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Chapitre 11

« Ne pars pas ! »

Traduction · JGarden, Relecture · Angeloids, Édition · Angeloids. Lecture ~41 min

—Ranta ! Y en a un qui vient vers toi ! le mis en garde Haruhiro.

—Je sais ! Pas besoin de me le dire ! répondit immédiatement le jeune homme.

Moguzô et Manato étaient positionnés à l’avant, tandis que Yume et Shihoru combattaient à distance. L’un des trois gobelins que les deux garçons affrontaient s’était échappé et se dirigeait droit vers les filles. Ranta était le plus proche du fuyard. Haruhiro et lui avaient pour principale mission d’assister l’avant-garde et d’harceler les ennemis par l’arrière et les côtés. Ils devaient également protéger leurs camarades si l’ennemi traversait leur ligne de défense. Ranta se déplaça pour intercepter le gobelin.

Malgré le fait qu’il brisait parfois la formation pour attaquer en solitaire, leur travail d’équipe s’était amélioré. En treize jours, depuis leur première incursion à Damrow, chacun d’eux était bien mieux coordonné avec les autres.

Ranta lâcha un cri de guerre et attaqua… ou plutôt essaya d’attaquer. Il frappa en direction du gobelin avec sa nouvelle compétence, coup rageant, mais sa cible se trouvait bien au-delà de sa portée. Son épée ne rencontra que de l’air.

—J’ai raté ? Ce n’est pas possible que ce soit un gobelin normal ! s’écria Ranta.

—Bien sûr que c’est un gobelin normal ! lui répondit Haruhiro avant d’échanger un regard avec Manato.

—Merde ! jura Ranta en regardant son compagnon tout en déviant les coups du gobelin.

Arrête de me regarder ! pensa Haruhiro tandis qu’il cherchait un endroit pour frapper.

Ce n’était pas seulement Ranta qui avait appris une nouvelle compétence. Chacun était retourné dans sa propre guilde pour en apprendre une. Cependant, ils restaient à un niveau où ils n’en comprenaient que la théorie, ils manquaient encore de confiance pour les utiliser en combat réel. Toutefois, s’ils n’essayaient pas d’utiliser ces techniques en plein combat, ils n’apprendraient jamais à les mettre en pratique.

J’ai dû laisser une belle somme pour apprendre cette compétence, et je le jure, je la maîtriserais. C’est promis. Mais, c’était plus facile à dire qu’à faire.

Le gobelin se méfiait de lui et faisait attention à ses angles morts. Il balançait maladroitement son épée vers Haruhiro, cherchant à se prémunir d’une possible attaque par-derrière. Le garçon avait du mal à trouver une ouverture et Ranta était incapable de capter l’attention de la créature… C’était trop demandé d’un type comme lui. Ranta n’était pas du genre à foncer sur un ennemi et Haruhiro était du même style.

Ils avaient tous les deux peur d’attaquer de front. Ils préféraient se glisser derrière l’ennemi ou à défaut sur les côtés. À cause de ça, Haruhiro comme Ranta, tournaient autour du gobelin, essayant de se positionner derrière lui. Le gobelin, bien sûr, ne voulait pas d’un ennemi dans son dos, et ne cessait de se déplacer pour garder ses adversaires dans son champ de vision. Le combat était maintenant tombé dans une impasse, les deux garçons étaient incapables de trouver une solution.

—Bon sang, mais qu’est-ce que vous foutez ! s’exclama Yume qui sortit son coutelas en s’avançant rapidement vers la créature.

Surpris par son cri, le gobelin s’immobilisa pendant une fraction de seconde. La jeune fille en profita pour le frapper grâce à la compétence au couteau qu’elle venait d’acquérir. Une taillade transversale ! Le gobelin grogna et recula rapidement, marqué par une coupure superficielle qui allait de l’épaule jusqu’au torse. Distrait par cette attaque, il présentait maintenant son dos à Haruhiro.

Maintenant ! pensa-t-il alors que son corps était déjà en mouvement.

En un instant, il avait couvert la distance qui le séparait de la créature et lui planta sa dague dans le dos comme il venait de l’apprendre récemment auprès de son maître. Son ennemi ne portait qu’une armure de cuir assez fine. La dague d’Haruhiro ne rencontra aucune résistance et s’enfonça sur une dizaine de centimètres. Grognant sous l’effort, il la retira pour reculer rapidement avant de se retourner en vitesse.

La créature toussa un peu de sang et sembla préparer quelque chose, mais elle s’effondra quelques secondes plus tard, secouée de spasmes. Elle était toujours vivante, mais c’était terminé. Elle était incapable de continuer.

—Hein ? Haruhiro regarda le gobelin, surpris, avant de diriger son regard sur ses mains.

Est-ce que je l’aurais poignardé au bon endroit ? Ou plutôt au mauvais, je suppose…

—Je dois le tuer ! s’écria Ranta en sautant sur le gobelin.

Et d’un coup de son épée, il lui trancha la tête.

—Enfin, j’ai réussi ! J’ai obtenu un Vice !

La chasseuse à ses côtés fronça les sourcils.

—Je pense à chaque fois la même chose : les chevaliers noirs sont vraiment barbares.

—Je ne suis pas un barbare ! Je suis cruel ! Ça fait plus noble ! Nous autres, chevaliers, serviteurs du dieu des ténèbres Skullhell, respectons simplement ses commandements. Être cruel, dénués de sentiments et de principes. Jamais il ne me verra verser la moindre larme ou une seule goutte de sang. Tout ce qu’il pourra voir, ce sont mes ennemis qui sont passés sur le fil de mon épée !

—Om Lel ekt… psalmodia Shihoru tout en dessinant un glyphe élémentaire avec sa crosse.

—Ver dash !

Les magiciens utilisaient la puissance d’êtres magiques appelés esprits élémentaires. L’esprit de l’ombre invoqué par Shihoru ressemblait à un tas d’algues noires et crépues et volait en produisant un son bien particulier.

Il s’agissait du sort frappe de l’ombre. Shihoru aurait pu choisir d’apprendre Alev, l’esprit du feu, Kanon, l’esprit de la glace, ou encore Pfatlz, l’esprit de la foudre, mais à la place, elle avait choisi Das, l’esprit de l’ombre. Haruhiro avait la nette impression que c’était peut-être la personnalité de Shihoru qui commençait à se dévoiler.

L’esprit élémentaire de l’ombre frappa le gobelin que combattait Manato juste derrière la tête. Cependant, au lieu de n’affecter que le haut de son corps, l’ensemble de celui-ci fut pris de tremblement.

—Gah ! Gah ! prononça avec difficulté le gobelin d’une voix étrange.

La frappe de l’ombre n’était pas une magie qui brûlait, gelait ou étourdissait, elle blessait avec des ondes à haute fréquence. Comme on pouvait s’y attendre, Manato en profita pour porter un coup avec son bâton, avant de mettre le gobelin à terre.

—Frappe haineuse ! s’écria Ranta en attaquant de manière vicieuse le gobelin tombé.

Attaquer un ennemi à terre était l’une des capacités « spéciales » de Ranta. Le bon sens aurait voulu qu’il ne se soit pas nécessaire d’utiliser une compétence sur un ennemi déjà affaibli et mourant, mais c’était un fait qui lui avait échappé. La longue épée de Ranta trancha l’air et… ne l’acheva pas. Elle avait été bloquée lorsqu’elle était sur le point de toucher le crâne du gobelin. Ranta fulminait.

—Bâtard ! Tu te prends pour qui ? Prends ça ! Et ça ! Et ça ! S’écria-t-il en frappant la pauvre créature encore et encore.

Pendant que Ranta s’acharnait, Moguzô combattait toujours le dernier gobelin restant. Ils devaient en finir, mais il ne parut pas nécessaire à Haruhiro de l’aider. La créature poussait de puissants cris tout en frappant Moguzô avec sa lame rouillée. Le guerrier fit une belle parade et utilisa ensuite son épée bâtarde pour bloquer la lame ennemie et stopper les mouvements du gobelin.

