Le match d’échecs opposant l’Académie Serendia à Minerva s’était soldé par une victoire de Monica pour la première manche et un succès de Minerva lors de la seconde. À égalité d’une victoire partout, tout allait se jouer lors de l’ultime affrontement entre les deux capitaines pour départager les écoles. Bien que la partie finale touchât à sa fin, l’esprit de Lana était tout entier absorbé par le sort de Monica, bien loin de l’échiquier. Peu après la défaite de Bernie Jones et sa fuite précipitée hors de l’arène, Monica avait à son tour déserté les lieux. Vraisemblablement pour se lancer à sa poursuite. Lana redoutait que Bernie ne s’en prenne à elle et ne lui assène une fois de plus des paroles blessantes.
Certes, le fait que Cyril et Neil se soient rendus dans la salle d’attente pour s’assurer qu’elle ne manquait de rien apaisait en partie ses craintes, mais un vague pressentiment persistait au fond d’elle. Quelques instants plus tard, Neil fit son retour d’un pas hâtif. Au lieu de regagner sa place, il s’empressa d’aller trouver Felix pour l’informer de quelque chose.
—Il n’est pas avec le vice-président Ashley ?
L’absence de Cyril et l’expression sombre de Neil achevèrent de plonger Lana dans l’angoisse. C’est à cet instant que s’acheva l’ultime affrontement des capitaines, remporté par Elliot Howard. Avec deux victoires contre une, l’équipe de l’Académie Serendia s’adjugeait la victoire finale. Une brève pause allait suivre, avant de laisser place aux rencontres opposant le Temple à Minerva, mais…
Felix se leva et prit la parole d’une voix forte :
—Je suis terriblement désolé de vous interrompre alors que le match vient de s’achever. Mesdames et messieurs, j’ai une importante annonce à vous faire.
Son sourire coutumier, d’ordinaire si doux et bienveillant, avait totalement disparu de son visage.
—Je viens de recevoir un rapport selon lequel un intrus s’est infiltré dans cette école.
Lana fut prise de court par cette annonce inattendue, un choc partagé par l’ensemble des spectateurs présents dans la salle, rapidement gagnés par un sentiment d’anxiété. Comme pour apaiser cette tension grandissante, Felix adoucit légèrement le ton de sa voix.
—Soyez rassurés. Nous avons déjà arrêté l’intrus et les gardes se tiennent prêts à intervenir à l’extérieur de la salle. Cependant, par mesure de sécurité, j’ai ordonné aux gardes de faire un tour de l’école, donc j’espère que tout le monde pourra rester ici pendant un moment.
Lorsque Félix eut achevé son allocution, un brouhaha général s’éleva dans toute l’assemblée. Pourtant, aucune panique ne se fit ressentir, rassurée qu’elle était par la présence des gardes postés à l’extérieur.
—Attendez une minute… Qu’en est-il de Monica ? Elle n’est pas dans la salle en ce moment !
Alors que Lana s’apprêtait à prendre la parole, une silhouette s’approcha discrètement de leurs rangées de sièges. Ce fut Neil.
—Puis-je avoir un moment ? Il fit signe à Lana, Claudia et Glenn, puis chuchota ; On m’a dit que Mlle Norton était sur les lieux lorsque l’intrus a été maîtrisé.
—Qu… !?
Neil couvrit promptement la bouche de Glenn au moment même où celui-ci s’apprêtait à s’écrier. À force d’habitude, Neil semblait de plus en plus expert dans cet exercice ; Chuut… fit-il pour le rappeler à l’ordre avant de reprendre à voix basse.
—Heureusement, Mlle Norton n’a pas été blessée, mais j’imagine qu’elle est en état de choc, alors… pouvez-vous rester à ses côtés ?
—Où est Monica en ce moment ?
Lana posa la question en un souffle, et Neil lui répondit sur le même ton pour ne pas éveiller l’attention des alentours.
—Elle est à l’infirmerie.
À la demande de Neil, Lana, Claudia et Glenn se faufilèrent hors de la salle et se dirigèrent vers l’infirmerie, sous l’escorte des gardes.
—Monica, tu es là ?
Après avoir frappé à la porte de l’infirmerie, elle jeta un œil à l’intérieur. Au lieu de l’infirmière de l’école, elle découvrit Monica assise sur une chaise en sous-vêtements, ne portant absolument rien d’autre qu’un manteau d’homme. Lana asséna rapidement un coup de coude à Glenn pour le faire sortir, puis referma la porte d’un coup sec, laissant Claudia et elle-même seules à l’intérieur. On pouvait entendre la voix de Glenn geindre « C’est méchant ! » depuis le couloir, mais c’était le cadet de leurs soucis pour l’instant.
Monica ne semblait pas le moins du monde troublée d’avoir été aperçue en sous-vêtements par Glenn ; elle s’était contentée de lever les yeux vers Lana en lâchant un simple « Ah, Lana », toujours assise de la façon la plus nonchalante qui soit.
