce nom sous le règne du dernier empereur.

Cela signifiait qu’elle était la demi-sœur de l’empereur actuel.

—Pourquoi l’appelait-on la Princesse Alouette ? demanda Jusetsu.

—Il y avait une alouette qui était une grande amie pour elle. Elle… Le sourire de Jiujiu s’effaça au fur et à mesure qu’elle se remémorait l’histoire. C’était une personne solitaire, apparemment. Elle a perdu sa mère quand elle était très jeune, et personne au sein du palais intérieur ne s’est jamais occupé d’elle pendant qu’elle grandissait.

—C’était pourtant une princesse, non ?

—Oui. Mais… sa mère n’était qu’une dame de la cour.

Avec une simple dame de la cour comme mère, elle n’aurait eu personne pour la soutenir. Dans ce palais intérieur, ne pas avoir de soutien signifiait être abandonné et sans aide.

—La Concubine Canard Mandarin, la Concubine Pie, la Concubine Grue, la Concubine Hirondelle et les dames fauvettes… Toutes les concubines du palais intérieur portent des noms de ce genre, à l’exception des dames de la cour. Certaines concubines, cependant, appellent les dames de la cour par un seul nom : « moineaux ».

—Moineaux ? Comme c’est gentil, dit Jusetsu, mais Jiujiu gardait un air sévère, ce qui lui donnait l’impression que les dames de la cour n’aimaient pas ce surnom.

—On dit que nous sommes de laids oiseaux, que nous voltigeons et que nous picorons volontiers tous les grains qui tombent sur le sol…

—Tu n’es pas laide. Les mots d’une personne en disent long sur ce qu’elle est, ce qui fait d’elle une personne laide au fond, car elle est capable de penser d’une manière aussi cruelle.

Enfin, Jiujiu sourit.

—Vous êtes si gentille, niangniang.

—Je ne suis pas…

Ce n’est pas très correct de ma part, pensa Jusetsu en retenant sa langue. C’était sorti tout seul parce que Jiujiu avait l’air si triste.

—Ce serait bien si tout le monde au sein du palais intérieur était comme vous et Hua niangniang, mais… comme je l’ai déjà dit, la mère de la princesse était une dame de la cour, alors ils l’ont également appelée la

« Princesse Alouette » pour se moquer de ça.

Le second des deux caractères utilisés pour écrire « alouette » signifiait « moineau », d’où le nom.

Elle était ridiculisée, personne ne se souciait d’elle, et son seul ami était littéralement une alouette. L’image de cette jeune fille apparut dans la tête de Jusetsu. Elle était si bouleversante que Jusetsu ne put s’empêcher de froncer les sourcils.

—Tout ce que tu m’as dit concernait son passé… Que lui est-il arrivé après cela ?

—Elle est décédée à l’âge de treize ans. Elle a dû glisser et tomber dans l’étang, car quand on l’a trouvée, elle ne respirait plus. Ce qui est étrange, c’est qu’au moment où elle est tombée, son alouette s’est mise à gazouiller bruyamment et à voler dans les airs. On aurait dit qu’elle essayait frénétiquement de dire aux gens que la princesse avait de sérieux problèmes. Mais personne ne s’en rendit compte et on fit semblant de ne pas le remarquer. Finalement, l’alouette s’épuisa, tomba sur le sol et mourut. Depuis, on entend de temps en temps le triste cri d’une alouette dans le palais intérieur…

Jusetsu et Jiujiu regardèrent au-dessus d’eux. L’alouette émettait toujours un cri aigu et volait sans cesse. Puis elle sembla s’écraser contre le mur et disparut.

—…On dirait qu’elle est partie ailleurs.

—Seriez-vous capable d’envoyer un oiseau aussi petit au paradis, niangniang ?

—C’est un oiseau, alors… j’imagine que c’est possible.

Après tout, les oiseaux faisaient tous partie de la famille de la déesse, alors même si Jusetsu n’avait fait que le mettre sur la bonne voie, Uren Niangniang aurait dû pouvoir l’aider pour le reste. Lorsqu’elle dit cela à Jiujiu, sa dame d’honneur lui lança un regard suppliant.

—Essayez de le sauver, s’il vous plaît. Ce serait cruel de le laisser ainsi. Jiujiu étant elle-même une dame de la cour, elle devait pouvoir éprouver une forte empathie pour la Princesse Alouette et son ami alouette.

—Eh bien, je suppose que ça ne me dérange pas d’essayer…

—Oh ! Si je dois faire une demande, je vais devoir vous donner quelque chose en échange, n’est-ce pas ? Que dois-je vous donner ? Je n’ai rien pour vous payer…

—Ce n’est pas grave. C’est juste un oiseau.

—Vraiment ? demanda Jiujiu, l’air manifestement surprise. Cette fille était facile à lire.

—Il n’y a pas de rumeurs selon lesquelles la Princesse Alouette elle-même aurait fini en fantôme, si ?

—Je n’en ai pas entendu parler, mais il serait étrange que ce soit seulement son oiseau qui soit encore perdu dans ce monde et non la princesse elle-même, pas vrai ? Alors peut-être qu’il y a des rumeurs qui circulent et que je n’ai pas entendues.

—Ce ne serait pas étrange en soi. Plus on veut voir quelqu’un, même si ce n’est qu’un fantôme, moins il y a de chances qu’il le soit devenu.

—Oh ! C’est donc comme ça que ça marche… dit Jiujiu. Elle n’avait pas l’air de vraiment comprendre, mais elle acquiesça quand même.

Après midi, Jusetsu quitta le pavillon Yamei, habillé en dame de la cour. De la façon dont Jusetsu voyait les choses, cela causerait des problèmes si elle et Jiujiu prenaient l’habitude de faire des choses ensemble.

Cela me libère d’être seule, pensa-t-elle en marchant sur le chemin de gravier blanc. La Princesse Alouette vivait dans un petit pavillon appelé le Pavillon Soro, situé à la périphérie nord-est du palais intérieur. Il se trouvait à côté d’une forêt avec un étang, et ses alentours étaient envahis de

chèvrefeuilles et de chrysanthèmes. Plus personne n’y vivait, ce qui en faisait apparemment une maison idéale pour les chiens viverrins et les belettes. Les charnières des portes étaient rouillées et il n’y avait aucun meuble, bien que l’on ne sache pas si cela fut toujours le cas ou s’ils furent enlevés après la mort de la Princesse Alouette. Alors que Jusetsu faisait le tour de la pièce, des créatures commencèrent à s’enfuir par les trous du plafond et les murs d’argile délabrés, l’air effrayé. Il n’y avait pas la moindre trace du fantôme de la Princesse Alouette. Jusetsu essaya de se rendre à l’étang dans lequel elle était tombée, mais elle ne semblait pas s’y trouver non plus. Comme Jusetsu s’y attendait, il semblait qu’elle ne s’était pas transformée en fantôme et qu’elle avait traversé le paradis sans encombre.

L’étang, entouré d’une forêt de genévriers et de lauriers, était lugubre et humide. Des sagittaires trifoliée, des iris et des fritillaires impériales poussaient sur ses rives. Il ne ressemblait pas à un étang créé par l’écoulement de l’eau d’un cours d’eau, mais plutôt à un étang où l’eau avait jailli du sol pour le former. Il n’y avait pas de vent, mais des ondulations glissaient à sa surface, et l’eau était si claire qu’elle était presque incolore. Elle semblait froide, même en été. Si l’on tombait dedans, on perdrait toute sa chaleur corporelle au profit de l’eau froide, et sa force s’en trouverait diminuée d’autant.

Alors que Jusetsu marchait le long de la rive de l’étang, elle s’arrêta soudain dans son élan. Là, devant elle, se trouvaient des fleurs que quelqu’un avait cueillies et laissées derrière lui. Il s’agissait de fleurs blanches de rosier rugueux, de la même variété que celles qu’elle avait aperçues dans le jardin du pavillon Soro quelques instants plus tôt. Les fleurs n’étaient encore que des bourgeons, mais plusieurs pousses avaient été coupées et reliées à une tige. De toute évidence, ces fleurs n’avaient pas été simplement arrachées et jetées de côté. Quelqu’un les avait délibérément placées ici, en guise d’offrande.

Jusetsu regarda les fleurs pendant un petit moment, grommela intérieurement, puis fit demi-tour. Elle chercha le bâtiment le plus proche

du pavillon Soro. Un bâtiment qui semblait être à proximité avait des décorations de grues aux coins de son toit de tuiles vernissées bleues : le pavillon Hakkaku.

Jusetsu contourna la haie de genévriers qui entourait le bâtiment et jeta un coup d’œil à l’intérieur par la petite porte arrière. À quelques pas de là, des dames de la cour suspendaient des vêtements qu’elles avaient lavés. Ces femmes devaient être les teinturières du pavillon. Jusetsu s’approcha discrètement d’elles.

—Pourriez-vous m’aider un instant ?

—Oh ! Tu m’as surprise ! L’une des dames de la cour tenait une robe et sursauta lorsque Jusetsu commença à lui parler.

—Qu’est-ce que ? Qui es-tu ? Tu n’es pas l’une des nôtres.

—Je suis du pavillon Yamei, répondit Jusetsu. Il y a quelque chose que je voudrais vous demander à propos de la Princesse Alouette.

En entendant les mots « Pavillon Yamei » et « Princesse Alouette », la dame de la cour regarda autour d’elle, perplexe. Les autres dames de la cour s’empressèrent de les rejoindre, discutant entre elles.

—A-t-elle dit le pavillon Yamei ? Là où vit la Concubine Corneille ?

—Que veut-elle ?

—La Princesse Alouette ? N’était-ce pas la… enfin… de l’empereur précédent ?

