Il importait peu en réalité qu’Haruhiro puisse les guider dans l’immédiat. Le temps ne les attendrait pas. Mais, tant qu’il serait vivant, il restait toujours une chance pour Haruhiro d’apprendre. Il alla au lit. Le matin arriva comme à son habitude et une nouvelle journée commença.
Ils partirent tous pour Damrow. Ils tombèrent sur deux gobelins endormis et en blessèrent immédiatement un avec une attaque-surprise. Ranta et Yume firent face au blessé, pendant que Moguzô et Haruhiro s’occupèrent de l’autre. Le gobelin indemne était équipé d’un casque bosselé, d’une cotte de mailles grossière et d’une épée rouillée. Malgré l’aspect miteux qu’il dégageait, il faisait preuve d’une incroyable ténacité. Cependant, en termes de puissance, il ne faisait pas le poids face au guerrier devant lui.
Moguzô aurait pu se jeter sur le gobelin et gagner en utilisant sa seule force brute, mais il se retint. Il hésitait. Pourquoi ? Avaitil peur ? Dans ses combats, Moguzô n’était pas aussi insouciant que Ranta, mais cette fois-ci, il avait de bonnes raisons d’être prudent.
Il était rare que des gobelins portent des casques et celui-ci en était équipé. Haruhiro avait remarqué que la protection d’un casque permettait d’éviter bon nombre de coups mortels. Sans lui, même une simple égratignure devenait vite une blessure sérieuse. Ne pas en posséder limitait les prises de risques.
Moguzô avait dit, la nuit dernière, qu’il voulait un casque et une armure de plates. Il n’avait jamais parlé d’une épée plus tranchante. Ce qu’il voulait, c’était une meilleure défense. Avec une armure complète, Haruhiro supposait que Moguzô se battrait sans doute avec plus d’assurance et moins d’hésitations.
Quant à lui, il passait le plus clair de son temps à réfléchir à la façon de se placer derrière l’ennemi. Il ne portait pas d’armure et avait donc toujours peur d’une riposte de son adversaire. Le moindre coup pouvait lui être fatal. Il faisait tout son possible pour éviter un combat frontal.
En revanche, Moguzô ne pouvait pas l’éviter. C’était son boulot d’attaquer frontalement les ennemis. S’il essayait de se battre comme Haruhiro en se mettant derrière l’ennemi, l’équipe s’effondrerait très rapidement.
Le voleur n’avait jamais réalisé cela car il n’avait pensé jusqu’à présent qu’à sa propre position et à son rôle dans les combats. Il n’avait jamais prêté attention ses coéquipiers. Ça ne lui était même jamais venu à l’esprit.
—Moguzô ! l’appela Haruhiro alors qu’il frappait le gobelin de sa dague.
Quand la créature se tourna vers lui, le jeune homme recula immédiatement comme il le faisait toujours. Le gobelin hésita entre les deux cibles pendant une fraction de seconde, avant de refaire face à Moguzô. Toutefois, celui-ci avait déjà bougé. Accompagné d’un cri féroce, son épée traça un arc dans les airs. Dans un bruit écœurant, la lame s’enfonça profondément dans la gorge du gobelin. Cependant, les êtres vivants ne mouraient pas si facilement. Le gobelin poussa un cri strident et essaya de frapper Moguzô de son épée.
Même pas en rêve !
Positionné derrière lui, le voleur se rapprocha rapidement et visa la main du gobelin qui tenait l’épée.
Le coup fit mouche.
Ce n’était pas assez pour lui trancher le poignet, mais la dague traversa muscle et tendon avant de s’arrêter sur un os. Le gobelin lâcha son épée dans un cri douloureux. Profitant de l’occasion, Moguzô donna une torsion à son épée toujours enfoncée dans la gorge de la créature. Le gobelin poussa un cri horrible, agitant ses bras vers le guerrier. Voyant que la créature ne lui portait plus d’attention, Haruhiro arracha son casque de sa main gauche et planta de toutes ses forces sa dague sous le menton de la créature. Même après ça, il fallut encore un moment avant que le gobelin ne cesse de bouger.
Manato avait dit une fois que leurs adversaires voulaient vivre tout autant qu’eux. À la fin des combats, il ne resterait toujours qu’un seul camp survivant. C’était tuer ou être tué. Et cela ne rendait pas les choses aussi faciles qu’elles y paraissaient. Haruhiro et les autres les tuaient pour les piller et ainsi payer leur nourriture. Ils le faisaient pour leur propre survie.
