Que fait-on ? Que devons-nous lui dire ? Comment l’annoncer ?
Haruhiro et le reste de la bande réfléchirent à ces questions jusqu’à tard le soir, mais au petit matin, personne n’avait trouvé de réponse. Ils se retrouvèrent à la porte Nord à huit heures et prirent la direction de la vieille ville de Damrow. Ils firent donc leur travail, sans avoir le luxe de pouvoir penser à autre chose.
Ce n’est seulement que le soir, quand ils retournèrent à Ortana, qu’Haruhiro eut enfin l’occasion d’approcher Merry.
—Merry, il faut qu’on parle, dit franchement Haruhiro, alors qu’ils sortaient du magasin où ils venaient de vendre leur butin quotidien.
—Je vois, répondit Merry en croisant ses bras, comme pour se protéger.
—Fais-vite, alors…
Haruhiro avait agi étrangement aujourd’hui. Il le savait. Mais que pouvait-il y faire ? Comment devait-il se comporter avec elle ? Tout le monde avait ressenti la même chose. Ils avaient tous entendu son histoire. La prêtresse avait forcément vu leur changement de comportement. Elle devait se douter que quelque chose ne tournait pas rond.
Elle pensait sans doute qu’ils se préparaient à l’exclure du groupe. Probablement, quelque chose comme : « Désolé Merry, mais je vais te demander de quitter notre équipe ». Et pour éviter de créer des histoires, elle répondrait machinalement « Très bien » et partirait.
Elle devait s’armer de courage pour encaisser la nouvelle. Du moins c’est ce dont Haruhiro avait l’impression.
Était-ce arrivé à chaque fois ? Avec chaque équipe ? Que pouvait-elle bien penser après avoir été rejetée aussi souvent ? C’était un exploit qu’elle n’ait pas déjà craqué…
—Merry… commença Haruhiro, prononçant son nom comme celui d’une amie, comme l’une des leurs.
Il rencontra son regard et le soutint.
Tu as tort.
Les yeux de Merry se rétrécirent légèrement. Haruhiro n’était pas seul dans cet intense échange de regard. Moguzô, Yume, Shihoru et Ranta avaient aussi leurs yeux fixés dans les siens. Elle remarqua leurs regards et se raidit, mal à l’aise.
Sérieusement, Merry, ce n’est pas ce que tu crois…
—Merry, nous avions un prêtre dans notre groupe avant. Il s’appelait Manato. Il est mort… ou plutôt il serait plus juste de dire que nous l’avons fait mourir. Nous dépendions beaucoup trop de lui. Quand nous étions blessés pendant un combat, il venait immédiatement nous soigner, même si ce n’était qu’une égratignure. Il était notre chef. Un chef en qui nous avions confiance. Lui et Moguzô allaient toujours en première ligne, ils affrontaient directement nos adversaires. C’était comme s’il était trois personnes à la fois. Il était vraiment incroyable. Mais à force, on a fini par considérer ça comme acquis. C’était juste quelqu’un d’ordinaire pour nous. Ça ne devait pas être facile pour Manato. Mais, comme il ne laissait rien transparaître, aucun d’entre nous n’a jamais pu imaginer ce qu’il ressentait ou les efforts qu’il avait pu fournir. Même maintenant, c’est quelque chose de dur à concevoir pour moi… Mais, il est mort. Il n’est plus là.
Merry avait sûrement vu les similitudes entre elle et Manato. Elle avait peut-être même compris qu’Haruhiro lui disait ça parce qu’il connaissait son passé.
Le jeune homme n’avait cessé de ressasser toute la journée l’histoire d’Hayashi. Il avait une bonne idée de ce que Merry avait traversé, et il pouvait comprendre pourquoi elle était aussi fermée maintenant. Mais devait-il lui dire ce qu’il savait ? Ça ne semblait pas être une bonne idée. Il ne voulait pas la blesser en ravivant de douloureux souvenirs.
—Pour être franc, sans Manato, je pensais que nous étions finis, reprit Haruhiro.
—Je pensais que c’était impossible de continuer sans lui. Mais, même s’il était mort, nous, on était toujours vivants. On devait vivre. On ne pouvait pas rester les bras croisés. Nous restions des apprentis soldats volontaires et on devait bien se nourrir. C’est pour ça que nous t’avons invité à rejoindre le groupe. Une équipe ne peut pas combattre sans prêtre. C’est uniquement pour ça. Mais nous aussi, au départ, on était des laissés-pour-compte. Ranta, Yume, Shihoru et moi avons été laissés de côté. Moguzô a été recruté par Raghill, avant d’être brutalement expulsé. Manato est celui qui nous a rassemblés. Nous sommes devenus des coéquipiers, mais surtout des camarades.
