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Le Monde

Traduction · JGarden, Relecture · Angeloids, Édition · Angeloids. Lecture ~31 min

Son souffle se transforma en neige alors que celui-ci était en train de préparer un thé aux épines de pin.

Comme il avait toujours de jeunes épines de pin déjà lavé et bouilli, c’était une tâche aisée. Tout d’abord, il alluma un feu dans son cercle de pierre installé devant sa tente. Il plaça ensuite une bouilloire remplie d’eau au-dessus des flammes. S’asseyant sur sa chaise branlante faite main, il attendit que l’eau se mette à bouillir. Une fois cela fait, il plaça sa bouilloire sur une branche de bois placée au-dessus du feu. Il plongea ensuite sa poche pleine de feuilles dans la bouilloire.

Il avait une montre mécanique précise faite par les nains des monts Kurogane, mais il n’avait pas besoin de s’embêter à la sortir. Tout en regardant le soleil levant, il compta et attendit. S’il voulait un thé épais, il allait devoir compter jusqu’à 300. Habituellement, il comptait jusqu’à 180. En d’autres termes, environ trois minutes.

Il versa le thé de la bouilloire dans son mug en bois favori. Le thé fait avec des épines de pin était pratiquement incolore.

Il inhala la vapeur. L’odeur rafraîchissante des pins envahit ses narines, et son visage barbu se courba en un sourire inattendu. Pfiou… Pfiou… Il souffla sur son thé, et prit une gorgée. Le goût agréable de la mixture se rependit dans sa bouche, avant de tomber dans son estomac à travers sa gorge.

C’est bon, se dit-il silencieusement en appréciant le moment.

Ahh, il voulait une autre gorgée. Il ne pouvait pas s’en empêcher. Quand l’envie fut trop forte pour résister, il porta son mug à ses lèvres. La deuxième gorgée était exquise.

Chaque matin, quand il se réveillait, c’était la première chose qu’il faisait, à moins qu’il ne pleuve.

Quand il résidait dans des endroits où la neige ne s’empilait pas, il plantait toujours sa tente dans des espaces vides de tout arbre, donc il ne pouvait pas le faire les jours de pluie même s’il le voulait. C’était un luxe qu’il ne pouvait s’offrir que lorsqu’il ne pleuvait pas. Quand tout était dit et fait, il savourait ce luxe plus de la moitié des jours d’une année.

Il finissait toujours par se dire, On a vu pire comme vie.

Se la coulant douce, une fois qu’il avait fini de boire autant de thé aux épines de pin qu’il le désirait, il décidait de ce qu’il allait faire pour le reste de la journée. Il y avait quelques nuages de sortis, et l’air était sec, mais il se disait que les chances de voir de la pluie dans les trois prochaines heures semblaient très faibles. Pour un jour de cette période de l’année, quand l’hiver s’approchait jour après jour, la température n’était pas si froide que ça.

Une partie de pêche, peut-être ? Aller pêcher dans les courants de la montagne semblait être une bonne idée. Il avait beaucoup de stock en réserve, alors s’allonger et ne rien faire de sa journée n’était pas un problème.

Il allait faire ce qui lui ferait plaisir, ce qu’il voulait, comment il le voulait, et autant de temps qu’il le voulait. Finalement, c’était la vie qui lui correspondait.

Pour pouvoir vivre ainsi, il avait dû se retirer des affaires en tant que soldat volontaire. Même s’il n’avait pas ça à l’esprit quand il avait changé de classe pour devenir un chasseur, ce qu’il avait fait après un certain événement, cela avait dû être pour le préparer à ça. Il avait toujours voulu ce genre de train de vie.

Ayant réalisé son propre souhait, il était autant satisfait qu’un homme pouvait l’être. Il ne se souvenait presque plus des visages de ses camarades désormais. Où étaient-ils, et que faisaient-ils en ce moment ? Étaient-ils en bonne santé ?

Ce n’était pas comme si cela ne l’importait pas. Si ses camarades étaient toujours en vie, ce n’était pas impossible qu’ils puissent se revoir à nouveau, mais si vous lui demandiez s’il voulait les revoir, sa réponse serait non.

Honnêtement, il était hésitant. Pour pouvoir atteindre la liberté, il avait dû partir seul.

Sa seule inquiétude avait été de savoir s’il supporterait la solitude. Il y avait encore des nuits où il se sentait incroyablement seul, mais il avait petit à petit appris à la supporter. Cette solitude déchirante ne restait pas bien longtemps désormais. Il avait, au fur et à mesure du temps, appris à s’en détacher, et à un certain moment, il ne la ressentait plus. À l’instar de la faim ou de la fatigue, ce n’était pas quelque chose de mortel pour lui. Au final, ce n’était que de la solitude. Une fois qu’il avait pleuré de sa solitude, c’en était fini, et les larmes pouvaient effacer n’importe quelles émotions pour lui.

Il ne croyait qu’en lui-même et en la nature, et il n’avait jamais à penser à des choses inutiles. Ce train de vie avait une valeur que rien ne pourrait acheter.

Se mettant sur ses pieds, il se leva de sa chaise, et décida, l’heure d’aller en balade. Les terres avec des décors distinctifs, comme les Plaines Ventvif, le Desert de Nehi, et les Haute-Terres de Nargia étaient inintéressantes, mais les montagnes étaient à couper le souffle où que vous alliez. Pas besoin que cela soit les grandes chaînes de montagnes comme celles de Tenryus, de Kuaron, de Rinstorm ou de Kurogane. Même les petites montagnes que l’on pouvait trouver ici et là avaient chacune leur charme unique.