Jusetsu se racla la gorge, ce qui les rendit tous silencieux.

—Le pavillon Soro se trouve à proximité. Quelqu’un ici était-il proche d’elle ?

Les dames de la cour échangèrent un regard, la tête penchée en signe de réflexion.

—Eh bien, c’est peut-être proche, mais…

—Je veux dire que tout cela s’est passé quand le précédent empereur était encore au pouvoir.

—Nous ne connaissons que les rumeurs que tout le monde connaît. C’est alors qu’une autre dame de la cour éleva la voix.

—Oh, mais je suis sûre d’avoir entendu dire que la précédente Concubine Grue avait l’habitude de faire envoyer de la nourriture au Palais Soro de temps en temps.

La précédente Concubine Grue, autrement dit la Concubine Sha, la mère de Koshun.

—À un moment donné, elle n’avait même pas de quoi manger. L’impératrice douairière aurait pris pour cible la Concubine Grue si elle avait été trop gentille avec elle, alors on dirait qu’elle l’a aidée en secret. La dame de la cour qui lui livrait sa nourriture se trouve toujours dans ce pavillon. C’est la dame d’honneur de l’actuelle Concubine Grue.

—Quel est son nom ?

—Dame Yo.

—Très bien.

Jusetsu remercia les dames de la cour, mais lorsqu’elle voulut se diriger vers le bâtiment du pavillon lui-même, elles l’arrêtèrent.

—Si c’est elle que tu veux voir, ce n’est pas le bon moment. La Concubine Grue est en train de choisir le tissu de son nouveau ruqun. Sa chambre est remplie de textiles différents… Un instant, elle réfléchit à ce qui irait bien avec telle ou telle épingle à cheveux, et l’instant d’après, elle discute de ce qui irait bien avec ses chaussures, et elle leur demande de lui apporter tous ces tissus différents, les uns après les autres. C’est le chaos là-dedans ! Je pense que cela pourrait prendre toute la journée.

—Toute la journée, juste pour choisir les tissus ?

La courtisane haussa les sourcils, mais ne l’interpella pas, se contentant de hausser les épaules. Elle devait trouver cela tout aussi absurde que Jusetsu.

—Les tissus que la Concubine Grue ne choisit pas sont transmis à ses dames d’honneur, alors c’est amusant pour elles aussi. Tu peux appeler la dame d’honneur à qui tu veux parler, mais elle ne sortira probablement pas. Il y a une chance qu’elle puisse mettre la main sur une épingle à cheveux ou un ruqun non désiré, après tout.

—La Concubine Grue a l’air d’être une personne généreuse.

—Ses dames ont l’air satisfaites. Elles disent qu’il y a plus d’avantages à travailler pour elle que pour les autres concubines.

—Des avantages ? répéta Jusetsu.

—Certaines concubines ne donnent rien du tout. Le soutien de la concubine joue un rôle important, pas vrai ? La Concubine Grue est issue d’une famille riche.

La dame de la cour disait cela comme si Jusetsu le savait déjà.

—Est-il normal que chaque concubine offre des cadeaux à ses dames d’honneur… ?

—Ce n’est pas le cas dans tous les pavillons, cela dépend de la générosité de la concubine. Mais c’est la norme.

—La norme…

Jusetsu n’avait jamais rien donné à sa dame d’honneur Jiujiu et naturellement, elle n’avait rien donné à Kogyo non plus. Reijo n’avait pas de dame d’honneur, elle ne pouvait donc pas savoir comment cela fonctionnait.

Voilà donc comment les choses se passent.

Comme elle n’aurait pas l’occasion de voir la dame d’honneur de la Concubine Grue ce jour-là, elle retourna pensivement au pavillon Yamei. Le

bâtiment était situé au fin fond du palais intérieur, ou plus exactement, en plein cœur de celui-ci. Il fallait traverser une forêt dense de lauriers et de rhododendrons pour y accéder, mais le fait que les rhododendrons vénéneux semblaient éloigner tout visiteur potentiel indiquait clairement qu’il s’agissait de la demeure de la Concubine Corneille. Bien qu’entouré de toutes ces plantes, le pavillon ne possédait pas de jardin où l’on pouvait apprécier les fleurs de saison. C’était inhabituel à cet égard, car même le pavillon Soro possédait des plantes à fleurs florissantes dans son jardin, et celui-ci était abandonné.

Lorsque Jusetsu revint, Jiujiu était aussi furieuse qu’on pouvait s’y attendre.

—Ne vous ai-je pas dit que je vous accompagnerai si vous sortiez ?

Pourquoi voudriez-vous sortir toute seule ? dit-elle en faisant la tête.

—Je n’ai pas besoin que tu m’accompagnes à chaque fois, répondit Jusetsu.

—Si votre dame d’honneur ne vous accompagne même pas lors de vos sorties, qu’est-elle censée faire d’autre ? Vous voulez dire que vous n’avez pas besoin de moi ?

—Ce n’est pas… La voix de Jusetsu se tut. C’est vrai. Jusetsu n’avait jamais eu besoin d’une dame de la cour en premier lieu. En fait, elle préférait ne pas en avoir. Elle n’aurait qu’à le dire à Koshun et il la ferait affecter à une autre concubine ou lui rendrait son ancien poste de dame de la cour.

Jusetsu avait presque envie de demander, « Tu ne préfères pas travailler comme dame d’honneur au service d’une autre concubine ? » Au lieu de cela, elle s’arrêta et se dirigea vers l’armoire.

Elle en sortit un objet enveloppé dans un tissu et le donna à Jiujiu.

—Tiens, prends ça.

—Hein ? dit Jiujiu en clignant des yeux de surprise. D’où est-ce que ça vient, tout d’un coup ?

Jusetsu déposa silencieusement le paquet dans la main de Jiujiu. La jeune femme l’ouvrit. C’était le peigne d’ivoire que Koshun avait donné à Jusetsu.

—Ce n’est pas Sa Majesté qui vous l’a accordé ? dit Jiujiu en s’empressant de le remballer, l’air effaré. Non, vous ne pouvez pas me le donner !

—Je t’ai dit de le prendre. Je ne crois pas qu’il y ait de problème.

—C’est un gros problème ! Vous ne pouvez pas donner quelque chose que Sa Majesté a si gentiment…

—Tu préfères ma robe à la place ?

Pour une raison inconnue, cette suggestion fit paraître Jiujiu offensée.

—Je n’ai jamais dit que je voulais quoi que ce soit, dit-elle.

—Mais ce serait quand même bien d’avoir quelque chose, non ?

La conversation que Jusetsu avait eue avec les dames de la cour plus tôt dans la journée était encore en tête, mais la bouche de Jiujiu s’entrouvrit de consternation.

—Je n’ai aucune envie de vous prendre quoi que ce soit, niangniang.

Ai-je l’air d’être si avide ?

—Non, ce n’est pas ça…

—Je ne suis devenue votre dame d’honneur que sous votre commandement en premier lieu, mais je vous sers toujours fidèlement et au mieux de mes capacités. Et pourtant, vous me traitez comme si j’étais une sorte de croqueuse de diamants… C’est trop.

Jiujiu remit le peigne dans les mains de Jusetsu et sortit de la pièce en courant, en passant par l’entrée de la cuisine. Kogyo regarda par l’embrasure de la porte, l’air préoccupé. Jusetsu tenait le peigne, ne sachant que faire. On aurait dit qu’elle l’avait mise en colère.

Jusetsu regarda le peigne dans sa main, puis le rangea dans l’armoire.

Elle ouvrit ses rideaux de soie fine et s’assit sur son lit.

Elle ne se souciait pas vraiment d’avoir offensé Jiujiu. Elle nourrissait l’idée de la faire transférer dans un autre pavillon quelques instants plus tôt, de toute façon.

Jusetsu pensa en silence. Si c’était vraiment ce qu’elle voulait, pourquoi avait-elle essayé de donner ce peigne à Jiujiu ? C’était comme si elle essayait de l’amadouer parce qu’elle était en colère.

Jusetsu serra ses bras autour de ses genoux et ferma les yeux.

Jusetsu passa l’après-midi à sculpter du bois. Elle alla chercher du bois de chauffage dans la pile située à l’arrière de la cuisine et commença à le sculpter silencieusement à l’aide d’un couteau. Elle ne parvenait pas à sculpter le bois comme elle le souhaitait. Jusetsu n’était pas du tout une artisane chevronnée. Elle finit par abandonner le bois sculpté sans enthousiasme, et dans un accès de frustration, elle alla s’allonger dans son lit. Des copeaux de bois étaient éparpillés sur les tapis à fleurs au sol. Shinshin semblait agacé en les picorant de son bec pour les dégager de son chemin. La pièce était excessivement en désordre. Mais à ce moment-là, Shinshin regarda vers les portes et commença à battre des ailes en signe d’agitation.

Jusetsu poussa un soupir et, toujours allongé, agita paresseusement une main. Les portes s’ouvrirent et Koshun entra.

—Qu’est-ce que c’est que tous ces copeaux de bois ? dit-il. Il ne fit aucun effort pour les esquiver et marcha dessus en se dirigeant vers Jusetsu.

Eisei regarda le sol en fronçant les sourcils. Il n’avait pas l’air très impressionné par le désordre que Jusetsu avait fait.

Jusetsu, n’ayant pas la motivation de se redresser, se contenta de tourner la tête pour leur faire face.

—Tu ne vas pas te mettre en colère contre moi aujourd’hui ?

Koshun ouvrit les rideaux, entra et s’assit audacieusement sur le lit. D’habitude, cela aurait rendu Jusetsu furieuse, et elle aurait crié quelque chose comme « Pour qui te prends-tu, à passer à travers les rideaux sans permission ? » ou « Ne t’avise pas de t’asseoir sur mon lit ! »

Mais aujourd’hui, les choses étaient différentes.