C’est avec une voix pleine d’émotions qu’il poursuivit.
—C’est comme ça que nous avons commencé. Depuis, nous sommes devenus une véritable équipe. Parfois, ça ne se passe pas bien. On se fâche. On se dispute. Mais à la fin, on reste toujours amis. Plutôt que se demander pourquoi on est devenus des camarades. Ce qui compte c’est que nous le sommes en ce moment. Et moi, je te considère aussi comme une camarade, Merry.
Merry ne dit pas un mot. Elle fixa longtemps Haruhiro, sans bouger, sauf pour cligner des yeux de temps en temps.
—Moi aussi.
Shihoru leva doucement une main.
—Je te vois aussi comme une camarade.
—Je suis d’accord, confirma Yume en souriant.
—En plus, Merry est super mignonne !
—C’est vrai, dit Moguzô toujours en portant son casque.
—Je te considère moi aussi comme une camarade. C’est rassurant de t’avoir avec nous.
—C’est… C’est pareil pour moi. Je me plaignais à la moindre petite blessure. Je dois me remettre en question moi aussi. Mais, euh… j’imagine qu’on est camarades… marmonna doucement Ranta.
—Si Ranta lui-même se remet en question, il va vraiment neiger ! dit Haruhiro en regardant le ciel nuageux.
—Il a vraiment admis qu’il n’était pas parfait…
—Eh ! Tu ne vas pas me ressortir cette vanne à chaque fois ! J’admets toujours qu’il y a des choses que je peux améliorer ! Mes talents d’amélioration sont sans limites ! Tu ne l’as toujours pas compris avec le temps ?
—Si tu le dis…
—Haruhiro ! Lâche pas l’affaire aussi facilement ! Je t’ai connu plus tenace !
Haruhiro continua sans y prêter attention.
—Je pense qu’il est temps de nous fixer un objectif. Même si c’est à court terme…
Il jeta un coup d’œil à Merry. Elle avait l’air indifférente jusqu’à présent, continuant de le fixer.
Ce n’est probablement pas un signe de rejet. Elle ne nous rejette pas. Je veux y croire ! C’est suffisant pour commencer.
—Tout est devenu confus dernièrement. Je crois qu’on ne cherche même plus à économiser pour acheter nos badges. On se contente de vivre au jour le jour sans réel but. Arrêtons ça. Fixons un cap à suivre.
—Notre but est de devenir riches ! Et ensuite, de dominer le monde !
Haruhiro ignora Ranta et exposa ses réflexions à tous. En dehors du bruyant Ranta et de la silencieuse Merry, tous acceptèrent.
—Je ne m’intéresse qu’à l’argent et au pouvoir, déclara Ranta.
—Être populaire avec les filles aussi… Sauf que les filles viennent avec l’argent et le pouvoir alors…
Il s’arrêta net.
—Mais, j’imagine que ton idée est un bon début, dit-il à contrecœur.
Yume poussa un long soupir.
—Quand est-ce que ce garçon cessera de me répugner à chaque fois qu’il ouvre la bouche…
Et c’est reparti, pensa Haruhiro avant de se tourner vers Merry.
—Qu’en penses-tu ?
Merry, évitant son regard, sembla donner un très léger acquiescement. Haruhiro le prit donc pour un accord.
—Que dirais-tu de dîner avec nous ? demanda-t-il.
—Non merci, dit-elle avant d’ajouter, à voix basse.
—Pas encore…
—Compris.
Qu’est-ce que tu espérais ? Se dit-il à lui-même.
Ce n’est pas comme si tout allait s’arranger comme par magie, en un instant.
Il devenait impatient. Personne ne savait quand leurs derniers instants viendraient. Ils avaient perdu un temps fou pour faire ce premier pas. Leur fin pouvait arriver bien plus vite que prévu. Mais, ça restait tout de même un pas. Tant qu’ils restaient en vie, un nouveau jour viendrait. Petit pas par petit pas, ils avanceraient.
—À demain, dit clairement Merry en partant.
En effet… Ad interim, à demain. Pour l’instant.
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