Plus il marchait, plus il faisait nouvelles découvertes, et il ne s’en lassait tout simplement jamais. Même s’il finissait par en avoir marre, il pouvait toujours partir pour un autre voyage. Le monde était vaste. Même en voyageant toute sa vie, il n’en verrait qu’une toute petite partie.

Il se prépara, s’écarta de son camp, et il suivit un chemin qui traversait la forêt.

En aucun cas il n’avait baissé sa garde. Au moment où il sentit la forte odeur d’une bête, il regarda autour de lui.

Il y eut un bruit. Venant à travers l’herbe et les arbres. Il était devant lui, sur sa gauche.

Que je coure ou que je me batte, je n’y arriverai pas à temps, pensa-t-il.

À quoi faisait-il face ? Il avait une idée en tête. Cette odeur. C’était probablement un ours.

Il se couvrit le visage avec ses mains avant de courir vers lui. Les ours visaient le visage. Il le savait d’expérience. Comme il s’y était attendu, celui-ci lança sa gueule sur sa main gauche qui protégeait son visage. Il le poussa au sol en même temps.

Sa main gauche était perdue. Il l’abandonna immédiatement, lançant sa main gauche déjà mâchouillée en direction de la bouche de l’animal. Ayant un objet étranger enfoncé dans sa bouche, la bête grogna. Tout en grognant, elle essayait d’abattre ses deux pattes vers le sol.

Il n’était pas petit. C’était un ours assez large. Probablement proche des trois mètres de long. Un coup de l’une de ses pattes allait déchiqueter sa chaire et ses os. Il le savait, alors il s’accrocha fortement à la bête.

Enfonçant son visage dans sa fourrure odorante, sa main gauche toujours dans sa gueule, il enroula son bras droit autour de sa nuque et il s’appuya sur lui. Ses griffes s’enfoncèrent dans son épaule gauche, puis dans son flanc droit. S’il les retirait, c’en était fini de lui.

Il enfonça son index et son majeur de sa main droite dans son œil gauche. L’ours hurla de douleur. Ses pattes bougèrent violemment. Ses griffes le blessèrent de partout. Il ne sentit aucune douleur.

Contre-attaque.

Il devait contre-attaquer.

Il hurla, incapable d’admettre sa défaite. Tout en levant leurs voix l’un contre l’autre, il déchaîna sa main gauche, dont il ne savait pas quelle forme elle avait, dans la gorge de l’ours. Il le frappa au visage avec sa main droite. Il le frappa comme un fou.

Soudainement, son corps s’envola dans les airs. Apparemment, la bête avait torsionné tout son corps, et la force exercée l’avait projeté en l’air.

En plein vol, il dégaina son couteau.

On aurait dit que l’ours avait lancé une attaque contre sa proie tombante. Son corps était salement amoché. S’était-il fait détruire certaines parties ? Il ne le savait pas.

L’impact lui fit perdre connaissance en un rien de temps. Seulement un instant.

Il était au-dessus de lui. On aurait dit qu’il se faisait maintenir au sol. Utilisant son bras gauche, qui n’avait plus du tout sa forme originelle, il essaya de se défendre le visage et la nuque d’une manière ou d’une autre, il agita sauvagement son couteau. Il voulait relever ses jambes pour se les protéger, mais pour on ne sait quelle raison, il ne pouvait pas bien y arriver.

L’ours devait avoir un plan, parce qu’il releva sa partie supérieure. Pas bon. Ses terrifiantes griffes étaient en train de tomber sur lui.

Évite-les.

Il roula sur sa droite, mais fut incapable de l’esquiver entièrement, et quand il ne le regardait pas, un coup vint pratiquement écraser son épaule gauche.

Il rampa, essayant de s’échapper. Pas bon. Il ne pouvait pas s’échapper. Il l’attrapa.

Est-ce qu’il se faisait maintenir au sol ? Il ne pouvait pas respirer. L’ours enfonça ses crocs en lui.

C’était son côté gauche. Il portait du cuir, mais ça n’avait pas d’importance. L’ours était en train de le manger. Il était vraiment en train de le manger. De manger sa chair.

Incapable de se retenir, il hurla de douleur. « Gtahhhhhhhhhhh ! » et pourtant, il ne manqua pas sa chance de contre-attaquer la créature qui était concentrée sur son repas.

Il contorsionna son corps, prenant sa dague à revers et il visa l’œil droit de l’animal. Il ne l’enfonça pas profondément, mais il avait pu abîmer son œil. L’ours avait déjà reçu une blessure à l’œil gauche tout à l’heure. Maintenant, il ne pouvait pas bien voir des deux yeux. Il gémit pathétiquement et il s’éloigna de lui.

Dans des moments comme celui-ci, les bêtes sauvages n’hésitaient pas. Il se tourna et fuit. Il était en train de s’enfuir.

—…Mais bordel c’était quoi ?

Il toussa. Il avait affreusement mal. Il ne lâcha pas son couteau. Il pourrait revenir. Non, ça avait peu de chance de se produire. Ou du moins, il n’allait pas revenir avant un moment. Qui plus est, même s’il avait son couteau, il ne pouvait plus se battre.

Il ferma les yeux. Il attendit que la toux diminue. Il ouvrit sa bouche pour faire en sorte que sa ventilation soit un peu plus facile. Il n’était pas certain que cela ait eu une grande utilité. Il n’avait pas le courage d’essayer de bouger.

C’était effrayant. À quel point était-il blessé, et où ? Il ne voulait pas savoir dans quel état il était.

Eh bah, ça va pas bien se finir, se dit-il.