Yume, Shihoru et Ranta combattaient encore le dernier gobelin. Cependant, après que la jeune sorcière l’eut affaibli avec un sort, Ranta put porter le coup fatal. Le combat terminé, Haruhiro fouilla et rassembla les bourses des gobelins. De son côté, Merry plaça les doigts de sa main droite sur son front de telle manière que son majeur soit entre ses sourcils. Ce fut un geste rapide, tellement rapide que le jeune homme eût du mal à le saisir.
C’est le même symbole hexagonal que Manato faisait une fois ses adversaires tués. Bizarre, je ne la pensais pas du genre à faire ce genre de choses. Ça montre une fois de plus que je ne la connais pas vraiment. Je ne sais rien d’elle. Je n’ai jamais essayé de la comprendre.
Pendant la pause du midi, Haruhiro approcha Moguzô.
—Je me fiche de savoir si ça va nous coûter un bras. Je vais t’aider à acheter un casque. Et tant qu’à faire, une armure de plates. Essayons d’en trouver une d’occasion qui t’irait. Si on n’arrive pas à en trouver une à ta taille, on peut voir combien couterait un ajustement.
—Mais c’est… Mais… Ce n’est pas comme si tu avais de l’argent à dépenser. Je ne veux pas te devoir une telle chose, répondit le guerrier, gêné.
—Ne t’inquiète pas pour ça. La seule chose dont j’ai besoin se trouve ici, insista Haruhiro en indiquant sa dague.
—Si tu n’as pas l’équipement adéquat, c’est toute l’équipe qui en est affectée. Donc c’est aussi dans mon intérêt de t’aider. Une armure de plates est très chère, à moins de gagner beaucoup d’argent. La payer tout seul est impossible.
—Maintenant qu’Haru en parle, je suis d’accord, poursuivit Yume, en souriant doucement.
—Je vais aussi vous aider pour l’armure. En rentrant, on va regarder pour te trouver un joli casque !
Shihoru leva timidement la main.
—Moi aussi. Je n’ai pas beaucoup d’économie, mais je veux bien vous aider.
—Je préfère vous prévenir, vous n’obtiendrez pas même une simple pièce de cuivre de ma part ! enchaîna Ranta.
—De toute façon, personne n’espérait quoi que ce soit de toi, lui répondit Haruhiro en jetant brièvement un coup d’œil dans la direction de Merry pour voir sa réaction.
La jeune femme avait les yeux dans le vague, comme si la conversation ne la concernait pas. Pour une raison étrange, Haruhiro avait le sentiment qu’elle se sentait un peu seule.
Ou alors c’est juste mon imagination… Lors de leurs prochains combats, il lui prêterait un peu plus attention. Elle ne fait que se reposer sur son bâton. Elle ne bouge jamais et elle nous guérit à peine. Elle n’a aucune motivation. Elle est simplement là à ne rien faire. C’était l’impression générale que tous ressentaient. Mais était-ce vraiment le cas ?
Après le déjeuner, ils tombèrent sur un groupe de trois gobelins. Cependant, Haruhiro n’eut pas l’occasion de regarder Merry durant le combat. Ils ne trouvèrent ensuite aucun petit monstre vert à cibler. Alors qu’ils allaient quitter la vieille ville de Damrow, ils trébuchèrent sur deux gobelins.
Pris par surprise, le combat devint immédiatement chaotique. Étant placé en file indienne, toute l’équipe fut prise dans la mêlée. Shihoru et Merry n’eurent pas l’occasion de se replier et un gobelin se jeta directement sur la prêtresse, figée par la peur.
—Arrête de rêvasser ! s’écria Ranta alors qu’il plaquait au sol la créature. Imbécile !
—C’est moi que tu traites d’imbécile ? répliqua Merry.
Alors que le gobelin restant menaçait Shihoru, Merry l’intercepta rapidement. Son bâton se fracassa violemment contre la tête de la créature qui fut renvoyée en direction de Moguzô. C’était la compétence d’autodéfense des prêtres « Heurt ». Haruhiro la reconnut immédiatement. Manato aussi l’avait apprise. La jeune femme n’était pas si démunie que ça après tout.
