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Chapitre 1

La Boucle d’Oreille en Jade

Traduction · Cerale. Lecture ~2 h 15

AU PLUS PROFOND du palais intérieur vivait une femme connue sous le nom de Concubine Corneille.

Malgré son titre de concubine, la Concubine Corneille était spéciale. Elle ne partageait jamais la couche de l’empereur et se faisait plutôt discrète, passant ses journées à l’intérieur de son pavillon noir de jais et n’en franchissant que rarement les portes. Certains prétendaient l’avoir vue de temps à autre, mais leurs rapports étaient contradictoires : pour chaque personne qui disait que c’était une vieille femme, il y en avait une autre qui disait que c’était une jeune fille.

À voix basse, les gens supposaient qu’elle était immortelle, ou peut-être un fantôme redoutable. On disait même qu’elle avait des pouvoirs magiques et mystiques, et la rumeur disait qu’elle acceptait toutes les tâches qu’on lui demandait. Qu’il s’agisse de jeter une malédiction mortelle sur quelqu’un que vous détestez, d’invoquer les esprits des morts ou de retrouver des objets disparus, elle pouvait tout faire.

Même si elle était une concubine résidant dans le palais intérieur, elle ne recevait jamais la visite de l’empereur… ou du moins, elle n’était pas censée la recevoir.

Une nuit, cependant, deux silhouettes obscures se dirigèrent vers son pavillon.

—Ironique de l’appeler le pavillon Yamei, tu ne trouves pas ?

À l’aide des lanternes suspendues qui éclairaient l’allée qu’il empruntait, Ka Koshun contemplait le palais qui se trouvait devant lui. Le

pavillon Yamei, signifiant « le palais brillant de mille feux la nuit », avait des murs d’un noir de jais qui semblaient encore plus sombres que l’obscurité qui l’enveloppait. Si la lune était sortie cette nuit, elle aurait éclairé les tuiles bleues et lustrées du toit, mais malheureusement, ce soir, la lumière de la lune était bloquée par les nuages.

—C’est tout simplement parce que les lanternes n’ont pas été allumées, remarqua Eisei, qui tenait une lampe. C’était un eunuque. Sa voix était aiguë mais claire, et ses traits étaient tout aussi beaux.

Des lanternes ornaient la façade du pavillon Yamei, mais aucune n’était allumée.

—Aucun eunuque de l’institut n’ose s’approcher du pavillon Yamei. Ils ont trop peur. Je vous avais prévenu, poursuivit Eisei

—Comment cela se fait-il ? La voix de Koshun était également calme lorsqu’il posa cette brève question.

Il ne faisait pas d’effort particulier pour baisser le ton de sa voix à cause de l’environnement, c’était juste sa façon habituelle de faire. Aussi grave que soit son timbre, sa voix n’était pas froide. Au contraire, le son qu’il émettait faisait penser à la lumière qui s’infiltrait à travers les arbres un jour d’hiver.

—On dit qu’il y a un oiseau de mauvais augure à l’intérieur, qui attend de prendre son envol.

—Quel genre d’oiseau ?

—Un grand oiseau doré. On dit que si vous vous approchez trop du palais, il vous attaquera.

—Oh. Koshun prit acte des réflexions d’Eisei, mais il ne semblait pas très intéressé. Ses yeux étaient fixés sur le palais noir de jais. Aucune lumière ne provenait de l’intérieur de ce bâtiment sans prétention, qui semblait donc complètement abandonné.

Eisei leva les yeux vers l’expression intrépide de Koshun à côté de lui.

—Allez-vous vraiment rendre visite à la Concubine Corneille, maître ?

—C’est pour cela que je suis ici, répondit Koshun sans ambages.

Lorsqu’un eunuque désignait quelqu’un ainsi, il ne pouvait s’adresser qu’à une seule personne dans le pays de Sho : l’empereur.

—Je ne vois rien de mal à ce que je rende visite à l’une de mes concubines.

—Mais la Concubine Corneille n’est pas comme les autres concubines. Si vous la rencontrez, il vous arrivera malheur.

Koshun laissa échapper un rire profond.

—Je n’aurais jamais cru que tu te laisserais prendre par ces rumeurs,

Sei.

Eisei ne dit rien.

—Lorsqu’il s’agit de la Concubine Corneille, les rumeurs vont de théories plausibles à des absurdités complètes, mais je sais…

Koshun s’arrêta dans son élan. Devant lui se trouvait un escalier pavé dont le sommet était surmonté de grandes portes noires de jais, fermées hermétiquement afin d’éloigner tout visiteur potentiel.

—Nous nous occuperons des détails plus tard. Je saurai si la Concubine Corneille est une immortelle ou un fantôme lorsque je la verrai de mes propres yeux.

Il posa son pied sur une marche pavée. Eisei avait pris les devants et poussé les portes, qui s’ouvrirent légèrement sans faire de bruit.

Surpris, il recula, mais au même moment, quelque chose s’envola de l’entrebâillement des portes, accompagné d’un cri perçant.

Eisei laissa tomber son flambeau, plongeant les alentours dans l’obscurité. Il pouvait encore entendre le cri particulier et le bruit des ailes, mais il faisait si sombre qu’il ne pouvait pas distinguer la créature.

—Restez en arrière, maître, dit Eisei alors que des battements d’ailes et des cris distincts résonnaient dans l’air.

Il se tut rapidement, et le seul bruit que l’on pouvait entendre était celui de l’oiseau battant faiblement des ailes. Une fois que les yeux de Koshun se furent adaptés à l’obscurité, il vit qu’Eisei tenait le grand oiseau par la peau du cou.

—Un… poulet ?

La créature qui se tordait dans les bras d’Eisei ressemblait à un poulet dodu, mais ses ailes brillaient faiblement dans l’obscurité. On aurait dit qu’elles avaient été trempées dans de la poudre d’or.

—Cet oiseau était à deux doigts de vous faire du mal, maître. Voulez-vous que je lui torde le cou ? Suggéra Eisei, prêt à étrangler la créature.

—Non, attendez, répondit Koshun pour tenter de l’arrêter. Mais à ce moment-là…

—Hé, malotru. Lâche Shinshin, dit une voix.

Les portes s’ouvrirent en grand, et cette voix calme venait de l’intérieur. On aurait dit la voix d’une douce jeune fille, aussi calme que les ondulations de l’eau, et elle résonnait agréablement aux oreilles des hommes.

Eisei était si distrait qu’il laissa le poulet s’échapper. L’oiseau retourna à l’intérieur. Devant eux se trouvait une pièce spacieuse, avec des rangées de fins rideaux de soie qui descendaient du plafond. Au fond de la pièce, une main blanche émergea d’un interstice du tissu.

Devant ces rideaux étaient suspendues des lanternes en forme de fleurs de lotus. Chacune émettait une petite quantité de lumière qui se déversait sur l’individu qui en sortait.

Pendant quelques instants, Koshun et Eisei restèrent sans voix.

La silhouette éclairée par la faible lumière était celle d’une belle jeune fille au visage pâle et à la carrure légère. Elle devait avoir entre quinze et seize ans. Elle portait une coiffure traditionnelle dans laquelle ses cheveux étaient attachés en forme de nœud à l’arrière de sa tête. Son élégante coiffure était ornée d’épingles à cheveux et de décorations dorées complexes destinées à se balancer lorsqu’elle marchait. Les deux hommes remarquèrent également des pivoines à l’endroit où ses cheveux étaient attachés, leurs fleurs étant aussi grandes que le petit visage de la jeune fille. Ce qui surprenait, en revanche, c’était son habillement : de la tête aux pieds, sa tenue était aussi noire que le charbon. Sa robe et sa jupe relevée sur sa poitrine étaient toutes deux de la même couleur. Cette tenue, appelée shanqun, était faite de satin noir au lustre brillant. Elle était brodée de délicats motifs floraux et comportait une magnifique image d’oiseau portant une fleur, tissée dans la jupe. Le châle enroulé autour de ses épaules était en fine soie noire, mais la façon dont il brillait, aussi éblouissante que la rosée du soir, suggérait que de l’obsidienne avait pu être tissée dans ses fils.

C’était certainement une tenue appropriée pour quelqu’un se faisant appeler la Concubine Corneille.

La jeune fille tenait le poulet fugitif dans ses bras pour l’empêcher de s’échapper à nouveau. Puis elle leva les yeux vers Eisei, le regard voilé par ses longs cils.

—C’est mon précieux oiseau magique. Si tu le tues, il n’y aura pas d’expiation. Tu devrais être plus prudent.

Koshun remarqua que la jeune fille parlait d’une manière très démodée et qu’elle avait l’air assez arrogante.

—Es-tu la Concubine Corneille, Ryu ?

La jeune fille dirigea alors ses yeux d’onyx vers Koshun.

—Pourquoi es-tu venu me voir avec ton seul assistant à tes côtés ? Comme tu le sais certainement, je ne m’engage pas dans les activités nocturnes.

—Tu étais censé être prévenu à l’avance de ma visite.

—Je n’ai rien reçu de tel. D’ailleurs, Shinshin aurait chassé n’importe quel messager.

La jeune fille posa son poulet doré Shinshin à ses pieds. Le sol était couvert d’étoffes à motifs floraux.

Consterné par les paroles et l’attitude de la jeune fille, Eisei se renfrogna et s’apprêta à lui passer un savon, mais l’empereur le retint. Les deux hommes entrèrent dans la pièce et se placèrent devant une petite table recouverte d’une nappe de brocart. Une odeur d’encens s’échappait d’un récipient en argent.

—J’ai une faveur à te demander, Concubine Corneille. Écoute-moi.

Après avoir annoncé ses intentions, Koshun s’assit sur une chaise. La jeune fille fronça les sourcils et ne fit aucun effort pour se rapprocher. Sans se décourager, Koshun mit la main dans sa poche, en sortit quelque chose et posa l’objet sur la table.

—J’ai entendu dire que ton rôle est d’entreprendre n’importe quelle tâche qui t’est demandée, qu’il s’agisse de lancer une malédiction mortelle, une bénédiction ou de retrouver un objet perdu. Est-ce exact ?

La jeune fille fronça encore plus les sourcils en regardant l’objet que Koshun avait posé sur la table. C’était une boucle d’oreille de jade. Au lieu d’une paire, il s’agissait d’une seule boucle d’oreille avec un gros morceau de jade en forme de goutte qui pendait au bout d’un fermoir en or.

—Je n’accepterai aucune tâche. Et toutes les demandes ont un prix.

—Un prix ?

—Un proverbe dit : ‘Si tu maudis quelqu’un, creuse deux tombes’. Si tu veux jeter une malédiction mortelle sur quelqu’un, alors une autre vie doit être sacrifiée à cette fin. Si c’est la bénédiction que tu désires, alors tes biens matériels doivent être offerts. Le prix pour retrouver les objets perdus est à négocier.

—Et si je voulais simplement savoir à qui appartient cette boucle d’oreille ? Demanda Koshun en ramassant la boucle d’oreille en jade.

Le jade d’un vert profond, aussi brillant que de l’eau douce, brillait doucement sous l’éclat subtil de la lumière.

—Je refuse.

—Pourquoi donc ?

—Tu pourrais très bien résoudre ce mystère toi-même. Tout ce que tu as à faire, c’est de demander autour de toi. Est-ce que cela dépasse tes capacités pour une raison ou une autre, ou as-tu simplement trop de temps à perdre ? Quoi qu’il en soit, je doute qu’il en résulte quelque chose de bon. Je n’ai pas l’intention de m’impliquer dans quelque chose d’aussi insignifiant.

Elle est intelligente, pensa Koshun à propos de la jeune femme devant

lui.

—Les gens disent que tu es soit immortelle, soit une revenante… Koshun reposa la boucle d’oreille et se leva. Il se rapprocha de la jeune fille. Mais tu es une fille normale, pas vrai ? Dit-il doucement, en lui prenant la main.

C’était une main chaude, semblable à celle d’un humain. La jeune fille se crispa.

—J’ai entendu dire que tu avais été trouvée et amenée ici à un très jeune âge. Maintenant que j’y pense, je ne t’ai toujours pas demandé ton nom. Quel est-il ?

La jeune fille jeta un coup d’œil autour d’elle. Sa voix n’était rien de plus qu’un murmure discret.

—…Jusetsu.

—Ryu Jusetsu… C’est un joli nom, répondit Koshun avec nonchalance.

Jusetsu regarda l’empereur avec une pointe de rougeur sur les joues. Koshun se dit qu’elle ressemblait à un chat dont le pelage serait dressé sur la tête. Il regarda la main de la jeune fille dans la sienne. Ses bras étaient pâles et minces, mais il pouvait voir de petites marques sur sa peau. Elles étaient d’un brun rougeâtre et avaient la forme d’une fleur, mais elles ressemblaient presque à des marques laissées par des brûlures.

Jusetsu se dégagea de l’emprise de Koshun.

—Ta demande ne m’intéresse pas. Maintenant, partez.

C’était un peu sec, pensa l’empereur, mais au même moment, Jusetsu sortit une pivoine de ses cheveux. Dès qu’elle la plaça dans sa paume, elle se dissipa dans une volute de fumée et se transforma en une flamme rouge pâle.

Koshun n’était pas du genre à se laisser impressionner par grand-chose, mais cela le surprit et le fit reculer d’un pas.

Lorsque Jusetsu souffla de l’air dans la flamme, une puissante rafale frappa Koshun qui fut pris d’un étrange vertige. Il ferma les yeux et détourna son visage du vent. Une fois que l’empereur eut stabilisé ses jambes flageolantes et levé les yeux, il se retrouva à l’extérieur, avec cette porte d’un noir de jais devant lui.

Personne ne dit un mot. Koshun se contenta de fixer les portes, abasourdi. Que s’était-il passé ?

—Tu as oublié quelque chose, dit Jusetsu.

Les portes s’ouvrirent légèrement, et la boucle d’oreille sortit de l’espace qui les séparait. Koshun s’empressa de l’attraper et les portes se refermèrent avec un bruit sourd.

—On dirait que nous avons été enfermés dehors… Eisei se tenait aux côtés de l’empereur, l’air confus.

—Est-ce un exemple des capacités mystiques de la Concubine Corneille ?

—On dirait bien. Je suppose que je l’ai contrariée, pas vrai ? Koshun rangea la boucle d’oreille dans sa poche de poitrine et prit un moment pour reprendre son souffle.

Elle s’appelait peut-être Jusetsu, un nom écrit avec les caractères de « longévité » et de « neige », mais son tempérament rappelait plutôt la chaleur ardente de l’été.

Koshun descendit les escaliers à l’extérieur du palais et commença à revenir sur ses pas. Eisei ramassa la lampe qu’il avait laissée tomber sur le sol et lui emboîta le pas.

—Qui est la Concubine Corneille ?

—C’est… une sorte de Prêtresse du sanctuaire, je suppose.

—Que voulez-vous dire ?

—Elle descend peut-être de la prêtresse qui servait la déesse Uren Niangniang. Il y avait un sanctuaire ici, il y a longtemps. La précédente dynastie y a ensuite construit le domaine impérial. Koshun avait l’air de lire directement l’Encyclopédie Historique de Duo.

—Les empereurs tenaient les capacités mystiques de la jeune Prêtresse du sanctuaire en si haute estime qu’ils voulaient les garder pour eux seuls. Ils ont donc décidé de la garder dans le palais intérieur et de lui conférer un titre spécial : la Concubine Corneille. Du moins, c’est ce qui est écrit dans le livre.

Le grand-père de Koshun avait hérité du trône d’un empereur de la dynastie précédente, établissant ainsi la dynastie actuelle, et avait conservé la capitale et le domaine impérial en l’état. La présence de la Concubine Corneille n’était qu’un élément parmi d’autres.

—La Concubine Corneille n’est pas remplacé lorsqu’un nouvel empereur arrive au pouvoir. La précédente Concubine Corneille était là depuis la dynastie précédente, et l’actuelle Concubine Corneille, Ryu, a pris ce rôle il y a deux ans.

C’est-à-dire avant que Koshun ne monte sur le trône.

—On dit que c’est la poule d’or qui trouve le successeur de la Concubine Corneille. Je suis soulagé que tu ne l’aies pas étranglée, Sei. Tes impulsions hâtives auraient pu nous causer beaucoup d’ennuis.

Eisei avait l’air embarrassé.

—Malgré tout, avez-vous vraiment besoin de demander une faveur à une petite fille comme ça, maître ? Il semblait qu’Eisei ne supportait pas la façon dont Jusetsu parlait à l’empereur comme s’il était son égal, non, comme si elle était sa supérieure.

—Personne ne peut ordonner quoi que ce soit à la Concubine Corneille. C’est ce qui fait sa spécificité. Qui suis-je pour enfreindre une règle en vigueur depuis des générations ? Koshun détestait enfreindre les règles. Il pensait qu’il fallait respecter la raison, la bienveillance et la droiture.

—Vous prenez ces choses beaucoup trop au sérieux, maître, grommela Eisei.

Les coins de la bouche de Koshun se retroussaient légèrement.

—Le bruit court que les murs du palais Yamei sont peints en noir parce qu’ils ont été souillés par le sang de ceux qui ont tenté de nuire à la Concubine Corneille. Tu le savais, Sei ?

Eisei se renfrogna, comme s’il sentait lui-même l’odeur du sang.

Koshun se tapota la poitrine. La boucle d’oreille en jade se trouvait dans sa poche de poitrine.

—Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Koshun devait faire en sorte que Jusetsu accepte sa demande, même si cela signifiait l’apaiser.

Après tout, c’était probablement une chose pour laquelle elle seule pouvait l’aider.


La jeune femme plaça un morceau de bois parfumé sur les cendres du four et, après une courte attente, un mince filet de fumée s’échappa lentement du brûleur d’encens. Un arôme puissant emplit l’air.

Jusetsu s’éloigna du brûleur d’encens et s’assit sur sa chaise. Aussi agréable que soit cette odeur, elle n’arrangeait pas son humeur mélancolique.

C’était à cause du jeune empereur, qui lui avait rendu visite la nuit précédente. Et elle savait qu’il reviendrait probablement.

Quelle plaie, se dit-elle. Les demandes modestes qu’elle recevait des femmes du palais intérieur ne la dérangeaient pas, mais celle de l’empereur était extrêmement gênante.

Jusetsu frotta son bras sur sa robe, le même bras que Koshun avait saisi la nuit précédente. De près, l’empereur semblait plus jeune qu’elle ne l’avait imaginé, mais il paraissait encore mûr pour son âge. Son regard était aussi doux que le soleil d’hiver, mais elle s’attendait à ce qu’il soit plus intimidant.

L’empereur était monté sur le trône un an seulement après que Jusetsu avait succédé à l’ancienne Concubine Corneille. Il y avait apparemment eu des problèmes pour désigner le successeur de l’ancien empereur, mais Jusetsu était une personne renfermée qui se consacrait à la

discipline. Elle ne connaissait pas les détails, et cela ne l’intéressait pas non plus.

Shinshin était allongé sur le tapis, mais il a soudain levé les yeux en sursaut. Il battit immédiatement des ailes et commença à se débattre. L’oiseau se mit alors à courir dans toute la pièce en poussant des cris.

—Arrête, Shinshin.

Jusetsu tenta de calmer l’oiseau, mais Shinshin ne semblait pas écouter. Au contraire, il éparpillait ses plumes en gémissant. Le poulet doré était un oiseau obéissant lorsque la précédente Concubine Corneille était encore là, mais maintenant que Jusetsu était aux commandes, il ignorait complètement tout ce qu’elle disait.

La légende disait que l’oiseau doré pouvait sentir s’il y avait de l’or dans les environs et qu’il pouvait aussi localiser les cadavres. C’était un oiseau mystique aux plumes d’or, une créature rare. À l’origine, Shinshin était de corpulence mince, mais peut-être à cause des somptueuses offrandes qu’on lui offrait dans le palais intérieur, il était devenu plutôt grassouillet. Lorsque Jusetsu posa les yeux sur l’oiseau pour la première fois, il lui vint à l’esprit qu’il serait délicieux rôti. Mais Shinshin l’avait peut-être senti, car il la tenait toujours à distance.

Jusetsu soupira et leva la main vers les portes. Elle fit un geste qui laissait penser qu’elle tirait sur une ficelle, et les portes s’ouvrirent silencieusement.

À l’entrée se tenaient Koshun et son assistant, l’eunuque, comme la veille au soir.

Koshun arborait à nouveau une expression posée qui rendait impossible la lecture de ses émotions. Il est aussi imperturbable qu’une montagne en hiver, se dit Jusetsu. Silencieux et immobile, il attend silencieusement l’arrivée du printemps.

—Rends-moi visite autant de fois que tu le souhaites, mais ta demande restera lettre morte, affirma froidement Jusetsu.

Koshun, apparemment imperturbable face à cette salutation abrasive, entra dans la pièce.

—Tu m’écoutes ?

Koshun échangea un regard avec l’eunuque derrière lui, tandis que Jusetsu observait la scène en fronçant les sourcils. Semblant reconnaître ce qu’il devait faire, Eisei s’avança. Il tenait en main un plateau sur lequel trônait un panier fumant.

—…Qu’est-ce que tu as là ? Demanda Jusetsu.

L’eunuque posa silencieusement le panier fumant sur la table et souleva le couvercle. À ce moment précis, de la vapeur s’éleva de la nourriture à l’intérieur.

Jusetsu fut visiblement surprise.

Le panier à vapeur contenait un certain nombre de baozi, des petits pains blancs dodus et fourrés.

—J’ai demandé aux pâtissiers de les préparer à l’instant. Elles sont fraîches et contiennent de la pâte de graines de lotus à l’intérieur. J’ai entendu dire que c’étaient vos préférés.

C’était exact. Jusetsu ne pouvait pas les quitter des yeux. Koshun s’assit en face d’elle, remit le couvercle sur le panier et tira les délicieuses friandises vers lui.

—Vas-tu m’écouter ?

Jusetsu regarda tour à tour Koshun et le panier fumant, puis contempla ses options pendant un court instant. Elle s’attendait à ce qu’ils apportent un appât pour la séduire, mais elle avait naïvement pensé qu’il s’agirait d’argent ou d’un ornement pour cheveux. Ce genre de choses

n’intéressait pas Jusetsu, mais elle était obsédée par la nourriture. Jusqu’à son arrivée ici à l’âge de six ans, la nourriture était difficile à trouver.

Jusetsu déglutit difficilement, puis lance un regard à Koshun.

—Si tu veux simplement que j’écoute, alors j’accepte… mais rien de

plus.

Koshun esquissa un léger sourire. C’était la première fois que Jusetsu voyait une expression faciale authentique sur son visage.

—J’ai trouvé ceci dans le palais intérieur il y a quelques jours, commença Koshun en sortant la boucle d’oreille en jade de la veille. Sais-tu qui a pu la faire tomber ?

—Non, répondit sèchement Jusetsu en mordant dans une brioche fourrée. La pâte était douce et moelleuse, et la pâte de graines de lotus légèrement sucrée.

—Tu es sûre ? Je croyais que tu étais censé tout savoir.

—Ne sois pas si stupide. Je ne suis pas un dieu. Si c’était l’inverse, ce serait différent. Je peux trouver un objet que quelqu’un a laissé tomber en suivant son ki ou son énergie, si tu veux, mais ça ne marche pas dans l’autre sens. Les possessions n’émettent pas assez de ki pour me diriger vers leur propriétaire, et il y a trop de gens ici pour que je puisse retrouver quelqu’un dans ce cas.

—Je comprends… Il semblait peu probable que Koshun comprenne vraiment, mais il hocha lentement la tête.

—Dans ce cas, tu peux partir. Tout en fourrant des petits pains dans sa bouche, Jusetsu fit un signe de la main à l’empereur, comme pour chasser un chien.

Koshun, lui, ne se leva pas et croisa les bras, pensif.

—…Alors laisse-moi reformuler ma demande. En fait, je suis un peu dans un dilemme à ce sujet.

—Un dilemme ?

Cette révélation ne piquait pas l’intérêt de Jusetsu, ou du moins, l’empereur ne s’attendait pas à ce qu’elle le fasse.

—Tu vois, cette boucle d’oreille semble être hantée par un fantôme. Jusetsu, qui savourait ses brioches fourrées, leva les yeux.

—Comment ça, elle semble l’être ? Tu en as vu un ?

—Juste une fois. Et seulement vaguement. Koshun regarda la boucle d’oreille. C’était le fantôme d’une femme vêtue d’un ruqun, une veste et une jupe courte. Elle portait une de ces boucles d’oreille, mais seulement à l’oreille gauche. Sais-tu qui c’était ?

Jusetsu fronça les sourcils en jetant un coup d’œil à la boucle d’oreille.

—J’ai peut-être quelques connaissances sur cette situation, mais elles ne sont pas exhaustives. Et même si je savais qui c’était, qu’est-ce que cela signifierait pour toi ? Trouver le propriétaire de la boucle d’oreille ou la véritable identité du fantôme est-il vraiment si important au point de venir jusqu’ici pour me poser la question ?

—Je suis juste curieux. Une fois que quelque chose a attiré mon attention, je ne peux plus m’en défaire, je suis comme ça.

Quel menteur, pensa Jusetsu en regardant le visage de Koshun. Il n’avait pas l’air d’un jeune homme débordant de curiosité. En fait, il avait l’air de ne s’intéresser à rien. Pour Jusetsu, il avait l’air de se composer lui-même, pour le dire gentiment, ou, si elle se sentait moins charitable, il avait l’air aussi émotionnellement rabougri qu’une marionnette en bois.