Il était probablement tellement blessé que c’était un miracle qu’il soit encore en vie. Il ne le savait que trop bien, mais il ne voulait délibérément pas faire l’inventaire de la situation.

De la déception. Du désespoir.

Des regrets. De la honte.

C’est pathétique. Est-ce que je suis idiot ? Se demanda-t-il.

Mais il ne pouvait pas s’en empêcher. Il y avait aussi une pointe de résignation. Voilà ce que signifiait vivre tout seul dans la nature.

Les ours étaient normalement des animaux nocturnes. Mais c’était différent juste avant qu’il n’hiberne l’hiver. Il l’avait su, et ce n’était pas comme s’il n’avait pas été sur ses gardes. De l’autre côté, l’ours n’avait pas vraiment lui non plus prévu de tomber sur un humain. Ils se nourrissaient principalement de biches, de jeunes ganaroes, de pebies, de rats, de poissons et de fruits. Il suspectait que cet ours était en manque de nourritures quand ils s’étaient croisés et que donc il l’avait attaqué par réflexe.

À cause de ça, il était dans ce méprisable état, et l’ours avait pris quelques souvenirs en retour lui aussi. Cela avait été un incident regrettable pour les deux.

Si vous ne viviez pas dans une cité entourée de murs, des accidents comme celui-là pouvaient survenir à n’importe quel moment. Au moment où il avait choisi de vivre loin des autres, il avait anticipé ce genre de fin. S’il avait été plus chanceux, il aurait pu continuer plus longtemps en paix, mais semblerait-il que ce ne soit pas le cas. C’était tout.

Heureusement, on aurait dit qu’il n’allait pas mourir immédiatement. Il ouvrit les yeux. Il n’arrivait vraiment pas à se convaincre de regarder dans quel état il était. Pouvait-il bouger.

Il essaya de se mettre sur le ventre. Son bras gauche n’était plus utilisable, et il n’avait plus de force dans ses jambes, mais son bras droit allait bien, alors il arriva en quelque sorte à bouger.

—…Maintenant, alors.

C’était l’heure de s’amuser à ramper. Il était complètement dépendant de son bras droit, donc cela lui prit plus de trente secondes par mètre pour avancer. Qui plus est, il devait fréquemment prendre des pauses, ou cela devenait difficile. C’était douloureux aussi. Il allait probablement perdre la force de continuer en allant si lentement.

—Quand ça arrive, ça arrive…

Il irait juste aussi loin que possible. C’était l’une des seules choses qu’il avait apprises pendant ses journées en tant que soldat volontaire. Que, quoi qu’il arrive, il devait faire de son mieux. C’était la seule chose qu’il n’avait jamais su faire.

Il se concentra sur son avancée, et peut-être qu’il ne voulait tout simplement par réfléchir. Il avait été préparé, mais maintenant qu’il faisait face à cette fin, un regret ou deux lui vint à l’esprit. Il ne voulait pas regretter quelque chose maintenant. Il n’y a rien qu’il pourrait y faire.

Il y avait eu plein de rebondissements dans sa vie, mais il avait vécu de la façon dont il voulait. Il était sur le point de compléter la vie qu’il avait choisie. Il voulait le prendre sous cet angle. Il ne voulait pas penser aux camarades qu’il avait laissés derrière, par exemple :

J’aurais dû faire ci. J’aurais dû faire ça.

Il y avait une autre façon. En regardant derrière lui, il était possible qu’il ait pu ne pas avoir de regret.

Il allait mourir quoiqu’il arrive. Quoi qu’il en soit, il n’avait pas eu tort. Il voulait mourir en croyant cela.

La mort n’était pas effrayante. Il avait déjà perdu des camarades, et il les avait vus mourir sous ses yeux. Il avait le sentiment de savoir à quoi s’attendre.

Les morts ne revenaient pas. Ils ne faisaient que rester dans la mémoire de ceux qui étaient encore en vie. Si personne ne se souvenait d’eux, ils disparaîtraient complètement.

Naturellement, il était difficile de supporter la mort des êtres proches. Il avait même parfois eu la sensation qu’on lui arrachait une part de lui-même. Le temps pouvait guérir la tristesse et ce sentiment de vide, mais s’il y repensait, sa poitrine se serrait.

J’ai envie de voir ceux qui sont morts. Pourquoi je ne peux pas ? Avait-il pensé.

Ce monde était injuste.

—Si ce n’est que moi, personne ne perdra quoi que ce soit… murmura-t ’il.

Était-ce la vérité ? Était-ce pour cela qu’il s’était séparé de ses amis et qu’il avait décidé de vivre seul ?

Non, ça ne pouvait être la seule raison à ça. Il avait eu envie de se séparer de tous ses fardeaux, de vivre désinhibé et libre. Il avait eu envie de vivre pour lui et lui seul.

En échange de cette liberté, il ne pouvait compter que sur lui et sur personne d’autre. Il ne dérangerait personne.

Il en avait eu assez de tout.

Il se débrouillait mieux juste par lui-même. Il n’avait pas besoin d’autre chose.

Il allait vivre, et mourir, seul. N’était-ce pas la fin idéale, alors ?

C’était hélas difficile à croire. Quel choc. Il était arrivé jusqu’au campement.

Il avait planté sa tente dans un petit espace avec une assez bonne visibilité, il s’était construit un coin cuisine, il avait rangé tout un tas d’ustensiles de cuisine, et il avait posé sa chaise bancale. Il aimait ce genre de travail détaillé. À chaque fois qu’il regardait ce décor magnifique pendant qu’il cuisinait, il avait été capable de sentir, au plus profond de son cœur, qu’il était heureux d’être encore en vie.

