Les gremlins chantaient tout autour d’eux.
—Nafushuperah, toburoh, furagurashurah, purapurapuryoh.
—Anabushoh, fakankanh, barauaragurenyoh, kurakoshoh.
—Kachabyuryohoh, kyabashah, chaph, ryubaryaburyah, hokoshoh.
De la lumière bleue s’échappait de trou en trou en trou. Combien de gremlins vivaient dans ces creux ? Des centaines ? Des milliers ? Des dizaines de milliers, peut-être ?
Ces créatures qui ressemblaient à des chauves-souris combinaient avec un gobelin étaient fondamentalement sans danger. Mais même en sachant cela, ils étaient un petit peu effrayants. Si quelque chose se passait mal et qu’ils attaquaient, le groupe n’aurait pas la moindre chance.
Après qu’ils aient traversé le Repaire des Gremlins, ils atterrirent dans un Hangar à Œufs.
Le plan de cet endroit était simple. Il y avait un passage unique qui traversait toute la pièce avec des séries de chambres rectangulaires dans lesquelles les gremlins pondaient leurs œufs. Le groupe n’avait pas d’intérêt à toucher les œufs, donc ils continuèrent à descendre le chemin en ignorant les chambres.
On peut juste passer notre chemin, pas vrai ? Pensa Haruhiro.
Haruhiro regarda Ranta, Kuzaku, Yume, Shihoru et Merry encore et encore, s’assurant qu’ils étaient toujours là tout en se demandant s’il devrait continuer ou rebrousser chemin. Il pouvait bien se le demander un million de fois, il n’arriverait pas à trouver une réponse. Il n’avait aucune idée de ce qu’il devait faire.
La dominatrice Lala, et son servant, Nono, se trouvaient devant en avançant avec prudence mais confiance. Nono portait la lanterne, et sa lumière illuminée l’apparence osée et extrême de Lala.
Honnêtement, elle n’avait pas à accentuer ses parties féminines et à s’exposer autant qu’elle le faisait ; juste cacher au minimum les parties qu’elle ne devait pas montrer en public. Ce n’était pas comme si Haruhiro ne voulait pas voir ses parties. Mais… il ne pouvait pas s’empêcher de regarder. Est-ce qu’elle aimait juste se montrer ? Peut-être était-elle à la recherche de toutes les réactions possibles qu’elle pouvait obtenir avec ce style.
Nono, qui avait des cheveux blancs et qui portait un masque noir qui couvrait le bas de son visage, était silencieux. Dans les faits, Haruhiro ne lui avait pas encore parlé. Quand ils prenaient une pause, il servait de chaise à Lala. C’était, eh bien…
Ils formaient un couple bien étrange, pour le dire gentiment.
Ils étaient compétents. C’en était même terrifiant. Fiables aussi. Mais, était-ce raisonnable de se reposer sur eux ? C’était quelque peu incertain. C’était comme si le groupe commençait à trop leur faire confiance, ils se feraient prendre pour des pigeons et en souffriraient.
Le groupe finit par arriver à la fin du Hangar à Œufs. À partir de là, c’était réellement un passage droit et simple. Le chemin s’incurvait légèrement sur la droite avant de prendre un tournant direct dans cette direction.
Ils arrivèrent à une jonction en T.
Haruhiro eut un sentiment de déjà-vu. C’était pratiquement identique à l’entrée du Hangar à Œufs dans le Trou-Ô-Merveilles. Les jonctions en T qu’ils avaient rencontrées où il fallait aller soit à droite soit à gauche, et le Trou-Ô-Merveille avait été de l’autre côté.
Est-ce qu’on peut y retourner, peut-être ?
Pendant un moment, il y pensa. Mais naturellement, ce n’était pas le cas. Lala et Nono allèrent à droite à la jonction en T. Un autre tournant. Comme on s’y attendait, le chemin se sépara. Ils tournèrent à droite, puis ils marchèrent longtemps. L’étroit et torturé passage avec un plafond assez bas semblait s’étendre à l’infini.
Les deux chemins étaient similaires, mais ce n’était pas comme l’entrée du Trou-Ô-Merveilles. Où exactement allaient-ils sortir ? Haruhiro et les autres pourraient-ils rentrer chez eux ?
