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Chapitre 10

DAMROW

Traduction · JGarden, Relecture · Angeloids, Édition · Angeloids. Lecture ~16 min

Les quatre voyeurs avouèrent leurs péchés auprès des deux jeunes filles et se prosternèrent devant elles pour leur demander pardon. Excepté Ranta qui clama avec mauvaise foi : « Je n’ai rien vu alors pas besoin d’en faire tout un plat ! ». Il s’attira alors les foudres de Yume et Shihoru. Et à partir de cet instant, elles ignorèrent l’existence même du jeune homme.

Haruhiro craignait que cet événement ne fasse qu’empirer leur manque d’esprit d’équipe. En fait, il n’eut apparemment aucun effet. Les trois jours suivants se soldèrent par un maigre gain. Ce « maigre gain » était en fait « proche de zéro ». Et ce qu’ils entendaient par « proche de zéro » était en fait « exactement zéro ».

Haruhiro n’avait pas le courage de demander l’état des finances de ses compagnons. Il ne connaissait donc pas clairement leur situation. Par contre, il savait exactement combien il lui restait. Pendant les trois derniers jours, il avait dépensé 14, 13 et 12 pièces de cuivre chaque jour. Cela signifiait 39 pièces de cuivre dépensées pour zéro gagné. En comptant la pièce de cuivre donnée à la banque Yorozu pour ses frais de dépôt, la somme totale en sa possession s’élevait à une pièce d’argent et 49 de cuivre.

Ses espoirs de se procurer des fournitures de base comme un rasoir ou des sous-vêtements de rechange avaient disparu. Loger dans une meilleure pension ? Un rêve inaccessible qui était risible à présent. S’il continuait à dépenser une pièce de cuivre chaque jour en nourriture, combien de jours pouvait-il encore tenir ? C’était sa préoccupation la plus immédiate et pressante.

Ces trois derniers jours sans revenu les plongèrent dans un tel désespoir qu’ils n’échangèrent pas un seul mot le soir venu en rentrant à leur auberge. Ils allèrent tous directement au lit, sans pour autant s’endormir. Aucun d’eux n’avait les nerfs assez solides pour pouvoir passer une nuit paisible.

C’était du moins ce que pensait Haruhiro, jusqu’à ce qu’il entende les ronflements de Ranta à côté de lui. Ouah ! Le dépit s’empara de lui, avant d’être remplacé par une fascination intense sur l’insouciance du jeune garçon.

—Il a raison, mieux vaut dormir. Ruminer le passé n’amène à rien. Continuer de penser à tous ces problèmes ne les résoudra pas. Cette journée est terminée. Demain sera un autre jour. D’ailleurs, qu’est-ce qu’on fera demain ? Chasser des gobelins sans doute. Même si on ne gagne qu’une seule pièce de cuivre, ce sera déjà bien. Mais… attends, une seule pièce, ce n’est pas du tout suffisant ! Il en faut plus, beaucoup plus, autant que possible même.

Alors qu’il se retournait dans sa paillasse pour tenter de dormir, il entendit quelqu’un se lever.

—Manato ? lança Haruhiro.

—Quoi ?

—Tu vas où ? Aux toilettes ? Il fait nuit, le soleil vient de se coucher.

—Non, dit Manato en se levant.

—Je sors un moment. Ce n’est rien d’important. Ne t’inquiète pas. Je serai vite de retour.

—Tu comptes sortir ? À cette heure ? rétorqua Haruhiro.

—Il n’est pas si tard que ça, dit Manato en souriant.

—Je reviens. La journée a été longue. Repose-toi.

—D’accord…

Malgré sa réponse Haruhiro avait envie de l’accompagner. Mais, trop tard, il était déjà parti. Toujours un peu inquiet, Haruhiro commença à discuter avec Moguzô. À son réveil, Manato était de retour et déjà debout.

—Bonjour, Haruhiro, dit Manato.

—Je pensais essayer un nouveau territoire de chasse aujourd’hui. Qu’en penses-tu ?