C’était là que Moguzô prenait l’avantage. Il avait assez de puissance et avait appris une technique dans le cas où son ennemi était immobilisé. Avec un grognement, il fit glisser son épée contre celle du gobelin et remonta. Il parvint à infliger une longue estafilade sur le visage de la créature. Moguzô n’était pas très rapide, mais il était plutôt habile avec son arme. Le gobelin grimaça et recula.

—Allez, Moguzô ! cria Haruhiro pour l’encourager.

Et le guerrier envoya le coup final. Il avança, et porta un coup en diagonale de toutes ses forces.

—Merci ! cria-t-il à l’intention de la créature.

La technique que Moguzô venait d’employer était un féroce coup de taille. C’était la compétence la plus basique apprise aux guerriers pendant leur initiation dans la guilde. Elle donnait l’impression qu’elle pouvait être maîtrisée seulement en l’observant, mais ce n’était pas une technique qui était aussi facilement acquise. Seuls les guerriers étaient capables de développer autant de puissance en l’utilisant.

La raison pour laquelle Moguzô avait crié « merci » en utilisant ce coup de taille était simplement la version abrégée de « merci de me laisser vous tuer » pour les guerriers.

Derrière ce mot en apparence anodine se cachait un coup mortel. La lourde épée de Moguzô trancha le gobelin du haut de son épaule jusqu’au milieu de sa poitrine, l’empalant par la même occasion. Alors que la créature se trouvait toujours sur l’épée, Moguzo la souleva et pivota avec un grognement d’effort. Il envoya alors voler la créature en redescendant l’épée.

Ranta courut après le gobelin et poussa un cri de triomphe alors qu’il le frappait de son épée longue. Yume avait bien raison sur son compte, Ranta était un véritable sauvage. Sa conduite n’avait rien de noble. Il ressemblait plutôt à un barbare. Quand il eut fini de s’acharner sur le corps du pauvre gobelin, il utilisa un couteau pour couper une de ces oreilles pointues.

—Trois Vices à la suite !

Il riait avec jubilation.

—Ça m’en fait un total de onze et une augmentation de la puissance de mon démon ! S’il en a l’envie, il pourra murmurer aux oreilles des ennemis pour les distraire ! Génial !

—Qu’est-ce que tu veux dire par « s’il en a envie » ? demanda Haruhiro.

—Le démon d’un chevalier noir est vraiment inutile en fin de compte.

—Eh ! J’ai entendu, Haruhiro ! répliqua Ranta.

—Ne t’avise pas de médire sur Zodiac ou je vais lui ordonner de te maudire !

De toute évidence, « Zodiac » était le nom que Ranta avait donné à son démon. Ou alors c’était son vrai nom ? Ou bien un surnom ? Haruhiro l’ignorait et ce n’était pas important. Ça ne changeait rien au fait que c’était inutile.

—Mais j’ai raison. Tu ne peux même pas l’invoquer pendant la journée, répondit Haruhiro.

—Idiot ! Quand j’aurais onze autres Vices, je pourrais le faire monter d’un niveau ! Il sera alors capable d’être invoqué pendant le lever et le coucher du soleil !

—On est de retour à Ortana avant la fin de la journée et personne n’est debout à l’aube.

—C’est vrai, mais… commença Yume qui s’était jointe à la conversation, les joues gonflées de contrariété, mais avec des yeux pétillants. Une expression difficile à comprendre.

—Contrairement à son maître, Zodiac pourrait être mignon…

—Je ne suis pas son maître ! Les démons ne sont pas des animaux de compagnie ! Zodiac me possède. C’est un démon après tout !

—Ça veut dire qu’avant que tu ne puisses t’en servir pour maudire Haruhiro, tu seras maudit toi-même, répondit Yume, tout en évitant le regard de Ranta.

—Ouais, j’imagine que t’as raison. Attends, quoi ? Vraiment ? Zodiac, c’est vrai ? Réponds-moi, Zodiac ? Ah oui, on est toujours en plein jour, alors il ne peut pas m’entendre…

—Bon boulot, tout le monde, les interrompit Manato avec un sourire.

—Personne n’est blessé ? On ne dirait pas, mais je peux vous soigner si quelqu’un en a besoin. Si tout le monde va bien, jetons un œil aux sacs des gobelins.

—Moi ! Moi ! Je vais le faire ! Laissez-moi le faire ! se porta volontaire Ranta.

À l’intérieur des sacs des trois gobelins, il y avait sept pièces d’argent, deux pierres qui avaient l’air précieuses, trois crocs et os dont personne ne savait s’ils valaient quelque chose, et quelques biens divers qui ne valaient rien. Selon la valeur des pierres, leur gain pourrait s’élever jusqu’à environ dix pièces d’argent, ou au pire huit.

Ils avaient quitté Ortana à sept heures du matin et avaient atteint Damrow à environ huit heures. Il était maintenant midi. Ils enterrèrent les gobelins dans des tombes de fortune avant de faire une pause pour déjeuner. Tous avaient préparé un repas constitué de pains, de viandes séchées et d’autres petites choses. Le repas était un moment joyeux et convivial.

—Il faut que je prie, La chasseresse coupa quelques minces lanières de viande séchée et les plaça sur le sol. Fermant les yeux et joignant ses mains, elle pria.

—Déesse Elrich, merci pour tout. Je vais partager une partie de ma nourriture avec toi, alors continue de me protéger, d’accord ?

—Est-ce que prier et faire une offrande avant chaque repas est une obligation venant de la guilde des chasseurs ? demanda Haruhiro tout en mangeant son pain.

Il avait acheté son pain à la boulangerie Tattan juste à l’extérieur de Nishimachi. Il était aussi dur que de la pierre, mais pas cher et avait bon goût.

—Oui dit Yume en ouvrant les yeux et se tourna vers Haruhiro.

—La Déesse Blanche Elrich est une louve géante et elle s’entend mal avec le Dieu Noir Rigel, qui est aussi un loup géant. C’est grâce à la protection d’Elrich que nous pouvons chasser en sécurité.

—En d’autres mots, les chasseurs la vénèrent, comprit Haruhiro.

—Mais est-ce suffisant de prier de manière si familière et de lui offrir si peu ?

—C’est bon dit en riant Yume.

—Elrich est généreuse. Je ne pense pas qu’elle m’en voudrait pour ça… Il n’y a aucune raison de m’en vouloir de toute façon.

—Je pense que… commença Shihoru qui tenait dans ses mains une sorte de bagel.

—La Déesse Elrich comprend les sentiments de Yume. En tout cas, c’est ce que je crois…

Manato but sa gourde en cuir et hocha la tête pour marquer son accord.

—Bien sûr, les mots et gestes sont importants, mais ce qui compte le plus, ce sont les sentiments que nous souhaitons exprimer. Quand nous, les prêtres, utilisons la magie de la lumière, le sort ne marche pas si l’incantation est fausse, mais pour la prière de Yume envers Elrich c’est autre chose.

—Je suis quelqu’un qui déborde toujours de sentiments. J’aime parler avec les personnes que j’aime. Et quand je dors la nuit, Elrich vient me rendre visite dans mes rêves. Je lui demande si je peux monter sur son dos et elle accepte ! Je la chevauche et Elrich se met à courir si vite ! C’est incroyable !

—Et alors ? Elle a une chute ton histoire ? demanda Ranta, renfrogné, tout en mâchant bruyamment sa nourriture.

—Je t’ai patiemment écouté en attendant la chute. Elle arrive quand ? Si tu n’as pas préparé une chute bien mordante, je jure que je te frappe !

—Une chute ? Yume cligna des yeux d’incompréhension.

—Il n’y a pas de chute.

—Quoi ! Ranta bascula en arrière de manière dramatique.

