


TABLE DES MATIÈRES


Chapitre 1
L’Hirondelle Bleue
AU PLUS PROFOND du palais intérieur vivait une femme connue sous le nom de Concubine Corneille.
Malgré son titre de concubine, la Concubine Corneille était spéciale. Elle ne partageait jamais la couche de l’empereur et se faisait plutôt discrète, passant ses journées à l’intérieur de son pavillon noir de jais et n’en franchissant que rarement les portes. Certains prétendaient l’avoir vue de temps à autre, mais leurs rapports étaient contradictoires : pour chaque personne qui disait que c’était une vieille femme, il y en avait une autre qui disait que c’était une jeune fille.
À voix basse, les gens supposaient qu’elle était immortelle, ou peut-être un fantôme redoutable. On disait même qu’elle avait des pouvoirs magiques et mystiques, et la rumeur disait qu’elle acceptait toutes les tâches qu’on lui demandait. Qu’il s’agisse de jeter une malédiction mortelle sur quelqu’un que vous détestez, d’invoquer les esprits des morts ou de retrouver des objets disparus, elle pouvait tout faire.
Même si elle était une concubine résidant dans le palais intérieur, elle ne recevait jamais la visite de l’empereur.
Elle ne s’agenouillait jamais devant lui non plus.
C’était ainsi qu’était la Concubine Corneille.
Jusetsu sentit quelque chose d’étrange et regarda vers la porte.
—Quel semble être le problème, niangniang ? demanda Jiujiu, sa dame d’honneur.
L’obscurité d’un indigo profond qui régnait à l’extérieur de la fenêtre en treillis semblait s’infiltrer silencieusement dans la pièce. C’était tout simplement ce genre de nuit. La robe que Jusetsu portait, cependant, était d’une couleur encore plus profonde et plus sombre. Son shanqun de satin, brodé d’un motif floral, et sa jupe, représentant un oiseau portant une fleur, étaient aussi noirs que les ailes d’un corbeau. Le châle noir en soie fine qu’elle portait autour des épaules était brodé d’obsidienne et scintillait mystérieusement comme la lumière des étoiles à chacun de ses mouvements.
—Quelqu’un arrive, répondit-elle sèchement en se levant de son siège.
Son poulet doré, Shinshin, courait avec agitation à ses pieds. Et à ce moment précis, une voix se fit entendre de l’autre côté des portes.
—Chère Concubine Corneille, êtes-vous là ?
C’était la voix d’une jeune femme. Elle devait être effrayée, ou peut-être nerveuse, car sa voix était tremblante et stridente.
—Il y a quelque chose que j’aimerais vous demander, si vous avez la gentillesse d’accepter.
C’était la phrase passe-partout utilisée par les visiteurs du pavillon Yamei. Tout le monde la prononçait, comme s’il s’agissait d’une sorte de mot de passe. Ces gens se présentaient parce qu’ils avaient une demande à faire à Jusetsu, ou plutôt à la Concubine Corneille.
Ils venaient toujours en cachette et lui demandaient quelque chose, que ce soit de trouver un objet manquant, d’invoquer une âme ou même de maudire quelqu’un à mort.
Jusetsu tendit rapidement le bras et agita doucement le bout de son doigt, comme si elle tirait une corde invisible.
Les portes s’ouvrirent alors silencieusement. L’image d’une femme seule, qui se tenait immobile, ancrée sur place, émergea sous la délicate lumière de la lune. Seule une partie de son visage était visible dans l’épaisse obscurité. Il s’agissait d’une dame de la cour. La femme était vêtue d’un simple ruqun, mais son visage n’était pas facile à distinguer, car elle était couverte de la tête aux pieds d’un drap de soie blanche et fine. Elle entra précipitamment, comme si elle craignait d’être repérée, et poussa un léger soupir.
—Qu’est-ce que vous attendez de moi ? demanda Jusetsu sans ambages.
La femme leva soudain les yeux. Il était clair qu’elle haletait d’incrédulité derrière ses vêtements de soie, mais la cause de son choc était moins certaine. Peut-être était-elle étonnée de voir que Jusetsu était une jeune fille de quinze ou seize ans, ou peut-être était-ce son ruqun noir de jais qui l’avait surprise.
—Êtes-vous… la Concubine Corneille ? dit-elle, l’air déconcerté.
A l’entendre, c’était l’âge de Jusetsu qui l’avait étonnée.
—Oui, je le suis. Pourquoi cette question ?
Ce genre d’échanges était gênant. À la suite de la réponse plutôt grossière de Jusetsu, la femme resta silencieuse un court instant, puis se précipita vers elle sans lui faire la moindre révérence.
—S’il vous plaît, aidez-moi, dit la femme avec une telle urgence. On aurait presque dit qu’elle était sur le point de s’accrocher à la Concubine Corneille.
Jusetsu recula un peu. La femme sous la fine étoffe de soie était à bout de souffle.
—Je n’ai pas d’autre choix que de vous appeler à l’aide, chère Concubine Corneille. S’il vous plaît…
—Et c’est pourquoi je t’ai demandé de me faire part de ta requête.
La femme retira la main qu’elle tendait vers Jusetsu et la ramena sur sa poitrine. Elle serra ses mains tremblantes l’une contre l’autre et déglutit avec force.
—J’aimerais… que vous rappeliez un esprit pour moi.
Sa voix était aussi stridente et tremblante que lorsque Jusetsu l’avait entendue pour la première fois, mais la jeune femme réalisait maintenant que la visiteuse n’était ni effrayée ni nerveuse.
Elle était désespérée. Jusetsu était son dernier espoir.
En rappelant un esprit, elle demandait de ramener quelqu’un à la vie.
—Je veux que vous fassiez revivre quelqu’un pour moi, répéta-t-elle.
Les mains de la femme tremblaient violemment. Elle allait plaider sa cause avec encore plus de véhémence, mais Jusetsu leva une main pour l’en empêcher.
—…Je ne suis pas en mesure de réanimer les défunts.
La femme éleva la voix, laissant échapper un bruit qui ne pouvait être considéré ni comme un cri ni comme un gémissement. Sans se décourager, Jusetsu continua à parler.
—Ce que je peux faire, c’est t’aider en invoquant son âme. Je ne peux invoquer son âme qu’une seule fois. C’est tout. Et ce n’est pas que je ne veuille pas en faire plus, j’en suis tout simplement incapable, expliqua-t-elle lentement, d’une manière facile à comprendre.
Les épaules de la femme se soulevaient et s’abaissaient. Sa respiration était lourde. On aurait dit qu’elle était sur le point de fondre en larmes.
—Mais… Non, vous devez mentir. Alors, à qui d’autre, à qui d’autre suis-je censée demander ?! Sa voix, qui s’échappait entre ses respirations difficiles et lourdes, semblait horrifiée.
—Personne n’est capable d’accomplir un tel acte.
La femme poussa une sorte de cri et se couvrit le visage de ses deux mains sur le tissu de soie fine. Un cri étouffé s’échappa de ses lèvres. En la voyant agir ainsi, Jusetsu eut l’impression que de la boue s’accumulait au fond de sa poitrine. Les demandes de ce genre étaient rares. C’était la première fois que quelqu’un demandait une telle chose à Jusetsu elle-même, mais elle en avait été témoin à quelques reprises lorsque la précédente Concubine Corneille était encore là. Sa mentore avait donné la même réponse que Jusetsu. Renvoyer la personne était la seule option.
Jusetsu n’avait pas d’autre choix non plus. Elle avait envie de se débarrasser de la lourde boue qui l’habitait, mais au lieu de cela, elle se contenta de pousser un petit soupir et de montrer la porte du doigt.
—Je te recommande de partir.
La femme recula, des gémissements silencieux s’échappant de ses lèvres. Elle se leva et tituba en se retournant. À ce moment-là, la soie blanche glissa de sa tête. Encore tremblante sur ses pieds, la femme sortit en courant de l’édifice du pavillon. Jusetsu fit un geste agile du poignet et les portes se refermèrent.
Jiujiu, qui était restée immobile en retenant son souffle, cligna des yeux comme si elle venait de reprendre ses esprits.
—Cette dame va bien ? demanda-t-elle. Jiujiu se dirigea alors vers l’endroit où se trouvait la femme et ramassa l’étoffe de soie fine qui était tombée au sol.
—Je ne sais pas, répondit Jusetsu, faute d’autre chose à dire.
—Si elle voulait que vous rameniez un défunt à la vie… Je suppose qu’elle a perdu quelqu’un qui lui était très cher, dit Jiujiu avec un soupir, en repliant délicatement le tissu. Elle l’offrit ensuite à Jusetsu. Que devons-nous en faire ?
Jusetsu regarda fixement le tissu. Il avait un aspect velouté qui laissait penser qu’il s’agissait d’une soie de la plus haute qualité. L’étoffe dégageait également une douce odeur, probablement parfumée à l’aide d’encens. Il dégageait le parfum rafraîchissant et doux des lys.
—Du tendre-époux…
Jusetsu se souvenait de ce parfum. La précédente Concubine Corneille, Reijo, avait l’habitude d’en avoir aussi. Une vague de nostalgie l’envahit. Jusetsu s’étouffait souvent lorsque quelque chose ramenait soudainement et de façon inattendue les souvenirs de sa prédécesseuse à la surface, et c’était le cas de ce parfum en ce moment même.
—C’est un encens que l’on brûle pour un être aimé, n’est-ce pas ? Les gens l’offrent à la personne qu’ils aiment. Jiujiu renifla la fine étoffe de soie, respirant l’odeur.
—Pourquoi ne pas le mettre sur l’étagère ? Cette dame de la cour reviendra peut-être la chercher.
Cela semblait peu probable. Vu qu’elle s’était couvert le visage pour se faufiler sans que personne ne la voie, il était difficile d’imaginer qu’elle ferait l’effort de revenir jusqu’au pavillon pour récupérer quelque chose qu’elle aurait oublié.
Malgré cela, Jusetsu se tourna vers Jiujiu.
—Si tu veux.
Peut-être était-ce l’odeur laissée sur le tissu de soie fine qui la rendait si facile à vivre.
Jusetsu se tourna alors vers le fond de la pièce, les manches de son shanqun noir flottant au gré de ses mouvements. Dans le fond, des rideaux de soie fine superposés pendaient du plafond devant son lit.
—Vous vous retirez déjà pour la nuit ? demanda Jiujiu.
—Oui.
—Dans ce cas, laissez-moi vous aider à vous habiller…
—Je peux le faire moi-même.
—Je ne vous laisserai pas faire, niangniang, dit Jiujiu d’un air de défi. Elle fit la moue et la suivit à travers les rideaux.
Avant l’arrivée de Jiujiu, Jusetsu n’avait jamais eu de dame d’honneur, alors elle faisait tout toute seule, qu’il s’agisse de se changer, de se laver le visage ou quoi que ce soit d’autre. De plus, elle voulait prendre soin d’elle. Elle n’avait accepté l’aide de Jiujiu que parce que la jeune femme avait insisté sur le fait que, dans le cas contraire, sa présence ne servirait à rien.
Jusetsu renonça à argumenter et laissa Jiujiu s’occuper d’elle. Aussi étrange que cela puisse paraître pour une concubine de se préoccuper des humeurs de sa dame d’honneur, elle se sentait mal à l’aise chaque fois qu’elle blessait les sentiments de Jiujiu. Elle n’arrivait toujours pas à s’habituer à avoir quelqu’un à ses côtés.
Du vivant de Reijo, elle n’avait même pas de dame de la cour, et encore moins de dame d’honneur. La seule aide qu’elle avait au pavillon était une vieille servante. Depuis la mort de Reijo, seuls Jusetsu et son poulet doré, Shinshin, habitaient les quartiers.
C’était ainsi que devait être la Concubine Corneille.
Aujourd’hui, Jusetsu avait non seulement Jiujiu, mais aussi une dame de la cour appelée Kogyo. Elle avait même quelques curieux qui venaient lui rendre visite de temps en temps. Jusetsu se demandait constamment si c’était bien ainsi, après tout, la Concubine Corneille n’était pas censée se mêler aux autres ou permettre aux gens de s’approcher d’elle.
Jiujiu tendit la main vers la robe de Jusetsu et défit sa ceinture. Alors que Jusetsu la regardait distraitement faire, elle ressentit un mélange d’hésitation, de regret et de soulagement.
Puis elle tourna brusquement son visage vers la porte.
—Jiujiu, attends, dit-elle.
Shinshin battait des ailes de façon chaotique.
—Oh là là, quelqu’un d’autre est arrivé ?
—Il semblerait que oui.
—Serait-ce Sa Majesté ?
—Aucune chance, déclara sèchement Jusetsu. Il était ici hier soir. Il n’oserait pas être aussi incessant dans ses visites.
—Eh bien, eh bien. Vous parlez encore de lui comme ça.
Pourtant, chaque fois que Koshun, l’empereur, venait, Jusetsu pouvait dire que c’était lui avant même de le voir. Là, c’était quelqu’un d’autre.
Jusetsu renoua sa ceinture défaite et franchit les rideaux. Elle entendit une faible voix venant de l’autre côté de la porte.
—Euh… Excusez-moi ? Pourriez-vous ouvrir les portes ?
On aurait dit la voix d’un jeune garçon timide, même si, s’agissant du palais intérieur, il s’agissait certainement d’un eunuque.
—Vénérée Concubine Corneille… Euh… Je m’appelle Ishiha. Euh…
Jusetsu ne pouvait pas entendre son nom correctement, alors elle pencha légèrement la tête sur le côté.
—Oh mon, chuchota Jiujiu, obligeant Jusetsu à se tourner vers elle. Je le connais. C’est l’un des eunuques du pavillon Hien.
C’était le pavillon où Jiujiu avait l’habitude de travailler. D’un geste de la main, Jusetsu ouvrit les portes.
Un petit garçon se tenait là, vêtu d’une robe gris pâle, regardant autour de lui d’un air inquiet. Il devait avoir une dizaine d’années. Des taches de rousseur parsemaient sa peau bronzée. Ses yeux, qui scrutaient l’intérieur du pavillon, étaient ronds et attachants. C’était un garçon à l’allure honnête, avec un air un peu naïf. Lorsqu’il vit Jusetsu, il cligna des yeux de surprise, mais lorsqu’il aperçut Jiujiu, un sourire soulagé apparut sur son visage.
—Jiujiu… !
Le garçon s’apprêtait à se tourner vers elle, mais il tomba à genoux, incrédule. Il joignit ses deux mains et baissa la tête.
—P-pourriez-vous accepter mes excuses les plus sincères, chère Concubine Corneille. Je m’appelle Ishiha. Je travaille pour le pavillon Hien.
Il avait du mal à la saluer correctement. Il devait être nouveau dans le palais intérieur.
—C’est un néophyte du pavillon Hien… Un eunuque en formation. C’est un nouveau venu, Ishiha n’est arrivé qu’au début du printemps, expliqua Jiujiu en donnant un coup de main au garçon.
—Je vois, répondit Jusetsu. Lève la tête. Tu devrais te lever.
—Oui, madame, dit Ishiha en se levant doucement. Il avait l’air effrayé, ce qui était peut-être dû à la nervosité. Il tendit ses deux bras et se mit au garde-à-vous.
—Il n’est pas nécessaire de se tenir ainsi. Viens t’asseoir ici.
Jusetsu lui indiqua la table et les sièges au milieu de la pièce, et elle s’assit en face de l’endroit où elle voulait qu’il s’asseye. Ishiha cligna des yeux, hésitant. D’ordinaire, on ne voyait jamais d’eunuques assis devant une concubine, et surtout pas en face d’elle. Cependant, il s’agissait du pavillon Yamei, la demeure de la Concubine Corneille. Elle n’avait pas besoin de suivre les mêmes règles que le reste du palais intérieur.
—Assieds-toi, répéta sèchement Jusetsu.
Ishiha se tenait debout, remuant, comme si quelque chose le dérangeait.
—Il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Elle ne se fâchera pas contre toi une fois que tu seras assis. Tu peux t’asseoir, ajouta Jiujiu en le pressant d’obtempérer.
Ishiha ne bougeait toujours pas. Le garçon se contenta de baisser la tête, comme s’il était sur le point de pleurer. Tout en regardant ses pieds, il remuait les jambes.
La façon dont il se comportait donna à Jusetsu une idée de la raison pour laquelle il hésitait tant à s’asseoir.
—Tu t’es fait mal aux jambes, n’est-ce pas ? dit-elle.
Ses paroles firent sursauter le garçon et ses épaules tremblèrent. Je dois avoir raison, pensa Jusetsu. En y repensant, il s’était montré prudent lorsqu’il s’était remis debout, et son visage avait été crispé aussi.
—J’en déduis que tu ne peux pas t’asseoir à cause de la douleur. Ça doit être à l’arrière des cuisses, alors ?
Jusetsu se rapprocha de lui et souleva l’ourlet de sa robe. Ishiha tressaillit nerveusement. Sans se décourager, Jusetsu enroula le tissu et demanda à Jiujiu de l’aider à baisser son pantalon, révélant des cuisses pâles qui n’avaient manifestement pas vu le soleil depuis longtemps.
Lorsque Jiujiu les vit, elle serra sa main contre sa bouche.
—Quelle horreur !
L’arrière de ses cuisses était couvert d’ecchymoses. Le milieu était le plus gravement touché, la peau se détachant et le sang suintant des plaies. Toute la zone était rouge et enflée.
—Tu as dû recevoir de nombreux coups de bâton pour développer de telles blessures. On t’a donné des coups de bâton pour te punir ? Jusetsu fut en mesure de déterminer la cause de ses blessures si rapidement parce qu’elle se souvenait de ce que c’était. En tant que servante, les coups de bâton étaient monnaie courante. Grâce à son passé, elle avait une idée de ce que vivait Ishiha.
—Les nouveaux eunuques se font frapper par leurs instructeurs tout le temps. Mais là, ça va trop loin… Le visage de Jiujiu était blanc comme un linge.
—Je n’ai pas assez surveillé mon langage… Ishiha dit doucement. Mon shifu se met toujours en colère contre moi à cause de cela. Les jeunes eunuques appelaient généralement leurs instructeurs « shifu. »
—Ce n’est pas ta faute si tu fais des erreurs. Ce doit être déjà assez difficile d’apprendre la langue qu’ils parlent ici, remarqua Jiujiu.
—…D’où viens-tu ? demanda Jusetsu.
Le nom Ishiha n’était pas local. Il y avait de nombreux clans dans le pays de Sho, petits et grands. Jusetsu elle-même était issue d’un clan minoritaire du nord si l’on remontait ses racines assez loin.
—Je fais partie du clan Hatan de Roko. Roko se trouve au sud de la province de Gei. C’est près de la mer.
—C’est assez loin, dit Jusetsu.
—C’est vrai, mais beaucoup d’enfants Hatan deviennent eunuques. On ne peut pas faire vivre toute une famille en pêchant, après tout.
En bref, ils envoyaient leurs enfants travailler à contribution pour avoir moins de bouches à nourrir. Une fois qu’un enfant devenait eunuque, il gagnait un salaire et, s’il était promu, son avenir pouvait même être riche. Pour chaque enfant qui devenait volontairement eunuque dans l’espoir de devenir riche, il y en avait un autre qui, comme Ishiha, avait été forcé de le faire. Devenir eunuque impliquait de renoncer à sa virilité, biologiquement parlant. Certains avaient même perdu la vie au cours de l’opération. Entreprendre un voyage pour devenir eunuque était une chose tout à fait différente que de se mettre au service d’autrui. Jusetsu se demandait à quoi pensait Ishiha lorsqu’il avait accepté cette voie.
Tout en inspectant les blessures d’Ishiha, Jusetsu demanda à Jiujiu d’aller chercher sa trousse médicale. Ensuite, elle traîna la chaise longue qui se trouvait dans un coin et fit s’allonger Ishiha sur le ventre. Elle en sortit un paquet et l’ouvrit. Il contenait du pollen de quenouille, un remède efficace pour soigner les blessures.
Elle appliqua le pollen de quenouille sur la blessure, plaça un peu de coton dessus et enveloppa le tout d’un tissu de coton blanchi. Ishiha resta figé pendant qu’elle soignait ses blessures.
—Très bien. Tu peux te lever maintenant.
—Merci… Ishiha rajusta sa robe, l’air honteux.
—Tant que tu t’assures de t’asseoir sur tes fesses sans que tes cuisses ne touchent le siège, ça ne devrait pas être trop douloureux pour toi, dit Jusetsu. Elle le fit alors s’asseoir sur la chaise longue.
Ensuite, Jusetsu fit tourner sa chaise pour lui faire face et s’assit à son tour.
—Maintenant, dit-elle, quelle est ta demande ?
Il ne pouvait pas être venu la voir juste pour faire soigner ses blessures. Il y avait manifestement quelque chose de plus important dont il voulait parler. Ishiha rapprocha ses genoux et plaça ses mains dessus. Le jeune garçon semblait essayer de trouver les bons mots à dire.
—Eh bien…
Ishiha leva les yeux vers Jusetsu comme s’il essayait de lire son expression. Il y avait de la peur dans ses yeux. Il devait se demander si elle allait se mettre en colère contre lui. Les tourments qu’il avait endurés aux mains de son shifu avaient dû ancrer cette terreur en lui. Rien que d’y penser, Jiujiu avait pitié de lui.
—Tu dois avoir une requête à me faire. Tous ceux qui franchissent ces portes veulent quelque chose, dit Jusetsu pour tenter de lui soutirer des informations.
Ishiha acquiesça docilement, puis commença courageusement à parler.
—Il y a un enfant qui se tient là.
—Un enfant ? demanda-t-elle.
—Un enfant de mon âge, ou peut-être un peu plus âgé. C’est un eunuque. Il se tient dans le jardin du pavillon Hien.
Le fantôme d’un jeune eunuque ?
Jusetsu lui fit un petit signe de tête et l’incita à continuer.
—Il y a des iris à fleurs peu profondes qui fleurissent au bord du jardin, et il y a un endroit humide et marécageux. Il se tient là, regardant l’édifice du pavillon. Il ne bouge pas. Il se contente de le fixer en faisant une tête vraiment triste. Mais…
Son regard se posa sur le sol.
—Je suis le seul à pouvoir le voir, dit le garçon. J’en ai parlé aux autres, mais ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas le voir. Mon shifu m’a grondé en me disant de ne pas dire de bêtises.
Il a dû le frapper pour cela aussi.
Ishiha tressaillit, comme s’il ressentait à nouveau la douleur. Il est bien là, peu importe comment je le regarde, mais les gens continuent de dire que je suis fou. Peut-être le suis-je ? Je ne sais même pas. Le visage du jeune eunuque se crispait. Il avait peur. Qu’il s’agisse ou non d’un fantôme, ce qu’il voyait l’effrayait.
—Je n’ai jamais entendu parler de l’apparition d’un fantôme au Pavillon Hien… chuchota Jiujiu, perplexe.
Ishiha grimaça et sembla sur le point de fondre en larmes.
Jiujiu s’empressa de le réconforter.
—Enfin, les gens que je connaissais ne discutaient que de rumeurs sur les fantômes des dames de la cour et des concubines. Peut-être que je n’ai jamais entendu parler des fantômes d’eunuques… ?
Cette consolation n’eut cependant pas l’effet escompté. Ishiha se mit à sangloter convulsivement. Jiujiu chercha de l’aide auprès de Jusetsu.
Ne me regarde pas comme ça ! pensa Jusetsu, mais elle se sentit obligée de dire quelque chose quand même.
—Si je viens avec toi, je pourrai découvrir s’il y a vraiment un fantôme ou non, expliqua brièvement Jusetsu. Mais… Ton shifu t’a dit de ne pas dire des choses aussi stupides, n’est-ce pas ?
—Oui, dit Ishiha.
—Il n’a pas dit « Ne dis pas de mensonges, » n’est-ce pas…
—Euh… Ishiha cligna des yeux. Non, vous avez raison… Il n’a pas dit ça. Il m’a réprimandé pour que je ne le répète pas, mais il ne m’a pas accusé de mentir.
—Dans ce cas, il ne peut s’agir d’un mensonge. Le fantôme est là, dit simplement Jusetsu.
Ishiha fut décontenancé.
—Vous… le pensez vraiment ?
—Je le pense.
Si quelqu’un réprimandait un enfant pour avoir dit qu’il voyait quelque chose que personne d’autre ne pouvait voir, il lui dirait probablement d’arrêter de mentir. Le shifu d’Ishiha n’avait pas dit cela, et il avait même dit au garçon de se taire à ce sujet. Cela laissait supposer qu’il savait que ce qu’Ishiha avait dit était vrai. Il fallait interroger son shifu.
Ishiha avait l’air joyeux à présent. La perspicacité de Jusetsu avait dû l’alléger un peu.
—Alors, que désires-tu ? Te sentirais-tu mieux si je te confirmais l’existence ou non de ce fantôme ?
—Non, ce n’est pas ça… dit Ishiha en secouant la tête d’avant en arrière d’une manière enfantine. Le garçon a l’air vraiment triste. Vous croyez que je peux faire quelque chose pour l’aider ? Si je suis le seul à pouvoir le voir, je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire pour lui. Après tout, il est comme moi… C’est un enfant du clan Hatan.
Ishiha avait compris dès le premier coup d’œil que le fantôme était du même clan que lui à cause de son apparence. Apparemment, le fantôme avait des taches de rousseur sur la peau à cause du soleil, des yeux noirs comme du charbon, des traits plats et des lèvres épaisses.
—Je vois, dit Jusetsu en regardant attentivement Ishiha.
Elle pouvait voir que le jeune eunuque ne possédait aucun des traits de caractère typiquement stupides qui justifieraient une punition implacable de la part de son shifu. En fait, c’était peut-être l’intelligence et la droiture de caractère du garçon qui jouaient en sa défaveur.
—Tu es intelligent, mais tu n’es pas rusé. Je pense que tu es trop honnête pour ton propre bien, remarqua Jusetsu.
Ishiha ne sembla pas saisir ce qu’elle disait et pencha la tête d’un côté en signe de confusion.
—Je connais quelqu’un comme toi, ajouta-t-elle.
Un certain jeune homme lui vint à l’esprit. Elle l’avait même vu la veille au soir. Il était aussi calme qu’une montagne en hiver. Il était sévère mais avait aussi une certaine tranquillité. Jusetsu grogna, puis chassa son image de ses pensées.
—Tu m’as demandé si tu pouvais faire quelque chose, n’est-ce pas ? Mais vous l’avez déjà fait. Tu es venu ici.
Jusetsu sourit, mais ses yeux ne montraient aucune émotion.
Il était tard dans la nuit, Jusetsu renvoya donc Ishiha chez lui et se rendit elle-même au pavillon Hien le lendemain. S’il ne dormait pas assez, les progrès du jeune eunuque en souffriraient et il finirait par recevoir à nouveau des coups de bâton. Jusetsu serait désolé pour lui si cela arrivait. Reijo disait toujours à Jusetsu que les enfants avaient besoin d’une bonne nuit de repos.
Le lendemain, Jusetsu quitta le pavillon Yamei, accompagnée de Jiujiu. Elle se ferait remarquer si elle portait son habituel ruqun noir, alors elle choisit son shanqun violet avec la jupe jaune. Cette tenue était un cadeau de Kajo, une autre concubine du palais intérieur.
—Pourquoi ne portez-vous pas ce peigne ? Jiujiu s’était plainte. Il irait très bien avec votre tenue. Elle parlait du peigne en ivoire en forme d’oiseau, orné de vagues ondulantes. Koshun l’avait même offert à Jusetsu pour qu’il aille avec cette tenue.
—Je refuse, dit simplement Jusetsu.
—Mais pourquoi ? continua Jiujiu. Sa Majesté sera très contrariée.
Jusetsu se tut. Elle ne savait pas comment l’exprimer, et même si elle le pouvait, ce n’était pas comme si elle pouvait en parler à Jiujiu, de toute façon.
—Je veux devenir un de tes bons amis.
Jusetsu et Koshun étaient maintenant officiellement « amis ». Lorsque Jusetsu repensa au visage de Koshun alors qu’il lui faisait cette promesse, elle ressentit quelque chose d’à la fois douloureux et chaleureux. Elle avait l’impression que ce quelque chose allait déborder et éclater en elle. Elle ne serait jamais dédommagée pour les émotions qu’elle avait ressenties jusqu’alors, ni pour la douleur qu’elle endurerait à l’avenir… Pourtant, ses paroles avaient vraiment touché son cœur. Ils étaient devenus un rayon de lumière pour elle.
C’était une lumière faible et douce, mais elle lui offrait tout de même un peu de salut.
Même si elle se sentait bien, elle ne savait pas comment se comporter avec le jeune empereur. Il venait souvent dans son pavillon pour prendre le thé et bavarder, mais elle ne savait toujours pas quel genre d’attitude elle devait adopter avec lui. Devait-elle l’accueillir chaleureusement, comme on le ferait avec un ami ? Elle ne savait même pas comment s’y prendre. Elle savait à peine ce qu’était un ami, et pour ne rien arranger, Koshun n’était pas non plus très familier avec ce concept.
Jusetsu avait les sourcils froncés alors qu’elle se dirigeait vers le pavillon Hien.
—Pourquoi avez-vous l’air si mécontente ? demanda Jiujiu.
Sa dame d’honneur percevait le moindre changement dans les expressions faciales de Jusetsu et l’interrogeait à ce sujet. Laisse-moi tranquille, pensait Jusetsu, mais la vérité était qu’elle se sentirait seule si Jiujiu ne le lui demandait pas. Elle n’avait jamais ressenti cela auparavant, mais maintenant qu’elle savait ce que c’était, il n’y avait plus de retour en arrière possible.
Une fois qu’ils eurent pénétré dans le bosquet de lauriers et de rhododendrons qui entourait le pavillon Yamei, Jiujiu s’arrêta net. Elle pointa du doigt une branche.
—Mon Dieu, mon Dieu, niangniang. Regardez cet oiseau à l’allure inhabituelle !
Un oiseau aux ailes brun foncé parsemées de taches blanches était perché dans un arbre. Il semblait les observer de ses yeux noirs.
—C’est un corbeau étoilé, dit Jusetsu.
Un corbeau étoilé était un autre nom pour le casse-noix moucheté. Beaucoup appelaient ces oiseaux ainsi en raison de leurs taches blanches qui ressemblaient à des étoiles. Les gens disaient que l’oiseau était comme un membre de la famille de la déesse Uren Niangniang. Sur la peinture murale d’Uren Niangniang, à l’arrière du pavillon Yamei, les corbeaux étoilés sont plus grands que tous les autres oiseaux. Le Sanctuaire Seiu, situé dans le domaine impérial, portait également son nom. Le mot « Seiu » s’écrivait même avec les mêmes caractères que « corbeau étoilé ».
—Je n’en ai jamais vu auparavant… Je ne savais même pas qu’il y en avait qui vivaient dans le palais intérieur, dit Jiujiu.
—Il n’est arrivé ici que récemment. Il a dû se plaire dans ce bosquet et y élire domicile, expliqua Jusetsu.
Il n’y avait aucune espèce de hibou dans le palais intérieur, soi-disant parce qu’Uren Niangniang les détestait. Sa haine pour eux était si intense que le mot « hibou » lui-même était considéré comme une abomination, et les gens les appelaient « oiseaux de nuit » ou « strix » juste pour éviter de le prononcer. Le fait que de petits oiseaux puissent mener une vie aussi paisible dans le palais intérieur peut toutefois avoir été un effet positif de cette situation. Il paraît possible que le corbeau étoilé se soit installé là pour cette même raison. Il émettait un gazouillis assez fort et surprenant. En ce moment même, il pointait son bec vers le haut, et à peine avait-il poussé un cri qu’il s’envolait.
—C’est un joli corbeau, dit Jiujiu. On pense que les corbeaux sont complètement noirs, mais c’est mignon de voir qu’il a des petites taches blanches.
Jiujiu semblait s’être prise d’affection pour l’oiseau. Elle n’arrêtait pas d’en parler, se demandant ce qu’il mangeait, et d’autres choses encore.
Une fois qu’elles furent sortis du bosquet et qu’elles eurent emprunté le sentier depuis un petit moment, les rosiers de Lady Banks qui entouraient le pavillon Hien apparurent. Les fleurs avaient déjà fini de s’épanouir, mais la verdure était toujours aussi belle. Les tuiles bleues de l’édifice du pavillon brillaient dans la lumière blanche du matin. Des tuiles décoratives en forme d’hirondelle trônaient sur le toit, au sommet desquelles plusieurs moineaux reposaient leurs ailes.
Jusetsu fit le tour du bâtiment pour passer par l’entrée arrière par laquelle les dames de la cour assistantes et les servantes avaient l’habitude d’aller et venir. Il serait difficile de frapper à la porte d’entrée. Jusetsu n’avait encore rencontré aucune des Concubines Hirondelles qui résidaient là, et encore moins appris leur nom.
À l’arrière du pavillon se trouvaient une cuisine, une salle de couture et les dortoirs des dames de la cour. Jusetsu pouvait les sentir s’affairer à l’intérieur du bâtiment.
Soudain, une dame de la cour plus âgée sortit d’une porte d’un bâtiment à leur droite. Elle aperçut Jusetsu et sa dame d’honneur.
—Tu es Jiujiu ? demanda-t-elle. La femme tenait un panier contenant des morceaux de tissu.
—Gugu ! Jiujiu l’appela en la saluant amicalement.
La femme plus âgée était Ashu, l’une des dames de la cour qui travaillait comme teinturière du pavillon. Jusetsu l’avait déjà rencontrée.
—N’as-tu pas été envoyée au pavillon Yamei pour devenir dame d’honneur ? Que fais-tu ici ? Ne me dis pas que c’est…
Ashu jeta un regard sceptique à Jusetsu. Lorsqu’elles s’étaient rencontrées précédemment, Jusetsu portait un ruqun corail ordinaire, la tenue que portaient les femmes de ménage du palais. Maintenant, cependant, Jusetsu était vêtue du genre de ruqun flamboyant, à motifs, que l’on s’attend à voir porter par une concubine.
—C’est la Concubine Corneille, gugu !
—Quoi ? dit Ashu en fixant Jusetsu.
Jiujiu expliqua que Jusetsu avait fait semblant d’être une dame de la cour la dernière fois qu’elles s’étaient rencontrées. Cela ne fit qu’accentuer le scepticisme d’Ashu, mais elle posa son panier et plaça ses mains l’une contre l’autre pour s’incliner devant la Concubine Corneille malgré tout.
—J’aimerais voir les iris à fleurs peu profondes du jardin, dit Jusetsu.
Le regard d’Ashu laissait entendre qu’elle voulait demander pourquoi, mais la femme décida de ne pas s’en mêler. Elle lui montra l’endroit sans poser d’autres questions.
Le jardin trônait au milieu de l’enceinte du pavillon. Elles empruntèrent un chemin pavé et passèrent devant des pagodes japonaises couvertes de feuilles vertes. Jusetsu aperçut ensuite une grappe d’iris spectaculaire devant eux. Les saules qui les entouraient se balançaient doucement sous l’effet de la brise. Une forte odeur d’humidité flottait dans l’air. Il y avait également un magnifique bâtiment devant le parterre d’iris. Il était facile de supposer que c’était là que vivaient les Concubines Hirondelles. La zone menant au pavillon était divisée par des pavés et bordée d’iris violets, de drapeaux doux, d’iris jaunes et d’autres fleurs similaires. Bien que ces fleurs se ressemblaient, elles avaient toutes leurs préférences : certaines se plaisaient dans les terrains marécageux, tandis que d’autres détestaient l’humidité. Prendre soin de toutes ces fleurs avait dû être une tâche ardue.
Jusetsu regardait silencieusement les iris à fleurs peu profondes sous le ciel pâle. Il n’y avait aucun signe visible d’un fantôme, mais elle sentait quelque chose. Elle pouvait sentir sa présence parmi les iris peu profondes, vacillant comme une brume de chaleur.
Jusetsu se tint dans l’ombre des arbres et plissa les yeux en regardant les fleurs pendant un moment. Puis elle appela Ashu, qui l’attendait derrière elle.
—As-tu déjà entendu quelqu’un parler du fantôme d’un eunuque apparaissant à cet endroit ?
Une expression pensive apparut sur le visage d’Ashu, qui sembla se creuser les méninges un instant, puis elle répondit sans ambages.
—Non, je n’ai jamais entendu parler d’une telle chose.
Ashu était une dame de la cour chevronnée, elle était donc bien au fait des rumeurs qui circulaient dans le palais intérieur. Si elle n’avait pas entendu parler de quelque chose, il était probable que personne d’autre n’en avait entendu parler non plus.
Cependant, elle ajouta quelque chose d’inattendu.
—Je me souviens avoir entendu une histoire à propos d’un eunuque du pavillon Hien, mais pas à propos d’un fantôme.
—Quel genre d’histoire ?
—L’histoire d’un eunuque qui était tombé amoureux d’une concubine.
—Oh là là. Jusetsu se retourna pour faire face à Ashu pendant que la femme plus âgée racontait l’histoire.
—Cela s’est passé sous le règne de l’empereur précédent. Il y avait un eunuque du clan Hatan qui travaillait dans ce pavillon… certains disent qu’il n’avait que dix ans. Dans cette région, beaucoup d’enfants deviennent eunuques pour que leurs parents aient moins de bouches à nourrir. La région est même surnommée le « centre de production des eunuques ». Il était l’un de ces enfants.
La façon de parler d’Ashu était bien différente d’avant, maintenant qu’elle savait qu’elle parlait à la Concubine Corneille, elle était bien plus polie. Étant beaucoup plus âgée, elle semblait avoir maîtrisé le passage d’un niveau de formalité à l’autre.
—Il n’était encore qu’un jeune apprenti, mais il avait fini par tomber amoureux de la Concubine Hirondelle de l’époque. Enfin, il n’était qu’un enfant, alors parler d’amour serait exagéré, mais… je crois que la Concubine Hirondelle était elle-même une jeune fille d’environ quinze ou seize ans. On la disait très gentille et c’était le genre de personne qui parlait aux eunuques comme s’ils étaient ses égaux. Elle aimait beaucoup les plumes d’oiseaux que l’eunuque lui avait offertes, par exemple.
—Des plumes ?
—Des plumes d’hirondelle bleue. Elles étaient très belles. Elle les utilisait pour décorer ses cheveux.
Les hirondelles bleues avaient des ailes d’un bleu profond et vivaient dans les forêts et les bois du palais intérieur. Aussi belles que soient leurs plumes, ces oiseaux étaient également connus pour leurs cris exceptionnellement clairs comme du cristal.
—Naturellement, rien n’allait s’arranger entre eux. C’était un enfant, après tout. J’ai entendu dire que l’eunuque était décédé après cela, mais je ne connais pas toute l’histoire. Je crois que la Concubine Hirondelle a épousé le général Yo de l’armée de défense impériale du nord, après la mort du précédent empereur.
Lorsqu’un empereur mourait, ses concubines devaient quitter le palais intérieur. Certaines retournaient dans leur famille et vivaient le reste de leur vie comme des veuves, mais d’autres se mariaient à nouveau. La plupart épousaient des vassaux de l’empereur, mais certaines se mariaient avec des gens plus ordinaires, comme des marchands. La seule concubine qui ne partait pas, même après la mort de l’empereur, était la Concubine Corneille.
Ou, plus exactement, elle ne pouvait pas partir.
—C’est tout ce que j’ai entendu dire. Je ne connais pas d’autres histoires concernant les eunuques du pavillon Hien.
—Connais-tu le nom de cet eunuque ? demanda Jusetsu.
—Veuillez accepter mes sincères excuses, mais je ne le connais pas.
—Je vois. Sais-tu quels eunuques travaillaient ici à l’époque du précédent empereur, alors ?
—Non, dit Ashu en secouant la tête, l’air perplexe. Je pense qu’aucun d’entre eux n’est encore au pavillon Hien à l’heure actuelle, mais je ne peux pas l’affirmer avec certitude.
—Je vois. Eh bien, c’est tout ce que j’ai besoin de savoir pour l’instant. Désolée de t’avoir empêchée de travailler. J’apprécie grandement ton aide, dit Jusetsu.
Elle remercia ensuite Ashu et la congédia. Ashu jeta un coup d’œil à Jusetsu pendant qu’elle s’inclinait, ses yeux brillants de curiosité, puis elle commença à retourner à son poste. Jusetsu se demandait quel genre de ragots elle raconterait plus tard aux autres dames de la cour. « Devinez quoi ? J’ai rencontré la Concubine Corneille, » l’imaginait-elle dire. « Qui aurait cru qu’elle existait vraiment ? »
Jusetsu reporta son regard sur la foule d’iris à fleurs peu profondes. Elle porta la main à ses cheveux, qui étaient attachés en deux boucles sur le dessus de sa tête. Elle y portait également une pivoine, manifestation physique de ses compétences magiques. Alors qu’elle s’apprêtait à retirer la fleur, elle entendit quelqu’un l’appeler.
—Concubine Corneille !
Jusetsu posa sa main et regarda dans leur direction. Elle aperçut un eunuque qui s’élançait sur les pavés : Ishiha.
—Con… Concubine Corneille…
Le jeune garçon avait dû se dépêcher de courir jusqu’ici, car il haletait, les épaules agitées de soubresauts. Il essayait de se mettre à genoux pour la saluer, mais Jusetsu l’en empêcha.
—Il n’est pas nécessaire de s’incliner. Est-ce que tu peux quitter les côtés de ton shifu ?
—Ça…va…aller. Mon shifu…prend des nouvelles de la…Concubine Hirondelle. Je ne suis… pas autorisé… à me présenter devant elle pour l’instant…
Il ne parvenait qu’à prononcer quelques mots entre chaque respiration. Les néophytes, qui n’étaient que des eunuques en formation, n’étaient pas autorisés à se montrer devant leurs maîtres, ou dans ce cas, la Concubine Hirondelle. C’était à leur shifu de décider quand ils étaient prêts à faire leurs premières apparitions « officielles. »
Ishiha essuya la sueur de son front. Jusetsu doutait que quelque chose comme la vérification de la Concubine Hirondelle prenne beaucoup de temps. Ils devaient se dépêcher. Ce serait un problème si la Concubine Hirondelle les voyait.
Jusetsu entraîna Ishiha dans l’ombre des arbres pour qu’ils soient plus difficiles à repérer. Elle pointa ensuite du doigt les iris à fleurs peu profondes.
—Peux-tu voir le fantôme ? demanda-t-elle.
Ishiha tourna son visage vers les fleurs et acquiesça immédiatement.
—Oui, il est là.
Jusetsu lui rendit son hochement de tête et sortit une fleur de sa coiffure. Une fois sur sa paume, elle changea lentement de forme. L’un après l’autre, ses pétales rouge pâle se transformèrent en fumée, comme s’ils étaient en train d’éclore, avant de fondre. Jusetsu laissa échapper une bouffée d’air sur eux.
La fumée rouge pâle s’échappa de sa main et descendit vers les iris à peu profondes, comme si elle glissait vers eux. La fumée se rassembla progressivement en un seul endroit, et la silhouette indistincte d’une personne apparut derrière elle. Peu à peu, la personne devint plus claire. Jiujiu porta les mains à sa bouche en signe de panique et laissa échapper une légère exclamation de surprise.
Un eunuque se tenait en effet dans la fumée légère. Il avait l’air assez jeune pour être encore considéré comme un enfant. Ses traits ressemblaient fortement à ceux d’Ishiha, il avait la peau bronzée et des taches de rousseur, de grands yeux sombres, et les mêmes traits faciaux plats. Il s’agissait certainement d’un jeune eunuque du clan Hatan.
Il se tenait parmi la grappe d’iris à fleurs peu profondes, face à l’édifice du pavillon de la Concubine Hirondelle. Il le contemplait simplement, ses yeux si clairs qu’ils semblaient presque transparents, et pourtant, ils étaient pleins de chagrin. On aurait dit qu’il allait fondre en larmes d’un moment à l’autre, et il avait le genre de regard avec lequel il était facile de sympathiser.
Rien ne pouvait vous donner plus envie d’aider que le visage d’un enfant en larmes.
Le garçon tenait quelque chose de bleu dans sa main.
Serait-ce… ?
—Des plumes d’hirondelle bleues…
Le jeune eunuque tenait dans sa main les plumes de la queue d’une hirondelle bleue.
Jusetsu se souvint de l’histoire qu’Ashu venait de lui raconter, à savoir comment un jeune eunuque du clan Hatan avait offert les plumes d’une hirondelle bleue à la Concubine Hirondelle. Était-ce le fantôme du garçon de cette histoire ?
Jusetsu se glissa jusqu’à lui. Sa bouche bougeait et il murmurait quelque chose d’une voix aiguë et faible. Il murmurait une sorte de phrase, mais elle ne pouvait pas en comprendre le sens. Jusetsu se retourna vers Ishiha, et il courut immédiatement vers elle sans qu’elle n’ait besoin de dire quoi que ce soit. C’était un garçon intelligent.
—Qu’est-ce qu’il dit ? demanda Jusetsu.
Elle supposa qu’il s’agissait de quelque chose dans la langue du clan Hatan. Ishiha écouta attentivement le fantôme.
Il dit… « désolé », expliqua le jeune eunuque.
—« Désolé » De quoi peut-il bien s’excuser ?
Jusetsu faillit se perdre dans ses pensées, mais ce n’était pas le moment de traîner. Elle souffla sur la fumée rouge pâle qui se dissipa. Au même moment, la silhouette du fantôme s’estompa et devint invisible. Ce n’était pas qu’il avait disparu, mais Ishiha était le seul à pouvoir le voir.
—Je suppose que tu peux le voir parce qu’il a à peu près le même âge que toi, et qu’il est du même clan, dit Jusetsu d’un air serein et imperturbable. Ça suffit pour aujourd’hui. Va.
Elle écarta sa main, l’incitant à repartir. Ishiha s’inclina et partit, mais son visage semblait douloureusement réticent lorsqu’il jeta à nouveau un coup d’œil vers les iris à fleurs peu profondes.
—Oh, quelle idiote. J’ai oublié de lui demander le nom de son shifu… Jusetsu ne s’en rendit compte qu’une fois Ishiha parti. Elle savait qu’elle devait entendre sa version de l’histoire.
—Pourquoi ne demandez-vous pas à l’un des autres eunuques de vous l’amener… ? dit Jiujiu avec curiosité.
—Et demander qu’ils appellent le shifu d’Ishiha pour moi ? Si je me renseigne sur le fantôme en question, ils sauront qu’Ishiha est venu me demander conseil. Je doute que ce soit de bon augure pour lui, vu qu’on lui a dit de se taire.
Il aurait pu recevoir une nouvelle raclée.
—Je pourrais dire que j’ai vu le fantôme moi-même… mais il serait fastidieux d’approcher chaque eunuque.
Tous les eunuques portaient des robes grises, mais la nuance exacte de gris variait en fonction de leur rang. Jusetsu devait chercher un eunuque en robe gris foncé, mais elle ne savait pas quel était son degré d’ancienneté.
—Quelle galère, grommela Jusetsu en se dirigeant vers le bâtiment du pavillon.
—Vous vous inquiétez vraiment pour Ishiha, n’est-ce pas, niangniang ? dit Jiujiu. La dame d’honneur la suivait par derrière.
—Pas particulièrement, répondit Jusetsu.
—Il y a quelque chose que vous n’avez pas encore réalisé à votre sujet.
—Quoi ?
—Vous n’avez pas encore réalisé à quel point vous êtes gentille.
Jusetsu regarda Jiujiu.
—Qui n’aurait pas de compassion pour un enfant qui se fait punir ? Ce n’est pas de la bonté. C’est de la pitié.
—Oui, mais c’est ce qui fait la bonté. Vous ne vous contentez pas de penser à la pitié que vous éprouvez pour lui, vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour l’aider. La gentillesse est une action, pas un sentiment.
Jusetsu ne sut que répondre pendant un moment.
—Tu as le cœur trop tendre, Jiujiu… Tu devrais faire attention, dit-elle en soupirant.
—Merci beaucoup ! Jiujiu rit.
La paire fit le tour et entra dans l’un des bâtiments du pavillon, mais alors qu’elles sortaient par l’arrière, Jusetsu entendit un bruit qui lui fit grincer les oreilles. On aurait dit une sorte de tapotement. Elle fronça les sourcils.
Ce n’est pas… ?
Jusetsu avait un mauvais pressentiment. Elle se mit à courir, s’élançant entre les bâtiments du pavillon, et elle déboucha devant les roses de Lady Banks qui entouraient le pavillon. Il n’y avait pas de pierres à cet endroit, le sol était donc nu. Les bâtiments du pavillon qui l’entouraient devaient être les logements des eunuques. Un certain nombre d’eunuques s’étaient regroupés pour lui barrer la route. Deux d’entre eux forçaient un garçon eunuque à s’agenouiller, et l’eunuque derrière lui tenait une canne. À côté d’eux se tenait un eunuque vêtu d’une robe d’un gris encore plus foncé que les autres. Il regardait le garçon eunuque d’un air sévère. Jusetsu n’avait même pas besoin de voir le visage du garçon eunuque agenouillé pour savoir qu’il s’agissait d’Ishiha.
Lorsque Jusetsu remarqua que l’eunuque levait la canne dans sa main, elle éleva la voix.
—Arrêtez ! Son cri se propagea dans l’air, les faisant tous se tourner vers elle, surpris. Jusetsu accéléra le pas en s’approchant d’eux. Qu’est-ce que vous croyez faire ? Lâchez-le.
Elle jeta un regard furieux aux eunuques qui maintenaient Ishiha au sol, et tous deux s’empressèrent de le lâcher, surpris par la réaction de Jusetsu.
—Je suis désolé que vous ayez dû voir ça, niangniang, dit l’eunuque à la robe gris foncé en s’agenouillant respectueusement et en joignant les mains.
Il ne savait pas qui était Jusetsu, mais il savait qu’il s’agissait d’une concubine et il s’inclinait devant elle en signe de respect. L’eunuque avait des joues lisses, mais son teint était pâle. Ses lèvres étaient minces et pâles. Il avait un front proéminent, ce qui le faisait paraître intelligent, et il était beau aussi, mais la façon dont ses paupières pendaient sur ses iris et dont on voyait le blanc de ses yeux en dessous le faisait paraître coléreux. Cet eunuque devait être le shifu d’Ishiha. La couleur de sa robe était plus foncée que celle des eunuques subalternes, mais pas autant que celle des eunuques de haut rang.
—Je comprends que nous vous ayons fait peur, mais il s’agit d’une forme de punition courante pour les eunuques. Je vous suggère de nous laisser faire.
Son ton était poli, mais il disait en fait à Jusetsu de s’occuper de ses affaires. Il avait probablement conclu que Jusetsu était une concubine de bas rang puisqu’elle n’avait qu’une dame d’honneur avec elle. Il la traitait essentiellement comme une idiote.
Jusetsu regarda Ishiha. Il se mordait la lèvre, essayant de ne pas pleurer.
—Quel est ton nom ? demanda-t-elle à l’homme.
—Je m’appelle Koran.
—Koran, alors ? dit Jusetsu. Eh bien, tu me connais peut-être sous le nom de Concubine Corneille.
Pour la première fois, le visage de Koran, qui avait étudié attentivement le sien, sembla troublé.
—La Concubine Corneille ? Non… On aurait dit qu’il luttait pour déterminer la bonne façon d’agir. Elle était l’énigmatique Concubine Corneille, après tout, dont on disait qu’elle possédait des pouvoirs mystérieux.
—Pour quelle raison ce jeune homme a-t-il été puni ? demanda Jusetsu en regardant Ishiha.
Koran baissa la tête et lui répondit.
—Nous le punissons pour avoir quitté son poste sans permission et avoir disparu de la circulation.
—C’était ma faute, répondit Jusetsu.
—Quoi ? Koran releva partiellement la tête, mais baissa rapidement les yeux. Les eunuques n’étaient pas censés regarder le visage des concubines.
—J’ai trouvé ce jeune homme et lui ai ordonné de me conduire au jardin. Tu t’appelles Ishiha, n’est-ce pas ? Il m’a dit son nom quand nous étions ensemble tout à l’heure.
—Quoi… ? Eh bien, c’est son nom.
—La faute m’incombe donc. Je m’excuse. Excusez-le.
—C’est vrai… ? Très bien, répondit Koran, mais il n’avait pas l’air convaincu.
Je devrais peut-être le menacer un peu, pensa Jusetsu. Elle ne voulait pas qu’il recommence à frapper le garçon une fois qu’elle serait partie.
—Au fait, dit-elle, il y a quelque chose que je voulais vous demander.
—Oh ? De quoi s’agit-il ?
—Il y avait un eunuque qui est décédé du pavillon Hien pendant le règne du précédent empereur, n’est-ce pas ?
Surpris, le visage de Koran se figea.
—Un eunuque du clan Hatan, continua-t-elle. Il était encore un enfant, à peu près du même âge qu’Ishiha. Il est dans le jardin, debout parmi les iris à fleurs peu profondes, serrant une plume d’hirondelle bleue…
—Est-ce qu’Ishiha vous a raconté ces bêtises ? Koran l’interrompit. Malgré son air sévère, son visage était aussi blanc qu’un drap.
Jusetsu le regarda de haut, un regard froid dans les yeux.
—Je ne fais que te raconter ce que j’ai vu de mes propres yeux. Tu trouves ça absurde ?
—N-non…
—Koran, dit Jusetsu en s’adressant à lui et en le regardant droit dans les yeux.
Cela fit sursauter Koran, et cette fois, il leva les yeux. Il rencontra son regard correctement maintenant, et il se figea comme s’il était hypnotisé. Les yeux de Jusetsu avaient l’éclat de l’obsidienne. Bien que les ténèbres qu’ils véhiculaient étaient d’une profondeur insondable, ils étaient également d’un calme et d’une clarté mortels, terrifiants, en fait.
—Tu ne peux pas avoir de secrets pour moi, dit-elle.
—Je sais, bien sûr que non. Je sais qu’un eunuque du clan Hatan est mort ici, au pavillon Hien, il y a longtemps. La sueur coulait du front de Koran et sa voix tremblait légèrement. J’ai entendu dire qu’il avait commis un acte insolent et qu’il avait été décapité pour cela. Je ne connais pas les détails. C’est la vérité.
Il a donc été exécuté. Était-ce parce qu’il était amoureux de la concubine ?
—…Et malgré cela, vous m’accusez de dire des bêtises ?
—M-mes sincères excuses, Concubine Corneille. Je craignais simplement que si la Concubine Hirondelle venait à l’entendre, elle pourrait se mettre en colère.
—Est-ce pour cela que tu as décidé de garder le silence sur l’apparition du fantôme ? demanda Jusetsu.
—M-mes sincères excuses, répéta Koran. Le bâtiment du pavillon de la Concubine Hirondelle est juste en face de l’endroit où poussent les iris à fleurs peu profondes, donc cet endroit a la meilleure vue de tout le jardin. Si c’est là que le fantôme apparaît, alors…
—Connais-tu le nom de l’eunuque qui est mort ? demanda Jusetsu, interrompant sa longue explication.
—Non, répondit Koran.
Jusetsu enchaîna avec une autre question.
—Connais-tu des eunuques qui ont travaillé ici sous le règne de l’empereur précédent ?
Il insista sur le fait qu’il ne les connaissait pas.
Je suppose que je vais devoir demander de l’aide à Koshun pour cela, pensa Jusetsu. Elle ne voulait pas lui demander quoi que ce soit, mais elle n’avait pas d’autre choix.
—Écoute bien, plus de coups de fouet inutiles, compris ? Sache que si tu le fais, il n’en sortira rien de bon. Je connais ton nom maintenant, lui dit-elle.
Tant que Jusetsu avait le nom de quelqu’un, elle pouvait lui jeter un sort. Jusetsu lui avait demandé son nom dès le début de leur interaction pour qu’elle puisse le menacer de la sorte. Koran baissa la tête pour s’incliner devant elle, son visage étant toujours d’un blanc maladif. Jusetsu jeta un coup d’œil à Ishiha et constata qu’il avait l’air légèrement soulagé.
Une fois que Jusetsu eut quitté le pavillon Hien et sur le chemin du retour, elle appela un certain nom.
—Onkei !
Aussitôt, l’eunuque descendit d’un arbre et s’agenouilla à côté de Jusetsu. Cet eunuque avait un visage époustouflant, bien qu’avec une cicatrice en forme de ligne droite sur la joue, et n’avait pas encore vingt ans. Il était également le garde du corps de Jusetsu. Il baissa le visage et attendit les ordres de sa dame.
—J’aimerais que tu transmettes un message à Koshun de ma part. Dis-lui de venir au pavillon Yamei à sa plus proche convenance.
Onkei répondit d’un seul mot « Oui » et s’éloigna rapidement.
Une fois Jusetsu hors de vue, Koran se releva enfin. Il n’avait peut-être pas l’air en train de courir, mais il était tout de même essoufflé.
—Vous allez bien ? demanda un subordonné avec anxiété, l’air quelque peu dubitatif. Aussi mystérieuse que la Concubine Corneille était supposée être, l’autre eunuque ne pensait pas qu’il y avait une raison d’avoir si peur d’elle.
Koran ne prit même pas la peine d’essuyer la sueur glaçante sur son front et déglutit.
—…C’était dans ses yeux, dit-il, la voix rauque alors que les mots s’échappaient de ses lèvres. C’était dans ses yeux. Le monstre.
Koran se mit soudain à trembler.
Au cours du premier tour de garde de la nuit, entre 19 et 21 heures, Koshun se présenta au pavillon Yamei.
—Tu n’as pas l’habitude de me demander quelque chose, n’est-ce pas ? dit-il d’un ton neutre, sans même esquisser le moindre sourire. Quelque chose te préoccupe ?
—Je veux connaître le nom de l’eunuque qui travaillait au pavillon Hien sous le règne du précédent empereur et qui a été exécuté. Il était encore enfant à l’époque et appartenait au clan Hatan. Je veux aussi savoir où se trouvent aujourd’hui les eunuques de cette époque, expliqua Jusetsu avec concision.
Sans prendre la peine de demander pourquoi, Koshun fit simplement un signe du regard à Eisei qui attendait derrière lui. Eisei, qui était le plus bel eunuque qui soit, répondit promptement.
—Je vais demander à quelqu’un de l’institut des eunuques du palais de se pencher sur le registre.
Le regard qu’il lança à Jusetsu, cependant, indiquait clairement :
—Ne vous avisez pas de faire quoi que ce soit qui puisse causer des ennuis à mon maître.
Jusetsu tourna la tête de l’autre côté, ignorant son regard.
—Il y a aussi un jeune eunuque du clan Hatan dans le bâtiment de mon pavillon, expliqua Koshun. Beaucoup d’enfants de cette tribu deviennent eunuques à un très jeune âge.
—Ce doit être pour qu’ils aient moins d’enfants à nourrir.
—C’est une des raisons, mais… Koshun hésita à terminer sa phrase, ce qui était inhabituel pour lui. Il avait l’air légèrement troublé.
—Qu’est-ce qu’il y a ?
Comme Koshun ne lui répondait pas, elle se tourna vers Eisei.
Ce dernier prit la parole à contrecœur.
—Ils peuvent vendre les enfants à un prix élevé.
—Vendre ? La cour impériale les achète-t-elle ?
—Ce sont les courtiers qui les achètent. Ensuite, le Haut Intendant Vautour, qui a pour rôle d’amener les eunuques au palais intérieur, leur achète. Plus la « qualité » d’un jeune homme est élevée, plus ils coûtent cher, mais ils peuvent aussi demander un prix élevé pour les jeunes enfants. Il est plus facile d’éduquer un garçon pendant qu’il est encore un enfant, et il sera plus loyal. Un beau nourrisson se vendra très cher. Après tout, beaucoup de concubines sont friandes d’eunuques de ce genre.
Après avoir terminé cette explication, Eisei ajouta d’un ton glacial,
—Je dois m’excuser de vous avoir infligé une histoire aussi vulgaire, maître et à vous également, Concubine Corneille. Cela n’a pas dû être agréable à entendre. En substance, il disait à Jusetsu de ne plus aborder ce genre de sujet devant l’empereur.
—C’est cet imbécile qui en a parlé, dit Jusetsu.
En l’entendant parler ainsi de l’empereur, Eisei lui lança un regard furieux.
Comme il était difficile de traiter avec Eisei, Jusetsu aborda un autre sujet avec Koshun.
—Est-il normal que les coups de bâton jouent un rôle dans l’éducation d’un nouvel eunuque ?
—As-tu vu quelqu’un se faire donner des coups de bâton ? lui demanda Koshun.
Jusetsu acquiesça.
—…Par leur instructeur, dit Koshun avec réticence. Il n’était jamais très bavard, mais ce sujet lui semblait particulièrement difficile à aborder.
—Ce n’est pas une pratique louable, expliqua Jusetsu. C’était tout simplement abominable de voir plusieurs adultes maintenir ce petit enfant et lui infliger de la douleur alors que…
—Jusetsu, l’interrompit Koshun.
