Alluja fut à une époque une cité massive. Il y avait même des théories qui disaient qu’elle avait été prospère avant que les conflits qui avaient opposé Lumiaris et Skullhell ne commencent.
Cela leur prit un jour entier pour traverser les ruines de la Grande Alluja. Durant le trajet, ils prirent de nombreuses pauses, et ceux qui arrivaient à dormir ne s’en privèrent pas, mais même s’ils arrivaient à passer outre leur peur des logoks, celles des lespons demeuraient.
De ce qu’ils savaient, les lespons se nourrissaient principalement de logoks, mais les humains étaient bien plus appétissants pour eux. S’ils voyaient, entendaient, ou détectaient un humain, ils se mettraient réellement à le poursuivre jusqu’au bout du monde. Non seulement ils étaient collants, mais ils n’allaient pas simplement attaquer à vu, non ; ils étaient aussi assez cruels pour trouver de bonnes occasions de sauter sur leur proie.
M. Unjo leur avait dit qu’ils faisaient quatre mètres de long, mais cela variait selon les individus, et il y en avait de trois mètres de long tout comme de cinq mètres pour les plus gros. Les mâles possédaient une crête, tandis que les femelles n’en avaient pas. Plus leur crête était grosse et spectaculaire, plus le mâle était violent, mais ceux-la attaqueraient tête baissée imbus de leur confiance, ce qui les rendait plus facile à gérer. Surprenamment, c’était les femelles les plus pernicieuses qui étaient dangereuses. Les femelles étaient calculatrices, et rapides aussi. Cela faisaient d’elles de terrifiantes adversaires.
Haruhiro et les autres abattirent sept lespons durant leur traversée de la cité en ruine. Quatre mâles, trois femelles. Chaque combat s’est fini par la mort de la bête. Ils avaient juste de la chance que les lespons ne chassent pas en meute. S’ils avaient dû faire face à plus d’une de ces choses à la fois, ils n’auraient pas eu la moindre chance.
La peau de lespons se vendait apparemment pour un bon prix, mais elle était aussi lourde, donc ça ne valait pas vraiment le coup de se la coltiner. Ils avaient essayé de les cuisiner et de manger leur viande, et ce n’était pas si mauvais à dire vrai.
Quand ils arrivèrent à la fin des ruines, ils trouvèrent un plateau descendant. L’inclinaison n’était pas particulièrement extrême, mais celle-ci s’étendit sur une longue distance. C’était comme s’ils fonçaient droit dans les profondeurs de la terre. Ça descendait tellement que, même pendant le jour, il faisait si sombre qu’ils ne pouvaient pas voir devant eux.
Si M. Unjo n’avait pas été ici pour les guider, ils ne seraient jamais descendus. Après tout, c’était assez effrayant.
—Um, qu’y-a-t’il après ça… ? Haruhiro ressembla son courage et demanda.
—Des orcs, répondit M. Unjo, avec son indifférence habituelle.
—Des woks ? répéta Yume.
Non, Yume, pensa Haruhiro. C’est pas ça. Pourquoi on se ferait ça maintenant ? Bah, je dis pas non à une petite bouffe après.
—Attendez… Merry vérifia auprès de lui. Par orcs, vous voulez dire… ?
—Ils sont similaires à eux, tout du moins, dit M. Unjo alors qu’il descendait la pente un pas à la fois. Par ailleurs, ils sont appelés orcs aussi ici en Darunggar.
—Whoa ! Ranta frissonna. Eh ben putain. Maintenant j’ai des remontées acides. C’est genre, vous voyez. Dans notre monde, les orcs sont des ennemis, mais ici, je ressens presque une affinité avec eux…
—Enfin, non, pas vraiment, mais tout de même… M. Unjo renâcla. Ce sont des ennemis ici aussi.
—Ces orcs, dit Shihoru avec une voix aussi silencieuse que les battements d’ailes d’un moustique, se pourrait-il qu’ils soient venus de Grimgar… ?
—L’entrée de la sortie… se murmura Kuzaku à lui-même.
—M. Unjo dit simplement, Qui sait ? Puis, après un long silence, comme s’il s’en rappelait pour la première fois depuis un bout de temps, il dit, Cet endroit pourrait être leur terre natale.
