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Chapitre 2

Le Sifflet à Fleurs

Traduction · Cerale. Lecture ~1 h

PEU APRÈS le deuxième jing, soit entre 21 et 23 heures, Jusetsu emprunta le passage au fond de sa chambre et ouvrit les rideaux en sergé de soie. De l’autre côté, il y avait une petite pièce avec un autel placé contre le mur.

Jusetsu souffla sur le chandelier. Une flamme blanche et fumeuse apparut et vacilla. Aucun encens ne brûlait, mais un arôme puissant, semblable à celui du musc, flottait dans l’air.

Jusetsu inclina la tête devant l’autel. Sur le mur derrière l’autel se trouvait le dessin d’une grande créature magique noire ressemblant à un oiseau. Elle avait quatre ailes lustrées, le corps d’un sanglier et les pattes d’un varan. Cependant, son visage, et seul son visage, était celui d’une belle femme à la peau pâle, aux lèvres rouges et à la coiffure ornée de pierres précieuses d’or et d’argent.

C’était une représentation d’Uren Niangniang, la déesse venue de l’autre côté de la mer. Elle était la déesse de la nuit et de la vie de tous les êtres vivants.

Sur l’image, elle était entourée de toutes sortes d’oiseaux, petits et grands, hirondelles, casse-noix mouchetés, bouscarles chanteuse, canards mandarins, et même de minuscules oiseaux dont on ne connaissait pas le nom. Ils faisaient tous partie de la famille d’Uren Niangniang.

Jusetsu enleva une pivoine de ses cheveux et la plaça dans le bol en verre qui se trouvait sur l’autel. Quelque part au loin, une cloche sembla sonner, et en un clin d’œil, la fleur disparut. Jusetsu se retourna et quitta la

petite pièce, et au même moment, la flamme blanche au sommet du chandelier disparut sans laisser de trace.

Lorsqu’elle revint dans la pièce principale, elle trouva Shinshin en train de battre des ailes en faisant du bruit. Jusetsu regarda les portes. Elle avait des visiteurs.

—Chère Concubine Corneille, êtes-vous là ? demanda une femme à la voix faible.

—Que veux-tu de moi ? répondit sèchement Jusetsu.

—Il y a quelque chose que j’aimerais vous demander, si vous avez la gentillesse d’accepter, dit la femme.

Jusetsu avait déjà entendu ces paroles un nombre incalculable de fois, car toutes les femmes qui venaient lui rendre visite suivaient le même scénario. Elles utilisaient cette phrase type déjà depuis le temps où la précédente Concubine Corneille était encore là, et à ce stade, elle était devenue fatiguée de l’entendre.

—Entre, dit-elle.

D’un geste de la main, les portes s’ouvrirent et le groupe qui se tenait à l’entrée apparut. Il y avait une dame d’honneur sur le côté, qui devait être celle qui avait parlé, et une autre femme qui se couvrait la bouche avec un grand éventail derrière elle. Elle doit être la personne la plus importante ici, pensa Jusetsu. Elle était accompagnée d’une dame de la cour qui ressemblait à une autre dame d’honneur, ainsi que de deux eunuques qui montaient la garde avec des lampes. La dame à l’éventail entra lentement dans le pavillon. Elle avait un grain de beauté près de ses yeux calmes. Il n’avait pas l’air d’avoir été maquillé, mais plutôt d’être un trait naturel. Sa coiffure haute était ornée d’une épingle à cheveux cloisonnée, mais elle n’était pas habillée de façon particulièrement glamour. Malgré cela, on pouvait voir à sa façon de se tenir qu’elle n’était pas une concubine de bas étage. Ce qui était étrange, c’est qu’elle portait à la ceinture un sifflet à fleurs, un magnifique sifflet rond utilisé pour consoler les morts. Ces sifflets étaient des pièces magnifiques

et élaborées, et étaient généralement ornés d’un pendentif ou d’un fil coloré. Celui-ci avait la forme d’une fleur de magnolia et était orné de nombreux bijoux.

Elle s’assit sur le siège qu’un de ses eunuques avait sorti pour elle. Jusetsu choisit de ne pas s’asseoir et de la fixer de face. Il n’y avait pas que ses yeux qui étaient calmes, son visage et toute son apparence dégageaient un air de froideur et de sérénité. Elle portait un shanqun couleur menthe avec une jupe turquoise en dessous, et son châle était fait d’une soie aussi fine que la brume. Cette tenue rafraîchissante semblait lui convenir parfaitement.

—Pourquoi ne pas vous asseoir ? dit la femme d’une voix aussi calme que son apparence, en faisant un geste vers la chaise en face d’elle.

Jusetsu s’assit, les yeux toujours fixés sur sa visiteuse. La femme fit un signe, et ses dames d’honneur reculèrent vers la porte, apparemment compréhensives. Puis elle se tourna à nouveau vers Jusetsu.

—Je m’appelle Kajo, fille de la famille Un. Je suis la concubine qui réside au pavillon Eno.

Jusetsu fut surprise de voir à quel point elle donnait volontiers son nom et son statut. La plupart des personnes qui lui rendaient visite ne voulaient pas révéler leur identité. La concubine qui habitait le pavillon Eno n’était surpassée que par l’impératrice. Comme cette concubine avait reçu le pavillon Eno, elle avait aussi reçu le titre de Concubine Canard Mandarin, car les caractères utilisés pour écrire le nom de son pavillon signifiaient aussi « canard mandarin ».

Koshun n’avait toujours pas d’impératrice, alors cette femme était essentiellement la concubine de plus haut rang de tout le palais. Qu’est-ce qu’elle peut bien me vouloir ? pensa Jusetsu avec méfiance.

—Et quelle est ta requête ? demanda Jusetsu avec concision.

Kajo regarda attentivement le visage de Jusetsu. Elle agissait d’une manière assez franche et sans réserve, compte tenu du fait qu’elle était une concubine.

—J’ai entendu dire que Sa Majesté se retrouvait souvent chez vous, dit-elle d’un air amusé. Pourquoi cela ?

Jusetsu fronça les sourcils sans s’en apercevoir.

—Je ne sais pas ce qu’il attend de moi. Il vient juste pour un petit moment, et puis il s’en va.

Même si l’affaire des boucles d’oreilles en jade était close, Koshun continuait à venir. Ce n’était rien d’autre qu’une nuisance pour Jusetsu.

Kajo hocha la tête, comme si elle avait compris quelque chose.

—Vous êtes donc sa conseillère ?

—Je ne suis rien de tout cela.

—Il n’a pas de requête à vous faire ?

Jusetsu regarda Kajo. C’était une femme élancée, encore plus grande que Jusetsu, alors naturellement, elle devait la regarder de haut.

—Il en a eu, à une occasion. Je ne vous dirai pas de quoi il s’agissait. Kajo plissa les sourcils dans un moment de contemplation.

—Il n’a pas… demandé une malédiction de mort par hasard, si ?

Quelle étrange chose à dire, pensa Jusetsu en penchant la tête sur le côté avec curiosité.

—C’est l’empereur. S’il voulait la mort de quelqu’un, il pourrait facilement le décapiter sans avoir besoin d’une malédiction.

Les yeux de Kajo se rétrécirent tandis qu’elle souriait. Puis elle hocha la tête d’un air satisfait.

—Vous avez raison. Mais il y en a beaucoup dans le palais intérieur qui ne le comprennent pas.

—Que veux-tu dire ?

—Sa Majesté a condamné l’impératrice douairière. Certains disent qu’il vous a demandé d’exécuter une malédiction mortelle.

Jusetsu pencha la tête de l’autre côté.

—Elle a été exécutée. Comment cela pourrait-il être une malédiction ?

C’est illogique.

Kajo sourit encore plus.

—Précisément. Elle a simplement été punie pour ses propres crimes.

—Dans ce cas, pourquoi les gens disent-ils qu’il s’agit d’une malédiction ?

—Certaines personnes ne peuvent pas être raisonnées. Il y a aussi de la jalousie qui circule, de la jalousie à votre égard.

—À mon égard ?

—Ils sont jaloux parce que Sa Majesté vous rend de fréquentes visites alors qu’il ne rend même pas visite à ses vraies concubines.

Jusetsu se renfrogna, se sentant profondément mal à l’aise avec ce commentaire.

—Il ne vient pas me voir dans ce sens.

—Bien sûr que non. Je veux dire, vous êtes la Concubine Corneille, dit Kajo avec un hochement de tête imperturbable. Je suis sûre qu’il a ses intentions.

Jusetsu ne savait pas si c’était le cas ou non. Parfois, il lui apportait des confiseries en cadeau, et d’autres fois, il venait simplement s’assoupir sur le lit de Jusetsu sans demander la permission. Il n’en faisait qu’à sa tête.

—Tu es venue ici pour savoir ce qui se passait ? demanda Jusetsu. Kajo baissa les yeux avec un léger sourire.

—Je suis venu pour me rendre compte par moi-même. Ce qui se passe à l’intérieur du palais intérieur me regarde, après tout.

La concubine de plus haut rang agissait en effet comme la propriétaire du palais intérieur. En d’autres termes, Kajo avait la charge de tout ce qui se passait dans le palais intérieur.

—Ce fut un plaisir de vous rencontrer. Vous m’avez soulagé d’un poids. Sur ce, Kajo se leva.

—Tu n’avais pas une demande à me faire ? Ou n’était-ce qu’une façade ? se demanda Jusetsu en silence.

Kajo lui jeta un coup d’œil, puis commença à marmonner quelque chose. Sans faire de bruit, elle prononça les mots :

—À demain.

Ce devait être quelque chose qu’elle ne voulait pas que ses dames d’honneur sachent. Quoi qu’il en soit, j’espère que ce ne sera pas trop pénible, se dit Jusetsu.

Kajo se détourna de Jusetsu, son sifflet à fleurs et les pompons qui pendaient en dessous se balançant au gré de ses mouvements. Pour une raison ou une autre, cette image resta gravée dans la tête de Jusetsu.

Les eunuques rallumèrent leurs bougies et le groupe s’éloigna dans le même calme qu’à l’aller.

—Hua niangniang est magnifique, n’est-ce pas ? Jiujiu dit avec un soupir, elle était accroupie dans le coin de la pièce en attente, mais elle revint vers Jusetsu. Jusetsu la gardait toujours comme sa dame d’honneur.

—Hua niangniang ?

—C’est ainsi que la plupart des gens du palais intérieur l’appellent.

—Est-ce parce que son nom s’écrit avec le caractère « fleur » ? Le caractère « fleur » peut également être lu comme « hua ».

—C’est une raison, mais vous avez dû voir ce sifflet à fleurs accroché à sa ceinture, n’est-ce pas ? C’est censé porter malheur, mais elle le porte toujours…

À l’origine, les sifflets à fleurs étaient accrochés à l’avant-toit d’un bâtiment à la fin de la saison hivernale pour pleurer les personnes décédées cette année-là. On disait que les morts reviendraient avec le vent qui signalait l’arrivée du printemps et qu’ils feraient retentir le sifflet à ce moment-là. Ces sifflets, faits de pierres précieuses, de céramique ou d’argile, avaient la forme de fleurs et étaient percés de trous pour laisser passer l’air. Chaque fois que le vent soufflait, il émettait un son faible et aigu, comme le gazouillis d’un oiseau.

—Pourquoi en aurait-elle accroché un à sa ceinture ?

—Personne ne le sait. Apparemment, elle refuse de le dire.