Elle s’arrêta immédiatement de parler. Chaque fois que Koshun l’appelait par son nom, elle se sentait étrange. Sa voix avait une douce chaleur, comme celle d’un léger soleil un jour d’hiver.
—N’entre pas dans les détails, pas en présence d’un eunuque.
Jusetsu regarda vers Eisei.
Il regardait vers le bas et souriait légèrement.
—Personnellement, cela ne me dérange pas, maître. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter à ce sujet.
Jusetsu pouvait déduire, rien qu’à l’expression de son visage, qu’Eisei avait probablement reçu lui aussi une sévère correction à un moment donné dans son passé, si sévère qu’il ne voulait même pas s’en souvenir.
—…Je suis désolée.
Les excuses de Jusetsu firent lever les yeux d’Eisei, surpris. Il avait un air un peu gêné sur le visage.
—Quoi qu’il en soit, y a-t-il le fantôme d’un eunuque au pavillon Hien ? demanda Koshun calmement. Parfois, sa voix était un peu trop calme. Elle était empreinte d’une sérénité et d’une douceur qui n’étaient pas celles d’un empereur. Ses traits d’apparence courageuse étaient tranchants, voire froids, mais ses yeux étaient doux, lui donnant un air de maturité qui démentait son âge.
Jusetsu savait qu’une flamme de haine mordante et froide brûlait sous cet extérieur calme, mais personne ne l’aurait jamais deviné simplement en le regardant.
—C’est le fantôme d’un enfant du clan Hatan. Il tient la plume d’une hirondelle bleue.
—Une hirondelle bleue… C’est l’un des plus beaux oiseaux du palais intérieur. À l’occasion, j’ai vu des concubines utiliser leurs plumes comme décorations pour les cheveux ou pour les accrocher à leur taille en guise d’accessoires, songea Koshun.
—Je ne savais pas que tu accordais autant d’attention aux vêtements des femmes. Elle supposait qu’il était trop ennuyeux pour s’intéresser à ce genre de galanterie, aussi fut-ce une surprise.
—Je suppose, répondit Koshun d’un ton évasif.
Au loin, ils entendirent les eunuques de la garde de nuit annoncer bruyamment l’heure.
Koshun se leva. Il semblait déjà rentrer chez lui.
—L’une de mes concubines est clouée au lit, malade. Je vais aller voir comment elle va.
—Je n’ai pas besoin d’entendre toutes les petites choses que tu vas faire, je t’assure, dit Jusetsu d’un trait d’esprit.
—Je me sentais juste mal de ne pas pouvoir rester très longtemps, vu que c’est toi qui m’as appelé, a-t-il répondu.
—Je t’ai appelé parce que j’avais besoin de quelque chose. Ce n’est pas la peine de s’attarder.
—Mais je voulais rester et discuter. Nous sommes amis, après tout.
À cette remarque, Jusetsu devint silencieuse.
Koshun l’avait dit avec tant de sérieux qu’elle ne pouvait se résoudre à parler. Il avait un regard si sincère qu’il était impossible qu’elle lui lance un commentaire sarcastique.
—Je ne sais pas vraiment ce qu’est un ami, révéla-t-elle avec amertume.
—Non ? Moi non plus, répondit Koshun d’un ton calme. Si aucun de nous ne le sait, nous devrons tâter le terrain et trouver un compromis ensemble.
Koshun sortit un sac de brocart de sa poche de poitrine et le plaça dans la main de Jusetsu. Lorsqu’elle l’ouvrit, une odeur vaguement sucrée s’en échappa. Il y avait du mijian lianzi à l’intérieur, des graines de lotus confites. Jusetsu n’arrivait pas à détacher son regard des friandises enrobées de sucre.
—Je suppose que ce sont tes goûts en matière de nourriture que je connais le mieux, dit Koshun.
Les graines de lotus étaient les préférées de Jusetsu. Elle aimait aussi les fruits secs, les bonbons et les brioches à la vapeur. Koshun lui apportait de la nourriture pratiquement à chaque fois qu’il lui rendait visite, et c’était toujours merveilleusement délicieux.
Serrant le sac contre sa poitrine, Jusetsu lança un regard à Koshun.
—Tu crois que tout ce que tu as à faire, c’est de me nourrir, pas vrai ?
—Je voulais juste voir mon amie sourire.
Jusetsu se tut à nouveau.
Voulait-il sincèrement cela, ou était-il juste en train de faire une blague ? Non, Koshun était le dernier homme au monde à pouvoir faire une blague. Jusetsu détourna le regard, ne sachant que faire. Elle ne pouvait pas être aussi directe avec ses émotions que lui.
Jusetsu était prisonnier du pavillon Yamei, mais Koshun ne l’était pas. Si Jusetsu devait être confiné dans son pavillon, c’était pour le bien de l’empereur, le Souverain de l’Été.
Il y avait un Souverain de l’Été et une Souveraine de l’Hiver. Le Souverain de l’Été ne pouvait exister sans la Souveraine de l’Hiver et vice versa. L’existence de ces deux souverains était profondément ancrée dans l’histoire. L’un d’entre eux était devenu empereur, et l’autre était devenue la Concubine Corneille. L’ancienne Souveraine de l’Hiver, la Concubine Corneille, avait été discrètement cachée dans le palais intérieur afin que l’empereur puisse conserver son statut impérial.
Lorsqu’elle rencontrait Koshun, il lui arrivait parfois de ressentir toutes ces injustices. C’était un sentiment qui n’était ni de la colère, ni de la résignation.
Cependant, Koshun essayait de comprendre sa souffrance. Il lui tendit la main, et elle la prit.
C’était son seul salut. Son rayon de lumière.
Jusetsu se mordit la lèvre, puis leva les yeux vers Koshun.
—…Je ne sais pas ce qui te rend heureux.
—Moi ? Les yeux de Koshun s’écarquillèrent légèrement, comme s’il était surpris par ce que Jusetsu venait de dire. Malgré cela, l’expression de son visage ne changea pas beaucoup.
—Il n’y a… rien que je trouve particulièrement agréable, marmonna-t-il après quelques instants de contemplation minutieuse. À force d’avancer vers ce que je voulais accomplir, j’ai fini par perdre de vue ce qui me rendait vraiment heureux.
C’est sans doute ce qu’il ressentait vraiment. Il avait vécu une vie où il évitait les joies et les plaisirs. Il ne voulait pas montrer de faiblesse devant l’impératrice douairière, la femme qui l’avait tant fait souffrir, mais elle n’était plus là.
—Tu avais l’air d’aimer sculpter ces oiseaux, suggéra Jusetsu.
Koshun était doué de ses mains et excellait dans l’art de sculpter des objets. C’était un eunuque qu’il adorait lorsqu’il était enfant qui lui avait enseigné cette technique.
—Ah bon ? demanda Koshun en se caressant le menton du bout des doigts. Oui. Peut-être que oui. D’accord, tu m’as appris une chose. Il laissa échapper un petit rire, ce qui était inhabituel pour lui. Peut-être avait-il trouvé cet échange « agréable. »
—Je reviendrai, dit-il. Je t’enverrai un messager dès que nous aurons trouvé quelque chose au sujet de l’eunuque du pavillon Hien.
Sur ce, il quitta le pavillon. Une douzaine d’eunuques étaient rassemblés à l’extérieur et s’agenouillèrent devant lui. Habituellement, il n’avait qu’Eisei pour l’accompagner lorsqu’il venait au pavillon. Ce soir, cependant, il allait rendre visite à une autre concubine, ce qui devait être la raison pour laquelle il avait autant d’eunuques avec lui.
Eisei aurait dû suivre Koshun dans sa descente des escaliers, mais il revint brusquement aux côtés de Jusetsu.
Il lui murmura rapidement quelque chose.
—Concubine Corneille, je vois bien que vous vous inquiétez de voir l’eunuque recevoir des coups de bâton, mais s’il vous plaît, laissez-le tranquille.
—Quoi ?
—Si vous n’êtes pas prête à assumer la responsabilité de son sort, ne pensez même pas à l’aider. Cela ne se terminera pas bien pour lui, dit-il. Et tout aussi rapidement, il suivit Koshun comme une ombre, comme il le faisait toujours.
Jusetsu resta immobile à l’entrée du pavillon et passa un moment à regarder l’entourage s’éloigner.
Le lendemain matin, à 8 heures, l’heure du dragon, le messager envoyé par Koshun arriva. C’était Onkei.
—On m’a gentiment confié une note de l’assistant Ei. Il s’agit du registre des eunuques du pavillon Hien sous le règne du précédent empereur.
Lorsque Jusetsu ouvrit la lettre, elle y trouva des noms écrits au pinceau. Eisei avait dû les copier directement à partir du registre. Elle remarqua que non seulement son écriture était cohérente, mais que la densité de l’encre l’était aussi. Le fait qu’elle ne soit ni trop claire ni trop foncée était révélateur de la personnalité d’Eisei.
—Je crois que les lieux de travail des eunuques sont inscrits sous leur nom, expliqua Onkei.
—Je vois.
Il avait raison. Des notes comme « Pavillon Hakkaku » et « institut des eunuques du palais » étaient écrites sous chaque nom.
—Et l’eunuque qui a été exécuté… ?
—Il s’appelait Yuisa.
—Oh, celui-là.
Son nom avait été marqué avec un bâton d’encre rouge. En dessous, il y avait un grand espace où rien n’était écrit. C’était plutôt sombre.
—D’accord, très bien. Je vais demander à ces hommes ce qu’il en est de Yuisa.
—Vous le ferez, niangniang ? dit Onkei, ses yeux s’écarquillant de surprise.
—Ils sont une trentaine.
—Je n’aurai pas besoin de leur parler à tous. Les rôles des eunuques varient, même s’ils travaillent pour le même pavillon. Ils ont donc des supérieurs différents. D’abord, il faut que quelqu’un me dise lequel de ces eunuques a le même shifu que Yuisa. Je pense que ce sont eux qui en sauront le plus sur l’affaire.
Jusetsu leva les yeux de la note qu’elle tenait. Elle jeta un coup d’œil à Onkei, qui était agenouillé à côté d’elle.
—Connais-tu l’un de ces eunuques ? lui demanda-t-elle.
Il jeta un coup d’œil rapide aux noms, puis acquiesça.
—Un seul… Cet homme s’appelle Shiken.
Les mots « Pavillon Eno » étaient écrits sous le nom qu’il désignait. Il s’agissait du pavillon où résidait Kajo, la Concubine Canard Mandarin.
Jusetsu se retourna pour faire face à Jiujiu, qui attendait juste derrière elle.
—Jiujiu, nous allons au pavillon Eno, déclara-t-elle.
Jiujiu se hâta gaiement lui préparer des vêtements de rechange. Lorsque Jusetsu passa derrière les rideaux, elle trouva une tenue sur un plateau, prête pour elle. Un shanqun rose avec une jupe grenat avait été sorti de son coffre. Cette tenue avait été offerte par Kajo. La concubine semblait apprécier de faire confectionner des ruqun pour Jusetsu, qui n’avait auparavant que des robes noires à porter.
—Onkei, cria Jusetsu à son garde du corps pendant que Jiujiu l’habillait. Tu as toujours été un subordonné d’Eisei ?
Onkei répondit de l’autre côté des rideaux.
—Oui. Il est mon shifu depuis que je suis arrivée au palais intérieur.
—Il ne frappe jamais ses néophytes, n’est-ce pas ?
—Non.
Onkei ne donna pas plus d’informations que nécessaire. Jusetsu baissa les yeux sur la robe dont elle était vêtue et continua à parler.
—…Si tu étais, théoriquement parlant, en train de recevoir des coups de bâton, et qu’un étranger venait te sauver, est-ce que cela aurait causé des problèmes ?
L’homme resta silencieux pendant un court instant. Étant le garde du corps de Jusetsu, Onkei avait probablement vu Jusetsu sauver Ishiha de la bastonnade depuis un endroit proche.
—Cela…dépend du tempérament de votre shifu, répondit-il lentement. « Je pense que certains shifu donneront à leurs apprentis une correction encore plus sévère plus tard pour avoir reçu de l’aide. » Puis, parlant assez rapidement, il ajouta : Cependant, étant donné que vous avez menacé ce shifu au pavillon Hien, je pense que le risque que cela se produise est faible.
Jusetsu avait donné un avertissement à l’homme parce qu’elle craignait que quelque chose de semblable à ce qu’Onkei avait décrit ne se produise. Elle espérait que cela fonctionnerait, mais si ce n’était pas le cas, si cet eunuque était encore plus méchant qu’elle ne le pensait…
Jusetsu expira profondément.
—Ce n’est pas quelque chose qui devrait vous inquiéter, niangniang.
C’est simplement ce qui arrive à la plupart des néophytes, dit Onkei, suggérant qu’il était peut-être inquiet pour Jusetsu. Il était typiquement un homme de peu de mots. J’ai eu la chance d’avoir l’assistant Ei comme shifu.
—Quel âge avais-tu lorsque tu es arrivé au palais intérieur ? demanda-t-elle.
—Seize ans.
—Oh, mon Dieu.
Je pensais que tu aurais été plus jeune que ça.
Malgré la cicatrice sur sa joue, Onkei était un bel homme. Jusetsu avait supposé qu’il était devenu eunuque à un jeune âge, après que quelqu’un avait repéré le potentiel de son apparence.
—Jusque-là, j’étais acrobate dans une troupe d’oiseaux chanteurs.
—Une troupe d’oiseaux chanteurs… Oh, ces groupes d’artistes qui chantent, dansent et jouent de la musique, n’est-ce pas ?
—À l’origine, il s’agissait de devins qui parcouraient les régions côtières, priant pour des prises de poissons abondantes. Aujourd’hui, ils se produisent principalement au coin des rues ou travaillent pour des marchands et des fonctionnaires.
Onkei lui expliqua que la troupe d’oiseaux chanteurs dont il avait fait partie avait été employée par un juge d’un certain ministère.
—Si tu étais acrobate, cela explique pourquoi tu es si agile, déduisit Jusetsu.
—C’est aussi pour cela que j’ai été nommé subordonné de l’assistant Ei.
On aurait dit que ses compétences au sein de la troupe avaient joué en sa faveur. Jusetsu se demandait pourquoi il avait abandonné son métier d’acrobate pour devenir eunuque, mais il ne semblait pas approprié de lui poser la question en passant. Comme Ishiha le lui avait prouvé, chaque personne avait ses propres raisons de s’engager dans cette voie.
Après qu’elle eut fini de nouer sa ceinture, Jusetsu sortit de derrière les rideaux.
—Je pense qu’il sera plus facile d’obtenir quelque chose de ce Shiken si tu es avec nous. Rejoins-nous pour la journée, dit-elle.
Jusetsu se dirigea alors vers le pavillon Eno, accompagnée de Jiujiu et d’Onkei. Le soleil matinal frappait le gravier blanc pendant qu’ils marchaient. Chaque pas qu’elle faisait avec ses chaussures de brocart sur les rochers produisait un doux grincement. Le soleil était haut dans le ciel et la fraîcheur du petit matin flottait dans l’air.
Les roses rouges à l’extérieur du pavillon Eno n’étaient plus à leur apogée, mais on pouvait apercevoir les fleurs parmi les feuilles. Elles semblaient sur le point de tomber au sol, l’une après l’autre. Ces fleurs fanées n’étaient plus aussi fraîches et vibrantes qu’à leur apogée, mais elles avaient encore un certain éclat.
Des pavés polis, si brillants qu’ils semblaient presque mouillés, formaient un chemin menant au bâtiment du pavillon. Alors que le groupe les empruntait, Kajo apparut derrière la porte ouverte.
—Bienvenue. C’est un plaisir de te recevoir, amei, dit-elle.
Un sourire agréable se dessina sur le visage de Kajo, qui commença à descendre les marches. Ses dames d’honneur la suivaient, brandissant des parasols et des auvents.
Kajo portait un shanqun bleu pâle brodé de fleurs et une jupe vert d’eau. Elle dégageait un air rafraîchissant, comme une brise légère et douce. On aurait dit qu’elle emportait avec elle le parfum de la menthe poivrée partout où elle allait. La jeune femme était de dix ans l’aînée de Jusetsu, ce qui expliquait peut-être pourquoi elle semblait la considérer comme une sœur cadette, elle avait dit que sa véritable sœur cadette avait à peu près le même âge que Jusetsu. Elle appelait affectueusement Jusetsu « amei », un surnom signifiant « petite sœur », et insistait pour que Jusetsu l’appelle « aje » en retour, signifiant « grande sœur ».
—Cette tenue est merveilleuse. Je savais que la couleur rose te conviendrait. Je pense que la prochaine fois, je te ferai faire un vêtement bleu vif en soie brute. Ce serait parfait pour la saison à venir, tu ne crois pas ? Oh, mais ne serait-il pas agréable d’avoir une couleur plus discrète ? Un brun terne, peut-être, réfléchit Kajo.
—Je n’ai besoin ni de l’un ni de l’autre, dit Jusetsu en fronçant les sourcils, mais Kajo ne l’écoutait jamais, elle faisait faire des vêtements à Jusetsu et les lui apportait sans se faire prier. Jusetsu ne pouvait pas se résoudre à les refuser froidement.
—Entrez donc. Je vais faire du thé pour…
—Je ne suis pas venu pour ça. Je suis ici pour parler à l’un de tes eunuques.
Kajo s’apprêtait à remonter les marches mais se retourna.
—Un de mes eunuques ? Dans ce cas, je vais aller l’appeler pour toi.
—Ce n’est pas la peine. Je vais lui rendre visite moi-même, dit Jusetsu, Sais-tu où pourrait se trouver celui qui s’appelle Shiken ? Jusetsu examina les environs. Il y avait un certain nombre d’eunuques, mais Shiken ne semblait pas être là.
Elle échangea un regard avec l’un d’entre eux. L’homme s’adressa à elle et dit :
—À cette heure-ci, il doit être en train de préparer de l’encens dans le sanctuaire.
—Très bien. Conduis-moi là-bas, dit Jusetsu en l’incitant à lui montrer le chemin.
Elle le suivit le long du chemin, se dirigeant vers la partie intérieure du pavillon Eno. Il y avait quelques petits bâtiments de pavillon compacts situés dans le complexe qui servait de résidence à Kajo. Il semblait que chacun de ces bâtiments servait à ranger ses accessoires personnels, ses meubles, ses parfums, ses disques et ses livres.
—Je pense qu’il est ici, en train de préparer de l’encens qui brûlera plus tard dans la chambre de Niangniang.
Contrairement aux autres, le bâtiment du pavillon vers lequel l’eunuque s’était avancé avait un plancher surélevé et était construit avec du bois assemblé en double-croix, vraisemblablement pour éviter que l’humidité ne pénètre à l’intérieur.
—Shiken, es-tu là ? appela l’eunuque en ouvrant les portes.
À l’intérieur de la pièce, Jusetsu put voir des coffres de rangement alignés en rangées. Un eunuque était accroupi parmi eux, avec un récipient posé sur un plateau à côté de lui. À l’intérieur du récipient ouvert se trouvait un petit morceau de bois parfumé. Jusetsu le reconnut car elle brûlait elle aussi de l’encens quotidiennement.
—Shiken, il semblerait que la Concubine Corneille ait quelque chose à te demander.
L’eunuque connu sous le nom de Shiken ferma le couvercle du récipient et mit le plateau de côté. Il se tourna ensuite vers eux.
C’était un jeune homme qui semblait avoir une vingtaine d’années. Il était grand pour un eunuque, mais, probablement à cause de ses membres longs et fins, il paraissait plutôt maigre. Son visage était long et étroit, sans aucune rondeur, mais ses yeux étaient doux et bienveillants. Bien que son apparence n’ait rien d’extraordinaire, il était tout à fait attachant.
Shiken s’agenouilla devant Jusetsu et s’inclina.
—Je m’appelle Shiken. C’est avec plaisir que je vous aiderai à trouver ce dont vous avez besoin.
—Onkei, dit Jusetsu à son garde du corps.
Il se déplaça immédiatement de derrière elle pour apparaître à ses côtés, s’agenouilla et joignit les mains en signe de respect.
—Oui, niangniang ? répondit-il.
—Est-ce bien le Shiken que tu connais ?
—Oui, c’est bien lui.
Jusetsu acquiesça, puis regarda Shiken.
—Je m’excuse d’interrompre ton travail, mais j’ai quelque chose à te demander. Viens avec moi une minute.
Jusetsu décida qu’ils devaient sortir pour écouter ce que Shiken avait à dire. Elle demanda à l’eunuque qui les avait guidés de s’occuper de l’encens qu’il avait préparé. Onkei s’apprêta à s’agenouiller à nouveau devant elle, mais Jusetsu l’en empêcha. Elle s’assit sur les marches du bâtiment du pavillon.
—Comment connais-tu cet homme ? demanda Jusetsu à Onkei.
—J’ai travaillé ici, répondit-il. Puisque Onkei avait été le subordonné d’Eisei pendant tout le temps où il avait été au palais intérieur, il voulait probablement dire qu’il était au pavillon Eno en tant qu’espion.
Il n’était pas question de discuter d’une telle chose ici, alors Jusetsu se contenta de dire,
—Je vois.
Jusetsu déplaça alors son regard vers Shiken.
—Le sujet dont je veux discuter avec toi concerne le pavillon Hien.
—Le…pavillon Hien ? répéta-t-il, l’air perplexe. Vous parlez peut-être du règne de l’empereur précédent ?
—C’est exact. Tu y as travaillé, n’est-ce pas ? Te souviens-tu qu’il y avait un eunuque du nom de Yuisa ?
Les yeux de Shiken s’écarquillèrent de surprise. On aurait dit que ce nom lui disait quelque chose, ce qui était normal, puisque Yuisa était l’eunuque qui avait été exécuté.
—Oui… Il y avait de la douleur dans la voix de Shiken. Non, ce n’était peut-être pas ça, c’était de la tristesse. C’est l’eunuque qui a été exécuté, poursuivit-il. Il n’était qu’un enfant.
—De quoi était-il accusé ? demanda Jusetsu.
—Pardon ?
—Pour quel crime a-t-il été exécuté ? demanda-t-elle à nouveau.
Shiken la regarda avec inquiétude.
—Eh bien…je n’étais qu’un enfant à l’époque, alors je ne connais pas vraiment les circonstances détaillées…
—Avais-tu le même shifu que Yuisa ?
—Non, je ne l’ai pas eu. Je crois que son instructeur était un eunuque appelé Obun.
Jusetsu sortit la lettre de sa poche de poitrine et vérifia les noms. D’après les informations fournies par Eisei, Obun travaillait à présent pour l’institut des eunuques du palais.
—On m’a dit que Yuisa était tombé amoureux de la Concubine Hirondelle. Y a-t-il quelque chose de vrai là-dedans ? demanda-t-elle.
Shiken plissa les yeux un instant, l’air nostalgique.
—Je ne suis pas sûr que le mot « amour » soit le bon… Il était encore un enfant, vous voyez. C’était plutôt de l’admiration. Elle était si loin de nous, après tout.
—J’ai entendu dire qu’il lui avait offert une plume d’oiseau.
Au moment où Jusetsu dit cela, Shiken devint soudainement pâle.
—Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle.
—N-non… Shiken s’agenouilla sur place, joignit les mains et baissa la tête. Pardonnez-moi, s’il vous plaît. Je me sens juste un peu mal…
Jusetsu se leva et lui fit baisser les mains. Elle remarqua que son visage était d’un blanc bleuté maladif.
—Peut-être que te faire lever n’était pas vraiment la meilleure chose à faire. Cela a dû empêcher le sang de monter à ta tête. Ne bouge pas.
Elle demanda à Jiujiu d’aller lui chercher quelque chose qu’il pourrait utiliser comme oreiller, et Jiujiu revint avec un tissu enroulé. Elle le plaça sous la tête de Shiken et l’invita à s’y allonger. Peu de temps après, le visage de Shiken reprit des couleurs.
Jusetsu le regardait fixement.
—Shiken, savais-tu qu’un fantôme apparaissait au pavillon Hien ?
Le visage toujours bleu, Shiken ouvrit légèrement les yeux.
—C’est le fantôme de Yuisa, poursuit Jusetsu. Tu en as entendu parler ?
Il secoua lentement la tête en signe de refus.
—Je vois, dit Jusetsu.
Jusetsu laissa les dames de la cour et les eunuques du pavillon Eno s’occuper de Shiken et partit.
—Nous allons rencontrer Obun.
Si cet homme était le shifu de Yuisa, il devait connaître la situation mieux que quiconque. Il était également très probable qu’il ait reçu une sorte de punition pour l’incident.
—Mais niangniang, vous n’allez pas demander à Shiken à propos de… ? commença Onkei.
Jusetsu l’interrompit avant qu’il n’ait pu terminer sa question.
—C’est bon, dit-elle. Je l’interrogerai davantage plus tard.
Elle se rendit compte qu’il semblait savoir quelque chose, mais elle ne pouvait pas le forcer à l’écouter dans son état actuel. Les gens ne disaient pas toujours la vérité si on les forçait à ouvrir la bouche.
Elle allait d’abord construire une base solide avant de revenir, et cela impliquait de tirer le plus d’informations possible d’Obun.
L’institut des eunuques du palais se trouvait au sud du palais intérieur. D’autres groupes, comme le département des chambres du palais, faisaient partie de l’institut. Il s’agissait d’un coin entouré de murs de terre couverts d’un toit. L’institut des eunuques du palais était chargé de travaux tels que l’allumage des lampes à l’intérieur du palais intérieur et l’entretien des rideaux et des stores. Obun y était également affecté.
Lorsqu’ils arrivèrent au bâtiment de l’institut des eunuques du palais et entrèrent à l’intérieur, ils virent un nombre incroyable d’étagères qui servaient à stocker des bougies, des chandeliers, des bidons d’huile et d’autres articles connexes. Des eunuques se tenaient au milieu de ces étagères et s’affairaient. On aurait dit qu’ils faisaient l’inventaire et vérifiaient que le matériel n’était pas défectueux. La nuit, le palais intérieur était éclairé par des lumières vives. Il y avait des centaines de lanternes suspendues dans le palais intérieur, et il devait être difficile de les allumer tous les soirs. Le seul endroit ici qui était plongé dans l’obscurité une fois le soleil couché était le pavillon Yamei.
Jusetsu s’adressa à l’un des eunuques qui se trouvaient à proximité et lui demanda d’appeler Obun pour elle. L’homme en question arriva en trottinant depuis le fond de la salle. Il devait avoir une quarantaine d’années et semblait plutôt agile. Il avait de petits yeux et semblait avoir l’habitude de cligner constamment. L’homme était agité, et Jusetsu pouvait dire qu’il était terrifié à l’idée de savoir ce qu’elle lui voulait. C’était compréhensible, il avait été convoqué par une concubine, et la Concubine Corneille, qui plus est.
—As-tu le moindre souvenir d’un eunuque nommé Yuisa ? Jusetsu lui demanda directement.
—Comment pourrais-je l’oublier ? C’était un néophyte dont je m’occupais, répondit Obun.
—Il a été exécuté, n’est-ce pas ? De quoi était-il accusé ?
Obun s’arrêta avant de pouvoir répondre.
—D’avoir tué des oiseaux.
—Quoi ? dit Jusetsu, visiblement choquée. Elle ne s’attendait pas à entendre ce genre de crime. Il était interdit de tuer des oiseaux dans le palais intérieur, car ils étaient considérés comme faisant partie de la famille d’Uren Niangniang.
—Yuisa a fini par tuer une hirondelle bleue. Il a été décapité pour cela. Obun poussa un soupir et poursuivit. En tant qu’instructeur, j’ai reçu des coups de bâton. Non seulement cela, mais j’ai aussi été relégué à un poste sans importance. Pourquoi les choses se sont-elles terminées de cette façon ?
Ignorant le monologue geignard d’Obun, Jusetsu lui posa une autre question.
—Pourquoi aurait-il assassiné un oiseau ?
—Yuisa a offert des plumes d’oiseaux à la Concubine Hirondelle pour gagner ses faveurs. Il a attrapé une hirondelle bleue pour prendre ses plumes, mais il l’a tuée par erreur.
Qu’il s’agisse d’un accident ou d’un acte délibéré, le meurtre d’un oiseau était toujours puni de la peine de mort.
—L’impératrice de l’époque était furieuse, disant à quel point il était inexcusable que les sentiments inappropriés qu’il avait développés pour la concubine l’aient conduit à tuer un oiseau pour son profit personnel… et qu’il devait être décapité. Elle lui a dit qu’il devait s’estimer heureux qu’on ne le mette pas en pièces en lui attachant les jambes à deux chariots en marche.
« L’impératrice de l’époque » dont il parlait était l’impératrice douairière, celle-là même qui avait temporairement déchu Koshun de son droit au trône et qui avait été exécutée elle-même il n’y a pas si longtemps. Elle était bien placée pour parler, vu le nombre incalculable de personnes qu’elle avait tuées pour son profit personnel, pensa Jusetsu en se sentant mal à l’estomac, mais cette femme était déjà morte. Il n’y avait plus personne à blâmer.
—Yuisa a-t-il dit quelque chose avant d’être exécuté ? demanda-t-elle.
—Non, répondit Obun en secouant la tête. Il avait juste l’air dévasté et a pleuré tout le temps.
—Je vois. Jusetsu avait une sensation de lourdeur dans la poitrine. L’image du fantôme de Yuisa se tenant parmi ces iris à fleurs peu profondes lui revint à l’esprit, et elle pensa à quelque chose d’autre qu’elle voulait demander à Obun. A-t-il jamais dit « désolé » ? Dans la langue du clan Hatan ?
—C’est une question difficile… Je ne parle pas leur langue, vous voyez. Hum…Obun cligna des yeux à plusieurs reprises et regarda Jusetsu avec anxiété. Quel genre d’enquête s’agit-il exactement ? Y a-t-il un problème concernant ce qui s’est passé à l’époque ?
—Non. J’étais juste curieuse.
Elle renvoya Obun à son travail et reprit le chemin par lequel elle était venue. Elle avait prévu de retourner au pavillon Eno, mais….
Elle quitta l’un des bâtiments appartenant à l’institut des eunuques du palais, et alors qu’elle se dirigeait vers la porte, elle se retrouva entourée de plusieurs bâtiments du palais, serrés les uns contre les autres. L’un d’entre eux était la maison d’hébergement où vivaient les eunuques travaillant pour ce département. C’était le premier endroit où se rendaient les nouveaux eunuques qui venaient d’arriver au palais intérieur. Ils y effectuaient des tâches pour les eunuques plus anciens, appelés chenren.
Près de l’entrée du bâtiment, un eunuque de petite taille était accroupi et se tenait les genoux.
—Est-ce que c’est… ?
Jusetsu se tourna dans sa direction. Elle remarqua que les murs du gîte étaient à l’origine blancs, mais que la poussière et la moisissure les avaient rendus légèrement ternes.
—Ishiha, l’appela Jusetsu, ce qui le fit lever les yeux de surprise.
Ses yeux étaient rouges et gonflés. C’était bien lui.
—Concubine Corneille, dit-il en pleurnichant bruyamment et en se frottant précipitamment les yeux avec ses deux mains. Il se leva, puis s’agenouilla à nouveau. Qu’est-ce que vous faites ici ?
Jusetsu le fit se lever et épousseta la terre de ses genoux. Ishiha se crispa sous le choc, ce qui sembla au moins arrêter ses larmes.
—Tout va bien au pavillon Hien ? demanda Jusetsu.
Cette simple question lui fit à nouveau monter les larmes aux yeux.
—M-mon shifu…a dit qu’il ne pouvait plus s’occuper de moi…et m’a dit de partir…
—Quoi ? Jusetsu sentit le sang s’écouler soudainement de ses extrémités, les laissant froides. Est-ce ma faute ? Soit sa menace n’avait pas fonctionné, soit elle avait trop bien fonctionné. Dans tous les cas, elle s’était trompée.
—Je suis désolée, s’excusa Jusetsu.
Ishiha secoua la tête et agita les mains.
—Non, ce n’est pas votre faute. C’est moi qui l’ai effrayé… J’ai réveillé le fantôme. C’est moi qui suis à blâmer, dit-il avec découragement.
Malgré cela, Jusetsu avait l’impression qu’il la couvrait.
—Il s’avère que mon shifu était facilement effrayé. Il ne voulait pas entendre parler du fantôme, et vous… Le garçon se tut alors et baissa la tête.
Comme Jusetsu le pensait, sa menace avait été trop efficace, ou du moins, c’est ce qu’il semblait.
Elle se retourna vers Onkei.
—Que doit faire un néophyte s’il est renvoyé par son shifu ?
—Nous sommes affectés à un autre shifu, mais en attendant, ils retournent faire des petits boulots pour leurs chenren, répondit Onkei sans hésiter, suggérant que ce genre de chose arrivait tout le temps.
—Bien.
—Mais… Onkei ajouta : Lorsqu’un néophyte reprend son poste d’origine, il est traité plus durement.
Ishiha serra les lèvres, et Jusetsu devint silencieuse.
—Hé, Onkei… dit Jiujiu en tirant sur sa manche d’un air de reproche. Tu n’as pas quelque chose d’un peu plus positif à partager ?
La réponse d’Onkei fut douloureuse à entendre.
—Non, dit-il.
—Très bien alors… Demandons de l’aide à Koshun, non, Eisei. Tu es un garçon intelligent, je suis sûre que tu seras utile où que tu ailles. Tu peux tout aussi bien rester à mon pavillon jusqu’à ce qu’on te trouve autre chose.
Ishiha leva les yeux. Il était d’un blanc maladif quelques instants plus tôt, mais ses joues étaient maintenant rouges.
—Me-merci beaucoup.
—Ne pouvez-vous pas simplement l’employer au pavillon Yamei ? demanda Jiujiu avec espoir.
Jusetsu secoua la tête.
—Nous n’avons pas besoin de personnel.
Elle s’était toujours débrouillée seule. Elle ne pouvait pas se permettre de prendre quelqu’un d’autre. La Concubine Corneille était faite pour être seule, garder les gens à distance et ne pas les attirer vers elle. C’était comme ça. Même Reijo avait vécu sa vie de cette façon.
Jusetsu pensait également qu’il n’y avait rien de particulier pour lequel quelqu’un pouvait l’aider. Travailler pour elle n’était pas comme travailler pour n’importe quel autre concubine. Les fantômes étaient impliqués dans son travail, et des incidents étranges ne manquaient pas de se produire.
Alors que Jusetsu réfléchissait en silence, elle se rendit compte qu’Ishiha la regardait fixement.
—Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.
—Eu-euh, r-rien… Je suis désolé. Ishiha baissa les yeux. Les eunuques n’étaient pas censés dévisager les concubines, mais cela ne dérangeait pas Jusetsu. Euh, eh bien, vous voyez… Vous avez juste de très jolis yeux, dit-il docilement.
—Ah bon ? Jusetsu répondit avec un léger sourire. Reijo, la précédente Concubine Corneille, m’a dit ça aussi une fois.
Jusetsu se remit à marcher. Ishiha la regarda de côté alors qu’elle partait. Onkei et Jiujiu la suivirent.
—Je savais qu’il n’y avait pas de monstre dans ses yeux, chuchota Ishiha dans la langue du clan Hatan. Ils sont juste jolis. Puis, il courut derrière les autres pour les rattraper.
Jusetsu retourna au pavillon Eno. Il serait ennuyeux que Kajo la surprenne, aussi entra-t-elle par l’arrière. Jusetsu appela un eunuque qui se trouvait à proximité et lui demanda comment allait Shiken.
—Il a l’air d’aller bien. Il est à l’arrière, en train de broyer des feuilles de thé.
Il y avait une petite cour à l’arrière du sanctuaire. Une table et une chaise y étaient disposées, et Shiken broyait du thé sur un mortier. À côté de lui, un jeune eunuque était accroupi et faisait cuire des feuilles de thé dans une poêle chaude. Il en extrayait l’eau. Les feuilles de thé étaient écrasées, torréfiées et moulues dans des briques de thé. Elles étaient ensuite tamisées avant d’être bouillies.
L’air était rempli de l’odeur aromatique des feuilles de thé torréfiées et de la subtile odeur d’herbe des feuilles moulues. Remarquant Jusetsu, les deux eunuques arrêtèrent ce qu’ils faisaient et se levèrent. Ils lui firent face et s’inclinèrent en joignant les mains.
—Fukuji, va chercher un remplaçant pour broyer ces feuilles pour moi, dit Shiken au jeune eunuque.
Les sourcils de l’eunuque nommé Fukuji s’abaissèrent avec inquiétude.
—Mais les dames de la cour n’accepteront que le thé que vous aurez broyé. Elles seront en colère contre moi.
Il semblait que Shiken était un excellent broyeur de thé.
—Je m’excuserai auprès d’elles, dit-il, avant de forcer Fukuji à sortir de la cour.
Puis, Shiken s’agenouilla à nouveau devant Jusetsu.
—Je suis terriblement désolé pour mon impolitesse de tout à l’heure, Concubine Corneille. Vous êtes même allée jusqu’à prendre soin de moi alors que je méritais d’être réprimandé pour mon comportement. Je n’en étais pas digne.
—Tu te sens mieux maintenant ? demanda-t-elle.
—Oui, je me sens mieux. Et c’est grâce à vous, chère Concubine Corneille.
—Tout ce que j’ai fait, c’est de t’allonger. Jusetsu alla se placer à côté de la table et jeta un coup d’œil dans le mortier à thé.
—Tu sais donc moudre le thé ? demanda-t-elle.
—On m’a dit que le thé que je broie a une odeur merveilleuse lorsqu’il est bouilli. C’est pourquoi j’ai toujours l’honneur d’assumer ce rôle, déclara-t-il.
Eisei était un excellent préparateur de thé. S’il faisait infuser le thé que Shiken avait moulu, le goût serait certainement délicieux. Je devrais parler à Koshun du thé de Shiken, pensa Jusetsu, mais il lui vint à l’esprit qu’il l’avait probablement déjà essayé.
Une fois que Fukuji eut fait venir un autre eunuque pour prendre la place de Shiken, ce dernier guida Jusetsu et ses compagnons vers un autre bâtiment du pavillon situé à la périphérie du complexe. C’était un bâtiment simple et confortable qui semblait être une maison d’hébergement pour les eunuques. Ils entrèrent dans l’une des pièces et Shiken proposa à Jusetsu de s’asseoir.
La pièce était assez dépouillée, avec seulement deux chaises et un petit tabouret près de la fenêtre en treillis et un lit contre le mur. Aussi modeste soit-elle, elle était très propre. Onkei, Jiujiu et Ishiha attendaient derrière Jusetsu, et Shiken se tenait en face d’eux.
La lumière du soleil qui entrait par la fenêtre en treillis faisait scintiller la poussière dans l’air. Une ombre bleu pâle était projetée contre le mur que le soleil ne pouvait atteindre. Bien que Shiken soit entouré d’une douce lumière, on aurait dit qu’il se tenait dans l’ombre.
—Nous avons rencontré Obun, dit Jusetsu. Elle était sans surprise directe, même dans une telle situation. Yuisa a tué une hirondelle bleue, n’est-ce pas ?
Shiken baissa la tête.
—En effet. C’est exact.
Plus tôt, il avait insisté sur le fait qu’il ne savait pas grand-chose de la situation parce qu’il n’était qu’un enfant, mais maintenant il semblait plus disposé à en parler. C’était sans doute pour cela qu’il avait amené Jusetsu dans sa chambre privée, où personne d’autre ne pouvait les entendre.
—J’ai entendu dire qu’il essayait de prendre ses plumes pour les donner à la Concubine Hirondelle, dit Jusetsu.
—C’est exact, répondit Shiken. Il a commencé par ramasser les plumes tombées au sol, en particulier les plumes de la queue des hirondelles bleues. Elles étaient magnifiques, alors Yuisa essuyait la saleté et les donnait à la Concubine Hirondelle. C’était une personne aimable, et elle a toujours été très attentionnée envers les jeunes eunuques comme Yuisa et moi, et elle faisait toujours l’effort de nous parler. Le fait qu’elle soit elle-même si jeune y est peut-être pour quelque chose. À l’époque, elle avait à peine quinze ans. C’était une jeune femme qui n’était pas affectée et qui riait souvent aux éclats. Il est rare de voir une concubine d’une famille distinguée rire ainsi.
Un sourire se dessina sur le visage de Shiken lorsqu’il parla d’elle, mais ce sourire était teinté d’un mélange de nostalgie et de tristesse.
—Elle aussi m’aurait aidé si je m’étais évanoui, j’en suis sûr.
Il regarda Jusetsu. Elle savait qu’il était sur le point de divulguer quelques secrets. Était-ce parce qu’il avait été témoin d’une gentillesse familière de sa part qui l’avait rendu plus désireux d’en parler ?
—La Concubine Hirondelle a été ravie de recevoir ces plumes de la part de Yuisa. D’après ce que je sais, elle ne les portait pas dans ses cheveux, mais aimait simplement les regarder. Elle n’était pas encore assez âgée pour s’intéresser aux pierres précieuses. C’est peut-être pour cela qu’elle avait plus d’affinités avec les objets rares qu’avec les beaux objets. À partir de ce moment-là, Yuisa commença à s’absenter de son travail pour chercher des plumes dans les environs. Il en trouvait facilement dans les forêts et les bois, mais cela ne lui suffisait pas. Il s’est mis à chercher des plumes encore plus rares ou encore plus belles.
Après une pause, Shiken poussa un léger soupir.
—Très vite, il a commencé à attraper des oiseaux et à leur arracher les plumes. Il utilisait un panier ou un filet, en prenant soin de ne pas les tuer par erreur ou d’abîmer leur plumage. Lorsqu’il réussissait à attraper un oiseau rare, son visage s’illuminait lorsqu’il me le racontait. Mais ensuite…
Shiken baissa les yeux et regarda ses pieds. Une ombre recouvrait la moitié de son visage.
—Plus Yuisa était content, moins la Concubine Hirondelle était heureuse de ce qu’il lui donnait. Chaque fois qu’il lui donnait une plume, les réactions de la Concubine Hirondelle devenaient de moins en moins enthousiastes. Peu à peu, elle commença à avoir l’air affligée quand il venait la voir. La Concubine Hirondelle en avait assez. Même les plumes qui étaient initialement rares perdaient de leur éclat à ses yeux. Une fois que c’était le cas, la rareté d’une plume n’avait plus d’importance. Les plumes n’étaient que des plumes, ni plus ni moins. Pourtant, la Concubine Hirondelle n’a pas pu se résoudre à lui dire qu’elle s’en était lassée. Elle lui disait : « Tu n’as plus besoin de m’en amener », mais elle ne lui opposait jamais un refus catégorique. Elle se contentait de lui sourire, mal à l’aise. Yuisa, lui, ne le remarquait pas, ou plutôt, il faisait semblant de ne pas le remarquer. Il s’est mis à poursuivre les oiseaux encore plus intensément. J’aurais dû l’arrêter.
Shiken baissa les yeux, la voix tremblante en prononçant ces derniers mots.
—Mais je n’ai pas pu. Au contraire, j’ai fini par devenir un conspirateur. Yuisa essayait désespérément d’attraper ces oiseaux, mais je ne pouvais pas lui dire d’arrêter, ni le laisser faire tout seul. Offrir ces cadeaux à la Concubine Hirondelle était la seule chose qui reliait directement Yuisa à elle. Yuisa s’y accrochait et ne pouvait s’en défaire. J’en étais douloureusement conscient, mais je ne pouvais pas l’en empêcher. Si seulement je l’avais fait… ça ne se serait pas terminé comme ça.
Il expliqua ensuite comment l’hirondelle bleue s’était prise dans un piège tendu par Yuisa et était morte.
—Il a accroché un filet entre des branches. L’hirondelle bleue qui s’y est prise a dû se débattre terriblement car elle a fini par se briser les ailes. Je ne peux que supposer qu’elle s’est épuisée et qu’elle est morte. Quand je l’ai trouvée, l’oiseau était suspendu au filet, la tête en bas. Ses plumes étaient éparpillées à l’intérieur du filet et sur le sol. Elles ont dû tomber pendant que l’oiseau se débattait… Yuisa a regardé l’oiseau mort, abasourdi. Je pense qu’il a eu un choc terrible. J’ai suggéré de retirer l’oiseau du filet et nous avons silencieusement enlevé le filet dans lequel les pattes de l’oiseau étaient empêtrées. Tuer un oiseau est punissable de mort, mais nous étions les seuls à être là, alors j’ai proposé de ne pas faire de bruit et d’enterrer l’oiseau comme il se doit pour lui donner un bon départ. Yuisa n’a rien dit, j’ai donc supposé qu’il était d’accord avec mon idée. Mais…
Shiken déglutit et secoua la tête.
—Yuisa a poussé l’hirondelle bleue et froide contre sa poitrine et… l’a apportée à la Concubine Hirondelle.
—Quoi ? ! Jusetsu avait jusque-là laissé Shiken raconter l’histoire sans l’interrompre, mais maintenant, elle ne pouvait s’empêcher de dire quelque chose. Il lui a apporté l’oiseau mort ?
—Oui.
—Mais… pourquoi ?
—Même moi, je ne comprends pas très bien ce que Yuisa ressentait à ce moment-là, répondit Shiken, luttant pour faire sortir les mots. Mais…je pense que cela montre à quel point la mort de l’hirondelle bleue a été un choc pour lui. Lorsqu’il a disparu avec l’hirondelle, j’étais certain qu’il était parti l’enterrer quelque part, alors j’ai pris les devants et j’ai rangé le filet. Mais quand je suis rentré au pavillon, il était trop tard. Yuisa était agenouillé près de la Concubine Hirondelle, dans le jardin, et lui offrait l’objet des deux mains. Je crois qu’il a pleuré et lui a expliqué qu’il l’avait « accidentellement tuée. »
Jusetsu ne savait plus où donner de la tête. N’était-ce pas comme demander sa propre mort ?
—La Concubine Hirondelle a hurlé et est retournée en courant dans le bâtiment de son pavillon pour s’éloigner de lui. Yuisa a été arrêté et envoyé dans la prison des eunuques.
C’était l’endroit où les eunuques qui avaient commis des crimes étaient emprisonnés avant d’être condamnés.
—Les accusations étaient évidentes, sans qu’il soit nécessaire de délibérer. Après tout, il l’a avoué lui-même…
Et voilà comment Yuisa avait été exécuté.
Shiken joignit ses mains tremblantes devant lui.
—Pendant tout ce temps… j’étais terrifié. Jusqu’au moment où il a été exécuté.
Jusetsu leva les yeux vers le visage de Shiken.
—Terrifié ?
Shiken acquiesça. Son visage était pâle. Jusetsu se leva, craignant qu’il ne se soit à nouveau senti mal, mais avant qu’elle n’y parvienne, il dit d’une voix faible :
—Non, je vais bien.
—Tu devrais t’asseoir. Je ne voudrais pas te voir t’évanouir. Je veux écouter ce que tu as à dire.
Jusetsu avait l’air exaspéré alors qu’elle donnait cet ordre avec assurance, mais Shiken s’exécuta et s’assit finalement en face d’elle. Malgré cela, la couleur ne revenait pas sur son visage, et il continuait à fixer ses mains.
—J’étais terrifié à l’idée que Yuisa puisse me dénoncer.
—Te dénoncer ? répéta-t-elle.
—Je l’ai aidé à installer le piège dans lequel l’hirondelle bleue est morte. J’ai grimpé à l’arbre avec lui pour placer le filet. C’est en partie à cause de moi que l’hirondelle bleue est morte. J’ai pensé que Yuisa l’avait peut-être révélé pour rendre sa propre peine moins sévère, ou parce qu’il ne supportait pas l’idée d’être le seul à être puni…
Shiken baissa la tête, se prenant le front dans les mains.
—L’idée de l’exécution de Yuisa m’effrayait et me faisait souffrir, mais d’un autre côté, j’étais terrifié à l’idée de subir le même sort. Je souhaitais simplement qu’il soit exécuté rapidement, avant qu’il n’ait l’occasion de parler de moi… Shiken avoua. Des gouttes de sueur perlaient sur son visage pâle. Yuisa était mon ami. Nous sommes arrivés au palais intérieur à peu près en même temps, et il était un enfant, du même âge que moi. Lorsque notre shifu nous frappait ou nous battait, nous nous encouragions mutuellement. Mais maintenant… je ne peux plus me considérer comme son ami.
Il s’inclina et se couvrit le visage de ses mains. La lumière du soleil qui se déversait sur son dos était d’une blancheur éclatante et douloureuse pour les yeux.
Jusetsu détourna le regard.
—…Mourir est effrayant. C’est tout à fait naturel de ressentir cela. Même moi, je le ressens, murmura Jusetsu.
Elle toucha ses propres cheveux attachés. Ils étaient teints en noir de charbon. Jusetsu, survivante de l’ancienne famille impériale, avait vécu sa vie en retenant son souffle, terrifiée. Elle avait peur d’être tuée.
—Ne renions pas ces pensées, poursuivit-elle. Nous devrions vivre notre vie avec ce regret. Notre souffrance est notre punition. Cette punition est probablement la raison pour laquelle je suis encore en vie.
C’était grâce à cette croyance qu’elle pouvait tolérer d’être la Concubine Corneille. Elle voyait cela comme une expiation pour avoir laissé mourir sa mère.
Shiken leva les yeux et fixa le visage de Jusetsu pendant quelques instants. Il semblait que les sentiments de culpabilité qu’ils avaient tous deux nichés au plus profond de leurs cœurs communiquaient entre eux. L’expression de Shiken s’adoucit, et quelque chose qui ressemblait à un sourire larmoyant apparut sur son visage.
—Oui, dit-il, vous avez raison. Puis il ajouta d’une voix calme : Merci beaucoup.
Son visage et sa voix semblaient à nouveau plus calmes, et bien qu’il y ait maintenant une douceur sereine dans ses yeux, il y avait aussi une brume d’épuisement sur eux. Même si l’incident s’était produit il y a longtemps, il pouvait encore recevoir une lourde punition s’il s’avérait qu’il avait joué un rôle dans le meurtre d’un oiseau. Le fait qu’il l’ait avoué, ou plutôt qu’il ait divulgué la vérité, pouvait être en partie dû au fait qu’il voulait se débarrasser d’une partie de ce poids.
Jusetsu déplaça son regard vers les fenêtres en treillis, puis revint vers Shiken.
—Yuisa a-t-il déjà dit « désolé » dans la langue du clan Hatan ?
—Dans la langue du… clan Hatan ? Il m’a appris quelques mots dans sa langue maternelle, mais je n’ai pas l’impression d’avoir déjà entendu celui-là…
—Ishiha, dit Jusetsu en se tournant vers le garçon qui se tenait derrière elle.
Ishiha se redressa.
—Essaie de t’excuser en langue Hatan.
—D’accord, répondit-il, avant de dire quelque chose dans sa langue maternelle.
Dès que Shiken l’entendit, ses yeux s’écarquillèrent et il hocha la tête.
—Si c’est ça le mot, alors oui, il me semble familier. C’est le mot que Yuisa répétait à l’hirondelle bleue morte.
Jusetsu repensa à ce que disait le fantôme du garçon dans le jardin.
—Désolé, désolé…
Ces mots s’adressaient donc à l’hirondelle bleue.
—Yuisa s’est excusé auprès de l’hirondelle bleue qu’il a tuée pendant tout ce temps, dit Jusetsu.
Shiken se contentait de regarder le sol.
—C’est sans doute pour cela que Yuisa est allé lui dire qu’il avait tué l’oiseau, pour se repentir et faire amende honorable pour ce qu’il a fait, dit-il.
—Peut-être qu’après avoir pris la vie de cette petite créature, il a enfin compris l’erreur qu’il avait commise.
Yuisa s’enfonçait lentement dans l’abîme, d’abord en voulant se rapprocher de la concubine, puis en voulant gagner ses faveurs, et enfin en voulant la faire sourire. Lorsqu’il comprit ce qui se passait, il était déjà trop tard pour qu’il puisse regagner le rivage.
Comment pouvaient-ils envoyer ce fantôme au paradis ?
Il n’y avait pas de raison de souffrir après la mort. Il aurait dû laisser la souffrance aux vivants. Jusetsu posa sa main sur sa tempe et réfléchit.
—Concubine Corneille, l’appela Shiken, avez-vous mené cette enquête pour sauver le fantôme de Yuisa ?
—Je… ne sais pas si je peux le sauver.
—Mais vous essayez de le faire, dit-il.
Shiken se leva et se dirigea vers son lit. Il s’accroupit et sortit une petite boîte de dessous. Il ouvrit le couvercle, prit le contenu dans sa main et l’apporta à Jusetsu.
Shiken posa l’objet sur la table.
—Est-ce bien ce que je crois que c’est… ? demanda Jusetsu.
C’était une plume d’un bleu foncé pur, mais lorsque le soleil l’éclairait, il faisait ressortir une légère nuance de jade, une plume d’hirondelle bleue.
Jusetsu la ramassa et la regarda fixement.
—C’est une des plumes de l’hirondelle qui est morte… J’avais l’intention de m’en débarrasser, mais je n’ai pas pu me résoudre à la jeter. J’ai l’impression qu’elle porte encore son esprit, dit Shiken.
—Je vois. Une des plumes de l’oiseau mort, marmonna Jusetsu, les yeux fixés sur elle.
Puis elle se tourna vers les portes.
—Je vais au pavillon Hien, déclara-t-elle.
Onkei s’empressa de s’avancer et de lui ouvrir.
Avant de sortir, Jusetsu se retourna vers Shiken.
—Veux-tu te joindre à moi ?
—J’apprécie l’offre, mais j’ai du travail à faire ici…
—Je vais demander la permission à Kajo.
Jusetsu se dirigea rapidement vers le bâtiment du pavillon où se trouvait Kajo, reçut la permission de l’emprunter, puis quitta le pavillon. Shiken la suivit, troublé. Jusetsu avait quitté le pavillon Yamei avec un groupe de trois personnes, mais ils étaient maintenant cinq. Le groupe se dirigea vers le pavillon Hien dans un grand désordre. Si autant de personnes se baladaient dans le pavillon, la Concubine Hirondelle ne manquerait pas de l’apprendre, aussi gênant que cela puisse être, le groupe entra par l’avant.
—Tu es la Concubine Corneille ? Eh bien, c’est effrayant…
La première Concubine Hirondelle qu’ils rencontrèrent devant le bâtiment du pavillon était une jolie demoiselle. Elle semblait avoir une vingtaine d’années, ou peut-être plus, mais ses manières et sa façon de parler étaient immatures pour son âge. Elle regardait Jusetsu d’un air effrayé, se couvrant la bouche avec son éventail.
—Hein ? Tu vas au jardin ? Oh, bien sûr, fais ce que tu veux, dit la femme. Elle s’apprêtait à disparaître dans le fond, mais elle regarda soudain à nouveau Jusetsu. Hé, ça ne veut pas dire qu’il y a un fantôme dans le jardin, n’est-ce pas ? Je ne peux pas m’occuper de ce genre de choses.
Les sourcils de la concubine s’abaissaient avec inquiétude. Elle semblait profondément troublée par cette idée. Son expression était si innocente, comme celle d’une petite fille. Un léger sourire apparut sur le visage de Jusetsu. Elle est bien plus mignonne que moi, pensa-t-elle. La vue du sourire de Jusetsu fit cligner des yeux la Concubine Hirondelle, surprise.
—Je veux simplement jeter un coup d’œil aux iris à fleurs peu profondes du jardin. J’imagine qu’ils sont magnifiques. Aurais-tu l’amabilité de me laisser prendre une coupe avec moi ?
—E-euh… Bien sûr. Prends-en autant que tu veux. Troublée, la Concubine Hirondelle vit son visage virer au rouge.
—Montre-leur le jardin, dit-elle à sa dame d’honneur toute proche avant de se précipiter à l’intérieur du bâtiment du pavillon, son éventail couvrant son visage.
Cette concubine devait être issue d’une famille distinguée, mais elle se comportait comme une enfant.
Bien que Jusetsu eût connu le chemin du jardin sans y avoir été emmené, elle suivit tout de même la dame d’honneur. Lorsqu’ils arrivèrent devant les iris à fleurs peu profondes, la femme passa à Jiujiu une paire de ciseaux à fleurs et s’en alla.
Jusetsu retira la pivoine de ses cheveux et souffla dessus. La fumée rouge pâle s’éloigna de sa main et se dirigea vers un point situé au-dessus des iris. La silhouette de Yuisa apparut.
—Yuisa ! cria Shiken.
Yuisa ne sourcilla pas. Il tenait toujours la plume bleue dans sa main.
Jusetsu sortit la plume de sa poche de poitrine. C’était celle que Shiken avait gardée. Elle la prit en sandwich entre ses paumes et souffla légèrement dessus. Une fumée bleu foncé s’éleva de l’espace entre ses mains. Elle ondulait de haut en bas, comme si elle ne savait pas trop où elle voulait aller, puis commença progressivement à converger vers un point précis. Au moment où elle semblait s’être stabilisée, frémissant doucement, la fumée se dispersait et se répandait à nouveau. Jusetsu tendit un bras et suivit la fumée du bout des doigts. Celle-ci semblait se laisser guider par ses mouvements, se rassemblant et se coagulant.
La fumée bleue se transforma en un amas bleu, et les plumes se matérialisèrent une à une pour former une aile. Puis les plumes de la queue, les plus profondes et les plus vives, apparurent et s’étendirent.
Ensuite, un bec, des yeux et des pattes apparurent. L’oiseau poussa un cri clair et aigu, puis battit des ailes. Jusetsu tendit un doigt et l’oiseau se percha dessus.
Les yeux de Yuisa étaient maintenant rivés sur le bel oiseau posé sur le doigt de Jusetsu.
Jusetsu bougea légèrement son doigt. L’hirondelle bleue battit des ailes et s’envola. Yuisa s’avança, surpris, et tendit la main. L’hirondelle bleue tournoyait en cercle, sans s’éloigner de l’endroit où ils se trouvaient tous. Puis elle descendit vers Yuisa et se percha sur son doigt, ses petites serres s’y agrippant.
Yuisa leva la main pour regarder l’oiseau en face. L’hirondelle bleue enfouit son bec dans ses ailes et fit sa toilette. Les yeux de Yuisa semblèrent se remplir d’eau, et l’instant d’après, Jusetsu s’aperçut qu’ils étaient remplis de larmes. Des filets d’eau roulaient sur son visage.
Puis, sa bouche se mit à bouger et une voix s’échappa enfin de ses lèvres.
—Je suis désolé, disait-il.
Cet oiseau était la seule chose que Yuisa avait du mal à laisser derrière lui. Le remords de l’avoir tué l’avait maintenu ancré à cet endroit pendant tout ce temps, mais maintenant, il pouvait se libérer.
L’hirondelle bleue s’envola du doigt de Yuisa. Elle voltigea dans le ciel pendant un moment, et après avoir émis un magnifique gazouillis, elle se transforma en fumée et disparut. On aurait presque dit qu’elle s’était fondue dans les couleurs du ciel, laissant son cri comme seul signe de sa présence.
Yuisa regarda l’endroit où l’hirondelle bleue avait disparu. Jusetsu pouvait voir qu’il disparaissait lentement. Le petit fantôme baissa la tête et poussa un léger soupir.
—Yuisa, l’appela Shiken.
Yuisa se retourna enfin et fit face à son vieil ami. Il le regarda d’un air étonné. Puis il se fendit d’un large et doux sourire. Jusetsu l’entendit dire quelque chose en riant, puis il disparut.
C’était comme si le vent l’avait emporté. Le son de son rire doux et faible restait légèrement dans leurs oreilles.
La plume d’hirondelle bleue tomba enfin, se posant sur les iris à fleurs peu profondes. Jusetsu la ramassa et la tendit à Shiken. Shiken regarda la plume qu’elle lui avait donnée. Elle était d’un bleu profond et envoûtant, comme le bleu du ciel en été.
—…Il ne savait probablement même pas que c’était Shiken, murmura Ishiha. C’est pourquoi il était si stupéfait. Mais quand il a compris, il a souri. Avez-vous entendu ce qu’il a dit à la fin ?
—Je l’ai entendu dire quelque chose, mais je n’ai pas saisi ce que c’était, répondit Jusetsu.
—Parlait-il en langue Hatan ?
—Oui, dit Ishiha, Il a dit « vurenda. »
—Qu’est-ce que ça veut dire ?
—« Ami ». C’est une façon d’appeler quelqu’un. Une salutation, comme « salut, mon ami », par exemple.
Shiken retint son souffle. Il fixa l’endroit où Yuisa était apparu au-dessus des iris à fleurs peu profondes. Il avait l’air de murmurer le nom de Yuisa, mais aucun son ne sortait. Sa main tremblait en s’agrippant à la plume.
Jusetsu regarda la plume que Shiken tenait dans sa main.
—Ami… Jusetsu chuchota, mais sa voix était trop faible pour que quelqu’un d’autre l’entende.
