Le lendemain qui suivit cette catastrophique soirée à la taverne, Haruhiro tenta d’approcher Yume et Shihoru. Il essaya d’engager la conversation par des banalités, comme « Alors, ça va ce matin ? Pas de problème pour se lever ? Comme d’habitude ? », mais ce fut un échec. Il retenta sa chance au déjeuner, sans succès. Il essaya d’attirer leur attention en racontant son entrevue avec Renji à la taverne, mais là encore, les filles ne semblèrent pas intéressées. Le garçon avait l’impression de débuter chacune de ses phrases par un « Alors… ». Yume et Shihoru ne l’ignoraient pas vraiment, mais chacune de leurs réponses se limitaient au strict minimum.
Merry, quant à elle, était toujours aussi froide, solitaire et distante. Haruhiro se demandait même si elle trouvait un quelconque bonheur à sa vie. Certes, lui non plus devait bien admettre qu’il n’était pas satisfait de sa vie actuelle, mais elle était tout de même moins sinistre que celle de Merry.
Dans la soirée, le groupe se rendit au marché d’Ortana pour vendre leur butin. Les gains de la journée s’élevaient pour chacun à une pièce d’argent et quinze de cuivre. Ce qui pour une équipe comme la leur n’était pas mauvais, sans être bon pour autant.
Haruhiro n’alla pas à la taverne ce soir-là. Il retourna directement à l’auberge. Après son bain, il attendit dans le vestibule que Yume finisse de se laver.
—Euh… Yume ?
L’adolescente s’arrêta, mais ne se retourna pas. Elle continua de sécher ses cheveux comme si de rien n’était. Comme d’habitude, elle avait les cheveux attachés en une longue tresse,
la jeune fille donnait l’impression d’être une tout autre personne les cheveux relâchés. Un silence gêné perdura et Yume ne semblait pas vouloir le briser. Après quelques secondes, Haruhiro reprit la parole.
—Euh… Shihoru n’est pas avec toi ?
—Elle est à l’intérieur.
—Je vois. Euh…
Haruhiro se leva et se massa la nuque, gêné.
—Tu es en colère ?
—Non.
—Vraiment ? Pourtant, on dirait que…
—Je n’ai jamais dit que j’étais en colère. C’est ce que tu croyais ?
—Peut-être bien…
—Pourquoi ?
—Parce que nous avons invité Merry à rejoindre notre groupe sans demander votre avis, à Shihoru et toi. Je pensais qu’on ne pourrait pas s’en sortir sans prêtre, mais on a peut-être jeté notre dévolu sur elle un peu trop tôt… Mais je n’étais pas le seul à prendre cette décision…
—Si ce n’était pas toi, alors qui ?
—Kikkawa nous a présenté Merry, et c’est Ranta, Moguzô et moi qui avons pris la décision. J’imagine que c’est de notre faute à tous les trois.
—Non, ce n’est pas le cas.
—Hein ?
—J’ai dit que ça n’était pas le cas.
—Mais, Yume…
—Tu n’es qu’un idiot, Haru, lui répondit-elle en continuant de sécher ses cheveux.
—Ce n’est pas de votre faute. Ce n’est pas ça du tout.
—Yume, mais alors…
Haruhiro se tourna vers elle et se rapprochera doucement d’elle.
—Mais alors… dis-moi quel est le problème dans ce cas ?
—Tu ne comprends vraiment rien ! C’est pour ça qu’on est tous dans cet état !
—Mais…
Haruhiro tourna son regard vers le sol.
—C’est juste que… Je veux dire… Shihoru et toi n’avez jamais essayé de me parler. Comment pourrais-je vous comprendre ?
—Je ne suis pas très douée pour dire ce que je pense. Et c’est encore pire pour Shihoru.
—Et moi, alors ! dit Haruhiro presque sur le point de crier.
—Ce n’est pas comme si j’étais doué pour parler aussi ! Et à ce moment-là… tout était sens dessus dessous.
—Pas que pour toi ! C’était pareil pour tout le monde !
—C’était pareil pour nous tous… J’imagine que c’est vrai.
—Oui, tout est de notre faute, dit Yume dans un sanglot.
—Cela ne concerne pas qu’une seule personne. Nous sommes tous coupables. Ce n’est pas seulement toi, Haru. Ni Ranta, ou Moguzô. C’est aussi de ma faute et celle de Shihoru. J’ai tort ? Nous sommes coéquipiers, non ? En comptant Manato, nous formions une équipe. Pas vrai ?