—Bonté divine.

Elle était décidément une concubine unique en son genre. Il était mystérieux qu’elle choisisse de porter un sifflet à fleurs sur sa personne, mais on ne sentait pas non plus qu’elle possédait la passion obsessionnelle que partageaient les autres femmes qui visitaient Jusetsu. La seule sensation qu’elle dégageait était celle d’une brise rafraîchissante. Elle était…

—Elle n’était même pas fâchée que Sa Majesté vous rende de fréquentes visites. Je savais qu’elle ne le serait pas, dit Jiujiu avec admiration.

—Elle savait probablement qu’il ne venait ici que pour perdre du temps.

—Allons, ce n’est pas ça. Elle n’était pas en colère parce qu’elle n’avait pas besoin de l’être. Sa Majesté et elle se connaissent parfaitement.

—C’est normal, puisqu’elle est classée comme sa deuxième concubine. Tant qu’il n’a pas d’impératrice, elle est au sommet.

—Vous ne comprenez pas ! Ces deux-là sont des amis d’enfance. Je crois qu’elle a trois ans de plus que lui.

—Amis d’enfance ?

—C’est la petite-fille du Grand Chancelier Un. La famille Un fait partie du groupe de familles réputées « Cinq noms de famille, sept clans ». Le Grand Chancelier Un est un proche conseiller de l’empereur depuis qu’il est prince héritier, et c’est grâce à ce lien qu’ils jouaient ensemble lorsqu’ils étaient enfants. Elle ne le ménage pas puisqu’elle le connaît depuis si longtemps.

Le groupe dont elle parlait était un ensemble renommé de sept clans prestigieux, dont deux partageaient leur nom de famille avec d’autres clans.

—Vraiment ? Jusetsu répondit, mais il était clair que ce n’était qu’une tentative timide de faire croire qu’elle s’en souciait.

—Vous devriez vraiment vous intéresser davantage à ce qui se passe dans le palais intérieur, dit Jiujiu en soufflant. Cela ne sert à rien de vous en parler.

Jusetsu n’en avait honnêtement rien à faire des relations qui se déroulaient dans son palais intérieur. Cependant, le sifflet à fleurs de Kajo avait piqué sa curiosité, juste un peu. Jusetsu congédia Jiujiu et alla se coucher.

Kajo avait dit : « À demain ». Elle devait avoir l’intention de revenir avec une requête.


Le lendemain matin, Jusetsu se réveilla, sortit du lit et se dirigea vers la cuisine, encore vêtue de ses vêtements de nuit. La vieille dame qui servait Jusetsu était penchée sur l’âtre, en train d’allumer un feu. À côté d’elle, So

Kogyo hachait du persil. Dès qu’elle remarqua la présence de Jusetsu, elle s’inclina poliment. Maintenant qu’elle allait bien, Jusetsu l’avait recueillie. Jusetsu lui avait dit que c’était parce que sa servante vieillissante commençait à se sentir mal à l’aise à l’idée d’assumer seule toutes les tâches de la cuisine.

Jusetsu se dirigea vers la cruche d’eau située dans le coin de la pièce, y puisa de l’eau à l’aide d’une louche et la versa dans un baquet en argent. Au moment où elle allait l’emporter, elle entendit une voix derrière elle.

—Hé, niangniang ! Ne vous ai-je pas dit que je vous apporterais de l’eau si vous en vouliez ?! Jiujiu l’interpella.

Les cheveux lâchés de Jusetsu couvraient un peu son visage, et elle regarda légèrement autour d’elle.

—Je suis là, alors autant vous aider à vous préparer le matin. Sinon, à quoi bon que je reste ?

Jiujiu était prête à aider. Après tout, elle était ici sous le prétexte d’être la dame d’honneur de Jusetsu.

—Je me suis bien débrouillée toute seule pendant tout ce temps. Je n’ai besoin d’aucune aide.

—Mais cela signifie… Jiujiu affaissa les épaules, déprimée. Jusetsu hésita.

—D’accord, dit-elle. Aide-moi à préparer mon petit-déjeuner. Je suis sûre que tu as déjà plus qu’assez d’expérience dans ce domaine.

Jiujiu accepta joyeusement son ordre et commença à travailler dans la cuisine, s’y habituant comme un poisson dans l’eau.

Jusetsu retourna dans la pièce principale et soupira. Quel ennui !

Elle savait qu’avoir des personnes inutiles dans le pavillon ne serait pas une bonne idée. Elle avait d’ailleurs prévu de renvoyer Kogyo et Jiujiu d’où elles venaient une fois qu’elle n’aurait plus besoin d’elles. Si elles

restaient dans les parages pour toujours, elle ne savait pas quand sa véritable identité serait révélée. Koshun l’avait peut-être ignorée, mais si elle devait être rendue publique, même lui ne pourrait pas la protéger. La loi stipulait que tous les membres de la famille impériale de la dynastie précédente devaient être éradiqués.

Malgré cela, elle avait déjà fini par s’habituer à la turbulence de Jiujiu et à ses gazouillis semblables à ceux d’une alouette, ainsi qu’aux regards protecteurs que lui lançait Kogyo. Cela la rongeait. Chaque fois qu’elle essayait d’imaginer ce que serait l’endroit sans eux, son cœur se glaçait, comme le froid qui montait sous ses pieds en hiver, comme s’il la glaçait jusqu’à l’os.

Aussi brutal que cela puisse paraître, elle n’avait aucune envie de nouer des liens affectifs avec qui que ce soit. Cela n’aurait fait que créer des fissures dans sa façade.

Quelque chose que Reijo, la précédente Concubine Corneille, lui avait dit un jour lui revint en mémoire.

—Ne te trouve pas de dame d’honneur, insista-t-elle, et tu n’as besoin que d’une seule servante. Plus tu baisses ta garde, plus tu te mets en danger.

Elle se lava le visage avec l’eau de la baignoire et le sécha avec une serviette. Elle passa ensuite ses bras dans les manches de sa robe noire et attacha ses cheveux. Elle se regarda dans son miroir octogonal incrusté de nacre. Son visage était pâle et ses cils argentés battaient tristement. Jamais, au grand jamais, elle ne pourrait laisser Jiujiu et Kogyo la voir ainsi. Après s’être maquillée, elle vérifia encore une fois son reflet pour s’assurer qu’aucun de ses cheveux ne s’était décoloré, et s’éloigna du miroir.

Lorsqu’elle ouvrit les rideaux, elle constata que le petit déjeuner était prêt. Du gruau de riz avec du persil et des pignons de pin était posé sur la table, ainsi que des brioches à la vapeur de mantou, toutes prêtes pour elle.

Pendant qu’elle mangeait, Jiujiu apporta du lait de soja chaud.

—Voulez-vous que je vous en apporte d’autres ?

—Non, dit Jusetsu en secouant la tête, une brioche à la vapeur dans la bouche.

Koshun connaissait son secret, et Jiujiu et Kogyo vivaient maintenant avec elle. Peu à peu, elle avait l’impression que des fissures commençaient à apparaître dans son masque, mais Jusetsu ne savait pas jusqu’où ces fractures allaient s’étendre. Elle avait l’impression que les ténèbres l’attendaient et qu’une ombre planait sur son cœur. Uren Niangniang serait-elle capable de lui donner les réponses qu’elle cherchait ?

Mais la cause principale de ses problèmes était Koshun. Les problèmes avaient commencé dès sa première visite.

Et le coupable lui-même arriva après le coucher du soleil.

—J’ai entendu dire que Kajo t’avait rendu visite.

C’est la première chose qui sortit de sa bouche. Eisei se tenait derrière lui, comme à son habitude. L’empereur s’assit calmement sur une chaise comme s’il s’agissait de sa propre chambre. Jusetsu fronça les sourcils.

—Elle n’est venue que parce que tu viens toujours ici. Tu devrais plutôt te dépêcher de rendre visite à tes autres concubines.

—Je leur rends visite autant que nécessaire, juste assez pour qu’elles ne commencent pas à me harceler à ce sujet.

—Ce n’est pas la peine de venir ici alors. Pars.

—Kajo avait-elle une requête à te faire ? demanda Koshun, ignorant ce que Jusetsu avait dit.

—…Non. Elle a dit qu’elle m’en donnerait une lors de sa prochaine visite.

—D’accord, dit simplement Koshun. Son attitude suggérait qu’il pouvait savoir quelle serait la demande de Kajo.

—Es-tu au courant de ce qu’implique sa demande ? demanda Jusetsu. Après une courte pause, Koshun répondit :

—Je pense que oui.

Il était impossible de déduire ce qu’il pensait de son expression dénuée d’émotion. Cet homme me donne l’impression que l’hiver est dans l’air, pensa Jusetsu. Silencieux et immobile, son comportement semblait chaud dans les endroits ensoleillés, mais il y avait quelque chose qui se cachait dans l’ombre.

—Cette concubine… commença à dire Jusetsu, mais elle déplaça son regard vers les portes.

Shinshin battait des ailes.

—…Bonsoir. Elle entendit une voix de femme. Cette voix appartenait à… Kajo. C’est moi. Pourriez-vous me laisser entrer ?

Jusetsu fit un geste de la main, comme pour lui faire signe d’entrer. Les portes s’ouvrirent. Kajo se tenait là, accompagné de deux dames d’honneur. Kajo leur jeta un regard significatif, puis entra seul. Ses dames d’honneur restèrent à l’extérieur et les portes se refermèrent devant elles. Une fois que Kajo fut arrivée devant Jusetsu et Koshun, elle s’inclina devant l’empereur.

Koshun se leva.

—Si tu as une requête à faire à la Concubine Corneille, je devrais sans doute me retirer.

—Ce n’est pas nécessaire. Vous pouvez rester, dit Kajo en souriant.

Comme il n’y avait que deux places assises, Jiujiu et Kogyo s’empressèrent de transporter une chaise d’une autre pièce. Une fois qu’ils l’eurent fait, Kajo s’assit dessus.

—Allez-y, dit-elle. Je suis heureuse que vous écoutiez, Votre Majesté.

—…Si tu insistes.

Koshun se rassit. D’une certaine manière, il semblait que c’était Kajo qui prenait l’initiative. Leur dynamique ressemblait plus à celle d’un jeune frère et d’une grande sœur qu’à celle d’un homme et d’une femme ou d’un couple marié, et ce n’était probablement pas seulement à cause de leur différence d’âge. Ce duo était…

—J’aimerais que vous jetiez un coup d’œil à ceci.

Kajo prit le sifflet à fleurs qui pendait à sa taille et le posa sur la table. Il était fait de pierres précieuses et d’une couleur pâle, vert d’eau. Il avait la forme d’un magnolia. Plusieurs trous étaient percés dans ses pétales pour qu’il puisse émettre des sons, mais…

—Ce sifflet a toujours été silencieux. Il a été fabriqué pour une personne en particulier, mais il n’a jamais émis de son. Comment cela se fait-il, à votre avis ?

Jusetsu prit le sifflet en main. Il était bien fait, et n’était certainement pas défectueux.

—Serait-ce parce que cette personne ne revient pas vers moi ?

Le son du sifflet était un signe que la personne que vous pleuriez était revenue vers vous. S’il n’émettait aucun son, cela signifiait que la personne n’était pas revenue.

—…Qui était cette personne, exactement ? demanda Jusetsu.

—C’était mon amant, répondit Kajo, son expression n’ayant pas changé.

Jusetsu regarda Koshun. Il avait l’air aussi peu émotif que d’habitude.