—On est proche de la sortie, leur dit Lala dans un murmure.
Maintenant qu’elle l’avait mentionné, une légère brise s’était levée. La température avait légèrement baissé. Quand Nono couvrit la lanterne, tout devint subitement noir. Aucun signe de lumière devant eux.
—C’est la nuit… ? murmura Ranta en avalant sa salive.
Il y avait le son de quelqu’un en train de soupirer. Des bruits de pas. Les frottements des vêtements. Les cliquetis d’une armure. Des respirations.
Le sommet de la lanterne n’était pas couvert. Il y avait un léger filet de lumière qui s’échappait des ouvertures.
Lala s’arrêta, en faisant des signes à Nono. Haruhiro et le groupe s’arrêtèrent eux aussi. On aurait dit que Lala avait l’intention d’envoyer Nono inspecter la zone.
Nono savait comment utiliser Camouflage. En tant que voleur lui-même, Haruhiro pouvait le reconnaître. Nono l’utilisait aussi à un assez haut niveau.
Nono laissa la lanterne avec Lala, puis il se fondit dans les ténèbres en ne faisant pas le moindre bruit, et il disparut peu de temps après. Nono revint à peu près cinq minutes plus tard.
Nono se rapprocha de Lala, peut-être pour lui murmurer quelque chose à l’oreille, mais Haruhiro ne pouvait pas capter sa voix. Dans tous les cas, Lala hocha la tête une fois, puis il redonna la lanterne à Nono puis elle se remit à marcher. Haruhiro et les autres n’avaient d’autres choix que de suivre.
La lanterne était toujours couverte, et il faisait toujours autant complètement noir qu’avant, mais ils étaient clairement en train de se rapprocher de la sortie.
Encore un petit peu plus, se dit Haruhiro à lui-même. On y est presque.
—Mrrowr… Yume laissa échapper un étrange son.
L’extérieur était humide et verrouillé dans la pénombre. Il y avait des bruits, mais d’où venaient-ils ?
Ou, ou, ou…
Ce son se répétait plusieurs fois— était-ce le cri d’un animal ? Il y avait aussi un son aigu continu. Était-ce des sortes d’insectes qui agitaient leurs ailes ?
Il y en avait un autre qui ressemblait à quelqu’un qui claquerait rapidement sa langue. C’était effrayant, et cela le mit mal à l’aise.
—Quel est cet endroit… ? murmura faiblement Kuzaku.
Quelqu’un était en train de sangloter. Cela devait être Shihoru.
—Tout va bien, dit Merry pour essayer de l’encourager, mais sa voix tremblait.
—La nuit…
Haruhiro eut une révélation soudaine. Se pourrait-il que ce soit cet endroit ? Les Étendues Nocturnes ? Lala et Nono étaient ceux qui avaient découvert les Repaires des Gremlins qui étaient accessibles depuis le Trou-Ô-Merveille et qui étaient connectés à un autre monde en plus des Étendues Crépusculaires. Ni le matin ni la nuit venaient dans les Étendues Crépusculaires, mais dans cet autre monde, il n’y avait que la nuit ; le jour ne se levait jamais. C’était pour ça qu’il était nommé les Étendues Nocturnes.
—Attendez, si c’est ça… Ranta fit une petite danse. … on peut rentrer, v’croyez pas ?!
—Possiblement, renâcla Lala. Possiblement pas. Cet endroit est dangereux à sa façon. Nous ne l’avons pratiquement pas exploré. Trop risqué.
Haruhiro se frotta le ventre. Son estomac lui faisait mal. Intensément. Même le jubilant Ranta se tut. Même à ce moment parmi tant d’autres, une créature inconnue pourrait apparaître des ténèbres pour les attaquer.
—Et donc, sur ce, nous allons y aller, dit brusquement Lala.
Et puis Lala et Nono s’écartèrent d’eux. Cela prit à Haruhiro un moment pour comprendre ce que ses mots et cette action signifiaient.
—… Huh ?! C’est—whoa, whoa, whoa, une seconde ?! hurla-t-il.
—Quoi ? demanda Lala.