Alors qu’Haruhiro lorgnait le dos du gobelin qu’il ciblait, il jetait des coups d’œil furtifs vers Merry. Nous avions tort, réalisa-t-il. Même si elle nous a dit l’inverse, ce bâton n’est pas là juste pour décorer. Elle a appris des techniques de défense. Même si elle ne bouge pas, elle protège quand même Shihoru.
De plus, ses yeux n’avaient jamais quitté Moguzô jusqu’à ce que le gobelin qu’il combattait ne soit mort. Quand le guerrier reçut un coup de tête du gobelin au menton, l’expression de Merry changea pour devenir plus grave. Peu après, elle secoua très légèrement la tête. Elle avait déterminé que la blessure était assez légère et ne requérait pas des soins immédiats.
« Merry est simplement là à rien faire » ? « Elle n’avait aucune intention d’aider » ? On ne pouvait pas mieux se tromper. De l’arrière, Merry observait attentivement les combats et à chaque fois qu’un de ses coéquipiers prenait un coup, elle estimait si des soins étaient requis ou non. Et elle pouvait se battre en cas de besoin.
Quand la bataille fut terminée, Shihoru s’approcha de la prêtresse.
—Merci, pour tout à l’heure
Merry tourna les talons.
—Je ne vois pas de quoi tu parles.
Elle avait vraiment besoin de dire ça ? pensa Haruhiro.
Elle aurait simplement pu répondre « De rien ». Même un sourire aurait suffi ! Si elle était plus enjouée, elle serait sûrement appréciée de tous. Pourquoi s’inflige-t-elle ça ? Elle pourrait avoir une vie tellement plus simple…
Ils retournèrent à Ortana vendre leur butin quotidien. Cela fait, Merry s’apprêta à partir sans un mot.
—Merry, attends un peu, l’arrêta Haruhiro.
La jeune femme passa une main dans ses cheveux et se retourna, clairement agacée.
—Qu’est-ce que tu veux encore ?
Elle recommence… Comment peux-tu être si effrayante ? Je vais commencer à croire que tu souhaites vraiment être détestée. On fait tous partie de la même équipe. C’est dans ton intérêt aussi qu’on s’entend bien… Pour autant, il n’osa pas le dire à haute voix. Il était certain qu’elle quitterait l’équipe immédiatement. C’était Merry toute crachée. Elle dirait sans doute quelque chose du genre : « J’en ai assez ! Au revoir ! ».
—Non, je ne veux rien en particulier… mais que dirais-tu de dîner avec nous ? Et après d’aller boire chez Sherry ?
—Non, je te remercie.
—Tu es bien polie d’un coup…
Merry fronça les sourcils et tourna son regard vers le sol.
Est-elle en colère ? Non, elle semble plutôt embarrassée…
—N’y vois pas de sens particulier.
—Ah, je vois. Désolé.
—Pas grave
Son froncement de sourcils disparut, mais elle ne releva pas son regard. Elle secoua la tête et continua.
—On se revoit…
Demain. pensa Haruhiro.
Jamais il n’aurait imaginé l’entendre dire ça. Elle qui partait toujours sans un mot, voilà qui était inhabituel. Ou plutôt, cela aurait été inhabituel si elle avait terminé sa phrase. Au final, elle ne dit rien de plus et tourna les talons.
Elle marche plus vite que d’habitude. Sa démarche n’est pas non plus la même. Ce que j’ai dit l’a peut-être fait réagir.
—Quelle fille horrible. Franchement… s’écria Ranta.
—Vraiment ? murmura Moguzô en caressant une barbe naissante sur son menton.
—J’ai le sentiment qu’il y avait quelque chose de différent avec elle aujourd’hui, Yume acquiesça vigoureusement.
—Merry était différente aujourd’hui. Même si c’était qu’un tout petit peu, j’ai le sentiment qu’elle était un peu plus mignonne.
Ranta lui jeta un coup d’œil.
—Arrête d’utiliser « mignon » à tout bout de champ. Ta définition de « mignon » est tellement large. Je n’arrive même plus à comprendre ce que tu essayes de dire.
—C’est bon, ce n’est pas bien grave. Puisque je me moque de savoir si tu me comprends ou pas.
—Et il est où le côté mignon, là !