Apparemment, Manato s’était rendu à la taverne de Sherry sur la route de Kaen la nuit dernière pour rassembler des informations grâce aux autres membres de la Red Moon. À la taverne, il avait payé et participé à un bon nombre de tournées. Et il récoltait les fruits de sa débauche par une belle gueule de bois. Mais ce n’était pas là son principal problème. Manato devait avoir dépensé une bonne partie de ses économies.

—J’aurais dû t’accompagner, s’exclama Haruhiro.

—Tu aurais été capable de boire toute la nuit ?

—Je ne sais pas, dit Haruhiro en se massant la nuque.

—Je ne me souviens pas avoir déjà bu.

Manato lui adressa un sourire plein de malice.

—Je ne déteste pas boire, mais je n’étais pas là-bas que pour affaire. J’avais sûrement besoin de décompresser expliqua Manato.

Plus tard, le jeune prêtre proposa aux autres de changer de terrain de chasse, ce qu’ils acceptèrent tous avec joie. Chacun d’eux était fatigué de leurs randonnées infructueuses dans les bois.

Il existait une ville à environ une heure de marche, à presque quatre kilomètres au Nord-Ouest d’Ortana. Mais en réalité, ça ressemblait plus à une ruine qu’à une cité. À présent, plus personne ne vivait là-bas. Personne d’humain en tout cas. Les trois quarts des murailles autour de la ville s’étaient effondrées et plus de la moitié des bâtiments s’était écroulée. Au milieu des décombres, la végétation avait repris ses droits. Des épées rouillées, des lances et autres armes gisaient par terre ou en sortaient. Le plus effrayant était ces squelettes éparpillés partout.

Des animaux qui ne ressemblaient ni à des chiens ni à des chats erraient sur les murailles écroulées et les toits effondrés. Ils s’éclipsèrent rapidement dès qu’ils virent Haruhiro et les autres approcher. Des croassements incessants résonnèrent au loin. Quand ils se dirigèrent vers la source du bruit, ils virent plusieurs douzaines de corbeaux perchés sur les restes d’un grand immeuble.

À une époque, Damrow était la deuxième plus grande ville du Royaume d’Aravakia, bien plus grande qu’Ortana. Cependant, quand le Roi Démon et sa confédération l’attaquèrent, ses morts-vivants prirent le contrôle de la cité. Aujourd’hui, les choses avaient changé. Après la mort du Roi Démon, ses anciens esclaves gobelins s’étaient révoltés et avaient chassés les zombies de la ville avant de la revendiquer comme leur territoire. Une grande partie de la ville leur appartenait désormais. Au Sud-Est se trouvait la vieille ville, un quartier longtemps négligé par les gobelins. Mais cela ne voulait pas dire qu’ils l’avaient abandonné.

—Un seul ? murmura Haruhiro, caché derrière un mur frêle, à l’intérieur d’une maison sans toit.

Le jeune homme était un voleur, et avait hérité du rôle d’éclaireur. Cependant, il n’avait aucune compétence comme « Marche Furtive » ou « Vol ». Tout ce dont il était capable c’était « Crochetage », ce qui ne le rendait pas si différent d’une personne ordinaire. Était-il vraiment la personne la plus compétente du groupe pour faire de la reconnaissance ?

Le gobelin de boue qu’ils avaient tué dans la forêt faisait partie d’une des nombreuses espèces de gobelins existantes. Celui qu’Haruhiro venait de trouver lui ressemblait un peu, mais il avait la peau jaune et la crasse en moins. Il portait un sac en travers du dos, une poche de gobelin. Alors que leurs homologues de boue portaient tous leurs biens sur une corde autour du cou, ces autres gobelins les entreposaient dans un sac.

Le gobelin qu’Haruhiro observait était assis, les bras croisés et le dos appuyé contre un mur. Il se mit progressivement à baisser la tête, puis ferma les yeux. Il semblait que le gobelin s’apprêtait à faire une sieste. Haruhiro se dépêcha de rejoindre les autres, en restant le plus discret possible.