—Non, vous y allez—Huh ? Qu’est-ce que ça veut dire… Huh ? Huh… ? Juste vous deux… par vous-même ? bégaya-t-il.
—Nous n’avons aucune idée de ce qui nous attend, après tout, lui dit-elle.
—Non, o-on en sait rien nous non plus, évidemment, mais… Mais, quand même…
—Quand on se retrouve dans des endroits inconnus comme ici, l’expérience me dit que nous serons plus efficaces pour avancer à deux. C’est comme ça que nous avons toujours travaillé, et j’ai bien l’intention de continuer.
—Non, m-mais…
—Ne… ! Ranta se jeta au sol et s’inclina. Ne me laissez paaaaas ! S’il vous plait, s’il vous plait ! Je vous en prie, par pitié ! Je vous en supplie ! Me laissez pas ici !
Même Haruhiro, qui ne savait que trop bien quel genre d’humain, ou de pourriture, était Ranta, fut atrophié devant ce spectacle. Cela ne pouvait pas être vrai.
Comment ne peut-il pas avoir honte de lui ? Il est beaucoup trop sans gêne. Et une minute, pourquoi il dit que ‘’moi’’ ? Sérieusement, il ne pense toujours qu’à lui-même. Je le sais ça, mais il est quand même horrible et pathétique…
—Bisous.
Lala leur avait peut-être fait un signe de la main, ou peut-être pas. Quoi qu’il en soit, ils ne pouvaient plus la voir.
La dominatrice et son servant étaient partis.
—O-On fait quoi… maintenant ? demanda Kuzaku en murmurant.
Oh, merde. c’est pas bon, pensa Haruhiro. Je peux pas croire à quel point c’est sombre. Je peux rien voir du tout. C’est les ténèbres complet.
Haruhiro avait été piégé dans une sorte de masse sombre. Il ne pouvait ni bouger, ni s’échapper. C’était la fin.
Non, ce n’était pas vrai. Tout ça n’était qu’une illusion.
—C-c’est vrai, avant toute chose, on a besoin de lumière…
Haruhiro fouilla dans son sac et en sortit une lanterne. Une fois qu’elle fut allumée, il se sentit un petit peu plus calme.
Yume avait sorti sa propre lanterne, et elle était en train d’essayer de l’allumer elle aussi.
Haruhiro la stoppa.
—On en a besoin que d’une. Juste la mienne, pour l’instant. Je veux conserver l’huile.
—Ohhh. Ouais, c’est logique, huh…
—Maudite soit cette femme. Ranta frappa le sol et serra les dents. Je ne le lui pardonnerai jamais.
—Chiale pas mec… dit Haruhiro.
—J-Je chiale pas ! T’es vraiment qu’un idiot imbécile débile, Haruhiro ! Urgh… !
Merry était en train de serrer fort Shihoru dans ses bras. Si elle ne l’avait pas fait, on aurait dit que Shihoru se serait effondrée au sol à n’importe quel moment.
Haruhiro prit une profonde inspiration pour se forcer à se calmer.
Je dois rester concentré. Je suis le leader après tout. Je dois aider tout le monde. Je dois les rassembler. Je ne laisserai personne mourir. On va survivre. On va tous traverser ça ensemble et en vie.
—Bougeons, dit-il. Prenez votre mal en patience. Tout va finir par s’arranger. Je vais faire en sorte que ça arrive. Je suis… Ou plutôt, on est tous ici. Soyez juste prudents de ne pas faire trop de bruits. Si vous avez la sentiment que quelque chose approche, dites-le moi immédiatement.
Ensuite, on va y aller prudemment et… Ouais. Ok. On y va.
Je dis juste n’importe quoi. Même moi je le sais. A quoi je pense ? A quoi je devrais penser ? Je sais pas.
Mais, rester ici est une mauvaise pas vrai ? Ou peut être que je veux juste pas rester ici ? Ça pourrait être que j’ai juste trop peur de rester au même endroit. Mais, je veux dire, Lala et Nono se sont barrés immédiatement. On devrait pas rester ici.
Haruhiro et les autres avaient leurs dos collés contre un mur de pierre. Le trou qui menait au Repaire des Gremlins s’ouvrait sur ce mur de pierre.