Il devait être au courant de l’existence de cet homme.

—Il y a trois ans, il… O Genyu, il est décédé. Ce printemps-là, j’ai accroché ce sifflet à fleurs pour la première fois et j’ai attendu que son âme revienne, mais…

Le sifflet n’avait pas émis le moindre son.

—Pourquoi ? Pourquoi n’est-il pas revenu vers moi ?

Le ton de la voix de Kajo était calme, mais Jusetsu avait l’impression que c’était la première fois qu’elle percevait une pointe d’émotion chez elle. Ses sentiments étaient là, pour son défunt amant. Jusetsu regarda à nouveau Koshun, puis fixa Kajo.

—Pourriez-vous faire sonner le sifflet à fleurs pour moi ? Peut-être pourriez-vous l’utiliser pour l’appeler.

—C’est votre demande ? Kajo acquiesça.

—Oui.

Jusetsu reposa le sifflet sur la table.

—Très bien. Essayons d’invoquer son âme. Kajo écarquilla les yeux de surprise.

—Vous pouvez faire ça pour moi ?

—Je ne peux invoquer une âme du paradis qu’une seule fois. Assure-toi de bien le comprendre.

Jusetsu sortit une pierre à encre et un pinceau d’une armoire. Alors qu’elle écrasait l’encre, elle demanda :

—« Genyu », c’est le nom qu’on lui a donné après avoir atteint l’âge adulte ?

La coutume voulait que les garçons reçoivent un nouveau nom lorsqu’ils atteignaient l’âge adulte.

—Oui.

—Quel était son vrai nom ?

—Il s’appelait Sho.

Elle sortit de sa poche de poitrine un petit morceau de papier en forme de pétale de lotus et y écrivit son vrai nom, « O Sho ». Elle le posa sur la table, puis posa le sifflet à fleurs dessus.

Jusetsu sortit alors une pivoine de sa coiffure et souffla dessus. La fleur se transforma en fumée, entourant le sifflet. Le sifflet se confondit peu à peu avec la fumée et se fondit dans l’obscurité. Kajo se leva, mais quand elle vit que Jusetsu n’était pas gêné, elle se rassit. Jusetsu tendit sa main droite dans la fumée. La fumée était fraîche et s’accrochait à ses doigts comme de la boue douce et lisse. Jusetsu essaya de faire signe à l’âme de venir à elle, comme si elle faisait glisser quelque chose sur un fil, mais quelque chose ne collait pas. Elle se renfrogna.

Cela signifie-t-il que… ?

Jusetsu retira sa main et laissa échapper une bouffée d’air pour dissiper la fumée. Celle-ci se dispersa et la fleur sifflante commença à reprendre forme. Lorsque la fumée fut complètement dissipée, le sifflet de fleur avait repris sa forme originale.

—Je ne peux pas le faire, déclara-t-elle honteusement.

—Quoi ? Répondit Kajo. Que voulez-vous dire ?

—L’âme que tu cherches n’a pas pu être trouvée au paradis, donc l’invocation que j’ai faite de son âme n’a même pas eu de réponse.

—Cela signifie-t-il que… ?

—Soit cet homme Genyu est toujours en vie, soit son âme ne peut être invoquée pour une autre raison.

Les yeux de Kajo semblaient se remplir de larmes. Elle était clairement perplexe.

—Il n’est pas vivant. J’ai identifié son corps moi-même, et ses funérailles ont eu lieu il y a longtemps. Qu’entendez-vous par « une autre raison » ?

—Je ne sais pas. C’est la première fois que je n’arrive pas à invoquer l’âme de quelqu’un.

Reijo avait dit à Jusetsu que ce n’était pas toujours possible, mais c’était la première fois qu’elle en faisait l’expérience.

—Dans quelles circonstances est-il décédé ? demanda Jusetsu. Ce n’est pas Kajo qui répondit cette fois, mais Koshun.

—Il y a trois ans, O Genyu a été affecté à la province de Reki en tant que conseiller militaire et subordonné au gouverneur. Il a été mêlé au soulèvement qui s’est produit là-bas et a perdu la vie. Quelqu’un a jeté une pierre et, par malchance, elle l’a atteint à la tête.

Il s’avéra que Koshun connaissait également Genyu et qu’il avait vu son cadavre. Tout cela s’était passé avant qu’il ne montât sur le trône.

—C’était un excellent fonctionnaire. C’est pourquoi il a été affecté à la province de Reki. À l’époque, une religion appelée les Véritables Enseignements de la Lune gagnait du terrain. On disait qu’elle entretenait des liens étroits et inquiétants avec le gouvernement, et nous avons donc nommé un nouveau gouverneur pour enquêter. Le soulèvement a été déclenché par les fidèles de cette religion.

Finalement, le soulèvement fut réprimé et la religion disparut.

—Les Véritables Enseignements de la Lune… Je n’en ai jamais entendu parler.

Il n’était pas rare que des gens prétendent avoir reçu un appel divin et construisent un sanctuaire de nulle part, ou qu’ils vénèrent un morceau de bois flottant échoué sur le rivage comme une divinité. Dans le pire des cas, il y avait peut-être même plus de nouveaux sanctuaires de ce genre que de

sanctuaires pour Uren Niangniang. La vénérer semblait appartenir au passé.

—Apparemment, il ne s’agissait pas de vénérer la lune. Il y avait juste une personne connue sous le nom de l’Aîné du Clair de Lune qui était vénérée comme un dieu vivant. Le premier caractère de son nom était celui de la lune. On disait de lui qu’il était capable de prédire l’avenir et de deviner le passé, mais on m’a dit qu’il était peut-être une sorte de chaman. C’était très louche, mais il a été arrêté après le soulèvement. Il a reçu des coups de bâton en guise de punition pour avoir trompé le public, puis il a été exilé.

—Un chaman… ?

Cela signifiait qu’il s’agissait d’un lanceur de sorts civil. Si certains étaient très doués pour l’incantation, d’autres étaient simplement des escrocs. Ce soi-disant Aîné du Clair de Lune aurait pu être l’un ou l’autre, ils ne le savaient tout simplement pas.

Après un moment de réflexion, Jusetsu regarda Koshun.

—J’aimerais en savoir un peu plus sur cette personne, “Clair de Lune”.

—L’Aîné du Clair de Lune ? Bien, mais il n’est peut-être plus en vie, expliqua l’empereur.

Le châtiment intitulé « coups de bâton » paraissait simple, mais il comportait en réalité une bonne centaine de coups de bâton. C’était pratiquement la peine capitale. Même si quelqu’un ne mourait pas pendant la punition, la plupart des gens étaient à moitié morts lorsqu’ils étaient relâchés et décédaient peu de temps après.

Kajo tenait le sifflet à fleurs soigneusement dans ses mains et l’observait.

—Ce sifflet pourra-t-il émettre un son ?

Jusetsu hésita un moment. Elle finit par donner à l’autre femme une réponse honnête.

—Je ne sais pas.

Kajo sourit légèrement, puis caressa de ses doigts le sifflet à fleurs.

—Je compte sur votre aide. Elle se leva gracieusement, agita les manches de sa robe et se dirigea vers les portes. Même le bruissement doux et fluide de ses vêtements était d’une beauté rafraîchissante.

Une fois Kajo partie, entraînant avec elle ses dames d’honneur, Jusetsu regarda Koshun du coin de l’œil.

—Pourquoi est-elle dans le palais intérieur ?

—Qu’est-ce que tu viens de dire ? Koshun répondit, les sourcils froncés. Que veux-tu dire par là ?

—Elle se languit toujours de son défunt amant et n’essaie même pas de te le cacher. Et malgré cela, tu la tolères. Elle ne peut pas être ta femme.

Cela expliquait aussi pourquoi elle ne semblait pas éprouver le moindre sentiment de passion pour Koshun.

Une pointe d’embarras apparut sur le visage autrement vierge de l’empereur.

—Kajo est comme une grande sœur pour moi.

—Alors pourquoi l’avoir mise dans le palais intérieur ?

—Son grand-père est mon proche collaborateur, ainsi que mon mentor. C’était la meilleure chose à faire pour que notre association reste forte. Et aussi… Koshun regarda un instant les portes par lesquelles Kajo était sorti. Après la mort de Genyu, elle n’avait nulle part où aller. Maintenant que son compagnon était mort, elle était obligée d’épouser quelqu’un d’autre. Elle trouvait que ce n’était pas juste, alors je lui ai donné une place ici à la place.

Le sous-entendu était qu’elle aurait pu choisir de se suicider si elle avait été forcée d’en épouser un autre.

—Je pensais qu’elle pourrait mener une vie tranquille et honorer sa mémoire ici, mais… les choses ne se sont pas passées comme je l’espérais. Il prononça ces derniers mots avec un léger soupir. Je ne m’attendais pas à ce que le sifflet à fleurs ne se déclenche pas. Il n’est pas défectueux, pas vrai ?

Koshun avait l’air inquiet, alors, même si Jusetsu trouvait son comportement suspect, elle secoua la tête.

—Je vois. C’est bien, alors. C’est moi qui l’ai fabriqué, tu vois.

—Tu l’as fait ? dit Jusetsu, l’inattendu de la déclaration de Koshun la faisant réagir de façon inappropriée. Elle toussa pour essayer de le distraire. Tu ne veux pas dire que tu l’as fait faire ?

—Je fabrique ce genre de choses comme passe-temps. Quelqu’un m’a appris à le faire il y a longtemps.

On disait que tout le monde possédait une compétence particulière. Il semblait que Koshun était doué pour le travail manuel.

—Peut-être que je devrais faire quelque chose pour toi aussi, dit-il.

L’expression de son visage était si vide que Jusetsu ne pouvait dire s’il plaisantait ou non.

—Je ne veux rien, répondit-elle sans hésiter.

Eisei, qui se tenait derrière Koshun, la fixait du regard.

—Si tu n’as rien besoin de moi, tu devrais partir également. Et ne jamais revenir.

—Je reviendrai, répondit l’empereur.

On aurait dit qu’il n’écoutait pas un mot de ce qu’elle disait.

—Ce n’est pas un endroit que l’empereur devrait visiter. La Concubine Corneille et l’empereur ne vont pas ensemble.

Koshun fronça un peu les sourcils.

—Que veux-tu dire par… ?

Avant qu’il n’ait pu terminer sa question, Jusetsu ouvrit les portes d’un geste de la main et l’incita silencieusement à partir. Koshun se leva docilement. Il savait que s’il la défiait, Jusetsu utiliserait ses compétences pour le forcer à sortir.

Après le départ de Koshun et d’Eisei, Jusetsu resta un moment assise sur sa chaise, à réfléchir.

Pourquoi ce sifflet à fleurs ne retentit-il pas ?


Le lendemain, après avoir terminé son petit-déjeuner, elle enfila le ruqun de dame de la cour que Koshun lui avait offert il y a quelque temps et quitta le pavillon Yamei. Si elle devait se balader dans le palais intérieur, cette tenue était plus pratique.

—Niangniang, attendez-moi ! appela Jiujiu en suivant Jusetsu, qui marchait d’un bon pas devant elle. Vous y allez vraiment, alors ? Vous allez vraiment voir Hua niangniang ?

—Oui, répondit Jusetsu.

