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Chapitre 21

La Fin de l’innocence

Lecture ~23 min

Les choses étaient cependant plus faciles à dire qu’à faire. Haruhiro qui était parti inspecter cet endroit en toute connaissance de cause ne put s’empêcher de déglutir.

—Impossible… murmura-t-il. Il n’avait jamais imaginé qu’une telle chose puisse arriver.

—Ils sont plus nombreux…

Sur le balcon, au deuxième et dernier étage du bâtiment en pierre, le gobelin en armure de plates paradait, l’air suffisant. Au rez-de-chaussée se trouvait le hobgobelin, toujours équipé de sa cotte de mailles et de son casque. Haruhiro espérait que ces deux-là étaient seuls, mais deux autres gobelins rôdaient dans les environs du bâtiment. Ils portaient, tous deux, des casques et des cottes de mailles, ainsi qu’un bouclier dans une main, une lance dans l’autre, et de courtes épées à la ceinture.

Des sentinelles, c’était certain.

Le gobelin en armure du deuxième étage n’était pas assis par terre. Il était installé sur une chaise, une jambe pliée sous l’autre tendue devant lui. Où avait-il trouvé cette chaise ? Elle n’était pas là avant. Est-ce que ce gobelin voulait rassembler des larbins et agrandir son territoire ? Impossible de le savoir à moins de le lui demander directement, ce qui en soit relevait du mythe.

Dans tous les cas, ce n’était pas une bonne nouvelle.

Haruhiro rejoignit ses camarades et leur fit part de ses découvertes.

—Alors, ils ne sont pas deux comme nous le pensions, mais quatre. Et ce n’est qu’une supposition, mais je pense qu’ils attendent des renforts.

—Quatre gobelins ?

Merry ferma les yeux et fronça les sourcils, pensive.

—Hmm… fit Yume en gonflant les joues, tandis que Shihoru regarda par terre en lâchant un soupir.

Moguzô ôta son casque barbute.

—C’est quoi votre problème, les gars ? pouffa Ranta.

—Arrêtez de flipper. On ne peut rien faire au sujet de leur nombre. Ne vous montrez pas aussi pathétiques, serviteurs du seigneur Ranta !

—Depuis quand sommes-nous devenus tes… commença Haruhiro, avant de se raviser.

—Enfin, peu importe.

—Vas-y, continue ! reprit Ranta.

—Allez ! Ou est-ce le retour du gars sérieux ? On ne peut pas être des rivaux dans ces conditions ! Il n’y a pas moyen qu’un type comme toi enlève sa joie de vivre au seigneur Ranta !

Haruhiro l’ignora et à la place regarda à tour de rôle Moguzô, Yume, Shihoru et Merry.

—Si on part du principe qu’ils vont recevoir des renforts, nous devons prendre une décision rapidement. Pas obligatoirement maintenant, nous pouvons attendre encore un peu. Mais est-ce qu’on doit y aller ou abandonner ? Pour ma part, je ne veux pas abandonner. Nous pouvons très bien nous en faire quatre.

Merry le fixa sans le lâcher du regard.

—Sur quoi te bases-tu pour dire ça ?

—Moguzô est bien mieux équipé sur le plan défensif. Et comme il a amélioré son potentiel offensif, il n’a plus à se soucier de sa protection. Ça le rend bien plus efficace. Shihoru peut toujours mettre un gobelin hors de combat, et les capacités à l’arc de Yume se sont améliorées. Avec « Harcèlement », même moi je peux en prendre un. Et maintenant nous t’avons aussi, Merry.

—Eh ! Et moi ? protesta Ranta.

—Pourquoi tu ne me comptes pas hein ? Hein ?

—Tu ne devrais pas…

Merry baissa le regard.

—Tu ne devrais pas compter sur moi. Je suis… je suis une prêtresse qui laisse ses coéquipiers mourir.

—Et nous sommes une équipe qui a laissé son prêtre mourir. Je ne pense pas que nous voulons vivre ça de nouveau. Jamais. C’est pareil pour toi, non ? Je crois en toi, Merry.