—Si tu ne sais pas qui est le propriétaire, il te suffit d’identifier ce fantôme pour moi. Poser des questions inutiles ne fera que te compliquer la tâche. Tu détestes t’occuper de nuisances, n’est-ce pas ?

Il avait certainement raison sur ce point, mais le fait qu’on le lui fasse remarquer mettait Jusetsu sur les nerfs. Elle resta silencieuse, et Koshun désigna le panier fumant. Il était déjà vide.

—Travaille autant qu’il le faudra pour nous rembourser les petits pains fourrés. Qu’en penses-tu ? Tu ne voudrais pas être trop gourmande, tout de même ?

Le fait d’être décrit ainsi déplut à Jusetsu.

—Tu es plus désagréable que ce à quoi je m’attendais.

—Tu veux dire que j’avais l’air d’être gentil ? C’est une première pour moi, répondit Koshun avec indifférence.

Jusetsu fronça les sourcils en silence.

—Tu es plus mignonne que je ne l’aurais cru, ajouta l’empereur.

Le visage de la jeune fille devint immédiatement vermillon. Elle se leva d’un bond, ce qui fit tomber sa chaise. Shinshin, qui était allongée à ses côtés, recula d’un bond, paniquée.

—Sei, ramasse cette chaise, ordonna Koshun à voix basse.

L’eunuque remit la chaise effondrée en place. Le visage encore rougi, Jusetsu adressa à Koshun un regard furieux et se rassit.

Koshun tendit la boucle d’oreille en jade à Jusetsu. Elle continua à le fixer du regard, mais tendit la main et la prit.

Le jade était froid, mais elle pouvait sentir une étrange chaleur dans la couleur verte profonde qui semblait vouloir l’aspirer. Elle dégageait le même air que le murmure d’une rivière qui coule, ou peut-être la tranquillité d’une forêt qui nous entoure.

Jusetsu plaça la boucle d’oreille dans l’une de ses mains et utilisa l’autre pour retirer une pivoine de ses cheveux. Ce n’était pas une fleur ordinaire, c’était l’incarnation physique des dons de Jusetsu.

Quand elle posa la pivoine dans sa paume, celle-ci se transforma instantanément en une flamme rouge pâle. Jusetsu souffla dessus, faisant vaciller la flamme. Celle-ci se transforma alors en fumée et encercla la boucle d’oreille en jade.

La fumée rouge pâle se dissipa progressivement et laissa apparaître une silhouette devant la flamme. Au début, elle était difficile à distinguer, mais elle devint bientôt plus nette. C’était la silhouette d’une femme vêtue d’un ruqun rouge, la même tenue traditionnelle que l’empereur avait décrite auparavant. Ses cheveux étaient relevés en un chignon haut, mais ils étaient en bataille. À côté de son visage baissé pendait une boucle d’oreille en jade. Une de ses manches avait été déchirée, laissant apparaître son bras pâle. Jusetsu remarqua également des marques dorées à l’intérieur de son poignet

: trois taches rondes, ressemblant à la ceinture d’Orion.

La femme, qui regardait vers le sol, leva lentement la tête.

—Ah ! L’eunuque se couvrit la bouche.

Le visage de la femme était violet et enflé, et ses yeux semblaient sur le point de sortir de leurs orbites. Elle avait un châle de soie étroitement noué autour de son cou maigre. Sa langue pendait mollement hors de sa bouche grande ouverte, et elle griffait son cou avec ses doigts.

—Ce n’est pas bon. Elle ne pourra pas parler dans cet état.

Jusetsu se leva et souffla sur la femme. Elle laissa la fumée se disperser, et la silhouette disparut.

L’eunuque poussa un soupir de soulagement palpable et essuya la sueur de son front pâle.

Jusetsu s’assit et rendit la boucle d’oreille à Koshun.

—Si elle ne peut pas nous parler, je ne pourrai pas découvrir son nom. Je vous conseille d’abandonner.

Koshun, dont le visage n’avait pas pâli le moins du monde à la vue du fantôme, croisa les bras et réfléchit.

—…Ce fantôme a-t-il été étranglé à mort ?

—Soit ça, soit un suicide. Je n’en sais rien.

—C’était une concubine, n’est-ce pas ?

—…Il semblerait.

Le fantôme avait des marques dorées sur le poignet. Une constellation de trois étoiles, comme la ceinture d’Orion dans le ciel. Ce symbole prouvait qu’elle était une concubine du palais intérieur. Elle semblait également appartenir à la dynastie actuelle, car ces trois étoiles étaient l’emblème de la lignée Ka, la famille impériale régnante.

—Cela signifie que ce fantôme était une concubine du palais intérieur sous le règne de mon grand-père.

—Ou peut-être sous le vôtre.

—Aucune concubine n’est encore décédée depuis que je suis empereur.

Le mot « encore » rendit Jusetsu légèrement morose. Il n’était pas rare qu’une concubine ou une dame de la cour meure dans le palais intérieur alors qu’elles se disputaient les faveurs de l’empereur.

Empoisonnements, noyades, exécutions… Certaines concubines allaient même voir la Concubine Corneille pour lui demander de jeter un sort à leurs rivales. Mais lorsqu’elles découvraient qu’un tel service leur coûterait la vie, elles repartaient toutes.

Koshun ramassa la boucle d’oreille.

—Nous ne savons peut-être pas si elle a été étranglée ou si elle s’est suicidée, mais est-ce parce qu’elle est morte dans des conditions si misérables qu’elle hante cette boucle d’oreille ?

—Sans doute. C’est généralement pour cela que les esprits restent dans les parages.

—Ne pouvons-nous rien faire ?

—Hein ? Jusetsu cligna des yeux en réponse à cette question. Que veux-tu dire ?

—On dit que les gens vont au paradis au-delà de la mer quand ils meurent, mais s’il s’agit d’un fantôme, c’est impossible, et elle devrait donc souffrir pour l’éternité. N’y a-t-il aucun moyen de sauver cette femme ?

Jusetsu examina le visage de l’empereur, mais ne parvint à y discerner aucune émotion. Il était impossible à lire.

—Eh bien, c’est possible, mais… Il existait plusieurs façons d’envoyer un fantôme au paradis. Consoler l’âme du défunt ou éliminer tout regret qu’il pouvait avoir suffisait généralement.

Après avoir expliqué cela à Koshun, Jusetsu réfléchit encore quelques instants.

—Si elle a été tuée dans l’enceinte du palais, ou si elle a été poussée au suicide, je suis sûr qu’elle a beaucoup de choses à régler ici, dit-il.

Son ton était désinvolte, mais il y avait aussi une étrange douceur dans sa voix. Elle n’avait pas la froideur que l’on aurait pu attendre de quelqu’un qui ne montrait jamais ses émotions.

Les paroles de Koshun remuèrent les émotions de Jusetsu. Quelques instants plus tôt, elle avait vu de ses propres yeux ce fantôme tragique. En tant que concubine, cette femme devait être d’une beauté stupéfiante de son vivant, mais la douleur et la peur qu’elle avait éprouvées étaient clairement visibles sur son visage. Combien de souffrances cette femme avait-elle endurées ?

—Tu ne veux pas la sauver pour moi ? Implora Koshun.

Jusetsu ne savait pas trop comment réagir. Elle voulait éviter les ennuis et aurait préféré ne pas trop s’impliquer avec l’empereur. Et pourtant… La partie en jade de la boucle d’oreille brillait faiblement dans la main de Koshun.

—…Tu as aussi des marques sur ton bras, n’est-ce pas ? Dit Koshun à Jusetsu, qui réfléchissait à ce qu’elle devait faire. Jusetsu couvrit son bras par réflexe.

—Ce ne sont pas les symboles du palais intérieur. Ce ne sont que des taches de naissance.

—Je sais. Elles sont à un autre endroit et elles ont une forme différente.

Alors pourquoi tu en parles ? Se demanda Jusetsu en essayant de lire sur son visage. Mais comme elle s’y attendait, elle ne parvint pas à deviner ce qu’il pensait.

—Elles ont la forme de fleurs, si je me souviens bien. On aurait presque dit des cicatrices de brûlures…

Jusetsu se leva.

—Assez bavardé pour aujourd’hui. Très bien, j’accepte de m’occuper du fantôme à la boucle d’oreille, dit-elle avant de se pencher en avant et d’arracher la boucle d’oreille des mains de Koshun. Mais je ne peux pas te promettre que je parviendrai à la sauver, d’accord ?

—Oui, ça me va. Merci de ton aide.

—Mais pourquoi te donnes-tu tant de mal pour ce fantôme ? Est-ce vraiment à cause d’une boucle d’oreille que tu as trouvée par terre ?

Koshun répondit à la question de Jusetsu en une seule phrase.

—Je suppose que je me sens désolé pour elle.

Jusetsu fronça les sourcils. Elle était loin d’être convaincue que c’était la seule raison.

—Bon, peu importe. Maintenant, tu dois me fournir une liste de toutes les concubines de l’empereur précédent, ainsi que de celles de l’empereur avant lui. Nous devons commencer par identifier qui est vraiment ce fantôme.

Ils auront besoin d’informations détaillées, notamment son nom et son lieu d’origine, pour accomplir le rituel de repos de l’âme. Cela pourrait également aider à déterminer pourquoi elle a des regrets qui persistent.

—Une liste ? C’est impossible, rétorqua Koshun d’un ton dédaigneux.

—Pourquoi ? Il suffit de le demander, et on te la préparera. Jusetsu avait appris de la précédente Concubine Corneille que les listes des concubines, des eunuques et des décès étaient conservées dans les registres du palais intérieur. Les seules informations qui n’y figuraient pas étaient les noms des Concubines Corneille. Si une concubine mourait de mort non naturelle, il serait facile de le savoir grâce à ces registres, à condition que cela soit correctement consigné.

—Si je fais cette demande, les gens comprendront que je prépare quelque chose.

—Quoi ?

—Cela me poserait un problème. Certains sont extrêmement méfiants à l’égard du moindre de mes gestes.

Jusetsu ne dit rien.

—Sei, appela Koshun à l’eunuque derrière lui.

Celui-ci s’inclina, semblant avoir compris ce que l’empereur attendait de lui.

—Voyons si nous pouvons tirer quelques ficelles. Cela prendra peut-être un peu de temps, mais…

Puis Koshun se retourna vers Jusetsu et lui fit une vague promesse.

—Si j’arrive à obtenir ces documents, je te les apporterai.

Le fait que les demandes de l’empereur puissent être satisfaites dès qu’il en donnait l’ordre semblait plus compliqué que cela n’en valait la peine. Après quelques instants de réflexion, Jusetsu sourit à ses visiteurs.

—Dans ce cas, j’aimerais que vous m’apportiez autre chose.

—Quoi donc ?

Koshun sembla légèrement décontenancé par la demande de Jusetsu.


Le lendemain, Jusetsu se glissa hors du pavillon Yamei. Le tambour venait tout juste de sonner l’heure du dragon, il devait donc être environ huit heures du matin. Jusetsu ne quittait pas souvent le palais aussi tôt, d’ailleurs elle ne le quittait que très rarement. Mais malgré l’heure matinale, les fonctionnaires du palais devaient déjà être à leur poste.

Les vêtements que Jusetsu portait alors qu’elle marchait sur le sentier étaient très différents de sa tenue habituelle. Elle était vêtue d’un ruqun simple, de couleur corail clair, sans broderie ni imprimé, et ses cheveux étaient attachés en un chignon haut, sans aucune épingle pour les orner. C’était ainsi que s’habillaient les femmes de ménage du pavillon. C’était ce que Jusetsu avait demandé à Koshun de lui apporter la veille au soir.

Elle avait pensé qu’il serait plus rapide de se procurer elle-même la liste des noms plutôt que d’attendre le temps qu’il faudrait à Koshun pour les trouver. Jusetsu n’était pas une personne très patiente.

Elle s’était changée toute seule. Il n’y avait qu’une seule femme de chambre âgée qui travaillait au pavillon Yamei, et Jusetsu n’avait pas de dame de d’honneur. Elle en avait refusé une, insistant sur le fait qu’elle n’avait pas besoin d’une telle aide. Après tout, Jusetsu avait été élevée comme une roturière et elle était tout à fait capable de s’occuper seule de ses affaires personnelles. De plus, il y avait certaines choses qu’elle ne voulait pas que les autres voient.

Alors que Jusetsu tournait dans le couloir, les tuiles bleues vernissées d’un pavillon apparurent. Pendant quelques instants, elle ne sut pas ce qu’elle regardait, mais lorsqu’elle aperçut les tuiles décoratives en forme d’hirondelles sur le toit, elle reconnut l’endroit. C’était le pavillon Hien,

également connu sous le nom de pavillon des hirondelles volantes. Les concubines impériales, qui occupaient le rang juste en dessous de l’impératrice et des autres épouses de l’empereur, vivaient là.

En s’approchant, Jusetsu remarqua une vague jaune qui entourait le pavillon. C’était un grand nombre de roses de Lady Banks. Des treillis avaient été construits à l’extérieur, et les plantes fleuries s’y enroulaient magnifiquement.

C’est donc déjà cette saison, pensa Jusetsu en passant quelques instants à contempler les fleurs jaunes.

Elle remarqua alors qu’elle pouvait entendre des voix bavarder à proximité. Elle se trouvait à l’arrière du pavillon Hien, où se trouvait l’entrée arrière, utilisée par les dames d’honneur et les servantes, de l’un des bâtiments les plus anciens. Ce bâtiment était l’un des nombreux bâtiments du pavillon.

—S’il te plaît, fais ça pour moi ! J’en ai besoin pour demain.

—Demain ?! C’est impossible.

—Ce n’est qu’un petit travail de couture. Ça ne prendra qu’une minute, n’est-ce pas ?

—Retoucher une robe n’est pas une tâche facile. J’ai aussi mon travail à faire, vous savez.

Jusetsu jeta un coup d’œil à travers les roses, cachée dans un endroit où les femmes ne pouvaient pas la voir. À l’ombre d’un bâtiment mal drainé et humide, deux dames de la cour se tenaient face à face. L’une d’elles était petite et vêtue d’un ruqun jaune clair, tandis que l’autre portait un ruqun bleu. Les ruqun jaune clair étaient portés par le personnel de cuisine du palais, tandis que les catalogueurs portaient tous des ruqun bleus. La dame de la cour en bleu essayait de tendre une robe à l’autre femme, qui tentait de la refuser. Il semblait que la femme en bleu lui demandait de réparer la robe.

—Tu peux le faire quand tu auras fini ton travail, non ?

—Ne sois pas ridicule…

La jeune fille en jaune clair avait l’air désemparée, le visage déformé comme si elle était sur le point de pleurer.

Pourquoi ne la repousse-t-elle pas et ne s’en va-t-elle pas si cela la dérange tant ? Se demanda Jusetsu en observant la scène.

—Ce n’est pas comme d’habitude ! Ne sois pas si têtue. Si tu refuses, je le dirai à ton père et je détruirai le magasin de ta famille !

—Tu n’oserais pas… !

Grommelant, Jusetsu s’accroupit au pied des fleurs. Cela serait trop ennuyeux de s’en mêler, elle décida donc de faire semblant de ne pas les voir et de passer son chemin.

Jusetsu se releva, sortit de l’ombre des arbres et prit la parole.

—Tu n’es pas une enfant. Je suis sûre que tu peux faire un peu de couture toute seule.

Les deux dames de la cour se retournèrent, surprises.

—Qui diable es-tu ? Demanda la jeune fille en ruqun bleu, tout agitée.

—Je suis une simple dame de la cour, comme tu peux le voir à ma robe, répondit Jusetsu en bombant fièrement la poitrine. Cette fille ne veut pas t’aider. Es-tu incapable de faire tes propres tâches ?

La fille en bleu regarda Jusetsu de haut en bas avec méfiance.

—Pourquoi ferais-je quelque chose que quelqu’un d’autre pourrait faire pour moi ? Je n’ai pas besoin que tu me donnes des ordres, dit la jeune fille, avant de se rétracter inopinément en disant sèchement : Peu importe. Je vais laisser tomber.

Jusetsu était déçu de la façon dont le conflit s’était terminé, mais la fille en bleu a simplement ignoré la fille en jaune clair et s’est éloignée, semblant avoir déjà perdu tout intérêt.

La fille en jaune clair poussa un soupir de soulagement.

—Hum… Merci, dit-elle à Jusetsu. Sa voix était aussi calme qu’un petit oiseau.

Elle avait un joli visage. Les filles de hauts fonctionnaires et de familles respectées étaient souvent choisies pour devenir concubines ou dames de cour, mais d’autres étaient choisies pour leur apparence. Cette fille appartenait probablement à cette dernière catégorie.

—Mais ma famille tient un magasin de gâteaux de riz et son père est assistant au comité du commerce, alors je ne pouvais pas me permettre de refuser.

Le comité du commerce était l’autorité en charge du marché, mais il semblait tout à fait improbable qu’un de ses assistants soit capable de détruire une boutique de gâteaux de riz simplement en lui reprochant quelque chose.

—C’était l’une des catalogueuses du pavillon, non ? A-t-elle l’habitude de faire tout ce chemin pour te demander ces tâches peu honorables ?

Les dames de cour qui travaillaient comme personnel de cuisine et nettoyeuses travaillaient partout, un certain nombre d’entre elles étant assignées à chaque pavillon. Cependant, les catalogueuses du palais travaillaient aux archives du palais intérieur, qui se trouvait à une certaine distance du pavillon Hien.

—Ce n’est pas pour moi qu’elle vient ici. Je crois qu’il y a un eunuque ici avec qui elle échange des lettres.

—Oh…

Il n’était pas rare que les dames de la cour soient en bons termes avec les eunuques, mais Jusetsu ne comprenait pas pourquoi elle n’avait pas pu s’en tenir à lui donner la lettre et laisser la pauvre fille tranquille. Peut-être n’avait-elle pas pu s’empêcher de l’intimider tant qu’elle était dans les parages.

La fille au ruqun jaune clair regarda à nouveau le visage de Jusetsu de

près.

—Alors, pour quel pavillon tu travailles ? Nous ne nous sommes pas encore rencontrés, si ? On dirait que tu travailles dans les cuisines, mais je ne crois pas te reconnaître.

Il y avait énormément de dames de la cour dans les environs, il n’était donc pas rare de tomber sur un visage inconnu. Jusetsu pensa à donner le nom d’un pavillon au hasard, mais si la jeune fille y avait des amis, elle aurait des ennuis. Dans cette optique, elle répondit simplement :

—Le pavillon Yamei.

—Quoi ? Êtes-vous la Concubine Corneille ? ! J’ai entendu dire qu’il n’y avait pas de dames de la cour là-bas.

—Pourquoi n’y en aurait-il pas ? dit Jusetsu.

La jeune fille avait raison, il n’y en avait pas, mais un pavillon sans dames, c’était presque du jamais vu, alors elle crut Jusetsu sur parole.

—Mais à quoi ressemble la Concubine Corneille ? Est-il vrai qu’elle n’est qu’une jeune fille ?

—Elle a seize ans.

—Vraiment ? C’est si jeune ! commenta la jeune fille, apparemment surprise. Est-ce vrai qu’elle a des pouvoirs mystiques ? Peut-elle prédire le temps qu’il fera ? Et peut-elle vraiment prédire qui va mourir ?

Jusetsu s’attendait à ce qu’elle soit une fille tranquille, mais elle était étonnamment bavarde. Elle lui faisait penser à une alouette qui gazouillait à

tue-tête. Jusetsu garda le silence, et peu de temps après, la jeune fille serra soudain ses mains contre sa bouche.

—Ne me dis pas… que tu n’as pas le droit de parler d’elle ? Demanda-t-elle nerveusement.

Il serait ennuyeux d’expliquer le contraire, alors Jusetsu hocha simplement la tête.

La jeune fille lui rendit son hochement de tête à plusieurs reprises, puis changea de sujet.

—Tu es quand même trop belle pour être une dame de la cour. Tu es magnifique ! Quel est ton nom ? Je m’appelle Jiujiu. C’était un nom courant dans la ville.

—Je suis connu sous le nom de Jusetsu, répondit la Concubine Corneille.

—Tu as une drôle de façon de parler, Jusetsu. Même les concubines ne parlent plus de cette façon ennuyeuse et démodée de nos jours.

—… Vraiment ?

Pendant tout ce temps, Jusetsu avait été convaincu que tous les gens de la haute société parlaient ainsi. Ayant eu une éducation citadine difficile, la précédente Concubine Corneille avait été celle qui lui avait appris cette façon de parler. Sa mentore était issue d’une famille distinguée, mais Jusetsu n’avait pas réalisé que son discours serait si démodé en raison de son âge avancé.

Puis, peut-être par souci pour Jusetsu, qui avait l’air choqué, Jiujiu s’empressa de mettre les choses au clair.

—Mais je pense que ça te va bien ! Oui, je veux dire que tu as cette beauté éthérée. Et tu as dû avoir une bonne éducation, non ?

Jusetsu secoua silencieusement la tête.

—Vraiment ? Eh bien, tu as dû être choisie pour ton apparence, alors. Je suis sûre que tu es la plus belle de toutes les dames de la cour. C’est un vrai gâchis, dit Jiujiu. Il y a même des concubines qui n’ont jamais été demandées, alors il est impossible qu’une dame de la cour devienne une maîtresse royale.

Jiujiu laissa échapper un rire résigné. Maintenant qu’elle était arrivée au domaine impérial, elle allait devoir y rester pour le reste de sa vie. Les choses auraient pu s’arranger si elle avait eu les faveurs de l’empereur, mais ce n’était qu’une chimère pour une dame de la cour.

—Je ne voudrais pas que l’empereur me convoque, de toute façon.

Jusetsu fronça les sourcils en se souvenant de son expression sournoise et dénuée d’émotion. Jiujiu la regarda avec surprise.

—Tu n’es pas ordinaire, Jusetsu, répondit-elle, mais au moment où elle finissait de parler, une voix se fit entendre depuis l’entrée arrière du pavillon.

—Jiujiu ! Tu es là ? Qu’est-ce que tu fais à traîner ?

—J’arrive ! Répondit Jiujiu, troublée. Elle se tourna ensuite vers Jusetsu et ajouta : A plus tard, alors. Et merci pour tout à l’heure.

Cependant, lorsque Jiujiu se dirigea vers la porte, Jusetsu commença à la suivre.

—Hein ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Jiujiu.

—Je vais t’aider.

—Quoi ? Tu n’as pas tes propres travaux à faire ?

—Je suis inoccupé pour le moment, dit Jusetsu.

Jusetsu n’avait pas fait cette suggestion par gentillesse, elle pensait simplement qu’elle pourrait recueillir des informations en aidant.

Jiujiu semblait sceptique, mais elle l’écarta d’un revers de main en se rappelant que le pavillon Yamei n’était pas un pavillon ordinaire.

Ils pénétrèrent dans la grande cuisine. Plusieurs grands fourneaux étaient disposés le long du mur. Des servantes se trouvaient devant eux et les allumaient. Des porte-bonheurs dédiés au dieu des fours étaient collés sur le mur derrière les fourneaux, ainsi que des parchemins suspendus contenant des couplets destinés à conjurer la malchance. Il en allait de même au pavillon Yamei, mais les coutumes de la cuisine des concubines ne semblaient pas très différentes de celles de la ville.

De grandes jarres étaient alignées le long du mur opposé. Sur le long bureau central, les cuisinières écrasaient des graines de sésame avec des pilons en bois et tamisaient la poussière de graines à l’aide d’une passoire.

—Le petit-déjeuner n’a pas encore été servi ? Demanda Jusetsu.

—Bien sûr qu’il l’a été. Nous préparons le dîner, répondit Jiujiu.

Jusetsu fut surprise. Si tôt le matin ? pensa-t-elle. Cela aurait été impensable au pavillon Yamei, où il n’y avait que Jusetsu et sa servante.

—Hé, tu ne peux pas amener une dame de la cour d’un autre pavillon

ici !

Malgré les critiques des autres dames de la cour, Jiujiu se défendit.

—Mais c’est mon amie. Et elle voulait nous aider. Elle prit Jusetsu par la main et la conduisit dans un coin jusqu’à un mortier de riz contenant quelques racines qui avaient été jetées à l’intérieur.

—Pourquoi ne ferais-tu pas un peu de décorticage pour nous ?

Suggéra Jiujiu en passant le pilon à Jusetsu.

—Comment on fait ça ?

—On les trempe dans l’eau une fois qu’elles ont été broyées, on les laisse sécher, puis on les transforme en grains. Des grains de fougère.

Je vois, se dit Jusetsu en commençant à frapper les racines de fougère. Comme il y avait un autre mortier à côté d’elle, Jiujiu s’en approcha et commença à déplacer son pilon de la même façon. Le bruit satisfaisant de leurs pilons s’écrasant contre les surfaces dures résonnait de façon monotone dans la pièce.

—Es-tu venu au pavillon après l’arrivée au pouvoir de l’empereur actuel ? Demanda Jusetsu.

—Oui. Je suis ici depuis un an.

—Dans ce cas, je doute que tu saches quoi que ce soit sur l’empereur précédent et celui d’avant, pas vrai ?

—Je n’ai pas eu d’expérience directe avec eux, mais j’ai entendu beaucoup d’histoires de la part de dames de la cour qui sont ici depuis des années. Elles ne parlent que de l’empereur précédent, mais tout ce qui va au-delà est de l’histoire ancienne.