—Oui…
Elle a raison, pensa Haruhiro.
Yume n’est pas en tort. C’est moi. Manato avait dit qu’on était devenus une bonne équipe. Il parlait d’eux six. Ensemble, ils étaient devenus une bonne équipe. Même si chacun individuellement était faible, ensemble, ils pouvaient accomplir des choses que même Manato ne pouvait faire seul. Le jeune homme l’avait sûrement compris. C’est pourquoi même si Ranta était égoïste, qu’Haruhiro manquait d’ambitions, que Moguzô était mou, que Yume était un peu rêveuse ou que Shihoru était d’une timidité extrême, le prêtre ne les avait jamais critiqués. Ils étaient tellement complémentaires qu’ils n’arrivaient à rien si l’un manquait. Manato les complétait, comblait les lacunes de chacun.
C’était ça qui faisait leur équipe. Quand une mauvaise chose arrivait, elle leur arrivait à tous. Quand une bonne chose arrivait, elle leur arrivait à tous. Quand la situation devenait difficile, elle l’était pour tous. Aucun d’entre eux n’était assez fort pour le supporter seul, mais ils pouvaient au moins partager leur difficulté et leur douleur.
Haruhiro n’avait pas songé à partager quoi que ce soit. Tout ce qu’il avait fait, c’était s’assoir dans une taverne pour compatir autour d’une bière avec Ranta et Moguzô. Qu’avaient ressenti Yume et Shihoru en étant mises de côté aussi brusquement ? Avec la mort de Manato, elles ont dû se sentir délaissées.
—Yume, je suis désolé…
À l’instant où Haruhiro prononça cette phrase, il comprit enfin pourquoi Manato avait utilisé son dernier souffle pour lui demander pardon. Ce jour-là, Manato avait fait l’éloge de tout le monde, sauf pour lui. Le prêtre n’avait rien dit. Haruhiro s’était senti déprimé. Cela avait sans doute dû trotter dans la tête de Manato pendant toute la journée. Jusqu’à sa mort.
—Manato…
En quelques instants, sa vue se brouilla. Depuis quand les larmes lui venaient aussi vite ? Le peu de calme qu’il avait conservé jusqu’à maintenant disparu. Ses genoux lâchèrent et il tomba.
Imbécile de Manato ! Pourquoi tu demandais pardon ? Pourquoi ? Ça ne servait à rien. Ça n’avait plus d’importance. Tu aurais dû dire autre chose. Tu étais en train de mourir ! Tu savais que tu n’allais pas t’en sortir. Avant de t’excuser, tu devais bien avoir autre chose à me dire ? C’est toi tout craché… Tu m’as dit un jour que tu n’étais pas le genre de personne à avoir beaucoup d’amis. Eh bien, c’était faux ! Complètement faux ! Pourquoi ? Pourquoi es-tu mort ? Pourquoi es-tu mort dans mes bras comme ça ?
—Haru…
Yume se baissa et le prit dans ses bras. Elle pleurait également. Alors qu’ils sanglotaient tous les deux, elle lui caressa son dos, ses épaules, sa tête. Leurs joues en contact étaient trempées par les larmes. Il pouvait entendre sa respiration hoquetante près de son oreille. Haruhiro la prit à son tour dans ses bras. Ils restèrent là. Immobile. Perdant toute notion du temps.
Quand il reprit son calme, il se sentait vidé. Comme s’il avait pleuré toutes les larmes de son corps. Yume avait aussi arrêté de pleurer. Pourtant, ils restèrent dans les bras l’un de l’autre. C’était étrange, comme s’ils ne trouvaient pas de raison de se séparer. Ils s’étreignirent juste pour le plaisir de sentir le corps de l’autre.
Elle est si douce, si chaude… Non, non. Arrête. Ne pense pas à ça ! Si j’y pense, ça va mal tourner. Ça deviendrait gênant. Peut-être même plus que gênant. Et je suis à peu près sûr que ce n’est pas ce que veut Yume. Moi non plus d’ailleurs. Nous sommes des coéquipiers. Des amis. Juste des amis.
—Haru…
—Euh… Oui ?
L’entendre prononcer son nom était si inattendu qu’il eut du mal à répondre. Il s’en voulut de paniquer autant.
—Tu sais, je… poursuivit-elle.