Merry ne répondit pas. Elle se mordait la lèvre, comme pour contrôler quelque chose. Yume et Shihoru posèrent leurs mains sur ses épaules.

—Je vais le dire ici et maintenant, déclara Ranta, mettant son pouce sur son torse.

—Je ne vais pas mourir. Et même si je crève, alors ne vous inquiétez pas pour moi.

Quand Merry releva les yeux, ils étaient un peu plissés, et les coins de sa bouche frissonnèrent très légèrement.

Était-ce un sourire ?

Haruhiro ne pouvait pas en être sûr, il était si léger, mais il voulait croire que c’en était un. Il disparut aussi vite qu’il était apparu, et Haruhiro regretta de ne pas avoir soutenu son regard.

—Je comprends, dit Merry en hochant la tête.

—Je ne laisserai plus aucun de mes compagnons mourir. Je vous protégerai tous, soyez-en assurés.

—Très bien alors, dit Haruhiro en tendant la main droite.

Tous les autres posèrent leurs mains les unes sur les autres.

—Un pour tous ! Tous pour un !

Tout de suite après, Merry inclina la tête.

—J’ai toujours trouvé ça étrange. Pourquoi vous dites « Un pour tous. Tous pour un » ?

Les autres lui répondirent seulement avec un sourire. Ils s’encouragèrent une dernière fois avant le combat à venir et revirent une dernière fois leur stratégie. Ils étaient prêts. Le jour tant attendu était arrivé, celui qu’ils avaient planifié, préparé.

Puisque le nombre d’ennemis avait augmenté, ils devaient faire quelques ajustements, mais ils n’avaient pas besoin de refaire tout le plan. La première priorité était de passer les sentinelles pour atteindre le gobelin à l’armure de plates et le hobgobelin. En termes de puissance, les sentinelles n’étaient que du menu fretin.

Ils voulaient rapidement s’en débarrasser, pour ensuite aller vers leurs véritables cibles. Ils avaient longuement discuté de la manière de combattre le gobelin à armure et le hobgobelin.

C’était le point principal de toutes leurs réunions.

Ils pouvaient le faire. Ils allaient les vaincre.

Comme toujours, Haruhiro passerait le premier, suivi de Yume et de Shihoru, tandis que Moguzô, Ranta et Merry suivraient à distance. La première difficulté était de parvenir à portée pour le sort de Shihoru « Sommeil des ténèbres ». Celui-ci était de vingt-deux mètres. À environ quarante mètres, se trouvait un mur qui les dissimulerait, mais au-delà et jusqu’au bâtiment, le terrain était à découvert.

Cependant, après plusieurs repérages autour du bâtiment et des environs, ils avaient découvert un chemin contournant le bâtiment qui leur permettait de s’approcher à dix mètres sans être repérés. C’est là qu’ils arrivèrent tous les trois, derrière un tas de débris. C’était d’ici qu’ils allaient lancer leur attaque.

Haruhiro donna le signal. Yume prépara son arc et activa « Œil de lynx » tandis que Shihoru serrait sa crosse en prenant une profonde inspiration.

Enfin. Le gobelin à armure de plates et le hobgobelin allaient mourir aujourd’hui. Ils étaient les meurtriers de Manato. Haruhiro et les autres faisaient de leur mieux pour ne pas voir ça comme une vengeance ou des représailles, pour ne pas se laisser emporter par la haine. Ces deux-là n’étaient pas des adversaires haïs, juste des ennemis. De puissants ennemis. Un obstacle qu’ils n’avaient pas d’autres choix que de franchir.

Haruhiro sortit la tête de derrière les débris, et sa respiration se bloqua. En panique, il se cacha rapidement. Le gobelin à l’armure de plates regardait dans sa direction.

—On est repérés, murmura-t-il.

Mais comment ? Le gobelin à l’armure avait-il, d’une manière ou d’une autre, senti leur présence ? Peut-être avaient-ils été repérés par hasard. Peut-être le gobelin regardait dans cette direction juste au moment où Haruhiro avait sorti la tête.