Jusetsu s’arrêta presque de bouger le pilon, perturbant le son qu’il produisait.

—Que veux-tu dire par beaucoup d’histoires ?

—Eh bien, c’est du palais intérieur dont on parle, alors comme tu t’en doutes, il se passe des choses. Les choses étaient particulièrement folles lorsque l’empereur précédent était là, avec l’impératrice et tout le reste… Jiujiu jeta un rapide coup d’œil autour d’elle, puis baissa la voix.

—L’impératrice ?

—L’actuelle impératrice douairière. Elle est enfermée en ce moment.

—Enfermée ? !

—Chut ! chuchota Jiujiu, réprimandant Jusetsu pour avoir parlé si fort. Nous serons punis si nous en parlons ouvertement. Tu ne sais pas ce qui lui est arrivé, Jusetsu ? à l’impératrice douairière.

—Je ne sais pas, répondit Jusetsu, mais elle pouvait lire sur le visage de Jiujiu qu’elle ne la croyait pas.

—Mais tu as dû entendre dire que l’empereur actuel s’est vu retirer sa position d’héritier, non ?

Jusetsu secoua la tête, et les yeux de Jiujiu s’agrandirent encore. Son expression rappelait à Jusetsu l’alouette qui se perchait sur la grille de la fenêtre de son pavillon. Cette fille ressemblait vraiment à un oiseau.

—Notre empereur n’a pas eu la vie facile. Ce n’est qu’une rumeur, mais on dit que l’impératrice douairière a assassiné la vraie mère de l’empereur. C’est pourquoi l’empereur a perdu sa position d’héritier, même s’il était prince héritier.

Apparemment, Koshun avait été contraint de s’enfermer dans un coin de la cour intérieure, presque comme s’il était lui-même emprisonné.

—Mais l’empereur n’a pas abandonné, il a rassemblé ses forces et s’est mis à l’œuvre. Il a mis de son côté l’armée de défense impériale du Nord, dont le rôle est de protéger l’empereur et sa famille, et ils ont vaincu les fonctionnaires et les eunuques qui s’étaient mis au service de l’impératrice douairière…

Jiujiu racontait l’histoire comme si elle l’avait vue se dérouler de ses propres yeux. D’après Jiujiu, tout le monde en parlait. Jusetsu n’en savait rien. Elle avait entendu dire qu’il y avait eu une dispute pour savoir qui serait le successeur de l’empereur, mais rien de plus. La précédente Concubine Corneille n’avait jamais donné plus de détails à ce sujet non plus.

—La vraie mère de l’empereur s’appelait Sha, et c’était une très belle femme. J’ai entendu dire que l’empereur avait hérité de ses bons gènes, mais je n’en sais rien, je ne l’ai jamais vu de mes propres yeux.

Jiujiu rougit et son imagination se déchaîna. Jusetsu voulut lui dire que l’empereur était un jeune homme insipide, mais elle se retint.

—Elle vivait dans le pavillon Hakkaku. Étant la quatrième concubine, elle avait un rang assez bas parmi ses pairs, tu vois.

Il y avait des différences de rang même parmi les concubines de l’empereur. Le palais Hakkaku n’était pas particulièrement grand non plus. La concubine qui était affectée à ce pavillon était connue sous le nom de Concubine Grue, tiré du nom du palais tel qu’il était écrit en utilisant le caractère pour « grue », mais elle n’était également que la quatrième concubine la plus importante dans l’ensemble. Elle était peut-être la mère biologique du prince héritier, mais son rang signifiait qu’elle avait un statut inférieur ou qu’elle n’avait pas le soutien de quelqu’un d’important.

—Tu as dit que beaucoup de choses s’étaient passées dans le palais intérieur pendant le règne de l’empereur précédent. Qu’est-ce que tu veux dire par là ? Demanda Jusetsu, revenant sur le sujet.

—Alors comme tu le sais, l’impératrice douairière a assassiné sa mère biologique, a fait faire une fausse couche à la concubine qui portait l’enfant de l’empereur, a coupé la langue des dames de la cour qu’elle n’aimait pas, et ainsi de suite… Une concubine a été exécutée pour avoir eu une liaison illicite, une autre a été empoisonnée par une consœur… La concubine qui a administré le poison a fini par se pendre elle-même, et…

—Attends, ordonna Jusetsu, interrompant le débit de Jiujiu. Jiujiu lui jeta un regard perdu.

—Qu’est-ce qu’il y a ?

—Tu as dit qu’il y avait une concubine qui s’était pendue ?

—C’est ce que j’ai entendu dire. On l’a retrouvée pendue à une poutre de sa chambre, un châle de soie autour du cou… Le joli visage de Jiujiu se crispa en disant cela.

—Quel était son nom ? Cette concubine. Comment s’appelait-elle ?

—Hein ? Hmm… Je ne me souviens pas.

—La dame de la cour qui t’a raconté cette histoire le saurait-elle ?

—Oui, je pense que oui… Hé, attends !

Jusetsu jeta son pilon, attrapa Jiujiu par la main et se dirigea vers la porte.

—Conduis-moi à elle.

—Mais qu’en est-il du travail ?! Protesta Jiujiu.

—Cela peut attendre.

Jusetsu sortit de la cuisine avec Jiujiu, qui la suivit avec une apparente résignation. Apparemment, cette dame de la cour était l’une des teinturières textiles du palais, elle serait donc probablement dans la zone de lavage. Jusetsu avait juste besoin que Jiujiu l’y conduise.

Elles sont allées à l’arrière du bâtiment où vivaient les dames de la cour et ont atteint une zone où divers tissus étaient suspendus pour sécher. Elles virent également quelques dames de la cour debout près d’un puits, en train de laver des textiles dans des cuvettes.

Jiujiu appela l’une d’entre elles.

—Gugu !

C’était une façon respectueuse de s’adresser à une dame de la cour plus âgée. Une femme d’une quarantaine d’années se retourna. Ses rides ressortaient sur sa peau brûlée par le soleil, mais elle avait encore un beau visage. Il n’était pas étonnant qu’elle ait été choisie comme dame de la cour.

—Tu as besoin de quelque chose ?

—Cette fille veut te demander quelque chose, à propos de la concubine qui s’est pendue.

La femme jeta un regard sceptique à Jiujiu.

—Maintenant ? ça ne me dérange pas, mais je suis occupée, alors vous allez devoir me donner un coup de main pendant que nous parlons.

Elle demanda à Jusetsu de laver les vêtements mouillés, et la Concubine Corneille suivit docilement. La femme plus âgée entraîna Jiujiu dans son sillage.

—Quel est ton nom ? Jusetsu ? Hmm. Eh bien, je suis Ashu, expliqua-t-elle tout en continuant son travail. Toutes les nouvelles dames de la cour veulent entendre parler de ce genre de choses. Elles ne se lassent pas de mes histoires sinistres ou de mes ragots romantiques.

Elle avait eu l’air antipathique, voire un peu fâchée, mais cela ne semblait finalement pas être le cas.

—Après tout, il n’y a pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent par ici. Quoi qu’il en soit, cette femme qui est morte par pendaison s’appelait Han. C’était l’une des femmes de la fauvette. Mais j’ai oublié quelle était sa position.

Les femmes fauvettes étaient des concubines de rang inférieur, désignées par le terme « Ojo ». Combien d’entre elles pouvaient-elles être ?

—Han Ojo était d’une beauté un peu fragile. Elle n’était pas du genre à se faire remarquer. Elle vivait dans le palais de la troisième concubine.

Seules les concubines de haut rang avaient leur propre pavillon. Les concubines de rang inférieur disposaient simplement d’une chambre dans l’un des bâtiments du palais. La troisième concubine a reçu le pavillon Jakuso et s’est vu décerner le titre de Concubine Pie. Cette appellation comportait également le même caractère pour la pie que celui présent dans le nom du pavillon. Le titre d’impératrice était d’ailleurs le plus élevé de tous.

—Je me demande comment s’appelait cette concubine… La Concubine Pie était jeune et belle, et pour couronner le tout, elle était la fille du principal vassal de l’empereur. Étant si jeune, elle ignorait comment le monde fonctionnait. Les gens disaient que cela faisait d’elle une fille très

arrogante et impudente. Cependant, un jour, on lui donna un bouillon empoisonné et elle mourut. Comme elle était enceinte à l’époque, les enquêteurs du palais ont fait de sérieuses recherches pour comprendre ce qui s’était passé. Il s’est avéré que Han, la dame fauvette, avait de l’aconit tue-loup dans l’armoire de sa chambre à coucher.

L’aconit tue-loup est une plante vénéneuse dont les racines contiennent un poison mortel.

—Le jour où ils l’ont trouvée, Han Ojo s’est pendue. On l’a retrouvée dans sa chambre, pendue à une poutre par son propre châle de soie.

Puis Ashu baissa la voix.

—Peu de temps après, des rumeurs ont commencé à circuler selon lesquelles elle était revenue sous la forme d’un fantôme. On pouvait apparemment l’entendre pleurer en marchant, traînant sa jupe derrière elle et ses longs cheveux lâchés.

Jiujiu poussa un cri d’effroi.

—Ne recommence pas, Gugu ! Tu essaies juste de l’effrayer. En plus, je parie que tu as inventé cette dernière partie.

—Tu serais surprise, Jiujiu. Certaines d’entre nous l’ont vue de leurs propres yeux !

—Cette femme fauvette, Han… Est-ce qu’elle portait des boucles d’oreilles ? Jusetsu l’interrompit.

—Des boucles d’oreilles ?

—Des boucles d’oreilles en jade, plus précisément. Ashu pencha la tête sur le côté.

—Je n’en sais rien. Je ne l’ai vue qu’une ou deux fois. Je ne lui ai jamais parlé directement.

—… Devrais-tu vraiment inventer des rumeurs sur quelqu’un à qui tu n’as jamais parlé, juste pour le plaisir ?

—Excuse-moi ?

Je suppose que la mort n’est qu’une autre forme de divertissement dans le palais intérieur, pensa Jusetsu en secouant la tête.

—Peu importe. Qu’est-il arrivé à la dame d’honneur de Han ? Et sa servante ? Sont-elles toujours dans le palais intérieur ?

Ashu sembla un peu décontenancé par le flot de questions de Jusetsu, mais répondit tout de même.

—Probablement…mais je n’ai aucune idée de l’endroit où elles travaillent. C’est un endroit immense, tu sais.

Jusetsu se sentit découragée. Elle était certaine que la dame de d’honneur de Han ou sa servante saurait si elle portait des boucles d’oreilles en jade, mais pour l’instant, elle n’avait aucune preuve concluante que le fantôme était bien Han Ojo.

—Sais-tu si quelqu’un d’autre s’est pendu ou a été étranglé à mort ?

—Je n’en suis pas tout à fait sûre, mais j’ai le sentiment que oui. Tu sais que la mère biologique de l’empereur, la concubine Sha, a également été empoisonnée, pas vrai ? Il y a aussi une concubine qui a été décapitée en prison. L’empoisonnement est le plus courant. Il y a des goûteurs, mais il y a toujours des choses qui passent à travers les mailles du filet.

Jusetsu réfléchit un instant.

—…Han a-t-elle vraiment empoisonné la Concubine Pie ? Elle avait peut-être une plante vénéneuse dans son armoire, mais si quelqu’un d’autre l’avait mise là ?

Ashu grimaça.

—C’est une bonne question. Tout est possible dans un endroit comme celui-ci. On peut se demander si la concubine qui s’est noyée a

vraiment sauté dans l’étang de son propre chef, et qui sait si cette autre avait vraiment une liaison ? S’ils trouvent la moindre preuve un tant soit peu plausible, ils ne creusent pas plus loin.

Jusetsu regarda son lavabo. L’eau était si froide qu’elle semblait la refroidir au plus profond d’elle-même.

—Comment se passaient les choses dans le palais intérieur quand le grand-père de l’empereur était dans les parages… ? Jusetsu se ressaisit et continua à poser des questions.

—Je n’ai pas beaucoup entendu parler de l’époque de l’Empereur Flamme.

L’Empereur Flamme était le titre posthume accordé à l’avant-dernier empereur.

La femme poursuivit.

—C’est en partie parce que je n’étais pas au palais quand il était là, mais le fait qu’il était si vieux quand il a hérité du trône y est aussi pour quelque chose. Il n’a jamais eu beaucoup de concubines et les choses étaient difficiles sur le plan politique. Ce n’était pas le bon moment pour faire des bêtises dans le palais intérieur.

L’Empereur Flamme était monté sur le trône lorsque l’empereur précédent, le dernier de la dynastie précédente, avait abdiqué afin d’assurer un transfert de pouvoir en bon ordre. Sur le papier, le trône lui avait peut-être été « donné », mais en réalité, les choses n’étaient pas si simples. Il avait fait chanter l’empereur en place et, même après avoir accédé au pouvoir, il lui avait fallu un certain temps pour purger l’opposition.

—Hmm… Mais j’ai entendu une autre histoire. Chaque fois que L’Empereur Flamme rendait visite au pavillon de son impératrice, ils laissaient les lanternes et les lampes allumées toute la nuit et passaient tout leur temps dans la lumière vive. La raison en était que des fantômes

apparaissaient à la tombée de la nuit, les fantômes de l’ancienne famille impériale de la dynastie précédente.

Ashu parla à voix basse, l’air sérieux.

—Le fantôme de l’empereur avait du sang qui coulait de sa bouche alors qu’il proférait des malédictions. De plus, l’impératrice, ses héritiers et sa jeune fille s’alignaient devant le lit, tous avec leurs beaux cheveux argentés en désordre…

Les gens de ce pays avaient tendance à avoir les cheveux noirs, mais, aussi mystérieux que cela puisse paraître, les membres de la famille impériale de la dynastie précédente avaient tous la même couleur de cheveux argentés.

—L’Empereur Flamme a été tourmenté par ces fantômes jusqu’au jour de sa mort. Il en avait tué trop.

Ses derniers mots avaient été si discrets que Jusetsu eut du mal à les distinguer, mais ils portaient en eux un soupçon de condamnation.

Après avoir accédé au trône, l’Empereur Flamme avait assassiné l’empereur de la dynastie précédente, qui lui avait donné son rang. De plus, il a ordonné le meurtre de toute la famille impériale, y compris les femmes et les enfants.

Il avait fait cela pour « éliminer la racine du mal », mais même Jusetsu se souvenait avoir entendu les murmures des citadins qui disaient qu’il était allé trop loin avant qu’elle ne vienne vivre au palais intérieur.

—Argh ! Je ne pourrai pas dormir après avoir entendu cette histoire, dit Jiujiu d’une voix larmoyante.

Ashu laissa finalement échapper un rire, puis tenta à nouveau de l’effrayer.

—On ne sait jamais… Ils sont peut-être encore ici, dans le palais intérieur ! Ils pourraient bien visiter ton lit ensuite !

Jusetsu se leva brusquement et frotta ses mains mouillées contre sa jupe. Plaisanter sur les morts ne me dit rien qui vaille, se dit-elle.

—C’était très utile. Désolé de vous avoir dérangé. Veuillez accepter mes excuses. Sur ce, elle se détourna et quitta la zone de lavage.

Jiujiu la suivit, troublée.

—Ça va, Jusetsu ? Tu n’as pas l’air en forme.

—Je n’ai pas l’air bien ? Jusetsu lui tapota les joues.

—Tu n’aimes pas les histoires d’horreur non plus ? Ce serait vraiment flippant si un fantôme apparaissait, pas vrai ? Ce n’est pas comme si nous pouvions quitter cet endroit.

—Je n’ai pas peur des fantômes, expliqua Jusetsu, c’est juste perturbant.

—Attends, vraiment ? Je suis totalement pétrifié par eux.

Jiujiu se cramponna à Jusetsu, faisant mine d’avoir peur. Ensuite, elles retournèrent toutes les deux dans la cuisine du pavillon Hien et continuèrent à décortiquer les racines de fougères.

Lorsqu’ils eurent suffisamment écrasé les racines et les eurent plongées dans l’eau, il était déjà bien plus de midi. C’était la première fois que Jusetsu décortiquait avec un pilon et ses paumes étaient rouges à la fin, mais c’était un travail plus facile que celui qu’elle était obligée de faire avant de venir au palais intérieur.

Lorsqu’elle quitta la cuisine, Jiujiu la poursuivit.

—Prends ça, lui dit-elle en lui offrant des galettes de riz à l’armoise avec des feuilles de taro en dessous. Pour te remercier de m’avoir aidée.

—…Merci, répondit Jusetsu.

Ces friandises avaient probablement été servies à des fins de dégustation, un privilège dont seules les filles qui travaillaient dans les

cuisines pouvaient bénéficier. Lorsque Jusetsu s’assit sur la jarre en terre à côté d’elle et porta une galette de riz à sa bouche, l’odeur de l’armoise emplit l’air. Jiujiu se fourra également les joues avec sa part, et ses yeux se plissèrent de joie tandis qu’elle savourait la délicieuse saveur.

—Tu es sûr d’avoir le droit de t’absenter aussi longtemps de ton poste ? Demanda-t-elle à Jusetsu. Jiujiu réalisa que sa nouvelle amie avait passé toute la matinée dans un autre pavillon.

—Ce ne sera pas un problème.

—Je suppose que le pavillon Yamei doit être plutôt relaxant. Je suis jalouse. J’aimerais bien y travailler aussi ! Non pas que cet endroit soit particulièrement strict, mais…

Et tu peux voler de la nourriture, pensa Jusetsu en portant une nouvelle galette de riz à sa bouche.

—Oh, mais je parie que c’est effrayant là-bas, non ? J’ai entendu dire qu’il y avait une sorte d’oiseau monstrueux là-dedans.

—L’oiseau est certainement unique… mais je ne le qualifierais pas d’effrayant.

—Hein, vraiment ?

Une fois que Jiujiu eut fini de manger ses gâteaux de riz, elle leva les yeux vers Jusetsu, qui s’était tourné sur le côté. Elle tendit la main.

—Attends, tu grisonnes plus tôt que la normale ? Tu as des cheveux blancs…

Jusetsu se leva rapidement et s’éloigna de Jiujiu, couvrant ses cheveux de sa main.

—Je suis désolée, s’excusa Jiujiu. Tu es gênée ? Ce n’est pas comme si c’était suffisant pour t’inquiéter ! Peut-être que c’était juste la façon dont la lumière les éclairait.

—Ce n’est pas ça… Dit Jusetsu en reculant, gardant sa main sur ses cheveux.

—Je vais rentrer maintenant. Merci pour cette journée.

Sur ce, Jusetsu se précipita vers la coursive. Jiujiu la regarda partir, un regard vide sur son visage.


Le tambour sonna pour annoncer qu’il était midi, et Koshun exprima son soulagement en s’adossant à sa chaise. Cela signifiait que ses tâches officielles dans la partie extérieure du domaine impérial étaient terminées pour la journée. Il était également temps pour ses fonctionnaires, arrivés avant le lever du soleil, de rentrer chez eux.

—Votre Majesté, chuchota le chef du secrétariat Un à l’oreille de Koshun au moment où il se levait pour quitter la pièce. Le grand chancelier portait une magnifique barbe blanche et avait été le grand maître du prince héritier. L’homme était proche de l’empereur depuis son plus jeune âge.

—Les choses n’ont pas l’air de s’arranger au pavillon Teirui, dit-il à l’empereur.

Le pavillon Teirui était le lieu détaché où l’impératrice douairière vivait recluse.

—Je sais. Meiin ? Koshun appela un homme d’une quarantaine d’années à l’allure intelligente à ses côtés. Comment se porte la situation économique ?

—Nous n’avons rien trouvé de suspect jusqu’à présent, répondit l’homme. C’était un érudit et il occupait également le poste de vice-ministre au département des affaires financières du palais. Je suis sûr qu’elle cache sa fortune quelque part. Ce n’est pas surprenant, vu l’excès de zèle dont elle a fait preuve en délivrant des titres officiels par décret impérial.

L’impératrice douairière s’était constamment rempli les poches en prenant l’argent des gens en échange de postes gouvernementaux. Il y avait un écart entre la fortune qui lui avait été confisquée et sa richesse estimée.

—Il doit y avoir des eunuques qui tirent les ficelles, dit l’empereur en regardant le chef du service du personnel du pavillon.

Celui-ci inclina la tête en signe d’acquiescement.

—Je sais.

L’impératrice douairière n’était pas du genre à s’installer docilement dans une vie de réclusion. Cette femme avait séduit et même intimidé le précédent empereur pour qu’il la laisse prendre en charge ses affaires extérieures et intérieures, et avait même poussé Koshun à perdre sa position d’héritier. Il y avait manifestement des eunuques qui entretenaient encore des liens avec elle.

—En fin de compte, elle ne comprend pas à quel point vous êtes compatissant, Votre Majesté.

Une fois les mesures correctives élaborées, Un sortit de la pièce en caressant sa barbe blanche et en soupirant. Koshun se dirigea ensuite vers la cour intérieure où il vivait, emmenant Eisei avec lui. Même si son travail dans la cour extérieure était terminé, il lui restait encore des tâches à accomplir dans la cour intérieure. L’empereur avait beaucoup d’affaires à régler.

Cependant… Il n’avait pas laissé vivre l’impératrice douairière par compassion.

Lorsqu’il avait envoyé ses troupes de l’armée impériale se précipiter dans le pavillon de l’impératrice douairière, qui était à l’époque l’impératrice, il ne l’avait pas décapitée, non. Mais ce fut uniquement parce qu’il n’avait pas l’autorité nécessaire pour faire une telle chose à l’époque. S’il avait fait tuer la puissante impératrice, les répercussions auraient été immenses. Pour lui, c’était comme un jeu de Go : on ne peut pas s’emparer du pouvoir avec

une seule pierre. Tout comme un joueur doit enlever une à une les pierres de Go de son adversaire, Koshun gagna lentement et régulièrement du pouvoir à la cour impériale à partir de ce moment-là.

Mais à présent, il avait la possibilité de la punir. En tant qu’empereur, il pouvait utiliser sa seule volonté pour l’exécuter pour un crime inventé, tout comme l’impératrice douairière l’avait fait autrefois. C’était là tout l’intérêt du pouvoir.

Bien qu’il en ait la capacité, Koshun n’allait pas abuser de son autorité de la sorte. Il voulait des preuves concrètes qui justifieraient une punition.

Koshun regarda silencieusement devant lui. Il pouvait voir le pavillon Gyoko se dresser là, avec sa résidence principale à l’intérieur. Au loin, trop loin pour qu’il puisse le distinguer, se dressait un autre pavillon nommé le pavillon Gyoso. Abandonné depuis longtemps, son toit s’était délabré et ses murs étaient noircis par la moisissure.

Lorsque Koshun avait eu treize ans et qu’on lui avait arraché son statut d’héritier, on l’avait chassé du pavillon du prince héritier pour l’y installer à la place. Puis, à l’âge de dix-huit ans, il entra de plain-pied dans le pavillon de l’impératrice. Jusqu’à ce qu’il parvienne à retrouver son statut de prince héritier, Koshun était sans ressources et avait à peine de quoi survivre. Sans Eisei et ses autres proches conseillers qui le soutenaient secrètement, tout aurait pu arriver.

Sa mère, la concubine Sha, fut empoisonnée avant que Koshun ne perde sa qualité d’héritier. L’un des eunuques de l’impératrice accusa sa dame d’honneur d’être la coupable, et celle-ci fut rapidement exécutée. Pourtant, il n’y avait pas de preuve évidente que l’impératrice était derrière ce complot.

Si Koshun avait tué l’impératrice douairière sans preuve concrète, il n’aurait pas été différent d’elle.

S’il persistait dans ses exigences, les choses finiraient par se retourner contre lui. L’empereur n’allait pas répéter les erreurs de l’impératrice

douairière. Il voulait une raison incontestable, parfaitement logique et légale. Il la voulait tellement qu’il pouvait presque la goûter.

Certains décrivaient Koshun comme un homme rationnel. Ils disaient qu’il ne se laissait pas influencer par les émotions et qu’il respectait la loi du pays. D’autres disaient qu’il avait bon cœur.

Koshun pensait que ces deux hypothèses étaient fausses. Aucun d’entre eux n’était au courant des émotions intenses qui le rongeaient.

Il avait hâte de voir cette femme morte.


L’odeur du thé régnait dans une pièce du pavillon Gyoko. Eisei mit la bouilloire sur le feu et fit bouillir l’eau. Il sortit une pincée de sel de son récipient et l’ajouta à l’eau. La fluidité de ses mouvements était belle à voir. Il versa ensuite le thé bouillant dans une tasse qu’il déposa respectueusement devant l’empereur.

—Savourez, maître.

La vapeur légère et l’arôme pur du thé enveloppèrent Koshun alors qu’il buvait sa première gorgée. Le thé était doux dans sa bouche et remplissait son ventre de chaleur lorsqu’il l’avalait. Toute la tension dans son corps se dissipa lentement.

—Ton thé est vraiment le meilleur, fit-il remarquer. Les yeux d’Eisei se plissèrent de plaisir.

—Cela me touche beaucoup.

Koshun avait rencontré l’eunuque à l’âge de dix ans et l’avait immédiatement recruté comme assistant personnel. Eisei connaissait mieux que quiconque les préférences et les opinions de Koshun.

—…Comment ça s’est passé ? Demanda l’empereur, sans préciser ce à quoi il faisait allusion.