Ce soir-là, au cours du deuxième tour de garde de la nuit, le temps entre 21 heures et 23 heures, Koshun arriva au pavillon Yamei en portant quelques lys.
—Je n’aurais jamais cru que tu pouvais m’apporter des fleurs, remarqua Jusetsu, quelque peu surprise.
—Ce n’est pas moi qui te les ai offertes, dit Koshun, son visage révélant un mélange d’embarras et de mécontentement. Il était rare qu’ils montrent de telles émotions. C’est Sho Koei.
—Qui est-ce ? demanda Jusetsu.
—La Concubine Hirondelle. Tu ne l’as pas rencontrée cet après-midi ? Quand je suis allé au pavillon Hien, elle m’a dit de t’apporter ceci.
Cette femme ? pensa Jusetsu, son visage lui revenant à l’esprit. Elle n’aurait jamais pu le dire à voix haute, mais elle n’arrivait pas à croire qu’elle faisait se comporter l’empereur comme son petit garçon de courses.
—J’ai entendu dire que tu avais pris une bouture de ces iris à fleurs peu profondes et que tu les lui avais offerts. Elle en a été très satisfaite.
—Ils se faneraient si je les exposais ici, alors je n’ai pas eu d’autre choix que de les lui donner. Les fleurs venaient du pavillon Hien au départ, cela n’a donc aucun sens qu’elle me fasse un cadeau en retour.
—Elle s’est prise d’affection pour toi, tu sais. Apparemment, tu lui as même adressé un sourire.
—Je n’ai aucun souvenir de cela, rétorqua Jusetsu. La Concubine Hirondelle doit se tromper. Elle avait surtout peur de moi.
—Elle a dit qu’elle t’avait toujours imaginé comme cette mystérieuse et effrayante concubine, mais tu t’es avérée être adorable.
Jusetsu marqua une pause.
—La Concubine Hirondelle est un peu particulière, non ?
—Elle a reçu une éducation protégée au cœur de son manoir, et ne connaît donc pas grand-chose des coutumes du monde. Elle insiste sur le fait que les hommes et les femmes plus âgées lui font peur. Elle a même peur de Kajo. Je suis plus jeune qu’elle, alors elle semble plutôt bien se comporter avec moi. Elle préfère jouer avec des enfants ou d’autres jeunes filles.
Et pourtant, ses parents l’ont quand même jetée dans le palais intérieur ? pensa Jusetsu.
—Pourquoi ne pas planter quelques chrysanthèmes au pavillon Hien ?
Sho Koei partageait son nom avec l’esprit d’un chrysanthème d’un conte célèbre, ce qui fit germer cette idée dans l’esprit de Jusetsu.
—Pourquoi ferais-je cela ? demanda Koshun, sincèrement confus.
Jusetsu paraissait consternée.
—Ne me dis pas que tu ne lui as jamais donné une fleur de chrysanthème ?
—Eh bien… non. Je ne l’ai jamais fait.
—Elle est censée être ta femme ! Tu m’as dit un jour que j’étais aveugle à ce qui se passait autour de moi. Tu peux parler, toi qui n’y comprends rien aux femmes.
Koshun resta figé sur place, bouche bée. On aurait dit qu’il ne trouvait pas les mots pour répliquer. Kajo lui avait probablement dit la même chose.
Alors que Koshun restait sans voix, Eisei, qui se tenait derrière lui, la regarda fixement.
Koshun se racla la gorge.
—…Quoi qu’il en soit, tu es gentille avec les jeunes filles, n’est-ce pas ? dit-il.
—Je ne me souviens pas avoir été ne serait-ce que gentille avec elles.
—Je peux compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où tu as souri en ma présence et tu ne m’as jamais offert de fleurs, rétorqua-t-il.
—Nous sommes donc quittes.
—Je t’ai apporté des fleurs aujourd’hui, non ?
—Je pensais qu’elles venaient de la part de la Concubine Hirondelle, dit Jusetsu sans ambages.
Koshun parlait d’une manière directe avec une expression vide sur son visage, de sorte qu’elle ne pouvait jamais savoir s’il plaisantait ou était sérieux. Cela dit, elle savait qu’il n’était pas du genre à plaisanter. Qu’il soit sérieux ou non, c’était plus ennuyeux que ça n’en valait la peine.
Lassée, Jusetsu décida de changer de sujet.
—Que s’est-il passé avec Ishiha ?
Il avait été confié à Eisei, Koshun lui jeta donc un coup d’œil.
Eisei se mit à genoux et répondit à la question de Jusetsu.
—Pour l’instant, il travaille sous mes ordres en tant que domestique au Pavillon Gyoko.
—Un garçon brillant, n’est-ce pas ?
—Il est en effet brillant.
Il semblait y avoir plus que ce qu’il disait au-delà des mots, alors Jusetsu décida de creuser davantage.
—Tu ne l’aimes pas ? dit-elle.
—Ce n’est pas ça, expliqua Eisei. C’est juste qu’il est un peu trop honnête.
—C’est une mauvaise chose ?
—Il est trop rigide, dit-il sans ambages. Il a du mal à s’exprimer de façon subtile.
Jusetsu grogna.
—Il ne te sert donc à rien ?
—Je n’irais pas jusque-là, mais… Eisei jeta un coup d’œil à Jusetsu. Je ne peux pas garantir qu’il s’en sortira vivant.
Jusetsu fronça les sourcils. L’impératrice douairière n’était peut-être plus là, mais il semblait que le danger se cachait toujours dans l’ombre de Koshun.
—Pourquoi ne le recueilles-tu pas ? proposa Koshun à Jusetsu.
Toujours renfrognée, elle baissa le regard.
—Cela doit être très gênant pour toi de ne pas avoir un seul eunuque dans les parages, continua-t-il.
—Je n’avais même pas de dame de la cour jusqu’à récemment. Cela ne m’a jamais causé de désagrément particulier, répondit-elle.
—C’est juste que tu n’as pas remarqué à quel point c’est inconvénient. Il faudrait que tu embauches quelqu’un d’autre.
—Mais je…
—Une fois qu’un néophyte a été abandonné par son shifu, il aura du mal à s’en sortir où qu’il aille. Puisque c’est toi qui l’as mis dans cette situation, tu dois veiller à ce qu’il soit pris en charge. N’est-il pas cruel de se mêler de ses affaires pour ensuite l’abandonner et lui dire de vivre une bonne vie ? dit Koshun.
Sa voix était si calme qu’il s’agissait presque d’un murmure, mais pour Jusetsu, ces mots étaient douloureux, ils la transperçaient jusqu’au plus profond d’elle. Elle se souvenait qu’Eisei lui avait dit quelque chose de similaire. Elle se demanda si, peut-être, quelque chose de semblable s’était produit entre eux deux.
—…Es-tu en train de dire que tu t’es occupé de lui ?
Koshun resta silencieux un moment, puis jeta un coup d’œil à Eisei.
—Oui, répondit-il. Lorsque j’ai recruté Eisei comme assistant personnel, il avait environ douze ou treize ans. Je l’ai enlevé à son shifu de l’époque et je l’ai employé à l’administration du prince héritier.
Il ne disait pas grand-chose, mais le shifu d’Eisei avait probablement été un eunuque cruel.
—Je l’ai beaucoup fait souffrir quand on m’a retiré mon titre royal, alors je ne sais pas si c’était une bonne décision ou non, dit Koshun calmement.
Eisei écarquilla les yeux, comme pour dire : « Ne soyez pas si absurde ! »
—Qu’est-ce que vous racontez ? dit Eisei à voix haute. Je n’ai pas souffert le moins du monde. Comparé à l’angoisse que j’ai connue auparavant, ce n’était rien.
—Si tu le dis, dit Koshun avec un léger rire.
Jusetsu fixa le thé sur la table, en se remémorant les choses. Ce que j’ai fait n’est-il pas l’équivalent de ce que l’ancienne Concubine Hirondelle a fait à Yuisa ?
La gentillesse et la bonne volonté sans retenue étaient un poison invisible. Elle n’aurait pas dû lui tendre une main secourable aussi inconsidérément. Elle avait commis une erreur dès le départ. Qu’était-elle censée faire maintenant ?
—Et la précédente Concubine Corneille ? dit Koshun, faisant lever les yeux de Jusetsu vers lui. Elle t’a appris à lire et à écrire, à parler correctement, et t’a transmis son savoir et sa sagesse. Mais ce n’était pas vraiment nécessaire, n’est-ce pas ? Ce que je veux dire, c’est… c’est ce qu’on appelle l’amour.
Jusetsu pouvait imaginer Reijo dans son esprit. Depuis le jour où elle avait amené Jusetsu au pavillon Yamei, sa mentore avait l’air d’une très vieille femme. Elle n’était pas du genre à sourire beaucoup, mais elle avait beaucoup de persévérance. Elle s’efforçait obstinément de remplir d’amour le récipient vide du cœur de Jusetsu.
—Tu devrais aussi avoir des gens autour de toi à qui tu donnes de l’amour. Peu importe que ce soit une ou deux personnes, ou autant que tu le souhaites. Je te recommande d’y réfléchir.
Jusetsu baissa les yeux. Elle n’était pas sûre de comprendre ce que disait Koshun. Il rendait quelque chose de compliqué beaucoup trop facile.
—Ishiha restera au Pavillon Gyoko pendant un certain temps. Fais-moi savoir quand tu seras prête à l’accueillir, dit Koshun avant de se lever. Si tu as des doutes sur quoi que ce soit, je serai ravi d’en parler avec toi.
—Vraiment ?
—Bien sûr.
Jusetsu se surprit à sourire légèrement.
—Ce ne sera pas nécessaire. Tu es toujours trop sincère.
—Tu voulais un conseil peu sincère ? Je vais voir ce que je peux faire.
Koshun fit demi-tour et se dirigea vers l’entrée. Eisei ouvrit les portes. C’était le genre de nuit où le ciel semblait avoir été trempé dans de l’encre noire. La lune n’était pas visible et les étoiles n’étaient pas très brillantes. Eisei alla allumer son chandelier, mais au même moment, Jusetsu arracha une pivoine de ses cheveux et la lui tendit. La fleur ondula et se fondit, créant une flamme rouge pâle au bout de la bougie.
—C’est la nouvelle lune ce soir. Prends ça pour que Yeyoushen ne t’attrape pas.
La rumeur disait que Yeyoushen, le dieu qui patrouille la nuit, vous trouverait si vous vous promeniez la nuit, aussi décourageait-on les gens de sortir après la tombée de la nuit. En conséquence, les portes de la ville étaient fermées pour empêcher les gens d’aller et venir.
—Tu as dit qu’Uren Niangniang se promenait sous la forme de Yeyoushen les nuits où il n’y a pas de lune dans le ciel, n’est-ce pas ? Koshun se souvenait apparemment de ce que Jusetsu lui avait dit auparavant.
Jusetsu ne répondit pas et changea de sujet.
—Ne viens pas me voir demain.
—Demain ? Koshun dit d’un air dubitatif. Pourquoi ?
—Je serai fatiguée.
—Pourquoi serais-tu… ?
Koshun tenta de la questionner, mais Jusetsu résista et le pressa de rentrer chez lui immédiatement.
Il la regarda fixement.
—…Je l’ai déjà dit, commença-t-il, mais je veux que nous communiquions l’un avec l’autre. Je veux que tu me parles.
—Parler ?
—Je veux savoir ce qui te préoccupe, ce qui te rend malheureuse et ce qui t’apporte de la joie, dit Koshun.
Sur ce, il reprit le chemin de la maison. Lorsqu’il se détourna, la décoration en verre suspendue à sa taille se balança et scintilla à la lumière de la flamme rouge pâle. Sa décoration était un modèle de poisson en verre. Jusetsu en avait un qui correspondait à celui que Koshun lui avait offert. Celui de Koshun était en verre transparent, tandis que celui de Jusetsu était d’un blanc laiteux teinté de rouge pâle. Ces objets étaient la preuve du serment qu’ils s’étaient fait l’un à l’autre.
Jusetsu gardait le sien dans son armoire avec les autres objets que Koshun lui avait offerts, le poisson d’ambre et la rose sculptée dans le bois. De temps en temps, Jusetsu se contentait de les contempler, par exemple lors de nuits sans lune comme celle-ci.
Lorsque le clair de lune disparaissait, la lumière des étoiles l’aspirait. Les ténèbres étaient plus sombres et plus lugubres que le ciel nocturne ne pourrait jamais l’être. Elle entendait des bruissements dans l’ombre. Quelque chose était là, essayant de se faire entendre.
Jusetsu eut envie de crier « Non », mais elle se couvrit la bouche pour s’en empêcher. Elle pouvait voir la flamme rouge pâle au sommet du chandelier d’Eisei, vaciller faiblement au loin, lui montrant où se trouvait Koshun. Si elle élevait la voix, il reviendrait peut-être la voir, que se passerait-il alors ?
Elle avait l’impression que les ténèbres devenaient encore plus collants, qu’ils s’accrochaient à elle comme de l’argile. Elle retourna à l’intérieur et ferma la porte derrière elle.
Elle avait déjà congédié Jiujiu ce soir-là et l’avait envoyée se reposer. Jusetsu ouvrit les rideaux autour de son lit et entra. Il y avait une porte au fond de sa chambre qui menait à un passage étroit. Jusetsu ouvrit la porte et s’engagea dans le passage.
Au bout de celui-ci se trouvait une petite pièce. Sur le mur, il y avait une peinture représentant un grand oiseau noir mystérieux avec un visage de femme, Uren Niangniang, et un autel se tenait devant. Jusetsu souffla sur le chandelier et une flamme blanche apparut en un éclair, vacillant devant elle. Une odeur musquée flottait dans l’air.
Jusetsu enleva une autre pivoine de ses cheveux et la jeta dans le bol en verre. Un son retentit comme une cloche, et la fleur sembla se dissoudre dans le néant.
C’était un rituel qu’elle accomplissait tous les trois soirs.
Elle quitta la petite pièce et retourna dans celle où elle se trouvait auparavant. Jusetsu laissa tomber ses cheveux coiffés et s’allongea sur son lit. Mettre ses vêtements de nuit lui demandait trop d’efforts.
Les nuits sans lune comme celle-ci, elle avait peur de fermer les yeux.
Pourtant, ses yeux se fermaient involontairement. Ses jambes étaient si lourdes qu’elle ne pouvait plus les bouger. Au fur et à mesure qu’elle fermait les yeux et que l’obscurité s’installait, elle sentait son corps s’enfoncer de plus en plus. Le noir qui s’accrochait d’elle était froid et lourd. Elle avait du mal à respirer. Elle avait l’impression d’être entraînée au fond de l’océan.
Même si elle s’enfonçait au plus profond de l’océan, elle remonterait à la surface. Elle s’élevait loin de l’endroit où elle avait coulé, mais alors qu’elle remontait à la surface, son corps s’arrêtait brusquement. Son cœur, et son cœur seul, serait la seule partie d’elle qui pourrait continuer jusqu’au sommet.
Jusetsu poussa un cri silencieux. Alors que son cœur se soulevait, son corps se sentait serré, comme si des fils de soie l’empêchaient d’avancer. La douleur qu’elle ressentait était comme si elle était déchirée. Et pourtant, sans se soucier du monde, son cœur dériva de lui-même jusqu’au sommet de l’eau, se reposant sous un ciel nocturne très, très éloigné de celui sous lequel son corps avait été laissé.
Le fil l’avait attachée. Il s’emmêlait autour d’elle et s’enfonçait dans ses membres. Puis, enfin, il les arracha tous d’elle.
Elle surplombait à présent le domaine impérial. Des feux brillants étaient allumés un peu partout, illuminant la nuit noire. Ignorant tout cela, son cœur s’envola ailleurs. Son cœur avait des ailes, des ailes d’un noir si brillant qu’elles semblaient mouillées. Des ailes noires qui semblaient tout aspirer. Les ailes continuaient à battre largement, de plus en plus loin. À chaque battement, un élancement de douleur traversait le corps de Jusetsu. La douleur était si intense qu’elle donnait l’impression que sa chair se détachait de ses membres coupés en lambeaux.
Ces ailes n’étaient pas celles de son cœur, cependant. C’étaient les ailes noires de jais d’un étrange oiseau à tête humaine, la déesse qui avait traversé la mer.
Uren Niangniang.
Jusetsu en voulait à Kosho, la toute première Concubine Corneille. Pourquoi devait-elle accepter cette souffrance ? Aimait-elle à ce point Ran Yu, le Souverain de l’Été ? Comment pouvait-elle éprouver de tels sentiments pour un homme qui l’avait enfermée dans le palais intérieur et lui avait retiré son titre ?
Kosho finit par devenir la gardienne d’Uren Niangniang. Elle s’assura qu’Uren Niangniang ne puisse pas s’enfuir en ne faisant plus qu’un avec elle.
La vie de la Concubine Corneille était aussi celle d’Uren Niangniang. La concubine veillait à ce qu’Uren Niangniang ne puisse jamais s’échapper. Pour ce faire, elle enfermait la déesse sous le pavillon Yamei.
Cependant, les nuits où il n’y avait pas de lune dans le ciel et où le noir de la nuit était plus sombre que d’habitude, Uren Niangniang ne pouvait pas être retenue. Elle se fondait lentement et régulièrement dans les ténèbres et commençait à errer. Alors qu’Uren Niangniang se déplaçait, la Concubine Corneille ressentait une douleur atroce, ayant l’impression d’être déchirée.
Parfois, Uren Niangniang passait toute la nuit à voler. D’autres nuits, elle ne faisait qu’un tour du domaine impérial avant de revenir. Mais cette nuit-là, on aurait dit qu’elle faisait la première chose. Elle passa devant le domaine impérial, vola à travers les terres et s’éloigna de plus en plus. Il y avait une odeur d’eau croupie, il y avait une rivière en contrebas, et Uren Niangniang volait le long de cette rivière. La rivière serpentait, traversait une vaste plaine, se faufilait entre les villages et franchissait une colline couverte de rochers aux formes étranges.
Où pouvait-elle bien se rendre ?
Accablée par la douleur, Jusetsu ne pouvait que contempler le paysage. La lumière d’une ville apparaissait enfin. Les gens avaient allumé des lanternes et les avaient suspendues un peu partout, craignant l’arrivée de Yeyoushen, ce qui ne la surprenait pas. Uren Niangniang survola les maisons. Les maisons des gens étaient faites de pierres empilées, les portes et les fenêtres étaient recouvertes de tissu. Les lanternes des avant-toits avaient une forme inhabituellement ronde. Les rues étaient étroites, tortueuses et vallonnées. Il n’y avait aucun signe de présence à l’extérieur des maisons. L’air sentait le sel.
Cette ville doit être proche de la mer.
C’était alors que de la lumière s’échappa du deuxième étage de l’une des maisons. Quelqu’un avait ouvert une trappe en bois, faisant basculer la toile vers le haut. Un jeune homme surgit de l’ouverture. Il avait la peau claire et de longs cheveux noirs descendaient dans son dos.
Il leva les yeux.
Il regardait dans sa direction.
La Chouette !
Jusetsu ne comprenait pas ce qui lui avait fait penser cela, mais ces mots résonnèrent dans sa tête dès qu’elle vit le visage de ce jeune homme, ou plutôt, que ses yeux rencontrèrent ceux de ce jeune homme.
Jusetsu ouvrit les yeux en sursaut.
Tout était redevenu silencieux.
Respirant bruyamment, elle remua lentement le cou. Elle était de retour dans le pavillon Yamei, sur son lit.
Son dos était humide et en sueur, ce qui était inconfortable. La douleur et les sensations de déchirement étaient passées, mais elle sentait qu’elle n’avait plus aucune force. Elle n’avait pas l’énergie nécessaire pour s’asseoir, mais elle se retourna difficilement. Une fois sur le côté, elle sentit un froid glacial le long de son dos.
Dès qu’Uren Niangniang aperçut le jeune homme, elle retourna au pavillon Yamei en un clin d’œil. Jusetsu pouvait sentir une émotion dans la réaction d’Uren Niangniang, une teinte de peur.
—Juste… Qui… était-ce ? Jusetsu réussit à sortir.
Sa langue languissante et sa gorge sèche l’empêchaient d’articuler correctement les mots.
Personne ne pouvait répondre au murmure rauque de Jusetsu. Après tout, il n’y avait qu’une seule chose qui persistait à côté d’elle : les ténèbres.
—…Baisse la trappe, Shogetsu.
Ho Ichigyo avertit son apprenti qui, malgré la nouvelle lune, venait d’ouvrir la fenêtre.
—D’accord, prof, dit Shogetsu d’un air absent. Il abaissa docilement la trappe en bois.
L’homme avait un visage d’une pâleur étonnante et des cheveux noirs qui lui tombaient dans le dos. Même s’il parlait grossièrement, c’était un jeune homme consciencieux. Environ un mois plus tôt, Ho l’avait trouvé effondré dans la rue et l’avait relevé. Depuis lors, il était resté à ses côtés en tant qu’apprenti, mais il n’était en fait qu’un simple employé qui faisait des petits boulots pour lui. Shogetsu ne se plaignait même pas, il se contentait de le suivre sans but précis. Malgré tout, il ne souriait jamais et ne se mettait jamais en colère. Jamais la moindre émotion n’apparaissait sur son visage. Il y avait encore des choses que Ho ne comprenait pas tout à fait à son sujet.
Ho posa son pinceau et se frotta les yeux. En tant que vieil homme, écrire la nuit était difficile pour ses yeux. On lui avait demandé d’écrire une lettre au nom de quelqu’un. Dans leur petite ville portuaire, il y avait peu de gens qui savaient écrire, alors Ho était apprécié comme prête-plume, bien que ce ne soit pas sa profession à l’origine. Il y avait beaucoup de villes portuaires de ce genre dans le pays où ils vivaient, qui était une grande île entourée de plusieurs petites îles.
Shogetsu prépara le lit de Ho. Mais avant que Ho ne se retire pour la nuit, il sortit ses outils de la pochette et les vérifia, comme il le faisait toujours.
Des cartes avec une écriture illisible et désordonnée, des cartes sans rien, de l’encre rouge, du cinabre, de la cire de ruche, une aiguille… Il posa brièvement les objets sur sa table pour les inspecter, puis les remisa soigneusement dans sa pochette. À côté de la table se trouvait également un glaive.
Ho était un chaman, et tous ces objets étaient des outils utilisés dans le cadre du chamanisme. Cependant, il n’utilisait que rarement ces compétences. Lorsque la dynastie précédente s’effondra, Ho quitta cette vie et fuit le pays. C’était très difficile pour lui, d’autant plus qu’il avait un jeune apprenti dans la famille impériale de la dynastie précédente. Ho avait même prévu d’adopter ce jeune homme.
—Prof, j’ai fini, dit Shogetsu en montrant le lit qu’il avait préparé pour lui.
Ho posa ses mains sur la table et se leva lentement en gémissant. Ses genoux grinçaient et lui faisaient mal. Shogetsu lui tendit la main et l’aida à se mettre debout. Ho regarda son visage, qui était maintenant proche du sien. Shogetsu avait un visage pâle et des cheveux noir brillant, et ses yeux vifs et retournés étaient perçants mais brillants. Ses traits fins lui donnaient un air un peu androgyne.
Il ne lui ressemble pas…
Shogetsu ne ressemblait pas du tout à l’apprenti que Ho avait eu l’intention d’adopter. Cet apprenti d’il y a des années avait des cheveux argentés, aussi radieux que le clair de lune, et possédait le genre de beauté brillante qui semblait dissiper l’obscurité que la nuit apportait avec elle. Malgré cela, Ho avait donné à ce jeune homme, celui qu’il avait trouvé effondré dans la rue, disant qu’il ne connaissait même pas son propre nom, une partie du nom que portait son ancien apprenti. C’était probablement parce qu’il avait à peu près le même âge que son apprenti, et qu’ils avaient à peu près la même taille.
Hyogetsu.
Chaque fois que ce nom revenait à l’esprit, un regret amer et de la tristesse se répandaient dans la poitrine de Ho. Hyogetsu était un descendant de l’empereur et avait été exécuté. Ho, quant à lui, avait fui la capitale impériale sans même voir le cadavre de son apprenti, s’était faufilé sur un bateau ancré et avait fui le pays. À cette époque, un ordre d’arrestation avait été émis à l’encontre des chamans auxquels la famille impériale de la dynastie précédente faisait confiance. Nombre d’entre eux furent exécutés.
Ho avait peur de mourir. Il connaissait les fantômes, il savait donc que la mort était familière et qu’il ne fallait pas la craindre, mais lorsque la possibilité d’être tué lui-même se présenta, il s’enfuit, laissant Hyogetsu mourir.
Il s’allongea sur son lit et respira profondément. Même depuis son retour au pays de Sho, il sautait de ville portuaire en ville portuaire, sans jamais se diriger vers la capitale impériale. Il n’avait pas l’intention d’y remettre les pieds. Il ne se permettrait pas de se prosterner devant le sanctuaire de la famille Ran pour l’amour de Hyogetsu, ce ne serait pas juste.
—Prof, l’appela Shogetsu, qui se tenait aux côtés de Ho.
Ce qui paraissait étrange chez ce jeune homme, c’était sa voix. Elle n’était pas indistinctement grave ou aiguë, mais elle avait une sonorité qui captivait tous ceux qui l’entendaient.
—Qu’est-ce qu’il y a ?
—Il y a quelque chose que je voudrais te demander.
C’était peut-être lié à l’endroit où il avait vécu auparavant, mais Shogetsu semblait trouver tout ce qui l’entourait inhabituel. Il avait toujours une question à propos d’à peu près n’importe quoi. S’attendant à ce qu’il pose à nouveau une de ces questions, Ho hocha la tête et l’incita à continuer.
—Vas-y, dit-il.
—Je veux me rendre à la capitale impériale. Comment puis-je m’y prendre ? demanda Shogetsu.
Le matin arriva enfin, mais Jusetsu n’arrivait toujours pas à se lever de son lit. Elle n’en avait pas la force. Elle devait faire preuve de beaucoup de volonté pour bouger le bout d’un doigt.
Jiujiu était très inquiète.
—Allez, levez-vous, dit-elle à Jusetsu, mais la jeune femme était si inquiète qu’elle envoya un messager au département médicinal. Puis elle apporta à Jusetsu du gruau de gingembre et de pignons, ainsi que du lait de soja. Jusetsu n’avait pas d’appétit, mais comme Jiujiu et Kogyo la regardaient avec anxiété, elle se résolut à prendre la cuillère.
—Si vous n’avez pas envie de manger, buvez d’abord le lait de soja. J’y ai mis du miel pour le rendre plus doux, expliqua Jiujiu.
Le lait de soja était doux au goût et semblait pénétrer dans la gorge de Jusetsu. Une fois que Jusetsu l’eut avalé, elle put manger le gruau également. La nourriture l’aidait à reprendre un peu de force.
Maintenant que Jusetsu avait repris des couleurs, Jiujiu et Kogyo se sentaient un peu moins inquiètes et posèrent leurs plateaux. Onkei arriva alors pour prendre leur place et veiller sur elle. Comme elle s’inquiétait beaucoup pour Jusetsu, Jiujiu l’avait harcelé pour qu’il se rende au département médicinal en tant que messager.
—Votre visage reprend des couleurs, dit-il. Onkei avait préparé un médicament dans la cuisine et l’avait déposé sur un plateau.
Jusetsu y jeta un coup d’œil.
—Oh. Je suis désolée que tu aies dû sortir comme messager sans raison. Elle essayait de le faire partir.
—Je suppose que votre corps est dans un état de faiblesse, alors je crois qu’il serait préférable que vous preniez ceci, dit-il.
—Hmph…
Le médicament semblait être une infusion de carottes, de digitale et de racines d’astragale. Cela était censé l’aider à retrouver sa force physique. Onkei avait raison, elle aurait dû le prendre, mais les médicaments efficaces avaient aussi tendance à avoir un goût amer.
Onkei la suivait en silence et elle n’eut d’autre choix que de prendre le médicament qu’il lui tendait. Il était froid, mais l’odeur qui s’en dégageait était vraiment amère. Naturellement, Jusetsu fronça les sourcils, mais elle ne pouvait pas dire qu’elle ne voulait pas le boire à cause de son goût. Elle retint son souffle avec détermination et avala tout le médicament d’un seul trait.
C’était vraiment amer. Incapable de supporter le goût dégoûtant qu’il laissait sur sa langue, elle se renfrogna.
—Dois-je t’apporter de l’eau chaude ? demanda Onkei.
Jusetsu gémit en réponse.
Onkei s’éclipsa vers la cuisine et lui en apporta.
—Il y a du miel dissous dedans, dit-il.
L’eau tiède qui emplissait la bouche de la jeune fille avait une teinte sucrée. Le lait de soja qu’elle venait de boire avait la même saveur. Jusetsu se dit que c’était sans doute sa servante, Keishi, qui lui avait dit d’ajouter du miel. Cette femme était là depuis très longtemps. Lorsque Reijo était encore en vie, elle allait toujours chercher de l’eau chaude au miel pour Jusetsu après lui avoir fait prendre ses médicaments. Keishi était une vieille femme maussade et peu amicale, mais elle était vive dans ses mouvements et étonnamment réfléchie dans ses actions.
—Veille à ne jamais accueillir de dame d’honneur. Une seule servante suffit.
Jusetsu se souvenait de ce que Reijo avait l’habitude de lui dire. Les instructions de sa mentore lui revenaient sans cesse à l’esprit. Elle lui avait également répété qu’il était hors de question d’avoir des eunuques. Son raisonnement était qu’ils étaient enclins à former des cliques.
La Concubine Corneille ne devait pas avoir de personnes regroupées autour d’elle. Ils deviendraient des groupes et des cliques qui ne cesseraient de s’agrandir. Ils finiraient par devenir les troupes d’élite de la Souveraine de l’Hiver.
Pour éviter que cela n’arrive, Jusetsu devait vivre une vie solitaire, et pourtant, Jusetsu était déjà allée à l’encontre des enseignements de Reijo.
Jusetsu reposa le bol sur le plateau, mais Onkei ne montra aucune intention de s’en aller. Il resta simplement debout. Trouvant cela curieux, Jusetsu leva les yeux vers lui. Il semblait vouloir dire quelque chose.
—Quel est le problème ? demanda-t-elle.
—Vous pensez peut-être que je dépasse les bornes, mais… pourriez-vous écouter ce que j’ai à dire ?
—Ça ne me dérange pas. Vas-y.
Onkei la remercia, posa le plateau sur une petite table à proximité, puis prit la parole.
—C’est à propos d’Ishiha.
Jusetsu jeta un regard vers le sol en entendant son nom.
—Vous regrettez de l’avoir aidé, niangniang ?
—Si je n’étais pas intervenue, Ishiha n’aurait pas été évincé par son shifu, dit Jusetsu. Il aurait probablement été promu dans les rangs, comme c’est généralement le cas. C’est un garçon intelligent, après tout.
—En fait, venant d’une tribu régionale minoritaire, il serait resté un eunuque sans grade pour le reste de sa vie, à moins que quelqu’un ne l’ait spécifiquement distingué. Les coups de fouet n’auraient pas cessé non plus, répond Onkei.
C’est peut-être vrai, pensa Jusetsu. Mais même ainsi… Le fait qu’elle ait mis son nez là où il ne fallait pas demeure, et la vérité est que le chemin de sa vie avait malheureusement été modifié à cause de cela. L’idée de s’impliquer avec quelqu’un et de changer le cours de sa vie effrayait Jusetsu, peu importe que cette personne soit Jiujiu, Kogyo ou qui que ce soit d’autre.
—La vie d’Ishiha a changé parce que je me suis impliquée. Que ce soit pour son propre bien ou non, c’est Ishiha lui-même qui doit prendre ce nouveau chemin maintenant. Je n’aurais pas dû faire quoi que ce soit.
Eisei et Koshun avaient raison. Jusetsu s’était mêlé de façon irresponsable de quelque chose qui n’avait rien à voir avec elle. Ishiha s’était retrouvé sur un nouveau chemin sans aucune indication.
Il y eut quelques instants de silence, mais Onkei le rompit.
—J’ai été acrobate dans une troupe d’oiseaux chanteurs…
—Tu me l’as déjà dit, dit Jusetsu, se rappelant qu’il l’avait déjà mentionné.
—Une année, nous avons été mis au service d’un certain juge, commença-t-il. On faisait appel à nous lorsqu’il organisait un banquet, par exemple. Certains membres de notre troupe jouaient de la musique, d’autres étaient spécialisés dans les tours de magie. Il y avait aussi beaucoup d’acrobates comme moi. Et… un soir, le juge a invité ses amis à un banquet, mais je ne me souviens plus de ce qu’ils fêtaient. Le juge et ses invités ont bu beaucoup d’alcool. Après avoir été convoqués, nous sommes retournés dans nos chambres, mais l’un des invités nous a demandé d’envoyer un membre de notre troupe dans sa chambre à coucher. La personne qu’il avait demandée était une jeune fille qui jouait du pipa, une sorte de luth. Elle n’avait que treize ans.
Onkei se tut brièvement. Jusetsu ne savait pas pourquoi il avait commencé à lui raconter cette histoire, mais elle l’écoutait en retenant son souffle.
—Nous ne faisions pas ce genre d’affaires, alors nous avons décliné son offre. Mais ensuite…
Il semblait hésiter à poursuivre, mais après s’être ressaisi, Onkei reprit son récit.
—L’invité a entraîné de force la jeune joueuse de pipa dans sa chambre. C’était une jeune fille au grand cœur, mais docile, et elle n’a même pas pu élever la voix quand il l’a menacée. Plus tard, comme elle était introuvable, je suis parti à sa recherche. Quand j’ai fini par la trouver, elle était près du puits dans l’arrière-cour. Elle s’était lavé le visage et s’était rincé la bouche. Ses cris silencieux étaient cachés par le bruit de l’eau. Aujourd’hui encore, j’ai l’impression de l’entendre pleurnicher… Après cela, je me suis dirigé vers la chambre de l’invité, il dormait et ronflait bruyamment, et je l’ai tabassé. Le temps que le laquais du juge m’arrache à lui et me retienne, l’homme était couvert de sang. Mon intention était de le tuer, mais je n’y suis pas parvenu. Et c’est pour cela que je mène la vie que je mène aujourd’hui.
Onkei ne montrait aucune expression sur son visage alors qu’il narrait calmement son histoire, mais sa voix se refroidit de plus en plus au fur et à mesure qu’il avançait.
—Le juge a gardé l’affaire secrète et avait l’intention de régler les choses en privé. L’invité que j’avais laissé trempé dans le sang m’a dit : « Faites-en un Furen. »
Le terme « Furen » était un autre nom pour eunuque, signifiant « personne pourrie ».
Inutile de préciser qu’il s’agissait d’un terme péjoratif.
—On m’a emmené à la chambre de coupe. C’est là qu’ils vous transforment en eunuque. L’invité regardait et riait pendant qu’ils… « coupaient. »
Jusetsu était glacée jusqu’à la moelle. Elle n’arrivait même pas à parler correctement, elle parvenait tout juste à chuchoter :
—Quelle cruauté !
Onkei la regarda.
—Personne parmi le juge et ses acolytes n’a jamais dit ça. Pas quand son laquais m’a plaqué au sol. Pas quand son invité me tabassait aussi longtemps qu’il le voulait. Pas quand les gens autour de lui ont découvert ce que l’invité avait fait. Pas quand j’ai été emmené à la chambre de coupe. Jamais. Personne n’a essayé de l’arrêter non plus. Après tout, j’étais membre d’une troupe d’oiseaux chanteurs, nous étions des gens modestes.
Il y avait deux types de citoyens : les bons citoyens, respectueux de la loi, et les plébéiens. Les esclaves, les prostituées, les artistes et les autres personnes de statut inférieur étaient tous considérés comme des plébéiens, et ils n’étaient pas autorisés à épouser de « bons » citoyens.
—Niangniang, il n’y a pas beaucoup de gens qui parleraient quand quelque chose est cruel, et encore moins qui interviendraient quand ils voient un eunuque se faire fouetter. Vous ne vous en rendez pas compte. Si une seule personne avait pris la parole pour dire que la façon dont j’ai été traité était « cruelle, » cela aurait pu sauver mon âme, même si cela n’a pas entièrement sauvé la journée.
La voix d’Onkei suintait de douleur. C’était comme si du sang frais coulait de ses blessures de l’époque qui n’étaient toujours pas cicatrisées.
—Savez-vous à quel point il est difficile pour des gens comme nous de rencontrer quelqu’un comme vous ? Savez-vous quel espoir cela nous donne de savoir qu’il existe quelqu’un qui est prêt à tendre la main aux plus faibles ? S’il vous plaît, ne vous sentez pas responsable de quoi que ce soit.
Onkei tomba à genoux devant elle, touchant son front au sol en signe d’admiration.
—En tant qu’eunuque, je vous remercie. Merci d’avoir aidé Ishiha.
Jusetsu ne trouva pas les mots justes à dire à Onkei alors que l’homme se prosternait devant elle. Elle descendit de son lit, s’agenouilla sur le sol et posa une main sur le dos d’Onkei.
—Onkei…
Onkei pleurait sans émettre le moindre son. Ses épaules tremblaient de façon incontrôlable. Jusetsu se contenta de lui caresser le dos.
—Je m’excuse… Je n’ai pas seulement corrompu vos oreilles avec mon histoire, mais maintenant vous vous salissez aussi les mains.
Après un court moment, Onkei releva la tête une fois de plus. Il avait retrouvé son expression habituelle.
—Tu n’as rien corrompu, lui dit Jusetsu, bien qu’il lui ait fallu tout ce qu’elle avait pour prononcer ces mots.
Elle utilisa la main qu’elle avait utilisée pour caresser le dos d’Onkei pour l’aider à se lever. Il n’y avait plus une seule larme sur le visage d’Onkei, mais ses yeux étaient humides, comme s’ils étaient recouverts d’une pellicule d’eau.
—Je peux te demander quelque chose ? dit Jusetsu.
—Qu’est-ce que c’est ?
Jusetsu approcha son visage de l’oreille d’Onkei et y chuchota.
—Puis-je connaître les noms du « juge » et de « l’invité » dont tu as parlé ? Sa voix était si mordante qu’elle surprit Jusetsu elle-même.
Onkei resta silencieux un instant, puis adoucit son regard.
—Cela n’a plus d’importance, niangniang. L’assistant Ei m’a demandé la même chose quand je lui ai raconté l’histoire il y a quelque temps.
En d’autres termes, Eisei avait déjà réglé le problème d’une manière ou d’une autre.
—Oh, dit Jusetsu, les yeux écarquillés. Je vois. Eisei s’en est occupé, c’est ça ?
—Niangniang, je vous recommande vivement de prendre Ishiha comme eunuque. Je suis sûr qu’il vous sera d’une grande utilité. Je suis peut-être votre garde du corps, mais comme je travaille sous les ordres de l’assistant Ei, il peut arriver que je ne puisse pas vous aider. Je pense qu’il serait bon que vous formiez un eunuque comme lui.
—L’éducation d’un eunuque est certainement au-delà de mes capacités, dit-elle.
—Tout ce que vous avez à faire, c’est de lui ordonner de faire des courses pour vous. Il apprendra ainsi. Mais vous devriez aussi lui apprendre à lire et à écrire.
—Comment lire et écrire ? C’est Reijo qui me l’a appris… Jusetsu se souvint avec émotion.
—Une fois qu’il aura atteint son plein potentiel en tant qu’eunuque, il pourra même occuper un autre poste. Il est difficile de trouver quelqu’un qui puisse former un eunuque à un tel niveau une fois qu’il a été abandonné par son shifu comme il l’a fait. C’est pourquoi…
—C’est pourquoi je devrais le faire ?
Onkei acquiesça.
—C’est exact. Vous vous souciez de votre propre responsabilité, mais vous insistez sur le fait que vous ne pouvez pas le garder au pavillon Yamei pour toujours. Si c’est le cas, ce plan d’action semble le plus approprié, ne pensez-vous pas ?
—Je comprends, répondit Jusetsu. Tu es un malin, pas vrai ?
—C’est un honneur de recevoir de tels éloges de votre part, niangniang.
D’un côté, ce plan semblait parfait, mais une partie d’elle pensait qu’en faire autant était une mauvaise idée. Malgré tout, Jusetsu ne réfléchit qu’un instant avant d’accepter la proposition d’Onkei. Elle avait probablement cherché une raison de garder Ishiha au pavillon depuis le début.
Jusetsu ne savait pas si c’était le bon choix ou non… et ce n’était probablement pas le cas.

Chapitre 2
La Voix de l’Eau
LORSQUE KOSHUN descendit de son palanquin, il passa au milieu de ses subordonnés agenouillés et s’arrêta devant un vieil homme, qui était lui aussi à genoux, comme on l’attendait.
—Tu vas bien, Setsu Gyoei ? demanda Koshun en encourageant l’homme à se lever.
—Je peux plus ou moins bouger après avoir pris mes médicaments amers tous les matins et tous les soirs. Je crois que je vais devoir envisager de prendre ma retraite dans un avenir assez proche. Sa réponse était si évasive qu’on ne savait pas ce qu’il ressentait vraiment.
Pour Koshun, l’homme avait l’air en pleine forme, compte tenu de son âge.
—Je pense que nous allons bientôt connaître une vague de chaleur. Ce sera difficile pour un vieil homme comme moi, poursuit Gyoei.
—J’imagine que tu seras encore là dans cent ans et que tu diras la même chose.
—Ne soyez pas si bête, dit l’homme en riant. La façon dont il riait était vieillarde et tendue. On aurait dit qu’il se mettait en scène. Maintenant, qu’attendez-vous de ce vieil homme aujourd’hui ?
Koshun fut guidé vers le bâtiment du ministère de l’Hiver, au centre du Sanctuaire Seiu, et s’assit en face de Gyoei dans l’une de ses salles. Le sanctuaire et ses bâtiments avaient l’air aussi usés que d’habitude. Peut-être que la propreté faisait ressortir encore plus les colonnes écaillées et les vieilles tables défraîchies.
—Je n’ai rien d’urgent à te demander, dit Koshun.
—Et pourtant, vous avez fait l’effort de venir voir ce vieux visage ridé et barbu qui est le mien ? Quel honneur !
Le vieil homme avait une barbe blanche et son visage semblait dire : « Vous devez vous ennuyer. »
Mais ce n’était pas le cas.
—Je suis venu prendre des nouvelles de la Concubine Corneille.
Gyoei haussa ses sourcils blancs et allongés. Les yeux de faucon qui s’y cachaient s’ouvrirent en grand. L’homme portait une robe d’un gris profond et une coiffe de couleur cendrée appelée futou. Sa tenue ressemblait à celle des eunuques, mais cet homme n’en était pas un. Les robes grises étaient l’emblème des serviteurs d’Uren Niangniang. En plus de ça, le ministre de l’Hiver était l’une des rares personnes à savoir qui était véritablement la Concubine Corneille.
—Vous avez dit cela la dernière fois que vous êtes venu ici. Je ne connais pas mieux la Concubine Corneille qu’elle ne se connaît elle-même, mais… Gyoei resta évasif.
—Ce n’est pas de la « Concubine Corneille » dont je veux entendre parler, en tant que telle. C’est Jusetsu, ou même Reijo.
Gyoei se tut et fixa Koshun par-delà ses sourcils.
—Pourquoi donc ? demanda-t-il.
—Parce que je suis curieux, répondit Koshun.
—Je ne pense pas que ce soit très sage de votre part. Gyoei fit une grimace. Je suis surpris de vous entendre dire cela maintenant, après avoir découvert sa situation. Je conseille que vous et la Concubine Corneille n’ayez rien à voir l’un avec l’autre, votre Majesté.
—Même si c’est ma faute si elle est enfermée là-dedans ?
—Ce n’est pas votre faute, Votre Majesté. Si c’est la faute de quelqu’un, c’est celle du premier empereur de la dynastie Ran, Ran Yu.
C’était Ran Yu qui avait transformé la position de la Souveraine de l’Hiver en Concubine Corneille et avait enfermé la femme de l’époque dans le palais intérieur.
—Tant que j’occuperai ce poste, je ne pourrai pas m’exonérer de toute responsabilité. Il est de mon devoir d’en apprendre davantage sur la Concubine Corneille. Je suis obligé de découvrir quel genre de vie les Concubines Corneille ont vécu et quel genre de vie attend la jeune femme d’aujourd’hui. Je dois le voir de mes propres yeux.
Gyoei poussa un soupir de désespoir.
—Vous prenez les choses trop au sérieux, Votre Majesté. Vous êtes aussi terriblement audacieux. Peut-être devrais-je dire généreux, non, ce n’est pas le mot…, dit-il. L’homme avait l’air complètement désemparé.
Les yeux de Gyoei parcouraient sans cesse la pièce. Il semblait chercher des excuses qui lui permettraient de s’en sortir avec ce qu’il avait dit.
—Gyoei, dit Koshun. Pas de sarcasmes astucieux. Tu ne pourras pas t’en sortir comme ça. Koshun n’élevait jamais la voix, mais il y avait un soupçon de dureté glaciale dans son ton par ailleurs calme.
Gyoei écarquilla les yeux et détourna maladroitement le visage. Pour Koshun, il était légèrement satisfaisant de voir le masque du vieil homme sournois tomber.
—Tu m’as dit tout à l’heure que Reijo t’avait accueilli lorsque le poste a changé de mains. L’as-tu rencontrée en personne ? demanda l’empereur.
Gyoei commença à parler à contrecœur.
—Je… ne l’ai jamais vue après qu’elle est devenue la Concubine Corneille. Le changement de poste dont je parlais était celui qui se produit à la mort de la Concubine Corneille. Quant à l’accueil dont j’ai parlé…
Gyoei s’interrompit brusquement et fixa le thé posé sur la table. Il cligna plusieurs fois des yeux.
—La précédente Concubine Corneille est apparue devant moi après son décès.
—En tant que fantôme ?
—Oui, répondit Gyoei, l’air ennuyé. Elle est venue me demander de prendre soin de Jusetsu.
—Reijo a dû te faire suffisamment confiance pour cela, remarqua Koshun. Tu ne l’as pas rencontrée après qu’elle est devenue la Concubine Corneille, mais cela doit vouloir dire que tu l’as rencontrée avant, n’est-ce pas ?
Gyoei fronça les sourcils. Le vieil homme semblait un peu mal à l’aise.
—Votre hypothèse est correcte, mais je dois avouer que j’ai un peu de mal à vous parler lorsque vous m’interrogez de la sorte. Vous manipulez chaque mot que je prononce pour me faire trébucher.
—Si je ne t’interrogeais pas sur chaque petite chose, tu ne me dirais rien.
Gyoei se mura. Le ministre de l’Hiver travaillait pour Uren Niangniang et obéissait aux ordres de la Concubine Corneille. Gyoei l’avait déjà révélé auparavant. Il n’avait pas à obéir aux ordres de l’empereur.
Koshun n’avait pas emmené Eisei avec lui aujourd’hui, mais s’il avait été là, l’attitude de Gyoei l’aurait mis en colère. C’est pourquoi Koshun avait choisi de le laisser derrière lui.
Le vieil homme poussa un soupir.
—…Sa famille biologique était ma famille principale. Son père était le chef de notre organisation militaire régionale, et mon père était l’un des soldats de sa famille. Le chef était un homme plutôt terre-à-terre et il était très gentil avec moi. Il a dit que j’étais prometteur et il a engagé un tuteur académique pour moi. Ce tuteur nous a enseigné à Reijo et à moi, ensemble. Comme son père, Reijo était intelligent et traitait les gens sur un pied d’égalité… Gyoei toussota. Bon, ça suffit. Quoi qu’il en soit, Reijo et moi nous connaissions vaguement.
C’était un euphémisme. Gyoei avait plutôt été un ami d’enfance de Reijo, quelqu’un en qui elle pouvait avoir confiance.
—Quand Reijo a-t-elle été choisie comme successeure de la Concubine Corneille ?
—Elle devait avoir… peut-être quatorze ou quinze ans.
—C’est plus tard que je ne le pensais. J’ai entendu dire que Jusetsu avait été choisie à l’âge de six ans.
—Tout dépend des souhaits d’Uren Niangniang. C’est impossible à comprendre pour des gens comme nous.
Je pense que tu veux dire que tout dépend d’un caprice, pensa soudain Koshun.
—Je suppose qu’elle a ensuite été emmenée au palais intérieur ?
—En effet. Lorsque la précédente Concubine Corneille est décédée et que Reijo a endossé le rôle, elle avait vingt-trois ans.
—Je crois que Jusetsu avait quatorze ans lorsqu’elle a pris ses fonctions… Il leur a fallu huit ans à tous les deux, n’est-ce pas ? Se pourrait-il que la prochaine Concubine Corneille soit choisie huit ans avant la mort de l’actuelle ?
Gyoei ne répondit pas directement à cette question. Il se contenta de dire :
—Huit est le chiffre sacré.
—Reijo savait combien de temps il lui restait à vivre, et elle en a profité pour enseigner à Jusetsu tout ce qu’elle pouvait, n’est-ce pas ?
Gyoei sirota silencieusement son thé.
Koshun le regarda attentivement.
—Quand as-tu rejoint le ministère de l’Hiver ? demanda-t-il.
—Oh, vous aimeriez aussi en savoir plus sur ce vieux fou sénile, pas vrai ?
—Je me demandais si tu étais devenu ministre de l’Hiver pour aider Reijo.
—Qu’est-ce que le ministre de l’Hiver pourrait bien faire pour l’aider ? Gyoei dit d’une voix légèrement énervée avant de détourner le regard d’un air gêné. Je… je suis entré au ministère de l’Hiver à l’âge de vingt-quatre ans. À l’époque, si vous n’étiez pas issu d’une famille importante, vous ne pouviez pas être nommé fonctionnaire, même si vous passiez l’examen impérial et excelliez au plus haut niveau. Le ministère de l’Hiver était le seul à avoir ouvert ses portes aux roturiers. Je crois que c’est la seule raison pour laquelle j’ai été affecté à ce poste.
—Je vois, répondit simplement Koshun.
—C’était un peu plus animé quand je suis arrivé ici, cependant, dit Gyoei avec un petit rire en buvant une autre gorgée. Il y avait deux fois plus de subordonnés qu’aujourd’hui, même si le fait qu’il s’agisse d’un amalgame de rejetés qui n’ont pas réussi à devenir fonctionnaires n’a pas changé. Pourtant, ils sont tous remarquables. Je les ai formés moi-même, après tout.
—Vous les formez et vous les laissez partir, non ?
La plupart des subordonnés du ministère de l’Hiver étaient nommés fonctionnaires au bout de quelques années. C’était la voie qui leur était tracée. C’était aussi la voie que Gyoei avait empruntée au cours de sa longue vie. Il avait peut-être un emploi confortable, mais même le grand chancelier et le haut fonctionnaire, les bras droits de Koshun, auraient reconnu la supériorité de Gyoei.
—Oui, bien qu’il y ait quelques exceptions qui restent en arrière. J’ai l’intention de demander à l’un d’entre eux de s’occuper de mes affaires quand je ne serai plus là.
Il parlait comme si sa retraite était imminente. Peut-être avait-il vraiment l’intention de quitter son poste bientôt.
—Si tu souhaites prendre ta retraite, je te le permets, mais… avant cela, voudrais-tu que je te présente Jusetsu ?
—La Concubine Corneille ? dit Gyoei en haussant un sourcil, sceptique. Que gagnerait-elle à être associée à un vieux fou comme moi ?
—Parle-lui de Reijo. Elle sera ravie d’en savoir plus sur elle.
Ou du moins, elle le serait sans doute. Probablement.
Gyoei fixa Koshun pendant quelques instants. Il ne semblait pas choqué, ni se moquer de lui cette fois-ci. Il fixait simplement le jeune empereur, les yeux vides de toute émotion. Il semblait n’y avoir rien dans son regard.
—D’accord. Si vous êtes certain que je suis digne d’un tel honneur, je suis honoré de l’accepter.
Après avoir fait cette déclaration, Gyoei se leva de son siège et s’inclina. Ce faisant, il était impossible de voir l’expression de son visage.
Lorsque Jusetsu fut amenée pour la première fois au pavillon Yamei, c’était une petite fille teigneuse couverte de poussière et de crasse. Reijo ordonna à sa servante, Keishi, de la baigner dans les toilettes situées à l’arrière du pavillon et de la vêtir d’une robe de soie propre. Une fois nettoyée, la jeune fille dévoila ses cheveux argentés, preuve qu’elle était une descendante de la famille impériale de la dynastie précédente. Cela n’étonna pas Reijo. Elle savait déjà tout.
Cependant, Reijo était inquiète. Jusetsu avait les cheveux teints en noir, mais elle ne comprenait pas vraiment la détresse de Reijo. Elle ne comprit qu’après que Reijo lui eut expliqué les choses.
Jusetsu était en quelque sorte liée à la famille impériale de la dynastie précédente. Tous les membres de cette famille avaient été exécutés, y compris sa propre mère. Reijo lui expliqua que Jusetsu devrait désormais vivre non seulement dans la capitale impériale, mais aussi sous la coupe de l’empereur, dans le palais intérieur. Elle expliqua que c’était la décision de Ran Yu, un ancêtre de Jusetsu, d’enfermer la Concubine Corneille dans le palais intérieur.
Jusetsu aurait pu comprendre, mais elle n’avait pas réfléchi à l’époque. Après avoir perdu sa mère, le cœur de la jeune fille était resté vide. Elle ne savait plus ressentir d’émotions, et cela faisait plusieurs années qu’elle n’avait plus rien ressenti.
Jusetsu semblait toujours vide et ne réagissait pratiquement à rien. Reijo lui apprenait patiemment à écrire, à lire des livres, à parler correctement et à préparer des repas. Cependant, chaque nouvelle connaissance apportait de la souffrance à l’enfant. Elle découvrit à quel point l’exécution de sa mère était injuste et combien il était ironique qu’elle soit à présent emprisonnée au pavillon Yamei. Elle s’en voulait et se lamentait sur ce qui s’était passé, et la jeune fille se sentait vide. Une fois ses émotions passées, elle recommençait, en commençant par la colère. Elle était fatiguée et lasse de tourner en rond encore et encore sans jamais obtenir de réponses. Jusetsu déversait toutes ses émotions négatives sur Reijo, car elle n’avait pas d’autre exutoire.
Si Reijo était patiente, elle était aussi stricte. Elle avait beau s’inquiéter et craindre pour Jusetsu, la pitié qu’elle ressentait ne la poussait pas à se montrer indulgente avec la jeune fille.
—C’est toi qui dois continuer à vivre cette vie, avait dit Reijo, pas moi.
La pitié n’aiderait personne. Elle avait dit à Jusetsu d’approfondir ses connaissances et d’utiliser son intelligence. Elle insista sur le fait que la jeune fille n’avait pas d’autre choix que d’aller au bout des choses, personne d’autre ne pouvait prendre sa place.
Jusetsu avait encore l’impression d’entendre la voix de Reijo qui la réprimandait.
—Concubine Corneille.
Ishiha était en train de recopier quelques lignes et offrit son morceau de papier de chanvre à Jusetsu. Assise en face de lui, elle lui prit des mains et le relut.
—C’est très bien. Tu apprends vite, dit-elle en hochant la tête.
Ishiha sourit, l’air satisfait de ses commentaires.
Ils se trouvaient tous les deux dans la chambre de Jusetsu, au pavillon Yamei, et elle lui enseignait l’écriture. Ishiha n’avait pas beaucoup de mal à parler, mais il n’avait pratiquement aucune idée de la façon de lire ou d’écrire. Beaucoup d’eunuques étaient illettrés, même ceux qui n’appartenaient pas à des tribus minoritaires de la campagne.
—Tu devrais savoir lire et écrire, lui avait dit Jusetsu, et elle l’avait pris en charge pour lui apprendre, comme Reijo l’avait fait pour elle.
Jiujiu pensait que ce serait du gâchis d’utiliser du papier frais pour s’entraîner à l’écriture, alors elle alla au pavillon Eno et au pavillon Hien chercher du papier brouillon pour qu’ils puissent s’en servir. Kajo et Koei étaient ravies de lui en donner. Une fois qu’Ishiha avait rempli une feuille de papier de son écriture jusqu’à ce qu’elle soit complètement noire, la feuille devenait un jouet pour Shinshin. L’oiseau jouait avec le papier aux pieds de Jusetsu, le déchirant en lambeaux avec son bec.
—Faisons une petite pause. Il devrait y avoir des figues prêtes à être mangées, dit-elle.
—C’est bon, je n’… Ishiha dit, déférent et réticent à accepter la gentillesse de Jusetsu.
Jusetsu le laissa là et se tourna vers la cuisine.
—Vous faites une pause, niangniang ? dit Jiujiu en regardant Jusetsu qui entrait dans la cuisine.
Jiujiu faisait bouillir du thé dans une casserole. À côté d’elle, Kogyo avait préparé des verres à thé. Elle sourit à Jusetsu et fit des gestes pour lui indiquer l’espace derrière elle. Kogyo communiquait ainsi parce que sa langue avait été coupée il y a quelque temps et qu’elle ne pouvait pas parler.
Jusetsu se retourna et vit Keishi qui s’apprêtait à entrer dans la cuisine, un panier en bambou à la main. La femme avait une grande carrure, des bras et des jambes solides, et était inhabituellement forte pour une dame âgée. Ses lèvres étaient serrées et formaient une ligne droite, mais ce n’était pas parce qu’elle était de mauvaise humeur ou en colère, ce que Jusetsu découvrit environ deux semaines après son arrivée au Pavillon Yamei. Jusque-là, la jeune femme avait eu un peu peur d’elle.
Keishi s’approcha de Jusetsu et lui tendit silencieusement mais sans hésitation le panier. A l’intérieur, il y avait des figues rouges et mûres.
—Merci, dit Jusetsu en prenant trois figues. Vous pouvez tous manger le reste.
Jusetsu retourna ensuite dans l’autre pièce. Les figues qu’elle tenait dégageaient une agréable odeur sucrée, un arôme particulier que seuls les fruits mûrs possédaient.
Aussi gêné qu’il se sentait d’imposer la générosité de la concubine, les yeux d’Ishiha pétillèrent à la vue des fruits que Jusetsu lui offrait. C’était un garçon en pleine croissance, il pouvait donc manger deux figues entières en un clin d’œil. Shinshin en voulait aussi et commença à se montrer turbulent, Jusetsu lui donna aussi un peu de son fruit pour calmer l’oiseau.
C’est alors qu’Ishiha lui expliqua que c’était la première fois qu’il mangeait des figues.
—Dans mon village, il n’y avait pas de fruits. Ishiha venait d’un village de pêcheurs situé sur la côte.
—Lorsque nous allions chez le chef des pêcheurs, il nous donnait parfois des oranges koji, mais seulement de temps en temps. Elles étaient acides, mais tellement délicieuses. Mes frères et sœurs et moi-même les mangions tous ensemble, relate Ishiha en riant.
Il était encore à l’âge où ses parents devaient lui manquer, mais il ne le montrait jamais. Il devait le cacher intentionnellement aux autres.
—Tu as dit que tu venais de Roko, dans la province de Gei, n’est-ce pas ? Quel genre de poisson peut-on pêcher dans cette région ?
Chaque fois qu’on posait à Ishiha des questions sur sa ville natale, il faisait toujours des gestes joyeux en parlant.
—On peut pêcher des poissons plats et des maquereaux. On me laisse parfois monter sur un bateau et aider à la pêche. Saviez-vous que lorsque vous pêchez, vous vous servez des étoiles pour vous guider ? La Grande Ourse, au sud, est le signe que vous rentrez chez vous après avoir pêché, et lorsque la constellation de la flèche d’or apparaît dans le ciel, vous savez que c’est la saison de la pêche. Et lorsque la constellation du peigne en fleur devient brumeuse, c’est le signe que la pêche sera mauvaise en raison d’une mer agitée. Dans ces moments-là, les vieux du village nous racontaient des histoires d’autrefois, comme celle du gros monstre tortue qui était sorti de la mer, ou celle du plongeur qui s’était noyé lorsque sa main s’était prise dans un gros ormeau au fond de la mer…
C’était la première fois que Jusetsu entendait beaucoup de ces légendes de ce village lointain, et elle était donc fascinée. Cependant, certains de ces contes populaires étaient également partagés dans son village d’origine.
—Ils disent aussi qu’il y a très longtemps, un dieu qui avait péché a été découpé et jeté à l’eau. Son corps a fini par devenir les îles sur lesquelles nous vivons aujourd’hui, expliquait Ishiha.
—La même histoire est racontée dans cette région, dit Jusetsu. C’était un mythe qui expliquait comment la terre est apparue. J’ai entendu dire que les troupes d’oiseaux chanteurs avaient l’habitude de se promener en racontant des histoires de ce genre. C’est pourquoi les gens de tout le pays se transmettent la même.
—C’est vrai ? répondit Ishiha.