Il l’ignorait, mais ça n’avait pas d’importance. Il risqua un autre coup d’œil avant de se cacher aussi vite que possible, haletant et le souffle court. Le gobelin à l’armure de plates tenait une arbalète à présent, dirigée vers eux.

—Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Yume, en baissant son arc.

Le visage pâle, Shihoru se fit encore plus petite derrière les débris.

Est-ce que Ranta et les autres, en position un peu plus loin, avaient réalisé la situation ? Sans doute pas. Ils étaient dissimulés dans l’ombre du mur qui délimitait le périmètre du bâtiment, et ils ne pouvaient probablement pas les voir d’où ils étaient.

Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on devrait faire ? Se replier ? Non, ils ne pouvaient pas.

Le gobelin à l’armure cria quelque chose. Un ordre. Peut-être destiné au hobgobelin et aux sentinelles. Ils allaient bientôt être attaqués. La retraite n’était plus une option. Ils devaient engager le combat, mais le problème restait l’arbalète. Si l’un d’eux était frappé par un carreau, cela serait fatal.

—Faites-moi confiance, dit soudainement Yume.

—Quoi ?

Avant qu’Haruhiro n’ait eu le temps de l’arrêter, elle avait déjà laissé son arc pour sauter par-dessus les débris. Le gobelin à l’armure lui tira dessus, mais elle fit une roulade vers l’avant à une vitesse incroyable.

On aurait dit un rat. Dans la forêt, Haruhiro avait vu des rats sauter en boule pour se déplacer tout en se protégeant. Yume avait-elle reproduit ce mouvement pour esquiver le carreau d’arbalète ? Cela y ressemblait bien.

Haruhiro prit Shihoru par l’épaule.

—Utilise ta magie !

—Oui !

Shihoru sortit de derrière les débris et psalmodia son sort, alors qu’elle dessinait le glyphe élémentaire avec sa crosse.

—Om Lel Ekt Ver Dash !

L’élémentaire noir et crépu de l’ombre s’élança vers le gobelin à l’armure. Le hobgobelin au rez-de-chaussée avait ramassé sa massue, mais n’avait toujours pas bougé. Par contre, les deux sentinelles se dirigeaient vers Haruhiro et les autres. Cela n’avait pas d’importance. S’ils parvenaient à neutraliser le gobelin à l’armure, ils pourraient toujours…

—Ouah ! s’exclama Haruhiro.

Le gobelin à l’armure de plates avait sauté du deuxième étage pour arriver au premier. L’élémentaire de l’ombre vola jusqu’à l’endroit où se trouvait le gobelin, s’estompant avant de disparaître.

Ils avaient merdé. Méchamment. Ça craignait. Ils avaient échoué.

Non ! Nous pouvons toujours le faire. Nous pouvons nous rattraper, reprendre l’initiative. Ne panique pas !

Haruhiro leva sa dague.

—À l’attaque ! cria-t-il.

—Shihoru, recule jusqu’à Merry !

—Compris !

Ranta et Moguzô arrivèrent de derrière la clôture, tandis que Yume évita avec aisance une lance de sentinelle. La dernière sentinelle fonça droit sur Haruhiro.

Où est le gobelin à l’armure de plates et le hobgobelin ? Merde !

Il n’avait pas le temps de confirmer leur position. La lance de la sentinelle venait droit sur lui, Haruhiro la bloqua avec sa dague.

La compétence « Harcèlement » des voleurs n’était pas une attaque puissante. Elle avait plutôt pour but de déséquilibrer ses adversaires et de les faire chuter en leur infligeant de graves blessures. Cependant, la sentinelle était robuste et déviait Haruhiro avec sa lance. Ce n’était pas un gobelin banal.

—Je prends les deux ! cria Moguzô.

Moguzô comptait-il porter une double attaque ? Impossible. Aucune chance.

Toutefois, Moguzô était le seul à pouvoir leur tenir tête. L’objectif de leur plan consistait à mettre hors-jeu le gobelin à l’armure de plates dès le départ. C’était le point sur lequel tout reposait.

Plan qui avait avorté dès le début. Peut-être aurait-il été plus sage de se retirer, mais il était trop tard maintenant et les regrets étaient inutiles.