Tout en essayant de calmer Yume et Ranta, ils cherchèrent sur le marché un casque pour Moguzô. Ils en trouvèrent de tout type et de toute forme en exposition dans un magasin d’armure. Ils finirent par en acheter un pas cher d’occasion.
C’était un casque barbute. Comme ils étaient forgés à partir d’une seule feuille de métal, le processus de fabrication était assez simple et par conséquent son prix était relativement abordable. Il était de forme arrondie, un peu comme un gros orteil de pied, et il avait une ouverture en forme de « T » pour les yeux, le nez et la bouche. À première vue, on pouvait craindre qu’il le perde facilement, mais une inspection de la garniture intérieure en cuir leur disait le contraire.
Même s’il était éraflé et cabossé, le casque allait parfaitement à la grosse tête de Moguzô. Ranta marchanda alors avec ténacité, si bien que le prix passa de 42 à 18 pièces d’argent. Haruhiro paya quatre pièces, Yume et Shihoru trois chacune, et Moguzô les huit restantes. Pendant le dîner, Ranta en fut fier comme un paon.
—C’est comme si j’avais payé 24 pièces d’argent, alors vous devriez me remercier ! s’exclama-t-il en bombant le torse.
Yume et Shihoru le regardèrent de travers. Haruhiro, de son côté, en fut déconcerté, mais ils devaient bien admettre que c’était peut-être vrai. Si Ranta n’avait pas été un tel marchand de tapis, ils n’auraient pas réussi à baisser autant le prix.
—Merci, Ranta, dit Haruhiro avec une expression délibérément sérieuse.
Les yeux de Ranta s’écarquillèrent et il baissa les yeux, un peu étonné.
—Ça fait longtemps que je les travaille, vous savez… Mes compétences extraordinaires de… marchandage. Ou d’évaluation ? Peu importe. Vous avez constamment sous-estimé mes capacités. Alors soyez plus respectueux la prochaine fois, d’accord ? Bon sang. Je vous demande une faveur là. Enfin, ce n’est pas comme si j’espérais quelque chose… dit-il tout rouge.
Ils avaient prévu de chercher une armure de plate après dîner, mais il était déjà tard, et ils allèrent donc directement à la taverne. Merry était introuvable. Haruhiro se demanda si elle avait délibérément évité de venir parce qu’il l’avait invitée.
—Franchement, cette fille est tout sauf mignonne. Elle est encore pire que Yume. » marmonna Ranta.
Il semblait ne pas avoir encore digéré le fait que Merry ne l’ait pas remerciée après son sauvetage dans le dernier combat.
—Pas de bonjour, pas de merci, pas de pardon… C’est terminé pour elle. Tout ce qu’elle a c’est sa beauté et rien d’autre. Elle est super canon, et même là elle se fait battre par l’elfe du groupe de Sôma…
—Mais…
Moguzô n’avait pas encore quitté son nouveau casque. Il avait l’air de vraiment l’apprécier.
Ça ne doit pourtant pas être très commode de boire avec.
—La dernière fois qu’elle m’a soigné, elle s’est excusée.
—Ah ? Ça ne te va pas de mentir, Moguzô, répondit Ranta.
—Ce n’est pas le genre de cette garce.
—Je ne mens pas. Quand j’ai été blessé à la tête, elle a touché la coupure et m’a dit qu’elle était désolée si elle me faisait mal.
—C’est vrai. Elle l’a fait
Haruhiro s’en souvenait maintenant. Il n’avait pas été capable de l’entendre, mais Merry avait bien dit quelque chose à Moguzô à ce moment-là.
—Alors c’était ça qu’elle te disait. Elle s’excusait…
—Elle m’a protégée aussi pendant le dernier combat, approuva Shihoru.
—Elle n’est pas amicale, mais je ne pense pas qu’elle soit insensible ou qu’elle soit une mauvaise personne.
—Merry est super mignonne ! renchérit Yume.
—J’ai regardé un peu comment Merry agissait aujourd’hui et…
Le jeune homme expliqua tout ce qu’il avait remarqué pendant le dernier combat à ses compagnons. À sa manière, il lui semblait que Merry avait fait son boulot soigneusement. C’est juste qu’elle ne disait pas aux autres ce qu’elle pensait, et qu’elle parlait sèchement. Si on ajoutait à cela son comportement, il était normal que cela conduise à des malentendus.