—Tu ne te sens pas bien ? dit-il.

—Tais-toi, répondit Jusetsu.

—Qu’est-ce qu’il y a ? Est-ce que ces copeaux de bois ont quelque chose à voir avec ça ?

Jusetsu leva les yeux. Koshun tenait un morceau de bois à moitié sculpté.

—Je ne savais pas que tu étais une sculptrice de bois aussi accomplie, poursuivit-il. Est-ce que c’est… un gros lézard ?

—Non, rétorqua Jusetsu avec colère. Elle se leva alors. C’est un oiseau.

Koshun regarda attentivement le morceau de bois, puis regarda Jusetsu avec une pointe de pitié sur son visage pourtant vide.

—Il y a quelque chose qui cloche chez toi, que ce soit ton sens de l’observation ou tes compétences pratiques. Ou peut-être les deux ?

—Tais-toi. Un éclat de bois était collé à la jupe de Jusetsu ; elle le lança sur Koshun. Il ramassa ensuite le couteau qu’elle avait jeté sur le matelas.

—Il n’y a pas qu’une seule sorte d’oiseau, tu vois. Quel type d’oiseau essayais-tu de sculpter ?

—Peu importe, du moment que cela ressemblait à un oiseau.

—Eh bien, c’est pour ça que ça a fini comme ça, railla Koshun, effaré.

Tu aurais pu au moins utiliser Shinshin comme référence.

—Shinshin ne vole pas très bien, répondit Jusetsu d’un air boudeur. Shinshin battit des ailes en signe de protestation, mais elle l’ignora.

—Tu préférerais donc un oiseau qui vole mieux ? dit Koshun.

—Il faut qu’il soit assez bon pour traverser la mer, au moins.

En entendant cette réponse, Koshun acquiesça silencieusement et commença à travailler le couteau.

—Une hirondelle de rivage devrait faire l’affaire. Elles sont fantastiques dans les airs.

Les hirondelles de rivage étaient une sorte d’hirondelle qui volait vers le pays de Sho en été et creusait des trous le long du rivage pour y construire leur nid. Elles venaient même au domaine impérial et nichaient sous les tuiles ou dans les creux des arbres. Il s’agissait d’un oiseau capable de traverser la mer, ce qui en faisait un choix idéal.

Koshun cisela le bois à une vitesse remarquable, l’examinant sous toutes les coutures. En un rien de temps, il avait transformé la figure précédemment déformée en quelque chose qui ressemblait bel et bien à un oiseau. Jusetsu était évidemment choqué par le degré d’habileté du jeune homme.

—C’est un oiseau, dit-elle.

—C’est une hirondelle de rivage, corrigea Koshun.

—Il a l’air très bien. Je suppose que le travail du bois est vraiment ta spécialité.

—Il n’est pas encore terminé, dit Koshun en ajoutant quelques petites touches à son bec et à ses ailes. De plus, ce n’est pas comme si j’étais né avec ce talent. C’est quelque chose qu’on m’a appris.

—Je me souviens que tu m’avais dit quelque chose dans ce sens.

—Mon ami m’a appris à le faire, quand j’étais enfant.

—Un ami… ?

—Mon ami Teiran, précisa Koshun. Il avait presque l’âge de mon père, mais j’avais l’habitude de jouer avec lui.

Jusetsu examina l’expression de son visage. Kajo lui avait dit de ne pas mentionner ce nom devant lui car, selon elle, cela ne ferait que rouvrir de vieilles blessures.

Koshun ne donna pas plus de détails. Il se contenta de graver en silence la silhouette de l’hirondelle. Jusetsu se tut et regarda les plumes de l’hirondelle se graver dans le bois.

—Il y a une chose sur laquelle j’aimerais avoir ton avis, dit Jusetsu en regardant les mains de Koshun.

—De quoi s’agit-il ? demanda ce dernier, sans cesser de travailler une seule seconde.

—Il t’arrive de donner des objets à des gens ? Eisei, par exemple ?

—Des objets ? Eh bien, je lui ai donné une épée.

—Il s’est mis en colère ?

Koshun s’arrêta et regarda Jusetsu.

—Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.

—Je suis presque sûr qu’il en a été satisfait, commenta-t-il. Il appela alors Eisei, qui se tenait de l’autre côté du rideau. Tu étais content, n’est-ce pas ?

—Oui, répondit poliment Eisei. Je garderai précieusement cette épée jusqu’à la fin de mes jours.

Il regarda Jusetsu comme pour lui dire : « Tu vois ? »

Se sentant encore plus confuse, Jusetsu mit ses bras autour de ses genoux.

—Jiujiu… s’est mise en colère contre moi.

—Vraiment ? dit Koshun.

L’expression de son visage changea. C’était un fait rare. Surpris, il écarquilla les yeux.

—J’ai essayé de lui donner ce peigne d’ivoire, mais elle s’est fâchée contre moi.

—Ce n’est pas moi qui te l’ai donné ?

—Tu m’as dit de le jeter si je n’en avais pas besoin, non ? Cela aurait été du gâchis, alors j’ai pensé le donner à Jiujiu à la place.

Koshun, l’air à la fois consterné et résigné, se tut. Jusetsu expliqua ce qui s’était passé entre elle et Jiujiu plus tôt. Pendant ce temps, Koshun continuait silencieusement à sculpter l’hirondelle. Elle ne pouvait pas savoir s’il écoutait ou non, mais une fois qu’elle eut terminé, il s’arrêta et commença à parler.

—Il ne faut pas prendre au sérieux des coutumes dont on n’a qu’une connaissance superficielle, ni faire des choses que l’on ne comprend pas bien. Si tu ne sais pas pourquoi tu fais quelque chose, comment peux-tu savoir pourquoi cela met quelqu’un en colère ? Certaines femmes se consacrent à leur travail dans l’espoir de recevoir des cadeaux en échange, mais beaucoup d’autres ne le font pas. Cela signifie simplement que Jiujiu fait partie de ces dernières.

Koshun lança un regard furtif à Jusetsu.

—Tu es peut-être une fille intelligente et de bonne nature, mais je dois admettre que ta sagesse de ce monde laisse à désirer. Ne sois pas une copieuse ennuyeuse.

Koshun lui disait qu’elle n’avait aucune idée de la situation, ce qui était déjà assez grave, mais son ton de voix était inhabituellement méchant. Ça piquait.

Jusetsu fronça les sourcils en signe d’agacement.

—Qu’est-ce que tu veux dire par ennuyeuse ?

—Tu ignores les subtilités émotionnelles des gens qui t’entourent, pas vrai ? Je suis sûr que ça l’offusquerait aussi.

Jusetsu se tut et observa attentivement le comportement de l’empereur.

—…Quelque chose te met en colère ? Comment cela se fait-il ? La main de Koshun se figea et il regarda Jusetsu.

—Quel genre de personne donne un cadeau à quelqu’un d’autre, juste parce qu’il en a envie ? rétorqua-t-il d’une manière quelque peu grossière, prenant Jusetsu au dépourvu.

—Mais… tu as dit que je pouvais le jeter.

—Oui, mais je ne t’ai pas dit que tu pouvais le donner à quelqu’un d’autre ! Si tu as si peu envie de le garder, jette-le.

—Est-ce que c’est vraiment quelque chose qui devrait t’énerver ?

Jusetsu répondit.

—Je doute que tu aies pris autant le temps de réfléchir à ce cadeau.

Cette fois, Koshun ne savait plus où donner de la tête. Même Jusetsu pouvait dire si un cadeau avait été mûrement réfléchi ou non. Le peigne n’était pas le genre de chose que l’on offrirait avec amour à quelqu’un que l’on chérit.

—Eh bien… je ne peux pas le nier. Koshun avait l’air moins dérisoire maintenant. Jusetsu avait peut-être vu juste. Mais ce n’était pas non plus un cadeau auquel je ne tenais pas. J’ai pensé qu’il te conviendrait.

—Tu l’as offert à la mauvaise personne. Donne-le à une autre concubine.

Koshun posa le couteau et se leva, le bois sculpté toujours dans la main.

—D’accord, dit-il, je ne te donnerai plus d’accessoires d’aucune sorte. Mais… Il mit sa main libre dans sa poche de poitrine et en sortit un sac de brocart. Cela veut-il dire que tu ne veux pas de ça non plus ?

Koshun brandit le sac devant les yeux de Jusetsu. C’est probablement des abricots secs ou des jujubes, pensa-t-elle.

—C’est du sipaotang, dit-il.

—Quoi ?! dit Jusetsu, un peu trop fort. Le sipaotang était une friandise composée d’un paquet de fines lamelles de bonbons. L’intérieur de chaque bonbon était creux, ce qui lui donnait une texture légère et croustillante qui fondait instantanément sur la langue. C’était très sucré, à base de fruits, et les autres confiseries n’en étaient même pas proches.

—Tu n’en veux pas ? répéta Koshun.

Jusetsu déglutit et hésita, mais parvint finalement à sortir quelques mots.

—…J’accepte.

Elle avait perdu cette bataille.

Koshun plaça le sac dans la main de Jusetsu. Il était frustrant pour elle que la nourriture l’ait tant tentée, mais elle était trop fascinée par le contenu du sac pour lutter.

—Si tu veux donner quelque chose à Jiujiu, pourquoi ne pas lui donner de la nourriture ? Si je me fie à toi, je doute que cela la mette en colère.

—Je peux lui donner ça, alors ? demanda Jusetsu.

Koshun cligna un peu des yeux, peut-être surpris par sa question.

Puis son expression s’adoucit.

—Si tu veux, dit-il.