Lana s’avança à grandes enjambées vers elle et l’interrogea d’une voix tremblante :
—Monica, à qui est ce manteau ?
—Oh, ça ? Seigneur Cyril me l’a prêté…
Lana grimaça en portant ses deux mains à son visage, puis leva les yeux au ciel, dépitée.
—Vice-président Ashley ! Je vous ai totalement mal jugée !
—Hein ? L-Lana… ?
—Et en plus, comment a-t-il pu laisser une fille habillée de la sorte et s’en aller je ne sais où ? Il est tout bonnement horrible !
Voyant Lana se mettre dans un tel état, Monica commença à s’agiter à son tour. Pendant ce temps, la calme Claudia observait l’uniforme trempé suspendu dans un coin de la pièce, semblant avoir deviné ce qui venait de se produire.
—… Je ne pense pas que cet imbécile ait le cran de laisser une fille seule dans cet état.
—Je veux dire ! C’est bien la seule chose qui me vient à l’esprit quand on voit à quoi il ressemble !
Alors que Lana hurlait, les yeux injectés de sang, Claudia désigna d’un geste l’uniforme suspendu dans un coin de la pièce. En le découvrant, elle fut prise de court au moment où Monica prit la parole d’une voix murmurée :
—Eh bien, hum… J’ai eu mon uniforme trempé et il faisait froid, alors je l’ai enlevé pour le faire sécher. Mais je ne savais pas comment enlever le corset toute seule… alors j’étais contente quand je vous ai vu arriver ici…
—…
Lana garda le silence un instant, puis tourna la tête pour fixer Monica d’un regard grave.
—… Tu n’es pas blessée, n’est-ce pas ?
—Non.
—Est-ce que quelque chose te fait mal ?
—N-Non.
Après que Monica eut hoché la tête à plusieurs reprises, Lana s’accroupit et laissa échapper un long soupir de soulagement.
Après que Lana l’eût aidée à défaire son corset, Monica retira ses sous-vêtements mouillés et enfila une simple tenue de nuit trouvée à l’infirmerie. Prise de frissons par le froid, elle s’empressa de s’enrouler dans l’une des fines couvertures du lit. Au même moment, Claudia lui tendit silencieusement une tasse en fer blanc qu’elle venait de préparer pour l’aider à se réchauffer. Monica l’accepta avec gratitude et en siota le contenu, avant de se figer soudainement et de tirer la langue.
—C-C’est tellement épicé…
—J’ai mélangé du gingembre, du piment et des zestes d’agrumes dedans. Ça va te réchauffer.
C’était typiquement le genre de mixture conçue uniquement pour son efficacité thermique, au mépris total du moindre goût, mais à mesure qu’elle avalait les gorgées, une chaleur bienfaisante se propagea au plus profond de son être.
Monica poussa un long soupir, tandis que Glenn, enfin autorisé à pénétrer dans la pièce, prit la parole :
—Alors, que s’est-il passé exactement ? Le président du conseil des élèves m’a dit qu’il y avait un intrus.
Monica réfléchit à la manière dont elle allait tourner ses explications. Apparemment, la nouvelle de l’intrusion s’était déjà ébruitée parmi les personnes présentes dans la salle. Quoi qu’il en soit, les informations qu’elle détenait finiraient par se savoir tôt ou tard.
—Je pense que je devrais garder pour moi le fait que l’assassin était déguisé en professeur de Minerva.
Grâce à la vivacité d’esprit de Bernie, le rôle de Monica dans toute cette affaire était officiellement celui d’une simple « victime collatérale ». L’assassin ignorait probablement qu’il avait été touché par le sortilège de silencieux de Monica ; par conséquent, si Bernie parvenait à faire passer le mot, Monica pourrait continuer sa scolarité dans cette école en toute tranquillité. Cependant, il restait une chose que Monica ne parvenait pas à s’expliquer.
—Pourquoi Bernie m’a-t-il couverte ?
Elle repensa à quel point il l’avait détestée. À la manière dont il l’avait ridiculisée pour avoir joué les fausses étudiantes, affirmant que cela lui allait comme un gant. Et pourtant, au final, il avait inventé un mensonge de toutes pièces pour préserver la véritable identité de Monica.
« Tu ferais mieux d’être reconnaissante envers moi pour le reste de ta vie. »
—Depuis que je t’ai rencontré, j’ai toujours été reconnaissante envers toi, Bernie. Je suppose que je ne pourrai jamais vraiment le comprendre…, pensa Monica en poussant un soupir avant de se mettre à expliquer la situation.
—Eh bien, après avoir poursuivi Bernie… Je veux dire, le capitaine de Minerva, jusqu’à la salle d’attente, je l’ai trouvé en train de se battre contre l’assassin…
—Je vois. Tu t’es donc retrouvée prise au milieu de l’affrontement, hein ? Tes vêtements ont été trempés à cause d’un sort d’eau ou quelque chose du genre ?