—Idiote ! Quel est l’intérêt d’une aussi longue histoire sans chute ! Que comptes-tu faire quand je me noierai dans une spirale d’attente ?

—En quoi ce serait une mauvaise chose ? demanda Shihoru avec une petite voix.

—Que tu meures noyé…

Ranta pointa son doigt vers Shihoru.

—Eh ! Eh ! Eh ! Je t’ai entendue ! J’ai entendu ce que tu as dit, Shihoru ! Tu veux ma mort !

—Je me demandais seulement si ta noyade était si préjudiciable pour le groupe.

—Le redire d’une manière plus soutenue n’y change rien ! Ça ne se fait pas ! Tu es la pire ! La pire des humaines qui n’ait jamais existé ! La pire de toutes les méchantes pourries de toute l’histoire !

—Ignore-le, Shihoru.

Yume la prit dans ses bras pour lui caresser la tête.

—Pas besoin d’écouter ce qu’une ordure a à dire. Shihoru n’a rien fait de mal. C’est toi le méchant. Tu es tellement minable que tu n’es même pas un humain.

—Je suis humain !

—Même avec des cheveux bouclés ? plaisanta Haruhiro.

—Oui, même avec des cheveux bouclés ! répondit Ranta sans réfléchir.

—Mais… Les boucles n’ont rien à voir là-dedans ! Et puis, les personnes bouclées sont des gens bien ! C’est ceux qui ne sont pas bouclés qui ne sont pas humains ! Voilà !

Et pour appuyer cette déclaration, il toucha ses cheveux comme si c’était un cadeau du ciel.

—Dans ce cas…

Moguzô avala une bouchée de pain au milieu de sa phrase.

—Ça me va si je ne suis pas humain.

—De même, répondit Yume.

—Ça en fait trois avec moi, ajouta Shihoru.

—Moi aussi, Acquiesça Haruhiro.

—Attendez ! s’exclama Manato avec une expression sérieuse.

—Réfléchissons-y rationnellement. Est-ce que les cheveux bouclés sont le vrai problème ? Je ne pense pas. Il n’y a aucun problème à avoir les cheveux bouclés. En fait, les cheveux bouclés sont peut-être les victimes dans cette histoire…

—Hein ?

Ranta lâcha ses cheveux.

—Victimes ? Mes cheveux ? Alors ça veut dire que je suis le criminel ! Et que c’est à cause de moi que les cheveux bouclés sont devenus une mauvaise chose !

—Ranta, je rigole.

—Bon sang, Manato ! Tu as toujours ce sourire alors je ne sais jamais si tu es sérieux ou non ! Tu n’es qu’un sale traître, une fois de plus !

—Il ne l’est pas !

Shihoru se leva soudainement. Le visage tout rouge. Elle avait l’air si énervée qu’on aurait cru que de la vapeur allait jaillir de sa tête.

—Manato n’est ni un traître ni quelqu’un de sale ! Retire tout de suite ce que tu as dit !

Ranta sursauta.

—Hein ? J’ai raison, non ? Si tu y réfléchis, je n’ai même pas besoin de m’excuser. J’ai bien le droit de me défendre quand même !

—Retire ça ! répéta Shihoru de manière encore plus autoritaire.

—D’accord, d’accord ! Je retire ce que j’ai dit. Manato n’est pas un traître et il est très propre. Parfaitement propre ! Je le vois tous les jours dans les bains. Son niveau de propreté pourrait égaler celui d’une fille. Et sa peau est d’une blancheur immaculée, aussi blanche que celle d’une princesse.

—Blanche… répéta Shihoru en se balançant légèrement d’avant en arrière.

—La peau… de Manato… Les bains.

—Aussi blanche qu’une princesse…

Manato souleva sa robe de prêtre puis sa chemise.

—Je ne pense pas. Haruhiro, ma peau est si pâle que ça ?

Bien sûr que oui ! Mais pas autant que celle de Shihoru, et ce n’est pas le sujet principal. J’avais quelques doutes, mais maintenant j’en suis certain. Shihoru est amoureuse de Manato. Est-ce qu’il ferait semblant de ne pas l’avoir remarqué ? C’est triste pour Shihoru… Mais j’ai le sentiment que la situation est plus compliquée qu’elle n’en a l’air.

—C’est sûr qu’en comparaison de moi ou de Ranta, ta peau est vraiment pâle. Immaculée même. Elle a l’air douce aussi, répondit Haruhiro.

—Douce…

On avait l’impression qu’elle était prête à s’évanouir.

—Peau… douce.

—Shihoru, ça va ?

Yume alla soutenir sa compagne chancelante.

—Il faut calmer ton imagination débordante. Mieux vaut le faire à petite dose. Shihoru ? Shihoru ?

Shihoru soupira lourdement avant de s’appuyer sur Yume, complètement perdue.

Oups, pensa Haruhiro, peut-être que je suis allé trop loin.

Mais sa façon d’agir était vraiment trop drôle. Je n’ai pas pu m’en empêcher. De dégoût, Ranta se moqua de cet échange et fit demi-tour. Il commença à manger son repas, dégageant un air de totale indifférence.

Je me demande pourquoi ? Peut-être que Ranta a un faible pour Shihoru ? Mais celle-ci semble être bien plus intéressée par Manato. Ce serait pour ça que cette scène l’a autant contrariée ? Si c’est le cas, il serait plus que temps pour lui de se remettre en question. Il n’a rien fait jusque-là pour qu’une fille puisse l’apprécier. En fait, tout ce qu’il a fait jusqu’à présent semble avoir été fait pour que les filles le détestent.

—Nous sommes vraiment devenus une bonne équipe, murmura Manato.

—Tu le penses vraiment ? répondit Haruhiro.

—Nous avons été capables de battre trois gobelins en même temps sans problème et personne n’a été blessé. Ça veut dire que nous les avons vaincus facilement. Yume est beaucoup plus à l’aise avec un coutelas qu’avec un arc, et en fait elle est plutôt douée avec. Si nous nous organisons bien, il ne serait pas impossible d’en combattre quatre à la fois.

—Je vois… compris Haruhiro qui y pensait déjà depuis un moment.

Moguzô et Manato pouvaient en gérer un chacun, tandis que lui, Ranta et Yume pouvaient affronter les deux autres. Shihoru pouvait immédiatement en mettre un hors-combat avec sa frappe de l’ombre. À condition que le combat ne dure pas trop longtemps, il avait le sentiment que quatre gobelins étaient gérables.

—Ouais, on pourrait sans doute en vaincre quatre, acquiesça Haruhiro.

—Moguzô nous est devenu indispensable. Il est tellement grand que sa simple présence suffit à intimider nos adversaires. Il manie son épée avec technique et précision. Ses coups font souvent mouche en plus d’être puissants.

—C’est vrai, dit Haruhiro.

—Moguzô fait preuve d’une belle habileté dans son maniement de l’épée.

Moguzô avala une autre bouchée de pain.

—Vraiment ? Je ne sais pas pourquoi, mais j’aime bien les tâches qui requièrent de la précision.

—Ça ne te va pas ! s’écria Ranta qui explosa de rage sans raison apparente, faisant tressaillir Moguzô.

—En tout cas, c’est ce que je pense.

Haruhiro regarda de travers son compagnon et lui répliqua de façon cinglante.

—Eh bien, moi je pense au contraire que c’est une bonne chose. Moguzô n’est pas un bon à rien de délinquant, contrairement à quelqu’un d’autre.

—Oh ? Ranta répliqua à son tour.

—Tu parles de moi ? Tu sais que mon surnom est la « Tornade Précise » ?

Yume, qui caressait doucement Shihoru pour la faire sortir de son fantasme, lança un regard glacial au chevalier noir.

—Je suis sûre que personne ne t’a jamais appelé comme ça.

—Mais il reste incroyable.

L’expression grave de Manato indiquait qu’il ne plaisantait pas cette fois.