La colline était rocailleuse, mais elle était couverte de fins gravillons qui s’apparentaient à du sable. À cause de ça, ils devaient être prudents où leurs pieds pourraient glisser.
L’endroit était apparemment dépourvu de lespons. C’était probablement parce que les logoks qu’ils chassaient se trouvaient principalement à Alluja.
Ici et là, il y avait des trous qui devaient faire un mètre de diamètre. M. Unjo les esquiva. Quand ils lui demandèrent pourquoi, il répondit :
—Parce qu’il y a des gujis.
De ce qu’il leur avait dit, un guji était une créature qui se trouvait entre le singe et l’ours, et qui se battrait jusqu’à la mort pour défendre sa tanière. Si vous ne faisiez que même jeter un coup d’œil dans l’une de leur tanière, il y avait des fois où des dizaines de gujis émergeraient, et cette curiosité se transformerait en un gros problème. Supposé que vous arriviez à en attraper, les gujis étaient comestibles, mais ils étaient musculeux, et leur viande était anormalement dure, même cuisinée. En le faisant mijoter suffisamment, le bouillon était apparemment bon. Pas qu’ils allaient en attraper un, ou le faire mijoter.
Un bout d’un moment, ils commencèrent à apercevoir des lumières rouges un peu partout. La température augmentait en parallèle. Il faisait un petit peu chaud. De la brume s’était levée sur le paysage. Le mot « cratère » flasha à travers l’esprit d’Haruhiro. Se pourrait-il que la lumière soit de la lave… peut-être ?
Ils passèrent à côté de l’une de ces lumières peu de temps après. Il y avait des bulle et de la fumée. Sans blague, on aurait vraiment dit que c’était de la lave. S’ils glissaient et tombaient dedans, ils ne s’en sortiraient pas qu’avec une petit brûlure.
Ils passèrent à côté d’une rivière aussi. La hauteur d’eau n’atteignait même pas leurs genoux, et l’eau était plus que juste tiède— elle était plutôt chaude. Bien que pas trop chaude.
—Une source chaude ? questionna Merry.
—Bain mixte ! s’exclama Ranta.
—Pas la moindre chance ! Yume frappa Ranta à l’arrière de sa tête.
—Elle est potable aussi, dit M. Unjo en montrant la rivière chaude avec son menton. Le goût est étrange, mais ça ne causera pas d’indigestion. On va se reposer ici.
Le groupe ne fit pas de bain mixte, évidemment, mais ils creusèrent un trou pour s’y baigner à côté de la rivière, et les gars et les filles y allèrent chacun leur tour. Forte heureusement, M. Unjo se porta volontaire pour jouer le rôle de vigile.
—J’sais pas quoi dire… dit Kuzaku une fois qu’il s’y était enfoncé jusqu’aux épaules. Est-ce que ça vous rend pas juste heureux d’être en vie ? C’est juste moi ? Genre, je pourrais mourir de satisfaction là maintenant. Nah, je veux pas vraiment mourir. Trop bon…
—Je vois ce que tu ressens… Haruhiro forma une coupe avec ses mains pour récupérer de l’eau, puis il se lava gentiment le visage avec. Ça fait du bien. Je veux dire, putain, c’est le meilleur…
—Qu’est-ze vous dites ? Ranta croisa ses bras. Je suis déçu par vous deux ! On aurait pu totalement les faire se baigner avec nous. Si vous aviez été tous les deux d’accords avec moi, elles auraient dit genre, « Bon cette fois, je suppose qu’on a pas le choix ». Est-ce que vous êtes débiles ? A quel point vous servez à rien au juste ?
—… Je suis curieux de savoir sur quoi tu te reposes pour supposer qu’elles auraient été d’accord avec ça ? demanda Haruhiro.
—Huh ? Tout est une question de feeling, mec, de feeling. On dit qu’en voyageant, on devrait laisser notre pudicité derrière nous, pas vrai ? Si tout le monde faisait ça, elles seraient ok pour se faire un peu de bain mixte, tu crois pas ? Je veux dire, les filles sont pas idiotes.
—Bah, Yume, Shihoru et Merry ne sont pas stupides comme toi, donc elles ne penseraient pas comme ça.
—Oh, ta gueule ! Je voulais me prendre un bain mixte ! J’veux me baigner avec des meufs ! S’il vous plaiiiiiiiiiiit !