Cela pourrait remonter le moral de Jiujiu, pensa Jusetsu. Maintenant, elle avait l’impression qu’un poids avait été enlevé de ses épaules.

—Jusetsu, dit Koshun.

Dès qu’il prononça son nom, elle leva les yeux. Il la regardait de haut en bas.

—Qu’est-il arrivé à ce poisson ambré ? Tu l’as jeté ? Tu ne l’as donné à personne, j’espère ?

—Non, c’est… dit Jusetsu en jetant un coup d’œil au meuble de cuisine. Il est rangé.

—D’accord. Koshun poussa un petit soupir, semblant soulagé. S’il y a une chose que tu ne dois pas donner, fais en sorte que ce soit ça.

Sa voix était un peu douloureuse, ce qui fit froncer les sourcils de Jusetsu.

—Ne me dis pas que c’est toi qui l’as fait, si ?

—Non. Il a été fabriqué par… Teiran. Koshun regarda au loin. Jusetsu était stupéfaite. Elle se leva alors.

—Je ne peux pas garder une chose pareille. Je te le rends, dit-elle.

C’était un objet que l’ami décédé de Koshun avait fabriqué. Il devait être très spécial pour lui. Il n’était pas normal que Jusetsu l’ait.

—C’est la preuve de la promesse que je t’ai faite. Tu n’as pas besoin de le rendre. Tant que tu le gardes en sécurité, c’est suffisant pour moi.

—Mais… tu n’aurais pas pu me confier autre chose à la place ?

Pourquoi me donner quelque chose comme ça ?

Koshun resta silencieux un moment, puis regarda Jusetsu dans les yeux.

—Je ne sais pas, dit-il à voix basse, et il se détourna. Le dos tourné à Jusetsu, il brandit le bois sculpté.

—Je le finirai avant de te revoir. Puis il franchit les rideaux et partit.

Lorsque la porte se referma derrière lui, Jusetsu se percha sur le lit et ouvrit le sac que Koshun lui avait donné. Le contenu sentait bon.

Jusetsu ne prit même pas la peine de sortir les friandises, mais resta simplement assise à les contempler.


Une fois la réunion du conseil impérial terminée, Koshun ne se rendit pas dans la cour intérieure, où se trouvait le palais Gyoko. Il se dirigea plutôt vers la partie sud du domaine impérial. À l’écart d’une rangée de bureaux gouvernementaux importants, dont ceux du secrétariat impérial et du département du palais, se trouvait un sanctuaire niché discrètement derrière un mur de terre couvert d’un toit. Des morceaux s’en détachaient par endroits et la plaque encadrée suspendue au-dessus de la porte, dont la peinture rouge s’écaillait, était légèrement inclinée sur le côté. Une fois devant, Koshun descendit de son palanquin. Que l’on soit empereur ou autre, il était de coutume de descendre de cheval ou de descendre de son palanquin à cet endroit.

Koshun leva les yeux vers la plaque encadrée. Il y avait écrit « Sanctuaire Seiu. »

Ce sanctuaire était dédié à Uren Niangniang, et c’était également là que le ministre de l’Hiver, également connu sous le nom de ministre du culte, exerçait ses fonctions. Lorsque Koshun franchit la porte, il découvrit des pavés qui menaient au sanctuaire, mais ils étaient tous fissurés et ébréchés. La tour de lanternes en cuivre qui se dressait sur le côté était obscurcie par

la rouille bleue, et les trois grands brûleurs d’encens devant le sanctuaire étaient sombres et immobiles. À l’origine, l’encens devait être allumé et utilisé pour parfumer les vêtements jusqu’à ce qu’il se consume.

Le sanctuaire était visiblement rongé par les mites, sa peinture s’écaillant par endroits. De nombreuses lanternes en papier suspendues à l’avant-toit étaient abîmées et portaient des rustines de réparation. Les banderoles avaient également été réparées à un moment donné, mais elles étaient encore très abîmées. À l’intérieur, le sanctuaire était nu et désolé, et l’image d’Uren Niangniang sur le mur en face de lui ressortait comme un spectre hideux dans la faible lumière du soleil. L’autel avait été nettoyé, mais il était impossible de cacher sa vieille laque écaillée.

Le personnel du ministère de l’Hiver était au complet, attendant la visite de l’empereur, même s’ils n’étaient que onze au départ.

Ils étaient vêtus de robes d’un gris aussi sombre qu’un ciel nuageux, mais un vieil homme à l’avant portait une robe encore plus sombre, d’un gris noir : le ministre de l’Hiver lui-même. Les robes grises étaient le symbole des serviteurs d’Uren Niangniang. Le vieil homme tenta de s’incliner devant Koshun, mais, peut-être à cause de son âge, il finit par s’agenouiller. Koshun lui demanda de lever la tête, et deux jeunes hommes en robe gris foncé qui se trouvaient derrière lui soutinrent le vieil homme alors qu’il luttait pour se remettre debout. C’étaient les subordonnés du ministre de l’Hiver.

—Je suis le ministre de l’Hiver, Setsu Gyoei, dit le vieil homme. Il se présenta d’une voix plus ferme que ne le laissait supposer son apparence.

—J’ai appris que vous aviez été alité pendant un certain temps à cause d’une maladie, dit l’empereur. Vous allez bien maintenant ?

—Je vous suis très reconnaissant de votre sollicitude, Votre Majesté. Comme vous pouvez le constater, je suis un vieil homme et je devrais donc éviter d’être aussi malade. Cependant, j’ai l’impression d’aller beaucoup mieux ces derniers jours.

Koshun entra dans le sanctuaire et s’assit sur un tabouret près de la fenêtre en treillis. Eisei attendait à ses côtés.

—J’ai appris que vous aviez envoyé un messager pour moi. Je m’excuse pour tous les ennuis que vous avez eus. En outre, c’est un véritable honneur de vous recevoir ici, Votre Majesté. Comme vous l’avez certainement remarqué, ce sanctuaire a connu des jours meilleurs. Cela me fait mal de le dire, mais c’est quelque chose que nous n’avons tout simplement pas les moyens de réparer… Je vous prie de m’excuser pour cette horreur.

Le ton de Gyoei était poli, mais il y avait aussi une touche d’humour. Se demandant s’il ne le sous-estimait pas à cause de son âge, Koshun examina l’expression du visage du vieil homme.

—Quoi qu’il en soit, qu’attendiez-vous de moi ? Gyoei poursuivit.

Koshun plissa les yeux sous la lumière du soleil qui entrait par la fenêtre en treillis et regarda la peinture murale d’Uren Niangniang.

—J’aimerais te poser une question à propos de la Concubine Corneille, dit-il.

—Mon Dieu. Dans quel sens… ? Gyoei cligna des yeux sous l’effet de la surprise, ses yeux étant cachés par ses longs sourcils blancs. Koshun remarqua que ces yeux étaient étonnamment perçants.

—La Concubine Corneille a été confinée au palais intérieur pour qu’un empereur de la dynastie précédente puisse monopoliser son pouvoir, commença l’empereur. Du moins, c’est ce qui a été consigné dans le Journal du Communicateur Divin. Il n’en est pas fait mention dans l’Encyclopédie Historique de Duo, alors qu’il s’agit du récit officiel des faits. Je crois que c’est le ministre de l’Hiver de la dynastie précédente qui a rédigé le Journal du Communicateur Divin, alors j’ai pensé que la personne qui occupait ce poste en savait peut-être plus sur elle.

Gyoei se caressa la barbe en réfléchissant.

—Je suis sûr que tout est conforme à la loi. Je travaille pour Uren Niangniang, pas pour la Concubine Corneille.

Koshun lança un regard vers Gyoei. Quel vieil homme difficile, se dit-

il.

—La loi nous dit seulement comment nous devons la traiter. Je veux en savoir plus sur la Concubine Corneille elle-même. J’ai toujours trouvé la situation un peu mystérieuse. Mon grand-père, l’avant-dernier empereur, méprisait l’incantation, au point d’expulser tous les chamans de la capitale impériale. Pourquoi, alors, aurait-il laissé la Concubine Corneille, quelqu’un qui possédait les mêmes sortes de pouvoirs mystiques, rester ?

Cela faisait un moment qu’il sentait que quelque chose ne collait pas. Le rapport qu’Onkei lui avait remis et les paroles de Hyogetsu n’avaient fait qu’empirer les choses.

Pourquoi te contentes-tu de t’enfermer dans le palais intérieur ? Si tu le voulais, tu pourrais tout avoir.

Gyoei passa la main sur sa barbe d’un air solennel.

—…L’Empereur Flamme ne déteste les chamans que parce que l’empereur de la dynastie précédente les a nommés à des postes importants. L’Empereur Flamme considérait toutes sortes de malédictions avec mépris. Mais voilà qu’un fantôme apparut.

—Quoi ?

—Les fantômes de l’empereur de la dynastie précédente et de la famille impériale ont commencé à apparaître dans sa chambre à coucher.

L’Empereur Flamme en était si troublé qu’il finit par se tourner vers la Concubine Corneille pour obtenir de l’aide et lui demander de faire quelque chose à ce sujet.

—… Es-tu sûr que ce n’était pas qu’une rumeur ?

Koshun avait supposé que cette histoire n’était qu’un non-sens mesquin.

—C’est la vérité, lui assura Gyoei. La Concubine Corneille a exorcisé leurs fantômes. Après cela, l’Empereur Flamme a enfin pu dormir la nuit, et il n’a plus pu se résoudre à la traiter durement. Voilà ce qui s’est passé.

Koshun croisa les bras.

—Je comprends. Sais-tu quelque chose d’autre ?

—Laissez-moi réfléchir… répondit Gyoei en se caressant la barbe. Je ne suis que le ministre de l’Hiver de ce vieux sanctuaire désolé, je suis donc loin d’être une source de connaissances.