Alors qu’elle marchait sur le chemin de sable blanc, un magnifique pavillon se dessina devant elle. Le toit était recouvert de tuiles décoratives représentant des canards mandarins. Le même oiseau était également dessiné sur les lanternes suspendues. Les piliers vermillon de l’édifice étaient d’une grande beauté par beau temps. Le pavillon était entouré d’une haie de roses rouges en pleine floraison qui emplissaient l’air d’un parfum doux et pur. Jusetsu s’engagea sur les pavés posés devant le pavillon et se dirigea vers l’entrée.

—On devrait aussi faire planter des fleurs au pavillon Yamei… dit Jiujiu avec envie. Elle regarda les roses rouges qui poussaient à côté des pavés.

—Les fleurs ne pousseront pas là-bas, expliqua Jusetsu.

—Quoi ? Vraiment ? Comment cela se fait-il ?

Avant que Jusetsu ne puisse répondre, elles entendirent une voix venant de derrière elles.

—Vous pouvez en avoir une, si vous voulez.

C’était Kajo, accompagné de plusieurs dames d’honneur. Voilà à quoi devait ressembler la vie d’une concubine. Elle ordonna à la dame d’honneur à ses côtés de couper une des roses pour elle, puis elle la donna à Jusetsu. Même les épines avaient été correctement enlevées. Jusetsu plaça la fleur rouge dans les cheveux de Jiujiu. C’était une fleur assez petite, presque de la taille d’un bouton de rose, mais elle convenait parfaitement à Jiujiu. La jeune femme sourit timidement. Kajo prit ensuite une autre tige et la donna cette fois à Jiujiu. Elle la plaça ensuite dans les cheveux de Jusetsu.

—Cela vous va à ravir, niangniang, dit-elle.

Elle ne pouvait pas voir sa fleur elle-même, mais elle toucha doucement les pétales avec son doigt.

—…Merci. Le bout du doigt avec lequel elle avait touché les pétales était un peu plus chaud maintenant.

—Quoi qu’il en soit, je vous en prie, laissez-moi vous faire entrer, dit Kajo en faisant un geste vers le pavillon qui se trouvait juste devant eux.

Jusetsu et Jiujiu rejoignirent Kajo sur les pavés, suivis par les dames d’honneur. Jusetsu se retourna vers le passage qui rejoignait le pavillon voisin. Depuis quelques minutes, les dames de la cour l’empruntaient, allant et venant avec précipitation. Elles portaient toutes soigneusement des boîtes à deux mains.

—Ce sont des objets que les marchands de la mer ont apportés, dit Kajo en suivant le regard de Jusetsu. Il y a de tout, des bols en verre et des baquets en argent aux ceintures ornées de bijoux… Ils rapportent toutes sortes d’objets uniques des pays d’outre-mer.

En bref, il s’agissait de cadeaux offerts par les marchands qui desservaient le palais intérieur.

—Voulez-vous jeter un coup d’œil ? Kajo demanda, mais Jusetsu secoua la tête. Jiujiu avait l’air déçu.

Lorsqu’ils furent chez Kajo, la concubine dit à ses dames d’honneur d’aller trier les cadeaux. Elle fit ensuite bouillir du thé dans une marmite en fer sans aucune aide.

—C’est à propos du sifflet à fleurs ? demanda-t-elle.

Des tapis à motifs floraux étaient posés à ses pieds, et des paravents ornés de brocarts splendides servaient de cloisons aux pièces. Même la nappe au-dessus de la table était brodée d’images de canards mandarins.

—Je voulais te poser quelques questions à propos d’O Genyu, dit Jusetsu.

Kajo était en train de remuer l’eau chaude avec une cuillère, mais sa main se figea immédiatement.

—A propos de Genyu… ? Que vouliez-vous savoir ?

—Toutes les informations que tu as suffiront. Je veux savoir ce que tu sais de lui.

Elle avait déjà demandé à Koshun de lui parler de l’Aîné du Clair de Lune, alors maintenant Jusetsu voulait recueillir des informations sur Genyu lui-même.

—Eh bien… Genyu était comme de l’eau bouillie une fois refroidie. Alors qu’elle regardait l’eau chaude dans le pot, un sourire apparut sur son visage.

—Il était chaleureux et doux… Aussi passionné qu’il était, il n’utilisait jamais cette ferveur pour blesser les autres. Mais une fois que l’eau bouillie a un peu refroidi, elle ne reste à la bonne température que pendant un

certain temps. Son destin était similaire, il s’est arrêté avant que nous ne le sachions.

Kajo enleva les feuilles de thé, versa un peu de thé dans une tasse, puis la passa à Jusetsu.

—Refroidie, l’eau bouillie est bonne pour toi, dit simplement Jusetsu en soufflant sur sa boisson. Après l’avoir laissé refroidir, elle prit une lente gorgée de thé. Elle se retrouva engloutie par son parfum, et sa chaleur lui remplit peu à peu l’estomac.

—Il n’était pas issu d’une famille distinguée, continua Kajo. Il a gravi les échelons après avoir passé l’examen impérial et est devenu fonctionnaire. Mon grand-père lui a accordé une attention particulière et l’a envoyé dans la province de Reki. S’il y réussissait, il pourrait être promu. Genyu savait qu’il ne pourrait pas m’épouser s’il n’avait pas lui-même un titre respectable. J’aurais dû l’en empêcher. C’était un prix trop élevé à payer pour…

La voix tremblante de Kajo s’interrompit. Son visage se déforma pendant une seconde à cause de la vapeur qui s’élevait devant elle. Puis elle prit sa tasse et but tout son thé d’un coup.

—…Ce n’est pas la bonne façon de déguster du thé. Kajo se versa une autre tasse. Cette fois, elle souffla légèrement dessus et porta la boisson à sa bouche.

—Peut-être que son âme s’est perdue quelque part dans la province de Reki. Aussi intelligent qu’il soit, il pouvait parfois être si négligent…

—Cela arrive régulièrement, dit Jusetsu.

Kajo fixait sa tasse, mais leva soudain les yeux.

—Vraiment ? Dans ce cas, pourriez-vous le guider dans la bonne direction ?

—C’est une possibilité. Nous pourrions invoquer son âme et l’envoyer au paradis.

Le regard de Kajo laissait entendre que cela lui donnait de l’espoir. Jusetsu se sentit un peu coupable, se demandant si elle n’avait pas semblé trop optimiste. Ce n’était pas que l’âme de Genyu était perdue, elle était simplement introuvable. Reijo avait dit un jour que la Concubine Corneille ne devait pas être inutilement compatissante envers ceux qui demandaient de l’aide, mais devant Kajo, elle ne pouvait s’empêcher de vouloir paraître quelque peu encourageante.

Jusetsu n’était pas comme ça avant. Elle n’avait jamais interagi avec les gens. Les émotions déstabilisantes ne donnaient jamais rien de bon, elles obscurcissaient le jugement. Les émotions vous laissaient confus, sans que vous sachiez comment procéder.

—Concubine Corneille. Que représente Sa Majesté pour vous ?

Quelque peu ébranlée, Jusetsu mit un certain temps à réagir à la question de Kajo.

—…Excuse-moi ? Que veux-tu dire ?

—Sa Majesté semble un peu différente ces derniers temps. Tout a commencé lorsqu’il vous a rencontrée.

Jusetsu pencha la tête sur le côté en signe de confusion, tandis que Kajo continuait à expliquer ses pensées.

—Pour une raison quelconque, il n’a jamais laissé transparaître ses émotions, et pourtant, lorsqu’il s’agit de vous, il se laisse aller.

—Il est toujours aussi impassible quand je le vois.

—C’est peut-être vrai, mais chaque fois que Sa Majesté me parle de vous, il semble plus émotif que d’habitude.

C’est tout simplement parce qu’il baisse sa garde en ta présence, pensa Jusetsu. Je doute que cela ait quelque chose à voir avec moi. Elle se rendit compte que cette opinion serait fastidieuse à exprimer, et décida donc de ne pas le faire.

—J’ai du mal à imaginer que cet homme puisse être aussi émotif, commenta Jusetsu, avant d’avaler son thé.

Kajo sourit d’un air las.

—Oui… C’est peut-être difficile à imaginer aujourd’hui, mais quand il était petit, il n’avait aucune retenue dans ses émotions. Un jour, il riait aux éclats et le lendemain, il était en colère. Il n’a cessé de montrer ses sentiments qu’après l’incident de Teiran, et alors…

—Teiran ? répéta Jusetsu.

—Vous ne le connaissez pas ?

—Non, répondit Jusetsu, ce qui fit hésiter Kajo un bref instant.

—C’était un eunuque qui travaillait pour Sa Majesté depuis son plus jeune âge. Malgré son rôle, Sa Majesté s’est beaucoup attachée à lui. Malheureusement… il est mort tragiquement. Des mains de l’impératrice douairière.

Elle inclina la tête, un air mélancolique sur le visage. Elle se remémorait sans doute ces jours douloureux.

Jusetsu se souvint alors de ce que Koshun avait dit un jour.

Cette femme a tué ma mère et mon ami.

La femme dont il parlait était l’impératrice douairière. Il avait dit cela la nuit de son exécution.

—Serait-il « l’ami » dont parlait Koshun ? Kajo leva les yeux vers elle et cligna des yeux.

—Oui, c’était lui. Sa Majesté l’a qualifié d’ami, acquiesça Kajo en baissant un peu la voix. Assurez-vous de ne pas mentionner son nom devant Sa Majesté. Vous ne voudriez pas rouvrir de vieilles blessures.

On aurait dit que cette perte l’avait profondément blessé. Jusetsu repensa presque à la façon dont Koshun avait agi cette nuit-là, puis secoua

la tête pour chasser cette image de son esprit. Il valait mieux ne pas trop penser à ces choses-là. Ce n’était pas à elle d’imaginer ce qu’il pouvait ressentir. Elle était déjà à deux doigts de se laisser emporter par ses émotions.

—Lui et moi n’avons jamais eu de conversation amicale, dit Jusetsu d’un ton brusque. Elle se leva alors.

—Vous rentrez déjà chez vous ? demanda Kajo en se levant à son

tour.

Jusetsu se dirigea vers les portes, et Jiujiu, qui avait attendu à ses côtés, dut se dépêcher de la rattraper.

Elle descendit les marches et s’apprêta à quitter la zone du pavillon, mais elle s’arrêta soudainement dans son élan. Elle jeta un coup d’œil au pavillon voisin. Il semblait que les dames de la cour étaient toujours là, occupées à trier les cadeaux. Jusetsu pencha la tête sur le côté. Peut-être n’était-ce que son imagination, mais elle avait la drôle d’impression qu’il y avait un fantôme dans les parages. Si quelque chose était là, cela n’avait dû durer qu’un instant, car très vite, elle ne le sentait plus. Il y avait de nombreux fantômes dans le palais intérieur qui apparaissaient de nulle part, pour disparaître à nouveau quelques secondes plus tard. Il s’agissait peut-être de l’un d’entre eux. Elle ne pouvait pas se permettre de s’inquiéter pour chacun d’entre eux, après tout.

Elle se remit en marche, ses chaussures claquant sur les pavés. À son insu, cependant, une paire d’yeux la suivait de loin alors qu’elle reprenait le chemin de son domicile.


Au loin, elle entendait les eunuques de la garde de nuit annoncer l’heure, accompagnée du son des tambours. Une fois celui-ci terminé, Jusetsu ouvrit les yeux. Elle sortit de son lit et ouvrit les rideaux de soie fine. Shinshin faisait de l’agitation.

—Il est là ? murmura-t-elle à l’oiseau. Puis elle ouvrit les portes d’un geste du doigt.