—De quoi parlez-vous ? demanda Jiujiu. Elle entra dans la pièce, apportant une bassine pour qu’ils puissent se laver. Leurs mains et leur bouche étaient collantes à cause des figues.
—Un dieu qui a péché était… commença Ishiha, mais Jiujiu hocha la tête et l’interrompit avant qu’il ne puisse terminer sa phrase.
—Ah, ça ! Le torse du dieu qui a été découpé a formé cette île, la tête est devenue l’île de Je, et ses bras se sont transformés en l’île de Pafan… du moins, c’est ce qu’on dit. La terre est venue, les plantes ont poussé, et les gens sont nés de son cadavre mutilé… C’est un peu effrayant quand on y pense, non ? dit Jiujiu sans mâcher ses mots. Après que ma grand-mère m’a raconté cette histoire, j’ai eu peur de marcher sur le sol pendant un certain temps. Je n’arrêtais pas de penser que c’était fait à partir d’un cadavre !
Ishiha cligna des yeux, surpris. On aurait dit que le garçon n’avait jamais pensé à cela de cette façon.
—Beaucoup de choses différentes s’échouent sur le rivage. Dans mon village, il y avait une crique où les gens qui tombaient à la mer étaient ramenés vers la terre. Parfois, je voyais des gens flotter là-bas, alors je pense que c’est ça, l’océan. J’ai même vu une sorte de méduse qui brillait. Un vieil homme du village m’a dit que c’était l’âme de quelqu’un qui était mort en mer.
—Oh… Jusetsu imagina une âme dérivant dans la mer la nuit, brillant faiblement. C’était une scène magnifique, mais triste. C’est intéressant, dit-elle.
Ishiha avait l’air satisfait et rougit. Puis il raconta une histoire qu’il avait entendu un jour d’un vieil habitant de son village. Jusetsu écouta attentivement tout en se lavant les mains dans le bassin. Peu après, Kogyo apporta du thé et se joignit à eux. Le soleil de l’après-midi brillait à travers les fenêtres en treillis et le pavillon Yamei était imprégné d’une atmosphère paisible.
Les rires de Jiujiu et Ishiha, la chaleur du sourire de Kogyo et leurs conversations faisaient que Jusetsu se sentait étrangère à cet endroit.
En même temps, c’était toujours dans ces moments-là qu’elle devenait anxieuse.
Elle avait l’impression qu’une main froide lui saisissait soudainement la cheville. « Halte ! », pouvait-elle imaginer Reijo lui crier.
Mais Jusetsu était incapable de faire quoi que ce soit. Elle se sentait complètement perdue.
Cette nuit-là, une visiteuse arriva. Il était très tard, en plein milieu de la nuit. Même Jusetsu, qui se couchait beaucoup plus tard que la plupart des gens, s’était déjà endormie. Cependant, elle fut réveillée par la voix basse et insistante d’une femme provenant de l’autre côté des portes.
—Bon… jour… Concubine Corneille…
C’était la voix d’une vieille femme, si indistincte qu’elle semblait sur le point de disparaître à tout moment. Allongée sur son matelas, Jusetsu tourna la tête et chercha du regard son oiseau, Shinshin, qui donnait toujours l’alerte lorsqu’un visiteur arrivait. Shinshin était au pied du lit, la tête levée. Il regardait la porte, visiblement irrité. Mais en quelques instants, il sembla se désintéresser, baissa la tête et ferma les yeux. Il semblait que le sommeil réparateur de Shinshin avait pris le dessus sur cette femme. Jusetsu s’assit et sortit du lit.
Elle enfila la veste de son shanqun noir par-dessus sa chemise de nuit et passa à travers les rideaux qui entouraient son matelas. Elle ne savait pas exactement quelle heure il était, mais d’après son ressenti, cela devait être vers la quatrième veille de la nuit, entre 1 heure et 3 heures du matin. La chaleur s’était accumulée dans la pièce pendant la journée, mais il faisait naturellement encore froid tard dans la nuit. Alors qu’elle se dirigeait vers la porte, elle forma une fleur de pivoine avec sa main et la jeta dans une lanterne en forme de fleur de lotus pour l’allumer.
—Qui est là ? demanda Jusetsu à la personne à l’extérieur.
—Je m’appelle An. J’ai quelque chose à vous demander. Pourriez-vous m’écouter ?
La voix de la visiteuse était faible et trahissait son âge, mais cela n’enlevait rien à l’élégance de son ton. Elle doit être une dame d’honneur d’une concubine, pensa Jusetsu en ouvrant la porte.
La personne qui se tenait de l’autre côté était effectivement une femme âgée aux cheveux entièrement gris. Elle était vêtue d’une tenue de dame de la cour de couleur terre. Elle avait réussi à attacher ses cheveux gris propres en un petit chignon sur le dessus de la tête. Son visage était presque de la même couleur que sa robe, et son visage et ses mains étaient marqués de rides profondes comme des fissures. La peau de ses doigts était gercée, avec des blessures profondes et lacérées. C’était probablement une dame de la cour qui travaillait comme servante et passait ses journées à faire le ménage dans la cuisine.
Je suppose que j’ai eu tort de m’attendre à une dame d’honneur, pensa Jusetsu en laissant entrer la vieille femme. Malgré tout, son comportement ne laissait pas penser qu’elle était une dame de la cour de rang inférieur : tout, depuis la façon dont elle s’était inclinée, les mains jointes, pour remercier Jusetsu, jusqu’à sa manière de marcher et de s’asseoir, semblait indiquer un statut plus élevé. Peut-être avait-elle commencé comme dame d’honneur, mais avait-elle été rétrogradée pour une raison quelconque, se demanda Jusetsu.
Jusetsu s’assit en face de la vieille femme, An.
Puis, An prit la parole.
—Veuillez accepter mes sincères excuses de vous déranger si tard dans la nuit, alors que vous preniez un repos bien mérité.
—Cela ne me dérange pas. Je reçois souvent des visiteurs comme toi, répondit Jusetsu.
—J’aimerais beaucoup vous demander votre aide. J’ai songé à venir vous demander de l’aide à maintes reprises, mais je n’ai jamais pu le faire… Ce soir, cependant, j’ai enfin pris la résolution de vous rendre visite.
La flamme de la lanterne posée près d’elle vacillait lentement, projetant une ombre déformée sur le visage de la dame An. La faible lumière n’atteignait pas les coins de la pièce, et Jusetsu et son environnement étaient plongés dans une obscurité totale.
—Que veux-tu me demander ? demanda directement Jusetsu.
An baissa légèrement la tête, et l’ombre sur son visage bougea avec elle.
—Cela concerne la concubine pour laquelle je travaillais autrefois. J’avais le privilège d’être la dame d’honneur de Sai Enrin, la Concubine Pie de l’époque de l’Empereur Flamme.
Comme Jusetsu l’avait soupçonné, elle avait à l’origine un statut plus élevé.
—L’Empereur Flamme, l’empereur avant l’avant-dernier, existait il y a bien longtemps, remarqua Jusetsu.
—Vous croyez ? Je n’ai pas l’impression que cela fasse si longtemps. En fait, j’ai l’impression que c’était hier. Quand on vieillit, le temps passe vite : les jours et les mois défilent en un clin d’œil, alors qu’on se souvient très clairement du passé lointain. J’ai l’impression que ce qui est arrivé à Enrin s’est passé il y a quelques jours à peine.
—Que veux-tu dire par là ?
—Oh, bien sûr, répondit An. Cependant, son attitude ne semblait pas indiquer qu’elle avait envie d’en parler. Elle baissa les yeux, réticente à s’exprimer, et fixa intensément ses mains posées sur ses genoux.
Puis, enfin, elle releva brusquement la tête.
—Je suppose que vous ne savez pas à quoi ressemblait la Concubine Pie de l’Empereur Flamme ni quel sort elle a connu, étant aussi jeune que vous êtes. De nos jours, je sais que très peu de gens se souviennent de cette époque. Après tout, parler d’elle était mal vu, en fait, ceux qui sympathisaient avec elle étaient démasqués et exécutés. Ainsi, peu de gens ont discuté de ce qui s’était passé, même après l’arrivée au pouvoir d’un nouvel empereur.
L’ombre s’infiltra dans les fines rides qui creusaient le visage d’An, la faisant paraître encore plus âgée. Le sentiment de mélancolie rendait l’obscurité autour d’elle de plus en plus pesante.
—Cela vous dérangerait-il que je vous raconte son histoire ? Une fois que je ne serai plus là, il ne restera plus personne pour connaître la vérité sur ce qui lui est arrivé. J’aimerais que vous le sachiez. Ensuite… j’aimerais que vous sauviez son âme. S’il vous plaît, trouvez un moyen, supplia An, avant de raconter l’histoire de l’ancienne Concubine Pie.
Lorsque j’avais commencé à travailler pour Enrin, j’avais vingt-deux ans. Enrin venait d’avoir dix ans. Son père était un haut fonctionnaire du bureau du personnel et l’avait élevée avec le plus grand soin. Elle était la prunelle de ses yeux. J’étais un parent éloigné de la famille, ma lignée était donc plus proche de celle de la famille principale de notre clan que celle d’Enrin. À cette époque, cependant, son père était le plus prospère de tous nos parents, car il avait été promu haut fonctionnaire. Naturellement, le clan avait de grandes attentes à son égard et espérait particulièrement qu’Enrin entrerait au palais intérieur et deviendrait l’une des concubines de l’empereur. Elle devait être très instruite et bien élevée pour devenir concubine, et je fus choisie comme la membre la plus appropriée de notre famille pour l’aider dans cette voie.
À cette époque, j’avais déjà été mariée une fois et j’étais revenue dans la maison familiale après avoir divorcé. Ma vie quotidienne était misérable, mais tout cela changea lorsque je rencontrai Enrin.
Enrin était une jeune femme absolument charmante. Son sourire était aussi beau qu’une rose du jardin et sa voix était pure comme de l’eau cristalline. À cette époque, je m’étais jurée de l’aider à devenir la première concubine du pays.
Enrin était une personne joyeuse, sans souci. Elle aimait lire des nouvelles insolites et des poèmes narratifs, mais elle semblait avoir une aversion pour les livres classiques que les femmes et les filles étaient censées lire, comme Précautions pour les femmes et Règles pour les femmes. Elle préférait les contes insolites et les histoires d’amour aux œuvres plus difficiles. Cela posait un petit problème, mais je lui enseignais le contenu de ces livres de manière simplifiée, et elle semblait les comprendre.
Une année passa, puis une autre, et la beauté d’Enrin commença à briller comme un joyau poli. N’importe quel gentleman aurait été captivé par sa beauté, il n’aurait fallu qu’un seul regard. Elle jouait du qin, un instrument à sept cordes, comme personne, et elle écrivait et composait même des poèmes. Son côté insouciante, sa façon de ne pas réfléchir sérieusement, était le seul défaut de cette magnifique jeune fille… Mais malgré cela, j’étais fière de croire qu’aucune autre concubine du palais intérieur ne pouvait lui arriver à la cheville.
Cependant… deux erreurs inattendues se produisirent. La première concernait la personne qu’Enrin devait épouser. Bien qu’il souhaitait qu’elle entre dans le palais intérieur, le père d’Enrin n’avait aucune intention d’envoyer sa fille dans le palais intérieur de l’Empereur Flamme, car celui-ci était l’empereur à l’époque. Il prévoyait de la confier à l’administration du prince héritier. Après tout, l’Empereur Flamme était déjà âgé et avait une impératrice et des enfants, le palais intérieur n’avait donc pas vraiment d’importance pour lui. Dans ces conditions, peu de concubines entraient dans le palais intérieur à cette époque. Marier Enrin au prince héritier aurait été la chose la plus raisonnable à faire.
Malgré cela, les parents maternels de l’impératrice et de la princesse consort s’y opposèrent. Les deux camps devaient craindre que le prince héritier, voyant la beauté d’une fille aussi réputée qu’Enrin, tombe éperdument amoureux d’elle. Cela était également dû au fait que le père d’Enrin était en conflit avec l’impératrice et la famille maternelle de la princesse consort. Il aurait été préférable qu’ils puissent discréditer leurs proches ou gagner leur faveur… mais il semblait que leurs efforts aient échoué, et de manière compliquée.
Alors que son père s’efforçait de tout mettre en œuvre pour que les choses se passent bien, quelqu’un informa l’Empereur Flamme de la bonne réputation d’Enrin, probablement quelqu’un proche de l’impératrice ou de la princesse consort. L’Empereur Flamme s’intéressa alors à elle. Ce qui était étrange, c’était que l’Empereur Flamme n’était pas connu pour être un coureur de jupons, mais plutôt comme un mari dévoué, ce qui nous amenait à nous demander pourquoi il s’intéressait à Enrin. Peut-être que son esprit commençait à lui jouer des tours avec l’âge, ou peut-être voulait-il être avec quelqu’un de jeune et de beau une dernière fois. Quoi qu’il en soit, il semblait impressionné par elle, et son père n’avait donc pas d’autre choix que de l’envoyer dans le palais intérieur de l’Empereur Flamme. Quoi qu’il en soit, elle avait attiré son attention, c’était déjà ça. Le père d’Enrin semblait avoir quelques scrupules, mais je trouvais cela merveilleux. Il me semblait évident qu’elle gagnerait les faveurs de l’empereur. Même s’il avait une impératrice, Enrin serait toujours sa concubine la plus haut placée. Nous vivrions dans le luxe ! J’étais ravie et je me consacrais entièrement à la préparation de notre entrée dans le palais intérieur.
Enrin, en revanche, ne semblait pas du tout enthousiaste. C’était là que la deuxième erreur entra en jeu.
Elle devait avoir compris depuis son plus jeune âge qu’elle allait faire partie du palais intérieur, mais elle pensait naturellement qu’elle y serait pour le prince héritier. On pouvait comprendre qu’elle soit bouleversée par cette réalité. Le problème, c’était que même si elle rejoignait le palais intérieur du prince héritier, rien ne garantissait qu’elle gagnerait ses faveurs. Enfin, ce n’était pas tout à fait vrai : Enrin était d’une beauté qui ne pouvait que séduire les hommes… Mais elle allait devenir l’une des concubines de l’empereur parce que lui la voulait. Il y avait une grande différence, vu qu’elle avait déjà gagné la bataille. J’avais utilisé cet argument pour l’encourager. J’avais parfois été dure avec elle, lui disant qu’elle ne devait pas être si timide. Elle devait s’emparer du palais intérieur et soutenir son père, et elle devait devenir la concubine préférée de l’empereur.
Mes paroles semblèrent toucher Enrin. Elle me sourit, les larmes aux yeux, et dit :
—Tu as raison. Je vais m’efforcer de voir les choses ainsi.
Le lendemain, cependant, un voleur s’introduisit dans la maison. La demeure était remplie d’or, d’argent et de bijoux en prévision de l’entrée d’Enrin dans le palais intérieur, et je suppose que ces richesses avaient attiré l’attention du voleur. Il y avait des gardes à l’extérieur de la maison, mais il les avait pris par surprise et se faufila à l’intérieur.
Le voleur agissait seul. Étrangement, il ne se dirigea pas vers le coffre-fort, mais força la porte de la chambre d’Enrin.
Ma chambre était à côté de la sienne, mais malheureusement, je dormais profondément et je ne me suis pas rendu compte de ce qui se passait à temps. Le voleur tenta de l’enlever. Il y avait une collection éblouissante de trésors dans le coffre-fort, mais peut-être que la sécurité renforcée l’avait intimidé, ou quoi que ce soit d’autre… Je ne sais pas comment il savait où se trouvait la chambre d’Enrin, mais le voleur essayait de l’emmener. J’entendis la lutte et je me réveillai.
Le voleur semblait lui murmurer des mots doux, comme s’il essayait de la calmer. La voix d’Enrin, en revanche, était étouffée et difficile à comprendre, mais on aurait dit qu’elle protestait sans cesse. Dès que je m’étais levée, j’entendis cet échange pendant un bref instant, encore étourdi, puis je bondis immédiatement hors du lit. Je saisis le couteau sous mon oreiller et me précipitai dans la chambre d’Enrin, qui était communicante avec la mienne. Mes jambes et mes pieds tremblaient tellement que je ne pouvais pas tenir debout, mais j’ai crié désespérément :
—Il y a un voleur ! Un voyou !
Les membres de la maisonnée se précipitèrent de toutes parts et le voleur fut rapidement maîtrisé. Quand je vis son visage à la lumière, je fus choquée. C’était quelqu’un que je connaissais. Non, il n’était pas seulement connu de moi, mais c’était aussi quelqu’un qu’Enrin connaissait bien. C’était un jeune homme de la librairie du marché qui venait depuis des années dans notre maison. Il apportait toujours les recueils de poésie et les nouvelles qu’Enrin aimait tant lire en secret. Ce n’était pas une grande librairie, mais elle était respectable. Comme la boutique proposait des livres classiques, le garçon était très cultivé, et nous le considérions tous comme quelqu’un de bien…
Comme le coupable n’était pas un inconnu, Enrin supplia son père en larmes de le laisser partir. Elle était si gentille. Mais cela ne changeait rien au fait qu’il avait tenté d’enlever sa fille, qui était sur le point d’entrer au palais intérieur. C’était comme s’il s’était opposé à l’empereur. Si quelqu’un avait fait preuve de clémence, il aurait été soupçonné de trahison. Cependant, nous ne pouvions pas risquer que la rumeur selon laquelle Enrin avait failli être kidnappée se répande, alors son père fit décapiter le jeune homme dans le jardin. Ses parents furent informés qu’il s’était introduit dans le manoir, le magasin fut fermé et ils furent chassés de la capitale impériale.
Une personne en qui Enrin avait confiance et dont elle était proche depuis tant d’années s’était avérée être un voleur et avait tenté de la kidnapper… Et pour aggraver les choses, il avait été décapité pour cela. Elle était dévastée. Elle restait prostrée dans le jardin où il avait été décapité, perdue dans ses pensées… La terre avait absorbé tellement de sang que son père avait dû la remplacer. Heureusement, la nouvelle de cet incident ne fut jamais divulguée à l’empereur, et Enrin emménagea dans le palais intérieur sans problème.
L’empereur accorda le pavillon Jakuso à Enrin, qui fut accueillie comme sa concubine Pie. Il y eut peut-être quelques accrocs en cours de route, mais dans l’ensemble, Enrin fit une entrée remarquée dans le palais intérieur.
Si l’empereur l’avait choyée comme nous l’espérions, tout se serait passé sans encombre… Mais même deux semaines après son arrivée au palais intérieur, l’empereur n’avait toujours pas rendu visite à Enrin. Elle attendit et attendit, mais il ne se montra jamais au palais intérieur. Nous avions entendu dire que l’empereur était trop occupé à poser les bases de la nouvelle dynastie pour passer du temps au palais intérieur, et cela semblait effectivement être le cas. Officiellement, le transfert de pouvoir de la dynastie précédente s’était déroulé pacifiquement, mais ce n’était que sur le papier. Non, excusez-moi, cela n’avait pas lieu d’être. Faites comme si vous n’aviez rien entendu, je vous prie.
Non seulement l’empereur était occupé ailleurs, mais ses eunuques semblaient intentionnellement nous mettre des bâtons dans les roues. Ils inventaient toutes sortes d’excuses, disant par exemple que la concubine Pie ne se sentait pas bien ce jour-là ou qu’elle avait ses règles. Ce n’était pas bon, et j’étais paniqué. En matière d’affaires intérieures, un simple commentaire de l’un des eunuques de l’empereur pouvait avoir un impact phénoménal. J’envoyai rapidement une lettre au père d’Enrin et lui demandai de nous fournir autant d’argent et de soieries que nécessaire. Je les distribuai aux eunuques de l’empereur, qui m’assurèrent que lorsque leur maître rendrait visite au pavillon Jakuso, dans peu de temps, pour autant qu’il soit de bonne humeur, ils glisseraient un mot en notre faveur. Je regrettais d’avoir dû soudoyer ces stupides eunuques pour qu’ils nous rendent service, mais il arrive parfois de devoir faire des sacrifices. Je le faisais pour Enrin.
Pendant que je m’efforçais de trouver une solution pour elle, Enrin passait son temps à regarder le jardin d’un air absent. Je lui suggérai de jouer du qin, mais elle ne voulait même pas y toucher. C’était tellement frustrant pour moi, qui avais dû ravaler ma fierté et m’humilier devant ces eunuques…
Enrin avait un petit sac en satin qu’elle avait apporté de chez elle. Elle le gardait précieusement dans la poche de son corsage. Je ne savais pas ce qu’il contenait. Elle le serrait contre elle en regardant le jardin.
Un jour, je n’en pouvais plus de son comportement et je m’étais énervée contre elle.
—Il pourrait venir vous voir ce soir, vous n’en savez rien ! lui dis-je. Comment pouvez-vous être aussi lâche ? Vous êtes une concubine !
—Je n’ai jamais voulu devenir concubine, me répondit-elle.
J’étais abasourdie. J’étais littéralement sans voix.
—Que dites-vous ? Après tous les efforts que nous avons déployés pour en arriver là ? Je la réprimandai à plusieurs reprises. Je la persuadai gentiment que c’était peut-être l’absence de l’empereur qui la rendait nerveuse. Je l’avais élevée depuis qu’elle était petite, je connaissais donc très bien le tempérament d’Enrin. Les eunuques me l’ont promis, lui dis-je. Sa Majesté sera là avant que nous ayons le temps de le dire.
—J’aimerais qu’il ne vienne jamais, dit Enrin, l’air désespéré.
—Que dites-vous là ? répondis-je. J’avais envie de la réprimander à nouveau, mais je me retins. Mais alors…
—Si tu aimes tant Sa Majesté, pourquoi ne deviens-tu pas sa concubine ? répliqua-t-elle.
J’étais prise d’une rage folle. Je levai la main sans m’en rendre compte. J’étais sur le point de la gifler, mais je repris mes esprits juste à temps et m’en empêchai. Je ne l’avais pas frappée au visage, mais je l’avais frappée tout de même. Le sac en satin qu’elle tenait tomba par terre et s’ouvrit. Quelque chose s’en échappa, qui ressemblait à de la terre. Je réalisai qu’il s’agissait bien de terre. Je le ramassa et l’approcha de mon visage. Elle dégageait une forte odeur métallique, et je ne pouvais que supposer que c’était l’odeur du sang.
Je n’arrivais pas à y croire.
Je me mis à demander à Enrin d’où cela venait. Elle m’avoua que cela venait du jardin de chez elle. C’était la terre de l’endroit où ce jeune homme avait été décapité. Avant que son père ne la remplace, Enrin en avait secrètement mis un peu dans un sac.
Je ne comprenais pas pourquoi quelque chose comme ça lui était si cher. Enfin, je pouvais penser à une raison, mais c’était difficile à croire. Enrin avait-elle vraiment des sentiments pour lui… ?
J’avais utilisé mes deux mains pour ramasser la terre sur le sol. Je m’étais précipité dans le jardin, je la jetai par terre et piétina dessus. Je la piétinai jusqu’à ce que la terre du jardin et la saleté imprégnée du sang de ce jeune homme se mélangèrent. Je l’écrasais avec la semelle de mes chaussures jusqu’à ce qu’elles ne fassent plus qu’un. Enrin s’agrippa à mes jambes et me supplia d’arrêter, les larmes coulant sur son visage. Elle s’effondra sur le sol que j’avais piétiné et se mit à gémir.
Je ne reconnaissais plus cette jeune femme.
Je ne savais pas où était passée l’Enrin que j’avais élevée. Ce n’était pas elle. L’homme dont elle était tombée amoureuse n’était pas l’empereur, ni même un érudit, mais un simple garçon de librairie. Il était impossible que mon Enrin se soit effondrée en pleurant pour quelqu’un comme lui.
Je me sentais comme enveloppée dans un brouillard noir, incapable de penser à quoi que ce soit. Quand je repris mes esprits, je me retrouvai assise sur un pouf, dans un état second. À ce moment-là, un eunuque arriva et annonça que l’empereur nous rendrait visite cette nuit-là. En entendant cette nouvelle, je me ressaisis enfin. Sa Majesté venait. Sa Majesté venait enfin. Tout allait sûrement s’arranger. Les événements de la journée devaient être un rêve. Le stress causé par l’absence de l’empereur avait été trop fort. Tout cela n’était qu’un rêve éveillé.
Mais… où était Enrin ?
Je pensais qu’elle serait dans sa chambre, à l’arrière du pavillon. Je m’y précipitai, tout excitée, pour lui annoncer la bonne nouvelle, mais la pièce était vide. Où pouvait-elle bien être à un moment aussi important ? Elle devait prendre un bain et revêtir une tenue magnifique qui la mettrait en valeur. Du rouge serait peut-être approprié, ou même du rose, plus jeune. Je la coifferais, lui mettrais une épingle à cheveux en jade et lui donnerais quelques bijoux dorés pour accessoiriser sa tenue.
Tout en réfléchissant à ces options, je continuais à chercher Enrin. Je me rendis compte qu’il était possible qu’elle soit encore en train de pleurer dans le jardin. Si c’était le cas, je devrais la gronder sévèrement cette fois-ci. Non, peut-être que la réconforter serait la meilleure chose à faire. J’envisageais même d’utiliser ma propre histoire triste pour obtenir ce que je voulais. Mais je me souvins alors que tout cela n’était qu’un rêve éveillé et que le jardin était donc le dernier endroit où je pouvais la trouver.
Elle n’était pas là. J’étais soulagée. Je savais que j’avais rêvé de tout cela. Je pouvais encore voir les traces de mes pas sur le sol, mais j’avais récemment demandé à un eunuque de couper le sorbier. C’était probablement là qu’il avait marché. Les eunuques étaient comme ça. Si vous leur demandiez de couper un type de fleur, ils piétinaient sans hésiter toutes les autres fleurs devant eux. Après tout, ils ne pouvaient faire que ce qu’on leur ordonnait. Parfois, je n’étais même pas satisfaite quand ils faisaient ce que je leur demandais. Piétiner le sol comme ça… Bon, je devrais leur dire de nettoyer.
Mais je devais d’abord trouver Enrin, alors je pris mentalement note de leur donner ces ordres plus tard et me dirigeai vers le fond du jardin. À cet endroit, il y avait un grand et magnifique étang. La surface de l’eau était toujours brillante et calme, comme un miroir. Je crus soudain entendre la voix d’Enrin venir de cette direction. Elle me rappelait le bruit de l’eau limpide, claire et cristalline.
—Enrin, l’appelai-je en arrivant au bord de l’étang. La surface de l’eau scintillait de mille feux, comme toujours. Les saules plantés autour de l’étang se reflétaient dans l’eau. Une légère brise souffla sur moi, faisant onduler leurs feuilles, et des ondulations apparurent à la surface de l’étang. J’avais l’impression d’entendre à nouveau la voix d’Enrin et regardais autour de moi.
Des plantes en queue de lézard poussaient au bord de l’eau. La moitié de leurs feuilles étaient blanches, comme saupoudrées de poudre blanche, et leurs petits boutons floraux étaient tombants. À côté d’elles se trouvait une paire de chaussures en brocart. Elles étaient de couleurs vives et brodées d’un motif floral en forme de feuilles.
C’étaient celles qu’Enrin aimait porter.
Je courus vers elles et regardai la surface de l’eau. Elle était d’un calme parfait, avec seulement quelques minuscules ondulations apparaissant de temps en temps. Je me retournai immédiatement vers le pavillon, mais j’hésitai.
Enrin était probablement à l’intérieur et je devais la sortir de là rapidement, mais d’un autre côté, nous ne pouvions pas nous permettre que les choses empirent. Et si l’empereur apprenait cela ?
Mais je ne pouvais pas me jeter à l’eau seule. Je jetai ses chaussures dans l’étang, retournai au pavillon et annonçai qu’Enrin était tombée dans l’eau par accident. J’ordonnai aux dames de la cour d’allumer un feu et de préparer beaucoup de serviettes. Je demandai aux eunuques de fouiller l’eau. L’étang était clair, ils trouvèrent donc Enrin assez rapidement et réussirent à la sortir de l’eau. Mais son pouls avait déjà cessé. Peu importe combien de temps nous avions attendu, elle ne reprit jamais conscience.
Une concubine s’était noyée avant la visite de l’empereur. Si cette nouvelle venait à être divulguée, ce serait un désastre. Je contournai les faits et dit qu’Enrin avait, par un cruel coup du sort, glissé et était tombée. Personne n’avait été témoin de l’incident, donc personne ne pouvait contredire ma version des faits. Il fut décidé qu’Enrin était décédée dans un accident imprévisible. Cela ne changeait toutefois rien au fait que c’était ma faute. Enrin était une concubine qui attendait la visite nocturne de l’empereur. L’impératrice condamna le fait qu’elle ait marché au bord de l’eau, qualifiant son comportement d’imprudent et d’irréfléchi, indigne d’une concubine.
Naturellement, l’empereur était lui aussi furieux. Je devais être punie, ainsi que les eunuques et les dames de la cour qui travaillaient au pavillon Jakuso. Même le père d’Enrin fut blâmé. Si une concubine gagnait l’affection de l’empereur, ses proches en bénéficiaient également, mais si elle commettait une erreur, ils étaient également impliqués. Son père fut démis de ses fonctions de haut fonctionnaire du conseil du personnel et relégué dans la province de Gaku. La perte de sa précieuse fille Enrin dut le déprimer profondément, car il mourut six mois plus tard dans la région où il avait été envoyé travailler.
Je fus envoyée dans les quartiers de purification, où finissaient les dames de la cour qui avaient commises des crimes ou étaient tombées malades. On appelait cela le cimetière des dames de la cour. Depuis lors, je passe mes journées à laver des robes sales. Mes mains sont constamment plongées dans l’eau d’un lavabo et je n’ai même pas une minute pour les essuyer. C’est pourquoi j’ai ces douloureuses crevasses sur les mains. Pourquoi dois-je continuer à laver des robes dans l’eau froide, jour après jour ? Si seulement Enrin était encore en vie, je n’aurais pas à souffrir ainsi…
Je peux me plaindre autant que je veux, mais ce qui est fait est fait. Enrin n’est plus là… Quand je surveille les robes, j’entends sa voix parmi les éclaboussures. Sa voix est aussi claire que l’eau avec laquelle je travaille. Je jure que je n’entends pas des choses qui n’existent pas. Je suis sûre que sa voix vient de cet étang et qu’elle m’atteint à travers lui. Mais je n’arrive jamais à comprendre ce qu’elle dit. On dirait presque qu’elle pleure. Je l’entends toute la journée, tous les jours. Il n’y a pas un jour où je ne l’entends pas. Elle m’appelle. Chaque fois que je plonge les robes dans l’eau, chaque fois que je les frotte pour les nettoyer, sa voix résonne, belle et claire.
Je me sens tellement désolée pour Enrin. Son âme erre toujours dans cet étang. Oh, cela me fait mal de penser qu’elle souffre ainsi.
Chère Concubine Corneille, ne pourriez-vous pas, s’il vous plaît, la sauver pour moi ? Envoyez son âme au paradis, je vous en prie.
S’il vous plaît.
Après qu’An eut supplié Jusetsu de l’aider, la vieille femme disparut lentement comme un nuage de fumée. Jusetsu poussa un petit soupir et se leva de son siège.
Il ne semblait pas qu’An ait réussi à atteindre le paradis.
—Je reçois parfois des visiteurs comme vous, avait dit Jusetsu à An lorsqu’elle était arrivée, et c’était vrai. Ce n’était pas la première fois qu’elle recevait un visiteur comme celui-ci, un fantôme venu voir la Concubine Corneille. Certains avaient conscience d’être morts, tandis que d’autres n’en avaient aucune idée. An semblait faire partie de ces derniers.
Jusetsu ouvrit les rideaux qui entouraient son lit et retourna à l’intérieur. Elle jeta la veste qu’elle portait sur le pouf. Shinshin dormait à nouveau profondément. Elle observa l’oiseau du coin de l’œil tout en s’asseyant sur son lit, puis s’allongea.
—Alors, tu veux que je sauve Enrin, hein…
Jusetsu fixa l’obscurité d’un regard vide avant de fermer les yeux. Le sommeil la gagna rapidement.
Le lendemain, Jusetsu tenta d’interroger Kogyo sur la situation.
—Connais-tu une dame de la cour nommée An ?
Kogyo avait elle-même séjourné dans les quartiers de purification, il était donc possible qu’elle la connaisse. Elle cligna des yeux et pencha la tête sur le côté pendant un instant, comme si elle réfléchissait. Kogyo avait l’air si pâle lorsque Jusetsu l’avait rencontrée pour la première fois dans les quartiers de purification que n’importe qui aurait pu la croire à l’article de la mort, mais à présent, elle semblait en bonne santé et avait même les joues rebondies. Jusetsu ne lui avait pas demandé son âge, mais elle devait avoir environ trente ans. Comparée à Jiujiu, impulsive et lunatique, Kogyo était toujours douce et calme.
—An était une vieille dame qui était dame d’honneur de la Concubine Pie sous le règne de l’avant-dernier empereur, ajouta Jusetsu.
Kogyo hocha la tête à plusieurs reprises, comme si elle avait compris. Cela signifiait qu’elle la connaissait.
—Disait-elle qu’elle pouvait entendre la voix de la défunte Concubine Pie ?
Kogyo acquiesça également.
—Intéressant…
Jusetsu alla chercher quelques-uns des bouts de papier qu’Ishiha avait utilisés pour s’entraîner à écrire et les posa sur le bureau. Elle broya un peu d’encre et tendit le pinceau à Kogyo.
—Quel genre de personne était An ?
Kogyo le tint entre ses mains tout en réfléchissant un instant avant de commencer à écrire.
—Tout le monde la regardait à distance parce qu’elle leur faisait peur. Elle disait toujours qu’il y avait une voix qui sortait de l’eau.
—Cela signifie-t-il que personne d’autre ne pouvait l’entendre ?
Kogyo acquiesça.
—Je ne lui ai jamais parlé directement, donc je ne sais pas grand-chose sur sa personnalité.
Après avoir écrit cela, Kogyo trempa le pinceau dans l’encre, puis le fit glisser sur la page. Elle dessina une ligne courbée. Elle n’écrivait plus, mais dessinait plutôt une image. Elle dessina des yeux, un nez, une bouche, des sourcils… et finalement, une personne apparut.
—Oh, c’est très bien ! s’exclama Jusetsu.
Avant même de s’en rendre compte, Kogyo avait fini de dessiner le visage d’une vieille femme. C’était sans aucun doute An, qu’elle avait rencontré la veille au soir.
—C’est elle, dit Jusetsu. Je ne savais pas que tu avais un talent pour le dessin.
—J’ai pensé que ce serait plus rapide de dessiner, écrivit Kogyo.
Elle commença un deuxième dessin. Il était un peu plus simple que le premier. C’était le visage d’une jeune fille. Elle avait un joli visage rond et de beaux yeux en amande. Jusetsu reconnut immédiatement de qui il s’agissait.
—C’est Jiujiu.
Kogyo sourit et acquiesça.
—Gardons celle-ci. Non, tu devrais vraiment la dessiner sur du papier de meilleure qualité…, pensa Jusetsu à voix haute.
Kogyo secoua la tête, embarrassée.
—Non ? Alors gardons celle-ci.
Alors que Jusetsu regardait fixement le dessin, Jiujiu apporta du thé de la cuisine.
—Oh, mais qu’est-ce que c’est que ce dessin ?
—C’est Kogyo qui l’a dessiné. C’est ton visage.
—Quoi ?! s’exclama Jiujiu, émerveillée par le dessin, les yeux écarquillés. « C’est moi ?! Tu es douée, Kogyo ! » Jiujiu était ravie. Dessine aussi niangniang, s’il te plaît, Kogyo, demanda-t-elle.
—Ce n’est pas nécessaire, répondit Jusetsu. Tu sais dessiner autre chose ?
Kogyo fixa le vide, réfléchissant un instant. Elle reprit ensuite lentement le pinceau et se mit à dessiner. Elle traça les contours d’un menton proéminent, puis d’une mâchoire serrée avec une ligne droite pour la bouche, suivie d’une paire d’yeux gonflés.
—C’est Keishi.
Elle avait parfaitement capturé son expression grincheuse et insignifiante.
—Et Sa Majesté, Kogyo ? Tu peux le dessiner ? demanda Jiujiu avec enthousiasme.
Kogyo haussa les sourcils et agita les mains comme pour dire : « Ce serait ridicule. »
Jiujiu eut l’air déçue et fit la moue.
—Je pensais juste que si nous avions son portrait, nous pourrions le regarder quand nous le voulions.
—Ce n’est pas nécessaire, je ne peux pas imaginer cet idiot rester loin de ce pavillon très longtemps, rétorqua Jusetsu.
—Peut-être pas, mais on ne peut pas rester assises là à regarder son visage, n’est-ce pas ?
Son visage mérite-t-il vraiment d’être examiné de si près ? pensa Jusetsu. Ce n’était pas comme si son expression changeait beaucoup.
—Et si nous accrochions un portrait de lui, vous n’auriez pas à le manquer pendant son absence, qu’en pensez-vous, niangniang ? ajouta Jiujiu.
Jusetsu fronça les sourcils.
—Je n’ai aucune envie d’exposer une image de cet imbécile dans ma demeure. De plus, je ne me sentirais pas seule simplement parce qu’il ne montre pas son visage ridicule à ma porte.
—Vous dites ça, mais j’ai vu à quel point vous vous ennuyiez les jours où Sa Majesté ne se montrait pas, niangniang.
Jusetsu se tut. Elle trouvait que Jiujiu semblait avoir une perception plutôt inhabituelle d’elle. Qu’est-ce qui pouvait bien l’amener à cette conclusion ?
—Alors, Ishiha ? demanda Jiujiu à Kogyo. Ou même Onkei ?
Kogyo fut immédiatement capable de dessiner le visage d’Ishiha, mais celui d’Onkei lui semblait plus difficile. Elle expliqua qu’elle n’avait jamais vraiment pu voir son visage clairement.
—Bien sûr que non. Après tout, il n’est généralement pas là.
Onkei était le garde du corps de Jusetsu, et en tant que tel, c’était le genre d’eunuque qui ne montrait pas beaucoup son visage en public. Chaque fois que Jusetsu sortait, il se cachait quelque part à proximité pour veiller sur elle, et lorsque Jusetsu était au pavillon Yamei, il patrouillait dans les environs. Cela semblait ennuyeux, car après tout, Jusetsu n’avait pas vraiment d’ennemis susceptibles de l’attaquer.
—Nous devons nous assurer que tu puisses bien voir son visage la prochaine fois que nous en aurons l’occasion. C’est un si beau jeune homme, dit Jiujiu innocemment.
—Nous ne devons pas le gêner dans son travail, écrivit Kogyo pour la réprimander.
Jusetsu observait leur interaction tout en buvant son thé.
—Niangniang, entendit-elle Onkei l’appeler.
Il n’avait donné aucun signe de sa présence, et Jusetsu fut si surprise qu’elle faillit laisser tomber sa tasse.
Quand elle se retourna, elle le trouva agenouillé devant les portes qui menaient au couloir extérieur.
—Je ne savais pas que tu étais là, Onkei, dit-elle.
—Je viens de rentrer.
—Et alors ? Comment ça s’est passé ? Elle avait envoyé Onkei aux quartiers de purification ce matin-là.
—Elle est décédée cette nuit. Elle souffrait d’une maladie pulmonaire, expliqua Onkei.
—Je vois.
An était morte la nuit précédente. Son fantôme avait immédiatement rendu visite à Jusetsu, ce qui suggérait que ce qui était arrivé à Enrin la préoccupait beaucoup, même s’il était impossible qu’elle l’ait oublié, étant donné qu’elle avait entendu sa voix pendant toutes ces années.
Jusetsu se leva de son siège.
—Je veux aller à l’étang du pavillon Jakuso.
Onkei acquiesça.
—Je vais vous montrer le chemin.
—Si vous y allez, je vous accompagne… commença Jiujiu en s’avançant avec empressement.
—Cela ne prendra qu’une minute. Ton assistance n’est pas nécessaire, dit Jusetsu en refusant son aide.
—Mais… Jiujiu tenta d’insister, mais Kogyo la poussa et elle se tut.
—Ishiha devrait avoir fini de nettoyer et revenir bientôt. Toi et Kogyo, surveillez-le pendant qu’il s’entraîne à écrire.
Jiujiu sourit joyeusement, ravie d’avoir une tâche à accomplir.
—D’accord. Je veillerai à ce que son écriture s’améliore à pas de géant !
Sur ce, Jusetsu et Onkei quittèrent le pavillon et se dirigèrent vers le pavillon Jakuso, situé au sud du pavillon Yamei. Une fois passés les rhododendrons et les lauriers, Onkei leva les yeux vers le ciel avec crainte. Ils entendirent des battements d’ailes et un oiseau passa au-dessus d’eux. Il était brun avec des taches blanches : un corbeau étoilé. Une de ses plumes tomba aux pieds des deux individus.
Onkei se détendit enfin.
—Je suis désolé, s’excusa-t-il.
—Ce n’est pas grave, répondit Jusetsu.
Jusetsu ramassa la plume. Elle était magnifique, et elle pensa que si elle l’offrait à quelqu’un, cette personne serait ravie. Quelques visages lui vinrent à l’esprit, et Jusetsu relâcha la plume. Ce n’était pas une façon de penser pour une Concubine Corneille. Elle accéléra le pas.
Le pavillon Jakuso se distinguait par ses tuiles décoratives en forme de pie et les gainiers rouges qui entouraient ses bâtiments. Au début du printemps, leurs fleurs d’un magenta profond éblouissaient les spectateurs même de loin, et les jours nuageux, elles donnaient l’impression que les bâtiments étaient recouverts d’une brume rouge. Les pies sur les tuiles décoratives étaient sculptées par paires et tenaient des brindilles dans leur bec pour faire leur nid.
—L’étang se trouve au fond du jardin. Il est presque à la limite du domaine du pavillon.
Onkei passa devant les gainiers rouges et continua d’avancer. Les fleurs étaient déjà tombées des branches et des gousses vertes pendaient à leur place.
—As-tu été affecté ici à un moment donné ? demanda Jusetsu.
—Oui, répondit Onkei. Cette réponse laconique fit se demander Jusetsu s’il était venu ici en tant qu’espion ou simplement pour évaluer la situation.
—Eisei compte vraiment sur toi, pas vrai ? dit Jusetsu.
—Si c’est le cas, cela me rendrait plus heureux que je ne pourrais jamais l’espérer, répondit Onkei sans se retourner. Quoi qu’il en soit, j’ai déjà discuté de tout cela avec les eunuques qui travaillent ici.
Lorsqu’un eunuque commençait à travailler dans un pavillon, il se liait d’amitié avec les autres eunuques déjà présents. C’était probablement parce que cela pouvait s’avérer utile plus tard, comme c’était le cas actuellement.
Les deux se rendirent à l’arrière et entrèrent par une porte utilisée par les servantes de cuisine. Au-delà se trouvaient une cuisine et des bâtiments qui semblaient être les logements des dames de la cour et des eunuques. Jusetsu avait l’impression que les pavillons des concubines étaient construits de la même manière.
L’étang était faiblement éclairé. An avait dit que la surface de l’étang était miroitante et magnifique, mais malgré la clarté de l’eau, une ombre semblait planer au-dessus. Le fait que les gens évitaient soigneusement cet endroit n’arrangeait certainement pas les choses. Le saule se reflétait toujours dans l’eau, mais le lierre s’était enchevêtré autour de lui de manière désordonnée. Les branches tombantes de l’arbre étaient flétries. À cette période de l’année, les plantes au bord de l’eau avaient poussé de manière envahissante. L’odeur étouffante de l’herbe dans la chaleur estivale, associée à une odeur générale d’humidité, était si forte qu’il était difficile de respirer. Même les plantes en queue de lézard dont An avait parlé s’étaient multipliées pour couvrir une zone beaucoup plus grande qu’auparavant. Elles poussaient désormais en grappes.
En bref, l’endroit était désormais à l’état sauvage.
—Cet étang est éloigné des bâtiments du pavillon et c’est là qu’une concubine s’est noyée autrefois. Peu de gens osent s’en approcher. Même l’actuelle Concubine Pie évite cet endroit à cause de son obscurité. À cause de tout cela, l’étang a pratiquement été oublié, expliqua Onkei.
—Je vois, dit Jusetsu.
Quel dommage, pensa-t-elle. Je suis sûre qu’il suffirait de le nettoyer un peu pour en faire un endroit charmant. Alors que Jusetsu jetait un bref coup d’œil aux alentours, une silhouette apparut au bord de son champ de vision, parmi les hautes herbes.
Onkei se prépara à les repousser, mais Jusetsu leva la main pour l’arrêter. Ce n’était pas une personne.
La chose qui était apparue était vague comme de la brume, n’ayant pas encore pris forme humaine. Alors qu’ils observaient la brume, celle-ci commença progressivement à prendre l’apparence d’une personne. Son visage était couvert de rides et sa bouche était grande ouverte. Elle était vêtue d’une robe délavée de couleur terre et titubait au bord de l’eau.
C’était An, mais elle semblait encore plus rude que la nuit précédente. Ses cheveux gris étaient ébouriffés et son corps n’était plus que peau et os. Sa peau était craquelée et avait la couleur de la terre, et ses paupières étaient tellement enfoncées que ses globes oculaires semblaient énormes et exorbités. L’ourlet de sa robe était en lambeaux et se déchirait à chaque pas qu’elle faisait.
An s’accroupit au bord de l’étang. Avec un grognement, elle se pencha et scruta l’eau.
—Ma chère Enrin, appela-t-elle lentement, sa voix résonnant dans les environs. Tout en fixant la surface de l’eau, elle essaya à plusieurs reprises de la recueillir dans ses mains, mais étant un fantôme, elle n’y parvint pas. Ses mains ne faisaient que s’agiter dans les airs. Malgré cela, An continua, essayant de recueillir l’eau pendant ce qui lui sembla être une éternité.
Jusetsu s’approcha de l’apparition. Elle pouvait entendre la femme marmonner quelque chose dans un murmure. Plus elle s’approchait, plus elle distinguait clairement ce qu’elle disait.
—Vous ne mourrez pas… Pourquoi… ? Si seulement… Si seulement l’eau n’était pas là…
—Entends-tu encore Enrin te parler ? demanda Jusetsu.
An leva les yeux et fixa Jusetsu. Elle gémit puis s’inclina aux pieds de Jusetsu, comme si elle essayait de s’y agripper.
—Vénérable Concubine Corneille, vous êtes venue. Je vous en prie, trouvez un moyen de sauver ma chère Enrin.
Jusetsu fixa l’étang. Sa surface était calme, seulement troublée par quelques ondulations occasionnelles causées par la brise. À part An, il n’y avait aucun autre fantôme aux alentours. Il n’y avait pas non plus le moindre bruit.
—Enrin… n’est pas ici. Elle a dû déjà rejoindre le paradis.
Les yeux enfoncés d’An s’écarquillèrent de surprise.
—Qu’avez-vous dit ? Comment est-ce possible alors que j’entends clairement sa voix ?
—Il n’y a pas de voix, répondit Jusetsu.
—Écoutez. La voilà qui m’appelle encore. Sa voix m’appelle, encore et encore… Le fantôme de la vieille femme protesta avec encore plus de véhémence, ignorant les paroles de Jusetsu. Elle regarda l’étang avec effroi et recommença à « puiser » l’eau.
—Je dois vider cet étang de toute son eau… Une fois qu’il n’y aura plus d’eau, la voix disparaîtra aussi. J’en suis sûre…
Alors qu’An répétait inutilement ses tentatives pour vider l’étang, ses doigts devenaient plus osseux et ses ongles acérés s’allongeaient. Les cheveux de la femme étaient de plus en plus en bataille et ses yeux se mettaient à brûler. Les coins de ses lèvres se relevaient et semblaient se fissurer.
—Niangniang… appela Onkei, d’une voix mêlée de prudence et d’inquiétude. Jusetsu insista pour dire qu’elle allait bien.
—Qu’est-ce qui te fait si peur dans cette voix, An ? demanda-t-elle.
An se figea et leva les yeux vers Jusetsu. Il semblait que les paroles de la concubine continuaient de la toucher.
Si Jusetsu ne parvenait plus à l’atteindre et qu’elle changeait complètement d’apparence, An ne serait plus un fantôme, mais un démon.
—Qu’est-ce qui te fait vraiment peur ? continua Jusetsu.
Les yeux d’An s’écarquillèrent et ses mains se mirent à trembler violemment.
—Je… n’ai pas peur du tout. C’est juste tellement déchirant que ma chère Enrin…
Jusetsu secoua doucement la tête.
—Arrête d’essayer de me tromper, dit-elle. Tu ne trouves pas ça déchirant. Tu n’éprouves même pas de la pitié pour elle. An se tut et fixa Jusetsu du regard.
La Concubine Corneille poursuivit.
—Ne la rabaisse pas pour appuyer tes mensonges. Tu utilises cette pauvre fille pour ton propre profit, même après sa mort. Je me sens tellement mal pour elle.
—Mensonges ? Comment pouvez-vous être aussi cruelle pour m’accuser d’une telle chose ? répondit l’apparition.
Les larmes coulaient des yeux d’An, mais l’eau qui ruisselait sur son visage grotesque n’avait pas l’air tout à fait normale. Avec ses ongles acérés, elle creusa le sol, le bouleversant.
—Je me suis consacrée à Enrin depuis l’âge de vingt-deux ans. Je doute qu’elle aurait jamais pu entrer dans le palais intérieur sans mes sacrifices. J’ai accepté le rôle de dame d’honneur auprès d’une jeune fille de seulement dix ans, issue d’une famille inférieure à la mienne. Je n’avais nulle part où aller ! Après seulement deux ou trois ans sans pouvoir avoir d’enfant, j’ai été traitée de stérile. La famille dans laquelle j’avais été mariée m’a renvoyée chez moi. Je ne peux vous dire à quel point j’avais honte de retourner chez mes parents. Avez-vous déjà entendu parler d’une femme stérile avec une si mauvaise réputation qui se remarie ? Non, alors j’ai accepté le poste. Je ne supportais pas son père ni la jeune fille elle-même. Elle me traitait comme une dame d’honneur sans poser de questions. Et pourtant, je lui ai donné une bonne éducation. N’ai-je pas fait un travail formidable ? An continuait à parler, sa voix commençant à ressembler davantage à un hurlement. Et puis ! Malgré tout ce que j’ai fait pour elle, elle a eu l’audace d’être si incroyablement ingrate !!!
An frappa le sol du poing. Alors que l’ancienne dame d’honneur vilipendait le suicide d’Enrin en la traitant « d’ingrate », Jusetsu se sentit submergée par l’émotion.
—Elle est morte.
Les mots de Jusetsu étaient courts et brefs, mais ils suffirent à faire brusquement cesser An dans son élan.
—Oui, oui. Je sais qu’elle est morte. Je suis sûre qu’elle est là-bas et qu’elle me garde rancune. C’est vrai, c’était ma faute, après tout. Je le sais. C’est pour ça que j’ai peur. J’ai peur de la haine qu’elle nourrit à mon égard, dit An d’un ton neutre, semblant adopter une attitude provocante. Sauvez-moi, ma chère Concubine Corneille. Je n’arrive pas à faire taire sa rancune à mon égard. Je vous en prie, protégez-moi d’elle. Elle n’arrête pas de m’appeler depuis le fond de l’étang. Elle essaie de m’attirer vers elle. Aidez-moi, je vous en supplie. Supplia An, qui avait presque atteint sa forme monstrueuse finale.
Jusetsu resta immobile. Elle voulait envoyer autant de fantômes que possible au paradis, les libérant ainsi de leur souffrance… mais elle ne savait pas quelle partie d’An elle devait aider. Comment pouvait-elle la sauver ?
Lorsque Jusetsu se tut, An tenta de s’agripper à elle, mais elle ne parvint pas à attraper la robe de Jusetsu et finit par agiter les mains dans le vide.
—Je ne suis pas celle qui peut te sauver, déclara Jusetsu.
—Concubine Corneille, ce n’est pas possible…
—Ce n’est pas Enrin qui essaie de t’entraîner dans les profondeurs de l’eau. C’est toi. La voix qui vient du fond de l’étang n’est pas la sienne, c’est la tienne. Écoute-la attentivement.
An cessa soudainement d’essayer de s’agripper à la jeune femme devant elle. Les yeux du fantôme se remplirent de larmes, comme si quelque chose l’effrayait.
—Ce n’est pas Enrin qui te fait peur. C’est toi-même.
An secoua la tête, ses cheveux ébouriffés volant dans tous les sens.
—Non… Non !
Quelqu’un qui n’éprouvait aucun remords n’entendrait jamais des voix qui n’existaient même pas. C’était forcément elle-même qu’elle craignait, car c’était elle qui avait poussé Enrin à se suicider.
An poussa un cri strident et changea rapidement de direction, s’effondrant dans l’étang. Elle agita frénétiquement les mains pour essayer de sortir de l’eau, mais la surface resta parfaitement calme. Elle haletait et se tordait dans tous les sens pour repousser l’eau, mais elle s’enfonçait de plus en plus profondément dans l’étang. Elle vacilla et son corps commença à sombrer dans l’eau, petit à petit. Sa taille disparut, puis ses épaules. Enfin, sa tête fut complètement submergée.
Ses cheveux gris furent les derniers à disparaître sous la surface de l’eau.
—Oh… Je n’entends plus sa voix quand je suis sous l’eau, dit An, débordante de joie… et ce fut le dernier son qu’elle émit.
La surface de l’étang resta aussi calme et claire que jamais, comme si rien ne s’était passé.
—…Niangniang, que s’est-il passé ? demanda Onkei.
Jusetsu se contenta de secouer la tête.
—Peut-être que l’eau a agi et a sauvé son âme pour moi, répondit-elle.
Le froid et le poids de l’eau qui l’enveloppait, la lumière du soleil qui scintillait à la surface de l’eau et les ombres qui tombaient dans les profondeurs de l’étang… Ensemble, ils avaient probablement poli, lavé et fait fondre l’âme du démon. C’était quelque chose que Jusetsu n’aurait pas pu faire seule.
—Onkei, pourrais-tu me couper un peu de ce lierre ?
Jusetsu désigna la vigne qui s’était enroulée autour du saule. Onkei s’en approcha et en rapporta rapidement une brassée. Jusetsu l’enroula en boucle, puis sortit de la poche de son corsage une ficelle en papier sur laquelle étaient écrits des caractères rouges. Elle l’utilisa pour attacher le lierre. Elle lança ensuite le paquet vers l’étang. Le lierre décrivit un arc dans les airs et tomba dans l’eau, faisant un petit splash avant de couler. Il ne laissa derrière lui que des cercles sur l’eau.
—C’était une technique propre aux chamans. Un chaman l’avait enseignée à Reijo. An ne pourra plus sortir de l’étang maintenant, mais je conseille tout de même aux gens de rester à l’écart, dit Jusetsu. Heureusement, l’étang ne semblait pas avoir reçu de visiteurs.
—Rentrons.
Jusetsu se détourna et Onkei la suivit.
—Puis-je me permettre de vous poser une question ? commença-t-il.
—Qu’y a-t-il ?
—Avez-vous fait cela parce que même vous ne pouviez pas l’exorciser, niangniang ?
Jusetsu réfléchit un instant avant de lui répondre.
—…Exorciser ou exterminer quelqu’un, c’est facile. Mais ce n’est pas agréable.
—Pourquoi donc ?
—Quand on extermine quelqu’un comme ça, il ne va pas au paradis, son âme disparaît complètement. Ce n’est pas à moi de déterminer quelles âmes sont dignes et lesquelles ne le sont pas.
Les morts étaient tristes, tous autant qu’ils étaient. Jusetsu était vivante. Il serait insolent de la part d’une personne vivante de catégoriser les morts.
—Du fait de leur nature même, les vivants et les morts sont séparés, continua-t-elle. Parfois, je les réunis, et d’autres fois, je les sépare. C’est tout.
Vouloir sauver les gens était déjà assez arrogant en soi, mais parfois, ce désir était trop fort pour y résister.
Je suis sûre que Reijo aurait mieux géré cette situation que moi.
Jusetsu força ses jambes lourdes à avancer et s’éloigna de l’étang négligé. Aucune voix ne s’élevait du fond de l’eau.
Lorsque Jusetsu revint au pavillon Yamei, Ishiha était pris en sandwich entre Jiujiu et Kogyo. Les deux femmes lui apprenaient à écrire.
—Oh, Concubine Corneille ! dit Ishiha en se levant précipitamment de son siège. Il s’agenouilla près de Jusetsu. J’ai une lettre pour vous.
—Une lettre ? dit Jusetsu. De qui ?
—De maître.
—Débarrasse-toi-en.
Ishiha leva les yeux vers elle, surpris et ne sachant pas quoi faire.
—Mais vous ne pouvez pas…
Ne voulant pas contrarier un enfant, elle tendit la main.
—Donne-la-moi.
—Bien sûr, dit Ishiha en sortant la lettre de sa poche intérieure avec un soupir de soulagement.
La lettre de l’empereur était dans une enveloppe en papier décoré. De l’eau colorée avait été utilisée avec des pochoirs pour créer un motif représentant deux poissons jumeaux. L’enveloppe avait même été fortement parfumée. Eisei a dû faire ça pour me contrarier, pensa Jusetsu. Koshun n’était pas le genre d’homme raffiné à parfumer ses lettres à des femmes en brûlant de l’encens.
S’il a écrit quelque chose de stupide, nous pourrons simplement utiliser ça pour que Ishiha s’entraîne à écrire et le recopier, pensa Jusetsu en ouvrant l’enveloppe. Koshun était un écrivain consciencieux et soigné, son écriture serait donc un bon exemple.
Après avoir parcouru la lettre ouverte, Jusetsu se pinça les lèvres, pensive, pendant un court instant.
—Qu’y a-t-il, niangniang ? demanda Jiujiu.
—Rien, vraiment…, répondit Jusetsu en refermant la lettre. Elle la rangea dans la poche intérieure de son vêtement.
— Le ministre de l’Hiver, Setsu Gyoei, est un vieil ami de Reijo, avait écrit Koshun. Tu devrais le rencontrer et lui parler. Je vais organiser une rencontre dans un avenir proche.
À quoi cela servirait-il de rencontrer le ministre de l’Hiver ? Koshun avait-il une arrière-pensée ? Jusetsu ne pouvait pas le dire en lisant la lettre.
Mais une chose piquait sa curiosité. Un vieil ami de Reijo ?
—Voulez-vous lui répondre ? Je me ferai un plaisir de lui remettre, intervint Ishiha.
—Dois-je vraiment lui… répondre ? faillit dire Jusetsu, mais les yeux d’Ishiha brillaient dans l’attente d’un ordre. Elle céda. Il devait vraiment aimer obéir.
—Donne-moi un instant, dit Jusetsu à contrecœur.
Elle prit du papier de chanvre coloré dans son armoire et choisit une feuille indigo pâle. Elle prit ensuite un pinceau pour écrire une seule chose, toute simple.
— Compris. Elle plia la feuille et la tendit au jeune eunuque.
—Je veillerai à ce que cela parvienne à mon maître en toute sécurité ! dit Ishiha avec enthousiasme. Ses joues étaient rouges d’excitation.
—Ce n’est rien d’important, lui dit Jusetsu, mais Ishiha quitta néanmoins le pavillon de bonne humeur.
—Il veut juste vous remercier pour ce que vous avez fait pour lui, dit Jiujiu en souriant.
Kogyo rayonnait également.
—Me remercier ?
—Pour l’avoir recueilli alors qu’il n’avait nulle part où aller.
—…C’est à cause de moi qu’il n’avait nulle part où aller, dit Jusetsu.
—Oh non, ce n’est pas vrai, niangniang. C’est son shifu qui l’a chassé du pavillon Hien, pas vous, rétorqua Jiujiu. Cet homme n’aurait pas pu rester dans son rôle d’instructeur de toute façon, j’ai entendu dire qu’il était tombé malade.
—Quoi ?
Kogyo donna un coup de coude à Jiujiu. La jeune femme se couvrit la bouche et Kogyo lui fit signe de ne rien dire.
—Il est alité ? demanda Jusetsu.
—Non, ce n’est pas sérieux, répondit Jiujiu. Je n’aurais pas dû en parler. Je m’excuse.
—Ce n’est pas grave. Si tu dis quelque chose que je n’ai pas besoin d’entendre, je n’y prêterai pas attention.
—Niangniang, sourit Jiujiu, mais Kogyo griffonna quelque chose sur un bout de papier et le montra à Jusetsu.
—Vous ne devriez pas la gâter, cela disait. Jusetsu gloussa en réponse.
Ce soir-là, Jusetsu était assise seule à sa table. Des morceaux de papier de chanvre coloré de toutes les nuances étaient étalés dessus : rouge pâle, jaune, abricot, couleur paille… Chacun d’entre eux était parsemé de morceaux de feuille d’or et d’argent. À côté, il y avait un pinceau à tête d’oiseau avec un manche en bambou tacheté. Il était appelé ainsi parce que sa pointe était aussi délicate que la tête d’un oiseau. Il y avait également un récipient en forme de bateau contenant de l’encre, sur lequel était gravé le nom de son fabricant. Il s’agissait d’une spécialité locale de l’est, de la plus haute qualité.