—Quelle personne minable et insignifiante je suis, se moqua-t-il.

Mais cela ne le dérangeait pas. C’était la vérité.

Appuyé contre sa cuisinière, ses yeux étaient tournés vers le sol, donc il ne pouvait pas voir les formes des montagnes et des plaines au loin. Mais le ciel s’étendait infiniment, et alors même que cette douleur insupportable le tourmentait, il se sentit brièvement en harmonie.

Ce n’était pas si mal. Il allait mourir ici. C’était une belle conclusion.

—…Est-ce que ça l’est vraiment ? Murmura-t-il.

Pourquoi je demande au juste ? Rigola-t-il. Il était seul ici. Une fois qu’il aurait rendu l’âme, les bêtes viendraient dévorer ses restes, sans le moindre doute. Il priait que, avant que la malédiction du Roi Mort-Vivant ne l’affecte, les animaux se soient débarrassés de lui entièrement.

Enfin, même si ce n’était pas le cas, cela se passerait après sa mort. Il n’avait pas à s’en inquiéter. Il pouvait attendre silencieusement sa mort ici.

C’était pour le mieux. Bien mieux que de revoir quelqu’un mourir dans ses bras. Il détestait ça. Il ne voulait plus jamais le revivre.

S’il avait continué de vivre en interagissant avec les autres, même sans être un soldat volontaire, il aurait fini par perdre quelqu’un un jour. Les gens, tous les êtres vivants, finissaient indéniablement par mourir.

Mourir.

Et alors quoi… ?

C’était simple… évident…

—Hé, le Geek.

Cela faisait bien longtemps que quelqu’un m’avait appelé ainsi. Si longtemps que, à dire vrai, j’avais oublié que l’on m’avait appelé comme ça.

Keenesburg. Pas celui dans le New Jersey. Dans le Colorado.

Dans cette ville d’une population d’environ mille personnes qui se connaissaient pratiquement toutes, et étant née en tant qu’otaku, je n’étais pas juste dans la minorité, j’étais une créature rare, et cela avait rendu ma vie là-bas particulièrement difficile.

J’avais été un otaku depuis aussi longtemps que je pouvais m’en souvenir, et à un certain moment, ils avaient commencé à me surnommer le Geek. Bien que les autres enfants du voisinage continuassent à se moquer de moi horriblement, je n’avais pas d’autre choix que de me comporter comme un insecte qui s’accrocherait à un vêtement et qui viendrait dans votre maison sans que vous ne vous en rendiez compte, et qui vous persuadera subtilement de s’incruster dans votre groupe.

Me voir faire ça m’avait rendu malade, et je pensais que je serais plus heureux s’ils m’oppressaient et qu’ils se débarrasseraient de moi, mais, pour eux, j’étais juste l’otaku sympa du quartier, qui ne valait pas assez pour qu’on se mette à le harceler.

Bon, j’ai moi-même été conscient de ma valeur inexistante, et en partie à cause de l’influence qu’a eue mon père sur moi, qui avait des problèmes d’alcool et qui était athée, je ne croyais pas en Dieu. Il n’y aurait pas de sauveur. J’allais vivre avec le fait que cette ville, ce pays, et tous ceux qui y habitaient allaient mourir, et j’étais à peu près à un tiers de le penser.

Mais j’étais vraiment un otaku de naissance. Un jour j’ai découvert les animés Japonais sur internet, et j’ai aussi commencé à lire des mangas.

J’avais un rêve désormais. Je voulais aller au Japon. Il n’y avait pas de Dieu, et pas de cieux, mais au Japon, il y avait le paradis. Cela m’aida à devenir plus fort.

—Hé, le Geek.

J’avais un sourire stupide sur mon visage boutonneux. Mais quand Matt, le grand type qui avait passé plus de cinq ans à se moquer de moi m’appela comme ça, je me suis énervé et je me suis jeté sur lui. Mon attaque surprise porta ses fruits, et je poussai Matt au sol, je le montai, et je me déchaînai sur son visage.

À cette époque, mon cœur ne faisait que se renforcer, et mon corps était encore faible, donc je n’ai pas vraiment pu mettre une raclée à Matt. Naturellement, une fois l’effet de surprise passé, Matt se débarrassa facilement de moi. Ses coups n’étaient pas tellement inefficaces, et j’avais vraiment dégusté ce jour-là. Et pourtant, je n’avais pas imploré pitié. Je me suis défendu du mieux que j’ai pu, en serrant les dents, et j’avais tenu bon jusqu’à ce que l’assaut féroce de Matt ne cesse.

J’avais deviné que ses poings avaient commencé à lui faire mal, et donc il était parti, crachant des obscénités sur son chemin.

Keenesburg.

Je m’étendis sur le bord de la route de South Pine Street, seul, chantant un petit son de victoire à moi-même. J’étais un otaku, mais je n’étais pas faible. J’allais devenir plus fort, et j’allais réaliser mes rêves.

Combien de temps s’était écoulé depuis ? Pourquoi étais-je ici ? Mon rêve ne s’était pas réalisé ?

Ouais. J’avais étudié le japonais. Mes livres d’apprentissages se composaient en majorité d’animés et de manga. Mais aussi des musiques d’animées et de la J-pop. J’avais aussi lu des romans japonais. J’avais aussi pris des cours.

Je me débrouillai le mieux en science, mais après avoir étudié le japonais, j’ai arrêté de haïr tout ce qui rapportait à l’humanité en général. Avec de la course et des étirements, je m’étais mis à me forger un corps. Même si je n’avais jamais été aussi énorme que Matt, je m’étais fait quelques muscles.