—T’es un genre d’obsédé des bains mixtes, huh ? Kuzaku soupira profondément. Ahhhh, ça fait du bien…
Peut-être parce qu’il avait prit un bon bain, ou à cause du manque de sommeil, Haruhiro dormit bien. Yume avait dû le réveiller, et il s’était senti désolé pour ça.
M. Unjo leur avait dit qu’il avait survécu à une époque en utilisant cette Rivière Chaude comme son point d’eau. C’était apparemment aussi à cette époque qu’il avait mangé de la viande de guji.
Une fois qu’ils eurent traversé la Rivière Chaude et qu’ils avaient poursuivi leur route en allant droit devant eux, le sol s’éleva. Le temps qu’ils s’en rendent compte, une falaise abrupte se dressait devant eux. Ce n’était pas un cul de sac. Il y avait des fissures dans la falaise.
Les fissures s’enfonçaient dans la paroi, zigzaguaient dans tous les sens et se rejoignaient de temps à autre. Ils ne pouvaient pas même voir à quelques mètres devant eux, ce qui les faisait se sentir incroyablement mal à l’aise. Est-ce que M. Unjo avait trouvé et traversé ce chemin par lui-même ?
Si Haruhiro s’était retrouvé dans la situation de M. Unjo… il n’aurait pas pu faire ça. Il n’avait même pas besoin de se poser la question. Ça aurait été impossible pour lui. Il n’avait pas les capacités, ou cet attachement à la vie.
Quand il faisait quelque chose pour ses camarades, Haruhiro pouvait se montrer assez têtu. Mais quand c’était pour lui, il ne servait à rien. Il ne pouvait pas supporter la douleur, la souffrance, ou même l’absence d’espoir. Pour le meilleur ou pour le pire, c’était la personne qu’était Haruhiro au fond de lui.
Qu’en était-il de ses camarades ? Kuzaku, Yume, Shihoru et Merry étaient tous probablement semblables à Haruhiro sur cette question. Le seul qui pourrait éventuellement tenir bon pour sauver sa peau serait Ranta.
C’était probablement une force pour le groupe, et aussi une faiblesse. Ils pouvaient tous s’entendre, avec une exception, et ils pouvaient coopérer, mais d’un autre côté, ils étaient tous effroyablement codépendants, et même fragiles dans certaine situation. Si seulement un d’entre eux venait à mourir, ils perdraient pratiquement tous la volonté de se battre décemment. Ce n’était pas une situation à laquelle il voulait penser, mais c’était quelque chose sur laquelle il devait réfléchir en tant que leader. Ils étaient après tout en territoire ennemi.
—Whoa… inspira Ranta.
Il avait l’air d’un idiot. Mais, bon, c’était une vue incroyable, pour être tout à fait honnête. A la fin de la voie fissurée, une vue majestueuse s’étendit devant eux.
Ils pouvaient voir des centaines, peut être des milliers, de projections de lave s’élevaient et se rependre sur le sol alentours. Il y avait des collines. Il y avait des montagnes. Il y avait des rochers. Il y avait des bâtiments, petits et grands.
Oui.
La plupart étaient enfoncés dans les rochers, mais il y avait des bâtiments plus qu’apparents. Ils étaient renforcés et décorés avec des supports en fer, et il y en avait aussi qui ressemblait à des sortes de sanctuaires ou de temples. Bien qu’ils ne montaient pas bien haut dans le ciel, il y avait bien des bâtiments de tailles moyennes.
Étouffée entre deux rivières de laves, cette route— oui, c’était vraiment une route— la route, les rues de la cité, tout était connecté l’une à l’autre. Il y avait de grands édifices qui faisaient face aux grandes rues, et des tas de minuscules bâtiments qui faisaient face aux petites rues.
Le ciel était déjà noir. C’était la nuit. Mais grâce à la lave, cette ville ne connaissait pas la nuit.
Une ville.
C’était une ville. Ou peut être une cité.
—… J’y crois pas. La voix de Kuzaku craqua en sortant.
—C’est… Haruhiro ne pouvait pas trouver les mots pour parler.
—Est-ce que c’est… demanda Shihoru avec une voix fantomatique.
—La ville des orcs ? Tout ça… ?