Lorsque Ishiha alla remettre la réponse de Jusetsu, il revint avec ces objets, non sans difficulté. C’étaient des cadeaux de Koshun. C’était comme s’il lui disait : « Écris-moi plus souvent. »
Ce n’est pas comme si nous étions amants, pensa Jusetsu. Peut-on vraiment échanger des lettres aussi souvent ? Cela dit, les « amis » échangeaient probablement aussi des lettres. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Koshun semblait avoir un penchant pour l’écriture. Il envoyait apparemment très souvent des notes à ses concubines.
Quelle absurdité !
Jusetsu rassembla les feuilles de papier de chanvre et les posa sur un plateau laqué. Elle rangea le pinceau et l’encre dans son étui à lettres. Cependant, lorsqu’elle se leva pour les ranger dans son armoire, elle eut l’impression que quelque chose se brisait à l’intérieur de son corps.
—Qu’est-ce que c’était ? Elle agrippa son bras, effrayée.
Elle sentait que quelque chose était brisé.
Elle se précipita vers les portes.
Shinshin battait violemment des ailes, mais elle l’ignora. Une fois sortie du pavillon, elle recommença à suivre les traces de ses pas de l’après-midi. Jusetsu se dirigeait vers le pavillon Jakuso.
La lune éclairait son chemin. Les ombres projetées par les arbres sur le sol étaient différentes de celles de la journée. Elles étaient désormais bleu-noir et semblaient vouloir engloutir quiconque s’approchait trop près.
Jusetsu entendit quelques insectes au loin, mais ils n’étaient pas encore assez bruyants pour attirer son attention. L’été n’était pas encore à son apogée, et les insectes seraient alors beaucoup plus bruyants.
Elle passa devant les arbres rouges et contourna l’arrière du pavillon Jakuso. Une lumière encore plus intense que celle de la lune se déversait des bâtiments du pavillon. Les lanternes suspendues dans le passage extérieur étaient allumées et brillaient de mille feux. Mais malgré la luminosité des lanternes, les environs étaient particulièrement calmes. Jusetsu se dirigea vers l’étang.
C’était peut-être à cause de l’obscurité, mais l’endroit ne semblait plus aussi sauvage que plus tôt dans la journée. Le lierre et les plantes envahissantes avaient désormais une élégance mélancolique, éclairées par le clair de lune… mais il y avait toujours quelque chose de sinistre dans ce spectacle.
Je le savais.
La magie de la boucle de lierre que Jusetsu avait jetée dans l’eau plus tôt avait cessé d’agir. Ce qu’elle avait ressenti quelques instants auparavant était le signe que son effet s’était estompé. Et pour aggraver les choses…
Jusetsu fixait la surface de l’étang. Il était calme, baigné par la lumière glaciale de la lune. L’ombre noire du saule en recouvrait une partie.
Il n’y avait aucun signe d’An. Avait-elle brisé le sort et s’était-elle enfuie ? Non, c’était impossible.
Quelqu’un l’avait brisé de l’extérieur. Jusetsu pouvait sentir An flotter faiblement dans l’air. Il y avait des traces d’elle ici et là, ténues et légères.
Jusetsu avait de plus en plus de mal à respirer tandis qu’elle essayait de comprendre ce qui s’était passé.
Pourquoi sentait-elle des fragments d’An éparpillés un peu partout ? C’était comme si elle avait été dévorée… et que ces traces n’étaient que les restes laissés derrière elle.
Sans réfléchir, Jusetsu recula lentement. Elle était terrifiée et trop effrayée pour courir.
Elle réalisa qu’elle avait déjà éprouvé cette peur auparavant, la nuit de la nouvelle lune, lorsque Uren Niangniang avait vu ce jeune homme dans la ville portuaire.
C’était exactement la même peur.

Chapitre 3
L’Homme au Masque
KOSHUN APPRIT l’histoire du masque par Ka Meiin, l’un de ses vassaux. Celui-ci la lui raconta après la réunion du conseil impérial, alors qu’ils contemplaient tous deux l’étang aux lotus depuis le passage extérieur du pavillon. Les lotus étaient déjà fermés, mais leurs boutons teintés de cramoisi offraient un spectacle rafraîchissant. Ils étaient d’une beauté gracieuse, tournés vers le ciel. La lumière éblouissante du soleil se reflétait sur la surface de l’eau, et l’air était déjà suffisamment chaud pour faire transpirer, même à l’ombre.
—J’ai une autre histoire curieuse à vous raconter, dit Meiin. Il avait passé le moment précédent à raconter à l’empereur les rumeurs et autres ragots qui circulaient dans les environs du domaine impérial, mais l’homme semblait avoir encore plus d’histoires à raconter. Je connais quelqu’un qui tient une boutique de soieries. Il s’en sort plutôt bien et possède une grande boutique dans la ville à l’ouest. C’est un marchand doué, mais son passe-temps est quelque peu inquiétant…
Le vice de cet homme était de collectionner des antiquités.
—Je devrais peut-être dire « objets usagés » plutôt qu’antiquités. Il ne collectionne rien de particulièrement luxueux. D’après sa femme, ce n’est que de la camelote, dit-il avec un rire gêné.
Meiin avait plus de quarante ans et un air intelligent. Son expression du moment, teintée d’amertume, lui convenait parfaitement.
—Ce serait déjà assez grave s’il collectionnait des objets de valeur, mais sa femme déplore qu’il n’accumule que de la camelote. Ce n’est pas un passe-temps approprié pour un homme riche comme lui, même si je pense que c’est mieux que de courir après les femmes pour les plaisirs charnels. Quoi qu’il en soit, leur maison est maintenant remplie d’objets éclectiques. Il y a des choses comme un ornement mi-chat, mi-raton, des ferrures à l’usage inconnu, des bouts de verre exotiques échoués sur la plage… Il aime les montrer à chaque fois que quelqu’un lui rend visite, et cela me met dans une situation un peu difficile, moi aussi. Parmi tout ce bric-à-brac, il y avait un objet mystérieux…
—Mystérieux ? Tu veux dire qu’il était hanté ? demanda Koshun.
—Vous avez raison, répondit Meiin. Il a dit qu’il l’avait acheté à un brocanteur itinérant. C’est un masque en tissu.
—Comme ceux que les musiciens portent pendant les rituels ?
—Exactement. C’est un carré de lin sur lequel est dessiné un visage. Il y a aussi des trous pour les yeux et la bouche. Vous le mettez sur votre visage comme ça, vous voyez, et vous l’attachez dans le dos avec une ficelle. Meiin mimait de mettre quelque chose sur son visage.
—Je pense qu’il ferait chaud et qu’il serait difficile de respirer avec quelque chose comme ça sur le visage, remarqua Koshun.
—Je suis d’accord. Le masque en tissu que mon ami a acheté était taché et l’encre était presque totalement effacée, il ne valait évidemment pas la peine d’être acheté, mais il a insisté sur le fait qu’il aimait ses caractéristiques. Une fois qu’il en a parlé, j’ai compris son point de vue. Il avait un charme un peu étrange, car les yeux et le nez avaient un certain air mélancolique. Cela ne m’aurait pas incité à l’acheter, mais chacun est libre, je suppose. Quoi qu’il en soit, il a reçu le masque et l’a immédiatement essayé. Personnellement, je suis impressionné qu’il ait mis ce chiffon inutile sur son visage. Meiin fronça les sourcils d’horreur. Cet homme était un peu à cheval sur la propreté. Mais il a dit que lorsqu’il faisait ça, il voyait un homme.
—Un homme ? Comment ça ? demanda l’empereur.
—Il y avait des trous dans le masque pour les yeux, alors il pouvait voir à travers le masque. Il aurait dû pouvoir le faire, du moins, mais il a dit qu’il ne voyait pas ce qu’il y avait devant lui. Tout ce qu’il a pu voir, c’est le dos d’un homme, debout dans une sorte de brouillard. Il portait une robe de chambre crasseuse et pendait la tête.
—Oh… Koshun se tourna vers Meiin avec intérêt. Que s’est-il passé alors ?
—Mon ami a été choqué et a enlevé le masque, mais ce n’est pas la dernière fois qu’il l’a essayé. Peut-être qu’il a beaucoup de cran parce qu’il dirige une si grande boutique, ou peut-être qu’il est juste un excentrique, mais lorsqu’il a organisé un banquet, il a montré le masque à ses invités. Il a fini par le remettre. Un acte de bravade en état d’ébriété, bien sûr. Meiin n’aimait ni assister à des banquets ni s’enivrer, et il dit cela avec une expression de dégoût sur le visage. Mais quand il l’a fait, l’homme de l’autre côté du masque…
Meiin s’arrêta là et regarda Koshun.
—Ce sont les paroles d’un ivrogne, alors prenez-les avec une pincée de sel, avertit-il l’empereur avant de poursuivre. Il dit que l’homme lui tournait le dos, mais qu’il s’est retourné. Le visage pâle et les joues creuses, il a fixé mon ami d’un regard vide…
Comme on pouvait s’y attendre, l’ami de Meiin avait dégrisé à cette vue et s’empressa d’arracher le masque.
—Mais après cela, il s’est senti mal et a commencé à avoir des frissons. Il a clôturé le banquet et s’est mis au repos, mais il a eu de la fièvre et s’est retrouvé alité. Il m’a dit qu’il s’était rétabli en deux ou trois jours, mais qu’il avait mis le masque de côté parce qu’il effrayait beaucoup sa femme. En fait, il était complètement ivre et avait fait du grabuge, le ventre à l’air en plus ! Il n’est donc pas surprenant qu’il se soit senti mal en point, n’est-ce pas ? Personnellement, je doute que le masque ait quelque chose à voir avec ça.
—…A-t-il toujours ce masque en sa possession ?
—Quoi ? Oh, oui, en effet. Apparemment, il est même trop effrayé pour le jeter.
—Eh bien, tiens donc… dit Koshun en se caressant le bout du menton. Penses-tu que je puisse l’emprunter ?
Meiin resta bouche bée un instant.
—Eh bien, bien sûr… Cela ne poserait aucun problème, mais… Meiin s’interrompit. L’expression de son visage montrait clairement qu’il ne comprenait pas ce que l’empereur voulait d’un masque aussi minable.
—Ce n’est pas que je veuille le voir moi-même. Je veux le montrer à quelqu’un. Je m’attends à ce que ce masque intéresse Jusetsu, avait pensé Koshun.
—C’est vrai ? Meiin avait l’air sceptique, mais ne posa pas d’autres questions. Très bien. Il s’inclina.
À ce moment précis, Eisei apparut et s’agenouilla devant Koshun.
—Le chef du secrétariat Un est ici pour vous voir, déclara-t-il.
Koshun déplaça son regard pour voir Un Eitoku tourner le coin du passage extérieur et se diriger vers lui. C’était un vieil homme de petite taille, mais il était stable et avait une démarche rapide. Lorsque Koshun était encore prince héritier, il avait été son grand maître à l’administration du prince héritier. Depuis, il était son meilleur allié. Il était l’actuel chef de la distinguée famille Un et le grand-père de Kajo. Sans son aide, Koshun n’aurait jamais pu devenir empereur.
Eitoku s’inclina devant Koshun et regarda vers l’étang de lotus.
—Les lotus sont sur le point d’éclore. Auriez-vous enfin pris goût aux fleurs, par hasard, Votre Majesté ? Vous n’avez jamais manifesté le moindre intérêt pour elles lorsque vous étiez petit.
—C’est vrai. Ce n’est que récemment que j’ai remarqué que chacune des concubines avait des fleurs différentes et magnifiques qui poussaient dans leurs jardins.
Eitoku parut stupéfait par les paroles de l’empereur.
Koshun se reprit.
—Non, je le savais, mais je n’y avais jamais prêté attention.
—Vous avez eu beaucoup à faire, Votre Majesté. J’espère que vous prendrez désormais le temps d’admirer les fleurs avec vos concubines, dit Eitoku. Cela m’amène tout de même à me demander si votre nouvelle appréciation des fleurs est la raison pour laquelle vous avez offert un pot de chrysanthèmes au pavillon Hien ?
—Vous vous tenez vraiment informé, n’est-ce pas ? Je sais que ce n’est pas la saison des fleurs, mais si je ne fais rien lorsque l’idée me vient à l’esprit, je l’oublierai.
—Vous êtes si gentil et attentionné, Votre Majesté. Je n’en attends pas moins de vous. Je suis sûr que la Concubine Hirondelle a été ravie elle aussi. À propos, j’ai entendu dire que les roses rouges du pavillon Eno étaient tout à fait éblouissantes. Je suppose qu’elles ont dépassé leur apogée maintenant, mais pourquoi ne pas les admirer avec la Concubine Canard Mandarin ? suggéra Eitoku d’un ton tranchant.
Koshun contempla les bourgeons de lotus. Quand Eitoku avait dit que les fleurs n’étaient plus à leur apogée, il parlait aussi de Kajo. Elle n’était pas aussi vieille que l’homme le laissait entendre, elle était juste plus âgée que Koshun.
—Kajo serait plus intéressée par le fait que je lui apporte un livre que par le fait de regarder des fleurs, dit l’empereur.
—Vraiment ? Au temps pour moi. Vous la connaissez mieux que moi, Votre Majesté. Oubliez ce que j’ai dit. Je vous prie de m’excuser. Eitoku rit joyeusement avant de se tourner vers Meiin. Et comment vont les choses pour vous, gendre ? Tout se passe bien, j’espère ?
—Tout va bien, merci, répondit Meiin en lui souriant.
Meiin était marié à la plus jeune fille d’Eitoku. Eitoku avait repéré son potentiel et l’avait choisi pour épouser sa fille. Aujourd’hui, Meiin était le meilleur érudit impérial et même le vice-ministre du département des affaires financières. Ce poste officiel lui avait été attribué alors qu’il n’existait aucune classification officielle pour les érudits, ce qui montrait à quel point il excellait dans ce qu’il faisait.
—Cela me fait penser, saviez-vous, Votre Majesté, qu’un des eunuques du pavillon Hien avait été victime d’une malédiction ?
—Oh oui, répondit Koshun. J’ai entendu quelque chose à ce sujet.
—L’eunuque malade prétend que c’est la Concubine Corneille qui la lui a jetée.
—Je suis sûr que c’est absurde, dit Meiin avec un soupir. Il y a toujours des rumeurs ridicules qui circulent dans le palais intérieur, n’est-ce pas ? Nous devons faire plus pour redresser les mœurs du peuple.
—Il se peut bien que ce soit des bêtises, mais nous entendons beaucoup parler de la Concubine Corneille depuis quelque temps. N’est-ce pas, Votre Majesté ?
—Je ne sais pas, dit Koshun, feignant l’ignorance. Je n’ai pas vraiment l’oreille fine pour les ragots.
Eitoku caressa la barbe qui pendait au bout de son menton, l’air embarrassé.
—Eh bien, ce n’est pas non plus comme si je faisais exprès de les écouter…
Koshun rit légèrement.
—Je le sais. Puis il fit demi-tour et s’éloigna de l’extrémité du passage extérieur. Il faisait si clair dehors que lorsqu’il se détourna, l’ombre parut encore plus lugubre qu’à l’accoutumée.
Il s’arrêta un instant.
—Où allez-vous, Votre Majesté ?
—…Je retourne à la cour intérieure. Koshun se remit en marche, et Eisei le suivit silencieusement.
—Votre Majesté, la rumeur dit qu’un désastre s’ensuivra si vous vous engagez avec la Concubine Corneille. Vous avez tant d’autres concubines avec lesquelles vous pourriez choisir de passer du temps, dit Eitoku en le critiquant de loin.
—Je suis au courant, répondit Koshun.
—Je vous ai déjà posé la question, mais si vous n’êtes pas satisfait des concubines que vous avez actuellement, ma plus jeune petite-fille est maintenant en âge. C’est la sœur cadette du Concubine Canard Mandarin, voyez-vous, et…
—Les concubines que j’ai actuellement me suffisent amplement.
Laissant Eitoku crier derrière lui, Koshun tourna rapidement à l’angle du passage. Il savait qu’Eitoku avait manipulé les dames de la cour et les eunuques du palais intérieur pour qu’ils lui servent d’oreilles. Il savait aussi qu’il voulait à tout prix que Kajo porte le bébé de l’empereur. L’homme s’impatientait.
Koshun avait admiré Eitoku dès son plus jeune âge. Il était sage, noble, et Koshun lui devait beaucoup pour les années de soutien sincère qu’il lui avait apportées.
Dans ces conditions, Koshun devait lui rendre la pareille en lui offrant quelque chose d’important. C’était ainsi.
Eitoku n’y pensait probablement pas de cette façon. Il était le fondement même de Koshun, et en tant que tel, il se devait d’être fort. C’est pourquoi les liens du sang étaient importants. Koshun l’avait compris. Il savait que la petite-fille d’Eitoku, Kajo, était une jolie jeune femme, et que l’homme essayait de consolider et de protéger sa position pour lui. Il le savait mieux que quiconque.
Malgré cela, il pouvait sentir un sens caché derrière les mots d’Eitoku. Il sentait qu’au fond de son cœur, l’homme pensait : « Après tout ce que je vous ai donné, vous ne devez pas me trahir ou me désobéir. »
Ces derniers temps, Koshun avait presque oublié comment Eitoku l’avait réconforté et encouragé lorsque sa mère et Teiran avaient été tués, qu’il avait été enfermé et que son titre de prince héritier lui avait été retiré. C’était étrange, car en comparaison, il n’arrivait toujours pas à se sortir de la tête le rire tonitruant de l’impératrice douairière.
Il avait l’impression que des pas glacials et lugubres le suivaient régulièrement de l’arrière.
Jusetsu se balançait dans son palanquin. C’était la première fois qu’elle en montait une. C‘est plus secoué que ce à quoi je m’attendais, se dit-elle. Elle s’attendait à ce que les mouvements soient beaucoup plus fluides.
Des eunuques portaient son palanquin sur leurs épaules. Ils étaient plus nombreux à entourer le palanquin par devant et par derrière, et Jiujiu et Onkei étaient à ses côtés. Des rideaux l’entouraient, de sorte que Jusetsu ne pouvait pas voir ce qui se passait à l’extérieur. Tout ce qu’elle pouvait entendre, c’était le bruit désagréable des pas ordonnés des eunuques sur le gravier blanc.
L’entourage se dirigeait vers le Sanctuaire Seiu.
Est-ce vraiment convenable de faire ça ?
Setsu Gyoei était apparemment un vieil ami de Reijo, ce qui ne manqua pas de toucher Jusetsu. Elle ne pouvait s’empêcher d’espérer qu’elle aurait la chance d’entendre parler de sa mentore lorsqu’elle le rencontrerait.
Les bruits de pas crissant sur le gravier s’arrêtèrent, et le palanquin fut descendu au sol. Quelqu’un ouvrit les rideaux et la lumière du jour pénétra à l’intérieur, ce qui fit plisser les yeux de Jusetsu pendant quelques instants. Une fois ses yeux réajustés, elle sortit. L’air était devenu moite à l’intérieur des rideaux, et elle poussa un soupir de soulagement tant attendu.
Les membres du ministère de l’Hiver attendaient de l’autre côté de la porte, tous vêtus de robes couleur cendre. La seule exception était le vieil homme au centre, dont la robe était d’un gris verdâtre profond. Jusetsu s’approcha lentement de lui, faisant des bruits silencieux en marchant sur les pavés avec ses chaussures.
—Tu es Setsu Gyoei… ? lui demanda-t-elle.
Le vieil homme regarda Jusetsu un moment, fasciné et semblant avoir oublié de parler. Puis il se mit lentement à genoux, l’expression inchangée.
—C’est exact. Je suis le ministre de l’Hiver, Setsu Gyoei.
—Reijo m’a dit ton nom, dit Jusetsu en le regardant fixement. Elle tendit la main et aida l’homme à se lever. Les yeux de Gyoei s’illuminèrent un instant au son du nom de Reijo, et il échangea un regard avec Jusetsu avant de redescendre immédiatement son regard.
—C’est un privilège de vous recevoir dans un endroit aussi reculé qu’ici.
Gyoei conduisit Jusetsu jusqu’au bâtiment situé à l’arrière du sanctuaire. Elle jeta un coup d’œil au sanctuaire sur leur passage. Il a certainement connu des jours meilleurs, pensa-t-elle. Tout ce qui s’y trouvait était défraîchi et miteux. Jusetsu avait entendu dire que les sanctuaires d’Uren Niangniang étaient tombés en désuétude, mais c’était tout de même surprenant de le voir de ses propres yeux.
On la conduisit dans une pièce et elle se plaça en face de Gyoei. Son siège grinça lorsqu’elle s’y assit. La lumière du soleil qui pénétrait par la fenêtre en treillis faisait ressortir l’usure du mobilier.
—Vous n’avez pas suivi les instructions de Reijo, n’est-ce pas ? dit Gyoei à voix basse après qu’un de ses subordonnés ait servi du thé et soit parti. Vous avez une dame de la cour et un eunuque avec vous.
Jusetsu jeta un coup d’œil par l’embrasure de la porte. Elle avait demandé à Jiujiu et Onkei de l’attendre dehors.
—Je n’avais pas l’intention d’y contrevenir, dit-elle. Les circonstances m’y ont forcée.
—Une fois que vous acceptez une personne pour vous aider, votre volonté s’affaiblit. Vous ne pourrez plus jamais survivre seule. Jusetsu ne savait plus où donner de la tête.
—Que dirait Reijo si elle était encore en vie ? Gyoei soupira.
Jusetsu se mordit la lèvre et baissa la tête. Entendre cela de la part de quelqu’un qui connaissait bien Reijo était difficile.
Gyoei se contenta de soupirer à nouveau.
—…Je ne suis pas en mesure de parler moi-même, cependant. Le ministre de l’Hiver n’est pas censé rencontrer le Concubine Corneille, et pourtant je suis là, ignorant également cet avertissement. L’empressement de Sa Majesté m’a touché.
Jusetsu leva les yeux et vit que Gyoei arborait une expression morose.
—En vérité, je voulais vous rencontrer. Je me demandais ce qu’était devenue la petite fille que Reijo m’avait confiée. Un léger sourire se dessina sur le visage de Gyoei. Vous êtes digne et belle. Vous ressemblez beaucoup à Reijo, comme on peut s’y attendre, puisqu’elle vous a élevée. Lorsque vous avez franchi la porte aujourd’hui, j’ai eu un choc. C’était comme si Reijo était de retour.
Jusetsu cligna des yeux, fixant Gyoei.
—…Reijo m’a dit que s’il y avait quelque chose que je n’arrivais pas à faire, je devais me tourner vers toi.
Gyoei plongea son regard dans celui de Jusetsu.
—Il y a une sorte d’encens que Reijo chérissait beaucoup, poursuivit-elle.
—On ne le sent pas brûler très souvent – celui qu’on appelle arôme tendre-époux. Même la nuit de sa mort, elle portait un ruqun parfumé avec cette odeur. Je l’ai brûlé pour elle quand je la pleurais aussi… C’est toi qui lui as offert cet encens ?
Bien que l’expression de Gyoei soit restée inchangée, il plissa soudain les yeux.
—Lorsque Reijo est décédée et qu’elle m’a rendu visite…j’ai pu sentir l’arôme de la nostalgie. L’idée qu’elle l’ait brûlé m’a suffi, dit-il. C’était il y a longtemps, mais… je lui ai donné cet encens lorsqu’il a été décidé que j’allais travailler pour le ministère de l’Hiver en tant que subordonné. J’ai demandé à un eunuque de le lui remettre pour moi. Je peux blâmer mon indiscrétion de jeunesse, mais c’était tout de même un cadeau extrêmement inapproprié à lui envoyer… Gyoei s’arrêta là. Il regarda la fenêtre en treillis et cligna des yeux. La lumière du soleil semblait faire briller ses sourcils blancs.
—Reijo était la fille de la famille qui employait mon père. Quelqu’un de mon rang n’aurait pas dû lui envoyer de cadeaux, dit-il.
—Mais Reijo a toujours apprécié ce que vous lui avez offert.
Gyoei se couvrit la bouche avec sa main. Elle remarqua que ses mains étaient frêles et que la peau fine qui les recouvrait présentait des rides qui ressemblaient à des ondulations. Elle se souvenait que les mains de Reijo ressemblaient aussi à cela. Les mains de la femme étaient minces, avec des veines bleues saillantes, mais cela ne l’avait pas empêchée de tenir fermement la main de Jusetsu.
—Je vous en suis très reconnaissant, dit Gyoei, avant d’expliquer comment Reijo et lui avaient appris ensemble avec le même tuteur.
La lumière blanche du soleil emplissait la pièce tandis que Jusetsu l’écoutait raconter conte après conte sur Reijo, des histoires de l’époque où elle était une enfant innocente, et plus tard, une jeune fille à l’allure de garçon manqué qui faisait honte aux garçons. La Reijo dont parlait Gyoei était une fille courageuse et noble.
Jusetsu ne savait que ce qu’elle était dans sa vieillesse. Entendre des histoires sur sa mentore dans sa jeunesse, c’était comme entendre parler d’une toute nouvelle personne, mais on aurait pas dit qu’il était en train de parler d’une étrangère. Reijo était Reijo.
—Elle était la même à l’époque, depuis qu’elle est enfant, dit Jusetsu avec un léger sourire.
Gyoei était ébloui par la lumière qui entrait par la fenêtre.
—Ministre de l’Hiver. Vénérée Concubine Corneille, appela un subordonné depuis l’autre côté de la porte.
—Qu’est-ce qu’il y a ? répondit Gyoei.
—Sa Majesté nous fait l’honneur de sa présence.
—Quoi ?! dit Gyoei. Jusetsu l’entendit grommeler sous sa respiration : Pas encore lui qui sort de nulle part…
—Koshun vient-il souvent ici ? demanda Jusetsu.
—Oui, il vient souvent. Je ne sais pas ce qui lui plaît tant dans cet endroit miteux.
—Je vois. Il a dû s’attacher.
—Pardon ?
—À vous, dit-elle.
Gyoei faisait une drôle de tête.
—Qu’est-ce que… ? Non, ce n’est pas possible. Sa Majesté ne veut s’enquérir que de vous.
Une fois qu’un subordonné eut guidé Koshun dans la pièce, Gyoei se leva pour s’incliner devant lui, mais l’homme ne fit aucun effort pour cacher son agacement.
—J’étais sur le point de retourner à la cour intérieure, mais il m’est venu à l’esprit que Jusetsu était peut-être arrivée, alors je suis venu ici à la place.
Apparemment imperturbable face à l’attitude de Gyoei, Koshun s’assit sur le divan qu’un subordonné lui avait apporté. Jusetsu se doutait que Gyoei agissait toujours de la sorte et que Koshun n’y prêtait jamais attention. Si Eisei était là, je suis sûre qu’il lui lancerait un regard furieux, ne put s’empêcher de penser Jusetsu.
—As-tu l’habitude de fréquenter des lieux où les gens sont cruels avec toi ? demanda-t-elle à l’empereur.
—Que veux-tu dire par là ?
—Je ne pensais pas que tu serais aussi tordu.
—Je viens ici parce que je le veux. Il en va de même lorsque je te rends visite, dit-il.
—Ce n’est pas nécessaire. Tu n’as rien de mieux à faire ? dit Jusetsu.
Koshun regarda soudain de l’autre côté.
—Non, dit-il.
L’expression de son visage était terriblement triste, comme celle d’un enfant qui n’avait nulle part où aller, ce qui mit Jusetsu dans tous ses états.
—Pourquoi…tu ne vas pas voir Kajo ? dit Jusetsu, pensant qu’elle était la concubine dont il était le plus proche.
—Kajo est…la petite-fille d’Un Eitoku, dit Koshun, toujours avec l’air d’un enfant ennuyé.
Jusetsu pencha la tête sur le côté à sa réponse.
Koshun, semblant avoir repris ses esprits, la regarda.
—Non, ne t’en fais pas. Ce n’est rien. Oublie ce que j’ai dit.
Jusetsu ne dit rien. Elle le regarda, mais il détourna le regard. Je suppose qu’être l’empereur vient avec ses propres difficultés, pensa Jusetsu avant de se lever.
—Je n’ai plus rien à faire ici. Je rentre chez moi, dit-elle.
—C’est tout ?
—J’ai entendu toutes les histoires dont j’avais besoin. Maintenant, vous pouvez parler tous les deux. Koshun regarda Jusetsu en face.
—…Merci, dit-il.
Surprise, Jusetsu recula quelque peu.
—Il n’est pas nécessaire de me remercier, dit-elle.
—Je…pense que tu es quelqu’un de gentil, Jusetsu.
Jusetsu se renfrogna.
—Je m’en fiche complètement. Au revoir, dit-elle en se dirigeant vers la porte. En tendant la main, elle se retourna vers Gyoei. Pourrais-je… entendre d’autres histoires sur Reijo une autre fois ?
Elle s’attendait à ce que Gyoei réponde par une grimace, mais contrairement à ses attentes, l’homme joignit les bras devant lui dans une révérence respectueuse.
—Ce serait avec plaisir. Quand vous le voudrez, Concubine Corneille, répondit-il.
Jusetsu acquiesça, puis quitta la pièce. Jiujiu et Onkei, ainsi qu’Eisei, l’attendaient à l’extérieur.
—Retournons au palais intérieur, déclara-t-elle.
Alors qu’elle s’apprêtait à partir, elle se tourna brusquement vers Eisei.
—Eisei, à propos de Koshun… Elle voulait lui demander s’il lui était arrivé quelque chose, mais elle se mordit la langue. Ce n’était pas quelque chose dont elle devait se préoccuper.
Au lieu de cela, elle se contenta de dire :
—Il a l’air bien faible. Puis elle se détourna.
Les yeux d’Eisei s’écarquillèrent de surprise.
—Ici, c’est bien, dit Jusetsu aux eunuques qui, par la suite, firent descendre son palanquin au sol.
Le groupe venait de franchir la porte de Kio, celle qui reliait la cour extérieure et le palais intérieur.
Lorsque Jusetsu quitta le palanquin, elle ne se tourna pas en direction du pavillon Yamei, mais se mit plutôt en route vers le sud.
—Où allons-nous ? demanda simplement Onkei.
—Le pavillon Jakuso, répondit Jusetsu sans s’arrêter. L’étang.
Onkei la suivit sans mot dire, tandis que Jiujiu l’accompagnait avec agitation.
—Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle.
—On peut dire ça… Jusetsu répondit évasivement, en marchant à vive allure.
Au sud de la porte se trouvaient des pommiers à fleurs. Leurs fleurs rouge clair tombantes étaient un beau spectacle au printemps, mais à cette époque de l’année, leur feuillage vert frais était beaucoup plus vif. De petites baies vert clair pendaient également de ces arbres. Le groupe enjamba le gravier et marcha à travers les arbres. Au bout d’un moment, ils arrivèrent à une rivière étroite. Devant le pont laqué vermillon qui enjambait l’eau, quelques campions étaient assis et fleurissaient de fleurs rouges. Après avoir traversé le pont, ils aperçurent des arbustes à feuilles rouges. Ils indiquaient la zone où se trouvait le pavillon Jakuso.
Depuis l’arrière du pavillon, ils se dirigèrent vers l’étang. Jusetsu était inquiète et effrayée par ce qu’elle avait ressenti l’autre nuit. Elle n’avait aucune idée de ce que c’était, ni pourquoi cela lui avait inspiré une telle peur, et l’anxiété de ne pas en savoir assez l’exaspérait. Elle était extrêmement agitée.
L’étang était toujours aussi sauvage et silencieux. L’endroit était si silencieux que Jusetsu fronça les sourcils. On aurait dû entendre des bruits de vie de temps en temps, comme des feuilles se frôlant dans le vent ou des insectes sautant et rampant dans l’herbe, mais on ne pouvait rien entendre de tel.
C’était comme si tous les êtres vivants de la région retenaient leur souffle.
—C’est trop calme ici, non… ? remarqua Onkei d’un air soupçonneux.
—Est-ce étrange ? demanda Jiujiu avec curiosité.
Jusetsu observa son environnement et soupira. Il n’y avait aucun signe de ce qu’elle avait senti l’autre nuit. Elle ressentit un mélange de déception et de soulagement. Qu’est-ce qui m’a fait si peur ?
—La concubine qui vit ici a-t-elle rencontré des problèmes ? demanda-t-elle à Onkei.
—Je ne sais pas si on peut parler de problème, mais… j’ai entendu dire qu’elle se sentait un peu mal ces derniers temps.
—Est-elle malade ?
—Même ses eunuques ne le savent pas vraiment. Parfois elle peut se lever, parfois elle est clouée au lit, mais elle ne quitte presque jamais les bâtiments du pavillon. Même le maître lui a rendu quelques visites pour voir comment elle allait.
—Des visites… ? Maintenant que tu le dis, je me souviens que Koshun a mentionné quelque chose de ce genre.
Après être passé au pavillon Yamei, il avait dit qu’il devait prendre des nouvelles d’une de ses concubines et était parti. Il devait être en train de parler de la Concubine Pie.
Quel pouvait être le rapport avec la santé défaillante de la concubine ?
Jusetsu regarda à nouveau l’étang de près, mais elle n’avait aucune chance de trouver une réponse.
—Shogetsu, appela une dame de la cour. L’homme se retourna pour la regarder. La Concubine Pie souhaite te voir. Ne t’agite pas dans tous les sens. Tu es censée rester à ses côtés, tu te souviens ? Si tu ne le fais pas, c’est à nous qu’il incombera de te chercher. La femme était fâchée contre lui.
—Désolé, il s’excusa.
La dame de la cour rougit légèrement.
—…Ce n’est pas grave, dit-elle en se détournant. Dépêche-toi d’y retourner. La Concubine Pie est sans défense sans toi.
La dame de la cour tira violemment sur le bras de Shogetsu. Il s’exécuta et la suivit.
—Tu n’es qu’un néophyte, comment as-tu réussi à t’attirer autant de faveurs de la part de la Concubine Pie ? Eh bien, je peux le comprendre dans une certaine mesure, avec ton apparence et tout ça…
La dame de la cour jeta un coup d’œil en arrière vers Shogetsu. Le jeune homme était vêtu d’une robe légère gris-rat et avait le visage pâle. Ses longs cheveux n’étaient pas noués, mais attachés en une seule queue de cheval. La Concubine Pie lui avait donné l’autorisation de faire cet écart.
—Je suppose que j’ai quelques relations, lui avait dit Ho Ichigyo.
Ce soir-là, lorsque Shogetsu avait dit qu’il voulait se rendre dans la capitale impériale et insisté sur le fait qu’il avait quelque chose à y faire, Ho Ichigyo l’avait regardé d’un air quelque peu déconcerté.
—Tu ne le sais probablement pas, mais pour entrer dans la capitale impériale, il faut un laissez-passer qui prouve que tu as l’autorisation, et pour entrer dans le palais intérieur, il faut devenir eunuque. Eh bien, peut-être qu’avec ton corps, tu pourras entrer, avait dit Ho. J’ai quelques vieilles connaissances qui sont employées par le domaine impérial. Je leur demanderai s’ils peuvent t’obtenir un laissez-passer, mais s’ils n’y parviennent pas, c’est fini, d’accord ?
Le ton du vieil homme ne semblait pas très optimiste, mais Shogetsu finit par atteindre non seulement la capitale impériale, mais se fraya un chemin jusqu’au palais intérieur également.
—Cela dit… commença la dame de la cour, lorgnant Shogetsu de la tête aux pieds,
—Il y a quelque chose d’un peu… effrayant chez toi.
Elle en resta là, et ils arrivèrent enfin devant le bâtiment du pavillon où vivait la Concubine Pie.
—Vas-y, dit-elle, et elle le poussa par derrière.
Le corps penché en avant à cause de la bousculade, Shogetsu leva les yeux vers le bâtiment du pavillon. Ses yeux ne montraient aucune émotion.
Koshun se présenta à nouveau au pavillon Yamei deux ou trois jours après avoir vu Jusetsu au Sanctuaire Seiu.
—Il y a quelque chose que je voudrais te montrer, dit-il. Son visage était toujours aussi immuable et inexpressif.
Il fit signe à Eisei derrière lui et lui demanda d’apporter une boîte. Elle était petite, plate et faite de bois non verni.
Koshun ouvrit le couvercle. À l’intérieur se trouvait un chiffon sale. Jusetsu fronça les sourcils.
—C’est un objet qu’un ami, expliqua l’empereur. Tu te souviens de Meiin ? Je crois que vous vous êtes déjà rencontrés.
—C’est cet homme qui a l’air d’avoir une bibliothèque entière de connaissances enfouies dans son cerveau, n’est-ce pas ? Il a une quarantaine d’années ?
Koshun marqua une pause.
—Maintenant que tu le dis, il a vraiment l’air comme ça, hein ?
—Et alors ? Pourquoi m’avoir parlé de ça ? dit Jusetsu, le poussant à continuer.
Koshun ouvrit le tissu. Un visage humain y était dessiné, celui d’un homme barbu, avec des trous à la place des yeux.
—C’est un masque ?
—Un masque en tissu, comme ceux qu’utilisent les musiciens. Tu n’en as jamais vu ? demanda Koshun.
—J’en ai entendu parler, mais je n’en ai jamais vu de mes propres yeux.
—Ils sont surtout utilisés lors de rituels ou de grands banquets, expliqua Koshun. Tu vois ces trous pour les yeux ? Si on regarde à travers, on peut voir un homme.
—Tu l’as vu ? demanda-t-elle.
—Oui, je l’ai vu.
Jusetsu était stupéfaite. Elle n’arrivait pas à savoir si c’était de l’intrépidité ou de l’insouciance de sa part. N’avait-il pas peur ?
Jusetsu ramassa le masque et le plaça contre son visage. Comme il était vieux, le tissu avait une odeur unique de moisi. Le tissu était assez long pour lui tomber sur la poitrine, mais sur un homme adulte, il se terminerait probablement à la base du cou. Une ficelle était attachée au sommet du masque et se nouait à l’arrière de la tête du porteur, sans doute pour le maintenir en place.
Jusetsu jeta un coup d’œil à travers les trous des yeux. Dans des circonstances normales, elle aurait dû pouvoir voir Koshun à travers le masque, mais au lieu de cela, tout ce qu’elle pouvait voir était le dos d’un homme debout dans une sorte de brume blanche. Il portait une robe terne, gris verdâtre, et il avait la tête penchée.
L’odeur de moisi démangea le nez de Jusetsu, qui éternua. Elle posa le masque sur la table, le visage tourné vers le haut.
—Il doit servir dans le domaine impérial, dit-elle en se frottant le nez.
Sa robe gris verdâtre avait été l’indice. Les roturiers ne pouvaient porter que des robes de couleurs limitées. En général, leurs robes étaient blanches et plus ou moins non teintées. Les fonctionnaires et les personnes de rang élevé, en revanche, étaient autorisés à porter des robes teintées de cette même couleur gris verdâtre. Jusetsu supposait que la couleur des robes était déterminée plus précisément par le statut de la personne et le type de travail qu’elle effectuait, mais même elle n’en savait pas beaucoup plus à ce sujet.
—C’est la couleur des robes que portent les membres de la Résidence de l’Outarde.
La Résidence de l’Outarde était l’endroit où les musiciens de la cour impériale et les femmes qui travaillaient comme artistes impériaux étaient stationnés.
—Il devait s’agir d’un de leurs musiciens. En y regardant de plus près, je suppose que l’homme qui hante ce masque est celui qui le portait, chuchota Jusetsu. Elle s’arrêta soudain et jeta un regard acéré à Koshun.
—Pourquoi as-tu cela ? Qu’espères-tu gagner en me le montrant ?
—J’ai juste pensé que tu serais intéressée.
—Je ne pourrais pas être moins intéressée, espèce d’imbécile, s’emporta-t-elle.
—Très bien, dit Koshun. Il avait l’air d’être embarrassé, mais elle avait du mal à le deviner.
—Elle est difficile, dit Eisei derrière Koshun. L’eunuque avait un regard extrêmement féroce.
Jusetsu y était habitué et n’en pensait rien, mais cela irritait Koshun. Aussi douloureusement sérieux qu’il soit, il avait l’impression d’être dans une position délicate.
—J’ai déjà fort à faire avec le nombre de fantômes et autres dans le palais intérieur, qu’il s’agisse de morts avec lesquels je préférerais ne rien avoir à faire… ou de gens qui souffrent, dit Jusetsu, expliquant une partie de ses pensées.
Koshun hocha la tête, semblant avoir compris.
—Ah, je vois, dit-il avec une note d’admiration. C’est logique. Je m’excuse.
Koshun s’apprêta à ranger le masque en tissu, mais Jusetsu lui attrapa la main pour l’en empêcher.
—Tu te sentiras coupable si tu le reprends, n’est-ce pas ? Tu me l’as montré maintenant, dit-elle.
Koshun regarda tour à tour le visage et la main de Jusetsu.
—Je suppose que oui, dit-il en retirant sa main et en renonçant à ranger le masque.
Jusetsu retira également sa main, mais cela n’avait pas d’importance qu’elle ait touché la sienne ou quoi que ce soit d’autre. Ce n’était pas comme si c’était la première fois. Pourtant, elle se sentait étrangement troublée.
—Sais-tu quelque chose d’autre à propos de ce masque ? demanda Jusetsu. Qui est cet homme, par exemple ?
—Je ne sais pas. J’ai juste entendu dire que l’ami de Meiin avait essayé ce masque lors d’un banquet qu’il organisait. Lorsqu’il l’a fait, l’homme qui lui tournait le dos s’est retourné.
—Il s’est retourné ?
—Oui.
Pourquoi donc ? Jusetsu fixa Koshun qui réfléchissait à la question.
—Tu réfléchis toujours sérieusement à ces situations de fantômes, n’est-ce pas ? dit-il.
Jusetsu leva les yeux vers Koshun.
—Je n’ai rien d’autre à faire, admit-elle.
C’était un lapsus, mais étonnamment, c’était la vérité.
—Sauver des fantômes, c’est tout ce que je peux faire ici, ajouta-t-elle en se ridiculisant. Parfois, je n’y parviens même pas.
Jusetsu savait qu’elle allait passer ce qui lui semblait être un temps outrageusement long au pavillon. Elle y resterait jusqu’à sa mort. Si elle ne pouvait pas fréquenter d’autres personnes, elle n’avait pas d’autre choix que de se contenter des fantômes. Qu’elle le veuille ou non n’avait aucune importance, c’était sa seule option.
—Ils sont peut-être morts, mais les fantômes sont prisonniers de la vie, dit-elle. Leurs souvenirs et leurs émotions de l’époque où ils étaient en vie les retiennent. Je veux les libérer.
Mais pour moi, il est hors de question de m’enfuir.
Jusetsu trouvait la situation tordue.
—Tu… commença Koshun en fixant l’expression du visage de Jusetsu. Tu parles beaucoup plus qu’au début. Tu es plus ouverte sur tes sentiments maintenant.
Jusetsu ferma la bouche et pinça les lèvres.
—Parfois, quand on sauve un fantôme, on sauve aussi une personne vivante. Tu as sauvé plus de gens que tu ne le penses, et pas seulement des esprits, dit Koshun calmement. Ses mots s’accumulèrent doucement dans le cœur de Jusetsu, comme une légère couche de neige.
Incapable de dire quoi que ce soit, Jusetsu détourna le regard. Sans crier gare, Koshun avait touché son cœur. Elle ne pouvait pas dire si cela l’agaçait ou la rendait heureuse, mais elle savait que sa poitrine se sentait un peu plus chaude.
—Tu as dit que c’est au cours d’un banquet que l’homme s’est retourné, n’est-ce pas ? dit Jusetsu, ramenant de force la conversation à son sujet d’origine.
—Oui, dit Koshun.
—Si c’était un banquet, n’y aurait-il pas eu des musiciens ?
—Oui… C’est vrai. L’hôte tient une grande boutique, alors je suppose qu’il en a un bon nombre à son service.
—Si l’homme au masque était un musicien, il aurait pu réagir au son de la musique.
Koshun croisa les bras.
—La musique ?
—Il y a beaucoup de musiques différentes, mais si c’était un banquet, alors…
—Le qin, la guitare lunaire, le luth, la harpe, le sifflet et la flûte de Pan, et puis il y a ces deux instruments à anche libre, le sheng et le yu… Je suppose que c’est à peu près tout, dit Koshun, énumérant les instruments en comptant sur ses doigts.
Jusetsu ne savait même pas ce qu’étaient certains de ces instruments.
—Peut-être que si nous parvenons à faire entendre ces instruments au masque, l’homme se retournera, dit-elle. Si l’homme répondait, cela fournirait à Jusetsu une sorte d’indice.
—Si c’est le cas, il est préférable de demander au marchand en question quels instruments ont été joués lors du banquet plutôt que d’utiliser tout ce qui nous tombe sous la main. Je vais demander à Meiin, dit Koshun. Il se leva ensuite.
—Tu rentres chez toi ? demanda Jusetsu.
—Eh bien, oui ?
Jusetsu le regarda en silence.
—…Si tu avais besoin de moi pour quelque chose, je resterai encore un peu. Koshun se rassit.
La jeune femme fronça les sourcils.
—Je n’en ai pas besoin, dit-elle, son agacement étant évident. Tu débarques ici sans être invité, même si tu n’as besoin de rien, et pourtant tu as l’audace de me demander une raison ?
Les yeux de Koshun s’écarquillèrent en réalisant.
—…Non. C’est une bonne remarque, dit-il. Il eut alors l’air de se fendre d’un sourire, même s’il n’était que très léger. Dans ce cas, prenons du thé, comme le font des amis.
Il jeta un coup d’œil à Eisei, et l’eunuque se dirigea vers la cuisine sans faire de bruit.
Il ne parlera plus de rien d’important maintenant que je l’ai empêché de partir, pensa Jusetsu. Elle ne savait pas s’il s’en rendait compte lui-même, mais l’empereur, bien qu’excessivement soucieux des sentiments de Jusetsu, ne parlait jamais de lui.
Quelques jours plus tard, Koshun revint avec une réponse.
—Il a dit qu’ils jouaient de la flûte et du luth. Les musiciens n’étaient pas à son service, mais il y avait une troupe d’oiseaux chanteurs engagée pour ce jour-là.
—Une troupe d’oiseaux chanteurs… répéta Jusetsu.
—D’après cela, je pense que c’est au son du luth que l’homme au masque a réagi, dit Koshun.
—Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Koshun avait de nouveau apporté la boîte ce jour-là. Il ouvrit le couvercle et sortit le masque en tissu.
—Les masques en tissu sont percés de différents trous en fonction de l’instrument dont ils jouent, expliqua-t-il après avoir étalé le tissu. Mais ils ont tous des trous dans les yeux.
Koshun montra la bouche du masque.
—Pour les joueurs de flûte, il y a une fente sur le côté de la bouche afin qu’ils puissent mieux jouer de la flûte lorsqu’ils le portent. Pour les joueurs de sifflet, il y a une seule fente verticale pour les lèvres. Quant à ceux qui jouent d’autres instruments, ils n’ont pas besoin d’une autre fente dans leur masque.
Ce masque n’avait pas de fentes.
—Ce masque appartenait à quelqu’un qui ne jouait pas d’un instrument à vent. Un musicien ne réagirait-il pas au son de l’instrument dont il joue lui-même ?
Koshun suggérait que le propriétaire du masque était un joueur de luth, puisqu’il s’agissait d’un instrument à cordes.
—C’est pourquoi j’ai pensé que nous devrions faire écouter à l’homme au masque quelqu’un qui joue du luth, mais en fait, j’ai déjà essayé une fois. J’ai fait venir un joueur de luth de la résidence de l’Outarde et je l’ai fait jouer, mais l’homme au masque ne s’est pas retourné.
—Cela signifie qu’il n’était probablement pas un joueur de luth, dit Jusetsu.
—Alors pourquoi se serait-il retourné lors du banquet ? Était-il peut-être attiré par le son de la flûte, même s’il n’en jouait pas lui-même ? Tous deux réfléchirent ensemble à cette question.
—Une troupe d’oiseaux chanteurs… murmura Jusetsu.
Lorsqu’elle avait entendu ce terme, c’était Onkei qui lui était venu à l’esprit.
—…Eisei, appela-t-elle l’eunuque.
—Oui, niangniang ? Eisei répondit, bien que sceptique. Qu’attendez-vous de moi ?
—Onkei devrait être dehors. Peux-tu l’appeler pour moi ?
—Onkei ? Koshun demanda d’un air dubitatif.
—Il y a quelque chose que je voudrais lui demander. Si une troupe d’oiseaux chanteurs est impliquée, Onkei serait la personne à qui demander. Il en a fait partie.
—Vraiment ? dit Koshun en se retournant vers Eisei.
Ce dernier, à son tour, regarda Jusetsu avec surprise.
—C’est vrai, confirma-t-il. Vous en savez beaucoup sur lui, n’est-ce pas, niangniang ?
—Il me l’a dit lui-même.
—Vraiment ? Il n’a pas pu…
—Est-ce que j’ai eu tort de demander ? Je ne l’ai dit à personne d’autre, dit-elle.
—Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Je m’excuse. J’étais juste surpris. Eisei se dépêcha alors de franchir les portes pour appeler Onkei.
—Les eunuques n’aiment pas parler d’eux, expliqua Koshun une fois Eisei partie. Onkei a dû vraiment te faire confiance.
—Je n’en sais rien, dit Jusetsu. En se souvenant de l’histoire douloureuse d’Onkei et de la façon dont il avait pleuré, elle se tut. Onkei lui avait confié son cœur.
Je me demande si je pourrai un jour lui rendre cette confiance, se demanda Jusetsu.
Eisei revint ensuite, emmenant Onkei avec lui.
Jusetsu appela Onkei à ses côtés.
—Je voudrais te demander quelque chose à propos des instruments dont jouent les musiciens de la troupe d’oiseaux chanteurs.
—Oui ? dit Onkei. Il s’était agenouillé, mais Jusetsu le fit se relever.
—Est-ce que ce sont des instruments spéciaux ? Sont-ils différents de ceux dont jouent, par exemple, les musiciens de la Résidence des Outardes ?
Onkei sembla réfléchir quelques instants.
—En général, non.
—En général ?
—Je ne connais pas toutes les troupes d’oiseaux chanteurs, seulement la mienne. Parfois, les choses varient beaucoup en fonction de la région. Pour ma part, je ne connais qu’une seule personne qui utilise un instrument unique.
—Une seule ?
—Oui. Un musicien de ma troupe d’oiseaux chanteurs avait un luth peu commun.
—Un luth…
Onkei et Jusetsu échangeaient un regard. Un joueur de luth dans la troupe d’oiseaux chanteurs d’Onkei. Jusetsu ne dit rien, mais Onkei lui fit un léger signe de tête.
—La personne qui en jouait était une jeune fille. Son luth était plus petit, et elle pouvait le porter facilement avec ses bras minces. C’est pourquoi elle en jouait admirablement bien. Il devait être un peu plus petit que la normale. En général, les luths ont quatre cordes, mais le sien en avait cinq. La partie où se trouvent les chevilles d’accordage, au sommet du luth, est généralement courbée vers l’arrière, mais sur le sien, elle était complètement droite. Apparemment, son luth provient d’une petite île de l’ouest, l’île de Shicho, à l’ouest de la province de Do. C’est une île d’exilés. J’ai entendu dire que le premier luth de ce type avait été fabriqué par un exilé d’un pays étranger, mais je ne sais pas si c’est vrai ou non… Cela dit, on voit souvent des luths comme le sien dans la province de Do, mais dans cette région, c’est rare. Celui de cette fille est le seul que j’aie jamais vu.
—Koshun, l’appela Jusetsu, mais elle se tourna toujours vers Onkei. Le luth qui a été joué lors du banquet du marchand avait-il quelque chose de spécial ?
—Je ne sais pas, répondit Koshun. Mais… j’ai entendu dire qu’une femme en jouait.
—Quoi ? dit Jusetsu en se retournant pour le regarder enfin.
—Cette troupe d’oiseaux chanteurs est connue sous le nom de « Oiseau vermillon », et leur chef s’appelle Sha. J’ai vérifié leur identité, il n’y a donc aucun doute à ce sujet.
Lorsque Jusetsu regarda à nouveau Onkei, il fut sidéré.
—C’est la troupe d’oiseaux chanteurs dont je faisais partie.
—Cela signifie donc que… Cette joueuse de luth était…
—Le luth joué au banquet devait être ce luth particulier.
—Nous avons besoin d’un luth de l’île de Shicho, alors, dit Koshun en croisant les bras.
—Ce serait idéal si nous avions celui de cette troupe d’oiseaux chanteurs particulière, mais ils ont déjà quitté la capitale impériale.
—Quoi ? dit Jusetsu, ses épaules s’affaissant en signe de déception.
—Mais si ce luth vient d’un pays étranger, cela nous donne un indice, même si nous ne savons toujours pas pourquoi il attire l’attention de l’homme au masque.
—Y en aurait-il un à la résidence de l’Outarde ?
—Non, répondit Koshun. Mais il y en a un dans la salle des trésors du Pavillon Gyoko. Veux-tu venir le voir ?
Jusetsu refusa. L’eunuque qui travaillait comme gardien de la chambre forte, Ui, serait là, et Jusetsu ne l’aimait pas. Être près de lui, lui donnait l’impression de se trouver devant une porte qu’il ne fallait pas ouvrir.
Koshun partit peu après, emmenant Eisei avec lui pour vérifier le luth.
Jusetsu leva les yeux vers Onkei, qui se tenait à ses côtés.
—Je suis sûre que nous pourrions en savoir plus sur l’état de santé des membres de la troupe de l’Oiseau vermillon si nous le demandions, dit-elle.
Onkei secoua immédiatement la tête.
—Non, ce n’est pas grave. Tant que tout le monde semble en bonne santé, c’est tout ce qui compte, dit-il en laissant échapper un petit rire. Après avoir été envoyé au palais intérieur, je me suis inquiété qu’on leur ait retiré leurs laissez-passer, ou qu’ils n’aient plus pu faire d’affaires, mais l’Assistant Ei a déjà eu la gentillesse de se renseigner à ce sujet pour moi. Aux dernières nouvelles, ils n’étaient plus dans la capitale impériale, mais ils ont pu continuer à se produire en toute sécurité. Onkei baissa la voix à un petit murmure, Même Kiji.
—Kiji ? demanda Jusetsu.
—La joueuse de luth, expliqua-t-il. Apparemment, elle a la réputation d’être l’une des meilleures joueuses du coin.
—…Je vois. Elle n’avait pas l’impression qu’il avait l’intention de la revoir un jour.
—Niangniang, dit Jiujiu en sortant de la cuisine. Voulez-vous que nous vous servions les prunes que Sa Majesté vous a gentiment offertes ?
—Ah, oui… Jusetsu commença à répondre, mais au même moment, Ishiha sortit du côté de Jiujiu, tenant Shinshin. Le jeune eunuque était en quelque sorte devenu le gardien de Shinshin. Cet oiseau mystérieux n’était pas du genre à s’attacher aux gens, mais étrangement, il semblait s’être pris d’affection pour Ishiha. On aurait dit qu’il l’emmenait dehors à ce moment-là.
—Shinshin n’est pas tombé sur toi et ne t’a pas picoré, n’est-ce pas, Ishiha ?
—Pas du tout. C’est un oiseau bien élevé, niangniang.
Bien élevé ? pensa Jusetsu. Elle en doutait beaucoup, mais Ishiha semblait être sérieux.
Ishiha laissa Shinshin tomber sur le sol et resta collé à sa place, regardant nerveusement dans la direction de Jusetsu. Il doit vouloir des prunes, supposa Jusetsu en lui faisant signe de s’approcher.
—Tu es le bienvenu, prends-en, dit-elle.
—Hum, eh bien, en fait, ce n’est pas ça. Non, merci, dit Ishiha, troublé, en s’approchant de Jusetsu.
—…Eh bien, dans ce cas je devrais prendre congé. Onkei s’apprêta à partir, mais Jusetsu tenta de l’en empêcher.
—Mange aussi des prunes, dit-elle.
—Non, je… commença-t-il à dire, mais un ordre étant un ordre, il décida de suivre son ordre.
—Vous voyez… Ishiha dit timidement à Onkei : Je crois que c’est vous qui avez glissé un mot en ma faveur, pour que je puisse travailler pour la Concubine Corneille. Je voulais vous exprimer ma gratitude, mais je n’ai pas eu beaucoup d’occasions de vous voir, et je m’en excuse. Merci beaucoup.
Son débit était encore instable, mais Ishiha parlait poliment, séparant soigneusement chaque mot les uns des autres. Il semblait que son désir de dire cela à Onkei avait été la raison de sa nervosité.
—Je n’ai fait cette recommandation que parce que je pensais qu’elle serait bénéfique à niangniang… Ce n’était pas pour toi. Onkei semblait déconcerté.
—Vous m’avez néanmoins beaucoup aidé. C’est pourquoi je vous remercie.
Ishiha était franc, mais cela laissait Onkei perplexe.
—Vraiment ? Très bien, alors, répondit-il simplement.
Jiujiu apporta un bol rempli de prunes. Les petits morceaux de fruits étaient si juteux que leur goût puissant était sur le point d’éclater à travers leur peau rouge-pourpre. Un doux parfum flottait dans l’air. Jusetsu donna une prune à Onkei et à Ishiha avant d’en prendre une pour elle. Elle s’assit sur le rebord de sa fenêtre en treillis et mordit dans la prune.
En été, tout ce qui entourait Jusetsu était vibrant et débordant de vie. Le bruit des insectes était assourdissant, même la nuit, et leurs cris masquaient l’obscurité. Plus il faisait clair dans la journée, plus l’ombre d’Uren Niangniang s’estompait. C’était la saison du Souverain de l’Été.
Jusetsu regardait par la fenêtre, mais elle se retourna vers Ishiha.
—J’ai entendu dire que l’eunuque qui était ton instructeur est malade. Le savais-tu ?
Ishiha, qui prenait une grande bouchée de sa prune, essuya sa bouche collante.
—Oui, je le sais. Mais je ne pense pas qu’il s’agisse d’une maladie à proprement parler.
—Qu’est-ce que tu veux dire ?
—Mon shifu, enfin, cet homme n’est plus mon shifu, il a peur. Tout l’effraie. Le bruit du vent, le bruit des pas, les ombres, la liste est longue.
—De quoi a-t-il si peur ?
—De vous, niangniang.
Les yeux de Jusetsu s’écarquillèrent en entendant la réponse d’Ishiha.
—Moi… ?
—Quand vous êtes venue à mon secours, vous lui avez dit de ne plus me frapper, et que s’il le faisait, rien de bon n’en résulterait. Vous avez dit : Je connais votre nom maintenant.
—Oh, oui. Jusetsu l’avait menacé. Elle avait menacé d’utiliser son nom pour le maudire. …Tu veux dire que ma menace était un peu trop efficace ?
—Je crois que oui. Depuis, il est devenu très craintif. Il dit avoir vu un monstre dans vos yeux, niangniang.
Jusetsu resta bouche bée, sans voix. Un monstre ? Dans mes yeux ?
—Ishiha, dit Onkei au garçon d’un ton de reproche, ce qui le fit sursauter.
—Je suis désolé. Je dis simplement qu’il s’est trompé et que c’est pour cela qu’il a peur. Il n’y a pas de monstre dans les yeux de niangniang.
Jusetsu serra fort son bras. Qu’est-ce que cet eunuque avait bien pu voir ? Un monstre… ?
Elle resta silencieuse. Elle se souvint de l’incident où elle avait failli perdre la vue, cette fois où Hyogetsu s’était servi de Jiujiu comme d’un pion et l’avait blessée. Une rage et une force irrépressibles avaient surgi dans son corps, et elle ne se sentait plus elle-même.
Qu’est-ce qui contrôlait Jusetsu à ce moment-là, ou qui contrôlait Jusetsu ?
Soudain, Jusetsu eut froid, comme si une ombre s’était glissée dans son cœur. Une perle de sueur froide coula le long de son dos.
Le lendemain soir, un messager arriva de Koshun. C’était Eisei.
—Pourriez-vous venir au pavillon Goshi, je vous prie ? dit-il.
C’était l’un des édifices du pavillon de la cour intérieure, où vivait l’empereur. Jusetsu décida d’emmener Onkei avec elle. Jiujiu fit une moue boudeuse d’être laissée derrière, tandis qu’Ishiha essayait de l’apaiser.
—Cela signifie-t-il qu’il y avait vraiment un luth dans la chambre forte ? demanda Jusetsu.
Eisei ne souhaitait pas répondre.
—Gardez cette question pour quand vous verrez mon maître, dit-il sèchement. Il avait l’air étrangement mécontent, mais cela semblait être une habitude.