Koshun était arrivé, avec Eisei qui le suivait naturellement, comme son ombre.

—Ce ne sera pas une surprise, mais il s’avère que l’Aîné du Clair de Lune est mort, annonça-t-il une fois qu’il se fut assis.

—En es-tu certain ?

—Il a été condamné aux coups de bâtons et à l’exil de la province, mais apparemment, il est mort avant d’avoir reçu les cent coups. Il était si émacié que son corps n’a pas résisté.


—C’est compréhensible, s’il était âgé.

—Pas exactement. On l’appelait peut-être “l’Aîné”, mais il n’était pas vieux.

—Pourquoi l’appelaient-ils ainsi, alors ?

—Personne n’en était sûr. Son vrai nom aussi est un mystère. Il est apparu de nulle part, et en peu de temps, il a acquis une réputation pour ses dons de divination et de voyance. Les gens disent qu’il pouvait aussi utiliser la magie illusoire. Et puis…

Koshun s’arrêta un instant pour balayer rapidement la pièce du regard. Jiujiu avait déjà été congédié, il n’y avait donc personne d’autre dans les parages.

—…J’ai également entendu une autre rumeur à son sujet. Apparemment, c’était un membre de la famille impériale de la dynastie précédente.

Jusetsu sentit son visage se crisper.

—Sûrement pas ?

—Je ne sais pas sur quoi reposent ces rumeurs. Je sais juste qu’il y a eu des chuchotements à ce sujet. Ce n’était sans doute qu’un commentaire aléatoire, une ruse pour l’aider à rassembler des fidèles, peut-être.

Ce devait être le cas. Les escrocs convainquaient souvent les gens qu’ils étaient en fait l’enfant illégitime d’un empereur, ou qu’ils étaient les sergents liés à une famille prestigieuse.

—Quel genre de divination, de voyance et de magie illusoire faisait-

il ?

—Des choses stupides. Retrouver des objets disparus, accuser des gens de meurtres dont personne n’était au courant et dévoiler des affaires secrètes. L’un de ses points forts était de prédire le temps. En ce qui concerne la magie illusoire, il a un jour fait en sorte qu’un tigre fantôme attaque quelqu’un qui se moquait de lui, et une autre fois, il a transformé un bâton en serpent. Qui sait ce qu’il y a de vrai là-dedans ?

—Un fantôme ? Il doit s’agir d’une magie de métamorphose…

C’était ce en quoi les chamans étaient spécialisés, mais Jusetsu n’arrivait pas à saisir exactement la puissance de l’Aîné du Clair de Lune. Retrouver des objets disparus et prédire le temps qu’il fera, sont des choses que même les fraudeurs peuvent faire. Cependant, si les objets magiques illusoires étaient réels, il devait vraiment être une sorte de chaman.

Koshun regarda Jusetsu se perdre dans ses pensées et continua à parler.

—Il y a aussi une autre rumeur. Les gens disent qu’il n’y avait pas qu’un seul Aîné du Clair de Lune. Parfois, il semblait être une personne différente, comme s’il était sous l’emprise d’une possession divine.

—C’était un jumeau, alors ?

—Un représentant du gouvernement a soupçonné que c’était le cas et a mené une enquête approfondie, mais si c’était le cas, l’autre aurait pu rester en liberté. Ce n’est pas ce qui s’est passé, semble-t-il.

—Oh… Plus Jusetsu entendait, moins elle comprenait. Qui était réellement l’Aîné du Clair de Lune ?

—C’est à peu près tout. Si je découvre quoi que ce soit d’autre, je te le ferai savoir.

Sur ce, Koshun se leva rapidement. C’était inhabituel, il traînait toujours dans son pavillon, même lorsque Jusetsu avait essayé de le mettre dehors de force.

—Je vais voir Kajo ce soir, dit-il.

—Je n’ai rien demandé, répondit Jusetsu.

Koshun mit la main dans sa poche de poitrine et en sortit un sac à cordon de brocart qu’il lança à Jusetsu. Comme il volait vers elle, elle n’eut d’autre choix que de tendre la main pour l’attraper. Le sac atterrit dans sa main.

—Ne me balance pas de choses à la figure.

—Ce sont des abricots secs, dit l’empereur. Prends-les.

Koshun laissait souvent ce genre de choses à Jusetsu lorsqu’il lui rendait visite. Ce comportement ne plaisait pas à Jusetsu, c’était comme s’il nourrissait un singe de compagnie, mais la nourriture avait bon goût.

—Kajo m’a dit que tu avais un comportement inhabituel ces derniers temps, dit Jusetsu en jetant un coup d’œil à l’intérieur du sac.

—Inhabituel ? En quoi ?

—Elle a dit que tu étais devenu plus “émotif”.

Jusetsu ne mentionna pas que cela se produisait à chaque fois qu’il parlait d’elle. Le regard vide, Koshun pencha curieusement la tête sur le côté.

—Elle doit se tromper, dit-il, clôturant le sujet d’une simple phrase. Sur ce, il quitta le pavillon.

Comment un homme comme lui peut-il être « émotif » ? se dit Jusetsu. Elle mit un abricot dans sa bouche et passa un court moment à le regarder s’éloigner.


Le parfum des roses rouges était fort dans l’air de la nuit. Koshun marcha entre les fleurs, enveloppé dans l’obscurité, et s’approcha du pavillon Eno. Kajo attendait devant les marches avec ses dames d’honneur. Eisei, brandissant une lampe, recula d’un pas. Kajo se mit à genoux pour s’incliner devant Koshun. Avant, elle était un vrai garçon manqué, battant toujours Koshun dans les parties de chat, mais elle était devenue une femme gracieuse. Même si cela impressionnait Koshun, il savait qu’il n’obtiendrait qu’une réponse extrêmement sarcastique s’il le lui disait, aussi décida-t-il de rester silencieux.

Après avoir congédié ses dames d’honneur, elle offrit du thé à son invité.

—Avez-vous rendu visite à la Concubine Corneille, Votre Majesté ? dit

Kajo.

—Oui, en effet.

Kajo jeta à Koshun un regard étrange et silencieux. Elle souriait, mais il était clair qu’il s’agissait d’un sourire de reproche. Critiquer les gens sans utiliser de mots était depuis longtemps une de ses habitudes.

—Je suis juste allé lui rapporter quelque chose, poursuivit-il. Naturellement, son ton donnait l’impression qu’il cherchait des excuses. La scène ressemblait à celle d’un petit frère qui se faisait gronder par sa sœur.

Kajo poussa un soupir.

—Vous ne devriez pas lui rendre visite aussi souvent que vous le faites. Cela fait circuler des rumeurs défavorables.

—Je n’y vais pas si souvent, argumenta Koshun.

—La Concubine Corneille n’est pas comme vos autres concubines. Elle n’est pas le genre de femme dont vous pouvez faire ce que vous voulez, Votre Majesté. Vous êtes une nuisance, même pour elle. Pourquoi vous attachez-vous de façon aussi puérile ?

—Attacher ?

—Vous devez l’être.

—Je… veux juste la voir et parler. C’est tout.

Les réponses de Jusetsu l’intéressaient. Il voulait savoir ce qu’elle dirait des choses, quel genre de grimaces elle ferait… Il ne pouvait s’empêcher d’aller la voir.

—Si vous voulez juste discuter, alors adressez-vous à l’une de vos autres concubines. Les bavardages ne sont pas du ressort de la Concubine Corneille. Vous profitez de sa gentillesse, Votre Majesté.

—Quelle gentillesse ?

Jusetsu était le genre de fille qui utilisait immédiatement la force pour se débarrasser de vous si elle n’aimait pas ce qui se passait.

—C’est une personne prévenante. Elle ne pourrait jamais se résoudre à abattre quelqu’un. C’est pourquoi elle a eu la gentillesse d’écouter ma demande.

Koshun regarda sa tasse de thé. Une légère vapeur s’en échappait.

Kajo n’avait pas tort. Même lorsqu’ils enquêtaient sur la boucle d’oreille en jade, Jusetsu avait eu pitié du fantôme. C’était cette sympathie qui la motivait à travailler dur pour remédier à la situation.

—Ne causez pas d’ennuis qui finiraient par la blesser inutilement.

Vous le regretteriez, Votre Majesté.

—…Bien, répondit Koshun avec obéissance. Il n’avait jamais pu s’opposer à elle.

Au cours du troisième jing, soit la période comprise entre 23 heures et 1 heure du matin, Koshun quitta le pavillon Eno. Il faisait encore plus sombre, et le parfum des fleurs était tout aussi fort. Alors que Koshun marchait parmi les roses rouges, il s’arrêta brusquement.

—Y a-t-il quelque chose de différent chez moi ? demanda-t-il à Eisei, qui le suivait comme son ombre.

Eisei resta silencieux un moment.

—Avec tout le respect que je vous dois, je crois que vous avez changé à certains égards. Il marqua une pause, puis ajouta : Vous êtes différent lorsque la Concubine Corneille est impliquée.

—Eh bien, c’est une surprise, dit l’empereur en guise de remerciement, bien qu’il eût l’air d’avoir déjà oublié qu’il était question de lui dans cette conversation.

Non pas qu’il n’en soit pas conscient. Il s’intéressait à Jusetsu. Il était même allé jusqu’à lui demander de devenir l’une de ses véritables concubines, même si, comme elle le laissait entendre elle-même, il était à moitié endormi lorsqu’il avait dit cela.

Par exemple, il se demandait parfois ce qu’elle faisait dans son pavillon noir de jais par une nuit comme celle-ci.

Koshun leva les yeux vers le ciel. Les nuages ressemblaient à de la soie fine, et la lune brillait à travers eux. Le ciel noir sans fin lui rappelait quelque chose d’autre : les ailes d’un corbeau.

Jusetsu avait une dame d’honneur et une dame de la cour qui travaillaient pour elle. Avant cela, elle ne vivait qu’avec une simple servante qui l’aidait avec le strict minimum. Jusetsu essayait de rester discrète, à l’abri des regards.

—La Concubine Corneille…

Eisei comprit que l’empereur marmonnait quelque chose.

—Qu’avez-vous dit, maître ?

—Non, rien, dit Koshun, puis il se remit à marcher devant les roses rouges.

La nuit était calme, mais l’empereur était loin de se douter qu’un incident allait se produire le lendemain.


Les journées étaient longues à cette époque de l’année. Après le premier jing, qui durait de 19 heures à 21 heures, le ciel commença à prendre une teinte indigo profonde et un messager quitta le pavillon Eno. La dame d’honneur qui arriva était si pressée qu’elle courait pratiquement. C’était une bizarrerie, car les dames d’honneur qui travaillaient pour les concubines hâtaient rarement le pas. Le fait que cette tâche ait été confiée à une dame d’honneur plutôt qu’à une dame de la cour de rang inférieur ou à un eunuque indiquait à Jusetsu une chose : aussi urgent que cela soit, ils voulaient garder le message secret.

—Pourriez-vous avoir l’amabilité de venir au pavillon Eno ? plaida la dame d’honneur en s’inclinant précipitamment.

—Qu’est-ce qui ne va pas ?

—C’est juste que…

La dame d’honneur avait une quinte de toux et buvait un peu de l’eau que Jiujiu lui avait apportée. Jusetsu réalisa qu’il serait plus rapide de partir plutôt que d’écouter ses explications, et décida donc de se rendre à la demeure de Kajo. Cette fois-ci, elle s’y rendit vêtue de sa robe noire habituelle. Sous le ciel du début de soirée, elle paraissait d’autant plus sombre. D’un battement de son fin châle de soie, aussi fin qu’un éparpillement d’étoiles, elle se hâta d’avancer vers le pavillon Eno.