Après tout, on ne pouvait jamais savoir qui écoutait depuis l’extérieur de la pièce. Eisei saurait ce qu’il voulait dire.

—La marque d’Osmanthus est celle de la famille Yo, répondit Eisei, en s’en tenant aux détails essentiels. Koshun lui avait demandé d’examiner la marque de naissance sur le bras de Jusetsu.

—Si ces marques ont été gravées sur sa peau, c’est qu’elle devait être l’une de leurs servantes.

—C’est exact.

Koshun resta silencieux. Ces marques, qui ressemblaient à de la peau enflammée, étaient des cicatrices de brûlure. Cette famille marquait ses servants comme s’ils étaient du bétail.

Jusetsu avait autrefois travaillé comme servante pour la famille Yo.

—Cela signifie que…

—L’actuel chef de famille travaille comme fonctionnaire de rang inférieur. Son prédécesseur, il y a plusieurs générations, était vice-ministre du personnel, mais depuis, aucun d’entre eux n’a réussi l’examen impérial.

Si l’on ne réussissait pas l’examen impérial, on ne pouvait pas accéder à un poste de haut fonctionnaire. De nombreuses familles notables avaient connu le même sort.

—Leur réputation est loin d’être satisfaisante. Malgré sa position, ils ont beaucoup d’argent. On dit qu’ils sont impliqués dans le trafic de sel et qu’ils traitent leurs employés de façon horrible. Apparemment, Jusetsu leur a été vendu à l’âge de quatre ans.

Koshun fronça les sourcils. À un si jeune âge ?

—Je n’ai pu trouver aucune information sur sa vie avant cela. On ne sait pas très bien à quel vendeur ils l’ont achetée.

Les gens se retrouvaient servants pour une multitude de raisons différentes. Certains travaillaient pour une famille depuis des générations,

d’autres étaient de pauvres fermiers de régions rurales déshéritées, certains appartenaient à des peuples qui avaient été chassés, et d’autres encore étaient issus de bonnes familles tombées dans la pauvreté.

Mais à en croire l’apparence de Jusetsu… Il ne fallait pas être idiot pour croire qu’il s’agissait d’une princesse dont le statut était si distingué qu’elle avait été enfermée dans une pièce intérieure isolée pour sa sécurité.

—Personnellement, je ne pense pas que ce soit une bonne idée de s’engager avec une fille d’origine inconnue, dit Eisei.

—Je comprends tes inquiétudes… mais je dois le faire.

Eisei se pinça les lèvres. Son expression laissait entendre qu’il suivrait ce que Koshun dirait, mais qu’il n’était pas convaincu. Ce n’était pas la première fois que Koshun le voyait.

—Ce n’est pas comme si les acolytes de l’impératrice douairière allaient savoir pourquoi je rendais visite à la Concubine Corneille, et ils ne sauront probablement pas quoi faire. Il vaut mieux que la Concubine Corneille manifeste sa présence, cela jouera en ma faveur.

Puis Koshun baissa encore la voix pour poser une question à Eisei.

—Ton peuple t’a-t-il dit quelque chose ?

—L’eunuque et la dame de la cour en question n’ont encore rien fait, répondit Eisei en chuchotant.

Koshun avait placé plusieurs des subordonnés d’Eisei dans des endroits stratégiques pour qu’ils travaillent sous couverture en tant qu’espions.

—Cela me faciliterait la vie s’ils se mettaient au travail tout de suite.

Il ne serait pas difficile de tuer les alliés de l’impératrice douairière. Elle ignorait que Koshun choisissait simplement de ne pas le faire. La femme pensait encore détenir son pouvoir, mais il lui avait déjà échappé des mains.

Koshun lui enlevait les pierres une à une, la poussant dans ses retranchements et lui bloquant les issues. Il faisait cela depuis qu’il l’avait enfermée.

Il ne pardonnerait jamais à cette femme d’avoir brutalement assassiné sa mère et son ami.

La pièce était lumineuse et baignée par la lumière du jour, mais une ombre lugubre entourait l’empereur. Quelque chose de noir bleuté le rongeait depuis les orteils, et il avait l’impression de se décomposer de l’intérieur. Pourtant, il ne pouvait pas s’arrêter. Il laissa la haine et la colère qui faisaient rage dans sa poitrine détruire son cœur de leur emprise glacée.

—Nous sommes presque arrivés… Murmura l’empereur, si doucement que même Eisei ne l’entendit peut-être pas. Il but ensuite le reste de son thé.


Elle aurait dû s’en douter, mais elle savait que ce n’était qu’une question de temps.

Jusetsu se couvrit la tête jusqu’à son retour au pavillon Yamei. Une fois chez elle, elle sortit une boîte en bois de santal de son armoire et la plaça sur sa table. Elle sortit ensuite son mortier d’apothicaire de sa place sur une étagère de la cuisine. Cet outil servait principalement à broyer des plantes médicinales. Jusetsu ouvrit le couvercle de la boîte et y jeta quelques fruits d’aulne verts séchés et des noix d’arec. Elle commença alors à broyer les ingrédients comme si elle l’avait déjà fait un million de fois.

Elle pulvérisa les fruits et les noix, plus ils étaient fins, mieux c’était. Alors qu’elle les broyait intensément, Shinshin, qui était assis à ses pieds, se mit soudain à battre des ailes et à se déchaîner. Surprise, Jusetsu commença à se retourner pour lui demander ce qui n’allait pas, mais lorsqu’elle vit ce qui contrariait Shinshin, elle faillit crier.

Une personne se tenait là, Eisei.

—D’où es-tu apparu ?

Personne n’avait ouvert les portes d’entrée.

—Je suis entré par l’arrière pour ne pas me faire remarquer, expliqua-t-il d’un air glacial. Eisei jeta un coup d’œil au mortier, mais reporta rapidement son regard sur Jusetsu elle-même, semblant s’en désintéresser. Les vêtements ont-ils été utiles ?

Jusetsu baissa les yeux sur son déguisement de courtisane. Son cœur battait encore la chamade à cause du choc, mais Jusetsu fit un simple signe de tête pour qu’Eisei ne s’en aperçoive pas.

—Oui, en effet.

—En quoi ? Demanda-t-il poliment, voulant savoir comment le plan s’était déroulé.

Jusetsu fronça les sourcils mais continua à expliquer ce qui s’était passé.

—J’ai recueilli quelques informations auprès d’une des dames de la cour. Le fantôme à la boucle d’oreille pourrait être celui de la dame fauvette qui est morte sous le règne du précédent empereur.

—La dame fauvette… Murmura Eisei.

—Ça te dit quelque chose ?

—J’ai été l’assistant personnel du maître pendant tout le temps que j’ai passé ici, alors il y a beaucoup de choses que j’ignore sur le palais intérieur du précédent empereur, surtout s’il s’agit de quelque chose qui s’est produit alors que l’empereur était dépouillé de son statut d’héritier.

—Dans ce cas, es-tu en mesure de savoir où se trouvent les femmes qui travaillaient comme ses dames d’honneur et ses servantes aujourd’hui ?

Eisei avait l’air troublé.

—Pour cela, il faudrait que j’inspecte les dossiers du registre du palais intérieur, et j’aurais besoin d’une raison pour le faire… si j’essayais d’y accéder sans en avoir une, ça paraîtrait suspect. Le maître vous l’a dit hier, non ? Nous ne voulons pas que quelqu’un d’autre découvre ce que nous faisons.

Quelle plaie, pensa Jusetsu, lassé.

—Essayons un autre angle d’attaque, alors, suggéra-t-elle. Eisei la regarda, intrigué.

—J’aimerais que l’on m’attribue une dame d’honneur.

—…Une dame d’honneur ? Répéta Eisei avec appréhension. Après tout ce temps ? pensa-t-il, sceptique quant à ses intentions.

—Je veux qu’une fille appelée Jiujiu prenne ce rôle. Elle fait partie du personnel des cuisines du palais. Je ne connais pas son nom de famille.

—Quoi ? S’exclama Eisei.

—Nous pouvons faire croire que vous lisez les dossiers des dames de la cour afin de choisir une dame d’honneur pour moi. Le fait que vous m’en fournissiez une ne serait pas un mensonge, il n’y aurait donc rien d’anormal à cela. Qu’en pensez-vous ?

Les yeux d’Eisei s’écarquillèrent légèrement sous l’effet de la surprise.

Il se prosterna alors.

—Entendu.

Leur conversation terminée, Jusetsu pensa qu’Eisei allait partir, mais avant qu’il ne se retourne vers l’entrée arrière, il s’approcha de Jusetsu et lui chuchota quelque chose à l’oreille.

—Ce sont des fruits d’aulne vert et des noix d’arec, non ? Jusetsu avait l’air mal à l’aise.

Eisei toucha les cheveux de Jusetsu, puis retira sa main.

—Qui êtes-vous au juste ?

Tard dans la nuit, Jusetsu quitta le pavillon Yamei et se dirigea vers le petit étang situé à l’ouest de celui-ci. Les lanternes suspendues n’ayant pas de flammes, seul le clair de lune éclairait son environnement. Le calme régnait également, on n’entendait que les insectes qui se déplaçaient dans l’herbe.

Jusetsu tenait un petit bol dans ses mains. À l’intérieur se trouvait la poudre fabriquée à partir d’aulnes verts et de noix d’arec, qui était ensuite combinée à des cendres et à d’autres ingrédients, puis mélangée à de l’eau chaude.

Jusetsu s’avança dans l’étang, sans se soucier que ses vêtements de nuit soient trempés. Elle se pencha et plongea ses cheveux défaits dans l’eau. Il faisait encore froid à cette époque de l’année, et le fait qu’il soit si tard dans la nuit ne faisait qu’empirer les choses.

Malgré le froid glacial, Jusetsu continua à se laver les cheveux. Peu à peu, les cheveux noirs de Jusetsu perdirent leur couleur. Alors qu’elle s’emmêlait les doigts, ses cheveux brillaient à la lumière de la lune – ils étaient d’une teinte argentée étonnamment brillante.

C’était la couleur naturelle des cheveux de Jusetsu. Depuis qu’elle avait été amenée au pavillon Yamei, elle teignait ses longues mèches en noir et maquillait ses cils et ses sourcils. Lorsqu’elle était servante, la poussière et le sable de son travail avaient rendu ses cheveux sales et gris. C’était inhabituel, mais les gens pensaient simplement que ses cheveux étaient blancs, une teinte que les cheveux prennent avec l’âge. C’est ainsi qu’elle a échappé de peu à la mort.

Après tout, les cheveux argentés étaient la preuve que l’on était membre de la famille impériale de la dynastie précédente.

Ce clan était issu d’un peuple qui avait migré ici depuis le nord. On disait qu’ils étaient peut-être les descendants d’un clan qui avait autrefois régné sur le pays, ou qu’ils étaient peut-être les descendants d’un prêtre,

mais personne ne savait vraiment d’où ils venaient. Peut-être avaient-ils concocté ces histoires pour se donner de l’importance.

C’était un peuple minoritaire qui vivait dans les hautes terres, mais ses conflits avec les groupes rivaux et sa tendance à pratiquer l’endogamie le menèrent au bord de l’extinction. Par conséquent, ceux qui sont restés quittèrent leur terre.

Les membres de ce clan présentaient certaines caractéristiques uniques. Ils avaient un nez bien défini et un menton fuyant. Leurs yeux étaient grands et leurs membres longs et minces. Mais surtout, ils avaient des cheveux argentés, une caractéristique qu’aucun autre clan ne possédait. La majorité des personnes ayant hérité du sang du clan avaient également des cheveux argentés.

Après son accession au trône, l’Empereur Flamme était déterminé à anéantir la famille impériale de la dynastie précédente. Pour ce faire, il ne négligea aucune piste pour traquer les membres de la famille qui s’étaient enfuis. Il tua chacun d’entre eux, y compris les enfants en bas âge.

La famille de Jusetsu avait pu éviter le courroux de l’épée pour une raison bien précise. Sa mère était encore un bébé à l’époque et était la fille d’une servante, une position avec un statut social très différent, et elle n’était donc pas officiellement reconnue comme membre de la famille royale. Elle a donc pu éviter de figurer sur la liste des personnes que l’empereur exigeait d’exécuter et s’est fondue dans la ville en se teignant les cheveux. Il y avait aussi une certaine ironie dans cette situation.

Plus tard, la mère de Jusetsu finit par se prostituer dans le quartier des plaisirs et donna naissance à Jusetsu. Si Jusetsu avait eu les cheveux noirs, il n’y aurait pas eu de problème… mais ses cheveux étaient aussi argentés.

Sa mère pria pour que cette couleur de cheveux soit une bénédiction plutôt qu’une malédiction et ainsi, elle l’appela Jusetsu, un nom écrit en

utilisant les caractères pour « longévité » et « neige ». Elle teint les cheveux de Jusetsu et l’éleva en secret, la protégeant du monde extérieur.

Elle ne savait pas comment son secret avait été divulgué, ni d’où il provenait. Un jour, en fin d’après-midi, la tenancière de la maison close amena quelques soldats de l’armée de défense du sud à la maison close. Alors que tous les autres gagnaient du temps pour aider leur amie à s’enfuir, la jeune mère prit la fuite avec sa petite fille.

Les soldats poursuivirent la mère de Jusetsu alors qu’elle luttait pour s’enfuir dans l’agitation des ruelles avec sa fille dans les bras, mais il semblait que la personne que les soldats recherchaient vraiment était la mère elle-même. Ils ignoraient qu’elle élevait Jusetsu en secret. Bien sûr, les autres filles du bordel étaient au courant, donc la personne qui les a informées devait être quelqu’un de l’extérieur. Il se peut même que ce soit l’œuvre d’un client que la mère de Jusetsu avait laissé en plan. Personne ne saura jamais ce qu’il en était.

Une fois que la mère de Jusetsu comprit que les soldats ne poursuivaient qu’elle, elle fit asseoir Jusetsu près d’une porte de la ville, à un endroit où elle ne pourrait pas être repérée. Elle donna à sa fille des instructions fermes.

—Cache-toi ici. Ne sors pas, même si tu entends quelque chose. Sa mère enfonça ses doigts dans les épaules de Jusetsu. Reste ici et ne bouge pas. Ne fais pas de bruit. Ensuite, quand la porte se fermera, tu partiras avant la tombée de la nuit et tu rentreras chez toi. Tu as compris ? Murmura-t-elle rapidement.

La mère de Jusetsu serra sa fille dans ses bras et sortit du portail en courant.

Quelques instants plus tard, les cris de colère des soldats se firent entendre et un violent vacarme éclata.

On aurait dit que des bols étaient brisés et que des clôtures étaient défoncées. Quelqu’un gémissait également. Jusetsu se recroquevilla de peur.

Était-ce la voix de sa mère ? Jusetsu mourait d’envie de faire quelque chose, mais ses jambes ne bougeaient pas. Elles tremblaient trop. Si elle sortait, on l’attraperait aussi. Elle ne comprenait pas pourquoi elle n’avait pas le droit de s’enfuir, mais elle voyait bien, à la façon dont sa mère agissait, que si les soldats l’attrapaient, elle aurait de gros ennuis. Elle était terrorisée. Le bruit des objets qui se brisaient et les cris des hommes féroces la glaçaient d’effroi. Il faut que j’aille sauver ma mère, se dit-elle, mais elle n’arrivait même pas à se lever.

Elle entendit un autre cri. Jusetsu se couvrit les oreilles des deux mains et ferma les yeux. En tremblant, elle attendit que ce soit fini.

Le vacarme finit par se calmer. Elle retira ses mains de ses oreilles, qui lui faisaient maintenant mal à force d’être pressées. La jeune fille se leva lentement. Elle quitta la porte et essaya de suivre d’où venait le bruit, mais à part des commerçants à l’air renfrogné dont les tabourets de la devanture avaient été cassés et des employés qui rangeaient les bols brisés, les gens continuaient à vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était. Jusetsu ne savait pas si sa mère avait été arrêtée ou non, et si oui, où ils l’avaient emmenée. Jusetsu marchait sans but, complètement perdue. Sa mère lui avait dit de retourner au bordel, mais depuis qu’elle avait été transportée jusqu’à sa cachette, la petite Jusetsu, âgée de quatre ans, ne connaissait pas le chemin du retour.

Dans une ville aussi animée, personne ne sourcillait à la vue d’un enfant errant sans but. Tout au plus les propriétaires d’échoppes la chassaient pour s’assurer qu’elle ne vole pas leur nourriture. Alors que la fillette errait encore, le soleil se coucha et la porte de la ville fut fermée.

—Maman, murmura Jusetsu.

Elle s’endormit en pleurant cette nuit-là, s’appuyant sur la porte.

Le lendemain, on retrouva sa mère. Personne ne savait où elle avait fini, mais c’était probablement à la potence.

Sa tête fut exposée au public.

Ses cheveux avaient retrouvé leur couleur argentée d’origine. Les mèches sont tachées de sang et collées à son visage. Ses lèvres sèches étaient légèrement entrouvertes, comme si elle essayait encore de dire quelque chose à sa fille.

La précédente Concubine Corneille raconta plus tard à Jusetsu qu’elle avait été exécutée pour trahison. Ils ont dit qu’elle aurait pu représenter une menace pour l’empereur.

Jusetsu se retrouva accroupie au bord de la route. Elle n’avait rien mangé depuis qu’elle s’était enfuie, mais elle n’avait pas faim. Son esprit était plus vide que son estomac, et elle ne pouvait se résoudre à bouger.

Par la suite, des vendeurs la remarquèrent et la vendirent à la famille Yo, dont le nom familial s’écrivait de la même manière que « peuplier », en tant que servante. À ce moment-là, ses cheveux teints avaient perdu toute leur couleur, mais tout le monde autour d’elle supposait que ses cheveux blancs et ternes étaient simplement dus au travail éreintant qu’elle était obligée d’effectuer.

Un jour d’automne, environ deux ans plus tard, une flèche vola dans les airs et perça le toit de l’entrée de la propriété de la famille Yo.

Le seigneur Yo en fut d’abord étonné et furieux, mais lorsqu’un messager du domaine impérial se présenta, son visage changea du tout au tout.

La flèche brillait d’or. Elle n’était pas aussi belle qu’on pourrait le croire, mais son éclat était plutôt étrange.

Le messager emmena Jusetsu au domaine impérial. Jusetsu se demandait si elle allait être tuée, mais elle n’avait aucune envie de résister. Depuis qu’elle avait abandonné sa mère et vu sa tête exposée, Jusetsu se sentait vide à l’intérieur.

Une fois qu’ils eurent franchi une porte à l’ouest du domaine, le messager conduisit Jusetsu à un grand pavillon à l’intérieur des terres. Il s’agissait du pavillon Yamei, et le messager était un eunuque.

À l’intérieur du pavillon se trouvait une vieille femme vêtue d’une magnifique robe, la Concubine Corneille de l’époque, Reijo. Elle expliqua à Jusetsu que la flèche était une plume de poulet d’or métamorphosée et qu’elle avait été envoyée pour localiser la prochaine Concubine Corneille.

Reijo regarda Jusetsu avec une pointe de tristesse dans les yeux.

—Tu vas devoir désormais résider ici, dans ce pavillon. Quel destin, dit-elle en soupirant.

Reijo expliqua ensuite à Jusetsu pourquoi sa mère avait dû s’enfuir et pourquoi elle et sa mère avaient des cheveux argentés. Reijo connaissait tout et tout le monde.

Si les gens découvraient qui était vraiment Jusetsu, elle connaîtrait le même sort que sa mère. Cependant, comme elle était l’élue, Jusetsu n’avait pas d’autre choix que de finir sa vie au pavillon Yamei.

Reijo teignit les cheveux de Jusetsu et l’éleva avec la règle de ne jamais quitter le pavillon, sauf en cas de nécessité absolue. Même au moment de sa mort, elle s’inquiétait encore de l’avenir de Jusetsu.

Reijo apprit à la jeune fille à lire et à écrire, à parler correctement et à utiliser ses capacités de Concubine Corneille. Jusetsu ne possédait pas d’aptitudes étranges à la naissance, mais elle les développa mystérieusement après son arrivée au pavillon Yamei. Sous la tutelle de Reijo, elle apprit à les utiliser à volonté.

Grâce à Reijo, Jusetsu, qui s’était sentie vide à un moment donné, était à nouveau comblée. La femme plus âgée lui apportait toutes sortes de choses, y compris la connaissance, la sagesse et l’amour.

Pourtant, au fond de son cœur, il manquait quelque chose. Jusetsu pensait que rien ne pourrait y remédier.

Jusetsu sortit de l’eau et essora ses cheveux trempés. Maintenant, elle allait les teindre à nouveau. Elle s’agenouilla au bord de l’étang et tendit la main vers le bol qui contenait la teinture, mais à ce moment précis, elle sentit la présence de quelqu’un.

Elle leva la tête, l’air surpris. Puis elle sursauta.

Koshun se tenait de l’autre côté de l’étang, avec Eisei derrière lui. Ils étaient trop loin pour que Jusetsu puisse lire l’expression de leurs visages, mais elle était sûre qu’ils avaient bien vu ses cheveux argentés, scintillant au clair de lune.

Jusetsu se leva et se mit à courir aussi vite qu’elle le pouvait. Elle se précipita vers le pavillon et ferma les portes derrière elle. Dès qu’elle fut à l’intérieur, elle s’effondra sur le sol.

Ils sont au courant. Ils connaissent mon secret.

Il était impossible que l’empereur ne sache pas ce que signifiaient ses cheveux argentés. Elle avait été si stupide. Elle aurait dû être plus prudente. Tout cela parce qu’elle s’était précipitée, pensant qu’elle devait les teindre le plus vite possible. Quand Eisei lui fit remarquer les fruits verts de l’aulne et les noix d’arec, elle lui dit que c’était de la médecine. Ce n’était pas un mensonge total : ces ingrédients pouvaient être utilisés pour fabriquer des médicaments, après tout. Cependant, le fait qu’il l’ait indiqué l’avait rendue encore plus frénétique. Elle voulait se teindre les cheveux tout de suite avant que quelqu’un n’ait d’étranges soupçons. Reijo lui avait toujours dit que la précipitation était la principale cause d’échec, mais cette fois-ci, elle avait ignoré le conseil de sa mentore.

Tout était fini. Jusetsu allait être exécuté.

Quelqu’un frappa discrètement à la porte. Le corps de Jusetsu se crispa.

—Tu as laissé ton bol près de l’étang. Je le laisse ici, d’accord ?

C’était la voix de Koshun. Quelques instants de silence suivirent. Jusetsu déglutit et écouta attentivement, s’attendant à ce que Koshun dise quelque chose d’autre.

—Assure-toi de bien te sécher, d’accord ? Sinon, tu vas tomber malade.

Puis, après lui avoir dit qu’il allait rentrer chez lui, Jusetsu entendit des pas s’éloigner des portes. Jusetsu se leva du sol et ouvrit légèrement la porte.

Koshun se retourna en entendant le bruit.

—…Tu n’as rien d’autre à dire ? Demanda Jusetsu, la voix tremblante. Le visage de Koshun resta sans émotion.

—Non, répondit-il, ce soir, je n’ai rien vu.

Jusetsu retint son souffle. Elle repassait ces mots dans sa tête un nombre incalculable de fois, se demandant ce qu’il voulait dire.

Comme s’il avait lu dans ses pensées, Koshun ajouta :

—Je pense exactement ce que j’ai dit.

Puis il se détourna de Jusetsu et descendit les escaliers. Eisei, qui attendait en bas, le suivit, et ils retournèrent au niveau de l’allée. Jusetsu les regarda s’éloigner jusqu’à ce qu’ils soient hors de vue.


Le lendemain après-midi, Koshun lui rendit à nouveau visite. Cette fois, il était accompagné non seulement d’Eisei, mais aussi d’une jeune fille.

—Nous t’avons apporté la dame d’honneur que tu as demandée.

La jeune fille était en effet Jiujiu. Ayant été amenée au pavillon sans grand préavis, elle regardait autour d’elle avec appréhension.

Jusetsu jeta un coup d’œil au visage de Koshun. Il arborait la même expression que d’habitude. C’était le même regard dénué d’émotion qu’il avait lors de sa première visite au Pavillon Yamei.

Je me demande à quoi il pense, pensa la Concubine Corneille. Va-t-il vraiment prétendre qu’il n’a rien vu hier ? Et pourquoi ?

Déconcertée par ses intentions, Jusetsu se perdit dans ses pensées, jusqu’à ce qu’elle entende une voix discrète prononcer son nom avec hésitation. Lorsqu’elle leva les yeux, ceux de Jiujiu étaient grands comme des soucoupes.

—C’est bien moi, répondit Jusetsu. Merci pour votre gentillesse d’hier.

La bouche de Jiujiu était maintenant ouverte de surprise.

—Attends… quoi ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Tu ne m’as pas dit que tu étais une dame de la cour ?

—Je suis la Concubine Corneille. Je m’excuse de t’avoir menti.

—Quoi ? ! Jiujiu s’exclama à nouveau, serrant ses mains contre ses joues en signe d’incompréhension.

—J’aimerais que tu sois ma dame d’honneur. Non pas que j’aie quelque chose à te faire faire, mais…

—Votre dame d’honneur… Mais pourquoi moi ?

—Tu m’as dit que tu voulais travailler au pavillon Yamei.

—Bien sûr, mais… Jiujiu semblait perplexe.

—Ai-je mal compris ? Demanda Jusetsu.