—Il est toujours à l’offensive. Un réel fonceur. Il n’a pas peur d’échouer, alors il va probablement maîtriser ses compétences plus vite que n’importe qui. Tous les autres, y compris moi, avons peur du danger. Si Ranta n’était pas là, nous ne pourrions pas continuer aussi facilement.

—Quoi ?

L’expression de Ranta révélait de la confusion.

—Dans ce cas, mon surnom est « le Cyclone de l’Avancement » ?

—Qu’est-il arrivé à « la Tornade Précise » ? » ironisa Haruhiro, fidèle à son rôle.

—Et Shihoru…

Manato marqua une pause.

Il devait se montrer prudent étant donné les sentiments de Shihoru envers lui, pensa Haruhiro.

—Shihoru a une bonne compréhension de la situation globale. La majorité de ses sorts de l’obscurité étourdissent ou sèment la confusion chez nos ennemis et soutiennent l’équipe dans les combats. C’est pour nous aider que tu as appris la magie des ombres, n’est-ce pas Shihoru ?

La jeune magicienne eut l’air surprise pendant un moment, avant de hocher la tête silencieusement, mais de manière décidée.

Je pensais qu’elle avait délaissé des choix plus simples comme le feu, la glace ou l’électricité pour choisir un élément lui permettant une plus grande utilisation. Je croyais que c’était dû à ses préférences. J’avais tort ? Son choix n’est pas juste une question de goût ? En fait, elle y a sérieusement réfléchi. Elle a choisi ses sorts en fonction des besoins du groupe. Je suis tellement stupide. Moi qui pensais la comprendre un peu, je ne sais rien d’elle.

Manato porta ensuite son regard sur l’autre adolescente du groupe.

—Quant à Yume, c’est sans doute elle qui a le plus de courage ici. En tant que prêtre, je souhaiterais parfois qu’elle se montre plus prudente, mais si quelque chose arrive, elle sera toujours là pour prêter main forte.

—Je suis quelqu’un de courageuse ?

Elle réfléchit quelques secondes, puis son expression s’adoucit.

—En fait, je n’ai pas vraiment peur des combats. C’est sans doute la première fois que l’on me considère comme ça… Peut-être que tu as raison. Mais le fait est que je ne suis pas encore très adroite avec un arc alors que je suis une chasseuse.

—On a tous un point faible. Une chose qu’on n’arrive pas à faire, murmura Manato, plus pour lui-même que pour quiconque.

—Il y a des moments où n’importe laquelle de ces choses peut devenir un défaut fatal pour une personne seule, mais nous sommes une équipe. Il nous suffit d’être complémentaires.

—Bien dit, s’exclama Yume en hochant la tête plusieurs fois.

—Tout à fait vrai. À partir de maintenant, j’essayerai d’être la plus généreuse pour ne pas être le boulet du groupe.

Ranta ricana.

—On a dit que t’étais la plus courageuse. Pas que tu avais la poitrine la plus généreuse !

Yume passa une main sur sa poitrine.

—Je me demande ce que ça ferait d’avoir une poitrine digne de ce nom… Elle serait sans doute bien différente de mes petits seins.

C’était trop beau pour ne pas intervenir, et Haruhiro lui suggéra.

—Peut-être que les tiens appartiennent à une autre catégorie.

Yume regarda le jeune voleur avec une expression très sérieuse.

—Haruhiro, tu le penses vraiment ?

—Euh, peut-être, qui sait…

—Et ce serait quel genre de catégorie ? Celle de la plus mignonne ? Ça sonne vraiment bien.

—Ce… Ça pourrait être… commença à dire Moguzô.

Mais l’attention de tous ses compagnons se porta immédiatement sur lui. Sa timidité l’empêcha de continuer et de la sueur commença à couler sur son front, il l’essuya avec sa main et repris la parole.

—Non rien, peu importe.

—Maintenant je suis curieuse. Dis ce que tu penses, l’encouragea Shihoru en ne le quittant pas des yeux.

Moguzô tourna son propre regard vers le sol.

—Désolé, dit-il après quelques instants.

Après ses excuses, personne ne chercha à aller plus loin.

Qu’est-ce qu’il avait voulu dire ? pensa Haruhiro.

Shihoru n’était pas la seule à être curieuse.

La conversation se poursuivit un peu après leur déjeuner. L’après-midi, ils recommencèrent leur recherche de gobelins. Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’Haruhiro réalisa quelque chose.

Manato a su féliciter et encourager tout le monde, sauf moi. Peut-être m’a-t-il simplement oublié… Ou alors, je ne méritais pas ses éloges. Aurait-il une faible opinion me concernant ? Pourtant nous avons eu l’habitude de parler à plusieurs reprises. Me considère-t-il simplement comme une simple connaissance ?

Tout ceci l’inquiétait, mais il était un peu tard pour aller voir Manato et lui demander. Cela aurait été beaucoup trop embarrassant.

Oublie ça, se dit-il.

Manato avait simplement dû l’oublier, ou alors la direction de la conversation avait changé avant que le prêtre n’en vienne à lui.

Ça doit être l’une de ses deux raisons décida Haruhiro.

Même en pensant ainsi, l’adolescent était toujours un peu anxieux.

Me concentrer, je dois me concentrer.

Haruhiro leva la main. Le signal pour l’équipe de s’arrêter.

—Il y a quelque chose, là.

La reconnaissance avant tout. Tout le monde se dissimula pendant qu’Haruhiro, comme toujours, partait devant. Ranta l’accompagnait aussi en de rares occasions, mais pour être honnête, c’était plus facile quand il était seul.

Pour le moment, il faisait de son mieux pour se déplacer sans bruit. Mais une fois que j’aurai économisé assez d’argent, je pourrai enfin demander à Barbara de m’enseigner le pas furtif. C’est l’une des compétences que je veux absolument apprendre.

Il doit bien y avoir une astuce pour marcher sans faire de bruit. Je veux savoir comment faire !

Il y avait des gobelins dans un immeuble en pierres de deux étages partiellement écroulés. Le deuxième étage en forme de balcon n’existait presque plus et une partie des murs du premier étage s’était effondrée. Sur le balcon se trouvait un gobelin dans une armure de plaques avec une épée attachée dans le dos. Un deuxième gobelin était assis sur le sol du premier étage. Il était gros pour un gobelin.

Les gobelins normaux étaient de la taille d’un enfant humain, soit environ un mètre vingt. Tout gobelin aux alentours d’un mètre et demi était considéré comme un géant pour son espèce. Celui assis au premier étage, cependant, était différent. C’était difficile à estimer à cette distance, mais il paraissait une ou deux fois plus gros que celui du deuxième étage.

Je n’en avais jamais vu de tel. Il a l’air de porter une cotte de mailles et un casque, mais en ce qui concerne son arme, je suis incapable de la voir d’ici. Haruhiro continua de repérer les lieux autour du bâtiment, mais aucun autre gobelin ne patrouillait dans les environs. Il n’y avait donc que le gobelin en armure et le géant.

Haruhiro retourna auprès des autres pour les informer.

—Mauvaises nouvelles. Il n’y en a que deux, mais l’un est énorme. Presque aussi grand que nous.

Les yeux de Manato s’écarquillèrent légèrement.

—Un hobgobelin. Une sous-espèce de gobelin, mais plus grande et plus forte que les gobelins normaux. Ils sont féroces, mais pas très intelligents. Les gobelins les utilisent parfois comme serviteur.

Ranta se lécha les lèvres.

—S’il a un serviteur, il doit être assez riche. Il doit y avoir un paquet de trésors dans ce bâtiment.

Haruhiro se gratta le menton avec l’extrémité d’un doigt.

—Tu as peut-être raison. Il porte une armure de plaques et le hobgobelin une cotte de mailles et un casque. Il serait peut-être même assez grand pour que l’un d’entre nous le porte.