Je n’étais pas populaire auprès des filles. Non, pas juste avec les filles. Personne, pas même les gars, ne voulait à voir à faire avec moi.

J’avais enduré cette solitude, et puis, à la fin, j’avais posé le pied sur le sol japonais en tant qu’étudiant étranger. C’était pour une période d’environ un an. J’avais passé mes journées à penser : Je ne veux plus jamais rentrer chez moi.

Pourquoi n’avais-je pas pu naître dans ce pays ? Quoi qu’il en soit, ce pays était fait pour moi.

Naturellement, j’étais toujours un otaku, mais cela procurait une sorte de compassion pour les Japonais qui m’entouraient. Avec ma famille d’accueil, les Hazakis, j’avais ressenti une sorte d’amour familiale que je n’avais pas connu avec ma vraie famille. Dans un lycée japonais, un endroit où je rêvais aller, j’avais pu me faire de vrais amis pour la première fois.

J’avai aussi trouvé l’amour. Avec une lycéenne japonaise, Satsuki. Oui, moi, j’avais réussi à avoir une copine qui avait le même prénom que la fille dans Mon voisin Totoro. Satsuki et moi nous tenions la main et allions en rendez-vous. Nous avions marché main dans la main sur une berge, nous avions traversé un pont, nous étions allés à la bibliothèque, et nous nous étions assis sur un banc d’un parc.

—Jessie, ton japonais est vraiment excellent, me disait tout le temps Satsuki.

—C’est, genre, si naturel, m’avait-elle dit.

J’avais l’impression d’avoir atteint le paradis. Je ne croyais peut-être pas en Dieu, mais s’il me faisait monter aux cieux, j’étais sûr que c’est à ça que ça ressemblerait.

J’avais embrassé Satsuki. C’était un doux baiser, où seules nos lèvres se s’étaient touchées. Mais il n’y eut que ça. J’étais hésitant.

À la fin, j’allais rentrer chez moi, et je ne pourrais pas être avec Satsuki pour toujours. Cela fut-il son premier baiser ? Je voulus le lui demander, mais je n’aurais jamais pu le faire.

Après tout, si ce n’était pas le cas, en quoi cela aurait de l’importance ? Si c’était son deuxième, son troisième, j’aurais pu me sentir plus à l’aise et donc pousser notre relation plus loin, peut-être même coucher avec elle si tout se passer bien, n’avais-je pas raison ?

Je ne pus penser ainsi. J’aimais vraiment Satsuki. Aussi enfantin cela pouvait il paraître, je voulais aimer Satsuki avec toute la sincérité que je pouvais lui offrir, tout en restant celui que j’étais.

Naturellement, j’avais ma libido. Je me sentais si excité après nos rendez-vous, mais je ne voulais pas l’utiliser pour simplement me débarrasser de la frustration. Même une fois que je serais rentré chez moi, nous aurions internet, donc nous aurions pu continuer notre relation. Personne ne pouvait dire si une relation à distance n’allait pas fonctionner.

Et pourtant, même si je me disais ça, c’était difficile de le croire. Si j’avais pu rester dans le pays et que j’avais pu lui rendre visite en Shinkansen1 ou d’une autre façon, ça aurait été une chose, mais nous avions le vaste océan pacifique qui nous séparait. En y réfléchissant calmement, ça n’allait pas fonctionner.

Alors que le jour de mon départ du Japon se rapprochait, Satsuki me dit,

—Je suis d’accord pour une relation à longue distance.

Je lui avais juste dit à plusieurs reprises que je l’aimais. Ce n’était que mes honnêtes sentiments. Mais je ne voulais pas briser le couple net et la blesser. Je n’étais pas prêt à être blessé moi non plus.

Pendant un moment après mon départ du Japon, nous avions continué à être en contact via internet, mais nos multiples sessions de chat vidéo que nous avions chaque jour se dispersèrent, jusqu’à n’être qu’une fois tous les quelques jours, puis une fois tous les quelques temps.

Et un jour, Satsuki me dit, « Jessie, tu ne serais pas un peu distant ces derniers temps ? » et quand je m’étais excusé, elle s’était énervée contre moi.

C’était ça. Elle s’était probablement trouvé un autre gars qu’elle aimait. J’avais eu le sentiment que c’était le cas depuis un petit moment déjà, mais je n’avais pas l’intention de le lui demander. J’étais encore amoureux de Satsuki, mais cela me donna encore plus de raison pour ne pas la retenir. Je voulais qu’elle soit heureuse plus que n’importe qui.

N’étant pas à ses côtés, je ne pouvais même pas lui tenir la main. C’était pour ça que cette situation que satisfaisait. Je n’arrêtais pas de me dire ça.

J’avais toujours en tête de retourner au Japon, cela dit. Ce n’était pas que je détestais mon propre pays. C’est juste qu’il n’était pas du tout fait pour moi. En vivant dans ce pays, je me sentais comme un étranger. J’avais l’impression que mes parents n’étaient pas mes vrais parents. J’avais l’impression d’être née dans une contrée lointaine, et que j’avais fini par grandir ici à la suite d’une série d’erreurs.

Enfin, je veux dire, si on me regardait objectivement, j’étais juste un type blanc qui avait grandi dans une ville américaine comme Keenesburg, qui avait eu une mauvaise, mais pas non plus horrible vie de famille, qui avait eu de bonnes notes, qui avait pu entrer dans un bon lycée, et qui avait été dans une université plutôt passable.

Mais ce n’était que de la poudre aux yeux. Ce n’était pas moi. J’étais sûre que personne ne comprendrait, mais moi je l’avais compris.