—Je pense que nous comprenons mieux sa façon de penser maintenant. Et que nous pouvons même travailler avec elle. La question est : devons-nous en rester là ? conclut Haruhiro.
—Qu’est-ce qui n’irait pas ? se moqua Ranta en buvant une grande gorgée de bière.
—Tant que cette Reine des glaces fait son boulot, où est le problème ? Mais surtout, je ne suis pas convaincu qu’elle fasse bien son boulot !
—Mais le fait que tu penses ça, c’est déjà un problème ! rétorqua Haruhiro.
—En quoi est-ce que ça t’importe ? Tu ignores toujours mon opinion de toute façon.
—Arrête de pleurnicher.
—Je ne pleurniche pas. J’expose simplement les faits. C’est une étrangère, mais, dans le fond, je ne suis pas bien différent.
Ranta le pense vraiment ?
Haruhiro ne l’avait jamais remarqué. Ce n’était pas seulement Merry. Le jeune voleur n’avait jamais vraiment fait l’effort de comprendre Ranta non plus. En y repensant maintenant, Ranta était comme un enfant. Si on faisait attention à lui, peut-être serait-il plus attentif à l’avis des autres.
Bon, il ne fallait pas oublier que c’était son comportement qui était à l’origine de tout ça. Cependant, lui demander de mieux se tenir, c’était comme lui demander de faire une croix sur sa personnalité. C’était plus facile à dire qu’à faire. Et puis ce n’est pas comme si Ranta n’avait que des défauts. Il pouvait aussi avoir quelques bons côtés, par moment.
—Je suis désolé, Ranta, s’excusa-t-il.
—C’est ma faute. Je serai plus attentif à partir de maintenant.
—C’est vrai ! T’as intérêt, idiot !
—Tu n’avais pas à aller aussi loin.
—Il n’y a pas de mal à traiter un idiot d’idiot ! Idiot !
—Ranta… Haruhiro se massa la nuque.
Il n’était même plus d’humeur à se fâcher. Ce type restera pour toujours un gamin. Un sale gosse pourri jusqu’à la moelle. Plutôt que de répondre, mieux valait laisser couler. En y repensant, c’est comme ça que Manato arrivait à le gérer.
Haruhiro soupira et jeta un coup d’œil circulaire dans la taverne. Il remarqua quelqu’un qui portait une cotte de mailles avec le symbole d’Orion. C’était Shinohara. Il se dirigeait vers les escaliers du deuxième étage.
—Je vous laisse. Je vais aller saluer Shinohara.
—Quoi ? s’exclama Ranta.
—Tu comptes nous planter pour rejoindre Orion ? Je ne te laisserai pas faire ! Je viens aussi !
—Mais, non. Je ne comptais pas faire une telle chose. Mais, tu peux venir si tu veux… soupira Haruhiro.
—Moi aussi, alors, dit Moguzô.
—Avec vous, mieux vaut vous accompagner ! renchérit Yume.
—Euh… alors moi, aussi, décida Shihoru.
—Rester seule ici ne me rassure pas.
Haruhiro se demanda si c’était vraiment judicieux, mais, sans s’en rendre compte, ils avaient déjà monté l’escalier. Shinohara le remarqua avant qu’il ne puisse dire quoi que ce soit et se leva.
—Ça faisait un bail, Haruhiro. Ce sont tes coéquipiers ?
Quoi ? On ne s’est rencontré qu’une seule fois et il se souvient encore de moi.
Haruhiro était un peu décontenancé. Et pour y ajouter un peu plus de pression, il ne manqua pas de remarquer que toutes les personnes se trouvant autour d’eux faisaient partie d’Orion.
Il doit bien y en avoir vingt… non, une trentaine. Une majorité d’hommes, mais il y a quand même un bon tiers de femmes.
—Bonsoir, bégaya Haruhiro.
—Euh…
—Approche, viens par là, l’invita Shinohara.
—Hayashi, tu peux leur trouver des chaises ?
—Bien sûr
Celui appelé Hayashi avait des cheveux courts et de petits yeux. Il rapporta quelques chaises justes où ils étaient.
—Voilà.