—Un gobelin. Il a l’air de dormir, rapporta-t-il.

—Bien, on y va alors

L’expression de Manato se durcit quand il expliqua son plan d’attaque.

—L’armure en cotte de mailles de Moguzô risque de faire pas mal de bruit. Je propose qu’Haruhiro, Ranta et moi approchions en premier. Moguzô, Yume et Shihoru, vous couvrirez nos arrières. Nous essayerons, à nous trois, de le tuer d’un seul coup sans le réveiller. Cependant, si ça foire, Yume, tu utiliseras ton arc et toi, Shihoru, ta magie. Moguzô, tu nous rejoindras aussi vite que tu le pourras. Ensuite, utilisez la même formation que la dernière fois. On l’encercle sans lui donner l’occasion de s’enfuir.

Tous hochèrent immédiatement la tête pour acquiescer au plan de Manato. Ils n’avaient pas gagné d’argent ces trois derniers jours. Même Ranta était resté sérieux.

Les trois garçons partirent, avec Manato en tête. Ils arrivèrent rapidement aux ruines de la maison. À partir de là, les choses se corsèrent. Le sol de l’édifice était jonché de gravats, rendant tout faux pas potentiellement désastreux. Se rendre jusqu’à leur cible leur prit plus de temps que prévu et plusieurs fois leurs pas furent bruyants.

Enfin, après quelques minutes, les trois garçons n’étaient plus qu’à quelques mètres de leur cible. Moguzô, Shihoru et Yume s’étaient mis en position près des ruines de la maison. Manato, Haruhiro et Ranta se regardèrent à tour de rôle. Ranta pointa ensuite un doigt vers lui-même. Haruhiro se demanda s’il était sage de lui faire confiance, mais Manato lui fit signe de la main d’y aller.

Ranta expira un bon coup et s’approcha du gobelin. Plutôt que de lever sa longue épée, il avança la pointe vers la poitrine du gobelin. Le gobelin ouvrit les yeux dans un grognement. Il repéra Haruhiro et les autres et sembla comprendre tout de suite la situation.

Avec un puissant cri, il se jeta vers le visage de Ranta. Celui-ci esquiva alors que Manato criait « Attention ! » Il frappa ensuite avec son bâton les bras et la tête du gobelin en un rapide enchaînement.

—Merde !

Ranta poignarda le gobelin avant de se remettre en garde.

Haruhiro resta là où il était, impuissant. S’il y allait maintenant, il avait le sentiment qu’il ne ferait que gêner Manato et Ranta dans leur combat. Le gobelin se débattait et se démenait, maudissant ses agresseurs dans une langue inconnue. Cependant, la frappe de Ranta s’était avérée mortelle, et après quelques instants, le gobelin cessa de bouger.

Le gobelin boueux avait été beaucoup plus hargneux. Était-ce parce que celui-ci était endormi et sans défense lorsqu’ils avaient attaqué ?

—Est-ce qu’on l’a tué ?

Ranta respirait lourdement alors qu’il se penchait pour observer le visage du gobelin. L’espace d’une seconde, Haruhiro imagina le gobelin se réveillant pour dévorer le nez de Ranta, mais rien de tout cela n’arriva. Manato ferma les yeux et dessina un hexagramme dans les airs. C’était terminé. Moguzô, Yume et Shihoru entrèrent dans les ruines de la maison. Ranta plaça sa botte sur la tête du gobelin tout en sortant son épée.

—Je dois lui prendre un croc, ou quelque chose… marmonna-t-il.

—J’ai besoin de quelque chose pour un Vice, n’importe quoi suffirait…

Manato retira délicatement le sac avant de l’ouvrir. Les yeux d’Haruhiro s’écarquillèrent.

—Des pièces d’argent ! s’exclama-t-il.

