Bien que soulagé de quitter le quartier général de la Red Moon, Haruhiro n’avait pour autant aucun plan pour la suite. En apprendre plus sur Ortana semblait être la première étape, mais ni lui, ni les autres ne savaient par où commencer. Il n’y avait personne à qui demander de l’aide. Le groupe de Renji, Kikkawa, Manato, ainsi que celui de Raghill et Moguzô étaient déjà partis. Haruhiro, Ranta, Shihoru et Yume restèrent donc devant le quartier général de la Red Moon pendant plusieurs minutes, confus. Shihoru fut la première à briser le silence.
—Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
—Non mais pourquoi tu me demandes ça à moi ? C’est moi qui devrais poser cette question ! aurait aimé lui répondre Haruhiro.
Mais par politesse, il répondit simplement :
—Bonne question. Que faire ?
—Ah là là… Qu’est-ce qu’on devrait faire ? répéta-t-elle.
Ranta poussa un lourd soupir.
—Dites, vous ne pourriez pas être un peu moins… passif. Avec vos « Qu’est-ce qu’on fait ? », on n’avance à rien !
—T’as une idée ? demanda Haruhiro.
—J’y réfléchis très sérieusement ! Hmm… Qu’est-ce qu’on devrait faire ?
—Donc tu n’en sais rien non plus gloussa Yume.
Ranta se gratta le nez à l’aide de son index.
—Pour l’instant, non.
—Sérieux, ça craint, pensa Haruhiro.
Peut-être que Raghill avait raison. Peut-être n’étaient-ils que les laissés pour compte. Les inutiles. Les quatre bons à rien, incapables de prendre une décision et d’agir seuls. Ce n’est pas comme s’ils avaient décidé de former une équipe, ils avaient fini ensemble devant le quartier général sans qu’on leur laisse le choix. De toutes les possibilités, c’était vraiment la pire.
—Moguzô est tellement chanceux, déclara Ranta.
Intérieurement, Haruhiro était du même avis.
—Raghill a peut-être l’air louche, mais c’est un vétéran. Moguzô est logé, et peut-être même en train de s’amuser, tout en rejoignant une équipe de vétérans qui est habituée à ce monde. Pourquoi lui ? C’est moi qui aurais dû être choisi. Je suis vraiment plus utile que lui. Vraiment !
—J’en suis pas certaine ricana Yume.
—Pour ma part, j’en doute aussi s’empressa d’ajouter Haruhiro.
—Vous dites ça parce que vous n’avez aucune idée de quoi je suis réellement capable ! tout en les pointant de son doigt inquisiteur.
—Ne l’oubliez pas : Je suis plein de ressources ! Je suis connu comme étant un homme au potentiel caché, et ce, depuis ma naissance !
—Ton potentiel n’est donc pas caché si tu es connu pour ça, rétorqua Haruhiro.
—Détail futile ! Tu vas t’épuiser à force de chipoter sur des petits détails.
—Te parler est déjà fatigant.
—Tu n’as aucune endurance, Haruhiro. Rien d’utile. Non, vraiment rien.
—Dis celui qui a pour unique qualité ses cheveux frisés.
—M’appelle pas Frisé !
—J’ai dit que c’était une qualité. Être frisé est une qualité, compris ?
—Tu trouves ? C’est bien d’être frisé ? Je n’en suis pas tellement convaincu…
Yume renchérit de plus belle.
—Mais oui, c’est génial d’avoir les cheveux frisés ! Les miens sont raides, alors j’ai toujours été jalouse des personnes qui avaient les cheveux frisés. Un Ranta frisé, c’est un Ranta génial !
—Ah ouais ? Mes cheveux sont aussi bien ? Vraiment ?
—Mais oui ! Cheveux virevoltants signifie aussi esprit virevoltant ! C’est adorable ! rajouta Yume.
—Adorable ? Je ne sais pas trop… Une fille qui dit qu’un mec est adorable… J’imagine que ce n’est pas trop méchant. Mais quand même, en entendant « esprit virevoltant » j’ai l’impression de passer pour un idiot…
Soudain, une petite voix étouffée se fit entendre en fond. Shihoru était la tête cachée entre ses mains, ses épaules tremblant légèrement. Ranta la fixa avec un air hébété, vite suivi par Yume. Elle cligna des yeux à plusieurs reprises. Haruhiro était lui aussi surpris : Shihoru pleurait.
—Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Haruhiro, tout en tendant sa main pour aller la poser sur son épaule.
Il s’arrêta cependant à mi-chemin : être au contact d’un homme n’était pas forcément ce qu’attendait Shihoru. Ça pouvait être mal interprété.
—Rien… hoqueta Shihoru.
—Je suis juste… Je suis juste un peu inquiète, c’est tout…
—Ah… répondit Haruhiro.
Il n’y avait besoin d’aucune autre réponse. Dans ces circonstances désastreuses, le seul moyen qu’ils avaient trouvé pour relâcher la pression avait été de plaisanter. Shihoru avait cependant préféré exprimer son ressenti d’une manière plus directe.
—Ça va aller, ça va aller… dis Yume en caressant doucement le dos de Shihoru.
—Gentille fille, tout va bien se passer. Je ne sais pas vraiment où l’on va, mais tout va bien se passer…
—Très rassurant… fit remarquer Ranta.
Haruhiro se frotta la nuque.
—C’est pour ça qu’il faut agir ! Et continuer d’en parler n’avancera pas les choses. On pourrait peut-être, vous savez… Il doit sûrement y avoir d’autres vétérans de la Red Moon comme Raghill dans cette ville. On devrait en chercher un pour qu’il puisse nous aider.
—Dans ce cas, vas-y ! dit Ranta tout en donnant une tape dans le dos d’Haruhiro.
—Trouve un vétéran et soutire-lui des informations ! Je te fais confiance, Haruhiro !
—C’est vraiment attentionné de ta part de laisser les autres faire tout le travail, rétorqua Haruhiro.
—Tu m’en vois ravi !
—Tu m’énerves.
—Pour être honnête, je me fiche de ce que tu penses.
—Connard.
—La ferme ! C’était ta proposition, alors vas-y ! C’est comme ça que ça marche, déclara Ranta.
—Mais si tu insistes, répartissons le travail. Haruhiro, tu trouves un membre de la Red Moon pour avoir des infos. La tâche de Shihoru sera d’être déprimée, Yume se chargera de lui remonter le moral, et moi, je ne bouge pas d’ici en attendant que tu reviennes !
—Tu comptes faire le tire-au-flanc et rester ici ? répondit Haruhiro.
—Je serais heureux de participer, mais je refuse de faire quelque chose qui n’est pas amusant.
—S’amuser n’est pas la question…
—Justement ! S’amuser est toute la question ! Mon unique but dans la vie est l’amusement ! Si je ne m’amuse pas, ma vie n’a aucun sens. Et toi, Haruhiro ? T’es sans doute du genre à tout le temps rester sérieux, avec tes yeux à moitié fermés.
—Mes yeux sont comme ça depuis ma naissance ! dit-il mais voyant que Ranta se tenait prêt à lancer une nouvelle tirade, il abandonna.
—Très bien. Je vais y aller. Je vais aller chercher un membre de la Red Moon.
—Enfin ! Pourquoi ne pas l’avoir dit dès le début ? On aurait pu gagner du temps !
Haruhiro fût tenté de lui répondre, mais se ravisa. Les personnes comme Ranta sont têtues et veulent toujours avoir le dernier mot. Ça n’en valait pas la peine.
—Je ne devrais pas prendre trop de temps, attendez-moi là, dit Haruhiro aux deux filles.
Il laissa derrière lui le quartier général de la Red Moon, mais n’avait toujours pas la moindre idée d’où aller. Le soleil indiquait sans doute l’Est, ce qui était d’une grande aide pour déterminer où étaient les autres points cardinaux. Vers le Nord, il y avait une énorme tour, ressemblant à un château et se dressant vers le ciel. Comme ça en faisait un bon point d’observation, il décida donc de s’y diriger. Mais n’étant pas natif de cette ville, il ne savait pas s’il ne risquait pas de s’y perdre.
Haruhiro était persuadé que tout se passait bien pour le groupe de Renji. Manato devait s’en sortir d’une manière ou d’une autre, et l’insouciant Kikkawa devait sans réserve questionner tout le monde en ville. Il espérait que Moguzô n’avait pas eu de problèmes avec Raghill. Au vu des circonstances, il avait sans doute eu le meilleur départ.