—Très bien.

Je dirai au haut fonctionnaire du département des affaires financières de vous envoyer les sommes nécessaires à ces réparations.

Gyoei haussa les sourcils. Avec ses yeux larges et étroits, il donnait l’impression d’avoir été un très beau jeune homme.

—Votre Majesté, je n’ai rien caché pour tenter de négocier avec vous de cette manière. Je suis offensé que vous ayez pu penser une telle chose. Si ce sanctuaire perd de sa popularité et que la foi des gens s’éloigne d’Uren Niangniang, c’est tout simplement la direction que prend le monde. Qu’il en soit ainsi.

Koshun avait été informé que les sanctuaires d’Uren Niangniang étaient de plus en plus désertés, et pas seulement dans la capitale impériale, c’était la même chose dans tous les coins du pays.

Le ministère de l’Hiver n’avait pas eu grand-chose à faire depuis longtemps, et la situation dans les campagnes ne risquait pas d’être différente.

—Les gens disent que la Concubine Corneille était autrefois la Prêtresse du sanctuaire d’Uren Niangniang, dit Koshun.

—En effet, c’était le cas.

—La Prêtresse du sanctuaire étant enfermée dans le palais intérieur, il ne reste plus rien à faire pour les prêtres.

La moustache de Gyoei frémit. On aurait dit qu’il riait.

—Cela ne me dérange pas, Votre Majesté.

—Koshun se rapprocha du visage de Gyoei et, d’une voix suffisamment basse pour que les autres ne l’entendent pas, il chuchota :

—…Même si la Concubine Corneille pourrait tout avoir, si elle le souhaitait ?

Gyoei perdit sa façade de « vieillard misérable ». Ses yeux s’écarquillèrent. Il ne savait plus où donner de la tête.

—Où avez-vous entendu cela ?

—Il y a encore des choses que je trouve bizarres. Le pavillon Yamei, où vit la Concubine Corneille, se trouve juste en face de mon pavillon Gyoko. Pourquoi ?

Les caractères utilisés pour écrire « Yamei » impliquaient qu’il s’agissait d’un pavillon qui brillait de mille feux, même pendant la nuit, alors que le nom « Gyoko » signifiait un éclairage exquis. Le palais Yamei était situé en plein cœur du palais intérieur, presque comme s’il en était le point central.

—Qui est la Concubine Corneille ?


—Espèce de vieux fou sournois… Koshun jura silencieusement en se balançant d’avant en arrière dans son palanquin.

Vous dites des choses étranges. Je suis sûr que la Concubine Corneille est exactement celle qu’elle proclame être, la Concubine Corneille.

Gyoei n’avait pas tardé à revenir à son comportement antérieur, se montrant évasif avec l’empereur et tenant des propos sans substance.

Je n’ai moi-même aucun lien avec le palais intérieur, je ne sais donc malheureusement rien d’elle. Pourquoi ne posez-vous pas ces questions à la Concubine Corneille elle-même ? Ah oui, j’ai aussi entendu dire qu’elle avait la capacité de purger les mauvais esprits qui perturbent votre sommeil. Auriez-vous des problèmes de ce côté-là, par hasard ? Pourquoi ne pas lui demander son aide ? Vous n’avez pas l’air en forme, je dois dire.

Bien qu’il ait insisté sur le fait qu’il ne savait pas grand-chose sur la Concubine Corneille, il semblait savoir quelques curieuses choses. Koshun se frotta les sourcils. Il était vrai qu’il avait du mal à dormir ces derniers temps. Avait-il vraiment l’air si mal en point ? Eisei allait sûrement commencer à s’inquiéter pour lui maintenant.

Koshun soupira et ouvrit légèrement les rideaux.

—Sei, changement de plan, dit-il. Oublions le pavillon Gyoko.

Dirigeons-nous vers le palais intérieur.

—Compris, dit Eisei.

Jusetsu marchait le long du bord de l’étang. C’était l’endroit où la Princesse Alouette s’était noyée. Alors qu’elle marchait en regardant les fleurs qui poussaient au bord de l’eau, elle entendit le chant d’une alouette. C’était bien cette alouette. Elle regarda autour d’elle, se demandant où elle se trouvait, mais ne put l’apercevoir.

À cause de l’ombre des arbres, la surface de l’étang était lugubre, même en cette fin d’après-midi. Jusetsu, qui s’était retrouvée à contempler la lumière du soleil qui scintillait faiblement sur les ondulations de l’eau, leva soudain les yeux. Elle entendait des pas qui s’approchaient, accompagnés du balancement d’une robe. Elle attendit, et une dame de la cour, qui semblait avoir une trentaine d’années, apparut sous un laurier. D’après sa tenue, elle semblait être une dame d’honneur de l’une des concubines. Elle

tenait une tige de rosier rugueux contre sa poitrine. C’était une femme pâle et délicate. Les traits de son visage n’étaient pas d’une beauté exceptionnelle, mais sa silhouette élancée et son long cou avaient une certaine allure. Ses yeux simples et baissés avaient également une teinte sombre qui attirait l’attention des gens.

La dame d’honneur vit Jusetsu debout au bord de l’étang et s’arrêta net, l’air sincèrement surpris, et elle laissa tomber ce qu’elle tenait. On aurait dit qu’elle ne s’attendait pas à trouver quelqu’un à cet endroit. Elle se dépêcha de ramasser la fleur qui était tombée au sol.

—Tu offres cette fleur en hommage ? demanda Jusetsu.

—Quoi ? demanda la dame d’honneur.

—Cette fleur. Je suppose que c’est une offrande pour la Princesse Alouette, n’est-ce pas ?

La dame d’honneur regarda Jusetsu, perplexe.

—Euh, eh bien, je suppose que oui… admit-elle de façon ambiguë.

La dame d’honneur semblait se méfier de l’inconnu qui s’adressait à

elle.

—Je suis la Concubine Corneille, répondit Jusetsu. Qui es-tu ?

—La Concubine Corneille ? répéta la femme, l’air de plus en plus confus. Peut-être ne croyait-elle pas ce que lui disait Jusetsu, car elle était complètement perdue.

—Tu dois être Dame Yo, la dame d’honneur de la Concubine Grue.

—Vous… savez qui je suis ? La dame d’honneur se mit à genoux, apparemment émerveillée. Vous avez raison, mon nom de famille est Yo. Mon prénom est Jujo. Je vous remercie de votre attention.

On aurait dit que Jujo supposait que Jusetsu avait utilisé une sorte de pouvoir mystique pour deviner son nom, mais en réalité, les dames de la cour venaient de lui dire que c’était la seule dame d’honneur qui serait venue

offrir des fleurs à la Princesse Alouette. Jusetsu était juste en train de faire le rapprochement avec Dame Yo, dont le nom de famille s’écrivait avec le caractère « mouton ».

—Je t’attendais.

—Moi… ?

Jusetsu avait découvert qu’il y avait quelqu’un qui pleurait la mort de la Princesse Alouette la veille, lorsqu’elle avait trouvé une fleur que quelqu’un avait laissé en offrande près de l’étang. Elle était sûre qu’elle aurait la chance de la voir tant qu’elle attendrait à cet endroit.

—Je veux en savoir plus sur la princesse, dit Jusetsu. J’ai entendu dire que tu lui apportais parfois ses repas. Étais-tu proche d’elle ?

—Nous… Jujo allait lui répondre mais fut prise d’une petite quinte de toux.

—Je m’excuse, dit-elle.

—Tu es malade ? demanda Jusetsu.

—Non, je n’irais pas jusque-là… dit Jujo. J’ai juste tendance à tousser lorsque les saisons changent.

On aurait dit qu’elle était prédisposée à cela. Peut-être qu’elle était physiquement faible en raison de son corps si mince.

—Attention, tu vas geler au bord de l’eau, dit Jusetsu en éloignant Jujo de la rive de l’étang et en la conduisant à l’ombre des arbres.

—Merci beaucoup, répondit-elle. La princesse était elle aussi une personne fragile. C’est peut-être parce que nous avions cela en commun, mais elle était très attentionnée à mon égard, même si je suis certaine qu’elle avait beaucoup plus de mal que moi…

—Elle était fragile ?

—Je ne pense pas que c’était assez grave pour qu’elle doive consulter le médecin de la cour, mais elle se retrouvait parfois clouée au lit avec de la fièvre. Elle disait toujours qu’elle pouvait dormir, alors elle ne prenait jamais de médicaments… Quand elle en demandait au service médical, on ne lui en donnait pas. Ils ne peuvent pas prescrire de médicaments sans autorisation, et il fallait la permission de Sa Majesté, c’est-à-dire de l’impératrice douairière, pour faire appel au médecin de la cour, alors la concubine Sha ne pouvait pas faire grand-chose…

Si quelqu’un lui avait témoigné trop de gentillesse, cela se serait retourné contre lui et il aurait fini par attirer l’attention de l’impératrice douairière. Ce devait être ce que la concubine Sha craignait.

—Elle n’avait pas de dame d’honneur, elle était donc capable de tout faire toute seule. La première fois que j’ai eu le privilège de la voir, elle avait douze ans, le même âge que moi. Je ne pouvais pas imaginer ce que cela avait dû être, d’être abandonnée dans un pavillon si solitaire à un si jeune âge… mais elle n’a jamais blâmé personne, et a simplement continué sa vie tranquillement. C’était une fille tellement courageuse. Je venais tout juste d’arriver au palais intérieur, et ma famille me manquait. C’était parfois difficile, mais elle m’a beaucoup réconforté.

Un sourire nostalgique se dessinait sur le visage de Jujo.