—Oui ? bafouilla-t-il
—Je vais faire de mon mieux, lui dit-elle en l’étreignant un peu plus.
Bien que ce soit très agréable, Yume, pourquoi fais-tu ça ? Et qu’est-ce que tu veux dire par là ?
—Mieux comment ?
—Avec Merry. Je ne sais pas si ça va marcher, mais je ferai de mon mieux pour m’entendre avec elle.
—Ah, d’accord. Super. Si tu y arrives, ça nous aiderait bien.
—J’ignore si j’y arriverais. En fait, ça m’inquiète un peu. Je crois qu’elle me déteste déjà.
—Vraiment ? Elle n’en donnait pas l’impression pourtant…
—Une fois, nos regards se sont croisés et elle m’a assassinée du regard…
—Ce n’est pas qu’avec toi. Elle est comme ça avec tout le monde.
—Vraiment ? Si c’est ça, alors tant mieux. Mais, j’ai l’impression que ça ne sera pas facile…
—Ouais. Sûrement.
—Je ne perds rien à essayer, mais Haru… est-ce que je peux te demander une faveur ?
—Une faveur ? De moi ?
—J’ai remarqué une chose. Quand on me tient dans les bras comme ça, ça me calme beaucoup. Tu pourrais me prendre dans tes bras encore un peu… et me dire de faire de mon mieux ?
—D’accord… bafouilla-t-il.
Sérieux ? C’est juste pour l’encourager, rien de plus. Ce n’était pas comme s’il y avait une autre signification. C’est seulement pour l’encourager, voilà. C’est ça. Ok…
Il l’étreignit de toutes ses forces, jusqu’à ce qu’elle lâche un soupir. Il aurait aimé lui dire de ne pas le faire. Que c’était juste pour l’encourager, mais il ne pouvait pas. Lui aussi sentait venir un puissant sentiment. Il menaçait de le submerger, de le faire exploser.
N’abandonne pas ! Ne perds pas ! pensa-t-il.
Pourquoi « perdre » ? « Gagner » quoi ? Il n’en avait aucune idée. Il avait juste le sentiment que s’il perdait ici, il ne se relèverait pas. Il ferma les yeux.
—Fais de ton mieux, Yume.
L’adolescente hocha la tête, sans un mot. Haruhiro ouvrit les yeux et se figea immédiatement. Shihoru était debout en face d’eux.
—Euh…
—Hein ?
Yume se retourna vers ce bruit.
—Ah…

—Euh… euh… euh…
Shihoru commença à remuer ses pieds, l’air paniqué. C’était la même panique pour Haruhiro et Yume. Depuis combien de temps était-elle là ? Pourquoi ni lui ni Yume ne l’avait remarqué ? Mais ça ne changeait rien. Quoi qu’ils disent maintenant, il était trop tard. Ils avaient été surpris dans une situation qui prêtait à confusion… ou plutôt dans une situation où il était impossible de ne pas se méprendre. Ils devaient clarifier la situation. La clarifier tout de suite.
Haruhiro et Yume s’éloignèrent l’un de l’autre.
—Ce n’est pas ce que tu… dirent-ils parfaitement synchronisés, avant de se tourner vers l’autre en même temps.
—Je suis désolée ! Je…
Shihoru commença à reculer.
—Je ne savais pas ! Je ne suis pas douée pour ça ! Je n’avais pas remarqué ! Je suis vraiment désolée !
—Non, ce n’est pas ça ! Ce n’est pas ce que tu crois ! répondit Haruhiro.
—Haru a raison ! Ce n’est pas du tout ça ! Je lui ai juste demandé de me serrer dans ses bras ! ajouta Yume.
—Yume ! Tu empires la situation, là ! s’écria-t-il.
—Hein ? Pourquoi ?
—Je suis désolée, je pars ! dit Shihoru, fuyant aussi vite qu’elle pouvait.
Yume poussa un soupir et secoua la tête de dépit.
—On partage la même chambre. Je lui expliquerai plus tard. Tout ira bien.
—Je te fais confiance. » Haruhiro soupira en se massant la nuque.
Il regarda Yume pendant un bref instant.
Pourquoi je me sens gêné… Il n’aurait pas dû la serrer dans ses bras sans raison… Mais, il l’avait fait… Qu’est-ce qu’il se passera si on tombait amoureux l’un de l’autre ? Non, aucune chance que ça arrive ! pensa-t-il pour se rassurer.
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