L’enthousiasme initial de Jiujiu à l’idée de travailler au pavillon Yamei avait fait penser à Jusetsu qu’elle serait parfaite pour le poste, et c’est pourquoi elle l’avait recommandée à Eisei.

—Vous voyez, ce n’était qu’une remarque à l’emporte-pièce. Une remarque sur un coup de tête… Jiujiu balaya la pièce du regard, mal à l’aise, en s’interrompant.

C’était donc ça, pensa Jusetsu en baissant les yeux.

Après avoir passé la journée de la veille avec Jiujiu, Jusetsu pensa qu’il serait amusant de passer un peu plus de temps ensemble.

—Ce ne serait pas pour très longtemps. Mais si tu es contre l’idée…

Jusetsu n’avait jamais eu l’intention d’avoir une dame d’honneur. Ce n’était qu’une excuse pour consulter les dossiers des dames de la cour, et elle craignait que sa dame d’honneur découvre son secret si elle était constamment à ses côtés.

—Sei, donne-lui ça, dit Koshun à l’eunuque à ses côtés, alors qu’il observait la conversation en silence.

Eisei tendit à Jiujiu un plateau contenant une robe.

—Ce sera votre uniforme de dame d’honneur. Mettez-le, s’il vous

plaît.

Jiujiu regarda fixement la robe.

—Est-ce que je peux vraiment porter ça ? C’est tellement sophistiqué…

—Et tu es sa dame d’honneur, l’interrompit Koshun.

—Si tu préfères être un membre de l’équipe de cuisine du palais, je peux choisir quelqu’un d’autre, suggéra Jusetsu.

—Non ! Ne soyez pas si absurde ! J’accepterai volontiers votre offre.

Jiujiu porta la robe à sa poitrine. Lorsqu’elle croisa le regard de Koshun, elle baissa les yeux d’embarras. Son visage était rouge vif. Jusetsu avait des sentiments mitigés quant au fait que cette robe avait été l’élément qui avait conclu l’affaire, et ce, si rapidement.

Une fois que Jiujiu fut descendue dans la loge des dames d’honneur pour se changer, Koshun commença à parler.

—Pour ce qui est du sujet principal, dit-il d’un ton toujours aussi indifférent, grâce à toi, nous avons pu consulter les dossiers des dames de la cour. Han Ojo avait deux dames de cour qui travaillaient pour elle, une dame d’honneur et une servante qui s’occupait d’elle. La servante est morte d’une maladie.

—D’une maladie… ?

—Je ne connais pas les détails. La dame d’honneur a été affectée à une autre concubine après le décès de Han Ojo, mais elle se trouve à présent dans les quartiers de purification.

Les quartiers de purification étaient l’endroit où l’on envoyait les dames de la cour qui avançaient en âge ou qui étaient coupables d’un crime.

—Son nom est So Kogyo. Soit dit en passant, il semble qu’aucune autre concubine ne se soit pendue ou étranglée à mort.

Dans ce cas, le fantôme devait être celui de Han Ojo. Jusetsu caressa la ceinture de sa robe. La boucle d’oreille en jade était rangée dessous.

—Eh bien, je dois aller la voir.

—Tu vas dans les quartiers de purification ?

Une pointe de confusion apparut sur le visage sans émotion de Koshun, qui regardait Eisei.

—Ce n’est pas le genre d’endroit où la Concubine Corneille devrait mettre les pieds, expliqua-t-il.

Jusetsu grimaça. Ce n’était pas le genre de chose que l’on disait habituellement à une ancienne servante.

—Je n’y vois pas d’inconvénient. Si nous la voyons, nous pourrons découvrir si cette boucle d’oreille appartenait vraiment à Han Ojo.

À ce moment précis, Jiujiu arriva, vêtue de son nouvel uniforme.

—Jiujiu, nous sortons.

—Hein ? Pour aller où, ma Dame ? Attendez, non, je veux dire, où allons-nous partir, niangniang ? Demanda Jiujiu en ajustant son discours.

Jusetsu ne répondit pas et écarta les rideaux de soie fine qui couvraient la partie arrière de la pièce. Ses vêtements de dame de la cour étaient toujours posés sur le lit, à l’endroit où elle les avait enlevés précédemment.

—Je vais me changer maintenant. Partez, s’il vous plaît, dit-elle à Koshun et Eisei.

Koshun se leva silencieusement de son siège, et la contrariété passa sur le visage d’Eisei pendant un bref instant. Choquée d’entendre Jusetsu donner des ordres à l’empereur, Jiujiu jeta un regard perplexe.

Avant que les deux hommes n’aient eu le temps de quitter la pièce, Jusetsu tira les rideaux et défit sa ceinture.

—Vous comptez vraiment aller là-bas, niangniang ? Demanda Jiujiu en défaisant également sa ceinture, au bord des larmes.

Niangniang était un terme de respect utilisé non seulement pour désigner les divinités féminines, mais aussi pour s’adresser aux femmes de statut supérieur.

—Je l’ai dit dès le départ. Et arrête de m’appeler ‘niangniang’. Je suis une dame de la cour maintenant, alors parle-moi normalement.

—Mais…

Jiujiu fronçait les sourcils, inquiète. Elle ne savait pas quelle distance garder entre elle et Jusetsu pour être correcte.

Les deux jeunes femmes se dirigèrent vers la zone sud-ouest du palais intérieur. Alors qu’elles traversaient un ruisseau sur un pont peint en rouge, Jiujiu se recroquevilla soudainement et se cacha derrière Jusetsu.

Alors qu’elle se demandait ce qui se passait, Jusetsu aperçut, à travers les feuilles du saule planté au bord du ruisseau, une dame de la cour de l’autre côté. C’était la catalogueuse du palais qui, l’autre jour, avait ordonné à Jiujiu de lui coudre sa robe. La femme semblait se précipiter vers le pavillon Hien et n’avait pas remarqué Jiujiu et Jusetsu.

—Elle est partie maintenant, dit Jusetsu.

Jiujiu leva prudemment la tête et regarda de l’autre côté du ruisseau pour s’assurer que Jusetsu avait raison. En le confirmant, elle poussa un soupir de soulagement.

—Tu as dit qu’elle parlait à un eunuque du pavillon Hien, pas vrai ? Il semble qu’elle lui rende visite très régulièrement. Elle doit sûrement avoir du travail à faire.

—C’est le cas. Mais elle le nie. Elle a insisté sur le fait qu’il ne lui viendrait jamais à l’idée de s’associer à un eunuque de bas étage, et que d’autres personnes lui demandaient simplement de le faire. Elle m’a dit de ne dire à personne qu’ils échangeaient des lettres.

—D’autres personnes ?

—Elle a prétendu que les autres dames de la cour lui demandaient de transmettre leurs lettres en leur nom, mais si c’était vrai, ne pouvaient-elles pas le faire elles-mêmes ? Elle le cache juste parce qu’elle est gênée.

—Vraiment ? Dit Jusetsu en penchant la tête sur le côté. Elle était intriguée. Cette courtisane ne semblait pas du genre à aider les gens à échanger des lettres par pure bonté d’âme.

Ils se remirent en marche et traversèrent le pont. Ils traversèrent plusieurs jardins, se dirigèrent vers le couloir fortifié et passèrent devant un autre bâtiment du palais. En peu de temps, le paysage autour d’eux devint sombre. Il n’y avait plus de beaux jardins en vue, et les bâtiments semblaient utilitaires. Il s’agissait des logements où vivaient les assistants.

Les quartiers de la purification se trouvaient en bordure de l’enceinte intérieure du palais. Des cours d’eau plus ou moins importants traversaient le domaine impérial, mais à l’orée du palais intérieur, le terrain était bas et l’évacuation des eaux médiocre. Par conséquent, cette zone était constamment humide et les bâtiments étaient couverts de moisissures et de mousses. C’est dans cette partie du palais intérieur qu’étaient envoyés les bannis, alors ici, à la périphérie, c’était presque comme un tas d’ordures, d’eunuques et de dames de la cour désagréables et de bas rang. Il fallait se méfier. Plus on s’approchait des quartiers de purification, plus les parties du couloir fortifié s’effritaient. Les toits se détachaient et tombaient par endroits. Alors qu’il y avait auparavant du gravier sur le chemin, ils marchaient maintenant sur un sol nu et non nivelé, des mauvaises herbes poussant entre les pierres. Un eunuque au visage rouge s’appuyait contre le mur, endormi, peut-être après avoir passé la journée à boire de l’alcool bon marché, tandis que d’autres fixaient Jusetsu et sa compagne, essayant de les jauger. Jiujiu se rapprocha de Jusetsu, effrayée.

—Ça va aller, rassura Jusetsu.

Ils n’oseraient pas se battre juste pour le plaisir, et ce ne serait pas très grave s’ils le faisaient, du moins sauf s’ils avaient des intentions meurtrières.

Malheureusement, ce scénario n’était pas aussi improbable qu’il n’y paraissait.

Les deux eunuques qui fixaient Jusetsu commencèrent à s’approcher d’elles en titubant, les jambes chancelantes. Lorsque Jusetsu s’apprêta à se défendre, une autre paire d’eunuques apparut derrière le mur délabré du couloir. Ils portaient tous des robes qui les identifiaient comme des eunuques de bas rang, et ces hommes avaient des regards perçants. Au moment où Jusetsu réalisa qu’ils n’avaient pas l’air de n’importe quels eunuques rustres, ils sortirent des poignards de leurs poches de poitrine. Les lames brillèrent dans la lumière et Jiujiu poussa un cri rauque. En quelques secondes, les hommes les encerclèrent.

—Qu’est-ce que vous croyez faire ? Demanda Jusetsu. Nous ne transportons aucun objet de valeur.

Les hommes ne répondirent pas et se rapprochèrent lentement, sans dire un mot. Cela risque de mal se terminer, se dit Jusetsu, qui devint nerveuse.

Elle porta la main à son nœud dans les cheveux, mais se souvint qu’elle n’avait pas de pivoine à cet endroit en ce moment puisqu’elle était habillée comme une dame de la cour. Elle grogna, baissa la main et tourna la paume vers le ciel.

La chaleur s’accumula dans la paume de sa main. L’air tremblait comme la brume chaude d’un jour d’été, et à ce moment précis, un pétale de fleur cramoisi apparut sur sa main. Les pétales se matérialisèrent les uns après les autres, fusionnèrent et formèrent progressivement une fleur de pivoine à partir d’un mince filet d’air.

Lorsque les eunuques virent cela, ils se figèrent de stupeur. Ils se regardèrent, perplexes, puis tentèrent de deviner les prochains mouvements de leurs alliés. Jusetsu gardait une lueur d’espoir que sa ruse les effraierait et les ferait partir, mais cela ne semblait pas avoir fonctionné de cette façon.

Au contraire, l’un des eunuques poussa un cri fougueux et s’élança vers l’avant.

Jusetsu souffla sur la fleur.

La fleur se transforma en bourrasque et se précipita sur les eunuques. Les cris des hommes résonnèrent contre les lames d’air tranchantes. Jusetsu en profita pour attraper Jiujiu par la main et tenta de se glisser entre les eunuques.

—Argh ! Cria Jiujiu. L’un des eunuques avait attrapé la jeune femme par le col.

—Jiujiu !

Jusetsu voulut à nouveau utiliser ses compétences contre l’eunuque brandissant une dague, mais elle ne fut pas assez rapide. Elle décolla du sol avec son pied et s’apprêtait à s’interposer entre la lame et Jiujiu lorsque l’eunuque tomba sur le côté.

—À quoi pensez-vous jouer ?

Un autre eunuque avait percuté le gêneur sur le côté. Il avait un visage sympathique avec des yeux tombants et semblait avoir une trentaine d’années.

—Pourquoi voudriez-vous agresser des dames de la cour aussi charmantes que celles-ci ? Cria-t-il, sa voix s’élevant sous l’effet de la colère.

Le gentil homme se penchait sur l’eunuque tombé à terre, essayant de lui prendre sa dague. L’eunuque à terre donna un coup de pied dans le ventre du gentilhomme, puis se redressa, tenant toujours son arme. Il tenta de pointer sa lame vers l’homme venu aider, mais un petit caillou vola vers lui et s’écrasa dans sa main. Il poussa un cri et lâcha sa dague en même temps.

Un autre gémissement se fit entendre dans une autre direction. Lorsqu’elles se retournèrent pour voir qui était là, elles découvrirent un eunuque plus jeune qui tordait les bras de l’eunuque maniant la dague et les pressait contre le sol. Personne ne savait depuis combien de temps il était là, mais ce n’était pas tout ce qu’il avait fait. Les autres eunuques se tenaient également les bras et les jambes, gémissant de douleur. Le jeune eunuque avait dû les frapper durement, rapidement et avant que quiconque n’ait eu le temps de cligner des yeux.

—Retraite !

Agités, les eunuques querelleurs tentèrent de s’enfuir. Le jeune eunuque lâcha l’homme qu’il tenait par les bras contre le sol. L’homme se leva précipitamment et se lança à la poursuite de ses amis, qui s’étaient enfuis les premiers. Il trébucha et tomba en chemin.

—Vous êtes blessée, niangniang ?

Le jeune eunuque se tourna vers Jusetsu. Elle ne le reconnaissait pas, mais elle remarqua que ses larges yeux en amande aux paupières unidirectionnelles étaient particulièrement beaux. Même la cicatrice qui traversait sa joue en forme de ligne droite n’était qu’un embellissement séduisant de plus.

—Je m’appelle Onkei, et j’ai reçu l’ordre de l’assistant Ei d’assurer votre sécurité. Je vous ai suivi en secret. Veuillez excuser mon impertinence.

Onkei, au corps mince et bien proportionné, s’inclina les bras croisés.

—Oh, je vois. Eisei t’en a donné l’ordre…

Eisei était le genre d’homme qui ne laissait rien au hasard.

—Merci de m’avoir secouru. Qui étaient ces hommes ? Ils n’avaient pas l’air d’être de vulgaires voleurs à main armée.

—Je n’en suis pas sûr, mais je pense qu’ils travaillent pour l’impératrice douairière.

—L’impératrice douairière… N’était-elle pas censée être enfermée ? Se demanda Jusetsu. Et pourquoi m’attaqueraient-ils maintenant, par-dessus tout ? Cela me fait penser…

Jusetsu scruta son environnement. Elle cherchait l’eunuque qui était venu l’aider en premier, mais il était introuvable.

—Cet eunuque n’était-il pas l’un des subalternes d’Eisei ?

—Je ne le connais pas. Peut-être passait-il par là par hasard.

Avec sa robe gris foncé et son chapeau noir, l’homme était habillé comme un eunuque de bas rang. S’il passait par hasard, il devait être un homme extrêmement chevaleresque pour plonger au milieu de ces hooligans brandissant des poignards. Si Jusetsu avait l’occasion de le revoir, elle devrait le remercier.

—Jiujiu, tu es indemne ? Dit Jusetsu.

Lorsqu’elle se retourna pour lui faire face, elle trouva la jeune fille affaissée et au bord des larmes.

—Tu vas bien ?

Lorsque Jusetsu lui tendit la main, Jiujiu s’y agrippa et se mit à pleurer.

—Je suis désolée. Je n’aurais jamais dû te laisser t’empêtrer dans cette situation dangereuse. Retourne au pavillon Yamei, je t’y rejoindrai plus tard.

Jusetsu leva les yeux vers Onkei pour lui demander de raccompagner la jeune femme, mais Jiujiu secoua la tête et lui lâcha la main.

—Non, je viens avec vous, dit Jiujiu en essuyant ses larmes.

—Mais…

—Vous avez essayé de me sauver, pas vrai ? Elle parlait du moment où Jusetsu s’était interposé entre Jiujiu et la dague de l’eunuque. Je viens avec vous, répéta-t-elle encore, avec un reniflement audible.

—…Merci.

Pour une raison ou une autre, Jusetsu ressentit une sensation de picotement dans sa poitrine. C’était la première fois qu’elle ressentait cette sensation.

Jusetsu se tenait devant les quartiers de purification avec Jiujiu à sa gauche et Onkei à sa droite. La porte qui servait d’entrée s’était à moitié effondrée et penchait d’un côté. Les poteaux de la porte s’écroulaient pratiquement. Lorsqu’ils la franchirent, ils aperçurent des dames de la cour hagardes, vêtues de ruqun couleur boue, en train de laver du linge dans des cuvettes. Les femmes avaient toutes l’air malade, et certaines d’entre elles avaient pris de l’âge. Lorsque Jusetsu passa devant elles, elles ne levèrent

même pas les yeux. Jiujiu se blottit contre le bras de Jusetsu et regarda autour d’elle avec crainte.

Ils appelaient cet endroit le « tombeau des dames de la cour ».

Ils entrèrent dans un bâtiment surmonté de tuiles moussues. L’intérieur sentait le renfermé, et ce n’était pas étonnant, car les murs étaient couverts de taches de moisissure. L’eunuque responsable de l’endroit les conduisit vers une pièce située au fond.

—C’est la chambre de So Kogyo, dit-il, mais vous perdez votre temps si vous vous attendez à ce qu’elle réponde à vos questions.

—Pourquoi ?

—Quand vous la verrez, vous le saurez.

L’eunuque leur dit au revoir et s’en alla. La pièce n’avait pas de porte mais était protégée par un rideau légèrement taché. Pendant qu’Onkei montait la garde devant, Jusetsu s’aventura à l’intérieur.

Dans la petite pièce qui l’attendait, elle trouva un simple lit près d’une fenêtre, dans lequel était allongée une femme. L’eunuque les avait prévenus qu’elle avait été alitée pour cause de fièvre pendant une journée. Les quartiers de purification abritaient également de nombreuses dames de la cour qui n’étaient plus en mesure de travailler pour cause de maladie.

Ses rides étaient si profondes qu’à première vue, Jusetsu l’avait prise pour une femme âgée, mais en y regardant de plus près, elle ne semblait pas si vieille que cela.

—Es-tu… So Kogyo ? Demanda-t-elle en se penchant sur le lit.

La femme ouvrit légèrement les yeux et la regarda. Elle laissa son regard errer, mais ne répondit pas. Lorsque Jusetsu voulut répéter sa question, la femme ouvrit la bouche.

Jusetsu recula de surprise. Il n’y avait pas de langue dans la bouche de la femme.

La femme suivit Jusetsu des yeux et fit un léger bruit, mais aucun mot ne sortit. Jusetsu se dit qu’elle essayait probablement de dire quelque chose comme « oui ».

On comprenait maintenant pourquoi l’eunuque lui avait dit qu’ils perdraient leur temps.

Il était impossible qu’elle puisse répondre à ce qu’ils demandaient. Jusetsu avait entendu dire qu’en de rares occasions, les dames de la cour se faisaient couper la langue en guise de punition, mais elle ne croyait pas que cela arrivait vraiment. C’était vraiment une chose terrible à infliger à quelqu’un.

Je vais devoir m’en tenir à des questions auxquelles elle peut répondre par oui ou par non en bougeant la tête, pensa Jusetsu.

—Je suis la Concubine Corneille. Je vis au pavillon Yamei. Je suis venu ici parce que j’ai des choses à vous demander. Jusetsu sortit la boucle d’oreille en question de sous sa ceinture. Reconnaîtriez-vous par hasard…

Elle avait prévu d’ajouter « cette boucle d’oreille » à la fin de sa phrase, mais avant qu’elle n’en ait eu l’occasion, l’expression de Kogyo changea visiblement.

La femme ouvrit de grands yeux, et un mélange de peur et de surprise apparut sur son visage. Elle essayait de dire quelque chose, mais tout ce qui sortait de sa bouche était de la bave et des gémissements.

—Cela appartenait-il à Han Ojo ?

Kogyo hocha la tête plusieurs fois en guise de confirmation. Puis, elle se mit à remuer sans cesse la bouche et à faire des gestes répétés comme si elle écrivait quelque chose avec sa main.

—… Tu veux écrire quelque chose ? Demanda Jusetsu, et Kogyo lui fit un signe de tête énergique.

Jusetsu se retourna vers Jiujiu.

—Demande à cet eunuque de nous prêter un pinceau et du papier. Jiujiu sortit, mais revint quelques instants plus tard, l’air vaincu.

—Il a dit qu’ils ne gardaient pas ce genre de choses ici. Et comme elle ne sait pas écrire, elle ne pourrait pas communiquer de cette façon…

Jusetsu a regardé Kogyo. Celle-ci secoua la tête et lui renvoya son regard. Le regard de Kogyo était féroce, bien loin de la coquille de femme sans vie qu’elle semblait être lorsqu’ils l’ont vue pour la première fois, allongée dans son lit.

—Dans ce cas, emmenons-la au pavillon Yamei. Onkei, porte-la pour

moi.

Il enveloppa Kogyo dans une fine couette et la souleva. Alors qu’ils s’apprêtaient à l’emmener à l’extérieur, l’eunuque de garde les rattrapa, agité.

—Hé, vous ne pouvez pas l’emmener avec vous !

—Je suis la Concubine Corneille, dit Jusetsu. J’ai le droit d’emmener cette femme. Si quelqu’un se plaint, dites-lui de venir au pavillon Yamei.

En entendant le nom de « Concubine Corneille », l’eunuque recula, interloqué. C’était la Concubine Corneille, dont la rumeur disait qu’elle était spécialisée dans les malédictions de toutes sortes, y compris celle de maudire les gens à mort. Même les eunuques qui allumaient les lanternes n’osaient pas s’approcher du pavillon Yamei.


Une fois Kogyo sorti des quartiers de purification, Jusetsu et les autres se dépêchèrent de rentrer chez eux.

Comme il n’y avait pas de dames de la cour en poste au pavillon Yamei, il y avait plusieurs chambres vides. Ils couchèrent Kogyo dans l’une d’elles et Jusetsu alla lui chercher du papier de chanvre et un pinceau. Jiujiu

broya de l’encre dans la pierre à encre, puis la posa sur la table de chevet de Kogyo. Kogyo se redressa et prit le pinceau en main.

J’ai demandé à l’une des dames de la cour du bâtiment des purifications de m’apprendre les lettres, commença-t-elle à écrire, d’une écriture bâclée. Je suis sûre qu’ils me tueraient s’ils découvraient que je sais écrire, alors j’ai fait comme si je ne savais pas.

Jusetsu fronça les sourcils en voyant les mots « ils me tueraient ». Kogyo continua d’écrire.

Ils ont tué la servante, mais cela aurait attiré trop d’attention s’ils avaient tué une dame d’honneur. Au lieu de cela, ils m’ont coupé la langue pour que je ne puisse plus parler.

La servante dont elle parlait devait être la femme de chambre. Le registre disait qu’elle était décédée à cause d’une maladie, mais maintenant, il semblait plus probable qu’il s’agisse d’un meurtre.

Ils m’ont fait travailler comme dame d’honneur pour une autre concubine, ont inventé un crime et m’ont coupé la langue en guise de punition.

Son désir irrésistible d’écrire avait peut-être eu raison d’elle, car ses lettres étaient toutes mélangées. Elle se mordit la lèvre, l’air frustrée.

—Qui ferait une chose pareille ? Qui voulait te tuer ?

La main de Kogyo tremblait. Elle inspira profondément, puis écrivit soigneusement les lettres suivantes.

L’impératrice douairière.

Kogyo poursuivit en expliquant que l’impératrice douairière avait empoisonné la Concubine Pie. La Concubine Pie était la concubine au troisième rang parmi les concubines de l’empereur. Elle était la fille du vassal en chef et était jeune. On dit qu’elle était enceinte lorsqu’elle fut assassinée. C’est de cet incident que Han Ojo avait été accusée.

La Concubine Pie était enceinte. Son père, le vassal en chef, n’était pas du côté de l’impératrice douairière, alors ils ont rejeté la faute sur la pauvre Han Ojo. Ils ont soudoyé la servante pour qu’elle mette l’aconit dans son armoire. Je l’ai vue faire. Mais…

C’est là que Kogyo s’arrêta d’écrire. Elle fit dériver la pointe de son pinceau dans l’air plusieurs fois, encore et encore, puis se mordit la lèvre et posa son pinceau.

—J’ai fini par obéir aux ordres de l’eunuque. Il m’a dit qu’il tuerait ma famille à la maison, alors j’ai laissé Han Ojo mourir. Kogyo frémit, puis interrompit son écriture.

J’ai appris à écrire dans l’espoir qu’un jour, je pourrais au moins faire connaître la vérité aux gens. J’en déduis que vous êtes du côté de Han Ojo si vous avez sa boucle d’oreille.

—Quoi ?

Kogyo leva les yeux.

—Je me trompe ? Écrivit-elle.

Jusetsu ne savait pas pourquoi Kogyo supposait qu’elle était une alliée de Han Ojo, mais elle expliqua ensuite que Koshun avait ramassé la boucle d’oreille dans le palais intérieur et qu’il était hanté par son fantôme.

Lorsque Kogyo entendit le mot « fantôme », elle pâlit.

—Le fantôme de Han Ojo ? écrivit-elle.

—Si cette boucle d’oreille lui a bien appartenu, alors ça doit être le cas, répondit Jusetsu en lui montrant la boucle d’oreille qui reposait dans sa paume.

Cette boucle d’oreille est bien la sienne. Je m’en souviens très bien. Elle me reste en mémoire parce qu’elle n’en avait qu’une seule, voyez-vous.

—Une seule ?

Oui. Elle n’en avait qu’une, mais niangniang insistait toujours pour la porter.

Le « niangniang » dont elle parlait devait être Han Ojo. Kogyo regarda dans le vide, elle semblait réfléchir à quelque chose.