Moguzô respira bruyamment. Pour les guerriers, ceux qui affrontaient de front les ennemis, les équipements de protection étaient très importants. Cependant, les armures étaient chères. De l’équipement neuf était hors de question, donc la seule option restante était une armure d’occasion qui correspondait parfaitement, ce qui était rare, ou d’aller chez un forgeron pour ajuster la taille. À cause de ça, tous, y compris Moguzô, portaient toujours l’équipement d’occasion fourni par leurs guildes.

—Deux gobelins… murmura Manato, perdu dans ses pensées, le regard vers le sol.

—S’il n’y en a que deux, je suis certaine qu’on peut en venir à bout, dit Yume, les yeux tournés vers le ciel.

Shihoru donna elle aussi son avis en tenant fermement sa crosse.

—Si j’arrive à en aveugler un avec ma magie, nous n’aurons aucun problème pour les vaincre.

—Et de mon côté, j’essayerai d’attaquer avec mon arc. Même si j’échoue, cela attirera toujours l’attention des gobelins.

Manato regarda chacun de ses équipiers à tour de rôle. Peut-être était-ce parce qu’ils avaient été complimentés plus tôt, mais chacun avait le moral et l’humeur à engager le combat. La tension dans l’air était un peu plus lourde que d’habitude. Haruhiro ne partageait pas vraiment ce sentiment, mais il ne souhaitait pas briser l’élan des autres.

—On y va alors ? demanda-t-il, ce à quoi Manato fit un signe approbateur.

—Allons-y.

Un plan de bataille fut rapidement mis sur pied. Haruhiro, Yume et Shihoru iraient en premier, harcelant les créatures à distance. Une fois que l’ennemi aurait réalisé qu’il était attaqué, Moguzô et Manato passeraient en première ligne. Pendant que le guerrier s’occuperait du hobgobelin, Manato engagerait le gobelin en armure. Haruhiro, Ranta et Yume attaqueraient sur les côtés, tandis que Shihoru les soutiendrait avec sa magie.

Toute l’équipe forma un cercle, et ils réunirent leurs mains en son centre.

—Un pour tous ! s’exclama Manato à voix basse, auquel les autres répondirent en cœur.

—Et tous pour un !

Ils avaient commencé ce petit rituel avant chaque combat il y a quelque temps, mais ils trouvaient toujours cela un peu étrange.

—Pourquoi dit-on : « Un pour tous » et « Tous pour un » ? pensa-t-il à voix haute.

—Je ne sais pas, mais j’ai une impression familière lorsque je l’entends, dit Shihoru en penchant la tête sur le côté.

—J’ai aussi ce sentiment, mais je suis incapable de savoir où est-ce que j’ai déjà entendu cette expression. Étrange, répondit aussi Yume.

Haruhiro prit la tête du groupe et s’approcha du bâtiment. Manato, Moguzô et Ranta suivaient dix mètres derrière. L’arc de Yume avait une longue portée, mais la magie de Shihoru ne faisait effet que sur une dizaine de mètres.

Va-t-on vraiment pouvoir s’approcher autant sans se faire remarquer ? Ça ne sera pas facile, peut-être même impossible. Ce mur entoure tout le bâtiment. Et il y a bien cinq mètres totalement à découvert. Dès que nous aurons dépassé ce mur, les gobelins vont sûrement nous voir.

Haruhiro s’approcha de Shihoru. Une légère odeur fruitée lui remplit le nez.

—Shihoru, tu as mis du parfum ? chuchota-t-il près de son oreille.

—Hein ? Qu’est-ce que tu racontes ? dit Shihoru surprise.

—Euh, peu importe. Désolé. C’est un peu loin, mais peux-tu atteindre le gobelin d’ici ?

—Je ne suis pas certaine, mais je vais essayer.

Shihoru posa une main sur sa poitrine et prit une longue et profonde inspiration. Yume encocha une flèche sur son arc. Aucun des gobelins ne regardait dans leur direction. Yume et Shihoru sortirent simultanément de la couverture offerte par le mur, et la magicienne dessina un glyphe élémentaire avec sa crosse.

—Om Lel ekt Ver Dash !

Une sphère noire à l’aspect glacé jaillit de sa crosse avec un bruit sourd. Au même moment Yume décocha sa flèche. Elle passa au-dessus de la tête du gobelin en armure, le surprenant, alors que le sort de Shihoru frappait le hobgobelin sur son bras gauche. La créature se mit à grogner alors que tout son corps commençait à trembler. Le gobelin en armure tourna son regard dans leur direction.

—Ils nous ont repérés ! cria Haruhiro.

—Allons-y ! commanda Manato.

Le hobgobelin ramassa une énorme massue hérissée de pointes à ses pieds et se releva maladroitement. La frappe de l’ombre avait fait son effet. Le gobelin en armure avait l’air d’avoir aussi saisi son arme. Qu’est-ce que c’était ? Ça avait l’air robuste et son extrémité ressemblait à un arc miniature. La créature la pointa directement vers les trois aventuriers qui venaient dans sa direction.

Haruhiro attrapa rapidement Yume et Shihoru par les épaules et ouvrit la bouche pour les avertir de se mettre à couvert.

Cependant, avant d’avoir pu s’exprimer, le carreau de l’arbalète volait déjà dans leur direction. Yume et Shihoru tombèrent à la renverse, poussées par Haruhiro. Celui-ci poussa un gémissement lorsqu’il se retrouva lui aussi à terre.

C’est à cet instant qu’il ressentit la douleur. Son bras droit. Une flèche. Une flèche sortait de son bras. Ça faisait mal. Très mal. Il s’accroupit, avant de finir assis sur ses talons. Ça faisait mal quand il bougeait. Ça faisait mal quand il ne bougeait pas. Il souffrait tellement qu’il avait du mal à respirer.

Shihoru laissa échapper un petit cri lorsqu’elle vit la blessure.

—Haruhiro ! s’exclama Yume en posant doucement une main sur le dos du jeune homme.

Celui-ci gémit de douleur à son contact.

Ne me touche pas ! S’il-te-plaît… Arrête ! La douleur, faites qu’elle cesse ! Je crois que je vais mourir… Non ! Moi, mourir ? Non, ce n’est pas possible. Je ne veux pas ! Mais ça fait mal ! Aidez-moi, que quelqu’un vienne. Je ne peux plus le supporter…

—Haruhiro !

Manato. Il est venu pour moi.

Et sans mise en garde, le prêtre retira la flèche du bras d’Haruhiro. Au moment où elle sortit, le garçon eut le sentiment qu’une énorme partie de lui-même avait aussi été arrachée. Le sang jaillissait de la plaie. Le jeune voleur ne put s’empêcher de cracher un caillot de sang sous l’intense douleur.

Manato, je vais mourir. Tu vas me tuer ! Faire quelque chose comme ça…

Toutefois, le prêtre n’y prêta aucune attention alors qu’il formait rapidement un hexagone avec sa main.

—Lumière, par la protection de Lumiaris, Soin ! cria-t-il.

La lumière jaillit de sa main et il commença à panser la plaie d’Haruhiro. Même si Haruhiro était en train d’être soigné, la douleur ne diminuait pas. Le jeune homme haletait encore et encore. C’était tellement douloureux qu’il avait du mal à reprendre son souffle. Finalement, la douleur commença à refluer. Il put enfin recommencer à respirer normalement. Quand il essaya de toucher son bras droit, il sentit le sang qui avait coulé, mais ce n’était plus douloureux.

—Manato !

C’était Ranta.

—Dépêche-toi ! Je ne vais pas pouvoir tenir plus longtemps !

—Tu vas mieux ? cria le prêtre à Haruhiro.

Celui-ci allait lui répondre par l’affirmative, mais Manato était déjà parti.

Oh, c’est vrai.

Pendant que Manato le soignait, les autres combattaient toujours. Haruhiro jeta un œil au bâtiment et vit que Moguzô se battait contre le hobgobelin, tandis que Ranta et Yume harcelaient du mieux qu’ils pouvaient le gobelin en armure. Manato planifiait-il d’aller prêter main-forte à Ranta et Yume ? Shihoru de son côté bombardait le hobgobelin de missile magique, mais celui-ci n’avait pas l’air d’en souffrir.