—C’était une fille innocente et naïve, et faire ses propres travaux de cuisine et d’extérieur ne la dérangeait pas. Elle cultivait des légumes et des fleurs dans son jardin, et je lui donnais parfois un coup de main.

—Elle s’en occupait toute seule ?

—Oui. Les fleurs sont encore là aujourd’hui, les chèvrefeuilles et les rosiers rugueux. J’ai coupé celle-ci dans son jardin. C’était une fleur que la Princesse Alouette affectionnait, après tout.

—Je vois, acquiesça Jusetsu.

Puis, comme si elle avait soudainement repris ses esprits, Jujo dit :

—Hum… Mais pourquoi vous intéressez-vous à la Princesse Alouette maintenant, chère Concubine Corneille ?

—Il y avait une alouette qui aimait beaucoup la princesse, n’est-ce

pas ?

—Oh, oui, répondit immédiatement Jujo en hochant la tête.

Elle n’avait probablement pas besoin de remonter très loin dans ses souvenirs pour s’en souvenir, car « alouette » faisait partie du nom de la princesse.

—Sais-tu que l’alouette est toujours dans le palais intérieur ?

—Oh…, répondit Jujo tristement, en poussant un soupir. J’en ai entendu parler, mais ce ne sont que des rumeurs. Est-ce vrai ?

—Oui. Et je veux faire quelque chose, dit Jusetsu.

Jujo hocha la tête à plusieurs reprises pour montrer sa gratitude.

—Merci beaucoup. Si tel est votre objectif, je vous dirai tout ce que je sais, sans rien cacher. Si vous avez des questions, n’hésitez pas à me les poser.

Jusetsu décida donc de l’interroger sans réserve.

—Cette alouette était-elle vraiment si attachée à la Princesse Alouette

?

—La princesse Alouette lui donnait du millet tous les jours et l’adorait. Je pense qu’elle recevait souvent la visite de moineaux et d’alouettes, mais cet oiseau-là l’aimait particulièrement. Chaque fois qu’il la voyait, il gazouillait de joie.

—J’ai entendu dire que l’oiseau était mort lorsque la Princesse Alouette est décédée.

—Oui…, répondit Jujo, qui semblait hésitante cette fois-ci.

Elle ne semblait pas incertaine de sa réponse. C’était probablement juste un souvenir douloureux à revisiter. Jujo baissa la tête.

—Il criait de douleur, mais j’ai hésité. Je ne me suis pas précipitée vers la Princesse Alouette assez vite. Si j’avais été là pour la sauver tout de suite, les choses auraient peut-être été différentes…

—La froideur de cet étang aurait été fatale à quelqu’un d’aussi fragile qu’elle. Même si tu l’avais sortie de l’eau plus tôt, je suis sûr qu’il t’aurait été difficile de la sauver.

Jujo sourit légèrement.

—Merci beaucoup d’avoir dit cela. Mais…

—Tu as dit que tu avais hésité… Pourquoi ?

—Eh bien… Jujo baissa le regard et son visage s’assombrit. La veille, la Princesse Alouette et moi nous étions disputés.

—Que s’est-il passé ?

—Je ne connaissais pas ma place et j’ai été impoli avec elle. J’étais tellement désolée de la situation dans laquelle elle se trouvait que j’ai suggéré que Sa Majesté, l’ancien empereur, aurait pu faire quelque chose. La princesse a secoué la tête, a insisté sur le fait qu’elle ne voulait pas cela et m’a assuré qu’elle était satisfaite de la situation. Même si je la trouvais très courageuse, c’était extrêmement frustrant… Je veux dire, elle n’avait rien fait de mal, pourquoi devait-elle être traitée de cette façon ? Je pensais qu’elle devrait être plus bouleversée et exprimer ce qu’elle ressentait.

Et pourtant, la princesse s’était contentée de secouer la tête.

—La princesse était trop têtue pour écouter ce que je disais, et à la fin, j’ai fini par me mettre en colère… et c’est comme ça que je suis partie.

Un sourire amer et plein d’autodérision se dessinait sur le visage de

Jujo.

—Je suis sûre que même moi, je la considérais comme moins importante parce qu’elle était la fille d’une simple dame de la cour. C’est pourquoi j’ai pu lui parler ainsi. J’ai fini par m’en rendre compte une fois de retour dans ma chambre. C’était une pensée effrayante. La princesse était une fille intelligente, et je suis sûre qu’elle a dû se rendre compte que je la voyais ainsi aussi… J’étais tellement gênée que je n’ai pas pu me résoudre à l’affronter à nouveau.

Voilà pourquoi, lorsque l’alouette criait comme si elle demandait de l’aide, Jujo hésita. Puis la princesse mourut.

—Cela m’a troublé pendant tout ce temps. Je l’ai laissée mourir toute seule. J’aurais aimé pouvoir au moins lui tenir la main. Je voulais lui dire que j’étais à ses côtés. Quand je pense à l’impuissance et au chagrin qu’elle a dû ressentir en mourant, je…

S’étouffant, Jujo se couvrit la bouche avec sa manche. Elle toussait et Jusetsu lui tapota le dos.

—Je suis désolée. Ce sera fini dans une minute.

—Tu devrais demander au département médicinal une concoction de fritillaire. Cela calmera ta toux.

—Je le ferai… Merci.

Jusetsu se retourna vers l’étang et le contempla quelques instants.

—As-tu une idée de la raison pour laquelle la princesse est tombée dans l’étang ?

Jujo secoua la tête.

—Je ne sais pas. Elle se promenait parfois ici, alors je suppose qu’elle a glissé par hasard.

—Je vois…

Jujo regarda Jusetsu avec appréhension. La Concubine Corneille était perdue dans ses pensées.

—Pouvez-vous sauver cette alouette ?

—Je le peux, répondit Jusetsu de façon concise et catégorique. Jujo poussa un soupir d’admiration.

—J’apprécie vraiment. Il ne semble pas que l’alouette soit la princesse elle-même. Aidez-la, s’il vous plaît.

Sur ce, Jujo rentra chez elle, et Jusetsu se promena à nouveau sur la rive de l’étang.

La princesse…

Une brise légère faisait onduler la surface de l’eau. On aurait dit du sable flottant. Elle s’accroupit au bord de l’eau, respirant l’odeur humide. Les fleurs s’épanouissaient. Plus elle s’approchait du sol, plus l’odeur de la végétation et de la terre en décomposition devenait forte.

—Te voilà, l’interpella quelqu’un.

Jusetsu se leva. Koshun apparut de l’intérieur de la forêt, avec Eisei derrière lui.

—Nous sommes allés au pavillon Yamei, mais il s’est avéré que tu t’es dirigé vers le pavillon Soro à la place. Nous t’avons cherché. Jiujiu était contrariée par le fait que tu sois repartie seule.

—Je n’aime pas emmener ma dame d’honneur avec moi lors de mes promenades.

—Si tu n’en as pas besoin, devrais-je la réaffecter au pavillon Hien ?

—Non… dit Jusetsu en se tournant vers Koshun, puis vers le lac. Tu n’as pas à faire ça.

C’est alors que Koshun s’approcha d’elle.

—Que fais-tu ici ?

—J’ai mené une enquête sur la Princesse Alouette.

—Oh. J’ai entendu dire qu’elle avait un alouette comme amie. Koshun regarda autour de l’étang. Quand j’y pense, c’est dans cet étang qu’elle est morte.

Elle avait été la demi-sœur de Koshun.

—Tu l’as déjà rencontrée ? demanda Jusetsu.

—Non, répondit Koshun.

—Mais c’était ta sœur, non ?

—Ce serait différent si nous étions liés par le sang, mais les demi-frères et sœurs ne s’aperçoivent l’un l’autre que lors des cérémonies. Nous n’étions pas proches.

Plus encore, la mère de la Princesse Alouette étant une dame de la cour, elle avait été jetée aux oubliettes.

—À quoi sert cette fleur ? Koshun repéra une tige de rosier rugueux et la ramassa.

—C’est une offrande d’une dame d’honneur qui connaissait la princesse.

—D’accord, dit Koshun, en la regardant attentivement. Je n’avais pas réalisé que quelqu’un laissait des fleurs en offrande pour elle.

—Cette fleur provient d’un rosier rugueux. Tu es familier avec ça ?

—Pas vraiment. J’oublie toujours le nom des fleurs, même si je l’entends souvent. Je ne pense même pas que nous en ayons dans le jardin près du Pavillon Gyoko, pourtant.

—Apparemment, elle les cultivait elle-même dans le jardin. Elle avait aussi des chèvrefeuilles et des chrysanthèmes.

—Oh ? dit Koshun avec un regard interrogateur.

—Elles ont toutes des vertus médicinales.

Koshun laissa échapper un autre « oh » en guise de réponse. Cette fois, il avait l’air surpris.

—Le chèvrefeuille est un remède contre la fièvre. Les rosiers rugueux aident à faire circuler l’énergie. Les chrysanthèmes ont un effet fébrifuge et sédatif. J’ai entendu dire que la princesse était faible et qu’elle avait souvent de la fièvre, mais qu’on ne lui donnait pas de médicaments. Elle faisait probablement ses propres préparations avec ces plantes.

Jusetsu ne savait pas où la princesse avait acquis ce savoir, mais elle supposait qu’elle l’avait peut-être appris de sa mère.

—Et… Jusetsu regarda vers l’étang, la raison pour laquelle elle est tombée dans l’étang est juste là.

—Quoi ? demanda Koshun.

Jusetsu pointa du doigt la plante qui se trouvait à leurs pieds. Des fleurs en forme de cloche, d’un blanc verdâtre, avec un motif noir à l’intérieur, étaient en train de s’épanouir.

—Ce sont des fritillaires.

—Des fritillaires ?