Lala et Nono s’étaient envolés vers la gauche. Il y avait une pente qui s’accentuait vers le bas en face d’eux. Le sol était accidenté. Rocailleux. Droite, tout droit, ou à gauche ?
Il n’hésita pas longtemps. Haruhiro décida de se lancer à la poursuite de Lala et Nono. Ils ne pourraient probablement pas les rattraper, mais ces deux étaient allés à gauche. Cela pourrait s’avérer moins dangereux que d’aller à droite… peut-être ?
Tout en vérifiant leurs pas, ils procédèrent prudemment avec le mur de pierre sur leur gauche. Ils marchaient comme s’ils traversaient un pont étroit.
Est-ce que c’est trop lent ? On devrait se dépêcher ? A quoi ça nous avancera d’aller vite ? Ce serait bien si ça devenait un peu plus lumineux. Est-ce que le matin vient dans ce monde ?
Shihoru n’arrêtait pas de sangloter.
—Oh, arrête-toi un peu, tu veux ? Ranta claqua sa langue.
—Ow !
—La ferme, espèce d’idiot ! On aurait dit que Yume avait frappé Ranta.
Si j’ouvre ma bouche, j’ai la sensation que je vais commencer à pleurnicher, pensa Haruhiro. Le temps. Combien de temps s’est écoulé ? Je peux même pas me l’imaginer. Combien de temps on doit marcher ? Est-ce qu’on devrait se reposer ? Est-ce que mes camarades sont fatigués ? Est-ce que je devrais demander ? Ont-ils faim ? Soif ? On a besoin d’eau. De nourriture aussi. Qu’est-ce qu’on fait ? Comment on peut se procurer tout ça ? Est-ce que quelqu’un va survivre ? Est-ce un but réaliste, dans cette situation ?
Au bout d’un moment, Shihoru s’arrêta de pleurer. Le mur de pierre avait été pratiquement à 90 degrés avant, mais on pouvait plus ou moins marcher dessus maintenant. On aurait dit qu’on pouvait le grimper, mais il n’en avait pas vraiment envie.
A sa droite s’étendait les ténèbres, les ténèbres, des ténèbres infinies. Même en tenant la lanterne dans cette direction, il ne pouvait rien voir du tout.
Les cris des animaux, les battements d’ailes, les cliquetis… il pouvait entendre des choses ressemblant à des bruits d’animaux venant de tous les côtés de temps en temps.
Soudainement, le vent souffla contre eux.
—Attendez.
Haruhiro leva une main pour faire arrêter ses camarades. Il se pencha en avant. Le sol devant lui disparut rapidement. C’était une falaise. Il y avait un ravin ici.
Était-il haut ? En posant un genou à terre, il baissa la lanterne pour voir aussi loin que possible. Il ne pouvait pas voir. Le bas était trop loin.
Il écouta attentivement. Était-ce… le bruit de l’eau ? Y’avait-il une rivière en bas ?
De l’eau. S’il y avait une rivière, il y aurait de l’eau. Bien que, cela dit, ils ne pouvaient pas descendre la falaise. Ils ne pouvaient pas sauter non plus.
Il ramassa une pierre et il la jeta. La pierre atterrit dans l’eau peu de temps après. On n’aurait pas dit qu’il y avait plusieurs douzaines de mètres ; cela devait tourner autour des dix mètres.
—Il y a de l’eau en bas, dit Haruhiro.
Mais il n’eut aucune réaction. Pas même de la part de Ranta. Tout le monde devait se sentir épuisé, que ce soit leurs corps ou leurs esprits.
—On va continuer à longer la falaise pour chercher un moyen de descendre, dit Haruhiro. Si on pouvait juste avoir de l’eau…
—… Ouais, répondit brièvement Kuzaku.
—Shihoru, est-ce que ça va ? demanda Haruhiro, ce à quoi elle répondit avec un hochement de tête silencieux.