Je ne pouvais pas être heureux ici. Si j’étais au Japon, je pourrais être moi-même. Je pourrais vivre comme je le voudrais, et même si je ne pouvais pas recoller les morceaux avec Satsuki, je pourrais me trouver une fille merveilleuse à aimer, et même un jour fonder une famille.

Si ce jour arrivait, j’étais sûr que je pourrais aimer mes parents. Quoi qu’il ait pu se passer, ils m’avaient donné la chance de naître en ce monde. J’aurais sans aucun doute été reconnaissant et j’aurais tout fait pour être un fils dont ils pourraient être fiers.

En d’autres termes, tout serait parfait. Tout allait changer pour le mieux. J’étais confiant. Durant ma période d’échange, ma confiance en soi avait bien augmenté.

Alors, tandis que je passais mes jours à l’université, j’avais usé de maintes méthodes, légales ou pas, pour me faire de l’argent. Quand je m’étais mis assez pour pouvoir partir quelques mois, ma patience avait atteint ses limites.

J’avais fait une pause dans mes études et j’avais volé de l’Aéroport international de Denver jusqu’à Seattle, puis jusqu’à Vancouver, et enfin jusqu’à Narita.

J’étais enfin rentré au Japon. Bonheur et soulagement. Voilà ce que j’ai ressenti.

—…Pourquoi ? Grim…gar…

C’est bizarre, pensai-je.

J’étais au Japon.

Ou j’aurais dû y être.

Tout en me faisant de l’argent comme je l’avais appris à l’université, je vécus une vie d’otaku. Je m’étais fait plus d’amis. Pas juste des amis otaku. Je sortais aussi avec des gens normaux.

Je n’étais pas allé souvent près de Roppongi, mais Nakano, Shijuku et Akihabara étaient comme mes jardins. Le temps passé là-bas s’étendit lentement, et je commençais à me demander ce que je pourrais faire pour rester.

Tout d’abord, je ne pouvais pas abandonner l’université. C’était probablement aussi une bonne idée de tout expliquer à mes parents. J’allais devoir rentrer à la maison pour un temps, mais ce n’était pas ce que je voulais. Mais je ne pouvais pas juste rester ici comme ça.

Ce serait une vie bien plus aisée si j’arrivais à avoir un vrai travail ici. Et j’avais de quoi faire. Peut-être est-ce bizarre de le dire comme ça, mais j’étais intelligent. J’étais une personne plutôt talentueuse. Quoi que je fasse, je n’étais jamais le meilleur. Mais je pouvais faire mieux que la plupart.

Et donc… J’étais au Japon.

Je devrais être… au Japon, alors pourquoi… ?

Pourquoi étais-je en Grimgar ?

Avant qu’il ne s’en rende compte, il était arrivé en Grimgar. Une lune rouge. La lune était rouge, et cela l’avait surpris.

Mais que s’est-il passé… ?

Ce n’était pas bon. Il ne le savait pas. Mais quoi qu’il en soit, ce n’était pas le Japon. C’était Grimgar. Ou alors tout ça n’était qu’un rêve ?

Il ouvrit ses yeux qui s’étaient fermés à un moment donné. Des nuages dispersés. Il pouvait voir le grand ciel bleu pâle. Ce n’était pas le ciel de Tokyo.

Tokyo. C’est ça. J’étais à Tokyo. J’en suis sûr et certain. Mais là on est dans les montagnes. Sur l’une des sept montagnes avec leurs sommets distinctifs. La Vallée Brisée où les elfes gris vivaient été à la base de l’une d’elles. Oui. C’est Grimgar.

Il pouvait se souvenir en détail sur tous ses camarades qu’il avait rencontrés et perdus ici. Il avait en parallèle des souvenirs clairs comme de l’eau de roche et les visages de Satsuki et de ses amis à Tokyo.

Étrange.

Il les avait oubliés pendant tout ce temps.

Qu’était-il arrivé ?

Comment avait-il fini ainsi ?

Ça n’avait pas d’importance désormais. Pourquoi respirait-il encore ? Même la douleur semblait lointaine. Il allait mourir…

Mourir.

Est-ce que je vais mourir ? Je veux voir Satsuki. Est-ce que je suis stupide ? Combien d’années se sont écoulées depuis notre dernière rencontre ? Être à moitié mort ne fait pas du bien à ma tête. Non, mais ma conscience est étonnamment lucide. Je ne pense pas pouvoir bouger un doigt, et mes paupières sont à moitié fermées. Je vais clairement rendre l’âme d’une minute à l’autre. Et pourtant-est-ce que je vais mourir ? Mourir comme ça ?

C’était inattendu. Il s’était attendu à ce que son existence se noircisse, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus la voir, que ses émotions et ses pensées se dissipent, et enfin que plus rien ne reste. S’il ne mourait pas instantanément, c’était à ça qu’il s’était attendu en pensant à sa mort. Ce n’était pas comme ça ? La mort ?

Je vais mourir.

Dans peu de temps maintenant.

Toujours pas?

Quand est-ce que j’en aurais terminé ? C’est bon ça suffit.

A pensait qu’il allait devoir rester assis ici, à attendre impatiemment la mort.

Quelque chose d’autre.

Ouais. Penser à quelque chose d’autre. Ras-le-bol de la mort.

C’était inévitable. C’était ce qui rendait la mort si effrayante. Il le savait d’expérience. Mais personne ne pouvait rien y faire. S’il se comportait comme un froussard, il aurait juste peur. Il était temps de se distraire.

Grimgar.