Pas le choix, il va falloir demander à quelqu’un, pensa Haruhiro. Mais qui ? Peut-être à des passants… Minute ! Qu’est-ce que je dois demander ? D’abord, le bataillon des volontaires. C’est ça, il faut se renseigner sur la Red Moon. Mais dans ces cas-là, où trouver un membre de la Red Moon ?
Il commença à chercher parmi les passants, en quête d’une personne ayant les réponses qu’il cherchait. L’apparence n’était pas un facteur de sélection, mais une personne avec un air sympathique était préférable. Presque la moitié des passants le regardaient, ou plus précisément, le dévisageaient. Haruhiro était-il si atypique ? Ses vêtements en étaient sûrement la cause, ils ne ressemblaient pas à ceux des passants. Peu importe où il regardait, personne ne lui semblait amical. Il avait le sentiment qu’aux yeux de tous il était une sorte d’extraterrestre. Ou était-il simplement trop paranoïaque ?
C’est trop difficile, je n’y arriverai jamais…
Tout en s’engouffrant dans le dédale des ruelles à la recherche de la tour, il essaya de se redonner du courage.
Tôt ou tard, je vais réussir à aborder quelqu’un. Et puis, il vaut mieux tard que jamais…
Puis il arriva à destination. Non loin d’une place publique relativement propre, se dressait la tour en pierre. Les immeubles environnants avaient généralement deux étages, et s’en trouvaient parfois un troisième. Avec le contraste, la tour paraissait énorme, même si les bâtiments autour d’elle atténuaient cette impression. C’était une magnifique construction avec ses pierres bâties, et ses portes et fenêtres ornées de fines décorations. Devant la porte principale et à quelques pas de la place publique, se tenaient des hommes en armure, montant la garde avec leur lance et bouclier à la main. Un bâtiment aussi bien gardé ne pouvait signifier qu’une seule chose : une personne très importante vivait à l’intérieur, peut-être même un membre du gouvernement.
Tandis qu’il se tenait en plein milieu de la place, les yeux grands ouverts devant un tel spectacle, un garde s’approcha, l’armure cliquetante, ses plaques de métal s’entrechoquant.
—Que fais-tu ici ? As-tu quelque chose à faire à la tour Tenbourou ?
—Tenbourou ? Euh, non, pas vraiment…
—Alors, va-t’en. À moins que tu ne souhaites être arrêté pour trouble à l’ordre public, au nom de son Excellence, le comte d’Ortana.
—Euh, non, pardon, je suis désolé…
Haruhiro se hâta de quitter la place. Il n’avait pas tout bien compris, mais il avait pu découvrir deux informations : la tour s’appelait Tenbourou et le seigneur d’Ortana y logeait. Il avait un sentiment d’accomplissement. Les premiers résultats de sa quête d’information étaient bel et bien là, même si ce n’était pas un exploit pour autant. Tous les habitants de cette ville devaient déjà le savoir. Ortana. Comte d’Ortana. Son Excellence. Tour de Tenbourou. Forces Frontalières. La Red Moon. Bataillon des volontaires. Haruhiro pensait à toutes ces données nouvelles alors qu’il continuait à avancer vers le Nord.
Au fur et à mesure, les passants étaient de plus en plus nombreux, attirés par les boutiques. Haruhiro était arrivé dans un endroit où échoppes et stands étaient collés et serrés de chaque côté de la rue. Certains stands étaient en train de s’installer, mais plus de la moitié étaient déjà ouverts. Il y avait des échoppes de nourriture, des stands de vêtements et autres babioles à profusion. Les voix des commerçants vantant la qualité de leurs produits résonnaient dans toute la rue.
Un marché ? pensa-t-il tout haut.
Comme si une main invisible l’y attirait, Haruhiro se mit à le visiter. L’endroit était très animé. Sur les étiquettes, le prix des articles était indiqué : « 1 C, 3 C, 12 C…». Il arrivait assez bien à les lire, mais n’avait aucune idée de leur signification. Les commerçants l’accostaient avec un « Approchez, approchez ! » ou un « Un petit coup d’œil sur ma marchandise ? » mais Haruhiro les évitaient en pressant le pas, se maudissant pour sa timidité. Une odeur exquise emplissait l’air, Haruhiro commença à frissonner.