Haruhiro se releva en panique. Si Manato rejoignait Ranta et Yume, ils pourraient sans doute se charger du gobelin en armure, mais quelque chose devait être fait concernant le hobgobelin.

—Tiens bon, Moguzô ! cria Haruhiro pour l’encourager, tout en prenant position dans le dos de la créature.

Le hobgobelin avait son attention uniquement concentrée sur Moguzô. Dans ce genre de cas, le jeune voleur aurait dû pouvoir le surprendre facilement avec un coup de poignard dans le dos, mais pour plusieurs raisons, c’était impossible. Le hobgobelin était un peu plus grand que lui, mais pas autant que Moguzô. Il avait par contre une plus grande carrure.

Sa massue couverte de pointes était faite de bois, mais elle était lourde et épaisse. S’il réussissait à porter un coup avec, même la cotte de maille de Moguzô ne pourrait pas entièrement le protéger. Qui plus est, les protections du hobgobelin posaient aussi problème.

Ce n’est pas que le haut de son corps qui est protégé, sa chemise de mailles est reliée à un pantalon de la même matière, et sa tête est aussi protégée par un heaume. Sa défense est parfaite. Il n’y aucun endroit où je suis en mesure de frapper avec ma dague.

—Merci ! s’écria Moguzô tout en envoyant un coup de taille dont seuls les guerriers avaient le secret.

Haruhiro allait le féliciter, mais il se tut aussi vite que l’espoir était né. L’épée lourde de Moguzô avait frappé en plein dans l’épaule gauche de la créature, mais le coup n’était même pas parvenu à le faire reculer. La contre-attaque fut instantanée. Moguzô put difficilement dévier la massue à temps. Le guerrier fut repoussé. Sa garde brisée. Ça craint. À ce rythme, Moguzô va finir blessé lui aussi.

Haruhiro se jeta sur le dos du hobgobelin cherchant à le plaquer tout en plongeant sa dague au même moment. La lame fit un bruit horrible alors qu’elle érafla le métal. C’était inutile. Son arme ne pouvait pas pénétrer l’armure. Haruhiro réussit néanmoins à détourner l’attention de la créature sur lui. Cependant, il devait maintenant faire face à une massue qui s’approchait dangereusement de son visage.

Ça vient !

Il sauta, esquivant l’arme de justesse.

Effrayant ! Ça m’a presque frôlé ! Heureusement que j’avais de la place pour reculer. J’ai senti mes organes se recroqueviller à l’intérieur de mon corps… J’ai vu la mort de prêt.

—Je ne peux pas le faire… se murmura-t-il à lui-même.

—Om Lel ekt Ver Dash ! incanta Shihoru.

La frappe de l’ombre toucha les côtes du hobgobelin et celui-ci commença à trembler violemment.

Moguzô frappa de sa lourde épée et immobilisa le hobgobelin. Des étincelles jaillirent tandis que l’épée s’enfonçait dans son casque, laissant une profonde entaille. Il ne bougeait plus.

—Maintenant ! cria Haruhiro, alors qu’il allait se jeter sur la créature.

Même si le hobgobelin était effrayant, ils avaient réussi à le mettre à terre. Cependant, avant qu’Haruhiro ne puisse l’empêcher se relever, Manato cria son nom.

—Haruhiro par ici ! C’est Ranta !

—Quoi ? Haruhiro vit Ranta à terre, saignant abondamment au cou.

Il a été blessé !

Alors que Manato s’occupait de la blessure de Ranta, Yume affrontait seule le gobelin en armure. La créature ne cessait de l’attaquer sournoisement, la forçant à reculer.

Ça craint !

Haruhiro fit face au gobelin, se plaçant entre lui et Yume.

—Eh, le gob’ ! Par ici !

Tout comme Haruhiro l’espérait, toute l’attention du gobelin en armure se porta sur lui. Cela signifiait aussi qu’il devenait la cible de toutes ses attaques. Il ne pouvait rivaliser à une telle pluie de coups. L’épée du gobelin était aussi longue que celle de Ranta. Il ne pouvait qu’esquiver ses attaques. Bloquer. Parer. Esquiver. C’était tout ce qu’il pouvait faire.

Ce gobelin ne ressemblait à aucun de ceux qu’il avait déjà affrontés. Il était rapide et agile. Haruhiro avait le sentiment qu’il avait aussi reçu un bon entraînement au vu de son adresse à l’épée. Ne se défendant qu’avec une dague, s’il faisait un mouvement imprudent… Il ignorait ce qu’il se passerait. Et quand était-il de Moguzô ? S’en sortirait-il seul ? Haruhiro était inquiet, mais il n’avait pas le luxe de pouvoir vérifier.

—Balayage tranchant ! s’exclama Yume en attaquant le gobelin en armure par-derrière.

C’était une puissante attaque latérale utilisant son coutelas, mais le gobelin avait lu dans ses mouvements. Il réussit à bloquer le coutelas et riposta avec un coup qui arracha l’arme de la chasseuse. La créature s’apprêtait à lui porter le coup fatal.

—Je ne te laisserai pas faire ! s’écria Haruhiro en se jetant sur lui, mais le gobelin ne l’avait pas oublié.

Il se tourna agilement vers le jeune homme, épée levée. Impossible ! pensa Haruhiro. Il leva sa dague dans la direction de l’attaque ennemie, dans le mince espoir de stopper la lame. Les deux armes s’entrechoquèrent dans une pluie d’étincelles. L’épée du gobelin glissa sur l’arrière de sa dague dans un crissement de métal. Même la garde de l’arme était incapable de l’arrêter.

L’épée de la créature frappa son bras droit. Le jeune homme poussa un cri de douleur et laissa tomber sa dague. Le gobelin continuait d’avancer, pour finir ce qu’il avait commencé.

Je vais me faire découper, pensa Haruhiro.

—Coup rageant !

C’était Ranta fraîchement guérit de sa blessure. L’épée de la créature rata Haruhiro d’un cheveu. Ranta avait sauté sur le côté et enchaîna par un coup d’estoc. Le gobelin se baissa pour esquiver la lame de son adversaire, et sans attendre lança une contre-attaque. Ranta fit un pas en arrière avant de maudire le gobelin.

—Merde ! Arrête de nous emmerder ! Sale riche enculé !

Le visage du garçon était pâle et il suait abondamment. Sa blessure avait été guérie, mais ça ne lui avait pas rendu pas le sang qu’il avait perdu. Il avait pour autant sauvé Haruhiro. Même s’il était toujours en vie, son bras droit le faisait terriblement souffrir. L’épée du gobelin l’avait profondément entaillé et la douleur l’empêchait de s’en servir. Il mit donc sa dague dans sa main gauche.

—Haruhiro ! Manato accourut et lança immédiatement un sort de guérison.

—Lumière, par la protection de Lumiaris, Soin !

Haruhiro serra les dents pour supporter la douleur. Alors que sa plaie guérissait, il balaya du regard la situation. Moguzô s’en sortait contre les attaques du hobgobelin, mais non sans difficultés. Il avait de plus en plus de mal à rester stable sur ses appuis. Shihoru était allongée sur le sol, sans doute exténuée de l’usage abusif de sa magie. On ne pouvait plus espérer de l’aide de sa part.

Il avait le sentiment que même s’il était un peu diminué, Ranta parviendrait encore à esquiver les attaques du gobelin en armure pour quelque temps. Cependant, Yume avait elle aussi été blessée. Son bras saignait abondamment.

—Terminé ! dit Manato.

Haruhiro toucha son bras pour confirmer la guérison et tourna son regard vers Yume.

—Yume ! Par ici ! Manato va te guérir ! cria-t-il.

—Je vais bien ! je suis encore capable de me battre !

—Haruhiro, prends sa place ! Yume, viens ici ! ordonna Manato.