—Merde… Haruhiro n’arrêtait pas d’utiliser sa compétence, mais le gobelin résistait.

Ranta et Yume semblaient s’occuper de l’autre sentinelle. Shihoru avait de nouveau jeté le sort « Sommeil des ténèbres ». Cette fois, elle visait le hobgobelin. Le sort le frappa de plein fouet et il commença à s’assoupir. Cependant, le gobelin en armure de plate le frappa par-derrière avec le plat de son épée, ce qui le réveilla.

Il connaît la magie, pensa Haruhiro.

C’était comme si le gobelin à l’armure connaissait toutes les cartes qu’ils avaient en main.

—Yume ! cria Ranta rageusement.

—On ne va jamais réussir à le tuer si tu continues à sauter partout ! Arrête ça et frappe-le, idiote !

—La ferme ! répondit-elle.

—Je ne veux pas entendre ça venant de toi !

Yume esquiva une nouvelle fois, mais elle fut trop lente. La sentinelle s’était habituée à ces mouvements. Elle eut le souffle coupé quand la lance frappa son épaule et s’y enfonça.

—Merde ! Bordel, Yume !

Ranta sauta, attaquant le gobelin d’une attaque en diagonale de son épée.

—Frappe haineuse !

La sentinelle le bloqua avec son bouclier, grognant sous l’effort. Il contre-attaqua avec sa lance et fit pleuvoir ses coups. Coup d’estoc, coup de taille, coup d’estoc. Ranta, après avoir difficilement dévié la vague d’attaques, recula.

—Évasion ! Approchez ! rugit Ranta.

Mais ses adversaires se stoppèrent.

—Quoi ? Mais pourquoi ils ne me poursuivent pas ?

—Parce qu’ils t’ont vu venir ! répondit Haruhiro, utilisant sa compétence sans relâche.

Pendant ce temps, Merry incanta un sort.

—Lumière, par la protection de Lumiaris… Guérison !

Yume fut rapidement enveloppée d’une lumière chaude. Si pour utiliser la sort « Soin » la main du prêtre devait avoir un contact direct avec la blessure, le sort « Guérison » ne le nécessitait pas. Elle pouvait guérir n’importe quelle blessure à distance. Manato, lui, ne possédait pas ce sort. Yume était droitière et la blessure à l’épaule devait être sérieuse pour que Merry décide de la guérir immédiatement.

D’ici peu, Yume pourrait rejoindre la bataille, mais pour le moment, Moguzô était en difficulté. Il était parvenu à éviter chaque coup de gourdin du hobgobelin, mais il recevait tous les coups d’épée du gobelin en armure. Haruhiro et les autres devaient rapidement aller à sa rescousse.

N’y avait-il aucune solution ? Une technique, une méthode ?

Évidemment, Haruhiro ne pouvait pas s’asseoir pour y réfléchir. Il devait se servir encore et encore de « Harcèlement » pour dévier les attaques de la sentinelle. Sa respiration devenait irrégulière et sa main s’engourdissait. S’il se ratait maintenant, c’était la fin. Il se sentait au bord de la panique.

N’abandonne pas. Tiens bon. Mais, que faire ?

—Haru !

Quelqu’un l’appelait. Pas par son nom, mais son surnom. Quelqu’un qui ne l’avait jamais utilisé avant. Merry. C’était la voix de Merry.

Il n’avait pas le luxe de jeter un regard dans sa direction, mais elle l’avait bien appelé. Tout en continuant ses attaques, il se dirigea lentement vers Merry et Shihoru, entraînant derrière lui la sentinelle. Quand il pensa être assez près, il s’immobilisa.

—Échange avec moi ! cria Merry.

Haruhiro sauta sur le côté et Merry entra en scène. Elle bloqua la lance de la sentinelle avec son bâton, mais elle ne se contenta pas de simplement la stopper.

—Riposte !

Sur l’instant, on aurait pu croire que les armes s’étaient seulement entrechoquées, mais Merry, profitant du rebond, enfonça son bâton directement dans le thorax de la sentinelle. Il poussa un râle et recula.

Maintenant !