—Oui, c’était une sorte de sortilège pour enfermer l’ennemi à l’intérieur d’une sphère d’eau…
Alors que Monica expliquait de quelle manière son uniforme avait été trempé, Claudia la dévisageait avec une expression indéchiffrable.
—Te retrouver impliquée dans une tentative d’empoisonnement lors d’un thé, prise dans l’effondrement d’un morceau de bois, et maintenant te retrouver face à un assassin… Quelle vie scolaire épanouie tu as là. Je pense que tu devrais aller à l’église pour vérifier si tu n’es pas maudite.
—Eh bien…
À l’exception de la tentative d’empoisonnement lors du thé, ces deux récents incidents étaient directement liés à la tentative d’assassinat de Félix. En tant que garde du corps de ce dernier, il était logique qu’elle se trouve sur les lieux du crime, mais vue de l’extérieur, elle semblait dotée d’une malchance hors du commun.
Au fond, elle se sentait un peu… non, beaucoup… ou peut-être même extrêmement poissarde. Tandis que Monica ruminait une fois de plus sur sa malchance légendaire, Glenn marmonnait dans sa barbe en balançant ses jambes de manière disgracieuse sur sa chaise.
—Maintenants que Monica vient de gagner ses matchs, le tournoi d’échecs va être suspendu ?
Lana acquiesça d’un signe de tête à la remarque de Glenn.
—C’est certain, oui. Aujourd’hui est un jour férié, donc la situation n’a pas été aussi chaotique qu’elle aurait pu l’être puisque peu d’élèves se trouvent à l’école, mais demain, ça sera une toute autre histoire, j’en ai bien peur.
—Le festival de l’école va donc être annulé, après tout ?
Le visage de Lana s’assombrit à l’audition des grommellements de Glenn.
—Le festival de l’école n’est que dans quatre jours. Si ce genre d’incident se produisait à seulement quatre jours de l’événement, l’annulation pure et simple serait inévitable…
Lana, qui supervisait les costumes pour la pièce de théâtre du festival, affichait une mine profondément abattue. Rien d’étonnant à cela, puisque tout le monde attendait cet événement avec grande impatience. Glenn, lui aussi visiblement déçu, haussa les épaules en lâchant : « J’imagine que c’est inévitable… » Cependant, Claudia balaya net leurs inquiétudes d’un revers de main.
—Le festival de l’école aura lieu comme prévu.
Elle n’avait pas prononcé ces mots pour réconforter Lana et Glenn. Elle leur avait simplement asséné cette certitude avec son expression lugubre habituelle, sur le ton d’un constat désolant. Pourtant, Glenn et Lana affichèrent des mines dubitatives et tâtèrent le terrain.
—Même après qu’une tentative d’assassinat sur la personne du second prince vient tout juste de se produire ?
—Je pense qu’ils maintiendront le festival pour la sécurité du prince.
Leurs objections étaient frappées du bon sens. Pourtant, Claudia leur expliqua la situation à contrecœur, comme si cet effort lui arrachait la bouche.
—Le duc Crockford va très certainement forcer l’école à maintenir le festival.
Le duc Crockford. Un grand noble qui se trouvait également être le grand-père maternel de Félix. C’était l’homme qui tirait les ficelles de l’académie Serendia dans l’ombre, et tout le monde savait que l’établissement était sous sa coupe. Mais le duc allait-il vraiment ordonner le maintien du festival, au mépris de la sécurité du second prince qu’il venait pourtant de protéger ? Prise d’une sourde inquiétude, Monica interrogea Claudia d’une voix hésitante.
—Euh, eh bien… Le duc Crockford est le protecteur du second prince, n’est-ce pas ? La sécurité de Son Altesse ne devrait donc pas être la priorité absolue…
—Le duc Crockford n’est pas du genre à s’embarrasser de ce genre de considération.
Monica n’avait jamais rencontré le duc Crockford en personne ; tout ce qu’elle connaissait de lui se résumait à des rumeurs. D’après Louis Miller, c’était « un homme impitoyablement ambitieux qui ne reculait devant absolument rien pour atteindre ses objectifs ».
—Je parie qu’ils vont renforcer la sécurité. Et puisque le festival de l’école marquera la première apparition publique du second prince, l’événement se déroulera exactement comme prévu. En fait, le duc Crockford fera toujours passer les débuts officiels du prince avant sa propre sécurité… Tant que le second prince restera sa marionnette, il n’aura de toute façon pas le choix de refuser…
Le second prince était la marionnette du duc Crockford — c’est du moins ce qu’avait affirmé Casey. Mais pour une raison obscure, Monica ne pouvait s’empêcher de penser que ce terme de « marionnette » ne collait pas vraiment à Félix. Une sourde inquiétude serrant sa poitrine, Monica but une gorgée du contenu de sa tasse, espérant secrètement que la cause de ses frissons dans le dos n’était due qu’au froid ambiant.
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