Elle m’en a parlé une fois. Elle m’a dit qu’elle avait offert une des boucles d’oreilles à son fiancé dans sa ville natale.

—Fiancé ?

Niangniang était fiancée à quelqu’un depuis qu’elle était enfant, mais son père était un officiel ici et l’a forcée à entrer au palais intérieur. Avant de venir, elle lui a donné une de ses boucles d’oreilles. Chaque fois qu’elle la touchait, elle pensait à lui.

Elle continua d’écrire.

Niangniang n’était pas très gaie, mais elle était gentille. Ma famille possédait un petit magasin de nouilles, mais j’ai été choisie pour travailler ici en tant que dame de la cour. La plupart des autres dames de la cour venaient de milieux étonnamment respectables, et j’ai eu du mal car je ne savais ni lire ni écrire et je n’avais pas d’éducation. Niangniang ne pouvait pas se permettre de rester les bras croisés, alors elle m’a prise comme dame d’honneur. Et pourtant…

Kogyo s’arrêta momentanément. Peu après, cependant, elle sembla se ressaisir et poursuivit.

Un jour, Niangniang a fini par donner cette boucle d’oreille à quelqu’un.

—Vraiment ?

Quand elle est revenue de la cour, elle ne la portait plus. J’ai été surprise et j’ai pensé qu’elle l’avait fait tomber, alors je lui ai demandé où elle était passée. Au lieu de cela, elle a souri et m’a dit qu’elle l’avait donné à quelqu’un, quelqu’un qui pleurait, apparemment. Peut-être qu’ils étaient contrariés par quelque chose qui s’était passé dans le palais intérieur. Je suis

sûre qu’ils savaient à quel point Niangniang était gentille. Niangniang ne songerait jamais à empoisonner qui que ce soit.

C’est pourquoi je me suis demandé si vous étiez la personne à qui elle a donné la boucle d’oreille, ou quelqu’un d’autre qui les connaissait. Si c’était le cas, vous auriez su qu’elle était innocente.

Kogyo posa son pinceau et expira. Jusetsu posa une main sur son front. Il était chaud. La température de la femme avait peut-être augmenté à cause de l’effort.

—D’accord, tu devrais te reposer un peu, dit Jusetsu, mais Kogyo avait d’autres idées.

Elle reprit le pinceau et écrivit rapidement quelque chose.

Niangniang n’a pas seulement été piégée pour quelque chose qu’elle n’a pas fait. Elle a été assassinée. Les eunuques l’ont assassinée. S’il vous plaît, trouvez un moyen de les punir. J’accepterai aussi ma punition.

C’est tout ce que Kogyo réussit à écrire avant de s’évanouir. Jusetsu la laissa s’allonger et utilisa le papier de chanvre restant pour écrire les noms de trois objets, de la cire de buplèvre, du fil d’or et de la Pinellie ternée, et donna le papier à Onkei.

—Dites au département médicinal de préparer ces traitements pour moi, dit-elle.

Onkei quitta immédiatement la pièce, le papier à la main. Jusetsu laissa Jiujiu s’occuper de Kogyo et retourna dans sa propre chambre. Elle posa la boucle d’oreille sur la table et la regarda fixement.

Elle a été tuée pour un crime qu’elle n’avait pas commis. C’est sans doute pour cela que Han Ojo était devenue un fantôme et qu’elle hantait la boucle d’oreille.

À qui l’a-t-elle donnée ? Cette personne l’a probablement laissée tomber. Puisqu’elle avait été trouvée dans le palais intérieur, cela signifiait qu’elle devait encore y travailler. S’agissait-il d’une dame de la cour qui

travaillait depuis longtemps, ou peut-être d’un eunuque qui était là depuis l’époque de l’empereur précédent ?

Jusetsu se pressa les tempes. Que se passait-il ? En tout cas, il fallait qu’elle dise à Koshun ce qu’elle avait découvert. Elle passa son doigt sur le jade. S’ils pouvaient se venger de Han Ojo, cela la satisferait-elle suffisamment pour sauver son âme ? D’un autre côté, s’ils laissaient son injustice intacte, même un rituel de repos de l’âme ne suffirait pas.

Jusetsu ramassa la boucle d’oreille et la fit pendre devant ses yeux.

Jusetsu utilisa les ingrédients qu’Onkei lui avait apportés pour faire bouillir une concoction qu’il donna à boire à Kogyo. Le lendemain, la température de la femme avait baissé. Lorsqu’elle lui donna du gruau contenant du ginseng et de la réglisse pour renforcer son corps, son teint maladif s’améliora considérablement. Ils passèrent toute la journée à s’occuper de la femme malade, et avant qu’ils ne s’en rendent compte, le soleil s’était déjà couché. En peu de temps, Koshun se présenta au pavillon, Jusetsu ayant envoyé un message pour solliciter sa présence.

—Connais-tu le nom de l’eunuque qui t’a arraché la langue et qui a tué Han Ojo ?

Lorsqu’ils expliquèrent à Koshun la suite des événements, ce dernier n’eut pas l’air particulièrement surpris. Il posa simplement cette question à Kogyo. Kogyo acquiesça et écrivit son nom sur un morceau de papier. Koshun y jeta un coup d’œil avant de donner le papier à Eisei.

—Cet homme n’est pas quelqu’un d’important, mais c’est le toutou de l’impératrice douairière, remarqua-t-il. « Il travaille au registre du palais en ce moment ».

—Je suis ravi que nous ayons choisi de ne pas nous débarrasser de lui à l’époque, ajouta-t-il dans un murmure si discret que seuls ses voisins, Eisei et Jusetsu, purent l’entendre. Connais-tu le nom de la fiancée de Han Ojo ? Demanda Koshun.

—Niangniang l’a toujours appelé Juro, écrivit immédiatement Kogyo.

Puis elle sembla s’arrêter un instant pour réfléchir.

Le nom « Juro » faisait référence à l’ancienneté d’une personne au sein de sa famille. Il était toujours utilisé pour désigner le dixième homme d’une génération donnée.

Un peu plus tard, quelque chose lui vint à l’esprit et elle s’empressa de griffonner quelques lettres supplémentaires.

—Kakuko, écrivit-elle. C’était son nom.

—Kakuko… murmura Koshun avec curiosité.

—Vous le connaissez ? Demanda Eisei.

Koshun porta la main à son menton, essayant de se souvenir.

—J’ai l’impression d’avoir déjà entendu ce nom. Je suis sûr que c’est Meiin qui l’a mentionné.

Meiin était l’érudit qui jouait le rôle de conseiller de l’empereur.

—Il a excellé à l’examen impérial, en réussissant avec la meilleure note. Il travaille maintenant à la bibliothèque impériale en tant que comptable.

Il a une bonne mémoire, observa Jusetsu.

Koshun croisa les bras et se perdit dans ses pensées.

—Si sa famille était assez réputée pour que leur fille obtienne un poste de concubine du palais intérieur, son fiancé doit être issu d’un milieu convenable. Il n’est pas surprenant qu’il soit un officiel. Pourtant…

Que pensait le fiancé de Han Ojo de ce qui lui était arrivé ? Elle avait été arrachée à son fiancé par le palais intérieur, c’est-à-dire par l’empereur, et y était morte par la suite.

Jusetsu appuya sa main sur sa ceinture. Elle avait remis la boucle d’oreille quelque part en dessous.

—Pourrais-je… le rencontrer ? Demanda Jusetsu à Koshun en levant les yeux vers lui.

—Pourrais-tu le rencontrer ? Demanda-t-il en retour.

En règle générale, les concubines du palais intérieur n’étaient pas autorisées à rencontrer des personnes de l’extérieur, à moins qu’elles n’aient un lien de parenté.

—On dirait que Han Ojo se souvenait affectueusement de son fiancé, même après être venu au palais intérieur. J’aimerais lui demander quel genre de relation ils avaient.

Si Han Ojo l’aimait si profondément, c’était peut-être lui qui la maintenait ancrée dans ce monde. S’il était dans leur ville natale, il serait plus difficile de le rencontrer car Jusetsu ne pourrait pas quitter le domaine impérial, mais puisqu’il était un officiel du palais, cela devait être possible. Koshun n’avait qu’à faciliter les choses.

Koshun sembla y réfléchir, mais répondit rapidement :

—D’accord. Organisons une rencontre.

Jusetsu regarda le visage de Koshun pendant un moment. Même si c’était lui qui l’avait demandé en premier lieu, l’empereur avait fait des pieds et des mains pour rendre visite à une seule dame de la cour afin d’écouter son histoire, et il se pliait maintenant volontiers aux désirs de Jusetsu. Pourquoi cette boucle d’oreille en jade est-elle si importante pour lui ? se demanda Jusetsu.

—Je t’ai posé cette question depuis le début, mais… pourquoi t’investis-tu autant dans cette affaire ? Aussi insensible que cela puisse paraître, ce n’est rien de plus qu’une boucle d’oreille que tu as trouvée par terre.

Ce n’était pas un comportement normal pour un empereur.

Koshun jeta un coup d’œil à Jusetsu et se leva de son siège sans dire un mot. Agacé qu’il ait ignoré sa question, Jusetsu le suivit alors qu’il quittait la pièce.

Une fois qu’ils furent sortis du pavillon, Koshun s’arrêta dans son élan. Il ne prit même pas la peine de se retourner pour lui faire face lorsqu’il prit la parole.

—Je crois que j’ai été clair lorsque je suis venu te voir pour la première fois, commença-t-il à voix basse.

Jusetsu se tenait à côté de lui et le regardait en face.

—Je veux juste savoir qui a laissé tomber cette boucle d’oreille.

—Je t’ai dit que je ne pouvais pas…

—Je pensais que si on découvrait qui la hantait, je pourrais enquêter.

—…Alors tu m’as fait faire l’enquête à la place ?

—Grâce à toi, nous avons découvert que la boucle d’oreille appartenait à Han Ojo. Je t’en suis reconnaissant.

—Mais cela ne nous aide pas à trouver qui l’a fait tomber.

La personne qui avait perdu la boucle d’oreille devait être celle à qui Han Ojo l’avait offerte. Il s’agissait soit d’un eunuque, soit d’une dame de la cour de l’ère de l’empereur précédent, mais il y en avait trop pour les compter.

—Tu ne m’as toujours pas dit pourquoi tu veux savoir ça, argumenta Jusetsu.

Koshun avait beau donner l’impression de répondre correctement, il éludait la vraie question. Il faisait cela depuis le début. Aussi sérieux qu’il puisse paraître, l’empereur n’était pas un homme digne de confiance. Koshun regarda Jusetsu du coin de l’œil, puis se pencha légèrement. Son visage s’approcha du sien et elle faillit reculer, mais ce qui se passa ensuite la fit rester immobile.

D’une voix encore plus basse, il dit :

—Je pense que ça ne ferait que t’attirer des ennuis si tu me demandais ça. Il ne devait pas vouloir que quelqu’un entende la vérité.

—Tu m’as déjà causé bien assez d’ennuis, je doute qu’en rajouter fasse la moindre différence.

—Ce n’est pas moi qui ai ramassé cette boucle d’oreille. Jusetsu regarda l’empereur.

—Alors qui l’a fait ?

—Mon espion dans le palais intérieur.

—Un espion… Répéta Jusetsu.

—La personne qui l’a fait tomber a peut-être été témoin d’un certain complot. Et si c’est le cas, il pourrait m’être d’une grande aide.

—Maître, appela Eisei, vous n’avez pas besoin d’entrer dans les détails.

Koshun jeta un bref regard vers lui pour le faire taire.

Un complot ? La personne qui a fait tomber la boucle d’oreille était donc un témoin.

Jusetsu se renfrogna.

—Je vois. C’est pour ça que tu t’es donné tant de mal. Pas pour le fantôme.

Ce n’était qu’un mensonge, même ce qu’il avait dit à propos de sa pitié envers le fantôme.

Le regard de Koshun resta inchangé. Il se contenta de dire :

—Je réponds simplement à ta question. Et sur ce, il commença à s’éloigner.

Jusetsu resta à sa place et lui lança un regard féroce alors qu’il s’éloignait, mais un souvenir de quelque chose que Koshun avait dit lui revint en mémoire.

Tu ne veux pas la sauver pour moi ?

Elle relâcha la tension de ses sourcils froncés.

S’il voulait seulement retrouver la personne qui l’avait fait tomber, il n’aurait pas eu besoin de faire cette demande. Mais lorsque Jusetsu en vint à cette constatation, elle fut confuse. De quoi s’agissait-il ? Elle était certaine que Koshun ne lui disait toujours pas la vérité.

Jusetsu regardait silencieusement Koshun disparaître, mais elle s’avança soudain.

—Attends ! Cria-t-elle à l’empereur qui se dirigeait vers le sentier. Lorsqu’il se retourna, elle ajouta :

—J’ai encore quelque chose à te dire, et elle se rapprocha encore.

—Si c’est en rapport avec la boucle d’oreille, alors je ne suis pas…

—Ce n’est pas le cas ! Jusetsu l’interrompt.

Il y avait une chose qu’elle devait demander. Elle ne pouvait pas laisser tomber.

Koshun fixa Jusetsu un moment, puis fit un signe à Eisei. Eisei lui jeta un regard hésitant, mais s’inclina et partit malgré tout. Koshun se tourna vers l’étang. Il n’y avait pas de brise cette nuit-là, et le reflet de la lune flottait sur la surface noire de l’eau.

—…Pourquoi as-tu fermé les yeux sur ce que tu as vu ? Je ne comprends pas tes intentions, demanda Jusetsu en regardant Koshun au bord de l’étang.

Elle n’arrivait même pas à comprendre pourquoi il faisait semblant de ne pas connaître sa véritable identité. Qu’est-ce qui peut bien lui passer par la tête ? Cette pensée tournait sans cesse dans sa tête.


Koshun la regarda, puis commença à parler.

—Je ne gagnerais rien à révéler la vérité. Sa voix était calme, sans émotion, aussi discrète qu’un rayon de soleil en hiver. On ne pouvait en déduire aucune émotion, et l’expression de son visage était la même.

—Au contraire, cela causerait plus de problèmes que de bienfaits. Si je vous exécutais, je n’aurais plus de Concubine Corneille, et mon peuple me condamnerait pour avoir été aussi cruel. Mon grand-père était allé trop loin, dit-il en fixant la surface de l’eau. Dès qu’il est devenu empereur, il s’est transformé en une personne terrifiante. Plus il vieillissait, plus il devenait paranoïaque, et il se persuadait que tout le monde autour de lui essayait de lui voler son trône. Cela l’a même poussé à tuer ses propres fils.

L’Empereur Flamme avait en effet fait exécuter ses deux fils pour trahison.

—Je n’ai pas besoin de te faire tuer. Mais si tu voulais me tuer, ce serait une autre histoire. Koshun regarda Jusetsu.

—…Je n’ai aucune envie de le faire, répondit-elle.

Koshun examina son expression, essayant de comprendre si elle mentait.

—Ne me détestes-tu pas ? Ni mon grand-père ? Ou mon père ?

Jusetsu évita de croiser son regard. Le clair de lune éclairait l’eau, dont la surface froide scintillait.

—Je n’en sais rien. Je n’ai jamais éprouvé de haine envers une autre personne. Si je devais haïr quelqu’un, ce serait moi-même.

Koshun haussa un sourcil.

—Pourquoi ?

—Parce que j’ai laissé ma mère mourir. Quand ma mère a été capturée, j’étais assis par terre, essayant de retenir ma respiration… pour qu’ils ne me trouvent pas.

Pour que je sois la seule à être épargnée.

—J’ai laissé ma mère mourir, murmura-t-elle en regardant le reflet de la lune sur l’eau.

Ce sentiment avait tourmenté et déchiré le cœur de Jusetsu pendant tout ce temps. Ce jour-là, elle n’avait fait que se boucher les oreilles et trembler. Elle pensait stupidement que si elle attendait que la situation passe, tout redeviendrait comme avant. C’était vraiment stupide de sa part.

Lorsqu’elle vit la tête de sa mère, son cœur se brisa de regret. Pourquoi s’était-elle contentée de rester là à ne rien faire ? Pourquoi n’avait-elle pas eu le courage de s’élancer et de faire quelque chose ?

Son chagrin ébranlait les recoins de son cœur, et rien ne pouvait sceller les blessures qui en résultaient.

—Si tu n’as pas voulu me tuer parce que cela ne te profiterait pas… cela doit vouloir dire que tu pourrais le faire à l’avenir, si jamais c’était le cas, dit Jusetsu avec désinvolture, en tournant les talons. Bien qu’elle le dît, cela ne la dérangeait pas particulièrement.

—Jusetsu.

C’était la première fois que l’empereur l’appelait par son nom. Étrangement, sa voix était douce et silencieuse alors qu’elle battait contre la poitrine de Jusetsu.

Lorsqu’elle se retourna, il avait retiré quelque chose de sa ceinture et le lui tendait.

—Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils, ne comprenant pas ce qu’il essayait de faire.

Koshun prit une des mains de Jusetsu et y plaça la décoration. C’était un petit ornement d’ambre en forme de poisson.

—Je te donne ceci comme symbole de ma promesse. Prends-le.

—Quelle promesse ?

—Ma promesse de ne pas te tuer.

Jusetsu regarda tour à tour Koshun et le poisson d’ambre. Ses yeux étaient de la teinte noire la plus foncée et étaient aussi clairs que l’eau d’une source.

Pour une raison ou une autre, elle ne se sentait pas capable de les regarder plus longtemps. Elle détourna le regard.

—Tu peux le garder, dit-elle. Je ne voudrais pas que l’on pense que je te l’ai volé.

Jusetsu tendit la main sur laquelle reposait le poisson ambré. Koshun ne voulut pas le prendre et se détourna.

—A-attends !

Il jeta un coup d’œil à Jusetsu, qui essayait de le poursuivre.

—Jusetsu, il m’est arrivé la même chose, dit-il.

—Pardon ?

—J’ai aussi laissé mourir ma mère.

Ses mots étaient dénués d’émotion, et ses yeux noirs et profonds semblaient presque absorber les ténèbres qui l’entouraient. Ils semblaient vides. Il manque aussi quelque chose au cœur de cet homme, et rien ne pourra combler ce vide, sentit Jusetsu.

Le clair de lune l’éclairait tandis qu’il marchait et disparaissait au loin. Même le poisson d’ambre qui se trouvait dans la paume de Jusetsu était doucement illuminé par sa lumière blanche et pure.


Koshun avait dix ans lorsque sa mère mourut.

À l’époque, sa mère était souvent en proie à la mélancolie, mais Koshun lui rendait régulièrement visite. Ces crises de dépression étaient dues au harcèlement que lui faisait subir l’impératrice douairière, qui était encore impératrice à l’époque.

Même lorsque Koshun fut nommé prince héritier, sa mère resta concubine. Le soutien qu’elle recevait était faible, et ce fut la raison même pour laquelle son fils devint le prince héritier. Le propre héritier de l’impératrice étant mort en bas âge, Koshun, qui n’avait aucun membre puissant de sa famille du côté de sa mère pour le remplacer, était le candidat idéal.

L’empereur était timide et détestait se battre, aussi évitait-il à tout prix de faire des vagues. Il craignait tellement l’impératrice et sa famille qu’il ne fit rien pour protéger la mère du prince héritier et la laissa se débrouiller seule. Il pensait simplement que s’il ne s’en mêlait pas, l’impératrice finirait par s’ennuyer. C’était le genre d’homme qui ne comprenait absolument pas la souffrance des autres.

L’impératrice, en revanche, connaissait parfaitement la souffrance, et ce au détriment de tous les autres. Elle savait exactement comment faire souffrir les autres.

La mère de Koshun méprisait les combats autant que l’empereur, et c’est peut-être pour cela qu’ils s’entendaient bien. Personne ne le saura jamais.

Elle s’efforçait de ne blesser personne autour d’elle. Même lorsque son propre père, un fonctionnaire de rang inférieur, était ridiculisé devant tout le monde, ou qu’elle-même était forcée de danser, ce qu’elle méprisait, et qu’on en faisait la risée de tous, elle endurait la situation. Sans jamais se battre, elle supportait tout ce qu’on lui jetait à la figure. Du point de vue de

Koshun, elle avait l’air pathétique, mais il n’était qu’un enfant à l’époque. Il n’en avait pas la moindre idée.

—Cesse de venir ici si souvent, lui dit-elle. Je suis sûre que tu as beaucoup à faire dans ton pavillon.

Ces mots donnèrent à Koshun l’impression qu’elle l’abandonnait. Pourquoi était-il traité comme un gêneur alors qu’il s’inquiétait tant du bien-être de sa mère ?

Il avait beaucoup appris, mais à l’intérieur, il était encore immature.

—Très bien, dit Koshun en se levant furieusement de son siège. Tu ne me reverras plus.

Il reprit ensuite le chemin de son pavillon à l’est, celui que le prince héritier appelait sa maison.

Pourquoi ai-je dit une telle chose ?

C’était la dernière fois qu’il avait vu sa mère vivante.

Après les funérailles de sa mère, Koshun rendit visite une dernière fois au pavillon vide de sa mère. Sa mère n’était manifestement nulle part, ni dans sa chambre, ni dans son lit. Koshun s’assit sans but sur une chaise et regarda le jardin que l’on apercevait par l’embrasure de la porte.

—Votre mère ne s’est pas rebellée contre l’impératrice parce qu’elle avait peur qu’il vous arrive du mal, jeune homme, lui dit le Grand Maître Un. Apparemment, c’était aussi pour cette raison qu’elle l’avait dissuadé de lui rendre visite si souvent.

En entendant cela, Koshun voulut lui rendre visite à nouveau, mais avant qu’il n’en ait l’occasion, elle mourut.

Chaque fois qu’il repensait aux derniers mots qu’il lui avait adressés, il ressentait une douleur aiguë, comme si une lame lui avait transpercé la poitrine et qu’il s’était effondré. Cette lame fantôme laissait un trou béant à l’endroit où elle s’était plantée. Il était vide à l’intérieur.

Devant les pivoines du jardin, Koshun pleura.


Chaque fois qu’il pensait à sa mère mourant seule, incapable de demander de l’aide à l’empereur, et avec son propre fils, de toutes les personnes, crachant des mots durs à son égard, il ne savait pas comment se rattraper. Il ne pouvait rien faire, elle était morte à présent.

À ce moment-là, une ombre surgit de quelque part derrière lui.

—Qui es-tu ? Qu’est-ce qu’il y a ? Tu pleures ? demanda une petite

voix.

Koshun se souvenait encore clairement de la fille qui s’était approchée de lui.


—Maître ?

A peine réveillé, Koshun regarda Eisei. Il posa une main sur son front et se leva de sa chaise longue. Eisei lui prépara un thé parfumé, et la première gorgée rendit l’esprit de Koshun plus clair.

Les affaires officielles de la matinée étant terminées, il s’était allongé dans sa chambre de la cour intérieure. Sa charge de travail avait augmenté ces derniers temps et il était souvent éveillé jusque tard dans la nuit. Son corps en souffrait.

Cependant, les choses arrivaient à un point crucial.

Il n’était pas question de tout gâcher maintenant. Il observa la vapeur qui montait et se livra à une contemplation silencieuse. Pour ne pas déranger son maître, Eisei se concentra sur le service de bols de dattes de jujube mijotées dans du miel. Il y ajouta quelques litchis et passa un bol à Koshun. L’empereur en porta un à sa bouche tandis que ses pensées vagabondaient. Les litchis étaient frais et délicieusement sucrés. Il sentait son épuisement s’envoler.

—Maître, il y a un message pour vous du pavillon Yamei.

Eisei prit la note qu’un eunuque assistant avait apportée et la passa à Koshun.

Lorsque ce dernier l’ouvrit, il découvrit un morceau de papier imprimé à l’eau sur lequel était griffonnée une écriture élégante. Il devait s’agir de l’écriture de Jusetsu.

Une fois que l’empereur l’eut lu, un léger sourire apparut sur son visage.

—De quoi s’agit-il ? demanda Eisei.

—Oh, rien. Koshun referma la lettre et la mit dans sa poche de poitrine. Puis il fit signe à Eisei de venir à ses côtés. Kakuko a-t-il été appelé à l’Institut Koto ?

—Oui, répondit Eisei.

L’Institut Koto était l’endroit où les meilleurs érudits du palais étaient envoyés pour rassembler et collationner des livres. En tant que candidat le plus brillant à l’examen impérial, Kakuko avait été chargée d’interpréter un certain manuscrit classique, mais ce n’était qu’un prétexte.

—Va chercher deux uniformes d’eunuques et envoie-les au pavillon Yamei.

Dans la lettre, Jusetsu avait demandé à voir Kakuko le plus tôt possible. En fait, il s’agissait d’une lettre à l’air arrogant.

—Très bien… Eisei accepta à contrecœur.

Il était impossible d’emmener Jusetsu à l’Institut Koto dans sa tenue de Concubine Corneille, car il était situé à l’extérieur du palais intérieur. Aussi surprenant que cela puisse être, les concubines pouvaient sortir tant qu’elles en avaient la permission, mais ce serait embêtant et cela attirerait trop l’attention si elle sortait juste pour parler à un simple fonctionnaire du palais.

Porter des vêtements d’homme était assez à la mode de nos jours, et même certains membres du palais intérieur portaient des robes faites pour les hommes. Malgré cela, si Jusetsu se contentait de porter des vêtements masculins, elle aurait encore l’air d’une femme. Cependant, l’empereur pensait qu’il y avait une petite chance qu’elle s’en sorte en se déguisant en garçon eunuque.