Devinant l’intention de Haruhiro, Merry poursuivit ses attaques contre le gobelin. La sentinelle était maintenant dans une position défensive, ne laissant aucune possibilité pour Merry de briser sa garde. Mais, elle en avait assez fait. Haruhiro s’était glissé dans le dos du gobelin.

Allez ! Allez ! Apparais !

Il souhaita voir de toutes ses forces ce trait de lumière. Mais non. Il n’y avait rien. Ce n’était pas grave. Tout n’était pas perdu. Haruhiro utilisa son propre poids pour frapper de sa dague le dos de la sentinelle. À cause de l’armure, la dague ne pénétra pas profondément. Le gobelin hurla, mais Haruhiro passa immédiatement un bras autour de son cou, avant de retirer à moitié sa dague. Il replongea ensuite sa dague encore et encore, tandis que le gobelin se débattait en hurlant. Il continua jusqu’à l’effondrement du gobelin.

—Merci, Merry !

Haruhiro se releva, laissant le cadavre du gobelin au sol.

Il jeta un coup d’œil autour de lui : Yume et Ranta bataillaient contre la dernière sentinelle. Moguzô grognait sous l’effort en bloquant un coup du gourdin du hobgobelin avec son épée bâtarde.

—Moguzô !

Haruhiro courut vers lui. Pas assez vite. Le gobelin à l’armure de plates sauta sur le guerrier. Au lieu de viser le buste de Moguzô, il le frappa de son épée à la tête. Des étincelles jaillirent lors du contact entre la lame et le casque barbute. Peu importait la qualité d’un casque, personne ne pouvait sortir indemne après un tel coup. Moguzô chancela, mais parvint à faire reculer les deux gobelins grâce à un large coup de taille.

Moguzô haletait. Il ne paraissait pas saigner mais Haruhiro était certain qu’une fois son armure retirée, on verrait un corps couvert de bleus. Haruhiro était certain que Moguzô était celui qui en bavait le plus. Et pourtant, il continuait à manier son épée bâtarde contre les gobelins.

—Je vais bien ! cria-t-il entre deux coups d’épée sur un ton étonnamment plein d’ardeur.

—Ce n’est rien !

Quelque chose semblait avoir changé en lui. Toutefois, la situation restait difficile. Moguzô ne pouvait tenir seul. Est-ce qu’il devrait aller l’aider ? Haruhiro n’était armé que d’une dague. Percer cette armure et blesser mortellement ce hobgobelin n’allait pas être facile. C’était même presque impossible.

—Ranta, va soutenir Moguzô ! cria Haruhiro.

—Je prends ta place !

—Ah ! L’acteur principal entre enfin sur scène ! railla Ranta, couvrant en trois enjambées la distance qui le séparait du gobelin en armure de plates.

—Frappe haineuse !

Le gobelin para facilement l’attaque de Ranta, mais au moins, il avait réussi à détourner son attention de Moguzô.

—Eh ! Qu’est-ce que…

Une pluie de coups s’abattit sur Ranta, qui fut obligé de se protéger au mieux.

Tiens bon, Ranta. Ne meurs pas…

Grâce à Ranta, Moguzô subissait moins de pression. Mais s’il ne se débarrassait pas de la dernière sentinelle rapidement, la situation allait vite s’aggraver. La sentinelle tenait toujours fermement son petit bouclier, et tous ses points vitaux étaient protégés par une armure. Yume n’était pas une voleuse, il lui était donc difficile de trouver un moyen de passer derrière la créature. Mais, alors qu’Haruhiro envisageait ses chances, la sentinelle se tourna vers lui et lui lança sa lance.

Il me vise ? Impossible !

Haruhiro pivota pour l’éviter, mais pas assez vite. La lance lui frôla les côtes avant de se ficher dans le sol. Il laissa échapper un terrible grognement. La douleur fut telle qu’il avait envie de se rouler par terre. Quand il posa une main sur la blessure, elle se couvrit de sang. Ça faisait un mal de chien, mais ce n’était pas une blessure sérieuse.

—Haru ! l’appela Merry, inquiète.