Ils franchirent la porte Ringai, qui reliait le palais intérieur à la cour intérieure. Les gardes de la porte observaient Jusetsu d’un air absent. Avec son ruqun noir et ses pivoines dans sa coiffure, il était clair qu’elle était la Concubine Corneille.
Le pavillon Goshi était plutôt compact et se trouvait encore plus près du palais intérieur que le Pavillon Gyoko. Les tuiles bleues du toit brillaient dans la lumière du soir, et les piliers laqués de vermillon paraissaient plus sombres dans l’ombre. Les portes donnant sur le passage extérieur étaient toutes grandes ouvertes, laissant la musique s’échapper de l’intérieur. Jusetsu entendit quelqu’un jouer d’un instrument à cordes, qu’elle supposa être un luth. Son son doux, aigu et émoussé résonnait dans l’air, se réverbérant doucement. Il était aussi doux qu’une ondulation causée par des gouttes d’eau tombant à la surface d’un étang. Il y avait aussi une légère odeur d’encens dans l’air. Il devait s’agir de l’arôme d’un bois parfumé. C’était l’encens préféré de Jusetsu, celui qu’elle brûlait habituellement chez elle.
Ils continuèrent à avancer sur les pavés du chemin et montèrent les marches. Ils trouvèrent Koshun assis sur un divan à l’intérieur du bâtiment du pavillon, écoutant attentivement le musicien qui jouait du luth. Les eunuques qui l’accompagnaient se tenaient près des portes comme des statues de pierre. Lorsque Jusetsu apparut, Koshun leva la main pour arrêter le musicien. Le musicien assis en diagonale face à lui portait une robe vert cendré et tenait un luth de forme inhabituelle. L’instrument était magnifique, il était en écaille de tortue avec des couches incrustées de nacres, et décoré d’un motif floral.
—C’est le luth exotique qui se trouvait dans la salle des trésors, dit Koshun en invitant Jusetsu à s’asseoir à côté de lui. Il est fait de bois de santal rouge avec des détails d’écaille de tortue et de perles provenant d’une coquille d’escargot marbrée. Il est plus petit qu’un luth ordinaire et son manche est complètement droit. Il a également cinq cordes.
Ce luth avait les mêmes caractéristiques que celui dont Onkei avait parlé. Jusetsu le regarda et constata qu’il était tourné vers elle, hochant la tête.
—C’est la même forme que celui qu’avait Kiji. Le sien n’était pas aussi luxueux que celui-ci, cependant, dit-il.
La boîte contenant le masque avait été placée à côté de Koshun. Il ouvrit le couvercle et le sortit à nouveau.
—Regarde.
Jusetsu lui prit le masque, l’étala et jeta un coup d’œil à travers les trous des yeux. Koshun ordonna au musicien de recommencer à jouer. Un timbre doux et émoussé commença à résonner dans la pièce.
Surprise par ce qu’elle voyait, Jusetsu se raidit. L’homme qu’elle voyait à travers les trous des yeux s’était retourné. Ses joues étaient émaciées et ses yeux enfoncés. Sous ses paupières sombres et ombragées, ses yeux avaient un éclat perçant. Son visage était pâle, et ses lèvres étaient légèrement ouvertes, bien que sèches et vidées de leur couleur.
Jusetsu détourna son regard des trous et jeta un coup d’œil au luth. Comme prévu, le son de l’instrument semblait attirer son attention, mais pourquoi ? Lorsque Jusetsu regarda à nouveau à travers les trous, ce qu’elle vit la fit sursauter. Une autre paire d’yeux injectés de sang se trouvait juste devant elle et la fixait. Ils émettaient une lumière étrange. Ils appartenaient à l’homme au masque.
Jusetsu se surprit à éloigner son visage.
—Il te regarde, n’est-ce pas ? dit Koshun, impassible.
Jusetsu acquiesça.
—Il doit être très… attaché au son de ce luth.
—Eh bien, oui.
Koshun arrêta alors la musique.
—Écoutons ce que ce musicien a à nous dire.
Il désigna le musicien du regard. C’était un homme âgé, vêtu d’une robe vert cendré. La plupart de ses cheveux étaient gris et attachés en nœud coulant. Son visage étroit et ses mains étaient secs et profondément ridés. Ses doigts, en revanche, étaient élégants. Ils étaient longs et joliment formés, sans doute parce qu’il jouait du luth.
Le musicien s’appelait Sakyu Yo. Il expliqua qu’il était dans la résidence de l’Outarde depuis l’âge de dix-huit ans. Aujourd’hui, il ne participait plus aux banquets ni aux rituels, mais se consacrait à la formation de jeunes musiciens. Contrairement à son jeu de luth, la voix de Yo était étouffée et il parlait d’un ton hésitant.
—L’autre jour… un jeune homme de la résidence de l’Outarde a eu l’honneur d’être invité par Sa Majesté à jouer du luth pour elle. Lorsque j’ai entendu ce qu’il avait à dire… j’ai réalisé que l’homme qui hantait le masque était peut-être une de mes connaissances. Aujourd’hui, un messager est arrivé – il est venu appeler l’un d’entre nous pour jouer de ce luth que je tiens en ce moment – et je lui ai fait part de mes soupçons.
—Qui était cette connaissance ? demandèrent-ils.
—Un homme de la résidence de l’Outarde, comme moi. Nous étions proches en âge et avons rejoint la Résidence à peu près en même temps. Nous jouions tous les deux du luth, mais il était déjà reconnu comme un joueur accompli. Son instrument de prédilection était le modèle à cinq cordes.
Cet homme s’appelait Kitsupuku Shihitsu et était originaire de l’île de Shicho, la petite île de l’ouest. C’était aussi l’île où l’on fabriquait les luths à cinq cordes.
—Shihitsu était un homme peu loquace. Il n’avait pas de relations sociales et ne semblait jamais s’éloigner de son instrument. Dans une certaine mesure, cela s’explique par le fait que le luth à cinq cordes est encore plus difficile à accorder que son homologue à quatre cordes, la partie incurvée du cheviller du luth à quatre cordes le rend plus facile à accorder, même pendant un concert. Le luth à cinq cordes se joue avec les doigts, tandis que le luth à quatre cordes se joue avec un plectre, ce qui leur confère des qualités sonores différentes. Le luth à cinq cordes est difficile à jouer, et Shihitsu est le seul musicien que je connaisse qui l’ait maîtrisé et qui ait pu lui faire produire les sons exacts qu’il souhaitait. Lorsqu’il jouait, son luth produisait des sons qu’aucune autre personne ne pouvait reproduire. Le son de son jeu pénétrait au plus profond de notre âme, nous donnant l’impression d’être enveloppés d’une pluie fine.
Yo baissa les yeux sur le luth qu’il tenait. On aurait dit qu’il parlait à l’instrument plutôt qu’à Jusetsu.
—Cependant, contrairement aux sons riches qu’il produisait, Shihitsu était un homme sombre et acariâtre. Il passait jour et nuit à consacrer toute son énergie à peaufiner silencieusement son art, ne laissant de temps pour rien d’autre. Il aurait été heureux de passer toutes ses heures d’éveil à jouer du luth. Je l’enviais, mais en même temps, il me faisait peur. Parfois, lorsqu’il jouait, sa vue me faisait froid dans le dos. C’était comme s’il abritait un démon en lui. J’avais l’impression que jouer du luth était sa seule raison d’être. Je ne savais pas ce qu’il deviendrait s’il n’avait pas cela, et cette pensée m’effrayait. Il s’est avéré que j’avais raison d’avoir peur.
Yo s’arrêta un instant de parler, l’air fatigué.
—Par-là, tu veux dire… ? dit Jusetsu, le poussant à continuer. Elle remarqua également que Yo n’avait pas du tout regardé le masque en tissu.
—Quoi qu’il en soit, il ne s’est jamais lié d’amitié avec ceux qui l’entouraient, si bien que bon nombre de ses pairs l’ont laissé de côté. Cette froideur était en partie due à la jalousie. En raison de son tempérament, il ne parvenait jamais à faire en sorte que les gens s’amusent lors des banquets. Même si son jeu était magnifique, il manquait de chaleur… Il n’y a pas eu d’incident décisif en tant que tel, mais peu à peu, Shihitsu a commencé à être invité de moins en moins souvent en tant que musicien. Plus il se faisait rare, plus son jeu dominait les autres musiciens lorsqu’il se produisait en public, son talent était si bien rodé. C’est pourquoi on le laissa encore plus de côté. Son jeu exceptionnel se fait trop remarquer et gâche le son d’ensemble du groupe. N’ayant pas l’occasion de montrer ses talents, Shihitsu se consacra à parfaire sa technique dans la résidence de l’Outarde. Le son du luth de Shihitsu résonnait sans cesse dans tout l’endroit. Il jouait constamment, sans même prendre une minute pour se reposer… Cela faisait froid dans le dos, dit Yo. Sa voix tremblait alors qu’il se remémorait les événements de l’époque.
Jusetsu ne disait rien, pour ne pas l’interrompre, et le laissait continuer.
—Je m’inquiétais de savoir s’il mangeait, dormait, etc., mais le plus insupportable était de pouvoir entendre son jeu à toute heure du jour et de la nuit. Il était bien plus impressionnant que le reste des musiciens, et nous avions l’impression d’être tourmentés sans relâche. Certains de nos camarades se sont plaints, mais le son n’a pas cessé. Un jour, à bout de nerfs, je suis allé lui parler. Il était resté toute la journée avec son luth et n’avait pas quitté sa chambre, pas même une seule fois. Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas vu, et j’ai été choqué par son apparence. Ses joues étaient concaves et d’une pâleur maladive, et son corps était horriblement maigre. Ses yeux enfoncés avaient cependant une étrange étincelle, et ses mains n’arrêtaient pas de pincer son luth. Les cordes et le sternum du luth étaient devenus sombres. Ils étaient manifestement souillés par quelque chose : le sang de Shihitsu. Jouer sans relâche avait, comme on pouvait s’y attendre, blessé ses doigts. Même lorsque sa peau s’était détachée et que ses doigts étaient couverts de sang, il avait continué à jouer comme si de rien n’était. J’ai crié son nom, « Shihitsu », mais il ne m’a même pas regardé. J’avais l’impression que son âme, et son âme seule, avait déjà traversé la mer. Je lui ai pris le luth des bras. Il a hurlé et s’est jeté sur moi. Il a levé les poings en l’air comme un fou et je suis resté salement amoché, mais je savais qu’il ne fallait pas lui rendre l’instrument. S’il continuait à en jouer, il en mourrait. Je me suis accroché au luth pour survivre. Je ne comprenais pas pourquoi il était si désespéré. Ce n’était pas un de mes amis, alors je n’avais pas la moindre idée… Très vite, nos camarades ont entendu le vacarme et sont arrivés. Ils ont réussi à le maîtriser. Il était si turbulent qu’ils l’ont enfermé dans sa chambre et lui ont pris son luth. « Rendez-moi mon luth ! » Shihitsu continuait à crier en frappant à la porte, mais à la tombée de la nuit, il s’est tu. J’ai supposé qu’il avait abandonné. Le lendemain, cependant, nous l’avons trouvé dans sa chambre, après s’être pendu.
À ce moment du récit, Yo leva les yeux, mais pas sur quelque chose en particulier. Il poussa un faible soupir, puis reprit la parole.
—Je me suis retrouvé avec le luth taché de sang de Shihitsu. J’aurais dû le mettre dans son cercueil pour lui, mais j’étais trop secoué à ce moment-là. Je n’ai réalisé que je l’avais que lorsque je suis retourné dans ma chambre après les funérailles… Cette nuit-là, j’ai de nouveau entendu un luth. C’était Shihitsu qui jouait. C’était ce son de pluie qui pénètre l’âme et que personne d’autre ne peut produire, mais il ne venait pas du luth. Aussi silencieux qu’il ait été, nous pouvions l’entendre de partout dans la Résidence des Outardes. Nous étions tous effrayés. Nous pensions que Shihitsu errait toujours, incapable de traverser la mer. Nous ne pouvions pas nous résoudre à attendre le matin et nous avons jeté son luth dans le feu du jardin. À ce moment-là, le son s’est arrêté. Tout le monde était rassuré, mais moi, j’étais encore nerveux. Il devait encore m’en vouloir. Après tout, c’est moi qui lui avais pris son luth. Je vérifiai à nouveau sa chambre, car j’avais peur qu’il ne revienne s’il avait laissé quelque chose derrière lui. Mais il n’y avait que quelques-unes de ses affaires. Il y avait un pinceau, une pierre à encre, une robe usée, et enfin, un masque en tissu… Celui que vous avez là.
Pour la première fois, Yo déplaça son regard vers le masque, mais il le détourna aussitôt.
—Il était plus rapide de jeter ses affaires que de les brûler, on ne peut pas brûler les pierres à encre, de toute façon, et j’ai donc demandé à notre servante de s’en débarrasser dans un endroit éloigné. Après cela, je me suis enfin senti à l’aise. Il ne m’était même pas venu à l’esprit qu’il pouvait encore exister.
Il ne savait pas si la servante l’avait vendu au lieu de s’en débarrasser, ou si quelqu’un d’autre l’avait ramassé et vendu après l’avoir jeté, mais le masque en tissu existait toujours.
—Il n’est jamais réapparu à la Résidence de l’Outarde, et nous n’avons jamais entendu son luth non plus, mais il semblerait que son âme n’ait toujours pas traversé la mer, n’est-ce pas ? L’expression de Yo était tendue. L’homme était terrifié. Shihitsu doit vouloir son luth. Il veut récupérer l’instrument que je lui ai pris. Quand je l’ai… confisqué, ce n’était pas par souci de sa part. C’est comme ça que j’ai justifié mes actes, mais en réalité, je voulais juste lui retirer son talent musical. Quand j’ai réalisé que c’était possible, j’ai été ravi. C’est pourquoi j’étais si désespérée de ne pas le laisser partir. J’enviais son talent plus que n’importe lequel de nos camarades. C’est ma faute s’il n’a pas pu traverser la mer.
Le visage de Yo était pâle alors qu’il avouait ses véritables sentiments. Sa voix était tendue, comme si une boule au fond de sa gorge essayait de sortir de sa bouche.
Jusetsu regarda à nouveau le masque. Elle avait l’impression de voir les yeux brillants et perçants de Shihitsu à nouveau, même sans regarder à travers le masque.
—…Je suppose qu’on peut appeler ça un « démon de la musique. » Cet homme était possédé par la musique. Il s’y est encore plus attaché après sa mort. Si tu ne lui avais pas pris son luth, il se serait probablement transformé en démon de son vivant. En ce sens, on peut dire que tu as donné à Shihitsu la chance de mourir alors qu’il était encore humain, peut-être.
Baissant les yeux, Yo secoua la tête.
—Ce n’était pas du tout mon intention lorsque je lui ai pris son luth.
—Je me fiche de tes intentions, lui rétorqua Jusetsu. Que tu l’aies voulu ou non, tu as empêché Shihitsu de se transformer en démon.
Yo leva les yeux vers Jusetsu.
—Je vois, dit-il simplement en hochant la tête.
Jusetsu déploya le masque et le tint devant ses yeux.
—Si nous donnons son luth à cet homme après tout ce temps, il y a deux possibilités. Soit son attachement disparaîtrait, soit il deviendrait encore plus fanatique, auquel cas il pourrait encore se transformer en démon.
Pendant que Jusetsu réfléchissait à ce qu’il devait faire, elle regarda le luth que tenait Yo.
—Koshun, cela poserait-il un problème si nous brûlions ce luth ?
—Brûler… ? dit Koshun. L’expression de son visage ne changea pas, peut-être parce qu’il n’en avait pas l’occasion, mais il semblait abasourdi. Cela… serait en effet un problème. Un très gros problème, en fait.
—Oh, dit Jusetsu.
—Je ne peux pas faire ce que je veux avec les objets de la chambre forte. Ils ne m’appartiennent pas.
—Très bien, dit Jusetsu. Puis elle se tourna vers Yo. Y a-t-il des luths à cinq cordes dans la Résidence de l’Outarde ?
—Pour l’instant, il n’y a pas de joueurs de luth à cinq cordes, donc je ne pense pas… mais si je cherche bien, je pourrais en trouver un vieux qui traîne quelque part.
—Si possible, un luth que personne n’a utilisé serait idéal. Jette-y un coup d’œil pour moi.
Koshun appela Eisei et lui demanda de se rendre à la Résidence de l’Outarde avec Yo. La résidence de l’Outarde était située à l’extérieur du domaine impérial, il faudrait donc un certain temps pour y aller et en revenir. Koshun avait préparé du thé et des boulettes de miel blanc pour Jusetsu. Koshun s’appuya sur l’accoudoir et regarda la jeune femme engloutir les friandises dans sa bouche.
—Tu dois être conscient, Koshun, dit Jusetsu.
—Conscient de quoi ?
—Je n’accepte pas les demandes pour rien. Les gens doivent me donner quelque chose en retour.
—…On dirait que tu as accepté la demande d’Ishiha gratuitement, pourtant.
Jusetsu s’arrêta de manger et jeta un regard acéré vers lui.
—Tu es en train de me dire que je devrais forcer un enfant à payer ?
—Mais c’est injuste, non ?
—Les choses n’ont pas besoin d’être justes. C’est moi qui ai pris la décision. C’est moi qui fixe les règles.
Étonnamment, Koshun éclata de rire.
—Je vois. Moi aussi, j’aimerais pouvoir dire ça aux gens quand ils me posent des questions. Je suis jaloux.
Jusetsu n’avait jamais vu Koshun rire si fort que ses épaules bougeaient. Même les eunuques qui se tenaient près des portes eurent l’air surpris.
Mais Koshun effaça le sourire de son visage.
—…Peu importe. Oublie ce que j’ai dit. Il est inapproprié pour moi de dire que je suis jaloux de toi, compte tenu de la position que tu occupes.
Jusetsu fixa le visage de Koshun. Il est bien trop sérieux pour son propre bien, pensa-t-elle.
—Je ne suis pas si sensible. Tu devrais dire ce que tu as envie de dire. Si je trouve quelque chose de désagréable, je te le ferai savoir.
—Je ne veux pas que tu me trouves désagréable, dit-il.
Jusetsu se tut, et une mine renfrognée apparut sur son visage. Il était tellement pénible à gérer.
—C’est ce que tu as ressenti à mon égard tout à l’heure ? demanda Koshun.
—Non. Je pensais juste à quel point tu es ennuyeux.
—C’est mieux que « désagréable. »
Vraiment ? pensa Jusetsu. Mais le cuisiner à ce sujet serait également ennuyeux, alors elle se tint coite. À la place, elle mit dans sa bouche une nouvelle boulette blanche au miel.
—Comment veux-tu que je te remercie cette fois-ci ? Avec des amuse-bouche ? Ou peut-être des fruits ?
—Arrête de penser que tu peux t’en sortir avec n’importe quoi tant que tu me donnes de la nourriture, répondit Jusetsu.
—S’il y a autre chose que tu veux, je serai ravi de te l’offrir.
—Il n’y en a pas, répondit Jusetsu avec morosité. Cela fit rire Koshun.
En un rien de temps, Yo et Eisei étaient de retour. Le musicien tenait un vieux luth à cinq cordes.
—Est-ce que quelque chose comme ça vous conviendrait ?
—Oui, dit Jusetsu. Joue-en pour moi.
Yo posa le luth sur ses genoux et joua les cordes une à une, en commençant par le haut. Il tripota les chevilles pour les accorder, puis joua une courte mélodie pour les vérifier à nouveau. Une fois qu’il eut terminé, il reprit le luth et commença à jouer une mélodie fluide.
Le son était d’une grande beauté. Le son émoussé et aigu ressemblait à une brise rafraîchissante glissant sur des pavés. Il était léger et agréable à l’oreille.
Jusetsu sortit la pivoine de sa coiffure et souffla doucement sur ses pétales. Ils se transformèrent en quelque chose qui ressemblait à une fine poudre d’argent et tombèrent en pluie sur la surface du masque. Une lumière vacillante scintilla et s’éteignit au contact du masque.
Face au masque, Jusetsu prononça son nom.
—Kitsupuku Shihitsu.
Au début, il n’y eut aucune réponse. Après quelques instants d’attente, ils purent entendre une voix rauque soupirer pendant les pauses du luth de Yo. Soudain, un doigt blanc sortit par l’un des trous de l’œil. Yo rejeta la tête en arrière sous le choc, mais Jusetsu lui dit du regard de ne pas s’arrêter de jouer. L’homme continua, mais son visage était tendu.
Le doigt blanc se déplaça, puis il fut suivi d’une main tordue. Ce n’était que de la peau et des os, comme la main d’une personne âgée. Vint ensuite un bras ressemblant à un arbre desséché, puis la manche déchiquetée d’une robe. La main se déplaçait, sondant l’air. Puis, une épaule se révéla et le corps d’un homme se mit à émerger, se faufilant par le trou de l’œil qui semblait presque impossible à franchir. L’homme posa ses mains sur la table et commença à se hisser hors du masque. Son visage était pâle et décharné, ses lèvres sèches et craquelées. Ses yeux étaient enfoncés et embués, mais c’était la seule partie de son corps qui avait une lumière étrange.
Il regarda la pièce, les yeux écarquillés.
Puis son regard se porta vers le haut. Yo frissonna mais se mordit la lèvre, faisant de son mieux pour retenir un cri. Le regard de l’homme effroyable était fixé sur le luth. Il se tortilla sur le sol, se dirigeant vers lui. Yo avait manifestement envie de fuir, mais en professionnel, il continuait naturellement à jouer malgré ses nerfs. Le fantôme semblait avoir été séduit par le son de la musique et tendit sa main osseuse. Pendant un instant, il sembla qu’il allait atteindre les cordes, mais il commença à se réduire en poussière et à disparaître. Peut-être n’était-il pas en train de disparaître, non, il était en train d’être englouti par le son du luth.
Au fur et à mesure que son corps bougeait, il s’estompait et était englouti par le son. D’abord, ses bras se désintégrèrent en sable. Puis ses épaules et son visage firent de même. Le sable scintillait comme de la poudre d’argent. Ses jambes suivirent bientôt. Finalement, chaque partie de lui, jusqu’au bout de ses chaussures, disparut. Tout ce qu’il laissait derrière lui était un léger scintillement.
Jusetsu fit en sorte que Yo continue à jouer encore un peu, puis elle leva la main pour l’arrêter.
—Ça suffit, dit-elle. Elle se leva et lui prit le luth des mains tout en tenant le masque.
Jusetsu sortit par le passage extérieur et descendit les marches. Le soleil était déjà tombé et un voile de ténèbres s’était abattu sur la terre. Les bourgeons de l’arbre pagode planté à côté du bâtiment du pavillon étaient obscurcis par les ténèbres et semblaient être d’un noir bleuté. Jusetsu plaça le luth et le masque à côté de l’arbre et s’éloigna. Ce faisant, des flammes rouge pâle s’élevèrent de l’instrument. Elles n’étaient pas ardentes, elles étaient douces. Elles scintillaient légèrement dans l’obscurité bleue. Les flammes touchèrent tendrement le luth et le masque et commencèrent à les incinérer sans faire de bruit. Il n’y avait pas d’odeur désagréable de brûlé. Au contraire, l’air était rempli d’un parfum de fleurs odorantes. Le luth et le masque vacillaient de temps à autre dans les flammes, avec une teinte blanche, au fur et à mesure qu’ils étaient détruits. Juste avant que les deux objets ne finissent de brûler complètement, Jusetsu entendit des cordes jouées, un son qui persistait même après que la flamme s’était éteinte.
Les ténèbres revinrent enfin.
Jusetsu se retourna vers le bâtiment du pavillon. Yo se tenait devant les portes, sans bouger.
—Je crois que Shihitsu a traversé la mer, déclara-t-elle.
Yo s’agenouilla et lui fit une profonde révérence, les mains placées devant lui pour exprimer sa déférence.
—Le soleil s’est complètement couché. Je vais demander à Eisei de te ramener chez toi, dit Koshun en levant les yeux au ciel. Yo avait déjà été renvoyé à la résidence de l’Outarde.
—Je n’ai pas besoin de lui. J’ai Onkei.
—Il vaut mieux avoir deux gardes du corps qu’un seul.
—Tu sais à qui tu parles… ? dit Jusetsu, stupéfaite. La nuit, c’était à la Concubine Corneille qu’il appartenait de dominer.
—Tu ne devrais pas surestimer ta propre force. Parfois, tu dois te rappeler que tu n’es qu’une jeune fille de seize ans.
Jusetsu se renfrogna, mais Koshun la força à partir avec Eisei. Une foule d’eunuques suivit l’empereur dans son départ.
Eisei alluma son chandelier, se plaça devant Jusetsu et commença à marcher. Il suivait toujours les demandes de Koshun avec une obéissance sans faille, mais il ne cachait pas son aversion pour la jeune femme. Il avait d’ailleurs l’air mécontent à cette occasion.
—Koshun est fatiguée ? demanda Jusetsu à Eisei en la précédant à la porte.
Eisei lui jeta un coup d’œil en arrière.
—Mon maître est un homme extrêmement occupé, il n’y a donc jamais de moment où il n’est pas fatigué.
—S’il est si occupé que ça, pourquoi vient-il me voir avec ces demandes ?
Eisei jeta à Jusetsu un regard acéré. Jusetsu se dit que cet homme était probablement la seule personne qui lui jetterait, à elle, la Concubine Corneille, un regard aussi féroce.
—J’aimerais avoir le privilège de lui demander cela aussi, dit-il.
—Je suis sûre que tu pourrais l’arrêter, dit Jusetsu.
—Je ne pourrais jamais commettre un acte aussi irrévérencieux.
—Cela ne veut pas dire que tu peux te défouler sur moi.
Eisei fronça les sourcils.
—Ce n’est pas le cas.
Jusetsu voulut lui demander pourquoi il faisait une telle grimace, mais elle ne le fit pas.
—Rentre chez toi. Onkei est le seul garde du corps dont j’ai besoin.
—Je ne peux pas aller à l’encontre des ordres de mon maître.
Jusetsu avait déjà fermé la bouche. Elle n’avait pas du tout l’impression qu’ils étaient sur la même longueur d’onde.
—…Jusqu’à présent, lui et moi avions un centre d’intérêt commun, l’impératrice douairière, commença Eisei après qu’ils eurent marché un peu plus longtemps, bien qu’il n’ait pas été clair sur la raison pour laquelle il avait choisi d’aborder ce sujet. Quelque chose qui était resté en sommeil pendant cette période l’entrave maintenant que l’impératrice douairière est morte.
Jusetsu fixa le dos d’Eisei. C’était une façon détournée de présenter les choses, mais elle pouvait comprendre ce qu’il disait, jusqu’à un certain point.
—Ce qui contrarie l’empereur est plus ou moins la même chose depuis des temps immémoriaux.
Les parents extérieurs, les parents et les proches de ses concubines.
—La meilleure concubine du palais intérieur à l’heure actuelle est Kajo. C’est la petite-fille du grand chancelier, n’est-ce pas ? demanda Jusetsu.
—Le grand chancelier Un est un proche conseiller de mon maître depuis l’époque où il était prince héritier.
—C’est vrai. Alors la famille Un doit être la famille la plus puissante à l’heure actuelle, dit Jusetsu. Koshun a-t-il choisi de prendre Kajo comme l’une de ses concubines pour éviter la colère de sa famille ?
—…Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
—Puisqu’il ne veut pas lui donner d’enfant, remarqua-t-elle.
Eisei ne répondit pas, mais il ne nia pas non plus.
Kajo avait encore des sentiments pour son défunt amant. Elle avait beau être au palais intérieur en tant que concubine, Koshun et elle n’étaient pas un couple. Naturellement, il était hors de question pour eux d’avoir des enfants. En d’autres termes, la famille Un n’allait pas avoir son prince héritier. Du point de vue des parents de Kajo, s’ils avaient un prince héritier dans leur lignée, Koshun épuiserait son utilité. Si sa présence les gênait, ils pourraient se débarrasser de lui. Peu importe que la famille Un aille jusqu’à cette extrémité, Koshun supprimait leur tyrannie en n’ayant pas d’enfant. Pourtant, il ne pouvait pas non plus se permettre d’affaiblir leur force. Les liens qui les unissaient à lui étaient trop forts, et ils étaient aussi ses alliés.
Koshun devait avoir les nerfs à vif.
—…Il ne devrait pas avoir le temps de s’occuper de moi, chuchota Jusetsu.
—Exactement, répondit froidement Eisei. Mais mon maître est un gentleman sérieux et plein de bonté. C’est pourquoi il ne peut pas vous laisser seule.
Jusetsu pouvait presque entendre la voix dans la tête d’Eisei qui disait : « J’aimerais bien qu’il le fasse. »
Eisei s’arrêta dans son élan et regarda Jusetsu. Ses beaux traits se détachaient à la lumière des bougies.
—Vous aussi, un jour, vous apporterez le malheur à mon maître, dit-il.
L’eunuque avait un regard sombre et exaspéré, mais aussi une peur irrépressible.
Jusetsu fixa ses yeux intensément.
—…Koshun a de la chance d’avoir quelqu’un comme vous à ses côtés, lui dit-elle.
Eisei ferma la bouche et se détourna de la jeune femme. Il se remit à marcher tranquillement, comme s’ils n’avaient jamais parlé. La lumière de son chandelier vacillait devant lui, l’éclairant à grands traits.
Lorsqu’ils atteignirent le pavillon Yamei, Eisei s’arrêta devant les marches et introduisit Jusetsu à l’intérieur. Une fois que Jusetsu les eut gravies et qu’il se trouva devant les portes, elle se retourna.
—Merci, dit-elle à Eisei et Onkei.
Onkei les avait suivis furtivement par derrière, sans dire un seul mot. Les deux hommes s’inclinèrent devant elle et ne levèrent pas les yeux jusqu’à ce qu’elle disparaisse à l’intérieur.
—Onkei… Il y a quelque chose dont j’aimerais discuter avec toi, déclara Eisei en rebroussant chemin après s’être assuré que Jusetsu était bien entré dans le bâtiment du pavillon.
Onkei, cependant, ne bougeait pas.
—Nous retournons à la cour intérieure ? demanda-t-il, l’air un peu déconcerté. Je dois m’occuper de mes devoirs de garde ici, au pavillon Yamei.
Eisei était agacé.
—Ne te méprends pas, dit-il. Tu n’es pas un eunuque du pavillon Yamei. Tu es l’eunuque de notre maître.
—Je sais, dit Onkei en hochant la tête, comme si cela allait de soi, mais Eisei fronça les sourcils.
Onkei ne le savait peut-être pas encore, mais l’homme était déjà à mi-chemin de devenir l’un des eunuques de Jusetsu.
C’était la cause des récentes humeurs aigres d’Eisei. Avant qu’il ne s’en rende compte, Jusetsu avait réussi à rassembler de plus en plus de personnes autour d’elle. Même Onkei, la personne qu’il avait traitée avec le plus grand soin depuis qu’il était encore un néophyte et qu’il avait été formé comme son bras droit, s’était retrouvé mêlé à tout cela. Un sentiment de malaise s’était répandu dans son cœur. C’était comme lorsqu’une goutte d’encre s’écoulait dans l’eau, elle embrouillait tout le verre.
—…Dans ce cas, parlons-en pendant que nous nous occupons de la patrouille de nuit.
Eisei alla retracer le chemin qu’ils avaient emprunté et tourna vers le bois de lauriers et de rhododendrons qui entourait le pavillon Yamei. Onkei le suivit.
—Je ne t’ai pas envoyé au pavillon Yamei pour que tu sois de mèche avec la Concubine Corneille. Tu le sais, n’est-ce pas ?
—Oui.
Il avait posté Onkei auprès de la Concubine Corneille pour qu’il puisse lui faire des rapports détaillés sur elle. Son travail consistait avant tout à être un espion.
La réponse d’Onkei n’était pas du tout hésitante, mais il avait encore des choses à ajouter.
—Faut-il vraiment se méfier autant ? demanda-t-il. Jusetsu aide notre maître, elle ne cherche pas à se venger de lui.
—…N’est-ce pas une raison d’avoir peur ? Eisei chuchota, trop doucement pour qu’Onkei l’entende.
L’autre homme parut perplexe, mais Eisei ne dit rien de plus.
Jusetsu avait aidé Koshun en dissipant la malédiction de l’impératrice douairière. Eisei savait aussi que, malgré son attitude, c’était une jeune femme bonne et compatissante. Il reconnaissait également qu’elle était la personne avec laquelle Koshun pouvait profiter de brefs moments de paix. C’était précisément pour ces raisons qu’il avait peur. C’était une peur qu’il n’arrivait pas à exprimer correctement. Il avait peur qu’un jour, ce soit un piège, un piège de vengeance, et que Koshun tombe dans le panneau.
Cette idée l’horrifiait.
—Assistant Ei, appela soudain Onkei, la voix tendue. Il était figé sur place.
—Qu’est-ce que… commença à dire Eisei, mais il se retrouva lui aussi pris au dépourvu.
Ils étaient tous les deux dans les bois, la lumière de la lune traversant les arbres. Leur environnement n’était pas particulièrement sombre, mais les ombres l’étaient. Ils sentaient une odeur venant des profondeurs.
Les deux eunuques se turent, mais lorsqu’ils échangèrent un regard, ils virent une lueur de prudence dans les yeux de l’autre. Les deux eunuques stabilisèrent leur respiration et se dirigèrent vers la direction d’où venait l’odeur, en prenant soin de ne pas faire de bruit.
Plus ils se rapprochaient de la source, plus l’odeur devenait forte. C’était une odeur de métal et de renfermé.
Du sang.
Eisei et Onkei s’arrêtèrent. Ils étaient arrivés à un endroit où un vieil arbre s’était décomposé et était tombé au sol, laissant un trou à l’endroit où il se trouvait auparavant. Des endroits comme celui-ci se trouvaient ici et là dans les forêts et les bois. Les branches et les feuilles qui bloquaient la lumière du soleil ayant disparu, le soleil pouvait entrer à flots pendant la journée et les jeunes arbres se développaient. C’était ainsi que les forêts se renouvelaient.
Cependant, à cette heure de la nuit, la lune éclairait cet endroit. Sa lumière blanche éclairait l’arbre pourri et couvert de mousse. La lumière de la lune faisait penser à une lame tranchante, c’était une lumière lucide, tranchante et impitoyable.
La lumière de la lune éclaira une personne allongée près de l’arbre tombé. C’était une jeune femme vêtue d’un ruqun de dame de la cour. Ses yeux vides regardaient vers le ciel, immobiles. L’un de ses bras était tendu et ses doigts étaient gelés, rigides et déformés. Sa robe et le sol sous elle étaient tachés d’un rouge sombre à cause du sang qui coulait de son cou.
Quelque chose avait mordu la gorge de la jeune femme.

Chapitre 4
Le Tendre-Époux
—UNE BÊTE… ?
—Oui, c’est ce que j’ai entendu dire, répondit Jiujiu en peignant les cheveux de Jusetsu.
Lorsqu’elle se réveilla ce matin-là, Jiujiu entendit des oiseaux gazouiller dans les bois, ce qui faisait beaucoup de bruit. Elle sortit pour voir ce qui se passait. À proximité, elle trouva plusieurs eunuques de la Maison de la Bride, une organisation sous le contrôle direct de l’empereur chargée de réprimer le crime au sein du palais intérieur, portant des épées à la ceinture. Ils couraient dans tous les sens, l’air nerveux. Apparemment, le corps d’une dame de la cour avait été découvert dans les bois. D’après ses blessures, on supposait qu’elle avait été attaquée par une bête.
—On dit que quelque chose a mordu sa gorge… Et si c’était un chien sauvage, un loup… ou un tigre ?
—Un tigre aurait pu être une possibilité si nous étions dans les montagnes, mais il n’y en a pas dans un endroit comme celui-ci. Je n’ai jamais vu de chien sauvage dans le palais intérieur non plus. Y en a-t-il dans les environs ? demanda Jusetsu.
—Je pense que des chiens sauvages sont entrés à l’occasion. Un eunuque est mort après avoir été mordu par un chien. Du pus s’est formé dans ses blessures, et il a terriblement souffert… Jiujiu frémit, le visage pâle.
—Pour quel pavillon travaillait la dame de la cour décédée ?
—Personne ne le sait encore. Ils se renseignent auprès des différents pavillons pour vérifier si des dames de la cour ont disparu.
Jusetsu marqua une pause.
—Cette dame de la cour aurait-elle pu se rendre ici ?
…La malheureuse était-elle venue voir la Concubine Corneille avec une requête, mais avait été attaquée par une bête avant d’y arriver ?
Jiujiu regarda le visage de Jusetsu dans le miroir.
—Non. Je suis sûre que la bête l’a poursuivie et qu’elle n’a pas pu courir plus loin, dit-elle agitée, essayant de protéger les sentiments de Jusetsu.
Jusetsu se regarda dans le miroir. Son reflet était sombre, et elle arborait une expression impuissante. Elle redressa son dos et essaya tant bien que mal d’avoir l’air sévère. Le miroir était octogonal et lourdement orné. Des matériaux tels que des écailles de turban, de l’ambre, de l’écaille de tortue et du lapis-lazuli avaient été utilisés pour représenter des fleurs et des oiseaux dans un style d’incrustation traditionnel. Jusetsu traça le bord du miroir d’un de ses doigts pâles et examina attentivement son propre visage… ou plutôt, ses cheveux.
—Mes cheveux ont-ils encore l’air bien ? demanda-t-elle.
—Ils ont l’air tout à fait bien. Vous avez de magnifiques cheveux noirs.
Jusetsu vérifiait si la teinture s’était estompée ou non. Jiujiu ne connaissait pas la situation de Jusetsu, mais elle ne voulait pas non plus poser trop de questions à ce sujet. Koshun avait annulé l’ordre de capture et de mise à mort de toute la famille Ran, il n’y avait donc plus de risque qu’elle soit tuée si les gens découvraient qu’elle était une survivante. Malgré tout, elle ne pouvait pas se résoudre à retrouver des cheveux argentés. Cela lui causerait des ennuis.
Il y avait cependant une différence. Elle ne ressentait plus la peur d’être traquée. Koshun avait voulu l’aider d’une manière ou d’une autre, et les efforts qu’il avait déployés à cette fin l’avaient soulagée. Elle ne se réveillait plus chaque matin avec un sentiment de désespoir, redoutant de devoir survivre un jour de plus. Son cœur se sentait un peu plus léger et plus chaleureux.
—Je vais m’habiller en eunuque aujourd’hui, dit Jusetsu.
—Compris, répondit Jiujiu. Elle commença à coiffer Jusetsu et à rassembler ses cheveux en une seule section au lieu des deux boucles habituelles. Ce faisant, elle ajouta avec inquiétude : Vous allez vraiment sortir ? Un chien sauvage pourrait surgir.
—Je pense qu’ils agissent pendant la nuit. C’est à ce moment-là que la dame de la cour a été attaquée, après tout. De plus, je ne pourrai jamais faire un seul pas en dehors de la porte si tu continues à dire des choses comme ça.
—Vous restez le plus souvent à l’intérieur, de toute façon, n’est-ce pas ? Pourquoi devez-vous sortir un jour comme celui-ci ?
—Le ministre de l’Hiver peut prendre sa retraite à tout moment.
Elle avait l’intention d’aller voir Setsu Gyoei. Elle trouvait qu’y aller en palanquin était bien trop ostentatoire, une fois suffisait amplement. Et encore, elle se ferait trop remarquer si elle y allait à pied dans sa tenue de concubine. Se déguiser en officiel aurait été l’idéal, mais vu sa taille et son apparence, Jusetsu aurait juste eu l’air d’un garçon prépubère si elle s’était habillée en homme. Elle choisit donc de se déguiser en eunuque.
—Et je parie que vous avez l’intention d’emmener Onkei avec vous, n’est-ce pas ? Jiujiu souffla.
—Ce n’est pas toi qui m’as dit que ce n’était pas sûr parce qu’un chien sauvage pouvait être dehors ?
—Si c’est dangereux pour moi, ça veut dire que c’est dangereux pour vous aussi, niangniang, dit Jiujiu d’un air boudeur, en faisant la moue. Je ne vous demanderais pas de m’emmener avec vous cependant… Je ne voudrais pas vous ralentir dans le cas improbable où quelque chose arriverait.
Tout en disant cela, ses mains s’activèrent comme une horloge pour attacher les cheveux de Jusetsu en un nœud de tête. Derrière eux, Shinshin avait les ailes fermées et se comportait comme il se doit. Chaque fois que Jusetsu prévoyait de sortir, l’oiseau se mettait à faire des histoires, alors là, c’était inhabituel. Il n’avait même pas essayé de sortir par les rideaux. Au lieu de cela, on aurait dit que Shinshin avait peur d’un quelconque ennemi extérieur et qu’il se contentait d’écouter tranquillement pour en détecter les signes.
Lorsque Jusetsu enfila sa robe gris clair, couleur souris, et qu’elle sortit, elle pouvait encore entendre les oiseaux gazouiller et battre des ailes dans les arbres.
—Ils ne savent toujours pas pour quel pavillon travaillait cette dame de la cour… ? demanda-t-elle à Onkei. L’homme la suivait.
—Ils ont pu déterminer qu’elle travaillait pour le pavillon Jakuso, répondit-il.
—Le pavillon Jakuso… ? répéta Jusetsu dans un murmure. Ce pavillon n’avait cessé de trotter dans la tête de Jusetsu ces derniers temps. Essayait-elle de se rendre au pavillon Yamei ?
—Cela n’a pas encore été déterminé.
Le fait que la victime soit une dame de la cour rappela à Jusetsu quelqu’un qui lui avait rendu visite auparavant. Cette femme était elle aussi une dame de la cour. Elle l’avait suppliée de ramener un mort à la vie. L’odeur du tendre-époux l’avait suivie partout. Jusetsu ne savait pas à quoi elle ressemblait puisque son visage était recouvert d’une fine soie, mais… de quelle couleur était son ruqun cette nuit-là ?
Qui était cette dame de la cour ?
Jusetsu réfléchissait silencieusement à ces questions tout en marchant. Puis elle se retourna vers Onkei.
—Cette dame de la cour avait-elle l’habitude d’utiliser du Tendre-époux ?
Onkei avait l’air perplexe.
—Eh bien, c’est difficile à dire. L’odeur du sang était si forte hier soir que je n’ai pas pu… Il ferma la bouche en sursaut, mais il était déjà trop tard.
—Onkei, c’est toi qui as découvert le cadavre ?
Maintenant que Jusetsu y pensait, c’était logique. Il était le garde du pavillon Yamei, après tout.
—…En effet, admit-il, l’air frustré que le chat soit sorti du sac. Je l’ai trouvée lors de notre patrouille nocturne.
—Tu aurais dû m’en informer.
—Il n’était pas approprié que vous en entendiez parler, niangniang. Après tout, le cadavre était un spectacle horrible à voir.
—Est-il vrai que quelque chose a mordu son cou ?
Onkei fronça les sourcils.
—Quelqu’un vous a révélé une telle information ?
—Jiujiu en avait eu vent, expliqua Jusetsu.
Onkei eut l’air troublé.
—Elle est parfois un peu trop curieuse pour son propre bien. Mais je sais que ce n’est pas une mauvaise fille, continua Jusetsu.
—Et c’est tout ce qui compte. Onkei rit un peu. Une fois qu’il s’était habitué à une personne, ses expressions étaient étonnamment variées.
—J’ai entendu dire qu’une bête était derrière tout ça. Sais-tu quelque chose à ce sujet ?
—D’après ses blessures, je pense qu’elle a été mordue, mais… Onkei hésita. Les marques de dents ressemblaient plus à celles d’un chien sauvage ou d’un loup qu’à celles d’une bête.
—Cela signifie-t-il qu’il s’agissait d’une bête sans incisives ? Est-ce qu’une telle bête attaquerait quelqu’un ?
—Même les singes ont des incisives. Peut-être était-ce… Onkei se tut, comme s’il avait peur de continuer.
Jusetsu se caressa la lèvre. …Les humains ont aussi des canines, pensa-t-elle. Ça ne pouvait pas être une personne, n’est-ce pas ?
—Il y a une autre chose que j’ai trouvée suspecte. Il y avait une énorme quantité de sang dans la zone, mais très peu sur la blessure au cou elle-même.
Jusetsu posa un doigt sur son menton et réfléchit un peu.
—…Tu veux dire qu’elle a pu être amenée là après être morte ailleurs ?
—C’est une possibilité. Si c’est le cas, nous devrions trouver d’autres preuves dans les environs si nous cherchons bien. Il faisait trop sombre la nuit dernière pour en savoir plus.
Les eunuques qui patrouillaient encore dans les bois devaient être là pour le chercher.
—Quoi qu’il en soit, je vous encourage à ne pas sortir seule, niangniang.
—Jiujiu ne me le permettrait pas non plus.
L’expression d’Onkei s’adoucit.
—Oh, bien sûr, dit-il. Assurez-vous de l’écouter.
Jusetsu avait l’impression qu’il commençait à la harceler autant que Jiujiu.
Lorsqu’ils arrivèrent au Sanctuaire Seiu, il y avait déjà un autre visiteur, Koshun. Une table avait été installée dans le passage extérieur et il s’assit en face de Gyoei. Ils jouaient tous les deux au jeu de Go. Le plateau était en bois de santal rouge avec des sculptures sur les côtés, et les pierres rouges et bleues étaient ornées d’oiseaux et de fleurs. Lorsque Jusetsu vit l’aspect luxueux de l’ensemble, elle se dit que Koshun l’avait apporté avec lui. Il n’était pas encore midi, il était donc inhabituel de le trouver dans un tel endroit.
—Il se trouve que la réunion du conseil impérial s’est terminée tôt, alors je suis venu ici.
Koshun répondit à la question de Jusetsu qui n’avait pas encore été posée, il pouvait deviner à l’expression de son visage ce qu’elle voulait dire.
Jusetsu jeta un coup d’œil au plateau de Go.
—Tu te retiens, Gyoei ?
Gyoei tenait une pierre de Go bleu foncé et semblait perdre.
—Non, non, pas du tout. Sa Majesté est un joueur impressionnant. Le vieil homme semblait dire la vérité. Il grogna et caressa la barbe au bout de son menton.
—Eitoku m’a appris à jouer depuis mon enfance, expliqua Koshun.
—Le grand chancelier Un a même vaincu un maître de go, n’est-ce pas ? Je comprends maintenant d’où vous tenez cela.
Jusetsu s’assit sur le siège qu’un des subordonnés de Gyoei avait apporté pour elle et desserra son col. Il faisait frais à l’ombre du passage extérieur, mais elle transpirait à cause de la distance qu’elle avait parcourue.
—J’abandonne, déclara Gyoei. Voulez-vous jouer, Concubine Corneille ?
Jusetsu jeta un coup d’œil au haut de l’échiquier et fronça les sourcils.
—Je ne vaux pas la peine qu’on joue contre moi, dit-elle.
—Oh, c’est vrai. Vous n’êtes pas une bonne joueuse de go ? demanda Gyoei.
—Reijo m’a appris à jouer, mais je n’ai jamais gagné une partie. Faire preuve de tolérance à l’égard des joueurs les plus faibles n’était pas un concept qu’elle reconnaissait.
—Je jouais souvent contre elle aussi. Elle se donnait toujours à fond, n’est-ce pas ? Les yeux de Gyoei se plissèrent de nostalgie. C’était comme s’il pouvait voir le visage de Reijo à travers celui de Jusetsu.
—Lequel d’entre vous était le meilleur joueur ? demanda Jusetsu.
—Laissez-moi réfléchir… Je crois que j’ai eu 123 victoires, 105 défaites et 15 nuls contre elle.
Il s’en souvenait vraiment bien, pensa Jusetsu en regardant le visage de Gyoei. Il se caressa à nouveau la barbe et détourna le regard. Il se retourna ensuite vers le plateau de Go et commença à ramasser les pierres de Go bleues avec ses doigts. Il les remit dans un petit récipient, une à une, avec le plus grand soin. La tête tournée sur le côté, il refusait silencieusement d’en dire plus sur Reijo.
Pour lui, la pensée d’elle semblait lui apporter à la fois de la douleur et de la nostalgie.
—…Tu dis que tu veux prendre ta retraite, mais que feras-tu après ? Retourneras-tu dans ta ville natale ? demanda Jusetsu.
Gyoei n’était pas marié et n’avait même pas de résidence en dehors du domaine. Jusetsu se demandait s’il avait un endroit où aller lorsqu’il partirait.
—Mon jeune frère fait des affaires dans les environs du domaine. Il tient un magasin d’huile. J’ai l’intention de vivre à son crochet. Enfin, je dis ça, mais je suis sûr que même un vieux fou comme moi pourrait se rendre utile d’une manière ou d’une autre, dit-il d’un air détaché. Il tendit ensuite le récipient rempli de pierres de Go à Jusetsu.
—Concubine Corneille, que diriez-vous d’ajouter quelques pierres de handicap lorsque vous les disposerez ? Cinq d’entre elles suffiraient. Vous devriez pouvoir rivaliser avec Sa Majesté de cette façon.
Il lui suggérait d’omettre certaines pierres pour que Koshun y aille doucement avec elle.
—Je refuse, dit Jusetsu avec morosité.
Gyoei laissa échapper un petit rire.
—Je suppose que vous devez tenir votre compétitivité de Reijo, commenta-t-il. Puis il posa ses mains sur la table et se leva lentement. Le fait que Sa Majesté soit mon premier adversaire depuis si longtemps m’a quelque peu fatigué. Veuillez avoir l’amabilité de m’excuser pour aujourd’hui.
Sur ce, le ministre de l’Hiver confia la boîte de pierres de Go à Jusetsu et quitta le passage extérieur pour retourner à l’intérieur. Immédiatement après, il fut escorté hors de la pièce par ses subordonnés. Jusetsu jeta un coup d’œil au récipient, puis s’assit à contrecœur en face de Koshun.
—Je me fiche de savoir si tu mets cinq ou neuf pierres de handicap, dit Koshun d’un ton détendu.
Jusetsu fronça les sourcils.
—Tu n’as pas besoin d’y aller mollo avec moi, dit-elle.
—Vraiment ? Dans ce cas, partons sur un pied d’égalité.
Ce qui signifiait ne pas mettre de pierres de handicap du tout. Jusetsu fronça encore plus les sourcils.
—Je vais juste… en mettre… trois, dit Jusetsu, l’air si affligé que Koshun en rit.
—Très bien. Comme tu veux, répondit-il.
Il s’avéra que Jusetsu était, logiquement, incapable de remporter la victoire avec seulement trois pierres de handicap en place. Lors de la partie suivante, elle en utilisa cinq, mais c’était toujours sans espoir. Koshun affichait un air indifférent pendant tout ce temps, ce qui agaçait Jusetsu au plus haut point.
—Tu abandonnes trop vite, dit Koshun. Il critiquait les moindres faits et gestes de Jusetsu. Dès que tu es désavantagée, tu me sacrifies tes pierres. Persévère.
—À quoi ça sert d’être patient avec un truc pareil ?
—Eh bien, tu ne t’énerveras que si tu perds.
—Tais-toi, répliqua-t-elle.
Ils remirent les pierres de go dans le récipient pour jouer une autre partie. Jusetsu se hâta de les y mettre, en faisant des bruits de clic-clac. Koshun, au contraire, plaça calmement les pierres à l’intérieur du récipient, une par une.
—Alors maintenant, commença-t-il en ramassant une pierre… mais à ce moment précis, Eisei apparut à l’angle du passage extérieur, avec deux, non, trois, autres eunuques qui le suivaient.
—Maître, il est temps pour vous de repartir.
—Oh, c’est déjà l’heure ?
Koshun remit la pierre de Go dans le récipient, referma le couvercle et se leva. Il abandonnait tant qu’il était en tête. Il regarda Jusetsu.
—Si cela ne suffit pas à te rassasier, je serais heureux de jouer avec toi une autre fois.
—Je n’ai aucune envie de rejouer avec toi.
—Joue avec Eisei, alors, dit l’empereur en regardant l’eunuque.
Le visage d’Eisei semblait dire : « Si vous l’ordonnez, je n’y peux rien, mais je préfère ne pas le faire. »
Jusetsu répondit :
—Absolument pas.
Le fait qu’elle ait refusé la suggestion même laissait Eisei mécontent. Comment devait-il réagir ?
Les eunuques rangèrent le jeu de go dans un magnifique coffret en bois incrusté d’ivoire coloré.
Observant cela du coin de l’œil, Jusetsu posa une question à Koshun.
—…Savais-tu qu’une dame de la cour était morte près du pavillon Yamei ?
—Oui, j’en ai entendu parler, répondit-il en hochant la tête. Ils sont en train de chasser des bêtes dans le palais intérieur en ce moment même. Tu devrais éviter de trop te promener.
—Apparemment, elle travaillait pour le pavillon Jakuso.
—En effet, dit Koshun, avant de regarder Jusetsu. Tu la connaissais ?
—Non…
Même si la dame de la cour décédée était la femme qui lui avait rendu visite cette nuit-là, ce n’était pas comme si elle pouvait y faire quelque chose.
Jusetsu continua tout de même.
—Si tu découvres son nom, dis-le-moi. Je brûlerai une plume de soie pour elle. Ainsi, elle pourra traverser la mer sans hésitation.
Une plume de soie était une aile d’oiseau faite de papier et utilisée pour pleurer les morts. Koshun fit signe à Eisei du regard.
—Elle s’appelait Josei, répondit l’eunuque.
Jusetsu demanda comment cela s’écrivait et le nota mentalement.
—A-t-elle utilisé du tendre-époux ? lui demanda-t-elle.
—Je n’en sais rien, répondit Eisei avec brusquerie.
—Du Tendre-époux ? dit Koshun. N’est-ce pas un encens que l’on brûle pour son bien-aimé ? Celui qui sent le lys ?
Jusetsu fut surprise d’entendre cela venant de lui.
—Je ne m’attendais pas à ce que tu sois si bien informé sur ce genre de choses.
—J’en ai déjà entendu parler. La Concubine Pie en parfume ses robes.
—…Quoi ?
La Concubine Pie en utilise sur ses robes ? pensa Jusetsu. Non, ce n’était pas comme s’il y avait quelque chose de particulièrement étrange dans le fait qu’une concubine utilise l’odeur du tendre-époux sur ses robes pour l’empereur, mais Jusetsu se sentait tout de même étrangement mal à l’aise à ce sujet. Un sentiment d’anxiété s’insinuait, accompagné d’une ombre lugubre.
—J’ai entendu dire que la Concubine Pie était souffrante… Est-ce toujours le cas ? Je crois que tu lui as déjà rendu visite.
—Elle ne va pas mieux. J’ai envoyé des coursiers prendre de ses nouvelles, mais ils m’ont dit qu’elle était toujours alitée.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il prenne si fidèlement soin de ses concubines, Jusetsu se surprit brièvement à penser, mais elle était maintenant plus préoccupée par l’état de la Concubine Pie.
—Est-ce une longue maladie ? demanda-t-elle.
—Elle n’est pas malade. Enfin, je suppose que c’est une sorte de maladie. Elle est déprimée et ne mange ni ne dort correctement.
—Cela doit être… très grave.
Manger et dormir sont les fondements de la vie.
—C’est vraiment grave. Cela a commencé quand un de ses proches est décédé récemment.
—Oh ? demanda Jusetsu.
—Oui, son frère. Il était apparemment en bonne santé, mais il a été frappé au mauvais endroit lorsqu’il est tombé de son cheval.
Jusetsu ne dit rien. Un mort et un tendre-époux. Ces choses rappelaient à Jusetsu la femme qui lui avait rendu visite cette nuit-là, l’implorant de ramener quelqu’un d’entre les morts.
—Je pense la renvoyer chez sa famille pour qu’elle se rétablisse si elle ne va pas mieux. La famille Kin… Oh, la Concubine Pie s’appelle Kin Keiyo, au fait. Son père s’appelle Kokei et il est vice-ministre au secrétariat. Il fait partie de la faction du Milieu de l’Hiver, alors j’ai voulu accueillir chaleureusement sa fille en la prenant comme l’une de mes concubines.
—La faction du Milieu de l’Hiver ?
—Pour faire simple, c’est une famille qui n’a rien à voir avec la famille Un.
Il avait vraiment été étonnamment franc. En d’autres termes, il voulait assigner des membres de la famille Kin à des postes importants afin de contenir la famille Un.
—Tu devrais probablement la renvoyer à ses parents au lieu de la laisser mourir en vain dans le palais intérieur, dit Jusetsu.
Koshun commença à marcher le long du passage extérieur, et Jusetsu alla se placer à ses côtés. Les eunuques qui tenaient respectueusement la mallette contenant le plateau de Go les suivirent. Lorsqu’ils se dirigèrent vers le sanctuaire lui-même, ils trouvèrent Gyoei qui attendait avec ses subordonnés, sans doute pour raccompagner l’empereur.
—Prenez soin de vous pour votre voyage retour, dit-il de façon répétitive, avant de s’incliner.
—Tu devrais aussi prendre soin de toi. N’en fais pas trop.
L’inquiétude de Koshun fit doucement rire Gyoei.
—Merci beaucoup, dit-il. Je ferai ce que je peux.
Koshun alla se tourner vers son palanquin, mais se retourna vers Jusetsu, semblant s’être souvenu de quelque chose.
—Tu ne vas pas… le porter ? demanda-t-il en jetant un coup d’œil à la ceinture de Jusetsu.
Aussi vague que soit Koshun, Jusetsu savait de quoi il parlait, le poisson de verre. Jusetsu regarda la taille de Koshun et y trouva son propre poisson de verre. Celui de Jusetsu était encore rangé dans son armoire.
—Tu ne l’aimes pas ? demanda Koshun.
—Ce n’est pas ça, dit-elle.
Koshun se tut. Son visage était inexpressif, mais d’une certaine manière, il avait l’air triste. Incapable de le supporter, Jusetsu continua à parler tranquillement.
—…Je ne voulais pas le perdre. C’est la raison pour laquelle…
Koshun resta silencieux pendant un petit moment, fixant Jusetsu.
—Je vois. Dans ce cas, je vais te fabriquer quelque chose que tu n’auras pas peur de perdre.
—Quoi ?
—Je vais sculpter quelque chose pour toi. Si tu le perds, je pourrai facilement te le remplacer. Je suppose que toi, tu préfères une fleur à un poisson ?
Il avait dû dire ça parce qu’il se souvenait que Jusetsu avait déjà demandé une rose sculptée dans du bois.
—Je ne veux rien, répondit Jusetsu en refusant.
Koshun n’y prêta pas attention.
—Il n’y a pas besoin de se retenir, dit-il simplement, puis il grimpa dans son palanquin. Il franchit les portes avant que Jusetsu n’ait eu le temps de dire quoi que ce soit d’autre.
Au moment où Koshun passa les portes, Eisei tourna son regard vers Jusetsu, puis le détourna à nouveau.
Alors qu’elle regardait le groupe partir, Gyoei l’appela.
—Concubine Corneille ?
Jusetsu se retourna pour constater que les subordonnés de Gyoei avaient disparu et qu’il se tenait seul près d’elle. Onkei l’attendait un peu plus loin.
—La sympathie et l’amour sont deux choses différentes, dit le vieil homme. Vous le savez, n’est-ce pas ?
Cette déclaration soudaine fit froncer les sourcils de Jusetsu.
—De quoi parles-tu ? demanda-t-elle.
—Si vous ne comprenez pas ce que je veux dire, il vaut mieux que les choses restent en l’état. Je pourrais vous dire de ne pas vous rapprocher de Sa Majesté plus que vous ne le faites déjà, mais j’imagine que ce serait impossible.
—Dis plutôt cela à Koshun. C’est lui qui vient toujours me rendre visite sans y être invité.
—Sa Majesté est un homme profondément compatissant. N’oubliez pas : « La Concubine Corneille ne doit vouloir de rien. »
Gyoei n’avait pas besoin de lui dire cela, c’était ce que Reijo lui avait toujours dit.
—Je sais, dit-elle.
—Le désir engendre la souffrance. Une fois que vous l’avez laissé vous engloutir… c’est alors qu’un monstre se crée en vous.
Jusetsu déglutit. Un monstre ? Elle resta là, figée sur place.
Les mots d’Ishiha lui revinrent en tête.
—Il dit avoir vu un monstre dans vos yeux, niangniang.
Gyoei s’inclina devant Jusetsu, les mains jointes, et lui tourna le dos.
—Quand vous vous sentirez perdue, essayez de vous rappeler ce que je vous ai dit.
Il la laissa sur ces mots d’adieu et retourna au sanctuaire. Ces mots ressemblaient plus à un dernier adieu. Lorsque Jusetsu reprit ses esprits, elle tenta de le rattraper, mais il avait déjà disparu de sa vue. Laissée seule, Jusetsu était complètement perdue. Elle avait l’impression d’avoir été projetée dans les airs sans personne pour la rattraper.