—Dès que cette concubine est impliquée, marmonna doucement Eisei, vous ne vous comportez pas comme vous-même, maître.

Koshun détestait enfreindre les règles, mais là, il passait outre le fait que Jusetsu était un membre survivant de la dernière dynastie et qu’il l’emmenait hors du palais intérieur, déguisé en eunuque.

—Parfois, ces choses sont nécessaires, répondit Koshun.

Eisei semblait loin d’être convaincue. Bien que ce soit lui qui le dise, Koshun ne comprenait pas vraiment non plus. Il voulait juste voir ce que cette fille allait faire. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas ressenti cela, depuis qu’il avait perdu sa mère et son ami.

Koshun se leva et sortit une petite mallette d’un meuble. Il souleva le couvercle et glissa son contenu dans sa poche de poitrine.

À contrecœur, Eisei fit venir une servante et lui demanda d’aller chercher des uniformes d’eunuques.


—Ce sont tous des hommes ! dit Jusetsu. Elle regardait l’endroit avec curiosité.

Eisei la regarda. Ses yeux semblaient dire, ben, évidemment.

Koshun ne dit rien.

Ils marchaient dans les couloirs de l’Institut Koto. Les érudits allaient et venaient. Leur hôte était un érudit connu sous le nom de Meiin, dont le

vrai nom était Kajun. L’homme avait l’air intelligent et avait au moins une quarantaine d’années. En voyant Jusetsu et Jiujiu habillés en eunuques, il jeta simplement un coup d’œil vers Koshun, son visage restant inchangé.

—Par ici, dit Meiin en guidant le groupe vers une pièce particulière.

Leur destination était la salle de stockage des livres. Les étagères le long du mur étaient remplies de feuilles de bambou et de parchemins, et la puanteur de la vieille encre emplissait l’air. Au centre de la pièce, encore plus de parchemins et de papiers étaient empilés sur une table, et dans un coin, un jeune homme était assis. Lorsqu’il aperçut Koshun, il bondit de son siège, troublé, et s’agenouilla devant lui.

—Es-tu Kakuko ?

—Oui, Votre Majesté.

Koshun s’assit sur une chaise. Jusetsu, quant à elle, était restée bouche bée dès qu’elle avait vu le visage de Kakuko.

—Tu es… commença Jusetsu, étonnée.

Koshun se retourna, et Kakuko se joignit à lui pour la regarder à son tour. Pendant un moment, il eut l’air perplexe, mais il poussa un cri de reconnaissance. Son visage devint bleu avec une telle intensité qu’on pouvait presque entendre le sang s’en échapper.

Elle n’eut besoin que d’un seul regard pour s’en assurer. Elle l’avait deviné à ses yeux tombants et à son visage amical. Il portait peut-être un uniforme officiel maintenant, mais c’était bien l’eunuque qui avait aidé Jusetsu lorsqu’elle avait été attaquée l’autre jour.

—Comment est-ce possible ? Tu n’es pas cet eunuque ? Comment se fait-il que tu sois ici ?

—Eh bien, vous voyez… La sueur commença à couler sur le visage de Kakuko et ses lèvres tremblaient tandis qu’il parlait. Puis il ferma les yeux et se prosterna sur le sol. Veuillez accepter mes excuses les plus sincères et les plus profondes !

—Que se passe-t-il ? Koshun demanda une explication à Jusetsu, mais elle n’en savait pas plus que lui.

—C’est lui qui m’a aidée lorsque ces eunuques m’ont attaquée, lui dit-elle.

—Oh, remarqua-t-il en haussant les sourcils. Cela signifie qu’il s’est glissé dans le palais intérieur, alors.

—C’est bien ça ? dit Jusetsu en regardant le jeune homme au visage

pâle.

À en juger par son absence d’excuses, l’empereur semblait avoir raison.

—Pourquoi as-tu fait une chose aussi stupide ? Meiin le réprimanda.

Qui sait ce qui se serait passé si tu t’étais fait prendre !

—Cela signifie… qu’il a pris le risque d’être démasqué pour me sauver. Jusetsu s’approcha de Kakuko, qui était accroupie sur le sol, et s’agenouilla à son tour. Quelle était la raison pour laquelle tu t’es faufilé dans le palais intérieur ? demanda-t-elle.

Kakuko baissa la tête. Il semblait ne pas savoir s’il devait ou non lui dire la vérité.

—Cela avait-il un rapport avec Han Ojo ? Kakuko leva les yeux, surpris.

—Comment…

—Nous avons appris que tu étais son fiancé, dit Koshun.

—Vous êtes au courant de tout ça ?

—La dame d’honneur de Han Ojo nous l’a dit.

—Sa dame d’honneur… Le regard effrayé disparut du visage de Kakuko. Il se rapprocha de Koshun. Où est-elle ?

Eisei s’interposa entre les deux hommes, empêchant Kakuko de s’approcher trop près. Kakuko continua à parler.

—Je veux lui parler. Je suis sûre que sa dame d’honneur sait que Shosui n’aurait jamais empoisonné…

Kakuko était tellement excité qu’Eisei dut le repousser. Jusetsu lui donna un coup de main pour le relever du sol.

—… « Shosui » était-il le prénom de Han Ojo ? demanda Koshun à voix basse.

Sa voix calme aida Kakuko à retrouver son calme.

—Oui, c’est ça.

—Tu voulais parler à sa dame d’honneur de l’empoisonnement de la Concubine Pie de l’époque ?

—Oui. Il est impossible que Shosui ait pu faire une telle chose, et qu’elle se soit pendue non plus… dit Kakuko. Sa voix s’étrangla de larmes et il baissa les yeux.

—Tu t’es faufilé dans le palais intérieur pour la chercher ?

—Je l’ai fait… Je voulais découvrir la vraie raison de la mort de Shosui.

Puis il serra le poing sur son genou.

—Quand j’ai appris la mort de Shosui, personne ne m’a dit qu’elle s’était pendue, ou qu’elle aurait empoisonné une autre concubine. Son père a simplement dit qu’elle était décédée des suites d’une maladie. Je savais qu’elle n’était pas faible physiquement, mais il n’est pas rare que les gens meurent de maladies qui circulent. À ce moment-là, j’ai simplement fait son deuil, comme vous vous y attendez.

Il apprit les détails de sa mort seulement après être devenu un fonctionnaire du palais.

—J’ai entendu beaucoup de rumeurs sur le précédent empereur, des choses sur les concubines, et l’impératrice douairière aussi. Quand le nom

de Shosui est apparu dans la conversation, je n’arrivais pas à croire ce que j’entendais.

Kakuko se mordit la lèvre.

—Shosui serait la dernière personne à empoisonner quelqu’un. Elle ne se tuerait pas non plus parce qu’elle est soupçonnée de l’avoir fait.

—…Cela ne signifie toujours pas que tu avais le droit de te faufiler dans le palais intérieur, dit Koshun, et Kakuko baissa à nouveau la tête.

—Vous ne pourrez jamais comprendre, Votre Majesté. Vous ne saurez jamais ce que c’est que de se faire enlever sa fiancée par l’empereur.

—Quelle impolitesse, commenta Eisei.

La façon dont Kakuko parlait incitait Eisei à le regarder avec des yeux de poignard. Koshun leva la main pour le retenir.

—Nous nous sommes fiancés l’un à l’autre depuis notre plus jeune âge. Aucun de nous n’a jamais pensé une minute que nous ne pourrions pas nous marier. Puis, j’ai soudain appris que je n’aurais même plus le droit de la voir parce qu’elle partait pour le palais intérieur. La veille de son départ pour la capitale, Shosui est venue me voir en secret, à l’insu de ses parents. Elle a enlevé une de ses boucles d’oreille et m’a dit de la garder en souvenir. C’était une boucle d’oreille en jade qui lui avait été transmise par sa mère.

Il grimaça. On aurait dit qu’il était sur le point de pleurer.

—Je l’ai perdue aussi, dans le palais intérieur… dit-il à voix basse. Jusetsu le regarda avec stupéfaction.

—Pardon ?

Il a perdu ça dans le palais intérieur ? Ce n’est pas possible.

Jusetsu sortit la boucle d’oreille qu’elle gardait dans sa ceinture.

Les yeux de Kakuko s’ouvrirent si grand qu’on aurait dit qu’ils allaient lui sortir de la tête.

—C’est ça ! Le fermoir en métal était endommagé… Oui, c’est ça ! C’est la boucle d’oreille de Shosui ! Il prit la boucle d’oreille dans sa main tremblante, rougissant d’excitation.

C’était donc la boucle d’oreille de son fiancé, pensa Jusetsu. C’était une surprise, car elle était certaine qu’il s’agissait de celle que Han Ojo avait donnée à quelqu’un dans le palais intérieur. Après tout, c’est là qu’elle avait été trouvée. Il ne lui était pas venu à l’esprit que son fiancé avait pu se glisser au palais intérieur et la faire tomber.

—C’est vous qui l’avez trouvé ?

—Non, c’était ce type, dit Jusetsu en regardant Koshun, tout en sachant que c’était en fait son espion.

Ce fut alors que Jusetsu se souvint que Koshun recherchait la personne qui l’avait fait tomber, parce qu’elle était un témoin. Cela signifiait que ce témoin était Kakuko, mais jusqu’à présent, Koshun n’avait pas montré le moindre signe de mentionner quoi que ce soit. Ce n’était pas à Jusetsu d’en parler, alors elle se taisait.

Kakuko était déconcertée par la façon dont Jusetsu parlait de l’empereur avec désinvolture, mais personne ne la réprimandait pour cela. Il semblait comprendre ce qui se passait.

—Un fantôme hante la boucle d’oreille que tu tiens. Ce type veut la sauver, alors il a fini par me forcer à l’aider.

—L’empereur veut ? Kakuko regarda Koshun, puis Jusetsu.

—Attendez, vous avez dit « fantôme ? » Vous ne voulez pas dire le fantôme de Shosui… si ?

—En effet.

Kakuko lui jeta un regard peiné, puis fixa la boucle d’oreille.

—Est-ce qu’elle souffre encore, même après sa mort… ? Chuchota-t-il en se penchant vers Jusetsu. Si vous avez été « forcée » de sauver son

esprit, alors je suppose que vous devez être la… Concubine Corneille, n’est-ce pas ? J’ai entendu dire que vous possédiez des capacités magiques…

—Oh, en effet, dit Jusetsu d’un ton hautain.

—Cela signifie-t-il que vous pourriez sauver Shosui ? Cette question laissa Jusetsu perplexe.

—Je ne suis… pas sûre, répondit-elle sincèrement. Kakuko était visiblement découragée.

—Si nous éliminons ses regrets, elle devrait continuer vers le paradis sans notre aide. Si elle est devenue un fantôme parce qu’elle veut se venger de son meurtre, alors il y a peut-être un moyen d’atténuer ce ressentiment. Jusetsu se tourna vers Koshun pour obtenir confirmation. C’est le cas, hein ?

Koshun acquiesça.

—Nous nous préparons à arrêter l’eunuque qui l’a fait tuer.

Quelque chose entre un cri doux et un soupir s’échappa des lèvres de Kakuko.

—Cela signifie donc que Shosui était définitivement innocente ? Et… qu’elle a été assassinée ? Juste comme ça ? Il s’effondra sur le sol comme si toutes ses forces avaient quitté son corps. Son visage se contorsionna de frustration. Mais pourquoi ? Pourquoi Shosui a-t-elle subi un tel sort ?

—Ils visaient la Concubine Pie. Han Ojo était pour eux la personne la plus facile à piéger en tant que coupable, car elle vivait dans le même pavillon. C’était la seule raison.

Kakuko se couvrit le visage de ses mains. Il prit de grandes inspirations pour tenter de retenir l’indignation sans bornes qui montait en lui. Enfin, il releva la tête, se redressa et se tourna à nouveau vers Jusetsu.

—Je vous en supplie, Concubine Corneille.

—Qu’est-ce qu’il y a ?

—S’il vous plaît, laissez-moi voir son fantôme. Il s’agrippa fermement à sa manche, comme un enfant s’accrochant à sa mère. Je vous en supplie, l’implora-t-il, un regard tourmenté dans les yeux.

Jusetsu ne savait pas trop quoi faire.

Le fantôme était bien loin de la belle Shosui que Kakuko avait connue. Ayant été étranglée à mort, elle était dans un état pitoyable. Jusetsu hésitait à laisser Kakuko la voir dans cet état.

—Ce fantôme ne ressemble pas à la Shosui que tu as connue. Sa rancœur et ses regrets ont pris la forme d’un fantôme…

—Je me fiche de ce à quoi elle ressemble. Tant que je peux la voir, cela me suffit. Kakuko devenait de plus en plus véhément. S’introduire dans le palais intérieur était un crime passible de la peine de mort. Il devait le savoir, et c’est pourquoi sa requête semblait si désespérée.

—Juste un dernier coup d’œil, dit-il.

Jusetsu sentit une pointe d’amertume se répandre dans sa poitrine.

—… Compris, répondit-elle en tendant rapidement la main devant

elle.

La paume de sa main devint chaude, et un pétale apparut dessus, puis un autre, et encore un autre. Enfin, ils se rassemblèrent pour former une seule pivoine.

La pivoine brilla faiblement avant de se transformer lentement en une flamme pâle. Jusetsu prit la main de Kakuko et prit la boucle d’oreille en jade qu’il tenait entre ses doigts. Une fois qu’elle le fit, Jusetsu souffla sur la flamme rouge pâle qui vacillait.

La flamme gonfla comme de la fumée et entoura la boucle d’oreille en jade. La silhouette d’une personne apparut devant elle. C’était une femme vêtue d’un ruqun rouge, Shosui. Elle avait la même apparence que lorsqu’ils l’avaient vue au pavillon Yamei : son visage était tuméfié et violet, et un châle de soie s’enfonçait dans son cou.

Kakuko fut surpris de voir cela, mais il ne détourna pas le regard.

—Shosui… Shosui.

—Il tendit la main vers le fantôme, mais il ne put la toucher. Shosui ne se tourna pas vers lui et se contenta de regarder dans le vide. Elle ne pouvait pas l’entendre.

Kakuko baissa les yeux, déprimée, et continua à murmurer son nom.

Elle avait l’habitude de penser à lui avec nostalgie chaque fois qu’elle touchait ses boucles d’oreilles, et pourtant son fantôme n’avait plus aucun sentiment pour lui. C’était soit ça, soit cette boucle d’oreille était celle qu’elle avait donnée à Kakuko et celle qu’elle portait pour se souvenir de lui était ailleurs.

Malgré tout, elle n’avait pas le temps de chercher celle que Shosui avait donnée à quelqu’un dans le palais intérieur. Kakuko pourrait-il faire en sorte que sa voix lui parvienne d’une manière ou d’une autre ? Jusetsu se sentait frustrée en réfléchissant à tout cela, mais Koshun l’appela.

—Jusetsu, dit-il.

Chaque fois que cet homme l’appelait par son nom, elle se sentait bizarre. La voix de Koshun était douce et gentille. Bien qu’il ne montrât aucune émotion sur son visage, sa voix dégageait une tendresse subtile et chaleureuse, qui rappelait la lumière du soleil. Cela ébranla son cœur jusqu’à ses fondations.

Elle essaya de retenir la sensation dans sa poitrine, qui était aussi troublante que la chair de poule. Elle se tourna vers lui.

—…Qu’est-ce que c’est ?

—Prends ça, dit-il en sortant quelque chose de sa poche de poitrine.

Jusetsu l’attrapa automatiquement, mais lorsqu’elle vit ce qu’il avait placé dans sa paume, ses yeux s’écarquillèrent de surprise.

—Je ne comprends pas… L’objet que Koshun lui avait donné était une boucle d’oreille en jade, une boucle d’oreille à laquelle pendait une grosse goutte de jade. Cette boucle d’oreille est-elle… ?

Elle ressemblait beaucoup à l’autre boucle d’oreille en jade. Non, elle était totalement identique.

Jusetsu brandit les deux boucles d’oreilles devant elle et les compara l’une à l’autre. Il s’agissait bien d’une paire, deux boucles d’oreilles en or auxquelles pendait du jade.

—Pourquoi l’as-tu ? demanda Jusetsu, perplexe. Shosui avait donné l’une des boucles d’oreilles à Kakuko, et l’autre à quelqu’un dans le palais intérieur.

Quelqu’un.

—Es-tu en train de me dire…

—C’est arrivé quand j’avais dix ans. Je l’ai rencontrée dans un jardin du palais intérieur après les funérailles de ma mère, dit Koshun lentement et calmement. Je ne savais pas qui elle était, mais elle ne portait qu’une seule boucle d’oreille. J’ai trouvé cela étrange, et quand je lui ai demandé pourquoi, elle m’a répondu qu’elle avait donné l’autre à quelqu’un de spécial. Je ne sais pas comment elle a réussi à en parler si franchement, mais c’était probablement pour me distraire du fait que je pleurais.

Il avait admis qu’il pleurait d’une manière tout à fait factuelle. Cela rappela à Jusetsu quelque chose qu’il avait dit auparavant.

J’ai aussi laissé mourir ma mère.

Elle se demanda ce qu’il devait ressentir alors que les larmes coulaient sur son visage.

—…Je lui ai fait quelque chose de terrible, continua-t-il. Je lui ai demandé de me donner sa boucle d’oreille. J’étais jaloux que la personne à laquelle elle tenait tant soit encore en vie, même si elle ne pouvait pas la voir. Je ne pouvais pas le supporter. La voix de Koshun était aussi douce que

l’eau s’infiltrant dans un rocher. Les émotions que Koshun ressentait à ce moment-là s’infiltraient par petites vagues dans le cœur de Jusetsu.

—C’est ainsi qu’elle m’a donné cette boucle d’oreille. Elle a souri en le faisant. Elle ne me l’a pas donnée parce que j’étais l’héritier, elle me l’a donnée parce que j’étais un enfant qui pleurait et qu’elle voulait me réconforter… Koshun s’arrêta un instant. Il cligna des yeux, ses yeux se remplissant de larmes. Il poussa un léger soupir, puis reprit la parole.

—J’ai toujours regretté de lui avoir pris cette boucle d’oreille, mais je n’ai pas eu l’occasion de la lui rendre. Koshun fixa le jade. J’ai toujours espéré pouvoir la lui rendre un jour.

C’était donc pour cela qu’il était si préoccupé par la question de savoir qui l’avait fait tomber. Jusetsu comprenait enfin ce qu’il ressentait.

—Tu ne veux pas la sauver pour moi ? Koshun lui avait demandé un jour, et il se trouvait que son appel était sincère.

Jusetsu offrit la paire de boucles d’oreilles à Kakuko. Il les regarda attentivement, puis les prit avec précaution. Il les entoura de sa main et les pressa contre sa poitrine, comme s’il les embrassait.

—Shosui…

Soudain, Kakuko leva les yeux en sursaut. Le fantôme devant lui avait changé. Son visage violet et tuméfié était maintenant mince, pâle et beau. Le châle de soie qui l’étranglait avait disparu, et ses vêtements en désordre avaient fait place à un ruqun aux couleurs vives, aussi vert que l’herbe fraîche. Les bords de sa bouche s’incurvaient vers le haut en un gracieux sourire.

Kakuko se leva. Il tendit la main pour toucher sa joue, mais c’était naturellement impossible. Malgré tout, la façon dont Shosui plissa les yeux et sourit donnait presque l’impression qu’elle avait senti son contact. Elle tendit un doigt long, délicat et pâle, le traça le long de sa joue et toucha ses lèvres. Puis elle porta ce doigt à ses propres lèvres. C’était un baiser.

Des larmes coulèrent des yeux de Shosui, mais elle souriait toujours.

Son sourire montrait qu’elle ne pouvait pas être plus heureuse.

Et c’était tout ce qu’il fallait.

La vision de Shosui commença à vaciller comme de la fumée. Elle devint moins distincte, se dissipa et commença à s’évanouir comme une traînée de fumée de tabac. Kakuko tendit la main et la fumée s’attarda un instant sur ses doigts, comme si elle ne voulait pas partir. Puis elle s’évanouit dans l’air.

Ils ne furent réunis que quelques secondes, mais pour Shosui, ce fut suffisant pour sauver son âme. La poitrine de Jusetsu se serra sous l’effet d’une douleur déchirante.

Kakuko s’effondra sur le sol, serrant les boucles d’oreilles contre sa poitrine en sanglotant. Ses gémissements étaient la seule chose que l’on pouvait entendre dans la pièce silencieuse.


—Merci beaucoup, dit Kakuko à Jusetsu une fois que ses gémissements se calmèrent et qu’il s’essuya le visage.

Il se tourna ensuite vers Koshun et s’inclina.

—Vous l’avez libérée de ses regrets. Je suis prêt à expier l’intrusion dans le palais intérieur par ma propre mort. Mais avant cela, il y a quelque chose dont j’aimerais avoir l’honneur de vous dire, Votre Majesté.

Quelque chose qu’il voulait dire à Koshun ?

Jusetsu regarda dans la direction de Koshun, mais l’empereur se contenta d’inciter Kakuko à continuer en prononçant un bref mot.

—Continue.

Koshun leva les yeux, un air révérencieux sur le visage.

—Chaque fois que je me faufilais dans le palais intérieur, je prétendais être un membre de l’armée des canards et j’entrais avec les hommes qui nettoient la boue des gouttières du palais intérieur.

L’armée des canards était le nom donné aux eunuques de rang inférieur qui s’occupaient des travaux physiques. Ces eunuques étaient nombreux et les membres de ce groupe changeaient fréquemment. Même lorsqu’ils entraient ou sortaient du palais intérieur, les gardiens ne prenaient pas la peine de les identifier individuellement. Kakuko expliquait qu’il était ainsi facile de se faufiler dans la foule. Les détails sur la façon dont il s’était faufilé dans le palais seraient nécessaires pour assurer la sécurité du palais intérieur à l’avenir.

Cependant, ce qu’il révéla ensuite fut un choc pour Jusetsu.

—Les dames de la cour adorent les ragots. J’avais l’habitude de me cacher derrière les buissons et d’écouter attentivement leurs conversations. Je voulais savoir ce qui était arrivé à Shosui. Ce faisant, j’ai entendu par hasard ce que disaient un certain eunuque et une dame de la cour. C’était la nuit, ils étaient sous un arbre et il n’y avait personne d’autre. Leurs paroles n’étaient pas claires au début, alors je n’ai pas vraiment compris, mais on aurait dit qu’ils prévoyaient secrètement de vous empoisonner, Votre Majesté.

—Empoisonner ?!

L’atmosphère devint tendue. Jusetsu regarda Koshun, mais celui-ci était toujours parfaitement calme, son visage ne montrant pas la moindre émotion. Peut-être que son espion l’avait prévenu, et qu’il le savait déjà.

—…Où as-tu entendu cela ? Koshun demanda doucement.

—Dans le jardin du pavillon Kinko.

Le pavillon Kinko, c’était là que se trouvaient les archives.

—L’eunuque et la dame de la cour étaient sous un Osmanthus, et j’étais dans un buisson à proximité.

Koshun hocha la tête à cette réponse et dit :

—Il y a une dame de la cour qui a déjà travaillé comme dame d’honneur de l’impératrice douairière et qui est maintenant employée comme catalogueuse dans les archives de ce même pavillon. Cet eunuque travaillait lui aussi pour l’impératrice douairière. Il a été rétrogradé à l’institut des eunuques. La plupart des eunuques et des dames de la cour qui étaient les laquais de l’impératrice douairière ont été punis, mais tous n’ont pas été traqués.

Koshun continua à parler sans relâche.

—C’est pourquoi j’ai demandé à mes espions de garder un œil sur tous les eunuques et les dames de la cour qui ont été associés à l’impératrice. J’étais moi aussi conscient qu’il y avait des mouvements suspects concernant ces personnes. Cependant, mes espions n’ont pas réussi à obtenir de preuves concluantes. Puis, une nuit, ils ont repéré un eunuque et une dame de la cour qui discutaient en secret.

L’empereur lança un coup d’œil à Kakuko.

—Mes espions n’ont pas pu entendre la conversation de là où ils se trouvaient. Une fois que ces deux-là ont fini de parler, ils sont partis, mais après cela, mes espions ont vu quelqu’un s’enfuir précipitamment d’un buisson voisin. Il ressemblait à un eunuque, mais ils ne pouvaient pas en être sûrs. Les espions l’ont poursuivi, mais ils l’ont perdu de vue dans l’obscurité de la nuit. Il a cependant laissé quelque chose derrière lui, qu’il a peut-être fait tomber en se précipitant, tellement il était paniqué. C’était une boucle d’oreille en jade.

En d’autres termes, c’était la boucle d’oreille que Koshun avait apportée à Jusetsu.

Kakuko resta bouche bée d’incrédulité.

—Alors… Vous étiez déjà au courant du complot sur l’empoisonnement ?

—Non, dit Koshun. Comme je l’ai dit, mes espions n’ont pas pu obtenir d’informations ou de preuves définitives. C’est pourquoi tu étais un témoin important. Ce que tu m’as dit était extrêmement important. Je te prie d’accepter ma sincère gratitude.

Kakuko regarda le sol, l’air troublé.