Les gobelins avaient-ils un penchant pour la collecte de pièces humaines ? Et pas seulement une pièce d’argent, mais quatre ! Contrairement à celle qu’ils avaient trouvée sur le gobelin boueux, celles-ci n’avaient pas de trou. Il y avait aussi une pierre aussi claire que du cristal, ainsi que des os fins ressemblant à des doigts qui devaient appartenir à un animal.

Yume fit des yeux ronds.

—Incroyable ! C’est un record, cria-t-elle avec enthousiasme.

—Même si ce n’est que notre deuxième victoire…

—Quatre pièces d’argent…

Shihoru clignait encore et encore des yeux, incapable de dire autre chose.

Moguzô restait simplement bouche bée. Manato regarda vers le ciel. Il poussa un long soupir avant de secouer la tête.

—Ça ne sert à rien de s’arrêter là. Il faut continuer d’avancer. C’était simple cette fois, mais ça ne veut pas dire que ça le sera toujours. Pas le temps de se relâcher. Cherchons notre prochaine cible.

Ranta tapota le dos de Manato.

—Manato, tu devrais te détendre un peu. On a enfin notre première grande victoire ! Et c’est grâce à moi ! Pourquoi on ne fêterait pas ça ?

L’expression de Manato resta dure pendant un moment, mais fut rapidement remplacée par un large sourire.

—Tu as raison. Ce n’est pas comme si j’étais contre l’idée de fêter ça. Et tu as fait du bon boulot, Ranta.

—Bien sûr ! C’est parce que je suis incroyable ! Plus particulièrement avec ce sourire cruel que j’arborais quand je l’ai planté avec mon épée. Comme un super Chevalier Noir ! se vanta Ranta.

—Quoi ? dit Haruhiro.

—Tu ne faisais que brandir ton épée dans tous les sens par pur désespoir.

—Idiot ! Je l’ai défoncé ! C’était du gâteau ! Où est-ce que tu regardais ? Oh, c’est vrai, t’étais là-bas ! Tes yeux étaient trop endormis pour le voir !

—Toujours à raconter la même chose. Désolé, mais cette fois je ne vais pas marcher.

—Allez s’il te plaît, sinon je vais me sentir bête !

Tout le monde rigola et savoura ce moment pendant quelques instants. Ensuite, comme Manato l’avait suggéré, ils repartirent sérieusement à la recherche d’une nouvelle cible. Les choses allaient bien dans la vieille ville de Damrow. Et au vu des jours précédents, cela se passait tellement bien que ça en devenait presque effrayant.

Le soir venu, ils avaient tué quatre gobelins en comptant celui endormi. L’intérieur de leurs quatre sacs étaient composés de huit pièces d’argent, une pierre translucide, une pierre noire, une pierre rouge, un certain nombre d’os et de crocs, une espèce de clef, un petit rouage et une sorte d’objet métallique. Ils vendirent tous les objets amassés pour un total de deux pièces d’argent et 45 de cuivre.

Les gains furent répartis entre les six, ce qui donna pour chacun une pièce d’argent et 74 de cuivre avec une pièce de cuivre de côté. Haruhiro utilisa 15 pièces de cuivre pour la nourriture et le logement quotidien, ce qui lui laissait un total de trois pièces d’argent et huit de cuivre. Si demain se passait aussi bien, Haruhiro allait s’acheter des sous-vêtements de rechange et un petit couteau pour se raser.

Le lendemain cependant, ne se passa pas aussi bien. Ils trouvèrent un groupe de cinq gobelins, mais, même si Ranta était prêt à les attaquer, tous les autres décidèrent de les éviter. Sans l’effet de surprise de leur côté, ils avaient du mal contre un seul adversaire. Deux étaient risqués, alors cinq, c’était hors de question.

Haruhiro pensait que c’était la bonne décision, mais la nuit approchait et ils n’avaient trouvé aucun petit groupe de gobelins. Finalement, alors qu’ils rentraient à Ortana, ils tombèrent sur un gobelin seul. Immédiatement ils engagèrent le combat.