Elle n’avait pas l’air d’aller bien. Cela l’inquiétait, mais s’ils pouvaient trouver de l’eau potable, même Shihoru commencerait à se sentir un peu plus en sécurité. Mais, est-ce que l’eau de la rivière était potable ? Il y avait peu de chance, probablement. Mais, s’ils la faisaient bouillir— c’est vrai, en allumant un feu…
Ils devaient être prudents de ne pas tomber de la falaise aussi. Il ne pensait pas quelqu’un d’assez stupide pour ça, mais juste au cas où.
Il y avait un puissant et humide vent qui parcourait la falaise et qui était désagréablement froid. S’ils n’arrivaient pas à se réchauffer à un moment ou un autre, ils allaient juste se refroidir, et ils commenceraient à trembler.
A un moment donné, une brume se leva aussi. Le sol n’était plus rocailleux. On aurait dit que quelque chose comme de l’herbe poussait sur la terre. Cette sorte d’herbe n’était pas verte, elle était blanche. Était-ce vraiment de l’herbe ?
—Whoa ! Ranta sauta sans prévenir. Quo, quo, quo… !
—Quoi ? demanda Haruhiro.
—J-J’ai marché sur quelque chose ! Rien de vivant, je pense, mais— Ahh ! Ranta ramassa quelque chose. C’était un objet blanc. Regardez ça ! Des os !
Shihoru cria de peur.
—Pourquoi tu les ramasses au juste ? demanda Yume.
—T’es pas croyable… marmonna Merry.
Avec cette attaque concentrée de la part des filles, Ranta se mit sur la défensive et commença à agiter l’objet blanc dans tous les sens.
—Pourquoi z’êtes effrayées par des os ? Bande de femmes stupides ! Vous avez peur de quoi ? Je vais totalement bien. Parce que je suis moi !
—C’est quel genre d’os ? demanda Haruhiro en les inspectant.
Une main, huh. On aurait dit une main squelettique. Si Ranta ne lui avait pas infligé un traitement aussi blasphématoire, il y aurait eu de la chaire séchée ou quelque chose qui tiendrait le tout entier.
—Hmm ? Ranta rapprocha son visage et l’analysa. En comparant les tailles, ça pourrait être humain… mais les doigts sont trop longs. Ouais, trop longs. Attendez, y’en a tout un tas. Genre, huit ? Hmm ?
Kuzaku s’accroupit près de Ranta. Le reste des os était apparemment ici, caché par la longue herbe blanche.
—… Ouais, pas l’air humain, confirma Kuzaku. Un autre genre de créature, je suppose.
Yume, Shihoru et Merry reculèrent. Haruhiro s’avança jusqu’à Ranta et Kuzaku et s’accroupit avec eux.
—C’est un squelette, je suppose, ou un corps décédé. Il porte une sorte d’armure de métal. Deux bras, deux jambes. Une queue aussi, donc il est probablement pas humain. Pas de tête à l’horizon. Peut-être n’en avait-il jamais eu ? Ou peut-être qu’un animal le lui a arraché ? On dirait qu’il est couché face contre terre, le long et fin objet ressemble à une épée. Le truc rond, c’est— un bouclier, peut être ? L’herbe blanche le recouvre complètement.
Kuzaku attrapa le bord du bouclier et il tira dessus. L’herbe blanche se déchira.
—Pensez que je pourrais utiliser ça ?
—Un paladin sans son bouclier est aussi utile qu’un vers de terre, après tout, appuya Ranta. Prends-le. Ranta balaya la main squelettique et ramassa l’épée. Celle-là est morte. Elle est rouillée comme jamais.
Haruhiro fronça les sourcils en suivant du regard la main que Ranta avait jetée, puis il baissa les yeux vers le corps de l’homme. Enfin, ce corps pouvait aussi bien avoir appartenu à une femme, pas un homme, mais Haruhiro allait assumer que c’était un homme pour la compréhension commune.
L’homme était armé, donc ça voulait probablement dire qu’il avait été un être vivant doué d’intelligence de ce monde. Combien de temps s’était écoulé depuis sa mort ? Cela ne devait pas faire que quelques jours. Plusieurs mois ? Un an ? Quelques années ? Ou des décennies, peut-être ?
—Ranta, retourne-le vers nous, ordonna Haruhiro.
—Putain. Non. Pourquoi je devrais faire ce que tu me dis ? Va crever.