—De la viande…
Il en avait l’eau à la bouche. Un peu plus loin, un stand faisait cuire de la viande, un autre étal faisait bouillir quelque chose à l’intérieur d’un chaudron, et une montagne de pain s’empilait sur le présentoir d’à côté. Des sandwichs par-là, des boulettes de viande de ce côté… La vapeur, la fumée, l’odeur. Haruhiro ne pouvait résister plus longtemps. Ses mains se posèrent sur son estomac et celui-ci protesta en gargouillant. Comment avait-il pu l’ignorer ? Il était affamé.
Mais Shihoru et Yume sont en train de m’attendre, essaya-t-il de se convaincre. Je me fiche de Ranta mais je ne peux pas laisser les deux filles patienter pendant que je me goinfre…
Il finit toutefois par céder.
Bon, comme le dit l’ancien proverbe : « Ventre affamé n’a point d’oreilles ». On ne peut rien faire le ventre vide, et je ne veux pas marcher en ayant faim.
Incapable de résister plus longtemps, Haruhiro fila vers le stand de brochettes.
—Excusez-moi !
Il chercha hâtivement sa bourse en cuir et en sortit une pièce en argent. Serait-ce suffisant ? Ce n’est pas grave, il avait encore de l’argent disponible si besoin.
—Une brochette, s’il vous plaît ! dit Haruhiro. L’homme ventripotent ouvrit grand ses yeux.
—Quoi ! Une pièce d’argent ? Tu n’as besoin d’autant ! Une brochette c’est quatre pièces de cuivre, regarde, c’est écrit juste là, tu vois ? Je ne fais pas de ristourne, mais je n’arnaque pas non plus ! C’est comme ça que ça marche chez Dory !
Haruhiro examina la pièce :
—Quatre pièces de cuivre ? Vous voulez dire que j’ai assez pour acheter une brochette avec ça ?
—Une pièce d’argent vaut cent pièces de cuivre. Tu peux acheter vingt-cinq brochettes avec ça. Et tu auras du mal à en manger autant ! Et puisque je viens d’ouvrir, je n’ai que cinquante pièces de cuivre en caisse.
—Alors une pièce de cuivre est…
—La pièce couleur cuivre bien sûr.
L’homme ventru sortit une pièce qui ressemblait vaguement au symbole des apprentis de la Red Moon, mais celle-ci était beaucoup plus petite.
—Voilà une pièce de cuivre. Ne me dis pas que tu ne connaissais pas ? C’est vrai que tu es habillé bizarrement… Tu ne serais pas membre de la Red Moon par hasard ?
—En partie, je suis seulement un apprenti. Mon entrée dans la Red Moon est récente.
—Je vois. Eh bien, vous les membres de la Red Moon êtes un peu « différents », si vous voyez ce que je veux dire. Même si tu as des pièces d’argent, tu n’as aucune pièce de cuivre ?
—Non, je n’en ai pas.
En d’autres termes, les dix pièces d’argent qu’Haruhiro possédait valaient mille pièces de cuivre. Il pouvait donc acheter deux cent cinquante brochettes. Mais ces brochettes étaient tellement grosses qu’une seule suffisait pour un repas. Donc deux cent cinquante brochettes donnent deux cent cinquante repas. À raison de trois repas par jour, ça équivalait à quatre-vingts jours de nourriture.
—Désolé, je suis nouveau ici.
—Alors tu ignorais tout de la monnaie d’ici.
L’homme bedonnant fronça les sourcils puis prit une longue inspiration.
—J’imagine que tu ne connais pas non plus la Banque Yorozu. Pourquoi tu n’irais pas y jeter un œil ? Tu pourras avoir de la monnaie là-bas, et avec quelques frais, y faire aussi un dépôt.
—La Banque Yorozu…
—C’est au Sud de ce marché. Prends la sortie à gauche de la tour Tenbourou, continue de descendre et prends la troisième sortie à gauche. Il y a une enseigne, tu ne devrais pas avoir de problème à la trouver.
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