Qu’est-ce que c’était que ce monde ? C’était un monde – un monde différent ? Ou était-ce quelque part sur Terre ? Non, il n’y avait pas de si vastes terres inexplorées pas des humains qui puissent exister. Dans ce cas. Ce n’était pas la Terre. Une autre planète ? La première exoplanète découverte remonte à 1995. Bien d’autres avaient été découvertes depuis. Il y en avait plein dans des zones habitables, en capacité d’accueillir la vie, mais elles étaient toutes très loin. À moins que le voyage supraluminique ait été rendu possible, comme dans un roman de science-fiction, personne n’aurait pu y aller. Il ne pouvait pas affirmer que l’hypothèse d’une autre planète ne soi pas réaliste.

Réaliste ?

Il y avait de la magie en Grimgar. Il avait même entendu parler de Dieux. Cet endroit n’était pas du tout réaliste de base.

Ce qui voulait dire…

… Que ce n’était pas réel ?

Était-ce vraiment un rêve ?

Pas possible. Aucun rêve n’était aussi long, cohérent, en stimulant autant de sens, détaillé et pourtant vague. Ce n’était pas un rêve. C’était une réalité irréfutable.

Et pourtant, Tokyo au Japon et Grimgar n’étaient pas connectés. Il y avait un fossé infranchissable entre les deux.

C’était un monde différent. Un monde parallèle ? Comme dans la théorie du multivers ? Est-ce que certains événements l’avaient transféré dans l’un de ces inobservables mondes parallèles ?

C’était une idée ridicule. Mais il pouvait se permettre de faire des hypothèses sur des choses qui avaient des chances infinitésimales d’arriver, ça pouvait quand même arriver. Mais ce n’était pas ça. La majorité des soldats volontaires d’Alterna avaient été des personnes comme lui.

C’était la réalité.

C’était la réalité.

Mais et si ça ne l’était pas ?

Comme il avait pensé que c’était réel, il avait pu se mettre dans la tête que ça aussi c’était la réalité. Et si ce monde, qui lui avait servi de base pour définir la réalité, n’avait pas été réel depuis le début ?

Une idée lui parcourra soudainement l’esprit. La théorie de la simulation.

Si des formes de vie intelligentes, prenons les humains par exemple, inventaient un ordinateur, et que cette technologie devenait assez avancée pour simuler un univers, les chances qu’une telle simulation soit créée étaient extrêmement fortes. Si l’humanité à l’intérieur de la simulation devenait assez avancée pour simuler un univers, cela voudrait dire qu’il y a une simulation à l’intérieur de la simulation. Cette simulation aura par extension une autre simulation elle aussi.

Ces simulations simuleraient l’univers tout entier, donc les formes de vie individuelles dans la simulation reproduiraient des êtres qui avaient vraiment existé. Les personnes simulées ne remarqueraient jamais qu’elles sont des personnes simulées. Même si elles suspectaient que ce soit le cas, elles n’avaient fondamentalement aucune façon de prouver que ce monde était une simulation.

Naturellement, il y avait aussi la possibilité qu’il ne vivait pas dans une simulation, mais qui était un résident du vrai monde originel. Cependant, s’il était possible de simuler un univers, il était de bonne conscience de partir du principe qu’il n’y avait pas qu’un seul monde simulé, mais plusieurs. Avec des simulations à l’intérieur des simulations, il était logique d’en déduire qu’il existait un nombre infini d’univers simulés. En comparaison, il n’y avait qu’un seul vrai monde.

Au final, était-il une personne dans une simulation, ou était-il une personne vivant dans le vrai monde ? Dans l’infini, ou dans l’unique ?

Spontanément, les chances qu’il vive dans un monde simulé étaient exponentiellement supérieures.

À la base, cette hypothèse avait été proposée par un groupe de Suédois dont il ne se rappelait pas le nom. L’avait-il lu dans un livre ou autre part ? À ce moment, il avait pensé, Huh, c’est carrément logique, mais il ne l’avait pas vraiment pris au sérieux. Après tout, la réalité en face de lui était bien plus importante, et les obstacles technologiques lui semblaient si imposants qu’il trouvait déjà ça inimaginable de ne simuler ne serait-ce qu’une seule personne. Simuler tout un univers devait être impossible. À cet instant précis, cela dit.

Cependant, les temps changeaient.

ENIAC, qu’on disait être le premier ordinateur, avait été achevé en 1946. En seulement quelques décennies depuis, les ordinateurs s’étaient améliorés en faisant des bonds monumentaux.

Dans ce cas, qu’allait-il y avoir dans un siècle ? À quoi ressemblerait le monde dans un millénaire ? Si l’humanité ne disparaissait pas, elle arrivera forcément à simuler un univers un jour ou l’autre. Si ce jour était sûr d’arriver, la théorie de la simulation n’en était plus une.

Par exemple, imaginez un Monde Simulé A. Partez du fait qu’il y ait un Monde Simulé B à l’intérieur, qui avait été lancé un grand nombre de fois, et dans la Simulation B il y a une Simulation C, qui avait aussi été lancé un grand nombre de fois. Que se passerait-il si un bug ou quelque chose d’autre venait emporter les personnes de B dans la C… ?

Même si c’était la bonne réponse, les personnes vivant à l’intérieur de la simulation ne pourraient pas le démontrer. Cependant, comparer à la pensée que cette personne de Tokyo, au Japon sur Terre dans le Vrai Monde X ait été transférée à Alterna en Grimgar dans le Vrai Monde Y, c’était bien plus facile à accepter.

Une simulation. Une simulation, huh ?

Lui-même était en train de vivre dans une simulation dans une simulation. Quand il y réfléchissait dans ce sens, sa vie devint quelque peu triviale.

Elle était vide.