—Whew, dit Yume. Ça c’est d’la grosse cité, huh ? Yume prenait ça à la légère. Trop à la légère, à dire vrai.
—Est-ce que c’est ça ? Merry posa la question qu’Haruhiro avait voulu poser. L’entrée vers la sortie ?
—Oui. pour on ne sait quelle raison, la voix de M. Unjo semblait un petit peu plus pesante que d’habitude. C’est l’entrée vers la sortie. Je suis venu par cette cité, Waluandin.
—Ils sont nos ennemis, ouais ? Kuzaku caressa le bas de son dos. Les orcs…
—Clairement, déclara M. Unjo. Les orcs ne laisseront personne à part leur semblable passer. Pour ce qui est d’être du bétail c’est une autre histoire.
—V-Vous pensez qu’on devrait les laisser nous élever ? Serait plus simple — Ranta regarda les autres, puis il se racla la gorge. J-Je déconne, bien sûr. Y’avait pas moyen que j’étais sérieux, b-bande d’abrutis.
—Pourrait ne pas être une mauvaise idée. M. Unjo se caressa la barbe. Plus réaliste que de foncer à travers en tout cas.
—J-J-J’ai pas raison, pas vrai ? Hein ? Hehehehehehehehe…
—Il était sarcastique… soupira Haruhiro. Tu pourrais t’en rendre compte tout seul.
—La ferme ! Je le sais ça ! Je faisais juste l’idiot, espèce d’attardé ! hurla Ranta.
—Donc… Yume gonfla ses joues et désigna la cité de Waluandin avec son doigt. Fait quoi maintenant ? On est d’ja là, t’sais. Ce serait bien d’essayer de s’rappocher.
—Yume-san à peur de rien… Kuzaku semblait vraiment pris de court par ce qu’elle venait de proposer.
—Bah, seulement si c’est pas dangereux, t’vois ? dit Yume. Si ça devient dangereux, Yume pense aussi qu’on ferait mieux de déguerpir.
—C’est évident que c’est dangereux ! Ranta frappa le sol avec ses pieds. Tu vois bien que ça put le danger à des kilomètres !
—Si c’est juste un p’tit peu dangereux, ça pourrait aller !
—Ou ça ne pourrait pas… Shihoru semblait être sur le point de tomber dans les pommes à n’importe quel moment.
—D-D’où… Haruhiro appuya sur sa gorge. Il devait montrer qu’il était un homme. Il était peut-être en état de choc, mais il s’était préparé à le supporter jusqu’à un certain degré. Bien que ce degré n’était pas aussi haut que la température de la lave environnante. D’où êtes-vous arrivé ? Unjo-san. Je veux dire, genre, de quelle zone ?
—Je ne m’en souviens pas. J’étais désespéré. M. Unjo posa lentement son sac à dos et s’assit à côté de lui. La seule chose que je me souvienne parfaitement est que deux de mes camarades périrent à Waluandin. Lehata et Akina. Ils se sont faits tuer par des orcs, et je me suis échappé. Seul.
De ce que leur dit M. Unjo après sans entrer dans les détails, son groupe avait rencontré des difficultés à la bordure entre les anciens Royaumes de Nananka et d’Ishmal.
Le territoire de l’ancien Royaume de Nananka était infesté d’orcs, et l’ancien Royaume d’Ishmal était le territoire des morts-vivants. M. Unjo et ses camarades, du temps où il était jeune et plein de vigueur, avaient osé faire irruption dans la base principale ennemie et avaient combattu de redoutables morts-vivants. Cependant, un jour, ils étaient tombés dans une embuscade, et l’un de leurs camarades, le voleur Katsumi, mourut.
Alors qu’ils vagabondaient en territoire ennemi, ils s’aventurèrent dans une zone brumeuse et se perdirent. Ils passèrent à travers une cave et arrivèrent dans une ténébreuse zone montagneuse avec des rivières de lave, un endroit où ils pensaient être en sécurité. Quoique, au moment où ils virent des lézards se prélassaient dans ces rivières, ils sentirent que quelque chose n’allait pas.
Forte heureusement, ces lézards, qu’ils avaient décidé d’appeler salamandre, ne les attaquèrent pas, mais par la suite un terrifiant dragon mangea ces salamandres. Le groupe de M. Unjo se fit poursuivre par ce dragon obsidienne, le dragon de feu.