—Vous voulez que je trouve un objet manquant pour vous ? Jusetsu répéta à la dame d’honneur à ses côtés alors qu’ils se précipitaient vers le pavillon Eno.

—Oui. C’est l’un des objets qu’un marchand nous a offert l’autre jour…

Jusetsu se sentit déçu.

—Quoi ? Je pensais qu’il s’agissait de quelque chose de plus sérieux. La dame d’honneur, elle, était toujours aussi pâle.

—Croyez-moi, c’est sérieux. C’était une offrande, elle appartient donc à Sa Majesté.

—Pas à Kajo, alors ?

—C’est un cadeau que Sa Majesté a offert à niangniang. S’il disparaît, la responsabilité en incombe aux dames de la cour ou aux dames d’honneur qui l’ont apporté.

—Responsabilité… ?

Cela signifie-t-il la peine de mort ? se demandait Jusetsu. Cela devait être la raison pour laquelle la dame d’honneur avait l’air si mal en point. Mais ce n’était pas tout.

—Une de nos dames de la cour a également disparu.

—Vous voulez dire qu’elle s’est enfuie avec l’objet manquant ?

—Je n’en suis pas sûre… mais d’après ce que disent les autres dames de la cour, elle n’a pas l’air d’être le genre de personne qui commettrait un acte aussi épouvantable. C’est juste que… La dame d’honneur secoua la tête, perplexe. Elles ont aussi dit qu’elle avait un comportement inhabituel ces derniers temps.

—Inhabituel ? Qu’est-ce qu’elles entendent par-là ? demanda Jusetsu.

—Parfois, c’était comme si sa personnalité entière avait changé…

Jusetsu avait l’impression d’avoir déjà entendu cette histoire quelque

part.

—Comme si… elle était une personne différente ?

—Exactement.

Mais qu’est-ce qui se passe ? se dit Jusetsu.

Lorsqu’ils arrivèrent au pavillon Eno, l’atmosphère était agitée. Les dames de la cour s’agitaient dans tous les sens, peut-être à la recherche de l’objet manquant, ou même de la dame de la cour en question. Kajo sortit du pavillon et accueillit Jusetsu.

—Quel est l’objet qui a disparu ?

—C’est un pot. Un pot en cuivre avec un sceau dessus.

—Quel genre de sceau ?

—Un sceau en papier. Selon l’inventaire, il s’agit d’un pot à poix…

Il s’agissait d’un pot dans lequel on lançait des flèches en guise de

jeu.

—On dirait qu’il n’y a rien à l’intérieur, mais j’avais l’intention de l’ouvrir une fois que j’aurais obtenu l’accord de l’empereur.

—Et la dame de la cour qui s’est enfuie ?

—C’était l’une des couturières du pavillon. Lorsque nous avons réalisé que le pot avait disparu et que nous l’avons cherché, nous avons découvert qu’elle aussi s’était volatilisée avec lui.

Jusetsu jeta un coup d’œil aux alentours, puis demanda :

—Conduisez-moi à la chambre de cette dame de la cour.

Le bâtiment dans lequel résidaient les dames de la cour se trouvait à la lisière du Palais Eno, et plusieurs d’entre elles partageaient chaque chambre. Lorsqu’ils entrèrent dans la chambre où vivait la dame de la cour disparue, Jusetsu alla se placer à côté de son lit. Une boîte était posée sur l’oreiller. Elle l’ouvrit et trouva quelques objets à l’intérieur, dont un peigne, des ciseaux et une serviette. Il semblait qu’elle y gardait ses affaires personnelles. Sa robe était suspendue à l’écran, à côté de l’endroit où se

tenait Jusetsu. Tous ces objets semblaient avoir appartenu à n’importe quelle autre dame de la cour. Jusetsu regarda son lit et plissa légèrement les yeux, réalisant qu’elle avait perçu un léger signe de fantôme. Il s’accrochait au lit comme une fumée légère et brumeuse. Cela signifiait que le fantôme s’était trouvé à cet endroit dans un passé pas si lointain.

Jusetsu réfléchit un moment, puis ramassa quelques mèches de cheveux qui traînaient sur le matelas. Elle se retourna ensuite vers les dames de la cour qui attendaient à l’entrée de la pièce, essayant de comprendre ce qui se passait.

—Quel est le nom de la dame de la cour qui a disparu ?

Les dames de la cour se regardèrent les unes les autres, puis regardèrent derrière elles et créèrent un passage pour permettre à quelqu’un d’autre de passer. C’était Kajo.

—Elle s’appelait Yo Senjo.

Jusetsu fit un petit signe de tête, puis demanda de l’encre et une pierre à encre. Elle sortit ensuite une petite poupée de bois de sa poche et écrivit « Yo Senjo » à l’aide d’un pinceau. Son nom de famille, Yo, était écrit avec le caractère « feuille ». Elle enroula les cheveux autour de la poupée et la plaça sur le matelas. Cela fait, elle sortit une pivoine de ses cheveux et souffla dessus. Ses pétales s’éparpillèrent comme du verre brisé, scintillant en tombant en pluie sur la poupée.

Celle-ci se mit à trembler légèrement. Elle gonfla au-delà de sa taille normale et se déforma. Les cheveux qui l’entouraient furent aspirés à l’intérieur et la poupée devint noire. Son corps se ramollit comme un bonbon. Peu à peu, elle prit la forme d’un oiseau, se vit pousser des ailes et même un bec. Son corps, qui était encore de la pâte à modeler il y a quelques instants, était maintenant couvert de plumes et tremblait violemment. Ses yeux sombres s’illuminèrent et il battit des ailes de haut en bas. C’était un corbeau.

Le corbeau bougea ses ailes encore quelques fois pour se faire une idée, puis il s’envola. Il vola dans les airs et quitta la pièce, faisant pousser de faibles cris aux dames de la cour. Jusetsu se glissa entre elles et dit à Kajo et à ses employés de rester sur place avant de suivre le corbeau.

Elle se lança à la poursuite de l’oiseau, quittant le pavillon Eno et passant devant les roses rouges. Elle ne pourrait pas le suivre s’il quittait l’enceinte du palais, mais il n’était sans doute pas encore arrivé jusque-là. Elle posa le pied sur le gravier et courut à travers les saules blancs jusqu’à l’étang. Le corbeau se déplaçait vers la partie ouest du palais intérieur. Au bout d’un moment, le corbeau fit un cercle dans les airs et commença à descendre. Il se trouvait dans une zone densément couverte de vieux pins. Jusetsu se dirigea lui aussi vers l’endroit où le corbeau avait choisi de s’arrêter.

En entrant dans la forêt de pins, Jusetsu aperçut le corbeau et s’arrêta net. Le corbeau était posé sur la main d’une jeune fille qui portait l’uniforme des couturières du palais. Jusetsu en déduisit qu’il devait s’agir de la dame de la cour qui s’était enfuie. Dans l’autre main, elle tenait le pot de cuivre.

—Es-tu Yo Senjo ? demanda-t-elle.

L’expression de son visage n’ayant pas changé, la jeune fille ouvrit la bouche pour parler.

—Je ne connais même pas mon propre nom, expliqua-t-elle.

Sa voix était étrange, on aurait dit une voix fracturée ou deux sons combinés. Jusetsu savait exactement ce que cela signifiait.

Il s’agissait d’une vocalisation en duo, c’est-à-dire lorsque la voix d’une personne semblait s’être divisée. Cela se produisait lorsque l’âme d’une personne était en état d’instabilité, ou en d’autres termes, lorsqu’elle était possédée par un fantôme.

Lorsque Reijo était encore en bonne santé, elle avait rencontré l’une de ces personnes. En l’entendant parler ainsi, elle sut qu’elle était possédée

par un fantôme malveillant. Cette personne ne se comportait pas comme d’habitude non plus, et c’est exactement ce que les gens disaient de cette dame de la cour. Il y avait une autre personne que Jusetsu avait entendu être décrite de cette façon récemment aussi : l’Aîné du Clair de Lune.

—Qui es-tu ? demanda Jusetsu en s’adressant à la jeune fille.

Celle-ci se contenta de rire. Jusetsu jeta alors un coup d’œil au pot qu’elle tenait. Son ouverture était recouverte d’un sceau en papier sur lequel était écrit un texte étrange.

—As-tu quelque chose à voir avec l’Aîné du Clair de Lune ? demanda Jusetsu.

La jeune fille haussa les sourcils.

—Mon Dieu. Pourquoi penses-tu cela ?

—Tu as apprivoisé mon corbeau. C’est quelque chose qu’aucune personne ordinaire ne pourrait faire. Et l’écriture sur ce pot, c’est le mot en chaman qui signifie « sceau ». Tu es un chaman. Les gens disent que l’Aîné du Clair de Lune semblait parfois être une autre personne. Il devait être possédé par un fantôme. Mais j’ai aussi entendu dire qu’il était doué pour la magie illusoire et la métamorphose. S’il était assez doué pour cela, il ne peut pas avoir été possédé. Cela signifie que le fantôme qui l’a possédé était un chaman talentueux, un chaman talentueux comme toi.

—Je vois, dit la jeune fille en riant à nouveau, mais l’instant d’après, elle repoussa le corbeau d’un coup de main.

Un bruit sourd et sec résonna dans l’air. Le corbeau se transforma en une brume noire et disparut.

Jusetsu se mordit la lèvre. Cet oiseau de course avait été simple à fabriquer, mais aucun chaman ordinaire n’aurait été capable d’écraser la magie de Jusetsu avec une telle facilité.

—Qui es-tu ? demanda-t-elle.

Il ne devait pas y avoir beaucoup de chamans compétents qui étaient devenus des fantômes, et encore moins qui possédaient un humain pour essayer de les manipuler. Ce fantôme avait possédé l’Aîné du Clair de Lune, et maintenant il prenait également possession de cette dame de la cour.

—Hyogetsu.

Hyogetsu, un nom qui signifiait « lune de glace ».

Aussi inattendu que cela puisse paraître, le fantôme avait volontiers donné son nom, mais les choses étaient sur le point de se compliquer.

—Je m’appelle Ran Hyogetsu, chère Concubine Corneille. La gorge de Jusetsu se serra. Ran ?

C’était le nom de famille de la famille impériale de la dynastie précédente.

—Nous avons le même nom. J’ai raison, n’est-ce pas ?

Jusetsu regarda prudemment le visage de la dame de la cour, mais il était presque impossible de discerner les véritables intentions du fantôme puisque son corps était utilisé comme un réceptacle par le fantôme qui la possédait.

—…Mon nom de famille est Ryu, dit-elle prudemment. Je ne suis pas membre de la famille Ran.

Il s’agissait pourtant d’un faux nom que Reijo lui avait donné.

—Ton pseudonyme ne m’intéresse pas. Mon sang me dit que nous avons des racines communes, toi et moi. Tu as bien fait de survivre aussi longtemps, surtout dans un endroit comme celui-ci. Il y avait de la tendresse dans la voix du fantôme. J’ai été surpris de te trouver ici. Qui aurait pensé que quelqu’un de la famille Ran serait la Concubine Corneille ? Je pensais que vous aviez tous été chassés et que vous vous étiez éteints il y a longtemps…

Sa voix était triste, comme s’il avait sombré dans un sombre abîme de tristesse.