—Leurs bulbes agissent comme un médicament contre la toux.

—Ils sont médicinaux ? demanda Koshun en s’agenouillant et en regardant les fleurs.

Puis il regarda autour de lui et dit,

—C’est logique. Elle a dû glisser en essayant d’en arracher une.

L’endroit où étaient plantées les fritillaires était en pente et la terre était détrempée.

—Elle n’aurait pas dû se démener autant pour la cueillir, murmura Koshun.

Jusetsu resta silencieuse. La princesse avait essayé de cueillir la fritillaire pour Yo Jujo. Elle était prête à se battre pour l’arracher parce que Jujo toussait à chaque changement de saison. Elle voulait probablement les utiliser pour se racheter après leur dispute.

Il serait presque impossible de le dire à Jujo, et c’est pourquoi Jusetsu avait évité de le lui dire plus tôt. Il valait mieux qu’elle ne le sache pas.

Jusetsu leva les yeux. Elle pouvait entendre le chant d’une alouette depuis l’intérieur de la forêt.

—Qu’en as-tu fait ?

—De quoi ?

—La sculpture en bois de l’oiseau. Tu m’avais dit qu’elle serait terminée avant ta prochaine visite.

—L’hirondelle de rivage ? Je l’ai terminée.

Il avait peut-être du mal à se souvenir du nom des fleurs, mais il n’avait certainement pas le même problème lorsqu’il s’agissait d’animaux. Koshun sortit la sculpture de sa poche de poitrine et la donna à Jusetsu.

—Tu as fait un excellent travail…

Jusetsu fut submergé par l’émotion en regardant l’ornement en forme d’hirondelle dans sa main. On aurait presque dit qu’elle était vivante. Ses ailes délicatement sculptées étaient douces, et ses yeux de fouine étaient adorables et pleins de vie. Lorsqu’elle caressait sa poitrine dodue, elle avait l’impression de pouvoir sentir les battements de son petit cœur.

—Tu penses pouvoir t’en servir ? Non pas que je sache pourquoi tu le voulais au départ.

—Je peux.

Jusetsu siffla, imitant le cri aigu d’un oiseau. Quelques instants plus tard, un oiseau traversa les lauriers et vint se percher sur une branche à côté d’elle.

C’était l’alouette.

Elle sortit de sa coiffure une pivoine qui se fondit en une brume rouge pâle sur sa paume. Elle souffla dessus et la brume se transforma en un petit tourbillon qui releva les manches de la robe de Jusetsu. D’un geste de la main, le tourbillon se dissipa et se transforma en une douce brise. Elle brandit la sculpture en bois de l’hirondelle qu’elle tenait dans son autre main. Elle sentit que le bois commençait à trembler et l’instant d’après, il se transforma en une véritable hirondelle en un seul mouvement fluide.

—Allez, va, dit Jusetsu à l’oiseau.

Sur ce, l’oiseau s’élança de sa main comme pour répondre à son appel. Il battit des ailes et s’éleva dans le ciel.

—Maintenant, tu dois toi aussi suivre cet oiseau sur son chemin. La princesse t’attendra à la fin de ton voyage.

L’alouette se détacha de la branche et commença à voler à son tour. La brise rouge pâle s’enroulait autour de son corps. Comme si elle était soutenue par le vent, l’alouette suivait l’hirondelle.

L’hirondelle et l’alouette chevauchèrent le vent et s’élevèrent dans les airs, se dirigeant vers la mer, puis au-delà. Une fois que la brise rouge et les oiseaux furent complètement hors de vue, Jusetsu poussa un léger soupir.

—Nous y voilà. Cette hirondelle l’amènera au paradis.

—C’est pour ça que tu voulais un oiseau qui vole bien, alors ?

—Oui, dit Jusetsu en hochant la tête. Je suis sûre que cet oiseau pourra survoler la mer sans problème.

—Je suis content d’avoir été celui qui l’a fait. Je ne pense pas que l’oiseau que tu as sculpté aurait été capable de décoller du sol.

—Tais-toi.

Jusetsu lança un regard à Koshun avant de le quitter. Cependant, alors qu’elle n’était plus qu’à deux ou trois pas, elle s’arrêta.

—Je…j’apprécie que tu aies fait un si bon oiseau pour moi. Il s’est avéré être d’une grande aide. Puis, d’une voix plus basse, elle dit :

—Merci.

Elle essaya de repartir sans se retourner, mais Koshun lui attrapa la main et la tira en arrière.

Lorsqu’elle regarda derrière elle, elle s’aperçut que le visage de Koshun était proche du sien. Il la fixait sans rien dire. Elle pouvait voir une légère pointe de confusion sur son visage à peine émotif.

—Qu’est-ce qu’il y a ? C’était si choquant que ça pour moi de te remercier ?

—Non, ce n’est pas ça… Koshun baissa le regard et lâcha sa main en sursaut. C’était vraiment une surprise, mais c’était plus… rafraîchissant qu’autre chose.

—Rafraîchissant ?

—Ça m’a rendu heureux. J’avais l’impression qu’un chat qui ne s’était jamais vraiment intéressé à moi me donnait enfin un peu d’affection. Oh, hé ! Attends !

—Je ne te donnerai aucune affection, pas même un tout petit peu. Pas même une once.

—D’accord. Ça me va.

—Qu’est-ce que tu veux dire par là ? ! Je suis…

—Donne-moi ta main.

—Quoi ?

—Ta main, s’il te plaît.

—Je refuse.

Koshun prit de force la main de Jusetsu et y plaça un petit objet.

C’était un charmant petit oiseau sculpté dans du bois.

—Qu’est-ce que c’est ? dit Jusetsu.

—Une mésange boréale, répondit Koshun, en entrant à nouveau dans les détails. Tu devrais la peindre. Elle te ressemble.

—Parce que… c’est petit ?

—Petit et doux.

Jusetsu ne dit rien en retour.

Il doit parler de l’oiseau, pensa Jusetsu. S’il pense ça de moi, c’est qu’il a perdu la tête. Qui pourrait dire qu’une fille grincheuse et irritante comme moi est douce ?

Jusetsu fixa la sculpture de la mésange boréale. Elle était peut-être plus petite que l’hirondelle de rivage qu’il avait fabriquée, mais sa forme était toute aussi exquise. Ses plumes fines semblaient douces et son cou était légèrement incliné sur le côté, de la manière la plus adorable qui soit. C’était vraiment une pièce bien faite.

—…L’homme qui t’a enseigné cette technique devait être un artisan incroyable.

—Il rêvait de travailler un jour avec des pierres précieuses, car s’il faisait ce genre de travail, il n’aurait pas besoin de parler.

—Que veux-tu dire ? demanda Jusetsu en penchant la tête avec curiosité.

Koshun regarda longuement la mésange boréale.

—Teiran était muet. Il est né dans une bonne famille, mais quand ils ont compris qu’il ne pourrait pas devenir fonctionnaire, il a été placé en adoption. Ensuite, il a même été fait eunuque par intérêt financier, et a été envoyé au palais intérieur. Il travaillait au département des jardins, mais il s’est fait remarquer par sa loyauté et a fini par être affecté à l’administration du prince héritier et est devenu mon gardien.

Avec ses travaux manuels impressionnants et sa capacité à créer tout ce que l’on pouvait imaginer grâce à ses compétences, Teiran conquit le cœur du jeune Koshun en un rien de temps.

—C’était un homme joyeux et doux. Il ne pouvait peut-être pas parler, mais pour une raison quelconque, je pouvais toujours deviner ce qu’il pensait. Je savais quand il était heureux, quand il était triste ou quand quelque chose le troublait. C’est sans doute parce que nous sommes restés ensemble si longtemps.

Le regard de Koshun s’adoucit lorsqu’il parlait de son vieil ami, mais l’expression disparut soudain de son visage.

—Teiran est mort alors que j’étais au Pavillon Gyoso, après avoir fait annuler mon statut d’héritier. Ce jour-là, il était allé chercher de la racine de mauve au département des jardins, dans le palais intérieur. C’était la période idéale de l’année pour les récolter, et la mauve marinée était ma préférée. Je lui ai dit que ce n’était pas nécessaire, mais Teiran est quand même sorti avec un sourire sur le visage. C’est la dernière fois que je l’ai vu vivant. En revenant du département des jardins, des eunuques de l’impératrice douairière l’ont surpris. Elle savait parfaitement à quel point je comptais sur lui et cherchait une occasion de me l’arracher. Ils l’ont accusé d’avoir volé les mauves et l’ont torturé à mort. Lorsque je me suis précipité, il était trop tard. Ses blessures dues aux coups de bâton, aux coups de poing et aux innombrables coups de pied avaient laissé son cadavre en lambeaux.

En contraste avec l’horreur de ce dont il parlait, la façon dont Koshun s’exprimait était étrangement calme. Sa voix semblait insouciante, aussi calme que la surface de l’eau lorsqu’il n’y avait pas de vent, ou comme le calme de la nuit. C’était le genre de calme qui vous faisait croire qu’il y avait des monstres insondables à l’affût, dans les profondeurs de l’obscurité.

Jusetsu avait l’impression d’avoir entrevu la haine tranquille qui sommeillait au fond de lui. Sa haine était affamée, en quête d’un exutoire. Même après la décapitation de l’impératrice douairière, cette faim ne s’était

pas éteinte. Plus elle resterait silencieuse, plus cette bête rongerait les recoins les plus profonds de son cœur.

—Jiujiu et toi êtes de nouveau amis ? dit Koshun.

Le changement de sujet fut si soudain que, pendant un bref instant, Jusetsu ne comprit pas ce qu’on lui demandait. Mais une fois qu’elle eut compris, elle répondit.

—Nous… n’avons jamais été vraiment amis au départ.