Mais elle n’était pas seule. Onkei s’approcha d’elle, ses pas ne faisant aucun bruit.
—Dois-je vous préparer un palanquin, niangniang ? Vous n’avez pas l’air bien.
—Non, dit Jusetsu en secouant la tête. Je vais bien. Je vais rentrer à pied.
Marcher l’empêcherait de penser. Jusetsu se dirigea vers la porte, mais elle jeta un coup d’œil à Onkei.
—Je suis heureuse de t’avoir, lui dit-elle.
Elle se sentait si impuissante qu’elle avait laissé échapper ses vrais sentiments.
Tout ce qu’Onkei fit fut de lui donner un petit sourire en retour.
Lorsqu’ils furent de retour au pavillon Yamei, Jusetsu lança une requête à Onkei.
—Je veux que tu fasses une enquête sur le pavillon Jakuso. S’il te plaît, trouve plus d’informations sur la situation de la Concubine Pie.
—C’est entendu, répondit-il.
Onkei quitta le pavillon en un rien de temps. Comme il était rusé, Jusetsu s’attendait à ce qu’il revienne rapidement, ayant appris ce qu’elle voulait savoir.
Jusetsu entra dans le bâtiment du pavillon et interpella Jiujiu.
—Te souviens-tu de ce morceau de soie que la dame de la cour a fait tomber et laissé derrière elle ? Sors-le pour moi.
Jiujiu apporta le tissu d’une autre pièce. Jusetsu l’approcha de son visage. Il sentait encore le tendre-époux. Elle l’étala et l’examina, pour voir comment il se sentait au toucher. Le matériau dont il était fait était étonnamment léger, et il était lisse et doux sur la peau. Il avait été soigneusement tissé avec de la soie de la plus haute qualité.
—C’est ce que j’ai pensé en le touchant la première fois, mais il est bien trop luxueux pour appartenir à une dame de la cour, observa Jusetsu.
—Maintenant que vous le dites, vous avez raison, dit Jiujiu. Certaines dames de la cour sont bien loties, cependant.
Jusetsu repensa à l’apparence de cette femme ce soir-là. Elle portait une robe de dame de la cour avec ce morceau de soie fine sur la tête. Cependant, du moment où elle est entrée au moment où elle est sortie, elle n’a pas salué la Concubine Corneille une seule fois.
Pas une seule fois.
Était-ce parce qu’elle était dans une telle frénésie ? Une dame de la cour, à qui l’on aurait inculqué les bonnes manières, pouvait-elle vraiment se permettre de ne pas faire la moindre révérence à une concubine ? Le fait qu’elle soit venue voir Jusetsu pour lui demander de ramener quelqu’un à la vie, une demande faite par pur désespoir, ne faisait que rendre la chose encore plus invraisemblable.
—Qu’est-ce qui ne va pas, niangniang ? demanda Jiujiu avec appréhension.
—Rien… répondit lentement Jusetsu. Elle se tenait là, serrant la soie fine d’un air grave.
Jusetsu demanda à Jiujiu de la ranger. Elle se dirigea ensuite vers l’armoire pour en sortir une pierre à encre et de l’encre. Elle sortit également du papier de chanvre coloré en forme de plume d’oiseau, la plume de soie dont elle avait parlé plus tôt. La légende disait qu’ils étaient autrefois faits de coton, et qu’il y a plus longtemps encore, on utilisait du tissu d’écorce d’arbre. C’est dire à quel point cette coutume était utilisée depuis longtemps pour pleurer les morts. Jusetsu broie de l’encre et prend son pinceau. Elle écrivit le nom « Josei » sur une feuille de chanvre coloré, le nom de la dame de la cour décédée.
Jusetsu sortit ensuite par les portes du pavillon en portant le papier et un plat d’argent en forme de fleur avec des pattes. Elle descendit les escaliers et posa le plat sur les pavés. Elle toucha ses cheveux de la main pour y trouver une pivoine, mais se rendit compte que, puisqu’elle était encore habillée en eunuque, ses fleurs n’étaient pas là. À la place, elle tourna sa paume vers le haut et la tendit devant elle. Une lumière rouge s’alluma, puis un, puis deux pétales prirent forme. Quelques instants plus tard, une pivoine épanouie se trouvait dans sa paume. Elle posa son autre main dessus, puis laissa échapper une bouffée d’air. Lorsqu’elle ouvrit les mains, de fins fragments rouge pâle tombèrent sur le plateau d’argent et formèrent une flamme pâle.
Jusetsu jeta sur la flamme le papier de chanvre coloré sur lequel était inscrit le nom de la femme, puis le papier vierge en forme d’aile. Le papier se consuma tranquillement. Jusetsu réchauffa ses mains sur le papier. La flamme rouge pâle s’éleva et s’accrocha à ses doigts. La flamme n’était pas chaude, juste tiède. Jusetsu rassembla la flamme dans ses mains et la saisit fermement avant d’ouvrir à nouveau ses paumes. De ses mains s’envola un petit oiseau. L’animal était d’un rouge pâle et translucide, et il scintillait comme une flamme de temps en temps.
Le petit oiseau battit des ailes de plus en plus haut dans les airs, s’éleva au-dessus de la cime des arbres et finit par disparaître. Il guiderait probablement l’âme de la dame de la cour décédée à travers la mer jusqu’au paradis, du moins tant qu’elle ne s’était pas transformée en fantôme ou quoi que ce soit d’autre.
Jusetsu retourna à l’intérieur du pavillon, portant le plat d’argent sous son bras. Elle trouva Jiujiu en train de ranger la table.
—Vous avez brûlé la plume de soie ? demanda-t-elle en ramassant les restes de papier de chanvre coloré. Pour la dame de la cour qui est morte ?
Beaucoup de gens brûlaient des plumes de soie pour pleurer les morts, et pas seulement la Concubine Corneille, même si elle était la seule à transformer une flamme en oiseau pour guider leurs âmes vers le paradis.
—Bon, je vous donne un coup de main pour vous changer, niangniang ? dit Jiujiu en ouvrant les rideaux.
—Cette tenue est plus confortable, répondit Jusetsu. La robe d’eunuque était bien plus facile à porter.
—Je ne pense pas que ce soit le cas. Vous êtes très belle quand vous êtes habillée comme un homme, mais finalement, c’est le ruqun qui vous va le mieux ! Jiujiu dit cela avec une telle ferveur que Jusetsu décida de céder.
—Vraiment ? demanda-t-elle. D’accord…
Il était sage de ne pas défier Jiujiu dans de tels moments.
Alors que Jusetsu se changeait derrière les rideaux, Ishiha entra dans le pavillon en tenant Shinshin. On aurait dit qu’il avait couvert l’oiseau de poussière.
—Tu n’es pas allé dans les bois, j’espère ? demanda Jusetsu.
Ils n’avaient pas encore trouvé la bête qui avait tué la dame de la cour, c’était donc encore dangereux.
—Non, niangniang, répondit Ishiha. J’étais à l’arrière du bâtiment de ce pavillon. Même Shinshin ne veut pas y aller.
—Oh ?
Jusetsu fixa Shinshin. L’oiseau magique, qui n’était que vaguement visible à travers le rideau, avait été terriblement silencieux ces derniers temps.
Une fois qu’elle eut fini de se changer, elle sortit à travers les rideaux pour trouver Ishiha qui s’était mis à genoux et regardait le sol.
—Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle.
—Rien, niangniang, répondit-il en relevant la tête. Il rougit un peu.
—Vous étiez en train de vous habiller, ce n’est pas comme s’il pouvait rester là à vous regarder, expliqua Jiujiu.
—Oh, je vois, dit Jusetsu.
Jiujiu était stupéfaite par sa réaction.
—Il faut que vous soyez un peu plus consciente de vous-même, niangniang.
—Conscient de moi-même ? répéta Jusetsu en chuchotant. Au moins, je suis assez raisonnable pour me changer derrière les rideaux, pensa-t-elle.
Avec plus de gens autour d’elle, il y avait aussi plus de choses que Jusetsu devait apprendre. Loin de trouver cela ennuyeux, Jusetsu trouvait au contraire fascinant d’apprendre de nouvelles choses.
—Il n’est pas nécessaire que vous vous sentiez gênée par des assistants personnels comme moi et les autres, mais vos manières causent aussi des problèmes à l’empereur. Vous vous êtes déjà habillé en présence de l’empereur comme si de rien n’était, n’est-ce pas ?
—Ah oui ? Je ne m’en souviens pas, dit Jusetsu.
—Bon sang, niangniang… Jiujiu grommela d’un air exaspéré. Au même moment, Onkei arriva de la cuisine avec Kogyo derrière lui.
—C’était rapide, Onkei.
Onkei joignit les mains pour s’incliner devant Jusetsu. Comme on pouvait s’y attendre de la part du cadet d’Eisei, sa révérence était belle et simplement exécutée.
—J’ai enquêté dans les environs de la Concubine Pie comme vous me l’aviez demandé. Il me reste encore du travail à faire, mais j’ai pensé que je devais vous informer de ce que j’ai appris jusqu’à présent.
—Oui ? dit Jusetsu, voulant qu’il continue.
—Depuis quelques mois, la Concubine Pie est alitée. Il semblerait que son frère aîné soit mort subitement, ce qui l’a fait sombrer dans un état dépressif. Elle est actuellement soignée par plusieurs dames d’honneur, et elles seules. Ni les dames de sa cour, ni ses eunuques ne peuvent l’approcher. Cependant… Onkei se tut, semblant avoir des doutes sur ce qu’il voulait divulguer.
—Qu’y a-t-il, Onkei ?
—Il y a un eunuque qu’elle préfère, et c’est le seul qu’elle autorise à ses côtés. On dit qu’elle s’effondre dès qu’il s’en va.
—Tu sais autre chose ? dit Jusetsu.
Onkei avait dit que la concubine favorisait cet eunuque, mais il devait y avoir une raison à cela. Il devait y avoir quelque chose d’inhabituel chez lui.
—C’est un néophyte qui n’est arrivé au palais intérieur que récemment. Il a environ vingt ans. Je ne lui ai pas parlé moi-même, mais j’ai pu voir à quoi il ressemblait.
Onkei regarda Kogyo, qui se tenait derrière lui. Elle lui tendit un morceau de papier qu’elle tenait à la main.
—J’ai dit à Kogyo quels étaient ses traits distinctifs et elle a gentiment dessiné son portrait pour moi, expliqua Onkei. Il montra le morceau de papier à Jusetsu. Il s’appelle Ho Shogetsu.
Lorsque Jusetsu vit le portrait, elle fut tellement choquée qu’elle eut l’impression de recevoir un coup de poing dans la poitrine.
Elle connaissait ce visage.
L’homme, avec ses longs cheveux noirs attachés et pendants derrière lui, avait un visage si beau qu’on ne pouvait jamais l’oublier une fois qu’on l’avait vu.
La chouette.
C’était l’homme qu’Uren Niangniang avait aperçu un soir où elle se promenait, celui qui avait provoqué en elle une peur viscérale. Jusetsu se souvenait avoir éprouvé la même terreur lorsqu’elle se trouvait à l’étang du palais Jakuso. Était-ce parce que… cet homme se trouvait dans le pavillon ?
—Vous le reconnaissez ? demanda Onkei.
Jusetsu ne put se résoudre à dire un mot et parvint tout juste à hocher légèrement la tête. Onkei lui lança un regard perçant.
—Depuis l’arrivée de cet homme, il semblerait que la Concubine Pie ait commencé à s’éloigner de plus en plus des gens qui l’entourent. Non seulement cela, mais les gens ont rapporté des sons étranges provenant de sa chambre de temps en temps…
—Quel genre de sons ?
—Des bruits de bave… et des gémissements.
Avant même de s’en rendre compte, Jusetsu se retrouvait à serrer les poings. Quels pouvaient être ces bruits ? Une chose était sûre, elle avait un très mauvais pressentiment.
—Il semble que quelque chose va arriver à Shogetsu et à la Concubine Pie. Je vais aller enquêter un peu plus, dit simplement Onkei. Il salua légèrement Jusetsu et commença à sortir.
—Attends, cria Jusetsu malgré elle. Le son de sa propre voix la prit au dépourvu. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait dire. Elle sentait juste qu’elle devait l’arrêter.
Onkei attendit que Jusetsu continue.
—Non… Ça n’a pas d’importance. C’est juste que…tu n’as pas besoin de creuser trop loin, elle réussit à dire.
—Compris, dit Onkei, et sur ce, il partit de la même façon qu’il était arrivé, avec des pas silencieux et sans bruit.
Jusetsu jeta un nouveau coup d’œil au portrait qu’il avait laissé derrière lui et déglutit. Quel était cet ineffable sentiment d’anxiété qu’elle ressentait ?
À la tombée de la nuit, Onkei n’était toujours pas revenu.
Jusetsu quitta le bâtiment du pavillon, furieuse, pour trouver Koshun qui montait les marches au même moment. Eisei l’accompagnait, un chandelier à la main. Il y avait encore une trace du coucher de soleil dans l’air, et elle planait sur le palais intérieur comme un voile lilas. Bien que le soleil se soit couché, il était encore bien trop tôt pour que la nuit soit entrée dans sa phase la plus sombre. La chaleur du jour n’était pas encore complètement tombée, et un vent lourd et tiède soufflait.
—Il s’est passé quelque chose ? demanda Koshun en voyant Jusetsu. Il semblait avoir immédiatement senti que quelque chose sortait de l’ordinaire.
—C’est Onkei, dit Jusetsu. Il n’est pas revenu du pavillon Jakuso.
Koshun fronça les sourcils.
—Le pavillon Jakuso ? Pourquoi irait-il dans un tel endroit ?
—Je le lui ai demandé. Je voulais qu’il enquête sur ce qui se passait avec la Concubine Pie. Jusetsu se mordit la lèvre. Il est revenu avec un rapport avant de repartir. Il a dit qu’il examinerait un peu plus en détail ce qui se passait entre elle et cet eunuque. J’aurais dû l’en empêcher. Non, j’aurais dû y aller moi-même. I…
J’ai eu peur. Envahie par un mystérieux sentiment d’anxiété, Jusetsu était découragée à l’idée d’aller vérifier elle-même ce qui se passait, et elle confia cette tâche à Onkei à la place.
Auparavant, elle avait l’habitude de faire tout et n’importe quoi par elle-même, mais depuis qu’elle avait commencé à avoir des gens pour l’aider, elle était devenue dépendante d’eux.
—Je suis devenue faible, dit-elle.
Ce n’était pas censé se passer ainsi. Elle n’était pas censée s’appuyer sur d’autres personnes, dépendre d’autres personnes ou mêler d’autres personnes à ses problèmes.
—Jusetsu, dit Koshun en lui prenant le bras. Tu vas au pavillon Jakuso, n’est-ce pas ?
L’empereur la regarda attentivement dans les yeux. Elle acquiesça.
—Alors concentre-toi sur cela, et uniquement sur cela. Tu pourras t’occuper du reste une autre fois.
Les mots de Koshun touchèrent directement le cœur de Jusetsu. C’était toujours le cas. D’une certaine manière, sa voix était capable de contrôler ses actions, mais cette fois-ci, elle la calma. Elle serra les dents et acquiesça de nouveau.
—Je viens avec toi. Cela devrait accélérer les choses.
Koshun se plaça devant elle et commença à marcher. Alors que Jusetsu le suivait, elle se retourna pour jeter un coup d’œil au bâtiment de son pavillon. Jiujiu et les autres passèrent la tête par les portes, l’air inquiet. Jusetsu se tourna vers le chemin devant elle et accéléra le pas.
Une fois les derniers vestiges de la lumière du soleil disparus, la nuit tomba rapidement, et une obscurité aux teintes indigènes envahit le palais intérieur. Au fur et à mesure qu’elles avançaient, la couleur devenait de plus en plus intense. La flamme au sommet du chandelier qu’Eisei tenait pour montrer le chemin vacillait. Ils pénétrèrent dans la zone boisée où étaient plantés des lauriers et des rhododendrons, mais à la seconde même, ils entendirent un grand cri accompagné d’un battement d’ailes. Ils reculèrent tous les trois, effrayés. La silhouette d’un oiseau passa au-dessus de leurs têtes et son cri résonna dans l’air. L’oiseau se faufila entre les feuilles et se percha sur une branche. C’était un corbeau étoilé, et les taches blanches de ses ailes semblaient se détacher dans l’obscurité. Jusetsu poussa un petit soupir et se dépêcha d’avancer.
Le pavillon Jakuso était silencieux, comme s’il retenait son souffle. Il était si silencieux qu’on aurait pu entendre une épingle tomber. Il n’y avait aucun bruit dans les environs, pas même le cliquetis d’un insecte en train de se déplacer. Ils se dirigèrent vers le bâtiment du pavillon où vivait la Concubine Pie, mais ses portes d’entrée et celles donnant sur le passage extérieur étaient toutes fermées. De même, les fenêtres en treillis étaient toutes noires. Aucune lumière n’avait été allumée à l’intérieur, et il en allait de même pour les lanternes suspendues à l’extérieur. Tous les bâtiments et passages du pavillon étaient plongés dans l’obscurité.
Ce n’est pas comme s’il s’agissait du pavillon Yamei. Cela n’a aucun sens.
Les bâtiments sont censés être éclairés la nuit pour éloigner Yeyoushen, alors pourquoi fait-il si sombre ici ?
Eisei se plaça devant les portes d’entrée et annonça qu’ils étaient en visite.
—Veuillez ouvrir les portes, vénérée Concubine Pie.
Il n’y eut aucune réponse. Quand Eisei l’appela une seconde fois, les portes s’ouvrirent enfin lentement.
Ce fut l’une des dames d’honneur de la Concubine Pie qui les ouvrit. Elle était extrêmement pâle et émaciée.
—Je m’excuse de vous avoir fait attendre, dit-elle avant de s’agenouiller. L’intérieur était complètement noir. La Concubine Pie déteste qu’on allume des lumières, voyez-vous… Je vais vous en allumer quelques-unes maintenant.
La dame d’honneur était si maigre qu’elle semblait pouvoir craquer à tout moment. Elle se dépêcha d’aller et venir pour allumer les lanternes. L’intérieur de la pièce émergea enfin de l’obscurité, leur donnant une vague idée de ce à quoi elle ressemblait. La pièce était spacieuse, trop grande pour être éclairée par une ou deux lanternes. Ils purent distinguer les contours de quelques rideaux suspendus au fond de la pièce, et ils purent voir qu’une femme était assise dans le lit derrière eux.
Koshun entra dans le pavillon et Jusetsu le suivit. Elle était cachée derrière Koshun dans la faible lumière. Elle regarda autour d’elle, mais il ne semblait pas y avoir d’autres personnes que la dame d’honneur qui avait ouvert la porte. L’eunuque en question n’était pas là non plus. Jusetsu se couvrit le nez avec sa manche. Dès qu’elle posa le pied à l’intérieur, elle fut assaillie par l’odeur suffocante de l’encens. C’était un encens au parfum doux et pur, semblable à celui du lys.
Du Tendre-époux.
Elle avait l’impression de s’être perdue dans un jardin de lys. La pièce devait être si sombre et brumeuse à l’intérieur à cause de la fumée dégagée par la combustion de l’encens. À côté des rideaux suspendus se trouvait un meuble, ou peut-être une table, sur lequel était posé un brûleur d’encens en porcelaine. De la fumée s’en échappait.
Jusetsu ne pouvait s’empêcher de penser qu’une légère odeur métallique se cachait juste derrière l’odeur de l’encens. Est-ce que je me fais des idées ? Non, je ne crois pas.
—Votre Majesté…, dit une faible voix à l’intérieur des rideaux. La femme s’était redressée, elle arracha sa literie et tenta de descendre du lit. Elle vacillait en se déplaçant.
—Tu peux rester là. N’en fais pas trop, dit Koshun en s’approchant des rideaux.
Eisei resta collé à Koshun comme son ombre, tout en gardant un œil sur les menaces potentielles dans leur environnement. Jusetsu rejoignit Koshun et s’approcha du lit.
—Je suis vraiment désolée. Vous ne devriez pas me voir dans cet état…
Jusetsu se souvenait avoir déjà entendu cette même voix faible. Koshun ouvrit les rideaux et entra. Jusetsu le suivit.
Lorsque la Concubine Pie leva les yeux et vit Jusetsu debout, ses yeux s’ouvrirent en grand et elle déglutit, effrayée. Elle était si maigre que ses pommettes étaient d’une proéminence inquiétante. Elle était encore très jolie, mais sa peau avait perdu de son éclat. La femme avait une allure raffinée que l’on pouvait qualifier de gracieuse.
—Oh… Vous êtes…
La Concubine Pie devint blanche comme un linge et baissa les yeux. Sa voix était, sans l’ombre d’un doute, la même que celle de la « dame de la cour » qui était précédemment venue demander à Jusetsu de ramener quelqu’un à la vie.
—Je crois que tu as laissé ce morceau de soie derrière toi au pavillon Yamei, dit Jusetsu. Je suis venue te le rendre.
Jusetsu sortit le tissu qu’elle avait fourré dans sa manche et le jeta sur le lit. Il atterrit sur la literie de la concubine sans faire de bruit.
—Maintenant, rends-moi mon eunuque.
La Concubine Pie leva les yeux, alarmée.
Jusetsu la fixa intensément dans les yeux.
—Si tu ne le fais pas, je ne te pardonnerai jamais, Kin Keiyo.
Le visage de la Concubine Pie, ou plutôt de Keiyo, se figea. Tout le sang s’en échappa.
—Pa… Pardonnez-moi, Concubine Corneille.
—Pour quoi ?
—Eh bien… Keiyo se couvrit le visage de ses mains.
Jusetsu sentit ses derniers nerfs se consumer lentement à l’intérieur de sa poitrine. Une sueur froide coula sur sa peau.
—Keiyo… Où est Onkei ? Où est mon eunuque ? dit-elle, pressant Keiyo de répondre, mais un son ressemblant au rugissement d’une bête résonna dans la pièce.
Le son venait de derrière les portes au fond de la pièce.
Où elle avait trouvé la force de faire cela restait un mystère total, mais la Concubine Pie se leva soudainement d’un bond de son lit. Elle tituba et s’approcha de la porte en trébuchant.
—Concubine Pie, dit sa dame d’honneur, tentant hâtivement de s’accrocher à elle pour l’empêcher de s’enfuir. Keiyo la repoussa et ouvrit les portes.
Une odeur étouffante monta au nez de tout le monde. C’était la même odeur métallique qui s’était mélangée à celle de l’encens.
—…Je sens du sang, marmonna Koshun.
Jusetsu jeta un coup d’œil attentif par la porte ouverte. On aurait dit qu’elle menait à une pièce communicante. Il n’y avait pas de lumière et il faisait nuit noire.
Pourtant, il y avait quelque chose. Jusetsu le sentait.
Elle fit prudemment un pas en avant, en retenant son souffle.
Keiyo se tenait devant la porte ouverte et s’adressait à la chose qui se trouvait à l’intérieur.
—Mon cher frère, cria-t-elle. Sa voix était stridente et sonnait faux. Elle était particulière et semblait contenir un mélange de peur et d’affection.
—Calme-toi, mon cher frère. Tu n’auras plus à attendre longtemps. Je vais demander gentiment l’aide de Sa Majesté.
Son « Frère ? »
Keiyo tourna la tête. Ses yeux étaient dirigés vers Koshun, mais comme ils étaient noirs comme de l’encre, il était impossible de savoir ce qu’elle regardait vraiment.
—Votre Majesté, je suis désolée. J’ai caché mon frère ici. Son corps ne ressemble pas à ce qu’il est normalement, alors je n’avais pas d’autre choix. Alors, s’il vous plaît…
—Attends, dit Koshun à voix basse. Un léger froncement de sourcils apparut sur son visage. Ton frère n’est pas décédé ?
Keiyo grimaça. C’était comme si un mince morceau de verre s’était brisé à l’intérieur d’elle.
—Il est mort. Il est mort, mais cela n’a aucun sens ! Il était toujours en bonne santé !!! Son cri aigu résonna dans les ténèbres, presque comme s’il les transperçait. Il n’a jamais été malade. Depuis qu’il était jeune, il ne tenait jamais en place, alors il se faisait toujours de petites blessures ici et là, mais cela ne l’arrêtait jamais. En un rien de temps, il remontait à cheval, galopant à travers les champs et les montagnes, imperturbable… Nous vivions à la campagne, il y avait donc beaucoup de montagnes autour de notre résidence, parfaites pour faire de petites excursions. Chaque fois que mon frère partait à la chasse, j’étais folle d’inquiétude en pensant au danger que cela représentait, mais il revenait toujours indemne. Et pourtant…
Chaque fois que la voix de Keiyo semblait sur le point de disparaître, elle se renforçait. Même si elle devenait parfois stridente, elle mettait tout son cœur et toute son âme dans ce qu’elle disait. C’était comme si elle s’était laissée emporter par son propre enthousiasme. La façon dont elle agissait faisait que tout le monde se taisait, incapable de l’interrompre.
—Il n’y avait que nous deux. C’était mon seul frère. Depuis que je suis toute petite, il m’a prise sous son aile et m’a protégée. Il me grondait aussi, parfois, non, tout le temps, et nous avions des disputes stupides. Nous avons grandi ensemble. Mon frère aîné était très intelligent et n’avait pas son pareil en matière d’arts martiaux. Même par rapport à ses camarades de classe, il avait une longueur d’avance. Pour moi, c’était le gentleman le plus remarquable qui soit. Il était vif, beau et intrépide… et moi… La voix de Keiyo trembla et elle se couvrit le visage de sa manche. Je l’adorais. Je suis venue au palais intérieur en espérant que cela profiterait à mon frère. Il allait devenir fonctionnaire ! Mais ensuite, il… Il…
Elle continua à gémir pendant un moment avant de pouvoir enfin s’exprimer correctement.
—…Il doit y avoir une erreur. Il est impossible que mon frère soit mort. C’est pourquoi j’ai demandé à la Concubine Corneille de le ramener à la vie pour moi.
Koshun jeta un coup d’œil silencieux à Jusetsu.
—Elle m’a dit que c’était impossible, et j’ai perdu ma dernière lueur d’espoir. J’ai pensé qu’il valait mieux que je suive les traces de mon frère et que je meure à mon tour. Et puis… Le visage de Keiyo s’éclaira soudain et ses joues reprirent leur couleur rose. Quelqu’un qui pouvait réaliser mon souhait apparut.
Koshun l’interrompit doucement.
—Qu’entends-tu exactement par… « ton souhait » ?
Même face à l’étrange démonstration de Keiyo, la voix de Koshun était calme et posée. Il avait peut-être toujours été ainsi, mais ses manières semblaient aussi, bien que de justesse, contenir l’ardeur de Keiyo.
—Il m’a dit que ramener mon frère à la vie ne serait pas si difficile, après tout, expliqua Keiyo. Ses yeux larmoyants brillaient en parlant. C’étaient les paroles d’un eunuque qui venait d’arriver au palais intérieur, alors je n’ai pas pu le croire tout de suite. Il m’a dit d’aller chercher quelques cheveux ou quelques os de mon frère, ainsi que de l’argile. J’ai écrit une lettre à mon père pour lui demander de m’aider, et il m’a envoyé des cheveux. Je n’avais même pas vu le cadavre de mon frère, vous savez. Tout ce que j’ai obtenu, c’est une touffe de cheveux, et cela m’a donné encore plus envie de le voir, juste une fois de plus. L’eunuque a utilisé ces cheveux et l’argile pour me fabriquer mon frère. Pendant qu’il construisait la poupée d’argile, j’ai pensé qu’il avait peut-être l’intention d’utiliser une ruse superficielle pour me consoler, mais une fois la poupée terminée… mon frère était vraiment là.
Tandis que Jusetsu écoutait ce que Keiyo disait, elle se faufila discrètement dans la pièce communicante. Il faisait nuit noire à l’intérieur, mais après quelques instants, ses yeux s’adaptèrent au manque de lumière. Au centre de la pièce se trouvait une chaise sur laquelle quelqu’un était assis. D’après sa taille, il s’agissait probablement d’un homme, mais elle n’était pas en mesure de le savoir d’après son visage.
Cependant, plus elle avançait dans la pièce, plus l’odeur de sang devenait forte.
—C’est vraiment lui, continua Keiyo. Il est revenu à la vie. Il se déplace correctement. Il ne peut pas encore parler… mais son visage et son corps sont ceux de mon frère. Il faut un peu de travail pour le maintenir en vie, ce qui n’est pas une mince affaire, mais ça va. Il ne vous posera aucun problème. Enfin… il lui arrive d’avoir faim, et je suppose que cela pourrait être gênant, mais…
Keiyo ne cessait de divaguer, sa voix était faible. C’était un mystère de savoir comment quelqu’un avec un corps aussi mince pouvait trouver la force de continuer à parler. Ce n’était pas tant qu’elle était trop énervée pour s’arrêter, mais on aurait plutôt dit qu’elle parlait pour dissimuler ses propres angoisses.
Sa voix était pleine de peur, et cela expliquait pourquoi elle était si tremblante.
—Ce qui s’est passé la dernière fois ne se reproduira pas, alors s’il vous plaît, ayez pitié de lui…
Jusetsu plissa les yeux en jetant un coup d’œil vers le fond de la pièce. Qu’est-ce que ces choses ? Il y avait plusieurs objets sur le sol. Elle ne pouvait pas distinguer grand-chose dans l’obscurité, mais on aurait dit des seaux remplis d’eau noire. Attends, ce n’est pas de l’eau. C’est…
—Que veux-tu dire par « ce qui s’est passé la dernière fois » ? demanda Koshun d’un air de reproche.
Keiyo balbutia, son visage se crispant.
—Eh bien, voyez-vous… Votre Majesté. Je… La voix de Keiyo semblait sur le point de se briser. Elle inspira, comme si elle sanglotait.
Jusetsu regarda à nouveau vers le fond de la pièce. Au-delà d’une rangée de seaux, elle pouvait voir une personne allongée dans un coin. Jusetsu s’avança lentement. Ni la personne assise sur la chaise, ni la personne à terre ne bougeaient. Cette dernière lui tournait le dos et semblait avoir les poignets liés derrière elle. Il portait une robe d’eunuque. Jusetsu ne pouvait pas voir son visage, mais sa taille seule suffisait à lui dire de qui il s’agissait.
—Onkei ! cria-t-elle en courant vers lui. Elle finit par renverser quelques seaux devant elle, mais elle n’avait pas le temps de s’en soucier.
Elle s’agenouilla près de lui et l’appela à nouveau. Lorsqu’elle toucha son bras, elle fut soulagée de constater qu’il était chaud. Elle posa un doigt sur son cou et vérifia son pouls. Il faisait si sombre dans la pièce qu’elle ne pouvait pas vraiment en être sûre, mais il ne semblait pas avoir subi de blessures importantes.
—Onkei, appela-t-elle encore et encore.
Il finit par ouvrir les yeux.
—…Niang…niang ? dit-il d’une voix rauque.
—C’est moi, répondit Jusetsu. Elle saisit la corde qui maintenait ses poignets attachés. Le nœud était serré et difficile à défaire, ce qui lui prit du temps.
Onkei tourna la tête et la regarda, mais son expression se figea de peur. Il dirigea son regard vers la zone derrière Jusetsu.
—Qu’est-ce qu’il y a…? demanda Jusetsu en se retournant pour jeter un coup d’œil.
Bien qu’il soit encore attaché, Onkei se leva d’un bond et se plaça devant Jusetsu, prêt à la défendre d’un ennemi potentiel. Il était si agile qu’il ne lui fallut qu’une seconde.
Quelqu’un d’autre se tenait maintenant juste devant eux. Il faisait trop sombre pour les voir correctement, mais il devait s’agir de l’homme qui était assis sur la chaise, car celle-ci était maintenant vide. Jusetsu était remplie d’effroi, elle n’avait pas du tout senti quelqu’un derrière elle. Au contraire, même maintenant que cette silhouette se tenait sous ses yeux, elle n’avait pas l’impression d’avoir de la vie en elle.
Que se passe-t-il ici ?
—Grand frère !
Keiyo arriva en courant. Elle tira le bras de l’homme qui se tenait debout et l’éloigna de Jusetsu et Onkei. L’homme vacillait et tremblait en bougeant. Ses mouvements n’étaient pas naturels.
Une faible lumière, bien que minime, éclaira soudainement la pièce. Eisei était entré, tenant son chandelier. Koshun se tenait près de la porte, le regard fixé sur l’homme.
—…Est-ce ton frère aîné ressuscité dont tu as parlé ?
Keiyo enfonça ses ongles dans le bras de l’homme. Jusetsu pouvait maintenant voir son dos et son profil latéral depuis l’endroit où elle se trouvait. Les mains de l’homme étaient liées derrière lui, tout comme celles d’Onkei. Son visage était blafard, et ce n’était pas non plus une illusion due à la faible luminosité. Ses lèvres étaient vidées de leur sang et ses yeux étaient vides et glacés. Jusetsu pouvait dire qu’il avait un beau visage, même de profil, mais pour une raison étrange, elle n’était pas capable d’en voir la beauté. Malgré tout, l’homme ressemblait à une personne.
—Cet eunuque a pu le ramener d’entre les morts… murmura Jusetsu. Elle n’en revenait pas. Même les chamans ne sont pas capables d’une telle prouesse… et moi non plus.
Keiyo tourna le haut de son corps vers Jusetsu, ses jambes restant en place.
—Shogetsu l’a fait pour moi. Il m’a rendu mon frère.
—Qui est ce Shogetsu ? Il ne peut pas être un eunuque ordinaire, demanda Jusetsu.
—Je n’en sais rien. Personnellement, peu importe qu’il soit un eunuque ou un dieu de la mort, il m’a aidé, et c’est ce qui compte.
—Où est-il maintenant ?
—Il doit être dans ce pavillon, quelque part. Je lui ai dit de ne pas trop s’éloigner.
Cela rappela à Jusetsu le rapport qu’Onkei lui avait donné.
—Tu as une terrible crise dès que Shogetsu te quitte, pas vrai ?
Keiyo détourna le regard et s’accrocha au bras de son frère.
—C’est… parce que Shogetsu est le seul capable de garder mon frère sous contrôle.
—Qu’est-ce que tu veux dire par « sous contrôle » ?
—Mon frère a besoin de sang.
D’un geste souple, Keiyo tendit le bras et désigna le sol, la rangée de seaux. Ceux que Jusetsu avait renversés d’un coup de pied étaient toujours couchés sur le côté. Le chandelier que tenait Eisei les éclairait ainsi que le contenu de ceux qui s’étaient répandus sur le sol. Une odeur métallique s’en dégageait.
C’était du sang. Et en grande quantité.
Jusetsu avait la chair de poule partout. D’où venait tout ce sang ?
—Ne vous inquiétez pas, tout ce sang provient de bêtes, dit Keiyo d’une voix faible. On aurait dit qu’elle avait lu dans l’esprit de Jusetsu et qu’elle savait exactement ce qui l’inquiétait.
—Le seul problème, c’est que mon frère n’aime pas beaucoup le sang de bête. Il a essayé toutes sortes de sangs. Shogetsu dit que si je ne lui donne pas de sang, il redeviendra un morceau d’argile. Il semble préférer le sang de singe et de porc… mais ce n’est qu’un dernier recours. Ce dont il a vraiment besoin, c’est de sang humain, et c’est assez difficile à trouver. Parfois, mon frère se déchaîne pour en obtenir. Quand il est dans cet état, Shogetsu est le seul à pouvoir l’arrêter. Keiyo était devenue pâle en parlant. Elle tremblait.
—C’est pour cela qu’il a les mains liées ? demanda Jusetsu, et Keiyo lui fit un petit signe de tête en guise de réponse.
—Keiyo, appela Koshun.
Alarmée, Keiyo se retourna vers l’empereur. Il semblait que le son de sa voix, celle qui résonnait si profondément chez Jusetsu et tirait sur sa corde sensible, n’était qu’une source de peur pour la concubine.
—Tu n’as pas répondu à ma question de tout à l’heure, dit Koshun sans une once d’émotion. Que voulais-tu dire par « ce qui s’est passé la dernière fois » ?
Keiyo baissa la tête et se couvrit le visage de sa manche.
—Pardonnez-nous, Votre Majesté. Mon frère… a tué Josei, répondit Keiyo d’une voix tremblante.
Josei, la dame de la cour de ce même pavillon qui avait été tuée par une morsure mortelle.
—Cette nuit-là, mon frère était affamé. Le sang de bête ne suffisait pas à le rassasier, et il s’est déchaîné, cherchant désespérément du sang humain. Jusque-là, Renjo et moi lui avions donné un peu de notre propre sang pour l’apaiser avant que sa faim ne prenne le dessus.
Keiyo releva sa manche. Du coton blanchi était enroulé autour de son bras. Renjo devait être la dame d’honneur qui était venue ouvrir la porte. Tous deux avaient l’air émaciés et extrêmement pâles, probablement parce qu’ils manquaient de sang.
—Cette fois-là, nous ne l’avons pas arrêté à temps. Je me précipitais pour appeler Shogetsu quand Josei est entrée dans la pièce avec de l’eau au mauvais moment. Mon frère lui a mordu le cou… Tout s’est passé en un clin d’œil. Il est resté là, à sucer son sang, absorbé… Le visage de Keiyo était d’une pâleur mortelle, et pas seulement à cause de l’absence de sang cette fois. Elle tremblait. Lorsque Shogetsu est enfin arrivé, il était trop tard. Josei était morte. Nous ne pouvions pas… la laisser là. Nous ne pouvions pas permettre aux gens de venir fouiller ce pavillon à sa recherche, l’existence de mon frère doit rester secrète. J’ai ordonné à mes eunuques d’emporter son cadavre dans un endroit éloigné… Je me sens si mal de ce qui lui est arrivée. En prononçant cette dernière phrase, sa voix devint si faible qu’elle disparut presque.
—Votre Majesté, dit alors Keiyo en levant les yeux. Je porterai tout le blâme. Je vous en prie, fermez les yeux sur mon frère. Je vous en supplie. Il nous a fallu tant d’efforts pour le ramener à la vie, mais nous y sommes enfin parvenus. Si mon frère meurt à nouveau, je…
Keiyo avait un air de désespoir féroce sur le visage. Sa voix semblait vouloir s’évanouir dans le vide quelques instants plus tôt, mais elle était maintenant tendue et déterminée. Jusetsu se leva de sa position accroupie et fixa l’homme qui se tenait aux côtés de Keiyo, sans rien faire. Il était sans expression, sans émotion, et son visage semblait dépourvu de toute pensée.
—Keiyo… ce n’est pas ton frère. En disant cela, Jusetsu sentait l’amertume dans sa bouche.
—Quoi… ? Keiyo répondit, se retournant pour faire face à Jusetsu avec un regard stupéfait.
—Cette personne n’est pas ton frère ressuscité. Shogetsu ne l’a pas ramené à la vie. Il l’a juste « fabriqué ». C’est une poupée d’argile.
—Qu’est-ce que vous racontez ? demanda Keiyo.
—Cette personne n’est pas vivante. Elle est vide. Je reconnais que ce réceptacle peut ressembler à ton grand frère, mais son âme n’est pas là. Tu auras beau attendre, il ne redeviendra jamais le frère que tu as connu.
Le visage de Keiyo devint blanc comme un linge. On pouvait presque entendre son cœur se briser.
—Vous mentez, dit-elle, mais seuls des sons infimes s’échappent de ses lèvres. Ça ne peut pas être vrai. Ça ne peut pas être…
Keiyo leva les yeux vers l’homme qui se trouvait à ses côtés. En voyant l’absence de réponse sur son visage, elle s’effondra. Même elle devait se douter quelque part au fond d’elle-même qu’il ne s’agissait pas de son frère.
—Non, non. C’est lui. C’est lui, mon seul frère, répéta Keiyo avec de plus en plus de véhémence, la voix tremblante. Elle secoua la tête encore et encore. Mon frère bien-aimé, le seul que j’ai jamais eu…
Les supplications de Keiyo, empreintes de douleur, étaient dirigées vers lui, mais l’homme qui se tenait à côté d’elle ne faisait que regarder dans le vide.
Keiyo grimaçait et des larmes coulaient sur son visage. On aurait dit qu’elle n’en pouvait plus.
—Grand frère. Keiyo tendit ses mains tremblantes et toucha les joues de l’homme aux yeux vides.
Au moment où elle fit cela, les yeux de l’homme s’ouvrirent en grand, c’était la première fois que son expression changeait. Il ouvrit la bouche, et avant que quiconque ne comprenne ce qui se passait, il se pencha rapidement en avant, bien plus vite que tous les mouvements léthargiques qu’il avait faits auparavant.
Un soupir de surprise s’échappa des lèvres de Keiyo.
Les dents de l’homme étaient dans la gorge de Keiyo. Il les enfonça dans son cou pâle, déchirant sa peau. Le sang jaillit de la plaie ouverte. Les autres pouvaient entendre la chair de la femme se déchirer. Son sang gicla jusqu’au plafond et se déversa sur le visage de Jusetsu comme une pluie. Tout se passa en un clin d’œil.
Mordant toujours dans la gorge de Keiyo, l’homme buvait son sang. Les bras de Keiyo pendaient faiblement à ses côtés, se balançant d’avant en arrière comme des pendules. Ses yeux larmoyants étaient ouverts, mais ils semblaient aussi vides que ceux de son frère.
Jusetsu arracha une pivoine de sa coiffure et la transforma en flèche. Elle s’approcha de l’homme et lui planta immédiatement la flèche dans l’estomac.
L’homme qui buvait du sang se figea.
S’il s’agissait d’une poupée, il serait facile de briser le sort. Elle n’avait qu’à retirer l’objet d’invocation du récipient. C’était le cœur de la magie qui créait sa forme. Elle savait qu’il n’y avait qu’un seul endroit où il avait pu être implanté : le creux de son estomac.
Jusetsu retira sa main de son torse. Elle tenait une touffe de cheveux dans sa paume.
La peau de l’homme s’assécha et s’assombrit. De l’argile s’agglutina et tomba de son visage par petits morceaux. Ses mains, puis ses bras, se transformèrent en blocs d’argile et s’effondrèrent. Son visage se brisa ensuite en morceaux, en commençant par la bouche.
Keiyo se renversa sur le sol, et le corps de l’homme s’effondra sur elle.
Il ne restait de lui qu’un tas d’argile et une robe. Ils recouvraient Keiyo comme une couette.
Pendant un petit moment, personne ne disait rien. Personne ne pouvait bouger. L’odeur forte du sang et l’odeur terreuse de l’argile emplissaient la pièce.
La première personne à faire un seul bruit fut la dame d’honneur de Keiyo. Ses sanglots commencèrent à résonner dans la pièce, bien que faiblement.
Koshun s’avança et s’agenouilla à côté de Keiyo. Il tendit la main et ferma les grands yeux de la concubine pour elle.
—Depuis que j’ai appris la tragique nouvelle concernant ton frère, je ne te trouvais plus toi-même… J’aurais dû te renvoyer chez ton père plus tôt. Il y avait un sentiment de remords et de honte dans sa voix. Pendant un long moment, il fixa silencieusement le visage de Keiyo.
Jusetsu sortit un mouchoir de sa poche de poitrine, s’accroupit et l’utilisa pour essuyer le visage trempé de sang de Keiyo. Elle glissa ensuite les cheveux du frère de la femme dans sa main avant de se lever et de s’éloigner.
Alors que la Concubine Corneille quittait la pièce, elle jeta un coup d’œil en arrière, par-dessus son épaule. Koshun fixait toujours le visage de Keiyo.
Lorsque Jusetsu quitta le bâtiment du pavillon, quelques visages qui jetaient un coup d’œil au bâtiment depuis le bord du passage extérieur reculèrent précipitamment. Il s’agissait probablement de dames de la cour et d’eunuques qui, intrigués par le vacarme, étaient venus voir ce qui se passait. Jusetsu descendit les escaliers et trottina sur les pavés.
—Niangniang. Onkei accourut et la rattrapa. On dirait qu’il avait réussi à se défaire de ses liens lui-même. Il tendit à Jusetsu son propre mouchoir. Pour votre visage, dit-il.
Jusetsu toucha sa joue. Il y avait du sang dessus.
—…Désolée, murmura-t-elle.
Elle prit son mouchoir et s’essuya le visage. Qu’est-ce que j’ai fait ? se demanda Jusetsu tandis qu’elle le faisait. Une dame de la cour était morte, ainsi que Keiyo. Keiyo était venue voir la Concubine Corneille pour demander à Jusetsu de ramener son frère à la vie, mais surtout, elle cherchait simplement de l’aide.
Et je n’ai rien fait.
Tout ce que Jusetsu avait fait, c’était de lui montrer la voie.
—Niangniang… Jusetsu. Onkei lui tendit la main. Jusetsu lui remit le mouchoir. Onkei ne le rangea pas, mais dit : Veuillez m’excuser, et commença à essuyer le reste des taches de sang sur son visage.
—…Je suis désolée pour ce que je t’ai fait, Onkei.
Il s’arrêta d’essuyer le sang et la regarda.
—C’est moi qui dois m’excuser, dit-il. Non seulement je n’ai pas exécuté vos ordres, mais en plus vous m’avez sauvé la vie. Je vous prie d’accepter mes excuses les plus sincères. C’était un acte de négligence humiliant de ma part.
Onkei expliqua comment il avait réussi à retrouver l’une des dames d’honneur, mais alors qu’il s’apprêtait à écouter son histoire, quelqu’un lui donna un coup de poing par derrière.
—Ce devait être la Concubine Pie, ajouta-t-il.
—Je vois, murmura Jusetsu.
Elle se retourna vers le bâtiment du pavillon et leva les yeux. La lune blanche éclairait les tuiles décoratives des pies, les faisant scintiller au point de donner l’impression qu’elles étaient mouillées.
—Nous devons chercher Shogetsu, continua Jusetsu.
—Je suis sûr que l’Assistant Ei pourrait organiser une fouille, mais pourrions-nous jeter un coup d’œil à l’intérieur du pavillon ?
—Il ne devrait plus être ici.
Si les dames de la cour et les eunuques étaient venus jeter un coup d’œil à ce qui se passait, on pouvait supposer que Shogetsu aurait également remarqué l’agitation. Il était certainement déjà parti.
—Où est la chambre de Shogetsu ? demanda Jusetsu. Elle se dit qu’elle pourrait peut-être utiliser certains de ses cheveux ou de ses affaires pour le retrouver. Puisqu’elle connaissait son nom, elle pourrait utiliser un oiseau de course pour le suivre.
—Eh bien, commença Onkei, Shogetsu n’a pas de chambre chez les eunuques. Il était employé comme assistant personnel de la Concubine Pie, alors je me suis demandé s’il avait une chambre dans le bâtiment de son pavillon là-bas, mais ce n’est pas le cas… Personne ne sait où il pourrait dormir ou prendre ses repas.
—Quoi ? dit Jusetsu, perplexe. Comment Shogetsu faisait-il pour s’en sortir ?
—Personne ne l’a jamais vu dormir ou manger, ajouta Onkei.
—C’est un peu comme si Shogetsu était…
Le frère de Keiyo, ou plutôt, son presque-frère, me vint à l’esprit. Cette poupée d’argile aux yeux creux.
Jusetsu fronça les sourcils. Si elle ne pouvait pas le retrouver avec sa magie, il n’y aurait pas d’autre moyen de le trouver. Elle devrait attendre que les eunuques d’Eisei le trouvent.
—…Retournons au pavillon Yamei pour le moment.
Jusetsu se mordit la lèvre et s’éloigna à toute vitesse du pavillon Jakuso, furieuse contre elle-même d’avoir été aussi inutile.
Il faisait nuit, la lune éclairait leur chemin. Son ombre tombait sur le gravier et elle marchait dessus en rentrant chez elle.
Elle venait d’entrer dans la forêt de lauriers et de rhododendrons lorsque l’événement se produisit. Un frisson parcourut l’échine de Jusetsu et elle s’arrêta dans son élan, ou, peut-être plus exactement, elle se figea de peur et ne put se résoudre à bouger.
—Niangniang ? Il y avait du scepticisme dans la voix d’Onkei.
Jusetsu n’eut pas le temps de lui répondre. Elle scrutait les alentours. La lumière de la lune éclairait les arbres, créant de nombreuses ombres sur le sol. Aux endroits où la lumière pouvait passer, le sol était d’une blancheur éclatante, mais aux endroits où les branches étaient serrées, l’obscurité était encore plus dense que les ombres.
Et il était là, au sommet d’une de ces branches.
Deux jambes humaines reposaient sur la branche d’un laurier. C’était la seule partie de la personne qui était éclairée par la lumière de la lune, et on aurait dit qu’elles dépassaient de l’air sombre de la nuit. Jusetsu pouvait deviner à l’ourlet de la robe gris cendré de la personne qu’il s’agissait d’un eunuque.
—Es-tu la Concubine Corneille ? demanda une voix depuis la branche. C’était une voix aiguë, rappelant le gazouillis d’un oiseau, mais en même temps, elle était profonde comme le grognement d’un chien. Elle avait un timbre argenté, et pourtant elle contenait une tranquillité sereine.
Onkei se plaça devant Jusetsu pour la protéger.
—Qui est là ? dit-il.
La personne dans l’arbre ne répondit pas. La branche s’inclina, et avant qu’ils ne le sachent, l’homme en question avait atterri sur le sol. Il n’a pas fait de bruit lui-même. Tout ce qu’ils pouvaient entendre, c’était le bruissement des feuilles les unes contre les autres au-dessus de leur tête.
Son corps était mince et souple, son visage pâle. Ses longs cheveux noirs flottants pendaient derrière lui. Il était identique à l’image de Shogetsu que Kogyo avait dessinée.
Le même jeune homme que Jusetsu avait vu cette nuit-là se tenait devant elle.
—C’est la chouette ! cria Jusetsu lorsqu’elle croisa son regard, comme elle l’avait fait cette nuit-là.
—Pas tout à fait, répondit froidement Shogetsu. Ce n’est pas moi, pas exactement. Tout comme tu n’es pas la Corneille, en tant que telle.
En disant cela, il posa sa main sur sa poitrine, comme pour désigner son propre corps.
—Ce n’est qu’un réceptacle. Un appareil.
Un réceptacle ?
Alors que Jusetsu s’interrogeait sur le choix de ses mots, elle sortit une fleur de pivoine de ses cheveux coiffés. Son corps bougeait tout seul, comme s’il n’était plus le sien. Ses mains lancèrent rapidement la fleur vers Shogetsu. La fleur se transforma en flèche pendant qu’elle était en l’air, espérant percer sa peau. Alors qu’elle pensait que la pointe de la flèche avait touché sa poitrine, elle se dissolvait doucement et semblait être aspirée à l’intérieur de lui. C’est du moins l’impression que cela donnait.
—Il est inutile que des gens comme nous se battent entre eux. Nous sommes de la même famille. Si tu veux te battre contre moi, tu devras utiliser ton oiseau, dit Shogetsu, l’air un peu déçu. Il avait un visage froid et inaccessible qui restait stoïque pendant qu’il parlait.
—Ne me dis pas que tu n’es pas au courant non plus… Ou bien la Corneille a-t-elle oublié ? Elle a dû manger trop de fleurs…
Jusetsu avait eu des sueurs froides. Elle voulait s’enfuir, mais ses jambes étaient collées au sol et ne bougeaient pas. Elle respirait difficilement.
—Tout de même, tu sais que tu dois me craindre. Hmph.
—Je… Je ne comprends pas un mot de ce que tu dis, dit Jusetsu, sa respiration laborieuse l’empêchant de sortir les mots. Sa voix était tremblante et faible, elle ne se souvenait pas de s’être entendue ainsi auparavant.
—Je sais. Il est clair que tu ne comprends rien. Écoute. Je suis le Fossoyeur du Palais de la Solitude, je crois que vous appelez ça un « bourreau » ici. Je suis le frère aîné de la Corneille.
Le Palais de la Solitude, c’était le nom d’un pays très, très loin au-delà de la mer où vivaient les dieux. C’est un bourreau de là-bas ?
Shogetsu semblait penser que c’était une explication suffisante. Il leva alors les yeux au ciel.
—Oh, dit-il, sa voix contenant une pointe d’amusement, mais son expression resta la même. Le voilà. C’est ce que je cherchais. J’ai eu tant de mal à arriver sur cette île que j’étais contrarié de l’avoir perdue.
Ensuite, il prononça un nom qui ressemblait à « Sumaru », et fit signe à quelque chose.
Jusetsu et Onkei entendirent un battement d’ailes et un croassement d’oiseau au-dessus de leur tête. Un oiseau se percha sur une branche voisine. Ses plumes brunes étaient tachetées de blanc, c’était un corbeau étoilé.
—Je t’ai dit de venir ici. Vers moi. Tu n’écoutes vraiment pas, dis-moi ? Shogetsu continua à dire à l’oiseau de venir vers lui, encore et encore. Finalement, il descendit et se percha sur le bras de Shogetsu. Il faut dire qu’il appartenait à la Corneille, vois-tu, dit-il.
Jusetsu ouvrit sa bouche sèche et assembla quelques mots.
—Qui est cette « Corneille » dont tu parles ? Est-ce… moi ?
—Pas tout à fait, dit-il en reprenant sa réplique de tout à l’heure. La Corneille est la Corneille. La chose qui est en toi.
Shogetsu pointa Jusetsu du doigt.
—A l’intérieur de moi ? Jusetsu porta ses mains à son torse.
—Je l’ai surveillé pendant longtemps. Je n’avais pas le droit de m’en mêler. Il est interdit d’intervenir ici. Cette île est l’île funeste où ceux qui sont bannis de notre terre, le Palais de la Solitude, échouent. Même lorsque la Corneille a été chassée du Palais de la Solitude pour ses péchés, et même après qu’elle s’était échouée sur cette île, j’ai été impuissant à faire quoi que ce soit.
Le visage de Shogetsu ne changea pas le moins du monde, mais sa voix était teintée d’une légère pointe de tristesse.
—La Corneille et moi sommes nés d’une bulle marine qui s’est scindée en deux. Au départ, nous étions une seule et même bulle. C’est à moi qu’a été confié le rôle du Fossoyeur. La Corneille a assumé le rôle de I’Ordonnatrice, celle qui chevauchait les courants et les vents pour guider les âmes des morts dans la direction où elles étaient censées aller. Les âmes sont belles. Elles ont une faible lueur blanche et elles scintillent dans l’obscurité comme des étoiles. La Corneille et moi vivions dans la nuit.
Pour une raison étrange, entendre cette histoire éveilla un sentiment de nostalgie chez Jusetsu, remontant du plus profond d’elle-même. Ce n’était pas comme si elle n’avait jamais entendu cette histoire auparavant. En fait, elle avait entendu une histoire similaire il n’y a pas si longtemps, le conte folklorique de la ville natale d’Ishiha qu’il avait partagé avec elle. Mais plus que cela… elle avait l’impression d’être au courant de cette histoire depuis très longtemps. Elle ne comprenait pas. Ses souvenirs étaient embrouillés et confus.
L’homme poursuivit.
—Mais ensuite, la Corneille a commis un crime. Elle a été séduite par l’un des morts et a renvoyé son âme pour qu’elle ressuscite. La Corneille était une fille douce et stupide, et elle ne savait pas à quel point c’était un crime grave. C’était mon idiote de petite sœur, et c’est pour cela que je l’aimais. C’était ma seule petite sœur, mais je n’ai rien pu faire pour l’aider. Je l’ai simplement regardée s’éloigner, et j’ai senti qu’elle s’était échouée sur une île très, très lointaine. Comme il était interdit d’intervenir, je n’ai pu qu’observer la scène depuis le Palais de la Solitude. Mais ensuite… La voix de Shogetsu était plus forte que jamais. Il y a peu de temps, j’ai senti le pouvoir de la Corneille. Ce pouvoir essayait de se déchaîner à l’intérieur de toi. Cela m’a rappelé de si bons souvenirs, et c’était si précieux que je n’ai pas pu le supporter. C’est pourquoi j’ai envoyé ceci et Sumaru ici depuis le Palais de la Solitude.
En prononçant le mot « ceci », Shogetsu avait pointé du doigt son propre corps.
—J’ai persévéré pendant mille ans… Impressionnant, tu ne trouves pas ? dit Shogetsu, avant de sortir une des plumes du corbeau étoilé. Je suis venu mettre fin à tes souffrances, Concubine Corneille… Ma petite sœur.
La plume se transforma en une épée à double tranchant. Sa lame brune était droite et mouchetée, tout comme le plumage du corbeau étoilé. C’était une belle épée, qui brillait au clair de lune. Au moment où Jusetsu comprit ce qui se passait, Shogetsu donna un coup de pied dans le sol.
Le corbeau étoilé battit des ailes.
Onkei fut le premier à réagir. Il sortit un poignard de sa poche de poitrine. Dès qu’il le dégaina, le cliquetis des lames s’entrechoquant résonna dans l’air.
Shogetsu s’éloigna un instant. Il resta en équilibre avec son épée et fixa intensément Onkei. Il recula lentement et s’éloigna du garde du corps de Jusetsu.
—Il est difficile de se déplacer sous cette forme. Les vagues et la lune nous gênent. Si seulement il y avait une nouvelle lune ce soir…
Shogetsu avait l’air de se plaindre, mais son expression restait la même. Il était probablement incapable de changer d’expression lorsqu’il était sous cette forme, bien que Jusetsu ne soit pas sûr que son corps actuel soit une poupée d’argile ou quelque chose de complètement différent.
Jusetsu s’était progressivement calmée de son état de panique, peut-être parce qu’Onkei était là. Si elle ne faisait que s’agiter, il pourrait lui aussi se retrouver en danger.
—Es-tu en train de dire que tu es ici…pour me tuer ? demanda Jusetsu pour s’en assurer.
Shogetsu fit une pause avant de lui répondre.
—Je ne veux pas te tuer, mais si je veux que la Corneille repose en paix, je vais devoir briser le réceptacle dans lequel elle se trouve. Et ce réceptacle, c’est toi, dit Shogetsu, expliquant poliment ses plans, étape par étape. Il semblait vouloir qu’elle le sache.
—Par Corneille, tu veux dire Uren Niangniang, n’est-ce pas ? Il n’y avait pas d’autre solution pour elle.
Shogetsu laissa un autre vide dans la conversation.
—C’est juste un nom aléatoire que tu lui as donné, pas le nom que je lui connais. « Corneille » et « Chouette » ne sont pas leurs noms non plus, mais je ne veux pas révéler leurs vrais noms.
Cela signifie donc que la Corneille est Uren Niangniang, et qu’il est venu pour l’enterrer. Et cela signifiait qu’il tuerait aussi Jusetsu, en contrepartie.
Jusetsu fixa Shogetsu. Elle ne pouvait pas lire son expression. Ce n’était qu’une poupée. Pourtant, à en juger par sa façon de parler, il n’avait pas l’air d’être quelqu’un à qui il serait impossible de s’adresser. Il avait même eu l’honnêteté d’essayer d’expliquer à Jusetsu des choses qu’elle ne comprenait pas.
Cela dit… il l’avait attaquée avec une épée sans crier gare.
Calme-toi, se dit Jusetsu. Elle n’avait pas l’impression qu’il allait la tuer de sang-froid. S’il le faisait, Onkei serait également impliqué dans le conflit. Il était hors de question que Shogetsu fasse quelque chose d’aussi stupide à ce stade.
—Ho Shogetsu n’est donc pas ton nom ? dit Jusetsu, changeant légèrement de sujet. Elle n’était pas sûre qu’il remarque ce qu’elle essayait de faire.
—C’est un nom que le professeur m’a donné. Il s’est occupé de moi.
—Le professeur ?
—C’est comme ça que les autres l’appelaient. Il s’appelait Ho.
—Comment ça, il s’est occupé de toi ?
—J’ai eu du mal à traverser l’océan, et j’ai utilisé tout mon pouvoir pour prendre cette forme. Le professeur m’a trouvé quand je me suis effondré, et il m’a sauvé. C’est même lui qui m’a amené ici.
Chaque fois que Jusetsu demandait quelque chose à Shogetsu, il lui répondait honnêtement. C’était étrange, étant donné qu’il était venu ici pour la tuer. Elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi il y avait une telle contradiction.
—…Tu as aussi besoin de sang humain ? demanda-t-elle.
—Non, répondit Shogetsu. Son expression ne changea pas, mais il y avait une pointe d’irritation dans sa voix. Cette chose que j’ai créée était un humain. Pour qu’il conserve cette apparence, il avait besoin de sang.
—Ce n’était pas un humain. Ce n’était qu’une poupée d’argile. Pourquoi as-tu fabriqué une telle chose ? Jusetsu gardait la voix basse, mais elle ne pouvait pas cacher la fureur qu’elle portait en elle.
Shogetsu pencha légèrement la tête sur le côté et regarda Jusetsu, comme s’il l’observait.
—C’est cette concubine qui me l’a demandé. Je pensais avoir fait du bon travail.