—Moi aussi, j’ai été arrêté et décapité. Je n’ai peut-être plus de corps physique, mais chaque fois que je reviens dans la capitale impériale, mon sang se glace.

Pourquoi es-tu venu ici, alors ? pensa Jusetsu. Le fantôme la fixa intensément à travers le corps de la jeune fille, puis sourit un peu.

—Mais c’est une chance incroyable que je sois tombé sur quelqu’un de la famille Ran ici. J’avais tellement envie de te parler que je t’ai fait venir à moi.

Oh, pensa Jusetsu. C’est sans doute pour cela que le fantôme a volé le pot, laissé des traces dans les toilettes des dames de la cour, et m’a poussé à le suivre jusqu’ici.

—J’étais un homme de la famille impériale, mais j’étais aussi un chaman. Je ne sais pas si tu le sais, mais à l’époque de la dynastie précédente, il y avait un certain nombre de chamans dans le domaine impérial. Mais la famille impériale actuelle les détestait et les a tous chassés de la capitale. C’est pourquoi il y a tant de chamans dans le pays aujourd’hui. L’Aîné du Clair de Lune était l’un d’entre eux, même si ses compétences étaient de l’ordre de la tromperie classique.

Reijo avait un jour raconté à Jusetsu que le domaine impérial était autrefois rempli de chamans. Ils n’avaient pas de rang officiel, mais étaient privilégiés par l’empereur, la famille royale et les hauts fonctionnaires. Ils étaient même autorisés à aller et venir du palais intérieur à leur guise. Cependant, le fantôme de Hyogetsu, à la fois membre de la famille impériale et chaman, occupait une position inhabituelle, même parmi ses pairs.

—Pourtant, ce chaman raté était intéressant. Quand j’ai possédé son corps, il a fait courir le bruit qu’il était l’incarnation de Dieu. Je ne sais toujours pas s’il s’agissait d’une nouvelle escroquerie ou s’il y croyait vraiment au fond de lui, mais cela lui a rapporté beaucoup d’argent. Il a

extorqué de l’argent aux riches comme aux pauvres, l’a stocké dans un pot et l’a enterré. Il est toujours là aujourd’hui. Dois-je te dire comment le trouver ?

Jusetsu répondit en fronçant simplement les sourcils.

Hyogetsu rit, même s’il n’avait pas l’air amusé, puis continua à parler.

—Si tu peux lire cette écriture, je suppose que tu sais à quoi sert ce pot. N’est-ce pas ?

Hyogetsu brandit le pot. Jusetsu le regarda fixement. L’étiquette portait le terme chaman pour « sceau », mais il ne s’agissait pas de n’importe quel sceau, mais bien d’un sceau utilisé pour sceller une âme.

—À qui appartient l’âme enfermée là-dedans ? demanda Jusetsu.

—Eh bien, ce n’est certainement pas l’âme de l’Aîné du Clair de Lune. Hyogetsu caressa le pot. Mon petit doigt m’a dit que des gens voulaient invoquer l’âme d’un homme mort lors du soulèvement de la province de Reki.

Jusetsu fronça encore plus les sourcils.

« Comment… ? »

—Quand une âme meurt loin de sa ville natale, elle ne sait pas où aller. Il y en avait quelques-unes qui flottaient dans l’air à ce moment-là, alors je les ai rassemblées et scellées ici. J’avais prévu de les utiliser comme messagers, mais…

Hyogetsu fixa Jusetsu du regard.

—Je leur ai trouvé une autre utilité à laquelle je ne m’attendais pas.

—Qu’est-ce que tu veux dire ? Hyogetsu effaça son sourire en coin.

—Tu peux avoir l’âme d’O Genyu. Mais en échange… j’ai une requête à te faire.

—Une requête ? répéta Jusetsu.

—C’est pour cela que je suis venu ici, au palais intérieur.

Sa voix provenait de la dame de la cour qu’il avait incarnée, mais son ardeur sincère était toujours palpable. Cette ferveur laissa Jusetsu perplexe.

—Dis-moi quelle est ta demande. Quelles étaient tes intentions en venant ici ?

—Si tu es prête à m’écouter, je te le dirai. Mais si tu ne peux pas… Hyogetsu sortit un couteau d’un ornement qu’il portait à sa ceinture, puis le pressa contre son, non, le cou de la dame de la cour. Je vais tuer cette femme.

Jusetsu eut le réflexe de se précipiter sur lui, mais Hyogetsu pressait si fort la lame contre le cou de la courtisane qu’elle s’arrêta d’elle-même.

—Je vais tuer cette femme, et je vais m’enfuir, menaça-t-il. L’âme d’O Genyu ne reviendra jamais. Alors, qu’en dis-tu ? Il n’y a pas de temps à perdre en délibérations. Si quelqu’un d’autre apparaît ici, je m’enfuis.

Jusetsu regarda autour de lui. Peu importe si Kajo et ses dames de la cour avaient écouté lorsqu’elle leur avait ordonné de rester sur place, il n’y avait aucun signe de quelqu’un d’autre dans la région pour le moment. Elle n’entendait personne courir dans cette direction non plus.

—Je doute que quelqu’un le fasse, dit Jusetsu. Il n’y a pas lieu de se précipiter. Je t’en conjure, range ton couteau.

Hyogetsu ne dit rien et continua simplement à presser le couteau contre la peau de la courtisane.

—Tu n’as pas besoin de me menacer pour que je t’écoute. Dis-moi simplement en quoi consiste ta requête.

—Je—

Soudain, l’expression de la courtisane se contorsionna. C’était comme si l’on pouvait voir l’humeur de Hyogetsu changer à travers elle. Il retira le

couteau de son cou. Pris au dépourvu, Jusetsu s’apprêta à bouger, mais avant qu’elle n’en ait l’occasion, elle entendit le bruit sec de quelque chose qui volait dans l’air.

Le couteau glissa de la main de la courtisane et une pierre roula de l’endroit où elle avait atterri sur le sol. Cette pierre avait frappé la main de la courtisane, faisant tomber le couteau. Jusetsu s’empressa d’arracher une pivoine de ses cheveux, de l’écraser dans sa main et de la lancer sur la femme possédée. Pendant un instant, les pétales rouge pâle de la pivoine semblèrent s’envoler vers le bas, puis ils traînèrent dans l’air comme une fine fumée et entourèrent le pot. D’un geste de sa main, Jusetsu déchira silencieusement le sceau de papier, et le pot se sépara en deux.

Les branches du pin se balançaient et bruissaient au-dessus de la tête. Une lumière semblable à une étincelle scintilla à l’intérieur du pot et, un instant plus tard, il éclata. On aurait dit un coup de tonnerre, et la courtisane s’effondra sur le sol. Jusetsu enleva la manche qu’elle utilisait pour se couvrir le visage et s’approcha du pot brisé.

Les cassures du pot et du papier étaient nettes, presque comme si elles avaient été fendues par une épée. Jusetsu regarda en l’air. Quelques faibles orbes de lumière flottaient au-dessus d’elle comme des lucioles. Il y en avait quatre, en fait.

—O Sho, les appela Jusetsu en tendant une main. L’un des orbes errants sembla glisser vers elle et se posa sur sa main. Jusetsu le prit délicatement dans ses mains. Dans ses paumes, il se transforma en un peigne pâle, de couleur ambre. Jusetsu le plaça dans ses cheveux pour le moment.

—Concubine Corneille, appela quelqu’un.

Jusetsu se retourna et un jeune eunuque aux yeux larges et étroits s’agenouilla devant elle.

—C’est toi, Onkei.

C’était l’eunuque qui avait été désigné comme garde de Jusetsu. C’est lui qui avait frappé la main de la dame de la cour avec la pierre. Depuis combien de temps est-il ici ? se demanda Jusetsu. Elle n’avait aucune idée de sa présence dans la zone.

Jusetsu se retourna vers la femme. La courtisane était allongée près des racines d’un des pins, apparemment inconsciente.

—Dans quel état est-elle ?

—Rassurez-vous, Concubine Corneille, elle n’a fait que s’évanouir, expliqua le garde de Jusetsu, même s’il se peut qu’elle éprouve un gonflement à la main.

Jusetsu acquiesça, puis regarda la scène autour d’elle. Un jeune homme se tenait sous un arbre un peu plus loin. Son visage était pâle et ses yeux étroits, bien que brillants, étaient empreints de mélancolie. Il portait une robe de soie brodée de magnifiques oiseaux mythiques, appelés « ran

», et ses longs cheveux étaient attachés et balayés sur ses épaules. Sa robe était d’une teinte argentée si remarquable qu’on aurait presque pu croire que le clair de lune lui-même y avait convergé.

—J’ai échoué, Concubine Corneille… En cette occasion, j’ai perdu. Mais ne t’inquiète pas, je reviendrai, dit l’homme. Rappelant l’air frais et clair de la nuit en automne, sa voix était aussi triste que son apparence.

—Attends un peu. Qu’en est-il de ta demande ?

—Concubine Corneille, dit-il, pourquoi te contentes-tu de t’enfermer dans le palais intérieur ? Si tu le voulais, tu pourrais tout avoir.

Sur ce, Hyogetsu se détourna d’elle. Ses cheveux argentés semblèrent se balancer dans le vent, puis il commença à disparaître.

Jusetsu commença presque à marcher vers lui, mais se retourna rapidement et regarda Onkei. Sa posture et son expression restaient inchangées, et ses yeux étaient baissés.

—Tu as entendu ce qu’il a dit ? dit Jusetsu.

—Non, ma dame. De quoi s’agit-il ?

Jusetsu fixa Onkei quelques instants, puis détourna le regard.

—Retournons au pavillon Eno.

Elle ordonna à Onkei d’emmener la dame de la cour avec lui, puis fit demi-tour.

Kajo avait attendu avec appréhension au pavillon Eno. Lorsqu’elle vit la dame de la cour que Jusetsu et Onkei portaient, elle courut vers eux.

—Est-elle… ?

—Elle est juste inconsciente. Elle a été possédée par un fantôme.

Occupez-vous d’elle, voulez-vous ?

L’une des dames d’honneur de Kajo conduisit Onkei au bâtiment des dames de la cour. Jusetsu incita Kajo à demander aux autres dames de leur laisser un peu d’intimité, et ils pénétrèrent à l’intérieur du pavillon.

Jusetsu retira le peigne qu’elle avait placé dans ses cheveux.

—C’est l’âme d’O Genyu, dit-elle en la tenant dans sa paume. Kajo semblait étonné.

Le peigne commença à perdre sa forme et se transforma en un orbe de lumière pâle, semblable à une luciole.

Kajo tendit prudemment la main. L’orbe incandescent s’envola et se posa sur sa paume. Elle sursauta et l’observa attentivement.

—C’est… chaud.

Kajo prit la lumière dans ses mains.

—Mais ce n’est pas du tout brûlant. C’est comme… de l’eau bouillante, une fois refroidie…

Son murmure se fit plus discret, puis s’éteignit dans le silence. Elle porta l’orbe incandescent à sa poitrine.

Toutes les âmes ne devenaient pas des fantômes. Certaines n’avaient aucun mal à rejoindre le paradis, quelle que soit la façon dont elles étaient mortes, tandis que d’autres finissaient par devenir des fantômes, coincées à un endroit pour toujours. Les autres âmes qui avaient été enfermées dans le pot semblaient toutes avoir évité ce destin et être allées au paradis. Genyu ferait probablement la même chose, Jusetsu le retenant juste un peu.