Au final, leur gain quotidien s’élevait à une pièce d’argent. Une seule pièce d’argent… Mais penser de manière pessimiste était mauvais pour le moral. Ils avaient gagné une pièce d’argent alors qu’ils pensaient rentrer les mains vides. De cette façon, ça paraissait plus acceptable. Haruhiro n’avait qu’à gagner un peu plus la prochaine fois pour acheter ses sous-vêtements.

À leur troisième passage dans la vieille ville de Damrow, ils décidèrent de faire une carte sommaire de l’endroit tout en cherchant des proies. En vérité, c’était l’idée de Manato et afin de la mettre en œuvre, il avait acheté un calepin et un crayon. Il avait insisté pour en faire une. Créer une carte, où était notée la disposition des bâtiments et des différents groupes de gobelins rencontrés, pouvait être utile pour plus tard.

Finalement, la réalisation de la carte se révéla assez ludique lors de leur promenade dans la vieille ville. « Allons voir par là… » ou « On n’a pas encore été par ici… ». Ils mémorisèrent plus facilement les routes et chemins qu’ils exploraient. Ils étaient nerveux en zone inconnue et en sécurité dans une zone déjà cartographiée.

Ils tuèrent trois gobelins ce jour-là. Après avoir vendu leur butin du jour, ils gagnèrent 72 pièces de bronze chacun. Ce n’était pas comme s’ils pouvaient crier victoire. Il n’y avait pas de quoi s’exciter. Cependant, Yume et Shihoru voulaient aller faire du shopping et Haruhiro décida de les accompagner au marché.

Il finit par trouver des sous-vêtements en coton, et même s’il fit de son mieux pour négocier, il paya quand même 25 pièces de cuivre pour ce qui ressemblait à de l’occasion. Maintenant qu’il avait des sous-vêtements de rechange, il avait besoin de quelque chose pour les transporter. Il acheta donc un sac à dos. Étonnamment, des sacs à dos de seconde main, relativement peu chers, étaient facilement trouvables. Haruhiro paya seulement 30 pièces de cuivre pour un sac cousu dans une toile robuste. Comparé aux sous-vêtements, il avait le sentiment que le sac à dos était une meilleure affaire.

Quand ils retournèrent à l’auberge, tout le monde parla des magasins qu’ils avaient vus et de leurs achats futurs. Plus ils parlaient, plus la conversation devenait animée et plus le sommeil était difficile. Ranta qui était le plus excité quelques instants auparavant sombra assez rapidement au pays des rêves. Moguzô le suivit rapidement.

Haruhiro décida qu’il était temps de dormir. Il était fatigué et se sentait somnolent, mais pour une raison inconnue, son esprit se dérobait au sommeil.

—Manato ? essaya-t-il.

Comme il le pensait, le jeune homme était toujours éveillé.

—Oui ? répondit son ami immédiatement.

Bien qu’Haruhiro soit celui qui ait engagé la conversation, il n’avait pas vraiment de sujet précis dont il voulait parler, ou plutôt, il avait plein de sujets qu’il voulait aborder. Cependant, aucun ne lui vint immédiatement à l’esprit. Ne rien dire du tout allait toutefois paraître bizarre. Un bref moment de panique le saisit.

—Merci.

Le mot sortit tout seul de sa bouche, mais très vite, cette franchise embarrassa le jeune voleur.

—Pourquoi maintenant ?

Manato sourit.

—C’est moi qui devrais être reconnaissant.

—Toi… reconnaissant ? Pourquoi ? demanda Haruhiro.

—Envers vous tous. Et surtout envers toi. Tu agis comme un véritable ami. Je t’en suis vraiment reconnaissant. Dire ça ainsi maintenant, ça peut ressembler à de belles paroles, mais je suis sincère.

—Non, ça ne ressemble pas à de belles paroles…

Haruhiro se mordit l’intérieur des joues.

—C’est juste que… On dépend de toi depuis le début. Sans toi, nous… nous n’en serions pas là.