—Je vais le faire. Kuzaku leva l’homme et le retourna. Et voilà…
Haruhiro examina attentivement l’homme maintenant qu’il était tourné vers le haut. La tête avait bien était coupée ou enlevée par quelque chose. Haruhiro pouvait voir quelque chose ressemblant à une colonne vertébrale.
Il y avait un conteneur en forme de boîte qui était accroché à la ceinture de l’homme. Haruhiro l’ouvrit et en sortit le contenant. C’était sombre, dur, et rond… était-ce une pièce ? Il y avait aussi en grand nombre des sortes de graines ainsi qu’une dague rouillée. Était-ce une clé, peut-être ? Un genre d’outil. Elle était en train de pendre à une chaîne qui était autour du cou de l’homme.
C’est une jolie chaîne, pensa Haruhiro. On dirait que c’est de l’or. Ça pourrait même être de l’or pur.
Quand il écarta la terre qui se trouvait sur l’armure, il remarqua qu’il y avait des écritures ou des sortes de symboles qui y étaient gravés. Des écritures, probablement. Les mêmes types de lettres que sur l’objet rond et noir.
Par ailleurs, quand il était en Grimgar, il avait entendu dire que les orcs avaient leur propre langage, tandis que les morts-vivants utilisaient un langage qui était très proche de celui utilisé par les elfes, les nains et les humains. Cela prouvait vraisemblablement que cette race était intelligente, probablement au même niveau qu’Haruhiro et les autres, ou du moins proche de ça.
—Haru-kun. Yume tira sur le manteau d’Haruhiro. … T’sais, Yume croit qu’elle a p’t être entendu des bruissements.
Ranta réagit au quart de tour regarda tout autour de lui. Merry et Shihoru se serrèrent l’une contre l’autre en retenant leurs respirations. Kuzaku tenait prêt le bouclier de l’homme avec un genou à terre et l’autre main sur la garde de son épée.
Haruhiro jeta rapidement toutes les possessions de l’homme dans son sac. Il écouta attentivement.
… Frotte. Frotte. Frotte. Frotte. Frotte…
Il y avait définitivement quelque chose. De l’autre côté de la falaise. Découvrir ce que c’était ? Fuir ? Haruhiro décida instantanément. C’était un compromis entre les deux. Ils allaient battre en retraite tout en restant en alerte.
—Restons prudents tout en avançant, ordonna-t-il. Ranta, Kuzaku…
Il agita ses mains pour les mettre en formation.
Haruhiro prit les devants, Merry, Yume et Shihoru formèrent une colonne derrière lui, tandis que Ranta et Kuzaku étaient derrière eux du côté opposé à la falaise. Porter une lumière ici serait comme dire, S’il vous plait, poursuivez-nous ? Mais s’ils rangeaient la lanterne, ils seraient complètement dans les ténèbres. Il y avait aussi le risque de tomber de la falaise.
Haruhiro et les autres commencèrent à avancer.
Frotte… frotte… frotte…
Il pouvait toujours entendre ce bruit. Était-il en train de les poursuivre ? Il n’avait pas l’air si loin d’eux. Il était assez proche. Dans les dix mètres ? Non, probablement moins. Il était plus proche que ça.
Il se sentait obligé de voir ce que c’était de ses propres yeux. Serait-ce une bonne idée ? Non. Il ne pouvait pas décider.
Tout en faisant attention au ravin, il continua d’écouter attentivement à la recherche d’un quelconque signe changeant…
C’est en train de me rendre fou. Je veux plus faire ça, pensa-t-il encore et encore. Une fois toutes les quelques minutes. Quand il se sentait vraiment mal, il y pensait toutes les quelques secondes.
Il voulait tout jeter en l’air et courir. Courir ? Où ça… ?
Le feu de la lanterne commence à faiblir.
Au moment où il pensa cela, elle s’éteignit.
—Quooooo ?! Parupiro, sérieux ! Je vois rien, abruti ! Espèce de trou du cul ! cria Ranta.
—Y’a plus d’huile, ok ? Uh, bon, on va utiliser celle de Yume après…
—Attends, dit Merry avec une voix étouffée. Le ciel…
Haruhiro regarda l’horizon derrière la falaise. Elle avait raison. Il y avait quelque chose avec le ciel.