Pourtant, il pensait que les choses étaient ce qu’on en pensait, et il n’y avait ni paradis ni enfer, comme c’était scientifiquement impossible, mais peut être que le monde après la mort était aussi une simulation. Si c’était le cas, la mort n’était pas la fin, mais un voyage vers un nouveau monde.

Quoi qu’il en soit, au final, ce n’était qu’une simulation.

—Est-ce que… Quelqu’un…nous observe… ? Murmura-t-il.

—Oui, je t’observe.

Il eut une réponse. Impossible.

Il ne pouvait pas bouger la tête. Il rechercha l’orateur avec seulement ses yeux. Là.

À ses pieds. Accroupie.

Elle portait une capuche, dont il ne pouvait pas voir son visage, mais c’était probablement une femme. Il avait le sentiment que sa voix était plus féminine que masculine. Ses mots étaient en langage commun de Grimgar, parlé par les humains, les elfes et les nains. En y repensant, pourquoi le langage commun de Grimgar était identique au Japonais ? Maintenant qu’il l’avait remarqué, le langage des morts-vivants ressemblait à l’anglais.

—…Je suppose que ça n’a pas d’importance, murmura-t-il. Quoi qu’il en soit…

—Tu parlais de choses intéressantes, dit la femme

—…Par…ler ? Qui ça… ?

—Toi.

—…Je… parler… à haute voix ? Oh. Je ne pensais pas… qu’il y aurait quelqu’un. Je pensais… être seul.

—Est-ce un ours qui t’a fait ça ?

—…Mm.

Il avait la sensation qu’un simple hochement de tête allait raccourcir sa vie.

Quelle blague. Et alors ? Il n’en avait plus pour très longtemps dans ce monde. Que la mort vienne dans dix minutes, cinq minutes, une minute, ou trente secondes, ça ne faisait pas une grande différence.

Qui plus est, sa vie était certainement juste une simulation dans tous les cas, donc c’était ridicule de penser à la vie et à la mort. Tout ça n’avait pas d’importance.

Rien n’avait de valeur. C’était idiot, et ridicule.

Il aurait voulu mourir tout de suite. Il voulait disparaître.

—L’ours avait l’air de pouvoir poser des problèmes si je le laissais comme ça, alors je l’ai achevé, dit la femme. Je pense que c’est sûrement l’ours qui t’a fait ça.

—Oh, ouais ?

—Qu’est-ce qui ne va pas ?

Rien, vraiment.

Il n’y avait rien que l’on puisse faire.

À penser que, aux portes de la mort, il pourrait se sentir comme ça.

—Est-ce que tu pleures ? demanda la femme.

Cela se pourrait bien.

Il ne voulait pas s’en rendre compte. Il voulait mourir sans rien savoir.

C’était plus simple comme ça. Comment cela avait pu finir ainsi ?

Quelle que soit la cause de tout ça, il avait été transféré de Tokyo au Japon jusqu’en Grimgar. Quand cela était arrivé, il avait oublié presque tout sur ce monde. En y repensant, c’était peut-être l’œuvre de la pitié de quelqu’un.

Il n’y avait nul besoin de savoir. C’était mieux de ne pas savoir. Il n’avait pas à y penser. Sur si c’était juste une simulation, ou si ce n’en était pas une.

Que ce soit une coïncidence ou le destin lui-même, il était une forme de vie singulière qui était née dans un certain endroit, un simple être humain. Quelques fois avec diligence, d’autres fois avec paresse, et encore d’autres fois avec désespoir, il courrait à travers ce temps limité et un jour la mort viendrait l’emporter.

Certains étaient acclamés comme des héros, d’autres étaient moqués comme les lâches qu’ils étaient, et d’autres étaient méprisés. Il y avait ceux qui aimaient les gens et qui diffusaient la joie, et il y avait ces bons à rien qui volaient et blessaient les autres. Il y avait même ceux qui étaient parfois vertueux, et encore d’autres qui se saliraient les mains en se plongeant dans des actes infâmes. Qu’elles soient pathétiques, grandes, ou entre les deux, toutes les vies étaient uniques, et chacune d’elles avait de la valeur.

Finalement, pour les personnes en vie, c’était leur seule et unique vie. Il fallait mieux mourir en pensant ainsi.

S’il pouvait y croire, il voulait y croire. Il ne pouvait plus désormais.

—Est-ce que tu veux ne pas mourir ? demanda la femme.

Il n’avait plus la force nécessaire pour répondre. Mais, s’il le pouvait, il le dirait. Il le crierait de tout son âme, il le hurlerait sur les plus hauts sommets.

OUI ! Hurlerait-il. Je ne veux pas mourir.

Il avait pensé qu’il avait été prêt à mourir depuis longtemps, mais désormais il devait reconnaître que toute cette préparation n’avait été qu’une façade. Il ne voulait pas mourir comme ça.

Je sais. Que je le veuille ou non, je vais mourir. Je ne peux pas ne pas mourir.

Mais je ne veux pas.

Est-ce que je veux vire plus ? Je ne sais pas. Mais je ne veux pas mourir avec ce sentiment en tête.

—Il existe une façon. Juste une, était en train de dire la femme quelque part au loin.

Loin, très loin.

Non, ce n’était probablement pas ça. Il était probablement lui-même en train de partir. Il ne pouvait plus rien voir.

Il était en train de mourir.

—Tu sembles savoir des choses fascinantes, alors je préférerais que tu ne meures pas comme ça, dit la femme. Je voulais au moins connaître ton nom, mais ça peut attendre.

Et puis la femme ajouta :

—À tout à l’heure.

  1. L’équivalent du TGV au Japon ↩

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