—C’est pareil pour moi. Sans toi et les autres, je ne sais pas ce que je serais devenu. Peu importe à quel point j’y pense, je n’aurais pas pu survivre seul.

Haruhiro hésita à dire le fond de sa pensée, mais il était inutile de le cacher. De toute façon, il ne le pouvait pas.

—Je ne veux pas que tu le prennes mal, mais tu aurais pu te faire tous les amis que tu voulais. Tu aurais pu t’engager dans n’importe quel groupe.

—Un autre groupe de soldats volontaires ? Franchement, je n’y ai jamais pensé. Je n’aime pas vraiment faire des rapports aux autres et je ne pense pas que je serais bon pour recevoir des ordres. Je pense que, dans mon ancienne vie, je n’ai jamais été sous les ordres de qui que ce soit. Mais bon, je ne me souviens de rien avant notre arrivée ici, donc…

Haruhiro se souvenait qu’un sentiment similaire le tenaillait à chaque fois qu’il essayait de se rappeler de son passé. Ce sentiment, qui montait en lui lorsqu’il s’apprêtait à atteindre ce souvenir, disparaissait soudainement sans laisser de trace. Et ce, juste au moment où il allait mettre la main dessus. Il était tellement préoccupé par sa survie qu’il avait complètement oublié la perte de ses souvenirs.

—Moi non plus répondit Haruhiro.

—Je ne me souviens de rien.

—Mais j’ai le sentiment…

Manato s’arrêta, paraissant hésiter à poursuivre.

—Que je n’étais pas le genre de personne à avoir beaucoup d’amis.

—C’est… »

Non, je pense que tu te trompes. Je te connais depuis que tu es ici. Et tu ne sais quasi rien sur toi. C’est impossible que tu n’aies eu aucun ami dans ton ancienne vie !

Mais il garda le silence. Après tout, il ne connaissait pas Manato avant de venir ici. Et le contraire était également vrai. Manato autant qu’Haruhiro ignoraient tout d’eux-mêmes. Plus ils essayaient de se souvenir, plus leurs souvenirs devenaient confus. Ils avaient alors décidé implicitement qu’il valait mieux ne plus y penser. Ça n’avait plus d’importance maintenant et puis ce n’était pas comme s’ils pouvaient se souvenir de quelque chose. Sans compter qu’ils avaient l’esprit déjà occupé par beaucoup de choses, notamment le fait de gagner assez d’argent pour survivre.

—Peu importe qui tu étais, personne ne va te questionner là-dessus. dit Haruhiro chaleureusement.

—Ce qui compte maintenant, c’est que tu sois notre coéquipier, ainsi que notre chef. On serait mal si tu n’étais pas là.

—Je n’y arriverais pas si vous tous n’étiez pas là non plus.

Haruhiro hocha la tête. Cependant, comme Manato était sur la paillasse en dessous, il ne pouvait pas le voir. Il devait lui répondre quelque chose. N’importe quoi. Alors qu’il cherchait ses mots, Manato commença à rire doucement.

—Mais n’est-ce pas étrange ? continua-t-il.

—Qu’est-ce qu’on fait à vadrouiller avec des épées et de la magie ? On se croirait dans un jeu vidéo.

—Un jeu vidéo ?

Haruhiro cligna des yeux et pencha sa tête sur le côté.

—Un jeu vidéo… Comment ça ?

Manato se concentra pendant un instant.

—Je ne sais pas. Mais… On se croirait dans un jeu. Enfin c’est ce que je pense.

—Oui, maintenant que tu le dis, j’ai la même impression. Un jeu vidéo… mais quel genre de jeu vidéo ?

Un sentiment de malaise plana dans la pièce. C’était comme s’ils avaient eu quelque chose de coincé en travers de la gorge qui ne voulait pas sortir. Toutefois, il valait certainement mieux que cela reste scellé à l’intérieur. Ce n’était ni le lieu ni l’endroit.

Demain, ils iraient encore à Damrow.

Haruhiro bâilla. Il allait enfin pouvoir dormir.

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