—Est-ce que c’est… le matin ? demanda lentement Haruhiro.
Il y avait une crête au loin qui brulait faiblement. C’était rouge, ou orange plutôt. C’était étrange. Normalement, quand le soleil se levait le matin, les ténèbres s’évanouissaient petit à petit depuis le bord du ciel. Tout devenait bleu ou violet, puis ça penchait vers le rouge. Mais cela ne se passa pas comme ça ici, comme si le ciel avait soudainement pris feu.
Il savait qu’il y avait des mondes comme les Étendues Crépusculaires. Si le ciel de ce monde changeait de manières singulières, cela n’allait plus être suffisant pour le surprendre.
Mais, tout du moins, ça ne ressemble pas à Grimgar ou aux Étendues Crépusculaires. Cette révélation lui fit extrêmement mal.
—Huh… ?
Haruhiro tendit son cou. Il ne pouvait plus entendre les bruits de frottement. Était-il parti ? Où se faisait-il juste discret ? Dans tous les cas, il se dit que ce serait une bonne idée de s’écarter de la zone tant qu’ils en avaient la chance. Haruhiro signala aux autres qu’ils levaient le camp.
C’est à cet instant que cela arriva.
—Mrrow ! Yume fit un étrange bruit et s’effondra. Non. Elle ne s’effondra pas. Elle fut poussée au sol. Il y avait quelque chose sur Yume. Quelque chose… c’était la seule façon de le décrire. Il ne pouvait pas le voir.
—Ohhhhh ?! Ranta était en train d’essayer de retirer cette chose de Yume.
—Putain, il fait trop sombre ! cria Kuzaku.
—Yume ! Yume ! Yume !…
Haruhiro cria le nom de sa camarade tout en fonçant vers cette chose. Parce qu’il était agité, il faillit perdre son équilibre et tomber dans de la falaise, ce qui lui provoqua une panique majeure.
Il pouvait entendre des bruits de frappes. Yume était en train de pleurer et de hurler.
—Il s’est barré ! cria Ranta.
Il y avait une lumière. D’une bougie. Un bâton de bougie portable, huh. C’était Shihoru.
Shihoru s’assit près de Yume avec sa bougie.
—Yume ! Tiens bon !
—L’ennemi ! Le bâtard ! Il est où ?! Putain ! Ranta était en train de balancer son épée dans tous les sens.
—C’était quoi ça ?! Kuzaku tenait son bouclier prêt à combattre, ses épaules se soulevaient avec ses grandes respirations.
Yume était tombée au sol en s’accrochant à sa gorge. Du sang. Le sang. Sa nuque. Il avait attaqué sa nuque. Du sang. Tellement de sang.
—Kuh. Fuh. Fuh. Hah. Kuh. Fuh. Hah.
Les respirations de Yume étaient éreintées, peu efficaces et difficiles.
Haruhiro ne savait pas quoi faire.
Pas possible. Me fais pas ça. Tu te fous de moi. C’est quoi ce bordel ? Dites-moi que je rêve, quelqu’un. S’il vous plait, dites-moi que je rêve. Non. C’est pas ça. Ça peut pas être ça. Ça peut pas être réel. Pas vrai ? Je veux dire, ça n’a pas de sens. C’est pas logique.
—Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh ! cria Haruhiro.
Sa rationalité. Son sens du devoir. Sa responsabilité. Son sang-froid. Sa raison. Sa capacité à penser. Toutes ses choses furent oblitérées.
Haruhiro ne s’accrocha même pas à Yume. Il se tint juste là et il cria. Il savait une chose, et c’était qu’il ne pouvait plus le supporter. Il avait complètement pété un câble.
C’est la fin. Tout est fini. Non, je peux pas la laisser comme ça, mais qu’est-ce que je peux faire ? Je veux dire, y’a rien que je puisse faire, si ? C’est sans espoir, non ? Yume va mourir, non ?
—Ô lumière…
Merry pressa ses cinq doigts sur son front en dessinant un pentagramme, puis elle pressa son majeur contre son menton pour compléter l’hexagramme. Puis, en fonçant vers elle, elle amena la paume de sa main jusqu’à la gorge de Yume. Puisse la bénédiction divine de Lumiaris te protéger ! Sacrement !