—Tu n’as rien fait… Tu n’as pas ramené une personne à la vie. Elle n’avait pas d’âme. Ce n’était qu’une imitation d’un humain.
—La concubine a tout de même été ravie, c’est sûr. Elle pensait que c’était son frère.
—Es-tu en train de me dire que tu l’as fabriqué pour lui faire plaisir ? demanda Jusetsu.
—Si ce n’était pas mon intention, pourquoi me serais-je donné tant de mal ? Elle était dans un état si pitoyable que je l’ai fait pour la réconforter.
Jusetsu ne savait plus où donner de la tête. Elle regarda fixement le visage de Shogetsu.
—…Il y a un étang dans le pavillon Jakuso, n’est-ce pas ? Y es-tu déjà allée ? demanda-t-elle.
Une vision de la dame de la cour âgée apparut au fond de son esprit.
—J’y suis allé, répondit-il. Il y avait un démon à l’intérieur, je m’en suis débarrassé. Si tu laisses des choses comme ça à leur sort, elles feront du mal à quelqu’un. Ce n’est pas gentil non plus pour les démons eux-mêmes.
Jusetsu ne savait plus de quoi il parlait et se tut.
—C’est tout ? Plus de questions ? Shogetsu leva son épée.
Onkei se repositionna également, tenant son poignard.
—Attends… ! s’écria-t-elle.
Shogetsu s’apprêta à faire un pas en avant, mais il se figea soudain. Quelque chose frôla ses orteils et transperça le sol. C’était une flèche. Il jeta un coup d’œil et s’apprêta à la ramasser, mais une autre flèche lui transperça soudain l’épaule. Le choc fit reculer Shogetsu d’un pas. On entendit d’autres flèches voler dans les airs, mais Shogetsu les esquiva rapidement et se cacha dans un arbre. Les flèches qui avaient été tirées sur lui tombèrent au sol.
Jusetsu regarda autour de lui. Quelques silhouettes étaient tapies à l’entrée de la forêt, et Koshun se trouvait à l’avant. Eisei se tenait devant lui comme un bouclier humain. De chaque côté d’eux, il y avait des eunuques de la Maison de la Bride. Ils étaient tous armés, soit ils avaient mis des flèches à leur arc, soit ils avaient dégainé leur épée.
Jusetsu reporta son regard vers l’endroit où se trouvait Shogetsu. Elle ne pouvait pas le voir sous les arbres. S’il avait ressenti le besoin de se cacher, alors les attaques de flèches avaient dû fonctionner sur lui, même si la magie de Jusetsu ne l’avait pas fait. C’était une poupée, cela signifiait-il qu’il aurait de gros problèmes si son réceptacle se brisait ? Maintenant que Jusetsu y pensait, elle entendit la réponse sortir de sa propre bouche.
Pour enterrer la Corneille, il devait briser le réceptacle dans lequel elle était enfermée…
—Les flèches ne me tueront pas, mais si les bras ou les jambes de cet appareil cèdent, je devrai le reconstruire. Je préfère m’épargner ce temps, entendit Jusetsu la voix de l’homme résonner depuis la cime des arbres.
Il avait dû grimper dans un arbre. Les flèches dans leurs arcs, les eunuques se dirigèrent vers l’endroit d’où provenait la voix de Shogetsu. Mais il faisait sombre, les branches et les feuilles les gênaient et il était impossible de tirer sur lui.
Koshun se rapprocha silencieusement.
Jusetsu le regarda de haut en bas.
—Tu es blessé ?
Koshun secoua la tête.
—C’est Shogetsu ? demanda-t-il en levant les yeux vers la cime des arbres.
—Oui, c’est lui.
—Nous le cherchions justement. Quelle chance.
—Je n’en serais pas si sûr. Ce n’est pas une personne ordinaire, dit-elle.
—Si c’est un fantôme, cela ne me dérange pas. J’y suis habituée maintenant. Mais non, la flèche l’a touché, n’est-ce pas ? Hmm… Koshun jeta un coup d’œil attentif à la cime des arbres. Il a parlé de reconstruction. Cela veut-il dire qu’il est aussi une sorte de poupée d’argile ?
—Eh bien, je ne sais pas s’il est fait d’argile, mais…
—Si c’est une poupée, alors brisons-la, suggéra Koshun avec désinvolture.
Au même moment, Eisei libéra quelque chose de tranchant de sa main.
Quelque chose glissa de l’obscurité des branches. C’était Shogetsu.
Même lorsqu’il tomba au sol, le son qu’il produisit était étrangement faible.
Un couteau était planté dans la cheville de Shogetsu, Eisei avait dû le lancer. Shogetsu ne prit pas la peine de le retirer, mais s’accroupit et regarda Jusetsu et les autres. Comme toujours, son visage était vide. La flèche qui lui avait transpercé l’épaule était toujours plantée là.
—Tu es l’empereur ? demanda-t-il. Je préférerais que tu restes en dehors de tout ça.
Eisei sortit un poignard de sa poche de poitrine, mais Koshun leva la main pour le retenir.
—Si tu as l’intention de blesser la Concubine Corneille, alors rester en dehors de tout ça est tout simplement hors de question, répondit Koshun, la voix calme et posée.
Shogetsu regarda l’empereur avec méfiance. Koshun lui rendit son regard, semblant lui aussi le sonder.
—Je n’ai pas forcément envie de tuer cette jeune fille innocente non plus. Si vous devez en vouloir à quelqu’un, ce devrait être à Kosho. Kosho, la première Concubine Corneille.
—Pourquoi ?
—C’est elle qui a commencé. C’est elle qui a enfermé la Corneille en toi.
Koshun jeta un coup d’œil à Jusetsu. Puis, il fit un signe à Eisei avec ses yeux, et ce dernier dit aux eunuques de la Maison de la Bride positionnés à proximité de s’éloigner légèrement. Ils ne devaient pas entendre cette conversation.
—C’est Kosho qui a piégé Uren Niangniang dans le pavillon Yamei, n’est-ce pas ? dit Jusetsu. Et c’est pour cela que la Concubine Corneille est sa gardienne.
C’était ce qu’on avait appris à Jusetsu, du moins, et la même chose était écrite dans les archives historiques du pavillon Yamei.
—Gardien, hein, cracha pratiquement Shogetsu. Puis il laissa échapper une sorte de rictus. C’était une petite fille rusée. Elle s’est offerte, ainsi que les nombreuses femmes qui l’ont suivie, comme réceptacle. Elle l’a enfermée pour qu’elle ne puisse pas s’échapper, et elle a gardé le silence sur ses crimes. C’était une criminelle. Un monstre. Je la méprise.
La voix de Shogetsu était froide, et on aurait dit qu’il y avait une ombre de haine sur son visage, même s’il devait être vide.
—Utiliser une personne vivante comme réceptacle n’est pas quelque chose que l’on peut pardonner. Cela provoque toujours, sans exception, des distorsions. Une telle compétence est taboue, pour vous comme pour nous. Kosho a brisé un tabou. Shogetsu regarda ensuite Jusetsu. Je suppose que tu souffres vraiment à chaque nouvelle lune, n’est-ce pas ? Parce que la Corneille qui est en toi sort. À ce moment-là, ton âme est sur le point d’être déchirée. Je ne peux même pas imaginer à quel point cela doit être douloureux. C’est la Corneille qui est en toi qui provoque cette douleur.
Jusetsu ne voulait même pas se souvenir de l’agonie qu’elle vivait les nuits de nouvelle lune. On lui avait appris que la Concubine Corneille et Uren Niangniang étaient inextricables l’une de l’autre. Est-ce là ce que cela signifiait ? Jusetsu sentit soudain un nœud au creux de son estomac. Uren Niangniang était en elle.
Le mot « monstre » lui vint à l’esprit.
—Tu dois me trouver effrayant. Mais ce n’est pas toi qui me crains, c’est la Corneille.
Je suis le Fossoyeur, chargé de traquer les pécheurs du Palais de la Solitude. Tu es déjà à moitié Corneille. Tu es entré dans ce monde en tant que toi-même, mais sans que tu ne t’en rendes compte, cela t’a été volé. C’est une chose extrêmement cruelle à faire à quelqu’un, mais Kosho… Shogetsu se tut un instant, puis poussa un profond soupir. Kosho a donné des fleurs à la Corneille. Elle l’a fait encore et encore. Mais ces fleurs étaient vénéneuses. Toxiques. La Corneille s’est déjà… perdue.
Shogetsu semblait peiné, comme s’il avait du mal à articuler les mots.
—Des fleurs… ? Jusetsu chuchota.
Elle baissa les yeux sur sa paume. Parlait-il de la fleur qu’elle offrait à Uren Niangniang la nuit ? Étaient-elles vraiment vénéneuses ?
—Malgré tout, j’ai toujours veillé sur elle de loin. Je l’ai surveillée si longtemps que j’ai fini par m’étourdir moi-même. Mais il n’y a pas si longtemps, j’ai senti le pouvoir de la Corneille déborder. C’était son cri de fureur et de souffrance. Elle se déchaînait à l’intérieur de toi. Je suis sûre que tu as dû ressentir cette colère toi aussi.
Se déchaîner… ? Jusetsu se souvint de la fois où elle avait été confrontée à Hyogetsu. Elle avait eu l’impression qu’elle allait perdre le contrôle d’elle-même. Ce jour-là, elle avait senti la chaleur tourbillonner dans son estomac, et elle était impuissante à l’arrêter.
—Il est temps de laisser reposer la Corneille. Je suis venue enterrer ma petite sœur, comme tout bon Fossoyeur se doit de le faire. Pour cela, je vais devoir te tuer toi aussi.
Avant qu’il n’ait fini de dire cela, Shogetsu mit un genou à terre et donna un coup d’épée sur le côté. La pointe de la lame déchira la robe de Jusetsu, Onkei avait tiré la jeune femme en arrière juste à temps. Shogetsu se releva rapidement et donna un nouveau coup d’épée vers le haut à Jusetsu, qui avait retrouvé son équilibre. Onkei arrêta le coup avec son poignard, mais Shogetsu le repoussa avec son coup d’épée suivant. À ce moment-là, Onkei tomba à genoux. Shogetsu brandit à nouveau son épée, visant le cou de Jusetsu.
La nuque de cette dernière était froide, ce que Jusetsu supposait être dû à la façon dont l’air se déplaçait lorsqu’il repositionnait sa lame. Alors qu’elle pensait que sa lame allait lui transpercer la peau, quelqu’un s’agrippa fermement à son bras et la tira vers l’arrière, l’envoyant valdinguer sur le sol. Elle atterrit sur le côté et sentit la froideur de la terre et la forte odeur de rosée qui se dégageait de l’herbe. Quelles choses étranges auxquelles prêter attention dans un moment aussi périlleux.
Mais ce n’était pas tout. Elle pouvait aussi sentir la chaleur de la peau de quelqu’un. Quelqu’un la tenait dans ses bras. Pour une raison quelconque, elle savait de qui venait cette chaleur.
C’était Koshun.
L’empereur semblait être suspendu au-dessus d’elle, puis il tressaillit. Lorsqu’il se releva, Jusetsu sentit une odeur métallique.
Du sang.
Un frisson la parcourut, et le bout de ses doigts devint froid. Elle se leva d’un bond.
—Koshun…
—Ne t’inquiète pas. Je vais bien. Avant que Jusetsu ne puisse dire quoi que ce soit, Koshun s’était relevé et lui tenait le bras. Il avait une expression vide sur le visage. Il m’a juste effleuré.
On aurait dit que Shogetsu avait coupé le bras de l’empereur. Il avait beau affirmer que ce n’était qu’une égratignure, du sang coulait du revers de sa manche. Jusetsu porta une main à sa poitrine. Son cœur s’emballait. Ses doigts étaient encore froids et tremblants.
Elle entendait des lames s’entrechoquer. Lorsqu’elle regarda, elle constata qu’Eisei avait arrêté un nouveau coup d’épée de Shogetsu. La dague d’Eisei fit basculer l’épée vers le haut. Eisei sortit sa lame tandis que Shogetsu titubait légèrement, mais Shogetsu sauta en arrière et s’éloigna de lui. Tenant toujours son épée, Eisei l’observa attentivement pour comprendre son prochain mouvement.
C’est alors qu’un cri strident retentit dans l’air. Ce n’était pas le cri d’un corbeau étoilé, mais plutôt un cri que Jusetsu connaissait bien. Quelque chose de jaune doré sortit des buissons et apparut à côté de Shogetsu.
—Shinshin ! L’oiseau battit des ailes dorées et plana jusqu’à Jusetsu. Pourquoi es-tu ici ?
Ce n’était pas forcément une réponse à la question de Jusetsu, mais Shinshin poussa un autre cri.
—Harara ! Shogetsu appela, l’air dégoûté. Qu’est-ce que cet oiseau inutile fait ici ?
Shinshin déploya ses ailes comme pour intimider l’homme. Oiseau, se dit intérieurement Jusetsu. Puis elle se souvint de ce que Shogetsu avait dit plus tôt.
—Si tu veux te battre contre moi, tu devras utiliser ton oiseau.
Jusetsu sortit une des plumes de la queue de Shinshin. En un instant, elle se transforma en une flèche dorée, le même genre de flèche qui était censée se précipiter vers l’emplacement de la prochaine Concubine Corneille. Voilà à quoi cela ressemble, pensa Jusetsu, elle comprenait maintenant ce qu’ils voulaient dire par là.
Jusetsu se tourna vers Shogetsu et lança la flèche dorée vers lui avec toute la force dont elle était capable. La flèche traversa l’air, sa pointe acérée scintillant dans sa direction.
La flèche frappa l’épaule de Shogetsu. Au même instant, son épaule se brisa et s’ouvrit. Une petite détonation retentit. Cependant, ce qui s’éparpilla au sol à ce moment-là n’était pas des morceaux de chair, mais des plumes d’oiseau. Elles étaient rayées de brun et de blanc, les plumes d’une chouette. Avant que Jusetsu n’eût le temps de réfléchir, elle décocha une autre flèche. Cette fois-ci, elle fit le même bruit qu’un morceau de verre qui se brisait lorsqu’il atteignit sa cible. On aurait dit que sa poitrine avait gonflé, mais des plumes s’éparpillèrent dans toutes les directions à partir de sa poitrine. Ses jambes, puis ses bras, commencèrent à se transformer en plumes les uns après les autres. N’ayant plus de corps à remplir, sa robe tomba mollement au sol.
La seule partie de son corps qui ne s’était pas transformée en plumes était sa tête, qui tomba en un seul morceau. Comme on pouvait s’y attendre, il n’y avait aucune expression sur son visage, mais ses lèvres bougeaient.
Cependant, aucune voix ne sortit, et Jusetsu ne sut pas ce qu’il dit. Il était probablement en train d’appeler la Corneille par son vrai nom.
Avant que sa tête n’atteigne le sol, elle se transforma également en plumes. Des plumes de chouette recouvraient le sol à l’endroit où s’était tenu Shogetsu. Il avait disparu sans laisser d’autres traces.
Il ne restait plus qu’un tas de plumes éclairé par la lumière de la lune.
Koshun s’assit, l’épaule découverte, et Eisei lui lia le bras avec du coton blanchi. Jusetsu les observait du coin de l’œil tout en ramassant les plumes laissées par Shogetsu.
—Ce n’est qu’une petite blessure. Ça ira mieux en un rien de temps. J’ai connu bien pire, dit calmement Koshun une fois qu’Eisei eut fini de soigner ses blessures. Il réarrangea sa robe.
Jusetsu avait pu apercevoir les cicatrices de Koshun ici et là, c’était indéniable, mais il avait tout de même été blessé. Il était impossible qu’il n’ait pas souffert.
—Je suis désolée. Et merci, dit simplement Jusetsu.
Koshun et Eisei se regardèrent l’un l’autre.
Jusetsu remplit silencieusement un sac en toile de jute avec les plumes. Elle ne savait pas s’il était acceptable de les laisser dans les parages, alors elle décida qu’elle pouvait tout aussi bien les ramasser et les garder au pavillon Yamei. Onkei l’aidait, mais ils n’échangeaient aucune conversation particulière. Jusetsu se concentrait sur la tâche à accomplir. Elle avait honte de n’avoir rien pu faire de plus pour Shogetsu, et ne se sentait pas assez énergique pour parler. Si Shinshin n’était pas venu, elle aurait été complètement impuissante.
Shogetsu avait appelé Shinshin « Harara ». Était-ce le vrai nom de Shinshin ?
Il y avait tant de choses que Jusetsu ne savait pas.
Jusetsu plaça sa main contre son ventre. Les mots de Gyoei résonnaient dans sa tête.
—…Un monstre sera créé en vous.
Est-ce que je vais devenir un monstre ?
—Tu es déjà à moitié Corneille. Tu es entré dans ce monde en tant que toi-même, mais sans que tu ne t’en rendes compte, cela t’a été volé. C’est une chose extrêmement cruelle à faire à quelqu’un, mais Kosho…
Kosho n’avait-elle pas réfléchi à ce qu’elle avait fait ? Ou bien l’avait-elle su et avait-elle choisi d’offrir la Concubine Corneille comme réceptacle de toute façon ? Reijo et les précédentes Concubines Corneille étaient-elles au courant ? Et le ministre de l’Hiver ?
La Concubine Corneille était emprisonnée au pavillon Yamei, mais il semblerait que ce ne soit pas tout. Cela signifiait-il que ni le corps ni le cœur de Jusetsu ne lui appartenaient ?
Elle perdait quelque chose au plus profond d’elle-même. Elle était en train de s’effondrer.
En tant que membre survivant de la famille Ran, Jusetsu avait été cachée, avait laissé sa propre mère se faire tuer, puis avait été choisie pour être la Concubine Corneille. Tout cela était indépendant de sa volonté, mais elle s’était toujours tenue debout et avait décidé qu’elle n’avait pas d’autre choix que de survivre. Telle était la façon dont elle avait vécu sa vie. Elle pensait que la seule chose que personne ne pouvait venir lui prendre, c’était elle-même. C’était une évidence pour elle, elle n’avait pas besoin de s’en convaincre. Avec cette conviction au cœur de sa vie, Jusetsu pouvait se tenir debout, la tête haute.
Mais aujourd’hui, elle ne savait même plus si elle était elle-même.
Où commence la Corneille et où finit le « moi » ? Vais-je un jour perdre tout mon être au profit de la Corneille ? Ou est-ce déjà arrivé ?
La vision de Jusetsu se déforma.
Je n’en peux plus, se dit-elle.
—Jusetsu, l’appela Onkei. Elle leva les yeux. Je suis sûr que Jiujiu et les autres vous attendent au pavillon Yamei. Vous devez avoir froid par cette nuit. Pourquoi ne pas leur demander de vous préparer un thé chaud ? Onkei serra le haut du sac en toile de jute et l’accrocha à sa ceinture. Il se tourna ensuite vers la jeune femme et lui tendit la main. Pouvez-vous marcher, Jusetsu ? demanda-t-il.
Elle regarda fixement la main qu’il lui tendait et tendit lentement la sienne. Elle plaça ses doigts glacés sur la main chaude d’Onkei, se laissant enfin entrer en contact avec la chaleur. Elle avait l’impression que la chaleur de son corps s’infiltrait dans le sien.
Onkei l’aida à se relever. Avant qu’ils ne s’en rendent compte, Shinshin avait disparu. Peut-être l’oiseau s’était-il empressé de retourner au pavillon Yamei.
—Jusetsu, l’appela Koshun, et elle se retourna. Il fouilla dans sa poche de poitrine tout en marchant dans sa direction.
—Qu’y a-t-il ? demanda Jusetsu. Tu as encore de la nourriture pour moi ?
Si Koshun avait quelque chose de caché dans sa poche, cela signifiait généralement qu’il avait apporté une sorte de friandise comestible avec lui.
—Non, dit Koshun. Il semblait que cette fois-ci, c’était différent. Il sortit quelque chose, y jeta un coup d’œil et fronça les sourcils. Il le remit ensuite dans sa poche.
—Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.
—Je te le montrerai une autre fois.
—Pourquoi ? Tu ne peux pas me montrer ? Je suis sûre que ça m’intéresserait, dit Jusetsu.
D’un air réticent, Koshun sortit l’objet de sa poche. Il prit la main de Jusetsu et plaça quelque chose dans sa paume. Il s’agissait d’une décoration de ceinture suspendue, un poisson rouge. La sculpture en bois était si complexe que des écailles y étaient gravées, et les nageoires caudales du poisson semblaient sur le point de bouger.
—Je dois voir des choses. Comment as-tu fait ça si vite ?
Jusetsu avait dit à Koshun qu’elle avait peur de perdre son poisson rouge en verre, alors il lui avait dit qu’il en ferait un en bois à la place. Cette conversation avait eu lieu plus tôt dans la journée.
—Je peux faire quelque chose comme ça en un rien de temps. J’étais en visite au pavillon Yamei parce que je voulais te l’offrir. Et c’était pour cela que Koshun lui était tombé dessus au moment où elle sortait du bâtiment du pavillon. Mais je n’ai pas fait attention. On dirait que je l’ai ébréché en tombant.
Maintenant que Jusetsu y regardait de plus près, il y avait une légère imperfection sur la nageoire dorsale du poisson rouge. Je croyais que c’était comme ça qu’il devait être, pensa Jusetsu. Elle ne l’aurait pas remarqué s’il ne l’avait pas mentionné.
—Je vais t’en faire un nouveau, dit Koshun en tendant la main. On aurait dit qu’il demandait qu’on le lui rende.
Jusetsu regarda le poisson rouge.
—Je n’ai pas besoin d’un nouveau poisson.
Le poisson rouge était attaché à une ficelle rouge pâle. Jusetsu passa la ficelle dans sa ceinture et la fixa à l’aide d’un nœud. Un poisson rouge pendait maintenant à sa ceinture. Chaque fois qu’elle bougeait, il se balançait. On aurait dit que le poisson sautait dans tous les sens.
—Une petite ébréchure ne fait pas de différence pour moi, dit Jusetsu. Si ce poisson n’avait aucun défaut, il se mettrait probablement à bouger de lui-même.
—…Très bien, répondit Koshun. Il regarda Jusetsu agiter le poisson rouge du bout des doigts et un léger sourire apparut sur son visage. Si tu l’aimes, j’en suis heureux, ajouta-t-il.
Jusetsu jeta un coup d’œil à Koshun, puis détourna le regard. Elle se retourna vers le pavillon Yamei.
—Je l’aime, murmura-t-elle. Merci.
Puis elle accéléra le pas sans se retourner vers Koshun. Onkei était devant elle, regardant autour de lui tout en avançant. La lune brillait dans le ciel.
Les lourdes chaînes qui liaient Jusetsu avec leur chaleur empoisonnée étaient maintenant ce qui permettait de tirer Jusetsu en arrière et de l’empêcher de tomber.
C’était peut-être une erreur, et elle avait peut-être brisé la promesse qu’elle avait faite à Reijo, mais…
—Eisei, Koshun appela son eunuque alors qu’ils retournaient dans la cour intérieure.
Eisei tenait un chandelier et ouvrait la marche, mais il s’était rapproché de l’empereur. Il y avait encore quelques eunuques de la Maison de la Bride dans les parages.
—Je dois vérifier certaines choses, dit Koshun.
—Ont-elles un rapport avec Shogetsu ?
Koshun acquiesça à la grande intuition d’Eisei.
L’empereur avait plusieurs doutes sur Shogetsu, et son identité était le cadet de ses soucis. Comment Shogetsu était-il entré dans le palais intérieur en tant qu’eunuque en premier lieu ? Et en plus, il était employé par le pavillon d’une concubine. Comment avait-il pu obtenir un laissez-passer ?
—Il travaille avec quelqu’un… Le murmure de Koshun était si silencieux qu’il se fondit dans l’obscurité de la nuit.
Après que Koshun eut passé la porte du Sanctuaire Seiu, il se dirigea directement vers le bâtiment du pavillon situé à l’arrière. Il n’avait pas prévenu le ministre de l’Hiver de sa venue, aussi lorsque ses subordonnés l’aperçurent, ils sortirent précipitamment du bâtiment du pavillon et s’agenouillèrent.
—Gyoei est-il là ? Koshun demanda, et ils lui montrèrent la même pièce que d’habitude.
Le vieil homme apparut en un rien de temps. On aurait dit qu’il avait attendu la visite de Koshun.
—J’ai appris que vous vous étiez blessé il y a quelques jours. Vous vous rétablissez bien ?
—Tu ne manques pas grand-chose, répondit Koshun. Ce n’est rien de grave. Juste une égratignure.
Ces mots, et le fait que Koshun semblait être lui-même comme d’habitude, rassurèrent Gyoei, qui hocha la tête.
—Je suis heureux de l’entendre, dit-il.
—Cela te rassure-t-il ?
—En effet, oui.
—C’est bien. Koshun ferma la bouche et regarda vers la fenêtre en treillis. La lumière du soleil était si forte qu’il en louchait.
Il avait passé un long moment à essayer de trouver la meilleure façon d’aborder le sujet. Il y avait pensé jusqu’à ce qu’il arrive au Sanctuaire Seiu.
—La personne qui m’a infligé cette blessure est un eunuque appelé Ho Shogetsu. C’est un néophyte qui est arrivé récemment au palais intérieur. Tu as entendu parler de ça aussi ?
Gyoei fixa intensément le visage de Koshun, comme s’il essayait de comprendre ses véritables intentions.
Koshun poursuivit.
—Shogetsu a séduit la Concubine Pie, causé la mort d’une dame de la cour et plongé tout le palais intérieur dans le chaos. Il est tout à fait normal que ses antécédents fassent l’objet d’une enquête approfondie. Il a reçu un laissez-passer en tant que neveu d’un certain Ho Ichigyo, mais nous savons qu’il n’en est absolument pas un. En d’autres termes, le laissez-passer a été délivré sur une base douteuse. Qui s’en est chargé ? Autre chose : Shogetsu n’était pas un eunuque que le Haut Intendant des Vautours avait acheté à un courtier. Il a été autorisé à entrer dans le palais parce qu’un fonctionnaire l’a recommandé, et c’est pourquoi le pavillon Jakuso lui a fait suffisamment confiance pour l’employer. Qui l’a recommandé ? J’ai découvert que la réponse à ces questions est Shukuko, le fonctionnaire du conseil du personnel.
Koshun avait fixé le visage de Gyoei pendant qu’il parlait, mais le ministre de l’Hiver n’avait pas l’air surpris du tout.
—Shukuko a été l’un de tes subordonnés, je suppose donc que tu le connais bien. C’est l’un des hommes que tu as formés. D’après ce que j’ai entendu, aucun d’entre eux n’oublie ce que tu as fait pour eux, ils ont une haute opinion de toi. Alors… comment un homme comme lui a-t-il pu se retrouver mêlé à tout ça ?
Ce n’est que lorsque Koshun dit cela que la lèvre de Gyoei trembla et qu’il serra les dents. Le vieil homme resta silencieux pour le reste.
—Shukuko n’a jamais admis ce que tu lui as demandé de faire, mais les gens t’ont vu lui rendre visite. Ils t’ont entendu aussi. Il n’y a aucun moyen de cacher de telles choses, même si vous vous rencontrez en secret au cœur de la nuit.
—L’avez-vous torturé ? demanda Gyoei.
—C’est toi qui l’as torturé, dit Koshun, calmement mais sévèrement. Gyoei se tut à nouveau.
—Pourquoi ? demanda encore Koshun. Pourquoi as-tu envoyé Shogetsu au palais intérieur ? Quel genre de relation entretiens-tu avec lui ? Koshun continua, crachant ses mots. Il se sentait étouffé. L’as-tu envoyé là-bas en sachant que Shogetsu était venu pour… assassiner Jusetsu ?
Gyoei ne détourna pas le regard. Koshun avait maintenant l’impression que c’était lui qui était scruté.
—Je le savais, admit Gyoei calmement, en gardant ses yeux fixés sur ceux de Koshun. Au début, je ne connaissais pas Ho Shogetsu. Ho Ichigyo était un vieil ami à moi. Nous ne nous étions pas vus depuis des années, mais j’ai reçu une lettre de lui pour la première fois depuis longtemps. Il m’a dit qu’il voulait que je lui obtienne un laissez-passer, alors j’ai demandé à Shukuko de m’aider. Sur le moment, j’ai pensé que c’était une petite faveur à rendre à un vieil ami. La surprise est venue quand il est arrivé et m’a rendu visite. Il m’a demandé d’affecter Shogetsu au palais intérieur en tant qu’eunuque. De nombreux jeunes hommes sans le sou deviennent eunuques, aussi sa demande n’était-elle pas particulièrement inhabituelle. Ceux qui sont recommandés bénéficient d’un traitement préférentiel une fois qu’ils sont entrés dans le pavillon. Cependant, Shogetsu n’avait pas l’air d’être à court d’argent, et je ne comprenais pas vraiment pourquoi il tenait tant à devenir eunuque. C’était un homme singulier… non, ce n’était pas un homme du tout. Il n’était ni homme ni femme, et en tant que tel, il ne se rendait même pas à la chambre de coupe pour être transformé en eunuque. En fait, il n’avait pas l’air d’être un humain du tout.
Gyoei poussa un soupir et prit le temps de reprendre son souffle. Il leva son verre et s’humecta les lèvres avec du thé. Puis il poursuivit.
—Shogetsu répondait à toutes les questions qu’on lui posait. Il m’a dit qu’il voulait aller voir la Concubine Corneille. Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a répondu qu’il devait la tuer. Je ne lui ai rien demandé de plus. Non seulement ce n’était pas un homme ordinaire, mais c’était aussi quelqu’un qui avait une sorte de devoir à accomplir. J’ai demandé son aide à Shukuko et j’ai envoyé Shogetsu au palais intérieur, comme vous le savez.
—Mais pourquoi ? demanda Koshun. Il n’était pas fréquent que sa voix perde sa sérénité habituelle, mais en cette occasion, il avait perdu son sang-froid. Cela ne revient-il pas à envoyer un meurtrier directement à la Concubine Corneille ?
—Vous avez raison. La réponse de Gyoei laissa Koshun sans voix. Je pensais que si Shogetsu n’était pas un homme ordinaire, il serait malvenu que je mette un terme aux choses. Ce n’est pas à moi de décider si Shogetsu la tue ou si elle se retourne contre lui. C’est la règle, même si cela conduit à la mort de la Concubine Corneille… de Jusetsu.
—Tu me dis que tu t’en moques ? Comment peux-tu penser ainsi, sachant à quel point elle est attachée à toi ?
Jusetsu avait visité le Sanctuaire Seiu à d’innombrables reprises. Elle était toujours captivée par les histoires que Gyoei racontait sur Reijo. Même Gyoei devait savoir à quel point elle s’était attachée à lui.
Les sourcils de Gyoei se déplacèrent et ses yeux se remplirent de larmes. Il baissa la tête.
—…Vous êtes toujours si compatissant envers elle, Votre Majesté.
—Quoi ?
—Je vous ai prévenu maintes et maintes fois de ne pas vous rapprocher de la Concubine Corneille, mais vous ne m’avez pas écouté, Votre Majesté.
—Mais je… Koshun protesta.
—La Concubine Corneille est un être solitaire. Elle ne manque de rien et tient les gens à distance alors qu’elle vit ses années seule au pavillon Yamei. Vous n’arrêtez pas de me demander pourquoi, mais j’aimerais vous demander quelque chose : pourquoi croyez-vous que j’ai accueilli Jusetsu à bras ouverts ? Je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi vous avez eu l’impression que c’était le cas.
Koshun regarda Gyoei, horrifié.
—Jusetsu a des eunuques et des dames de la cour comme assistants personnels. Elle vous a vous aussi. Elle mène une vie privilégiée. Je ne la plains pas comme vous le faites. Depuis que vous vous êtes inquiété de son sort et que vous m’avez rendu visite, je ne l’ai jamais vue ainsi. Jusetsu est entourée de gens. Même l’empereur s’inquiète pour elle. L’empereur n’a jamais fait attention à Reijo de cette façon. Aucun des empereurs précédents n’a même pensé à elle. Reijo était seule. Elle a toujours été seule, toute seule ! cria Gyoei. Son cri rauque, à glacer le sang, résonnait dans toute la pièce. Quelqu’un l’a-t-elle aidée ? Est-ce que quelqu’un a usé de son influence pour améliorer son sort ? Pourquoi Jusetsu ? Si seulement un empereur s’était inquiété du sort de Reijo…
Gyoei frappa la table de ses poings. Les tasses de thé se renversèrent et roulèrent sur la surface. Leur contenu s’écoula sur le sol. Le goutte-à-goutte du liquide était anormalement fort et ressemblait presque à des gouttes de larmes.
Les poings de Gyoei tremblaient.
Koshun les regardait fixement.
—…Elle avait Jusetsu, dit Koshun doucement, ce qui fit lever les yeux de Gyoei vers lui. Reijo avait Jusetsu. Elle lui a appris à lire et à écrire, lui a inculqué la raison et s’est occupée d’elle avec le plus grand soin. Il suffit de la voir pour se rendre compte de l’amour que Reijo lui porte. Je ne peux même pas imaginer à quel point la présence de Jusetsu a pu être importante pour elle. Jusetsu n’était-elle pas le salut de Reijo ?
Gyoei fixa Koshun en silence.
—Tu as tenté d’assassiner cette fille. La voix de Koshun était redevenue calme.
La moustache de Gyoei tressaillit, mais aucun mot ne sortit.
L’empereur repensa à tous les moments de Gyoei qu’il avait en mémoire : son attitude distante et son ton sardonique, les grimaces qu’il faisait lorsqu’on le prenait au dépourvu, les rides entre ses sourcils lorsqu’il jouait au jeu de go. Jusetsu n’était pas la seule à avoir pris l’habitude de lui rendre visite.
Les courtes périodes que Koshun avait passées avec Gyoei avaient été, en quelque sorte, des moments de répit pour lui.
Et maintenant, ces occasions lui avaient été enlevées. Il ne les retrouverait plus jamais. Jamais.
Koshun se leva de son siège.
—Tu disais que tu voulais prendre ta retraite, n’est-ce pas ? Eh bien, je t’en donne la permission. Pars. Et ne t’avise pas de dire un mot de plus.
Il n’avait pas l’intention de punir publiquement Gyoei. L’impératrice douairière n’avait disparu que depuis peu, et il voulait éviter le chaos qu’entraînerait l’accusation d’un nouveau complot.
Gyoei s’inclina, les mains jointes.
—J’apprécie profondément la gentillesse dont vous avez fait preuve à mon égard, dit-il à l’empereur.
Koshun ne dit rien et quitta la pièce. Il n’avait pas pu se rendre compte que Gyoei avait gardé tant de colère et de tristesse en lui. Le jeune empereur ne s’en rendit absolument pas compte. Parfois, Gyoei cachait son visage pour que personne ne puisse lire son expression, et Koshun n’avait pas compris ce que cela signifiait. Ou peut-être s’en était-il rendu compte et avait-il inconsciemment évité de l’examiner en profondeur.
Toutes sortes de choses lui glissaient maintenant entre les doigts. À la fin, il ne resterait plus rien. Koshun avait l’impression qu’une ombre lugubre et froide avait recommencé à le suivre par derrière.
Gyoei quitta le Sanctuaire Seiu avant la fin de cette journée et alla vivre avec son frère dans les environs du domaine impérial, comme il l’avait mentionné précédemment.
Quelques jours plus tard, Koshun apprit que Gyoei s’était suicidé.
Le pavillon Koshi se trouvait dans un coin du domaine impérial. Bien qu’il s’agisse de la résidence privée de l’empereur, il était petit et n’avait rien d’extraordinaire. On soupçonnait qu’il s’agissait d’une sorte de cachette permettant à l’empereur de passer du temps à l’écart.
Un jour, un messager arriva avec un palanquin, disant à Jusetsu de se rendre au pavillon Koshi. Naturellement, ce message venait de Koshun.
Lorsque Jusetsu sortit de l’inconfortable palanquin, elle put voir une plaque sur laquelle on pouvait lire « Pavillon Koshi » sur un portail au toit de tuiles. En la franchissant, elle découvrit un petit pavillon au bout d’un chemin pavé. Il n’y avait même pas de jardin. L’endroit était ouvert et dégagé, mais elle ne pouvait se défaire du sentiment qu’il était quelque peu solitaire. Les piliers du pavillon n’étaient pas recouverts de laque rouge, mais de bois nu. Sur le bord du toit, des tuiles décoratives représentaient un vieil homme chevauchant une tortue géante. Des lanternes suspendues en fonte étaient alignées le long des avant-toits.
Un eunuque lui ouvrit les portes. Jusetsu entendit un léger bruissement dans le vent. Quel est ce bruit ? pensa Jusetsu. Elle se rendit compte que le bruit provenait des bannières en cuivre qui entouraient la pièce. Elles se balançaient et grinçaient les unes contre les autres. Quelle pièce étrange ! Lorsqu’elle regarda à ses pieds, elle vit qu’une incrustation d’or recouvrait le sol de pierre : des cercles et des lignes reliés entre eux. On aurait dit la représentation d’une constellation. Jusetsu l’observa tout en avançant. Elle aperçut ensuite un divan au fond de la pièce. Koshun y était assis tranquillement.
Jusetsu dit la première chose qui lui vint à l’esprit.
—Que veux-tu de moi ?
Koshun fit un geste vers la place à côté de lui, l’encourageant à s’asseoir. Comme il n’y avait pas d’autres chaises, Jusetsu n’eut d’autre choix que de s’asseoir sur le bord de son divan. D’habitude, personne n’était autorisé à s’asseoir à côté de l’empereur, mais Koshun tenait sa promesse de la traiter comme la Souveraine de l’Hiver lorsqu’ils n’étaient que tous les deux dans les parages.
—Nous avons un nouveau ministre de l’Hiver. Il veut te saluer, alors je lui ai dit de venir te rencontrer ici.
—Gyoei a pris sa retraite ? demanda Jusetsu, un peu déçue. Cela faisait un moment qu’il disait vouloir prendre sa retraite, mais elle n’avait aucune idée qu’il l’avait fait sans la prévenir.
—Oui, répondit Koshun, tout en restant bref.
Il aurait dû me le dire avant de prendre sa retraite, pensa Jusetsu, mais ni Gyoei ni Koshun n’étaient obligés de l’en informer. Elle fut tout de même un peu triste d’entendre cela.
—Il a dit qu’il allait vivre avec son frère et sa belle-sœur près du domaine impérial, n’est-ce pas ? C’est là qu’il est allé ?
—Oui, répondit Koshun.
—Je ne pourrai donc plus le voir.
Jusetsu n’avait pas le droit de quitter le domaine impérial. À moins que Gyoei n’entre à l’intérieur, elle ne le reverra plus jamais.
Koshun ne dit rien et se contenta de regarder les étoiles sur le sol.
—Comment est le nouveau ministre de l’Hiver ? demanda Jusetsu. L’ai-je déjà rencontré ?
—Je ne crois pas, répondit Koshun. On dirait qu’il s’est concentré sur l’entretien de la maisonnée jusqu’à présent. C’est lui qui a fait vivre le Sanctuaire Seiu malgré son budget serré et son manque de personnel. Il est encore jeune, à peine plus de quarante ans, je crois. Koshun expliqua alors que Gyoei l’avait pressenti pour lui succéder depuis un certain temps.
—S’il est le ministre de l’Hiver… alors cela doit signifier qu’il sait ce qu’est la Concubine Corneille, n’est-ce pas ?
—Oui, dit Koshun, en donnant une autre réponse sèche.
—…Je me demande ce qu’il sait vraiment, murmura Jusetsu.
Jusqu’à présent, elle pensait que le ministre de l’Hiver et la Concubine Corneille étaient au courant des mêmes secrets, mais Gyoei avait laissé entendre qu’il savait que Jusetsu avait un monstre, ou plutôt, Uren Niangniang, en elle. C’était une chose dont Jusetsu n’avait aucune idée auparavant. Il y avait probablement d’autres choses dont Jusetsu n’était pas au courant. Le ministre de l’Hiver était-il au courant de toutes ces choses ?
—Maître, appela Eisei en entrant dans le bâtiment du pavillon. Il se dirigea vers Koshun à pas feutrés. Le ministre de l’Hiver est arrivé.
Après cette annonce, un autre eunuque guida un homme dans la pièce. Il portait une robe sombre, gris verdâtre, et un futou sombre, couleur rat, orné de plumes de queue de canard pilet. C’était un homme extrêmement grand et mince. Ses joues étaient creuses et pâles, et son regard était perçant. Il avait l’air mal en point.
L’homme s’approcha de Koshun et de Jusetsu et s’agenouilla devant eux.
—Je suis Token. Mon nom de courtoisie est Senri. J’ai eu l’honneur d’hériter du titre de ministre de l’Hiver.
Sa voix était grave, mais il était étonnamment doux et gentil. À première vue, il semblait tendu, mais il n’était peut-être pas aussi nerveux qu’il en avait l’air.
—J’ai été sujet à des maladies pendant de très nombreuses années, et je ne suis donc pas en très bonne santé. Malgré tout, j’ai hâte de remplir mes fonctions à ce poste. Et pour le bien de Gyoei, qui m’a si gentiment soutenu pendant si longtemps, dit Senri les yeux baissés. Lorsqu’il faisait cela, ses yeux n’étaient plus aussi perçants.
—Gyoei prend-il bien sa retraite ? demanda Jusetsu.
Senri regarda Koshun un instant. Puis il reporta rapidement son regard sur Jusetsu.
—Oui, répondit-il. Je crois que c’est le cas.
—Je vois, dit Jusetsu. Elle imagina qu’il était peut-être en train de jouer au Go avec son jeune frère à ce moment précis. Je voulais jouer au Go avec lui un jour. Je ne suis pas très douée, mais je doute qu’il le soit autant que Koshun.
Un sourire un peu mélancolique se dessina sur le visage de Koshun. Elle pensait qu’il était également triste que Gyoei ait pris sa retraite.
—Je peux jouer un peu au Go, dit Senri. Si cela ne vous dérange pas de jouer contre moi, je serais ravi de jouer une partie avec vous quand vous le souhaitez.
—Je pense que tu es très bon. Ton visage en dit long. D’ailleurs, Je sais jouer un peu au Go est exactement le genre de chose que dirait un joueur compétent, répondit Jusetsu en fronçant les sourcils.
Senri rit. Son sourire était inattendu, ce qui surprit Jusetsu. Peut-être était-il plus joyeux que son apparence ne le laissait supposer.
—Quoi qu’il en soit… Gyoei avait passé beaucoup de temps à faire des recherches sur la Concubine Corneille, dit Senri avec un léger sourire toujours sur son visage. Je pense qu’il était au courant de choses que le précédent Hakuen… le précédent ministre de l’Hiver ignorait.
—Par exemple ? demanda-t-elle.
—Le fait qu’Uren Niangniang soit scellé à l’intérieur de la Concubine Corneille, par exemple.
Jusetsu se retrouva à regarder Senri. Il lui fit un petit signe de tête.
—Ceux qui héritent du poste de ministre de l’Hiver reçoivent l’Encyclopédie Historique de Duo… L’autre version de celle-ci, la même que celle que possède la Concubine Corneille. Rien d’autre ne nous est transmis. Par conséquent, les ministres de l’Hiver n’apprennent que ce qui est écrit dans cette encyclopédie. Cependant, il semble que Gyoei ait fait des recherches plus approfondies de son côté. Je l’ai découvert grâce aux nombreuses notes qu’il a laissées derrière lui, c’est pourquoi je dis « il semble ». Je ne les ai pas encore toutes triées, mais il semblerait qu’il ait été très passionné par cette recherche. Cela dit, j’ai l’impression qu’il y a mis un terme après la mort de la précédente Concubine Corneille…
Oh, je vois.
Pour Jusetsu, c’était tout à fait logique. Gyoei devait faire ces recherches pour aider Reijo. Mais c’était peine perdue. Il n’avait pas réussi à la libérer.
—J’ai l’intention de commencer par trier toutes les recherches de Gyoei. Ensuite, je suivrai ses traces et poursuivrai l’enquête qu’il a interrompue. Ce genre de choses a toujours été mon point fort, après tout.
—Ne serait-il pas plus rapide de demander à Gyoei lui-même ce qu’il en est de son travail ? demanda Jusetsu.
—Il me réprimanderait si je faisais cela. Il me dirait : « Faut-il vraiment que tu viennes voir un vieux fou à la retraite comme moi pour t’aider à comprendre ce qui se passe ? » Moi aussi, ça m’ennuie. Je vois ça comme un devoir que Gyoei m’a laissé.
Jusetsu pouvait facilement imaginer le vieil homme aussi ironique. Il y avait un mélange de nostalgie et d’adoration dans le sourire qui se dessinait sur les joues creuses de Senri. Il était clair que Gyoei et Senri avaient entretenu une relation de confiance mutuelle.
—Si cela peut vous aider, Jusetsu… je crois que j’aurai rempli mon devoir en tant que successeur de Gyoei, déclara Senri, en choisissant ses mots avec soin.
Jusetsu pencha légèrement la tête. Pourquoi m’aider signifierait-il qu’il a rempli son devoir ?
—Voyez-vous, je crois que le but initial du ministre de l’Hiver était d’aider la Concubine Corneille, continua-t-il.
—Tu crois… ?
—J’aimerais pouvoir vous aider, au moins.
Jusetsu fixa le visage de Senri. Pour une raison étrange, il, malgré sa pâleur maladive et son émaciation, donnait à Jusetsu un sentiment de sécurité. Elle avait l’impression de pouvoir compter sur lui. C’est peut-être ce que cela aurait été d’avoir un père, pensa-t-elle pendant un bref instant.
Senri en profita pour faire ses adieux et rentrer chez lui. Jusetsu imaginait que le ministère de l’Hiver serait en de bonnes mains avec lui.
—Je savais que Gyoei aurait formé un bon successeur pour le remplacer, dit-elle.
—Il l’a fait, répondit Koshun, sans surprise, en se contentant de répondre brièvement une fois de plus.
Jusetsu le regarda.
—Ton bras te fait mal ?
—Koshun semblait perplexe face à cette question.
—Non. Pourquoi ?
—Ton visage en dit long, répondit-elle, répétant la même phrase qu’elle avait dite à Senri plus tôt.
Koshun laissa échapper un petit rire.
—Vraiment ?
—Si tu es fatigué, tu devrais te dépêcher de rentrer et de te reposer.
—Je devrais, dit Koshun, mais il ne fit aucun effort pour se lever. J’ai dormi sur ton lit une fois, n’est-ce pas ?
—C’est vrai. C’était une nuisance.
—C’est la meilleure nuit de sommeil que j’ai jamais eue. J’ai l’impression d’avoir fait un beau rêve aussi, poursuivit-il, ignorant son commentaire.
—C’est mon lit, pas le tien. Je ne te laisserai plus y dormir.
—C’est peut-être parce que tu étais là, continua Koshun.
—Je ne suis pas ton lit non plus.
—Tu n’as pas tort sur ce point, dit Koshun. Cette fois, il se leva.
—Désolé d’avoir dit des bêtises. Oublie ce que j’ai dit.
Jusetsu leva les yeux vers le visage de Koshun.
—Tu as du mal à dormir ?
Il baissa les yeux vers elle et marqua une pause.
—Un peu.
Jusetsu fit un geste vers la place à côté d’elle, encourageant Koshun à s’asseoir. C’était la même chose que Koshun avait fait plus tôt lorsque Jusetsu était arrivé au pavillon Kosho. Koshun s’assit docilement.
Jusetsu prit sa main dans la sienne.
—Tu as très froid. Et c’est l’été. Tu manges bien ?
—Je mange.
—Ne pas pouvoir manger est un problème, mais forcer la nourriture n’est pas bon non plus. Cela ne fait que fatiguer ton estomac. Ne te contente pas de manger des aliments froids sous prétexte qu’il fait chaud dehors. Essaie de mettre des oignons verts et du gingembre dans du gruau. Cela te réchauffera. Le litchi est aussi une bonne option, car il améliore la circulation du qi, expliqua Jusetsu en massant la main de Koshun. Et puis…
Alors que Jusetsu essayait de trouver quelque chose d’autre à manger, elle sentit un sourire apparaître sur le visage de Koshun.
—Qu’est-ce qu’il y a ? dit-elle.
—Rien, vraiment… Je me demandais juste si Reijo t’avait appris cela aussi.
—Keishi l’a fait. C’est la servante du pavillon Yamei. Elle n’arrête pas de se préoccuper de la nutrition. Quand je suis arrivée au pavillon Yamei, j’étais maigre comme un clou, alors elle s’est occupée de moi.
Reijo avait appris à Jusetsu à masser les mains. Lorsque Jusetsu était réveillée en sursaut par des cauchemars où la tête de sa mère était exposée en public, Reijo massait et réchauffait souvent ses mains pour que la jeune fille puisse mieux dormir.
C’est ce qu’elle raconta à Koshun, avant d’ajouter :
—Si tu n’arrives pas à dormir, tu devrais demander à quelqu’un de te masser les mains comme ça.
—Vraiment… ? dit Koshun en s’adossant au divan, l’air détendu. La Concubine Pie est morte, dit-il doucement.
Jusetsu arrêta ce qu’elle faisait et le regarda.
—Je ne voulais pas la laisser mourir, continua-t-il.
—Bien sûr que non, répondit-elle.
—Je ne suis pas seulement triste de sa mort. Je devais la garder en vie pour le bien de son père aussi.
—Le père de la Concubine Pie… N’était-il pas vice-ministre au secrétariat… et membre de la faction du Milieu de l’Hiver ?
—C’est exact. Il doit me détester.
—Je doute qu’il… te déteste. Ce qu’a fait la Concubine Pie n’a rien à voir avec toi. Ce ressentiment serait mal placé.
—Non, il ne serait pas mal placé. Et si elle n’était pas venue au palais intérieur ? Et si je l’avais renvoyée dans sa famille plus tôt ? Même en raisonnant, une telle rancœur continue de couver au plus profond de ton cœur. Les braises que ces sentiments laissent derrière eux finissent par se transformer en un gigantesque incendie, expliqua Koshun. La même chose s’est produite lorsque je n’ai pas pardonné à l’impératrice douairière. Sans ce qu’elle a fait à ma mère et à Teiran, je ne sais pas si j’aurais été aussi déterminé à monter sur le trône. Ce sont les émotions qui dirigent mon cœur. C’est le cas de tout le monde.
Jusetsu serra à nouveau la main de Koshun. Elle s’était réchauffée, mais elle était sûre que la chaleur n’avait pas encore atteint le cœur de Koshun.
—Je suis dégoûté d’avoir été incapable de faire le deuil de la Concubine Pie comme il se doit également, dit l’empereur. La voix de Koshun était calme, mais pour Jusetsu, elle ressemblait à un cri provenant directement de son cœur grinçant.
—Brûle une plume de soie pour elle, suggéra Jusetsu.
—Une plume de soie ? répéta Koshun.
—Prends un peu de temps pour la pleurer toi-même. Cela te permettra de te concentrer sur ton deuil, et rien d’autre.
Koshun regarda fixement le visage de Jusetsu.
—Très bien. C’est ce que je vais faire.
—J’en brûlerai une pour elle aussi. Je veux m’assurer qu’elle traverse la mer sans encombre.
Elle voulait s’assurer que Koshun ne s’égarerait pas non plus.
C’était la première fois qu’elle priait pour lui.
De retour au pavillon Yamei, Jusetsu sortit une plume de soie de son cabinet, y inscrivit le nom de la Concubine Pie et la brûla. Elle regarda le petit oiseau rouge pâle s’envoler et pensa à Koshun. Pour la première fois, elle se demanda si elle pouvait faire quelque chose pour cet homme. Elle ne voulait pas le remercier de s’être blessé pour la protéger, ni de lui avoir tendu une main secourable.
L’idée lui vint par hasard à l’esprit.
Elle ne voyait plus l’oiseau. Le ciel azur était si riche qu’on aurait dit qu’il rendrait la main bleue si on la trempait dedans. Les nuages blancs semblaient avoir été malaxés pour former une montagne. Le ciel lui-même brillait si fort qu’il en était éblouissant. Jusetsu le contempla en plissant les yeux à cause de la lumière, puis se retira à l’intérieur du bâtiment de son pavillon. Elle se dirigea à nouveau vers l’armoire et en sortit du papier de chanvre. Elle le posa sur la table où se trouvaient déjà une pierre à encre et un pinceau, puis s’assit. Après avoir réfléchi quelques instants, elle prit son pinceau.
Ce jour-là, elle envoya une lettre à un fonctionnaire particulier.
Koshun enleva la partie supérieure de sa robe et Eisei retira les bandages de coton qui entouraient son bras. Ses blessures avaient déjà cicatrisé et ne faisaient plus mal. Cependant, les cicatrices qu’elles avaient laissée fit légèrement froncer les sourcils d’Eisei.
—Maître…
La cicatrice n’était qu’une légère ligne, et la blessure avait en fait guéri assez rapidement. Cependant, une marque ressemblant à une rayure était mystérieusement apparue près de la cicatrice. Ce n’était pas un bleu, mais une sorte de marque brune.
Elle ressemblait à une plume de chouette.
—Non, il n’y a rien qui sorte de l’ordinaire, dit Eisei.
Koshun remit sa robe en place. En effet, le fait qu’il y ait une marque à cet endroit n’était pas étrange. On aurait même dit qu’elle s’atténuait. Eisei était sûr qu’elle disparaîtrait en un rien de temps.
—Si quelque chose semble anormal, je vous le ferai savoir tout de suite, dit l’eunuque. Son visage était toujours empreint d’une certaine inquiétude.
Koshun quitta la pièce et se dirigea de la cour intérieure vers l’un des bâtiments du pavillon à l’extérieur. Il longea le passage et déboucha dans un coin où se trouvait un grand étang de lotus. Il s’arrêta avant d’atteindre l’eau. Il entendit le bruit des insectes. Dès qu’il sortirait au soleil, il ferait si chaud qu’il serait immédiatement en sueur. Pourtant, une brise soufflait sur l’étang et il faisait frais dans le passage ombragé.
Alors que Koshun contemplait les bourgeons de lotus, les fleurs s’étaient déjà refermées, un eunuque l’informa de l’arrivée d’un de ses vassaux.
Le vassal s’agenouilla devant Koshun et joignit les mains en signe de respect. Koshun congédia Eisei et l’autre eunuque qui se trouvait à ses côtés et appela l’homme agenouillé devant lui.
—Par ici, dit-il. …Kokei.
L’homme se redressa en sursaut et se rendit aux côtés de Koshun. Il s’agissait de Kin Kokei, le père de la Concubine Pie. Il avait une cinquantaine d’années et avait autrefois fière allure. Aujourd’hui, il avait l’air hagard, l’ombre de lui-même. Jusqu’à récemment, ses cheveux étaient très foncés, mais la moitié d’entre eux étaient devenus gris.
Il avait été décidé qu’il démissionnerait de son poste de vice-ministre du secrétariat et qu’il quitterait la cour impériale. Officiellement, la Concubine Pie était morte de maladie, et la dame de la cour avait été mordue par un chien sauvage. Cependant, en tant que père, il ne pouvait se soustraire à ses responsabilités.
—Je vous présente mes excuses les plus sincères, Votre Majesté, dit Kokei. Il était inconsolable. Il avait perdu son fils, et maintenant sa fille aussi. Pour ne rien arranger, Kokei était obligé de s’excuser auprès d’autres personnes. Koshun ne pouvait même pas imaginer ce que devait ressentir un père.
—Tu n’as pas besoin de t’excuser. Pleure tes enfants et occupe-toi de ta femme, lui dit-il.
—Oh… marmonna Kokei. Ne pouvant plus le supporter, l’expression de son visage se tordit et il serra la mâchoire. Ses yeux se remplirent de larmes qui débordèrent sur ses joues. Je… Je suis tellement… commença-t-il, mais il ne parvint pas à sortir les mots. Il s’essuya le visage avec son mouchoir.
L’homme était une personne honnête en qui les autres fonctionnaires avaient une grande confiance. C’était aussi un travailleur fiable. Cela allait être une grande perte pour Koshun.
—En tant que frère et sœur, ces deux-là ont toujours fait ressortir le meilleur de l’autre, depuis qu’ils étaient jeunes… Après avoir essuyé ses larmes et retrouvé son calme, Kokei commença à expliquer de façon hésitante. C’est ma mère qui m’a dit pour la première fois qu’ils étaient un peu trop proches. Ma femme a suggéré que nous la donnions en mariage avant qu’ils ne fassent une erreur, mais je ne pensais pas qu’il suffirait de la marier à une autre famille pour mettre fin à leur relation. Mais si elle allait au palais intérieur, elle ne le reverrait plus jamais. Je pensais que soit ses sentiments s’estomperaient naturellement, soit elle serait obligée de renoncer à lui. C’était une raison extrêmement impudente de l’envoyer au palais intérieur. C’était mon crime. C’est ce qui a poussé Keiyo à faire ce qu’elle a fait. Je ne m’attendais pas à ce qu’une chose aussi… aussi… terrible se produise…
Kokei s’agrippa fermement à son mouchoir. Les regrets ne suffiraient jamais. Koshun lui tapota légèrement le bras, comme pour lui dire : « Ne sois pas si dur avec toi-même. »
Les larmes montèrent à nouveau aux yeux de Kokei, qui s’empressa de mettre son mouchoir dessus.
—Vraiment… si seulement Keiyo avait été amoureuse d’un homme gentil comme vous, elle aurait été la fille la plus heureuse du monde…
Suis-je vraiment gentil ? pensa Koshun. Il avait laissé Keiyo mourir et avait perdu Kokei à cause de cela. Il s’attendait à ce que cet homme lui en veuille.
Kokei n’aurait jamais pu lire les pensées de Koshun en regardant son visage inexpressif, mais il lui fit tout de même un petit sourire.
—Je sais que vous êtes quelqu’un de gentil, Votre Majesté. Vous avez brûlé une plume de soie pour Keiyo, n’est-ce pas ?
Koshun était choqué. Il n’en avait parlé à personne. La seule personne qui savait qu’il l’avait fait en secret était Eisei, et il n’aurait pas révélé cette information.
—Comment… ?
—J’ai reçu une lettre… de la part de la Concubine Corneille.
—La Concubine Corneille ? Il était encore plus choqué maintenant. Jusetsu lui avait-il écrit une lettre ?
—Elle dit qu’elle a brûlé une plume de soie pour pleurer Keiyo, pour s’assurer que son âme ne se perde pas. Elle dit que vous avez fait de même. Tout était dans sa lettre. Je n’aurais jamais imaginé recevoir un tel message de la part de la Concubine Corneille. Je ne savais pas si elle était humaine ou fantôme. J’ai donc été surpris de recevoir un message aussi compatissant… J’ai compris dans sa lettre à quel point ses condoléances étaient sincères. C’est une personne bienveillante, n’est-ce pas ? Tout comme vous, Votre Majesté.
Koshun resta sans voix. Il ne s’attendait pas à ce que Jusetsu fasse une telle chose. Ce qui le surprenait encore plus, c’était le fait qu’elle l’avait probablement fait… pour lui.
Il ne sentait aucune rancœur chez Kokei, et Koshun trouvait cela étrange. Il se demandait si l’homme était aussi doué pour le cacher, ou s’il avait toujours été ce genre de personne.
La lettre de Jusetsu avait réconforté Kokei.
Il ne savait pas pourquoi, mais à ce moment-là, Koshun eut envie de pleurer à son tour. Malgré l’ombre lugubre qui le talonnait constamment, il avait l’impression de se rappeler enfin comment respirer à nouveau.
Pendant tout ce temps, Koshun avait voulu sauver Jusetsu. Il ressentait un sentiment de culpabilité pour avoir choisi de l’enchaîner au palais sans dire un mot. Il savait que ce que Shogetsu lui avait dit ne ferait que renforcer sa douleur.
Jusetsu devait être blessée de partout. Elle n’était peut-être pas blessée physiquement, mais elle portait sans doute une profonde angoisse psychologique. Pourquoi, après tout cela, a-t-elle pris la peine de penser à moi ? pensa Koshun.
Koshun était le Souverain de l’Été qui l’avait enfermée, elle, la Souveraine de l’Hiver.
Ce fut à ce moment-là que Koshun réalisa pour la première fois qu’il avait sous-estimé Jusetsu. Au fur et à mesure qu’elle prenait conscience de sa propre présomption, son cœur, qui avait été gelé par la peur des ombres, se dégelait lentement.
Elle aussi pouvait enfin commencer à respirer.
C’était son salut. Le même salut auquel Koshun aspirait depuis longtemps, même s’il s’était résigné au fait qu’il ne pourrait jamais l’obtenir.
—Votre Majesté ? Kokei éleva la voix, surpris. Est-ce que vous… pleurez, Votre Majesté ? À cause de Keiyo ?
Ce n’était pas à cause d’elle. Incapable de trouver les mots pour corriger ce malentendu, Koshun resta figé sur place en silence.
Une brise souffla sur la surface de l’étang et effaça légèrement la larme qui coulait sur sa joue.
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