Toutefois, alors qu’il se déplaçait pour obéir, le doute commença à l’envahir.

Est-ce que ça va aller ? Manato commence à avoir un souffle de plus en plus court. Serait-ce parce qu’il a abusé trop souvent de ses sorts ? Haruhiro était un voleur, il n’avait donc aucune idée des règles de la magie. C’était une question de jugement. À qui fallait-il se fier ? Manato ou lui ? Bien sûr, il avait plus confiance en Manato. Ça devrait aller… Non ça ira. Tout se passera bien.

Haruhiro échangea sa place avec Yume. Il voulait mettre la pression sur le gobelin en armure, mais l’hésitation le rendit incapable de toute initiative. S’il attaquait, il avait peur de la contre-attaque. Est-ce que Ranta pensait la même chose ? Cette créature était bien trop douée avec son épée. Ils ne pouvaient exploiter aucune ouverture dans sa défense. Il avait en plus réussi à récupérer son casque. Il était maintenant équipé d’une armure complète. Aucune solution. Même si Haruhiro parvenait à porter un coup avec sa dague, il serait dévié par son armure. Même chose pour l’épée longue de Ranta. Et l’épée lourde de Moguzô ? Mais celui-ci avait déjà fort à faire avec le hobgobelin, il ne pouvait pas s’occuper des deux en même temps.

Échec et mat, pensa soudainement Haruhiro.

Oui, c’est fini. Nous avons perdu. Nous n’avons aucun moyen de renverser la situation. Et cela fait un moment que je l’ai réalisé. Alors voilà donc à quoi ressemble la défaite. Mais, attends. Si nous perdons, que va-t-il arriver ? Nous allons mourir ? Nous tous ?

Haruhiro jeta un regard vers Manato, qui avait presque terminé de soigner la blessure de Yume. Ils vinrent tous les deux à ses côtés.

—Haruhiro, va aider Moguzô ! ordonna Manato.

Le jeune voleur opina par réflexe. Il n’était pas certain que ce soit une bonne idée de les laisser, mais Moguzô avait besoin d’aide. Haruhiro bougea pour prendre position derrière le dos du hobgobelin. C’est à ce moment-là que tout commença à déraper. Le hobgobelin poussa un monstrueux cri de guerre et frappa de sa massue hérissée de pointes son ennemi. Moguzô pensait pouvoir bloquer l’attaque avec une garde haute, mais ce ne fut pas suffisant.

Le hobgobelin frappa encore et encore, les coups pleuvaient sur l’épée de Moguzô. La massue était faite de bois, mais elle ne montrait aucun signe d’usure. Le guerrier était à sa merci. Il tenait son épée à deux mains, une sur la garde, l’autre près de la pointe pour parer les coups de la créature. Les attaques étaient trop puissantes et il se retrouva vite un genou à terre. Du sang coulait depuis sa tête, là où une des piques de la massue l’avait touché.

Le hobgobelin finit par renverser Moguzô au sol et commença à se ruer sur lui.

Je ne peux pas le laisser faire !

Abandonnant son instinct de survie, Haruhiro se jeta sur le dos de la créature. Il aurait bien voulu aussi lui bloquer les bras, mais ce n’était pas possible. Le hobgobelin se débattait pour se débarrasser du voleur, mais celui-ci s’accrocha avec l’énergie du désespoir. La créature poussa un long cri de rage.

—C’est ça, Haruhiro ! Tiens-le occupé ! cria Manato alors qu’il soignait Moguzô.

Tu veux que je reste sur son dos ? Tu plaisantes j’espère ? C’est impossible que je tienne plus longtemps. La créature lui mit finalement un violent coup de coude dans les côtes. Ce fut si violent qu’Haruhiro en perdit presque connaissance. Ce n’est pas bon ! Ça fait mal, mais si je m’évanouis, c’est la fin. Même chose si je tombe.

C’est à ce moment-là que quelque chose de vraiment effrayant arriva. Sans comprendre comment, le jeune homme fut projeté sur le sol. Le hobgobelin ne s’arrêta pas là et lui donna un violent coup de pied avant qu’il ne puisse se relever, l’envoyant voler. À l’atterrissage, il eut le souffle coupé et fut incapable de respirer.

—À l’aide… Aidez-moi… implora-t-il.

Le voleur ne savait pas de qui il espérait de l’aide, mais elle arriva. Manato utilisa son bâton pour infliger un puissant coup sur la tête de la créature. Le hobgobelin portait un casque pour le protéger, mais malgré tout, le jeune prêtre semblait l’avoir un peu sonné.

—Vite ! s’écria Manato.

—Haruhiro, debout ! Fuis ! Fuyez tous !

Oui, pensa Haruhiro alors qu’il se mettait sur ses pieds.

Fuir, oui. On n’a pas d’autre choix que de fuir.

Il allait faire demi-tour, mais il s’arrêta brusquement.

—Et toi ?

Manato comptait battre en retraite tout en continuant d’attaquer le hobgobelin.

—Bien sûr que j’arrive ! Dépêche-toi de fuir !

Moguzô, dont la blessure venait d’être guérie, se concentra sur le gobelin en armure et cria « Merci ! » alors qu’il attaquait avec son coup de taille habituelle. Il rata, mais le gobelin en armure hésita à riposter.

Ranta et Yume étaient déjà en train de battre en retraite, tout comme Shihoru. Le gobelin poussa un cri de rage et frappa Moguzô dans le dos, mais grâce à sa cotte de mailles, il ne fut pas blessé. Haruhiro était juste derrière eux, se retournant pendant sa fuite en direction du prêtre.

—Manato ! cria-t-il.

—Tout le monde est parti ! Sors de là !

—Je sais ! répondit Manato alors qu’il sautait en arrière après avoir porté deux coups à la poitrine du hobgobelin.

La créature hésita un instant et Manato en profita pour rapidement prendre la fuite. Le gobelin jeta l’épée qu’il utilisait pour en sortir une autre semblable à une dague avant de les prendre en chasse. Ils n’étaient pas encore tirés d’affaire. Haruhiro se concentrait pour fuir le plus vite possible. C’est à ce moment que le gobelin en armure choisit de lancer la lame qu’il avait sortie. Elle fila dans les airs avant d’atteindre Manato dans le dos. Le prêtre laissa échapper un grognement avant de trébucher en avant.

—Manato ! cria Haruhiro.

Manato répondit tout de suite alors qu’il reprenait son équilibre.

—Je vais bien !

Ses pieds ont l’air stables, ce doit être une blessure légère. Les deux gobelins sont encore justes derrière nous. Nous devons courir. Oui, on doit se contenter de courir. C’était une bonne chose qu’ils aient confectionné une carte, parce que la connaissance de tous les chemins de Damrow était à présent précieuse. Ils ne se perdirent pas pendant leur fuite, et parvinrent à éviter les zones fréquentées par les gobelins.

Tous continuèrent de courir. Ils couraient même s’ils étaient à bout de souffle, chacun avait l’impression que la fatigue allait l’emporter. Ils couraient alors même qu’ils ne pouvaient plus voir leurs poursuivants. Le premier à s’arrêter fut Manato. Non, il ne s’était pas vraiment arrêté de courir. Il s’était soudainement écroulé sur le sol.

—Ma…

Haruhiro essaya de prononcer son nom, mais c’est à peine si une syllabe sortait de sa bouche.

Son dos. Le dos de Manato. Quelque chose y était fiché. Quelque chose de tranchant. La lame était incurvée. L’arme ressemblait à un couteau de lancer. Personne ne dit un mot. Tout le monde le regardait, mais personne ne dit un mot. Personne. Que pouvaient-ils dire ?

Manato suffoquait, essayant de se remettre sur ses pieds. Il ne pouvait pas. Il réussit seulement à se rouler sur le côté.

—Je crois… que je peux… y aller.

—Manato !