Quoi ? Pensa Haruhiro à moitié assommé. Qu’est-ce que tu fais ? T’as perdu la tête ? Ça sert à rien. Je veux dire, la magie de lumière de fonctionne pas dans les Étendues Crépusculaires ! D’accord, c’est pas les Étendues Crépusculaires, mais ce n’est pas Grimgar, donc la puissance de Lumiaris n’atteindra pas ce monde, et sans doute que Merry savait tout ça. Était-elle incapable d’abandonner, même en sachant tout ça ? Avait-elle décidé de devenir ce petit bout d’espoir ?
—… Ahh… Hah… Yume cligna des yeux à plusieurs reprises. Huh… ?
Son corps fut enveloppé par une faible lumière. Merry serra les dents. Ses épaules, ses bras, ses mains, tout son corps était tremblant.
Ça peut pas être réel, pas vrai ? Pensa Haruhiro, stupéfait. Vraiment ? Sans mentir ?
—… Tes blessures ! les yeux de Shihoru s’écarquillèrent. Yume ! Tes blessures se referment !
Ranta arrêta d’agiter son épée et resta planté comme un bâton en observant Yume avec le regard vide.
—Haha ! Kuzaku rit comme un homme fou. Ahaha ! Hahahahahaha ! Wahahah !
Haruhiro voulait rire lui aussi. Comment ne pouvait-il pas le vouloir ? Que pouvait-il faire d’autre que de rigoler ? Mais, pour on ne sait quelle raison, il pleura à la place.
Yume ne s’était toujours pas relevée. Les soins de Merry n’étaient toujours pas terminés. La durée était surprenamment longue pour un Sacrement.
Haruhiro se mit à quatre pattes à côté de Yume. Merry finit pas retirer sa main et elle tomba sur le dos. Sa respiration était bruyante. Elle avait l’air assez épuisée.
Yume la regarda, puis elle lui sourit gentiment.
—Merci, Merry-chan. Huh ? Haru-kun, pourquoi tu pleures…
—Yume ! Haruhiro prit Yume dans ses bras sans vraiment le vouloir. Dieu merci ! Dieu merci, Yume ! Merci… ! Désolé ! J’ai cru que c’était la fin, alors… !
—Ohh, dit Yume. Si tu me sers comme ça, Haru-kun, tu vas avoir du sang sur toi, t’sais ?
—Qu’est-ce que j’en ai à faire ?! cria-t-il.
—Ok, alors. Mais, quand même, si tu m’sers fort comme ça, Yume, elle est heureuse, mais ça fait un p’tit peu mal, t’sais ?
—D-D-D-Désolé !
Quand Haruhiro essaya hâtivement de la lâcher et de s’écarter, quelqu’un le frappa fort derrière la tête.
—Ow ?! Huh ?! R-Ranta ?! Qu’est-ce qui te prend, tout d’un coup ?!
—Pour rien, putain d’abruti !
Ranta le regarda et essaya de l’intimider.
Sérieusement, pourquoi avait-il fait ça ? Était-il idiot ? Était-il une vraie pourriture ?
—Désolé de vous interrompre, mais… dit Kuzaku en hésitant. … vous croyez pas que ce serait une bonne idée de se casser d’ici ? Enfin voilà quoi, on a laissé la chose de toute à l’heure partir…
—Ah !
Haruhiro s’essuya le visage avec ses deux mains.
Oh, pas faux. Il a raison. J’ai complètement perdu le contrôle là. Je dois vraiment réfléchir à ce que j’ai fait, mais ça peut attendre. Pour le moment, je devrais faire ce que Kuzaku a suggéré.
—Y-Yume, tu peux te lever ?! s’exclama Haruhiro. Merry, et toi ? Oh, c’est vrai, que quelqu’un sorte une lanterne ! Ok, bon maintenant, on y va !
Avant qu’ils ne partent, il regarda une fois de plus vers la crête qui brulait orange. Le soleil était-il en train de se lever ? Il ne pouvait pas s’imaginer que c’était le cas.
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