Shinohara se rassit et invita Haruhiro et les autres à faire de même. Le jeune homme remarqua que les autres membres du clan Orion étaient incroyablement bien élevés. Plutôt que de fixer les nouveaux arrivants, ils parlaient tranquillement et riaient entre eux. Et sans même qu’Haruhiro et les autres ne commandent quoi que ce soit, des boissons arrivèrent immédiatement. Que ce soit Moguzô, Yume, Shihoru, ou même Ranta, aucuns ne pipaient mots. Tous étaient en admiration devant Orion.
—Alors, comment ça va pour toi, Haruhiro ? demanda Shinohara.
—Je vois que tu n’as toujours pas acheté ton badge, mais au moins tu t’es habitué à la vie ici, pas vrai ?
—Ouais, mais comment est-ce que tu sais qu’on n’a pas encore nos badges ?
—J’ai toujours eu l’habitude de m’intéresser aux nouvelles recrues. Vous bossez dans la vieille ville de Damrow, c’est ça ? J’ai entendu certaines personnes se moquer de vous en vous surnommant « les tueurs de gobelins ».
—Ah… Eh bien, c’est vrai qu’on ne chasse que des gobelins…
Shinohara resta silencieux quelques instants avant de se redresser sur sa chaise.
—Je suis désolé pour ton ami.
—Merci… murmura Haruhiro.
Son regard se tourna vers le sol alors que sa main se serrait autour de sa chope.
Il sait même à ce sujet. Les nouvelles circulent vite…
Au début, Ortana lui était apparu comme une ville monstrueuse et tentaculaire, mais en réalité, c’était une ville où tout était entassé sur un espace très restreint. Et le monde des soldats volontaires n’en était qu’une partie infime. À moins qu’une information ne soit délibérément cachée, celle-ci finirait immanquablement par se répandre.
—Je ne sais pas quoi te dire d’autre, reprit Haruhiro.
—Si ce n’est que nous sommes tous profondément attristé par sa mort. C’était quelqu’un de bien.
—Ça peut sembler prétentieux, dit Shinohara.
—Mais je sais ce que c’est de perdre des amis. J’ai moi aussi perdu des compagnons par le passé.
—Vraiment ? Je ne sais pas quoi…
—N’oubliez jamais cette douleur, le coupa Shinohara d’une voix calme.
Ses yeux paisibles trahissaient une profonde mélancolie.
—Même si vous surmontez cette douleur, gravez-la dans votre cœur et ne l’oubliez jamais. Prenez soin des compagnons qui sont à vos côtés. Chérissez les moments que vous partagez avec eux. Parce qu’une fois disparus, vous ne pourrez plus jamais revenir en arrière. Il y aura toujours des regrets, mais faites de votre mieux pour en avoir le moins possible…
Alors qu’il écoutait Shinohara parler, Haruhiro porta inconsciemment sa main sur sa poitrine.
Prenez soins des compagnons qui sont à vos côtés… Si seulement nous avions mieux veillé sur Manato. Si seulement nous avions plus profité de lui pendant qu’il était encore vivant. Si seulement nous avions essayé de le comprendre… Mais, c’était impossible désormais.
Ils savaient maintenant qu’ils devaient chérir chaque moment partagé ensemble, afin de ne plus avoir de regrets. Haruhiro ignorait quand il allait mourir. Il en allait de même pour Moguzô, Ranta, Yume et Shihoru, ainsi que pour Merry. Si quelqu’un d’autre venait à mourir, le jeune homme ne voulait plus regretter de ne pas avoir fait ou dit quelque chose. Plus jamais.
Et je ne veux pas que les autres ressentent ça à nouveau.
—Shinohara, je peux te demander quelque chose ? dit finalement Haruhiro en relevant les yeux.
—Bien sûr, si je peux t’aider…
—C’est au sujet de Merry. J’ai vu que tu lui parlais hier et je suis sûr que tu sais déjà qu’elle est dans notre équipe maintenant.
—Oui, et que lui veux-tu ?
—Est-ce que tu pourrais me dire ce que tu sais sur elle ? Je demande peut-être à la mauvaise personne, mais si j’essaye de questionner Merry, je doute qu’elle me parle…
Shinohara tapa du doigt sur la table.
—Je pense qu’Hayashi est mieux placé pour te répondre. Ils étaient dans la même équipe avant.
—Vraiment ?
Haruhiro tourna son regard vers la table voisine, où Hayashi buvait dans sa chope. Leurs yeux se rencontrèrent. Hayashi, soutenant le regard d’Haruhiro, acquiesça.
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