Deux des camarades de M. Unjo, le paladin Ukita et la mage Matsuro, s’étaient apparemment fait manger par ce dragon de feu. Alors qu’ils se faisaient dévorer, le chasseur Unjo, le guerrier Lehata et le prêtre Akina avaient fui aussi vite que possible.
Et puis ils avaient atteint Waluandin. Ce qui les attendait là étaient des milliers, des dizaines de milliers d’orcs.
Haruhiro essaya de réorganiser ses pensées. Il y avait actuellement deux façons de s’échapper de Darunggar.
La première option était de prendre le chemin par lequel ils étaient arrivés. Ils retourneraient au Village du Puit, puis ils passeraient par ce bon vieux nid des gremlins pour atteindre les Étendues Crépusculaires. Cependant, la forêt au nord était infestée de mouches de brume appelées yegyorns. Bon, ils s’en étaient sortis en arrivant, donc ils pourraient probablement le refaire… mais Haruhiro n’était pas assez optimiste pour penser une chose comme ça. C’était un miracle qu’il soient arrivés au Village du Puit sans tomber sur des yegyorns. Il ne pouvait pas s’attendre à ce que ce miracle arrive deux fois.
S’ils devaient compter sur un miracle pour arriver aux Étendues Crépusculaires, c’était un pari extrêmement risqué. Même si ça fonctionnait, y’avait-il une once d’espoir pour eux dans les Étendues Crépusculaires ? Il ne pouvait pas dire qu’il n’y en avait aucune, mais ils devraient pourchasser cette graine d’espoir tout en se faisant poursuivre par les cultistes, les géants blancs et autres hydras. Ça ne semblait pas facile sur le papier. Cela avait l’air vraiment, épouvantablement difficile.
La seconde option était de passer on ne sait comment par la Montagne du Dragon de Feu qui était de l’autre côté de Waluandin, puis de on sait comment arriver dans cet endroit brumeux. C’était dans un territoire ennemi dangereux, mais même en mettant ça de côté pour le moment, Waluandin allait être un problème. N’y avait-il pas un autre moyen d’atteindre la Montagne du Dragon de Feu sans passer par Waluandin, qui débordait d’orcs ? Même s’il y avait un bon moyen d’y arriver, le dragon se trouverait toujours là-bas.
Ouais, non.
Il ne pouvait pas voir de potentiel là-dedans. Zéro. C’était les chances de réussite, ou du moins elles en étaient proches.
Donc quoi ?
Cela pourrait être le moment d’accepter les choses telles qu’elles l’étaient. Ils allaient devoir oublier Grimgar pour l’instant, et vivre ici. Ici en Darunggar. Si rien de spécial ne leur arrivait, ils pourraient vivre le restant de leur vie dans cet endroit.
Que devaient-ils faire pour arriver à ce but ? Ils devaient partager leur connaissance, travailler main dans la main, et bâtir une base solide pour leur train de vie. Pas à pas. Ils pouvaient avancer à leur propre rythme, sans se précipiter.
Pouvaient-ils vivre dans un monde si différent sans le moindre problème ? Ils avaient M. Unjo comme preuve vivante que c’était possible. M. Unjo était blanc comme un linge, probablement à cause du manque de soleil, mais il semblait en assez bonne santé. Ils pourraient vivre une décennie ou deux.
La réalité étant en train d’apparaitre devant les yeux d’Haruhiro, il commença enfin à se faire à l’idée.
Hé, ça pourrait marcher, pas vrai ? Cet endroit à son charme à lui. Je veux dire, Grimgar n’était pas notre pays natal pour commencer— j’en suis presque sûr. Quand on est arrivé, on était en Grimgar. On a été forcé de vivre ici. C’est tout.
Ce monde était sombre. Trop sombre, honnêtement, et cela le faisait se sentir morose. Il ne connaissait pas bien la langue non plus. Qui plus est, il n’y avait basiquement aucun humain. Il était plein de danger. Il y avait un tas de souci avec ce monde, mais ils pourraient probablement passer outre. Ils finiraient par s’y habituer.
Par ailleurs, à l’instar de M. Unjo, Haruhiro avait toujours ses camarades. Il n’était pas seul. Ses circonstances n’étaient pas aussi mauvaises que celles de M. Unjo.