—Oh…

L’orbe lumineux quitta la main de Kajo et s’éleva dans les airs.

—Attends. Reste un peu… protesta Kajo.

L’orbe lumineux vola autour d’elle. Un vent se leva, et les décorations suspendues dans ses cheveux s’entrechoquèrent en émettant de faibles bruits de cliquetis. L’orbe lumineux caressait les cheveux et les joues de Kajo comme un nuage de fumée. Le sifflet à fleurs qui pendait à sa taille se balançait et, dans un sifflement aigu, il retentit enfin.

Le son s’attarda dans l’air. Puis il y eut un deuxième et un troisième son. C’était amical et joyeux, comme si quelqu’un chantait.

Puis le vent, enveloppé d’une douce lueur, quitta Kajo et s’éleva dans les airs. Les portes du pavillon s’ouvrirent d’elles-mêmes et la bourrasque s’envola à l’extérieur. Kajo tenta de chasser le vent qui planait dans le ciel et dérivait vers l’ouest, vers la mer.

—Genyu… !

Même le cri qui sortait de la bouche de Kajo semblait être soufflé vers la bourrasque incandescente.

En peu de temps, tous les aperçus du faible rayonnement que le vent laissait derrière lui étaient hors de vue, mais Kajo était toujours debout.

—Il reviendra, lui assura Jusetsu. Il reviendra au printemps.

Kajo se contenta de hocher la tête en silence. Puis elle se couvrit le visage et s’effondra sur le sol.


À une date ultérieure, Kajo arriva au pavillon Yamei en portant une robe de soie.

—Veuillez accepter ceci en guise de remerciement pour avoir invoqué son âme.

Sa dame d’honneur déposa un plateau sur la table. Jusetsu ramassa la robe de soie qui y était posée. C’était un shanqun. Son tissu violet était décoré d’un motif batik représentant des oiseaux et des vagues. Il était accompagné d’une jupe en sergé avec un motif circulaire de perles tissé dans le tissu. La tenue était également accompagnée d’un châle de la couleur des fleurs de cerisier, fait d’une soie si fine qu’on avait l’impression qu’elle allait se dissoudre si on la touchait.

—Oh mon Dieu ! Comme c’est magnifique ! Jiujiu ne put s’empêcher de s’exclamer à côté de Jusetsu. Mais lorsqu’elle réalisa ce qu’elle avait fait, elle se couvrit la bouche avec ses mains.

—J’ai tout fait fabriquer dans mon pavillon. La jupe a été cousue par la couturière que vous avez si gentiment aidée, Concubine Corneille.

Jusetsu repoussa le plateau vers elle.

—Je n’ai aucune utilité pour ce genre de choses.

—Ne serait-il pas utile d’avoir une robe qui ne soit pas noire ? Vous pourriez la porter lorsque vous voulez vous promener incognito, elle vous irait bien mieux que cet uniforme de courtisane, dit Kajo avec douceur. Elle repoussa le plateau vers Jusetsu.

Jusetsu, ne sachant que faire, regarda tour à tour Kajo et la robe.

—Si vous insistez sur le fait que vous n’en avez pas l’utilité, je vais devoir la jeter. Ce serait dommage, étant donné que mes dames de la cour ont pris tant de soin à la teindre et à la coudre pour vous…

À ce moment-là, Jusetsu a craqué. Ce n’était pas le moment pour elle de s’entêter.

—C’est bon. Je la prends, dit-elle.

—J’apprécie votre courtoisie, répondit Kajo. Je suis sûre que mes dames de la cour seront ravies. Veuillez le porter lorsque vous viendrez me voir au pavillon Eno.

—Mais je…

—Je vous ferai préparer des dim sum lorsque vous viendrez me voir. Et pas seulement cela : des brioches cuites à la vapeur avec du miel blanc incorporé à la pâte, des fuliubing, et… Oh ! Des baozi avec de la pâte de haricots aux graines de lotus aussi. On m’a dit que vous en étiez friande.

Jusetsu ne pouvait rien dire.

Il était inconvenant pour la Concubine Corneille de prendre le thé et de discuter avec une autre concubine en plein jour. La Concubine Corneille menait une vie solitaire et s’occupait de ses affaires pendant la nuit. Et pourtant…

—Vous êtes la bienvenue, quand vous le souhaitez. dit Kajo en souriant calmement.

Si j’avais une grande sœur, je me demande si elle serait comme ça ? se demanda Jusetsu. De la vapeur s’élevait du thé que Jiujiu avait versé et qui était servi avec des abricots mijotés dans du sirop. Kogyo avait préparé ces douceurs pour elles.

De la même manière que la neige la plus tenace, qui se maintenait jusqu’au printemps, s’effaçait lentement devant la lumière du soleil, une chaleur s’insinuait dans le cœur de Jusetsu. C’était une chaleur invitante et douce à laquelle il était extrêmement difficile de résister. C’était presque un poison.

Ce soir-là, Koshun se présenta au pavillon. Jusetsu l’appela pour lui dire qu’elle avait une faveur à lui demander.

—De quoi as-tu besoin, alors ? dit-il.

Jusetsu s’attendait à ce qu’il dise quelque chose de sarcastique, mais tout ce qu’elle obtint fut cette simple question.

—Je veux en savoir plus sur Ran Hyogetsu, répondit Jusetsu.

—Oh… dit Koshun en avalant une gorgée de thé. Je ne sais pas grand-chose sur lui non plus. Je crois qu’il était l’enfant du plus jeune fils de l’empereur, le petit-fils de l’empereur, en d’autres termes. Le fils cadet de l’empereur n’était pas impliqué dans le gouvernement central, et son enfant, Hyogetsu, était un hérétique qui a également rejoint les rangs des chamans. Malgré cela, les gens disent qu’il avait un don rare et remarquable. Il a été décapité le même jour que son père et l’empereur. C’est à peu près tout ce que je sais.

—Peux-tu en apprendre un peu plus ?

En fin de compte, Jusetsu ne savait toujours pas pourquoi Hyogetsu faisait une telle fixation sur le palais intérieur, ni quelle aurait été sa requête. Ces questions pesaient sur l’esprit de Jusetsu.

—Je ne peux rien promettre, mais nous pourrions peut-être vérifier les registres, ou…

Koshun jeta un regard instructif à Eisei. Il inclina respectueusement la tête, bien qu’un peu mécontent, en entendant cette demande indirecte de Jusetsu.

—Je suis sûr qu’il reviendra me voir, dit alors Jusetsu.

—Oh, répondit simplement Koshun.

Jusetsu regarda attentivement le visage de Koshun. Elle ne pouvait lire aucune émotion sur son visage inexpressif. Onkei ne lui a rien rapporté ? se

demanda Jusetsu. A-t-il décidé de ne pas lui dire ce que Hyogetsu a dit parce qu’il ne l’a pas compris, ou bien n’a-t-il vraiment rien entendu ?

Koshun prit la parole.

—Pourquoi Ran Hyogetsu posséderait-il l’Aîné du Clair de Lune ? Jusetsu détourna le regard et attrapa sa tasse de thé.

—Je ne sais pas non plus. Pourtant, il semble qu’il ait eu une certaine motivation pour venir au palais intérieur. Il a probablement possédé plusieurs personnes dans la province de Reki et leur a demandé d’apporter cette marmite avec les âmes enfermées à l’intérieur…

—Il doit avoir possédé le marchand maritime qui livre des marchandises au palais intérieur, celui qui a apporté les objets dont j’ai fait don au pavillon Eno. Il est originaire de cette province. Ces derniers mois, il avait l’impression de ne pas être tout à fait présent, mais il pensait que c’était parce qu’il était épuisé.

Ce devait être au moment où il était possédé par le fantôme de Hyogetsu. Après que ce pot fut apporté dans le palais intérieur, Hyogetsu se transféra dans le corps de la dame de la cour.

—…Pourquoi se donne-t-il tant de mal pour entrer dans le palais intérieur ? Que veut-il ? Jusetsu murmura.

Koshun la regarda fixement. Jusetsu remarqua son regard et leva les yeux.

—Quoi ? dit-elle.

—Rien, dit Koshun, puis il se leva. Il semblait sur le point de partir.

—Tu vas voir Kajo ? demanda Jusetsu.

—Non, c’est juste que… commença Koshun de manière évasive.

Il chercha quelque chose dans sa poche de poitrine. Il en sortit alors quelque chose enveloppé dans un mouchoir de soie et le posa sur la table.

Il le déballa lui-même. À l’intérieur, il y avait un peigne d’ivoire en forme d’oiseau, une bouscarle chanteuse, semblait-il, ainsi que des vagues féroces.

—Qu’est-ce que c’est ? demanda Jusetsu.

—J’ai entendu dire que Kajo t’avait offert une robe. J’ai pensé que cela irait bien avec.

—Je n’en veux pas.

—Jette-le alors, dit-il en essayant de s’éloigner.

—C’est Kajo qui t’a appris cette phrase ? demanda Jusetsu. Koshun quitta le pavillon sans lui répondre.

Il n’y avait plus moyen de s’enfuir. Elle savait qu’elle aurait dû refuser cette robe.

Quand on acceptait les choses, on acceptait aussi les liens émotionnels qui les accompagnaient. Jusetsu allait inévitablement visiter le pavillon Eno maintenant que Kajo l’avait invitée. Même lorsque Koshun passait ces jours-ci, elle ne parvenait pas à le forcer à sortir comme elle l’avait fait lors de leur première rencontre.

Jusetsu se mordit la lèvre. Elle se dirigea vers l’armoire et en sortit une boîte noire. Elle ouvrit le couvercle. Il y avait un poisson ambré à l’intérieur, celui-là même que Koshun lui avait donné. Jusetsu le regarda en fronçant les sourcils et referma la boîte. Elle la rangea ensuite dans l’armoire, avec le peigne qu’il avait emballé et lui avait donné.

Devrais-je le donner à Jiujiu un de ces jours ? pensa-t-elle. Ou bien cela ne ferait-il que créer un autre lien ?

Jusetsu ne savait pas quoi faire. Comment pourrait-elle redevenir seule ?

Elle voulait se débarrasser de ses sentiments, s’élever au-dessus d’eux et vivre une vie discrète et solitaire dans la nuit.

—Sei, dit Koshun à voix basse alors qu’ils marchaient sur le sentier, demain après-midi, convoque le ministre de l’Hiver à l’Institut Koto.

—Le ministre de l’Hiver ? dit Eisei en hésitant. Vous êtes sûr, maître ?

—Le ministre de l’Hiver était l’officier du palais qui gouvernait les cultes. Il vivait dans un vieux pavillon à l’allure déserte, dans la partie sud du domaine impérial.

—L’actuel ministre de l’Hiver est Setsu Gyoei, n’est-ce pas ?

—Il s’agit de Sir Setsu depuis longtemps. Comme le poste de ministre de l’Hiver est si peu important, personne n’est désireux de l’occuper, et la même personne est en place depuis de très nombreuses années. Nous n’avons pas entendu de plaintes à ce sujet non plus.

—Je vois. Informez-le que je veux lui demander quelque chose à propos de la Concubine Corneille.

—Quoi ?!

Eisei accepta humblement cette demande, mais ne put cacher le regard déconcerté qu’il avait dans les yeux.

Raven of the Inner Palace, Tome 1, Chapitre 2 — illustration

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