—Vous ne devriez pas le remercier, maître, intervint Eisei d’une voix froide. Si cet homme vous avait prévenu tout de suite, vous n’auriez pas eu à faire tous ces efforts pour retrouver la personne qui a fait tomber la boucle d’oreille. S’il l’a gardée pour lui pendant tout ce temps, c’est parce que cela aurait révélé qu’il s’était introduit dans le palais intérieur. Il était plus intéressé par sa propre sécurité que par la vôtre.

La dernière phrase d’Eisei était particulièrement dure. Kakuko baissa les yeux vers ses pieds.

—Quand j’ai entendu ce qu’ils disaient… il ne m’est pas venu immédiatement à l’esprit que je devais vous le dire. Pour être honnête, je ne suis pas très favorable à la famille impériale. Après tout, c’est elle qui m’a volé ma fiancée.

Kakuko n’avait plus de regrets, ce qui expliquait peut-être pourquoi il ne faisait aucun effort pour cacher ce qu’il ressentait vraiment. Eisei et les autres haussèrent les sourcils.

—Mais vous avez fait de votre mieux pour sauver Shosui. C’est parce que vous avez pris soin de sa boucle d’oreille pendant toutes ces années que nous avons pu la sauver. Pour vous remercier, je vous ai raconté tout ce que j’ai entendu. Mais… tous ces efforts n’avaient-ils pour but que de me retrouver, Votre Majesté ? Était-ce pour que vous puissiez entendre mon témoignage ?

Kakuko avait un regard désespéré. Koshun ne répondit pas.

Impossible, pensa Jusetsu. Le fait étant que Koshun avait conservé la boucle d’oreille de Shosui pendant tout ce temps et qu’il avait demandé à

Jusetsu de la sauver pour lui. Son souhait de la sauver ne devait pas être lié à son objectif de retrouver Kakuko. C’était un souhait personnel.

S’il voulait juste trouver un témoin, il aurait pu se taire sur cette affaire d’espionnage. Et s’il l’avait fait, Kakuko n’aurait eu que de la gratitude pour l’empereur. Koshun n’était pas assez stupide pour ne pas s’en rendre compte. Révélait-il tout simplement parce que c’était la bonne chose à faire

?

Cet homme n’est pas le plus rusé qui soit, pensa Jusetsu.

Elle comprenait enfin ce qui se passait. Koshun était incapable d’exprimer ses émotions et n’avait aucun moyen de communiquer ce qu’il ressentait vraiment. Cela pouvait être dû à la mort de sa mère, ou peut-être à la période pendant laquelle il avait été privé de sa qualité d’héritier, mais elle ne le savait pas.

Jusetsu commença à parler.

—…Si son seul souhait était de te retrouver, il y a plusieurs façons plus efficaces de le faire. Me demander de l’aide était une façon excessivement détournée de le faire. Et pourtant, c’est moi qui devais l’aider, parce qu’il m’a demandé de la sauver.

C’était la réponse la plus importante de toutes.

Kakuko fixa Jusetsu, puis la boucle d’oreille dans sa main. S’il avait réfléchi calmement, même lui aurait été capable de comprendre ce que Jusetsu était en train de dire.

—…Oui, dit Kakuko quelques instants plus tard en hochant la tête. Vous avez tout à fait raison, Concubine Corneille. Grâce à l’empereur, j’ai pu revoir Shosui. Je m’excuse sincèrement d’avoir été aussi discourtois.

Puis il baissa la tête et s’inclina à nouveau devant Koshun.

—Merci pour tout ce que vous avez fait pour elle.

—Je ne faisais que te renvoyer une faveur, dit Koshun avant de se lever. Tu peux rentrer chez toi, et ne dis rien à personne de notre rencontre.

—Hein ? Les yeux de Kakuko s’écarquillèrent. Rentrer chez moi ? Vous n’allez pas m’envoyer au centre de justice ?

Le centre de justice était le bureau qui administrait les punitions aux criminels.

—Les hommes sont condamnés à mort s’ils infiltrent le palais intérieur sans permission, mais tant qu’ils ont la permission de l’empereur, ils sont les bienvenus. Vous avez infiltré le palais intérieur sur mes ordres pour découvrir ce que cet eunuque avait l’intention de faire.

L’empereur disait qu’il allait ignorer le crime de cet homme. Il n’était pas question pour lui de laisser un témoin important comme Kakuko se faire tuer.

—Vous êtes sincère ? demanda Kakuko en regardant l’empereur.

—Mais je ne vous ai pas dit ce que j’ai entendu pour que vous plaidiez ma cause. Je n’avais pas l’intention de vous demander de m’épargner…

Kakuko se mettait en colère. Un idiot sentimental, ne pouvait s’empêcher de penser Jusetsu, même si c’était inapproprié en ce moment. Elle réalisa qu’elle était en partie jalouse, car c’était parce qu’il était un homme passionné qu’il avait pu faire autant pour Shosui.

—Je te l’ai dit, non ? Je voulais rendre à Han Ojo ce qu’elle avait fait pour moi. Tu en fais partie, dit Koshun d’un ton brusque. Non pas que cela ramènera Han Ojo à la vie, mais…

Aussi brutale soit-elle, cette dernière phrase qu’il murmura contenait une profonde tristesse. Inquiet que même Kakuko ait pu s’en rendre compte, il se tut.

—Il serait dommage de perdre l’un de nos fonctionnaires les plus compétents pour quelque chose d’aussi insignifiant. J’aimerais aussi savoir où ils cachent ce poison.

Koshun regarda Eisei, mais ce dernier secoua la tête.

—D’après les rapports que les espions nous ont transmis, aucune trace de poison n’a pu être trouvée dans le palais Kinko ou à l’institut des eunuques du palais.

On aurait dit qu’ils avaient déjà enquêté sur le sujet.

—Ils n’ont pas eu l’occasion de se procurer le poison en premier lieu.

Ils savaient que les espions les recherchaient, et dans ce cas, ils n’avaient aucun moyen d’obtenir du poison de l’extérieur.

—Mais nous pouvons supposer, d’après leur conversation sur le complot, qu’ils ont réussi à s’en procurer. Avant de les confronter, je veux obtenir des preuves. Nous pourrions les forcer à révéler où se trouve le poison après les avoir arrêtés, mais s’il y a des collaborateurs que nous ne connaissons pas, ils s’en débarrasseront entre-temps. Je ne peux pas imaginer qu’ils cachent une arme d’assassinat aussi importante dans un endroit totalement à l’abri des regards, dit Koshun.

Il avait l’air perplexe. Il n’y avait que peu d’endroits où ils pouvaient cacher le poison sans que ses espions ne le repèrent. Il n’y avait pas non plus de trace de communication avec d’autres collaborateurs. Pendant que Koshun et Eisei discutaient, Jusetsu réfléchissait à son tour.

C’est alors que quelque chose la saisit et fit sonner la sonnette d’alarme dans sa tête.

Le palais Kinko… Une dame de la cour qui travaillait comme catalogueuse du palais… Un eunuque.

N’ai-je pas entendu quelque chose à ce sujet il y a peu de temps ? se dit Jusetsu. Quel était le contexte ?

—Une dame de la cour qui travaillait comme catalogueuse du palais… Un eunuque… murmura-t-elle sous son souffle en retraçant ces mots dans sa mémoire.

Il devait y avoir quelque chose qu’elle oubliait.

—Oh ! Jusetsu s’exclama d’une voix étonnamment forte, faisant regarder Koshun et les autres vers elle.

—Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Koshun.

Jusetsu ne répondit pas et se tourna vers Jiujiu, qui se tenait derrière

elle.

—Jiujiu, dit-elle, tu t’es retrouvée mêlée à cette dame de la cour catalogueuse du palais difficile, pas vrai ?

—Hein ? Oh, c’est vrai, oui.

—C’est une nouvelle venue comme toi ?

—Oui, en effet.

—Oh…

—De quoi parlez-vous ? demanda Koshun. Il regarda Jiujiu, la faisant rougir.

—Non, c’est juste que… Je connais une dame de la cour qui travaille comme catalogueuse du palais. Elle échange des lettres avec cet eunuque du pavillon Hien, et… Attendez, elle ne voulait pas que je dise ça à qui que ce soit !

Jiujiu se retint rapidement de parler. Les dames de la cour appartenaient à l’empereur, et les relations amoureuses entre elles et les eunuques ne devaient pas être évoquées publiquement, même si les gens fermaient les yeux sur ces relations en réalité.

Cependant, cette dame de la cour devait avoir une autre raison d’interdire à Jiujiu de révéler son secret.

—Tu as dit qu’elle t’avait dit que ce n’était pas elle qui échangeait les lettres avec l’eunuque, mais quelqu’un d’autre, non ? Jusetsu confirma.

—Oui, répondit Jiujiu. D’autres personnes lui demandaient de livrer des lettres pour eux. Il devait s’agir de ses supérieurs s’ils la chargeaient de faire leurs taches, et il y avait probablement une sorte d’échange impliqué.

Des supérieurs, cela désignait des dames de la cour chevronnées.

Koshun lança un regard féroce.

—Jiujiu. Cette dame de la cour t’imposait ces exigences déraisonnables comme une couverture.

—Une couverture ? Jiujiu répéta, abasourdi.

—Une couverture pour apporter ces lettres.

Il sentait qu’il y avait quelque chose d’étrange dans le fait que la dame de la cour dérangeait Jiujiu à chaque fois qu’elle passait. Le fait qu’une nouvelle venue comme elle soit capable d’abandonner son poste aussi fréquemment ne faisait qu’accroître ses soupçons. Si l’un de ses supérieurs la laissait partir, elle aurait pu le dissimuler comme elle l’entendait.

—Quel était le nom de l’eunuque du pavillon Hien avec lequel elle échangeait des lettres ? demanda Koshun d’une voix grave.

Jiujiu se raidit au son de ce ton intense. Elle répondit alors d’un air nerveux.

—Il s’appelle Choeki.

—Cet eunuque ne travaillait pas pour l’impératrice douairière, dit Koshun. Et la catalogueuse qui s’occupait des lettres ?

—C’est la quatorzième fille de la famille Ri. Elle s’appelle Shuyo. Son père est l’assistant du comité commercial.

—As-tu obtenu le nom de la dame de la cour qui lui a demandé de remettre les lettres ?

—Non… dit Jiujiu, tournant les yeux dans tous les sens alors qu’elle essayait tant bien que mal de se souvenir. Hum, mais… elle m’a dit une fois qu’il y avait une autre dame de la cour qui s’occupait bien d’elle… Elle m’a dit qu’elle allait lui demander de faire en sorte qu’elle obtienne un emploi de dame d’honneur un de ces jours. Elle s’appelait Shin.

Eisei jeta un regard choqué à Koshun. Koshun se contenta de hausser les sourcils de surprise pendant un moment, mais Jusetsu vit alors cette vague d’émotion se dissiper comme la marée.

—Shin était la dame d’honneur de l’impératrice douairière, dit Koshun calmement. C’est la dame de la cour qui parlait en secret à celui de l’institut des eunuques du palais. Je ne sais pas si Choeki est son amant ou son ami, mais elle se servait de cette nouvelle venue comme d’une façade pour détourner l’attention du fait qu’ils communiquaient tous les deux. Peut-être que ce n’était pas seulement des lettres qu’elle lui donnait. Sei, le poison ne se trouve ni au pavillon Kinko ni à l’institut des eunuques du palais, mais au pavillon Hien. Fouille la chambre de Choeki.

—Oui, maître, répondit Eisei en s’inclinant, puis il quitta la pièce.

Jiujiu pâlit en apprenant que quelqu’un qu’elle connaissait était impliqué dans un complot de meurtre.

—Shuyo ne savait pas forcément à quoi elle collaborait, dit Jusetsu. Je ne peux pas imaginer qu’elle ait eu autant de courage. Ils ont utilisé les avances qu’il lui a faites comme appât.

—Oui… Jiujiu acquiesça sans enthousiasme.

Jusetsu regarda Koshun. Il regardait dans le vide, semblant contempler quelque chose. Elle se souvenait de l’émotion qui avait traversé son visage lorsqu’il avait appris que la dame de la cour s’appelait Shin. Cela ressemblait presque à une expression de joie.

De profil, il semblait aussi immobile qu’un arbre et regardait devant lui. Il était impossible de discerner l’émotion derrière ses yeux.

Dame Shin, la dame de la cour catalogueuse du palais, et Kogen, l’eunuque de l’institut des eunuques du palais, furent arrêtés peu de temps après.

Un fagot d’herbe de chagrin, une sorte de plante vénéneuse, avait été découvert dans la chambre de Choeki au pavillon Hien. Choeki n’avait aucune idée qu’il s’agissait d’une plante vénéneuse, ni qu’elle devait être utilisée pour tuer l’empereur. Il dit que sa bien-aimée, Lady Shin, lui avait demandé de la garder pour qu’elle ne soit pas découverte, et il la cacha donc.

Les parents de Lady Shin tenaient un magasin de médicaments, et elle avait gardé l’herbe de chagrin en secret. C’était la même plante avec laquelle la mère de Koshun, la Concubine Sha, avait été tuée à l’époque de l’empereur précédent. Après l’internement de l’impératrice douairière, Lady Shin avait été affectée à un travail de catalogage au palais. Kogen lui proposa un plan d’assassinat et elle s’y rallia. Cependant, même s’ils voulaient aller de l’avant avec le plan, les espions de Koshun les obligeaient à sauver les apparences. Ils profitèrent de Ri Shuyo et lui firent garder le secret.

Kogen avoua que l’impératrice douairière l’avait soudoyé pour qu’il complote le meurtre de l’empereur.

L’eunuque qui avait piégé Han Ojo et l’avait tuée fut capturé au même moment. Il avoua lui aussi que l’impératrice douairière l’avait soudoyé.

Après l’examen solennel de ces affaires au ministère de l’automne, le centre de justice, l’impératrice douairière fut condamnée à l’exécution.


Jusetsu sentit la présence de quelqu’un et leva les yeux. Les portes s’ouvrirent et Shinshin s’envola à ce moment précis. Eisei attrapa facilement l’oiseau magique qui s’était abattu sur lui, le tenant par la peau du cou. Koshun entra ensuite. Jusetsu, toujours assis sur son lit à l’intérieur des rideaux de soie fine, les regarda entrer.

Koshun s’approcha des rideaux et donna un ordre à Eisei.

—Lâche l’oiseau.

Koshun ouvrit alors légèrement les rideaux. Jusetsu le regarda fixement.

—Est-ce que je t’ai donné la permission d’entrer ?

—Si ça te dérange, ferme la porte.

—…Pourquoi es-tu ici ce soir ? Je pensais que tu n’avais plus besoin de moi.

Insensible aux paroles cruelles de Jusetsu, Koshun regarda autour de lui. Son regard se posa sur un brûleur d’encens posé sur un meuble.

—Quand je suis arrivé ici, j’ai trouvé l’odeur de l’encens assez intense. Était-ce pour masquer l’odeur de ta teinture ?

Jusetsu fronça les sourcils. Était-ce cela qu’il était venu lui demander ?

—Pars.

Jusetsu toucha une des pivoines dans ses cheveux.

—Non, attends, dit Koshun en l’arrêtant d’un air détendu. Tu as tant fait pour moi que j’ai pensé qu’il fallait que je t’apporte une récompense.

—Une récompense ? Je n’ai pas besoin d’argent.

Koshun entra dans les rideaux sans permission et se plaça devant Jusetsu.

Elle eut un léger mouvement de recul et s’éloigna.

—Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?

Koshun mit la main dans sa poche de poitrine et lança vers elle un sac à cordon en brocart. Il atterrit sur le genou de Jusetsu. Quel comportement étrange, remarqua Jusetsu en l’ouvrant. À l’intérieur, elle trouva des dattes de jujube séchées.

—Une “récompense” plutôt… minable, tu ne trouves pas ?

C’était le genre de chose que l’on donne à un enfant pour qu’il fasse ses corvées.

—L’idée m’est venue il y a peu et j’en avais. J’organiserai une récompense officielle pour toi une autre fois, avec un certificat.

—Je ne veux rien de grandiose. Cela me suffit, dit Jusetsu en prenant une datte de jujube dans ses doigts et en la mettant dans sa bouche. Plus elle la mâchait, plus sa douceur unique se répandait dans sa bouche.

Koshun s’assit sur le lit.

—Pourquoi t’assieds-tu ? demanda Jusetsu en se déplaçant légèrement sur le côté.

—…A partir d’aujourd’hui, c’est fini, lui dit Koshun à voix basse.

Jusetsu faillit demander ce qu’il voulait dire, puis elle comprit.

Aujourd’hui était le jour de l’exécution de l’impératrice douairière.

Le regard de Koshun se promena dans la pièce. Il semblait fatigué.

—J’ai toujours voulu la voir morte, dit Koshun, ses mots étant aussi calmes et réguliers qu’une éclaboussure de boue glissant sur un mur. Cette femme a tué ma mère et mon ami, et elle l’a fait avec facilité, comme si elle arrachait les ailes d’un insecte sans défense.

—Ton ami… ? Jusetsu savait ce qui était arrivé à sa mère, mais c’était la première fois qu’elle l’entendait parler d’un ami.

—Et pourtant, j’ai décidé de ne pas la tuer par haine. J’ai décidé de la juger dans les règles de l’art, conformément à la loi, puis de la faire exécuter. Je ne ferais rien de sournois. Après tout, je ne suis pas comme elle. C’est pourquoi j’étais si heureux quand j’ai pensé que j’allais mettre la main sur des preuves, pensant que j’allais enfin pouvoir la mettre à mort.

Il se pencha en arrière et s’allongea sur le matelas. Jusetsu voulut lui dire : « Pour qui te prends-tu, à t’allonger sur le lit de quelqu’un d’autre sans

permission ? » mais Koshun semblait si exceptionnellement épuisé qu’il finit par fermer les yeux. Jusetsu n’avait pas eu l’occasion d’exprimer ses objections.

—Il se trouve qu’il n’y a pas de bonne façon de faire tuer quelqu’un, murmura-t-il indistinctement avant d’ouvrir un peu les yeux. La seule chose qui me reste, c’est le regret de n’avoir pu sauver aucun d’entre eux. Pendant tout ce temps, j’ai pu utiliser mon désir de la tuer pour me consoler… mais je ne peux même plus le faire.

Koshun regarda Jusetsu.

—Tu m’as dit que tu ne haïssais personne, pas vrai ? Comment as-tu réussi à te maintenir en vie ?

Jusetsu le regarda, puis détourna le regard.

—Je ne sais pas. Je me suis sentie vide pendant un moment. C’est la précédente Concubine Corneille qui m’a fait me sentir à nouveau entière.

—Je vois, dit Koshun en inspirant profondément. Ce doit être ce vide que je ressens en ce moment.

Sa voix était rauque. Jusetsu ne dit rien. Elle était douloureusement consciente de la raison pour laquelle il était venu lui rendre visite ce soir-là, mais elle n’arrivait pas à trouver les mots pour le consoler correctement.

Koshun faillit tendre la main vers elle, se demandant ce qu’elle pensait, mais il s’arrêta. Il se leva lentement et commença à parler en desserrant le col de sa chemise.

—À propos de ces eunuques qui t’ont attaqué…

—Quoi ?

De quoi parle-t-il maintenant ? se demanda Jusetsu, mais le souvenir de l’agression dont elle avait été victime sur le chemin des quartiers de purification lui revint à l’esprit.

—Il s’avère que c’est l’impératrice douairière qui les a poussés à agir, comme je le pensais. Elle avait eu vent du fait que tu faisais quelque chose sous mes ordres.

—Comment l’impératrice douairière a-t-elle pu obtenir autant d’informations ? Ta surveillance est…

Trop laxiste, voulut-elle dire, mais elle s’arrêta avant de terminer sa phrase. Elle était intentionnellement laxiste. Il avait relâché le filet pour pouvoir attendre que les gens se fassent prendre au piège.

—Grâce à cette tactique, nous avons également réussi à débusquer le reste des partisans de l’impératrice douairière. Je m’excuse cependant de t’avoir laissé te faire prendre entre deux feux. Je suis désolé.

Son ton était si indifférent qu’il était difficile de croire qu’il se sentait vraiment mal. Jusetsu resta silencieux, et Koshun continua à parler.

—Comme tu avais un garde du corps, j’ai pensé que tout irait bien.

C’était mon erreur.

Il semblait éprouver des remords, bien qu’à sa manière. L’expression de son visage était encore totalement indéchiffrable.

Koshun cligna légèrement des yeux et fixa le visage de Jusetsu.

—Quoi ? demanda-t-elle.

—…Serais-tu intéressée par le fait de devenir l’une de mes véritables concubines ?

—Quoi ?! Jusetsu fronça les sourcils. C’est sorti de nulle part ! Tu es sûr que tu n’es pas encore à moitié endormi ?

—J’ai été tellement occupé jusqu’à aujourd’hui que je n’ai pas bien dormi… Mais quand je te dis que je voulais que tu sois l’une de mes concubines, je ne parlais pas en dormant.

—Tu dois l’être. Je suis la Concubine Corneille, et…

—Aucune règle ne dit que l’empereur ne peut pas prendre la Concubine Corneille comme l’une de ses concubines personnelles.

—C’est seulement parce que c’est déjà une évidence.

Il était impossible que Koshun ne le sache pas. Il racontait n’importe quoi, et cela irritait Jusetsu. Elle ne pouvait pas devenir une vraie concubine, et elle ne pouvait aller nulle part non plus. Elle ne pouvait rien souhaiter. Crier et se plaindre de l’absurdité de sa position auprès de cet homme n’allait rien changer. Jusetsu se contenta de détourner le regard.

—Je refuse de me prêter à ce genre d’absurdité. Dépêche-toi de partir, dit-elle avec insistance, mais Koshun ne montra aucune intention de bouger.

Peut-être que je devrais plutôt le forcer à partir, se dit Jusetsu, mais elle se figea, car à ce moment précis, Koshun tendit la main et lui toucha les cheveux.

—…Quand je t’ai vue au bord de l’étang, tu ressemblais à l’image que je me faisais d’une déesse. Koshun baissa les yeux, essayant peut-être de se souvenir de ce qu’il avait vu à ce moment-là. Tes cheveux argentés brillaient au clair de lune. Je n’avais jamais rien vu d’aussi beau de ma vie…

Le murmure doux de sa voix s’éleva au-dessus d’elle. Jusetsu ne savait pas quoi répondre. Ses yeux tournaient autour d’elle, Koshun se rapprochait, et Jusetsu était encore plus troublée.

—Qu’est-ce que… ?

Elle essaya de crier « Qu’est-ce que tu fais ? » mais avant qu’elle ne puisse le faire, Koshun se pencha en biais et tomba directement sur le matelas.

—Hein… ?

Lorsque Jusetsu le regarda à nouveau, elle le trouva en train de ronfler, les yeux fermés.

Il dormait profondément.

—…Vraiment ? Dit Jusetsu, mais Koshun n’ouvrit pas les yeux.

Au lieu de parler, tout ce qu’elle pouvait entendre était sa respiration paisible. Jusetsu secoua les épaules, paniqué.

—Allez, réveille-toi, tu veux bien ? C’est mon lit ! Tu ne peux pas dormir ici.

Koshun ne montrait aucun signe de réveil et, pour ne rien arranger, il s’accrochait à ses cheveux. Elle essaya de les lui arracher, mais il ne semblait pas vouloir lâcher prise. Au contraire, sa poigne se resserra encore plus.

—Hein ? ! Eisei ? Eisei ! Tu dois être là. Cet idiot s’est endormi sur mon lit ! Ramène-le chez lui !

Elle entendit sa voix venant de l’autre côté du rideau.

—Il serait impudent de ma part de réveiller le maître et de le ramener chez lui, et je ne peux malheureusement pas le faire. Vous ne comprendriez pas. J’apprécierais que vous puissiez, au moins, lui montrer un peu de respect en le laissant dormir paisiblement.

—Qu… ? Si tu ne plaisantes pas, où suis-je censé dormir ?

—Peut-être pourriez-vous envisager de poser gentiment votre tête sur le sol ? répondit-il. Il sembla alors disparaître de derrière le rideau sans attendre de réponse. Jusetsu l’avait remarqué depuis un moment, mais son attitude envers elle était extrêmement hostile.

—Toi…

Jusetsu regarda les rideaux d’un air renfrogné, puis jeta un regard amer à Koshun. C’était peut-être le lit de quelqu’un d’autre, mais il s’y était installé confortablement. Il n’avait pas l’air de vouloir lâcher les cheveux de Jusetsu non plus.

Cependant, elle avait un moyen facile de le mettre dehors, qu’il soit endormi ou éveillé. Jusetsu toucha une pivoine à l’arrière de sa tête et la

retira de ses cheveux. Il suffirait d’un seul souffle sur la fleur pour que Koshun passe la porte.

Jusetsu contempla le visage endormi de l’empereur. Pourquoi avait-il l’air si paisible ?

La pivoine dans sa paume se transforma en une flamme rouge pâle. Jusetsu l’entoura doucement de ses mains et la plaça au-dessus de la tête de Koshun. Lorsqu’elle retira ses mains, la flamme se transforma en plusieurs pétales légèrement étincelants, qui dérivèrent lentement vers lui.

—Ce soir, et seulement ce soir… murmura Jusetsu, laisse-moi te donner un beau rêve.

Les pétales disparurent en atterrissant sur Koshun. Jusetsu ne sut jamais quel genre de rêve il avait fait cette nuit-là, ni ce qui s’y était passé.

Raven of the Inner Palace, Tome 1, Chapitre 1 — illustration

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