Alors même qu’il réalisait que ça ne lui ressemblait pas de faire ça, il avait le culot de penser joyeusement et avec optimisme à son futur.
Grimgar avait été le premier chapitre de leur histoire. Maintenant, le deuxième chapitre venait de commencer en Darunggar. Il y aurait probablement un troisième et quatrième chapitre qui allait arriver. Du moins il espérait que l’histoire allait continuer.
Le prochain niveau pourrait se trouver en Darunggar, ou peut être quelque part ailleurs. Il n’avait jamais été capable de prédire où ils allaient avant. Ce n’était pas aujourd’hui que ça allait changer. Tout n’était qu’une grande inconnue. Les choses pourraient ne pas tout le temps être roses, mais elles ne seraient pas nécessairement tout le temps mauvaises non plus. Même dans ce lugubre Darunggar, tout n’était pas que ténèbres. Il y avait aussi de la lumière.
—Bon. M. Unjo se leva et enfila son sac à dos. Je pense que vous comprenez maintenant. Nul ne peut revenir en Grimgar. Vous voyez la raison pourquoi maintenant. Je rentre à Herbesit. Vous faites comme vous voulez.
Haruhiro ferma ses yeux et acquiesça. Il ne pouvait pas se permettre de retenir tout le monde ici. Ils allaient rentrer eux aussi. Ce ne serait pas bien de trop se reposer sur la gentillesse de M. Unjo, mais il voulait maintenir une bonne relation avec l’homme. Après tout, ils étaient des confrères humains, et des soldats volontaires— non, anciens soldats volontaires. M. Unjo était leur ainé dans ce sens-là. Haruhiro voulait être en mesure de compter sur ses conseils et sa tutelle à l’avenir.
Pour l’instant, pensa Haruhiro, suivons M. Unjo, faisons notre mieux pour ne pas être de trop gros boulets, et pour ne pas l’ennuyer. Faisons-ça.
—On va — commença à dire Haruhiro, puis ses yeux s’écarquillèrent. … Sérieusement ?
Il plongea sa main dans son t-shirt et il en sortit cette chose.
A un moment comme celui-ci ? Je veux dire, pour de vrai ?
C’était un objet noir, plat et qui ressemblait à une pierre. Mais ce n’en n’était pas une. Elle vibra, et la partie inférieure émettait une lumière verte.
—Le receveur… murmura Shihoru.
—Qu’est-ce que c’est ? M. Unjo souleva le bout de son chapeau tressé, les yeux brillants. Est-ce un objet d’un autre monde ?
—Haruhiro, dit la voix à travers le receveur.
—…Soma-san. les mains d’Haruhiro et sa voix tremblaient plus que le receveur.
Ses camarades se rassemblèrent autour de lui, désespérés d’entendre ce qu’il avait dit.
—Est-ce que vous m’entendez ? dit la voix de Soma. Haruhiro. Combien de fois t’ai-je appelé maintenant ? Nous sommes en Grimgar. Akira et Tokimune ainsi que leurs groupes vont bien eux aussi.
—Oh, putain… Ranta était au bord des larmes. Ouais, bien sûr… Bien sûr qu’ils vont bien. C’est putain de sûr qu’ils vont bien. Ahh, juste je… je suis tellement soulagé. Ouais. On est en mauvaise posture, mais je suis soulagé…
—Haruhiro. Ranta. Yume. Shihoru. Merry. Kuzaku, dit la voix de Soma. Je sais que vous êtes quelque part là dehors, en train d’écouter ce message. Je crois en vous.
—… Mince alors. Kuzaku releva sa tête. Soma-san a dit mon prénom…
—Combien de fois— Merry baissa la tête.
Combien de fois a-t’il appelé ? Était probablement ce qu’elle voulait demander.
—Nous avons hâte de tous vous revoir, dit Soma. Ce n’est pas juste moi. Tout le monde dit ça.
—Whew… Yume tomba à la renverse.
—Kemuri, ajouta la voix de Soma.
—Hmm, dit la voix de Kemuri. Ça roule les jeunes ?
—Shima.
—Ouais, dit la voix de Shima. … Haruhiro. Tu te souviens de ce que j’ai dit ? Parlons-en la prochaine fois.