Jusetsu n’avait pas encore donné le sipaotang à Jiujiu, et elles n’avaient pas non plus eu de véritables conversations. Pourtant, elles n’étaient qu’une concubine et sa dame d’honneur, pas des amis, alors ce n’était pas comme si « se réconcilier » ou « ne pas se réconcilier » étaient même des options.

—Pas besoin d’être aussi provocatrice. C’est fatigant. Je suis sûr que tu veux bien t’entendre avec elle, n’est-ce pas ?

—Je n’ai jamais rien pensé de tel.

—Tu en es sûre ? Tu as vraiment l’air de prendre à cœur le fait qu’elle se mette en colère contre toi.

Jusetsu tenta de répondre, mais ne trouvant pas les mots, elle abandonna.

—C’est à toi de décider si tu veux garder une dame d’honneur ou non, continua Koshun. C’était ton souhait de l’avoir en premier lieu, alors pourquoi la rejettes-tu ? Jusetsu se mordit la lèvre.

—Rejettes-tu les gens à cause de… cette partie de toi ? demanda-t-il. Koshun parlait du fait qu’elle était une survivante de la famille Ran.

Jusetsu se détourna de lui.

—C’est dans ma nature, dit-elle.

—Tu ne pourras pas t’en sortir longtemps avec tes mensonges. Tu n’as pas le cœur assez froid pour passer outre toute raison.

—Quels mensonges ?!

—Est-ce parce que tu es la Concubine Corneille ? Jusetsu se retourna vers Koshun.

—Qu’est-ce que tu viens de dire ?!

—Je te demande si tu dois garder les gens à distance parce que tu es la Concubine Corneille, et non pas à cause de tes origines.

Jusetsu examina attentivement le visage de Koshun. Que savait cet homme ?

Elle détourna silencieusement le regard.

—Jusetsu, appela-t-il.

—Je ne suis pas obligée de répondre à tes questions, et tu ne peux pas non plus m’obliger à te répondre.

C’était ainsi qu’était la Concubine Corneille. Jusetsu tourna le dos à Koshun et commença à s’éloigner.

—Jusetsu ! l’appela-t-il à nouveau.

Refusant de s’arrêter, Jusetsu demanda simplement,

—Quoi ?

—Je pense vraiment que tu devrais te réconcilier avec elle.

Jusetsu s’arrêta dans son élan. Elle pensa à lui dire que ce n’était pas ses affaires, mais resta silencieuse et se retourna.

—Quand elle sera partie, il sera trop tard, dit Koshun.

Ses paroles étaient silencieuses, mais elles résonnèrent profondément chez Jusetsu. Elle le regarda quelques instants, puis partit.

Lorsqu’elle revint au pavillon Yamei, elle trouva Jiujiu en train d’essuyer une fenêtre en treillis. Comme elle n’avait rien à faire, elle nettoyait généralement le pavillon pendant la journée, exactement comme elle le

faisait en ce moment. Lorsqu’elle vit que Jusetsu était de retour, elle arrêta ce qu’elle faisait et lui fit une légère révérence.

—Nous avons envoyé l’alouette, lui dit Jusetsu. Le visage de Jiujiu s’illumina.

—C’est vrai ? Merci beaucoup !

Jusetsu était soulagé de voir Jiujiu si heureuse. Grâce à cette nouvelle positive, il semblait qu’elle allait éviter de se faire sermonner pour être sortie seule une fois de plus. Jusetsu s’assit sur sa chaise.

Je pense vraiment que tu devrais te réconcilier avec elle.

La voix de Koshun lui revint en mémoire. Elles n’avaient jamais eu beaucoup de relations auparavant. Jiujiu ne faisait que remplir ses fonctions de dame d’honneur, tandis que Jusetsu ne supportait tout simplement pas d’en avoir une. Et pourtant…

—…Je suis désolée pour hier.

Jiujiu, qui s’apprêtait à faire bouillir de l’eau, se figea de surprise. Jusetsu poursuivit.

—J’ai entendu dire que les concubines étaient censées donner des choses à leurs dames d’honneur, alors je me suis dit que je devais te donner quelque chose. J’ai pensé que cela te rendrait… plus heureuse.

C’était la vérité. Elle voulait rendre Jiujiu heureuse. Elle voulait que Jiujiu soit heureuse d’être devenue sa dame d’honneur. C’était tout à fait idiot.

Les yeux de Jiujiu s’ouvrirent en grand et elle tomba à genoux, submergée par la gratitude.

—Non… Vous ne devriez pas vous excuser, niangniang. Je ne vous en aurais pas voulu si vous m’aviez battu pour ce que j’ai dit. C’était grossier, venant d’une dame d’honneur. Aucune servante ne répond à la personne

pour laquelle elle travaille ! Kogyo m’a aussi grondée pour cela. Vous êtes si gentille que j’ai oublié ma place.

Elle expliqua qu’elle se demandait sans cesse quand elle allait être punie ou mise à la porte pour son comportement.

—Je ne suis pas ce genre de personne. C’est la première fois que j’ai une dame d’honneur, alors je n’ai tout simplement pas compris ce qu’il fallait faire.

—Est-ce que ça veut dire… que vous allez me garder ?

—Tu veux rester ?

—Eh bien, je suis juste inquiète à l’idée de vous laisser seule, dit Jiujiu.

—Je faisais tout par moi-même avant que tu n’arrives.

—Ce n’est pas la question. Vous deviez vous sentir seul. Jusetsu cligna des yeux.

—…Pas le moins du monde.

—Comment cela se fait-il ? Je ne sais rien de votre situation, mais vous êtes toujours tendue. Vous devez être très fatiguée tous les jours.

Ces mots transpercèrent Jusetsu en plein cœur. Cette fille avait réussi à voir Jusetsu pour ce qu’elle était vraiment, et elle l’avait fait juste en la côtoyant. Elle ne savait rien de sa situation.

Elle a raison. Je suis fatigué, pensa Jusetsu. Mais aussi épuisée que je sois, je n’ai personne vers qui me tourner…

Ses yeux s’embuèrent de larmes, et elle poussa un petit soupir.

—…Le thé est en train de bouillir.

—Oh non !

Jiujiu ajouta du sel dans la marmite et remua avec une cuillère. De la vapeur s’échappa et l’arôme du thé emplit l’air. Jusetsu ferma les yeux et inspira profondément, cachant ses doigts tremblants dans ses manches.

—Voilà, niangniang.

Jiujiu tendit à Jusetsu une tasse qu’elle versa. Jusetsu la regarda pendant quelques secondes, absorbant la vapeur chaude et le parfum.

Puis, sans crier gare, Jiujiu dit :

—Je sais que vous vous teignez les cheveux. Jusetsu ouvrit les yeux.

—Mais Kogyo et moi ne le dirions jamais à personne, je suis sûre que vous avez vos raisons, alors vous devriez pouvoir vous détendre davantage lorsque vous êtes à l’intérieur de votre propre pavillon, dit Jiujiu avec un sourire.

Jusetsu baissa les yeux sur sa tasse.

—…Merci, dit-elle, tendant la main pour la saisir.

Et ainsi, Jusetsu se retrouva avec une autre chose qu’elle ne pouvait se résoudre à jeter et à abandonner.

Elle ne savait plus où donner de la tête. Ces poids lourds, aussi chauds et doux soient-ils, semblaient s’être enroulés autour de ses jambes, l’empêchant d’avancer. Des couches et des couches de chaînes entouraient son corps.

En descendant dans sa gorge, le thé lui semblait d’une chaleur atroce.


Koshun se réveilla au milieu de la nuit, mais ce n’était pas comme s’il avait dormi longtemps. Il ne faisait que somnoler, rêvant par à-coups, oscillant entre conscience et inconscience. Koshun se redressa dans son lit et regarda les rideaux. Une fois que ses yeux se furent adaptés à

l’environnement, le fin tissu de soie apparut vaguement blanc dans l’obscurité. Mais…

Lorsqu’il remarqua les ombres de plusieurs silhouettes se tenant de l’autre côté des rideaux, il sortit du lit, ouvrit les rideaux et passa à travers. Il aperçut deux personnes qui se tenaient devant l’entrée de la pièce. Aucune d’entre elles ne bougea d’un pouce, elles restèrent là, à s’attarder. Elles apparaissaient chaque nuit au même endroit. Étonnamment, leurs formes étaient faciles à distinguer, même dans l’obscurité. Cela prouvait qu’ils n’étaient pas des humains ordinaires. Cependant, même si ce n’était pas le cas, Koshun aurait su qu’il s’agissait de fantômes.

—Mère… Teiran, dit-il.

Les deux personnes qui se tenaient devant les portes étaient en effet la mère de Koshun et Teiran. Koshun s’approcha lentement d’eux, mais aucun ne bougea. Ils restaient immobiles, comme s’ils gardaient la porte. Aucun des deux n’était dans un bon état. La mère de Koshun était pâle et faisait couler une énorme quantité de sang de sa bouche, et sa robe était tachée de vermillon. Elle avait été empoisonnée à mort, après tout. Teiran, qui se tenait à côté d’elle, était vêtu d’une robe déchirée, souillée de terre et de sang. Son visage, sur lequel il arborait toujours ce sourire serein, était tuméfié par tous les coups qu’il avait reçus et parsemé de taches rouges, noires et bleues. Du sang coulait de ses mains et de ses pieds et tombait sur le sol.

Les deux fantômes restaient là à regarder Koshun, mais ce dernier n’était pas effrayé.

La scène était toujours la même, et au matin, Koshun dormait profondément dans son lit, et il n’y avait plus aucune trace de la présence de ses deux êtres chers.

Raven of the Inner Palace, Tome 2, Chapitre 3 — illustration

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