Haruhiro se mit à genoux à côté de Manato. Est-ce qu’il pouvait le toucher ? Non ? Il ne savait pas.

—Manato… Ta blessure… La magie ! Utilise ta magie pour te guérir !

—C’est vrai

Il plaça sa main droite sur le front, avant qu’elle ne tombe sur le sol comme si sa force en avait été drainée.

—Ma magie… Je ne peux pas, m’en servir…

—Ne parle pas ! Reste tranquille, n’essaye pas de parler ! Qu’est-ce qu’on fait ? Implora Ranta aux autres.

Shihoru s’assit au côté de Manato, face à son dos. Elle approcha sa main, et alors que ses doigts tremblants touchaient le couteau, elle les retira rapidement. Son visage était blanc comme un linge.

Grimgar of Fantasy and Ash, Tome 2, Chapitre 11 — illustration

Le visage de Manato aussi. Il n’était pas seulement blanc. Il était pâle. Comme un mort. Quant à Moguzô, tout son corps était aussi rigide que la pierre, une vraie statue.

—Que…

Yume n’arrêtait pas de tirer ses cheveux en balbutiant.

—Qu’est-ce qu’on fait ?

—Que… qu’est-ce que tu veux dire par…

Haruhiro eu l’impression qu’un poids venait d’être arraché de sa poitrine.

Qu’est-ce qu’on fait ? Que pouvons-nous faire ? Réfléchis ! Il doit bien y avoir un moyen ! On ne va pas juste le laisser mourir ! Manato, s’il-te-plaît Manato, dis-nous ce qu’on doit faire.

—Tu vas t’en sortir. Ça va aller ! Allez, tiens bon. Accroche-toi, d’accord ?

Manato se tourna vers Haruhiro.

—Haru… hiro.

—Qu’est-ce qu’il y a ? Manato, qu’est-ce qu’il y a ?

—Je suis… désolé…

—Quoi ? Pourquoi ? De quoi ?

—Je ne… peux pas… tous… je t’en prie… Haru… hiro…

—« Je t’en prie » ? Quoi ? Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Non, ne dit pas ce genre de choses, Manato…

—Je ne… vois rien. Est-ce que… tout le monde est là ?

—Nous sommes là ! Nous sommes tous là ! Manato, tout le monde est là, alors reste avec nous !

Manato expira profondément comme s’il soupirait.

—Non ! Reste avec nous ! Manato ! Tu ne peux pas nous quitter ! Ne pars pas, Manato ! Je t’en prie… ne pars pas…

Il inhala et expira encore une fois. Et à ce moment-là, ses yeux ne semblaient plus capter la lumière.

Shihoru plaça sa main sur sa poitrine.

—Son cœur s’est arrêté…

—Un massage cardiaque ! On doit lui faire un massage cardiaque ! s’écria Ranta, ce qu’Haruhiro prit comme un bon exemple de perspicacité.

Ils commencèrent un massage cardiaque comme s’il allait tout résoudre. Tout le monde parlait en même temps sur quoi faire. Ils retirèrent le couteau et firent rouler le corps sur son dos, lui faisant un massage cardiaque suivi d’un bouche-à-bouche. Les minutes passèrent. Des dizaines de minutes passèrent. Pendant peut-être même une heure ils essayèrent de le réanimer.

—On ne devrait pas arrêter ?

Moguzô donnait l’impression d’être prêt à pleurer.

—Pauvre Manato… On ne devrait pas lui infliger ça.

—Alors qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? répondit rageusement Haruhiro. Il continua sur un ton plus doux.

—Qu’est-ce qu’on devrait faire ? On ne peut pas le laisser ici. On ne peut pas laisser Manato ici.

—La magie.

Shihoru leva les yeux. Des yeux pleins de larmes et injectés de sang.

—Il y a peut-être un moyen de le sauver avec la magie. La magie de la lumière pourrait le guérir.

—C’est vrai, dit Yume, opinant vigoureusement.

—Shihoru a raison. La magie va marcher. Ça doit marcher. On peut l’emmener à la guilde des prêtres, leur temple.

—Le temple du dieu Lumiaris.

Ranta essuya les larmes de ses yeux d’un revers de la main.

—Moi, aller là-bas ? Tu veux qu’un serviteur du dieu Skullhell comme moi aille en territoire ennemi ?

Moguzô prit Manato dans ses bras.

—Je vais le porter.

—Allons-y, déclara Haruhiro en acquiesçant de la tête.

Ranta et Haruhiro se portèrent volontaires pour porter Manato à tour de rôle avec Moguzô, mais ce dernier refusa. Il porta seul Manato sur tout le trajet jusqu’au nord d’Ortana où ils atteignirent le temple du dieu Lumiaris. Au moment où ils posèrent un pied dans le temple, ils furent arrêtés par un groupe d’hommes qui portaient des tuniques colorées, blanches avec des bandes bleues, les mêmes que celles de Manato.

Il y en avait un parmi eux qui sembla le reconnaître. En entendant les murmures autour d’eux, ils surent que cet homme s’appelait maître Honnen. Il vint vers eux directement. Il avait une carrure monolithique, ressemblant plus à un guerrier qu’à un prêtre.

—Qu’est-ce qui s’est passé ? fut la première chose qui sortit de sa bouche.

Sa voix était puissante, et cela rappela à Haruhiro ce que Manato avait un jour dit de son maître que sa voix était assez forte pour donner mal aux oreilles. Alors que ce souvenir lui revenait, Haruhiro ne pouvait plus se retenir. Il tomba à genoux devant maître Honnen.

—Je vous en prie ! Aidez Manato ! Je ferai tout, tout ce que vous voulez ! Je vous en prie, sauvez-le ! supplia Haruhiro.

—Stupide garçon ! tonna Maître Honnen.

—Même le grand dieu de la lumière, Lumiaris, ne peut pas ramener quelqu’un d’entre les morts ! Manato, quel idiot ! Si jeune ! Un brillant futur comme j’en avais rarement vu… Nous t’avions accueilli avec tellement d’espoir, enseigné avec tellement de soin, et pourtant tu as gaspillé ta vie !

—Sale bâtard ! explosa Ranta qui comptait agripper la tunique du vieux maître.

—Non, pas ça ! l’arrêta Yume.

Ranta ne la repoussa pas, peut-être parce qu’il voyait le flot de larmes qui coulait des yeux de maître Honnen. Shihoru s’écroula sur le sol froid du temple. Moguzô restait de glace, alors qu’il tenait toujours Manato dans ses bras.

—La seule chose que nous pouvons faire pour lui…

La voix de maître Honnen résonnait, solide comme un roc, malgré les larmes qui coulaient toujours.

—C’est de l’enterrer dignement. Ici, sur la frontière, ceux qui ne connaissent pas de dignes funérailles subissent la malédiction du Roi Démon et deviennent ses serviteurs. Au mieux, la transformation en zombie se fait en cinq jours, mais certains se sont transformés en même pas trois.

Pour une quelconque raison, Haruhiro voulait soudainement rire, même s’il savait que ce n’était ni le lieu ni le moment de faire ça. Il demanda quand même pour confirmer.

—Alors vous voulez l’incinérer ?

—Oui. Le crématorium où nous nous chargeons des corps se situe en dehors d’Ortana. Après sa purification par les flammes, les restes seront ensuite enterrés au sommet de la colline.

—Une dernière chose… demanda Haruhiro.

—Si je puis me permettre.

—De quoi s’agit-il ?

—Combien cela coûtera-t-il ?

—Je payerai, si vous ne pouvez pas vous le permettre.

—Non, dit Haruhiro avec un soupir.

C’était un profond, très profond soupir, rempli de rage, même si celui-ci était par nature inutile et stupide.

—Nous payerons. Ce n’est pas comme si nous n’avions pas d’argent. Même si on n’en a pas assez, on se débrouillera. Manato n’était pas seulement notre ami. C’était notre coéquipier et un précieux compagnon. Nous lui devons bien ça.

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