—Hm ? De quoi vous parliez ? demanda Soma.
—Eh bien. Ça t’intéresse, Soma ?
—Ouais, Ça m’intéresse. Bon, je suppose qu’on verra plus tard. Là, Lilia.
—Je n’ai rien à dire à une bande de gamins immatures, dit Lilia. Seulement… essayez d’être prudent. Croyez en vous, et en vos camarades. Vous devez toujours observer et écouter ce qui est important, et tourner votre cœur vers la lumière, pas aux ténèbres. Si vous ne vous arrêtez jamais de marcher, vous finirez par trouver une voie. Maintenant, écoutez-moi bien. Si vous abandonnez, je ne vous le pardonnerais jamais. C-C’est tout.
—Pour quelqu’un qui n’a rien à dire, elle parle vraiment beaucoup, huh ?! renifla Ranta. Ohhh, Lilia-san est trop mignoooooone ! Je veux la revoir un jour…
—Pingo ? dit Soma.
—Va crever ? Uhehehehehe… je rigole. Hé, Soma… Tu peux essayer de faire parler Zenmai, mais ça marchera pas. Espèce d’imbécile… Uhehehehe…
—Oh, je vois, dit Soma. Après, ce n’est pas juste nous. Akira-san, Miho-san, Gogh-san, Kayo-san, Branken, et Taro aussi, ils sont tous inquiets pour vous. Puis il y a aussi Rock, Kajita, Moyugi, Kuro, Sakanami, Tsuag, Io, Katazu, Tasukete, Jam, Tonbe, et Gomi. Je suppose que vous ne les avez pas encore rencontrés. Je leur ai parlé de vous. Tout le monde s’intéresse à vous.
—Les Rocks et l’escouade d’Io-sama. ! Ranta afficha un léger sourire. Et attendez, c’est quoi ces noms-là, Tasukete et Gomi ? C’est comme s’ils s’appelaient Aidez-moi et Déchet ! Bah, peu importe, j’ai entendu dire qu’Io-sama est une vraie bombe. Ah la la, je veux la rencontrer…
—Il ne perd jamais le nord… dit froidement Shihoru. Mais—
—Haruhiro. Soma appela chacun de leur nom une fois de plus, comme s’il les avait en face de lui. Ranta. Yume. Shihoru. Merry.
—Kuzaku. Nous vous attendrons. A bientôt.
Le receveur cessa de vibrer, et la lumière sur sa partie inférieure disparut. Haruhiro était toujours en train de tenir le receveur, incapable de respirer proprement.
—Akira, il a dit ? M. Unjo laissa soudainement échapper un rire grave. Et Gogh ? Absurde. c’est impossible. Aucune chance…
—… Vous les connaissez ? demanda Kuzaku non sans hésitation.
—Je connais des gens avec ces noms… M. Unjo s’arrêta et laissa échapper un soupir. Ce n’est pas nécessairement les mêmes personnes.
—Ce sont des gens différents avec les mêmes noms. Plus ou moins…
Akira et Gogh avaient le même âge, et avaient tous les deux été des soldats volontaires depuis vingt ans. Haruhiro ne connaissait pas leur âge exact, mais il se disait qu’ils étaient probablement dans leur quarantaine. M. Unjo devait se trouver dans la même tranche d’âge. Ce ne serait pas étrange qu’il les connaisse.
Haruhiro prit une profonde inspiration. Son esprit était toujours perdu dans la brume.
—Je pense qu’ils sont les Akira-san et Gogh-san que vous connaissez.
—Soman a dit qu’il avait appelé un paquet d’fois, dit Yume avec une voix un peu distante. Alors pourquoi on l’a jamais entendu jusque là ?
—Attends, Soman… Haruhiro commença à la corriger, mais il décida de se retenir.
C’est pas si grave qu’elle lui donne un surnom, pensa-t-il. Non, peut être pas ? Je me le demande. Je sais plus vraiment.
—Peut-être… Merry regarda par-delà Waluandin. … que c’est parce que nous sommes proches ?
—C’est ça ! Ranta montra Merry du doigt. Merry, meuf, t’en as dans le ciboulot ! Enfin, j’m’en étais rendu compte moi aussi, et j’étais sur le point de le dire en fait !
—Meuf ? Huh ? Quoi ? demanda Merry. Je dois comprendre par là que tu ne veux plus jamais que je te soigne ?
—… Ah ! Désolé, j-je me suis un peu trop chauffé là. Je dois être plus poli, mademoiselle. Ma faute. Non, sérieux, sérieux. Ça arrivera plus. Alors, pardonne-moi ! S’te plaiw !
—Le plaiw était en trop… marmonna Shihoru.
Haruhiro était d’accord. Mais en mettant ça de côté pour le moment…
—Nous sommes proches, huh ? Haruhiro baissa ses yeux sur le receveur. Je vois. On est proche. On est proche de Grimgar.
Yume tint ses mains fermement près du centre de son buste.
—Yume, elle veut rentrer à la maison. Yume veut aussi revoir son Maître. Si elle pouvait plus le revoir, bah, Yume aimerait pas ça.
—Ouais… Kuzaku leva les yeux vers le ciel enténébré. J’dois dire qu’elle à pas tort.
Arrêtez ça, pensa Haruhiro. S’il vous plait, juste arrêtez ça. Arrêtez de balancer la vérité comme ça. Parce que même si c’est vraiment ce que vous ressentez, c’est juste pas possible. Si on me demandait si je voulais rentrer ou pas, ouais, je veux rentrer. Je veux dire, j’ose même pas blaguer sur le fait de rester ici pour toujours. Mais bon, quels choix avons-nous ? Si on essaie de rentrer, on est sûr de devoir risquer nos vies. Même si on les met en jeu, personne ne peut dire si ça nous amènera quelque part ou non, et je n’arrive pas à me dire que ce sera fructueux.
Je ne peux pas prendre de risques comme ça. Je ne peux pas vous laisser en prendre non plus. Je ne veux perdre personne. Je ne veux pas vous laisser mourir. On va vivre. Nous tous. C’est la meilleure option.
Si vous abandonnez, je ne vous le pardonnerais jamais, avait dit Lilia. Qu’est-ce que cela était censé signifier ? Qu’ils ne devraient pas baisser les bras, et qu’ils devraient se battre, et survivre ? Ou… Nous vous attendrons, avait aussi dit Soma.
A bientôt, avait-il dit.
—On ne peut pas prendre de risques, dit clairement Haruhiro. Pas de risques qui soient aussi grands, impossibles. Mais ce qu’on peut faire c’est assurer notre sécurité, tout en prenant le temps de trouver un moyen.
—Huh ? Ranta croisa ses bras et pencha sa tête sur le côté. Ça veut dire quoi, en français ?
—…Huh ? demanda Kuzaku. T’es débile ou quoi ?
—Kuzacky ! Tu te moques de ton ainé qui t’est supérieur ! Je vais te jeter de la merde dessus, espèce d’enfoiré !
—C’est dégueu ! Toi alors ! dit Yume en jetant un regard de mépris. En gros, ça veut dire ça. Ça veut dire ça, pas vrai ? Donc… c’est ça, hein ? N’est-ce pas… ?
—T’as rien pigé toi non plus… ! cria Ranta.
—Nous allons faire notre maximum pour ne pas nous mettre en danger, et nous allons rester prudent, dit Shihoru la voix pleine d’empathie. Nous allons continuellement pousser nos recherches, et si un jour, nous atteignons notre but—
—Nous pourrons rentrer, Merry finit pour elle. Elle mordit sa lèvre. En Grimgar.
—C’est ça que ça veut dire, hein ? dit Ranta en bombant le torse arrogamment. Je le sais ça, bande d’idiots.
—Avec son sac à dos à nouveau sur le dos, M. Unjo se tourna pour partir. Faites comme vous voulez.
Même s’il pouvait rentrer, M. Unjo ne le ferait pas. Cela ne pourrait pas être pour une raison aussi simple comme, « j’ai Rubicia, » mais il resterait dans tous les cas en Darunggar. C’était le choix qu’il semblait faire transparaitre.
Eh bien, chacun est libre de faire comme il l’entend.
Haruhiro inclina exagérément sa tête vers l’avant.
—Umm… Je ne pourrais jamais assez vous remercier, Unjo-san. Pour tout. Sincèrement merci !
M. Unjo s’arrêta. Il ne se retourna pas.
—… Ne mourrez pas, les jeunes.
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