Il savait que c’était stupide de penser cela, mais son inquiétude le rendit un peu heureux.

—Je vais bien ! répondit-il.

—On doit s’occuper de cette sentinelle !

—J’y vais ! dit Shihoru, préparant un sort pour la sentinelle.

Attends, que croit-elle faire là ? pensa Haruhiro.

Apparemment, Merry pensa la même chose.

—Qu’est-ce que… cria la prêtresse, avant de partir à sa poursuite.

La sentinelle, épée tirée de son fourreau, remarqua l’approche de Shihoru alors qu’elle terminait son glyphe.

—Om Lel Ekt Ver Dash !

La sphère noire crépue jaillit de sa crosse. Certes, l’élémentaire invoqué par « Frappe de l’ombre » était plus rapide que celui du sort « Sommeil des ténèbres », mais il était trop lent pour toucher à tous les coups.

C’est alors que Haruhiro réalisa : si le sort est lent, un mage peut de lui-même réduire la distance avec sa cible. Shihoru avait pris le risque de s’approcher du gobelin pour être certaine de le toucher.

Son pari semblait avoir été payant. La sentinelle poussa un cri étouffé quand il fut frappé par l’élémentaire en pleine tête et tout son corps se mit à trembler de manière incontrôlée.

Yume avança, frappant déjà de son coutelas. Son attaque arracha le bouclier du bras gauche, tout en lui entaillant profondément le bras droit. Au vu des blessures sur ses bras, la sentinelle ne serait plus jamais capable de manier une épée.

Cependant, Yume ne s’arrêta pas là. Elle passa à l’attaque. Sans même récupérer son souffle, elle s’élança contre le gobelin. Cela permit à Haruhiro de venir facilement dans son dos. La ligne de lumière n’apparut pas, mais là encore, il n’en avait pas besoin. La créature hurla quand Haruhiro plongea et tourna sa dague dans son dos. Comme avec le premier, Haruhiro enroula son bras autour du cou du monstre et retira sa dague avant de la replonger plusieurs fois.

La première fois, il n’avait rien ressenti, mais cette fois, son estomac ne le supporta pas. Tuer ainsi était cruel. Brutal. Malgré sa nausée, il continua.

Peut-être que si tu avais été à ma place, tu m’aurais tué comme ça. Désolé, mais ça marche dans les deux sens.

Quand la deuxième sentinelle cessa de gesticuler, Haruhiro se sentit terriblement fatigué. Sa blessure lui faisait mal, mais ce n’était pas le moment de s’en plaindre. Le temps était enfin venu. Enfin. Il rassembla ses dernières forces.

—Encore un effort ! cria-t-il, de toutes ses forces.

—Je vais vous prouver que nous ne sommes pas allés aussi loin pour rien !

Haruhiro ignorait ce qu’il voulait dire précisément. Prouver quoi ? À qui ? Manato n’était plus là, maintenant. Aller aussi loin ? Étaient-ils allés si loin que ça ? Est-ce qu’il y croyait vraiment ?

Il aurait souhaité dire quelque chose de plus cool, de plus inspirant. Il voulait devenir quelqu’un capable de dire des trucs cools et inspirants. Il ne voulait pas que leur aventure se finisse ici. Il ne souhaitait pas particulièrement vivre toute sa vie comme soldat volontaire. Il voulait seulement un lendemain pour lui. Il voulait vivre. Il ne voulait pas mourir. Au moins, il ne voulait pas mourir.

Manato, ce n’était pas pareil pour toi ? Tu n’étais pas satisfait de tout non plus. Toi aussi, tu aurais souhaité en faire plus. Vivre plus. Haruhiro et les autres avaient été chanceux d’avoir survécu aussi longtemps. Nous n’allons pas mourir. Nous allons vivre, et continuer d’avancer. Nous construirons demain de nos propres mains. Pour ce lendemain, ils devaient gagner ici. Ils devaient tuer ces deux gobelins.

—Concentrez-vous sur le hobgobelin ! cria Haruhiro, alors qu’il courait à ses trousses.

Yume attaquait sur le côté tandis que Moguzô, grognant sous l’effort, lui porta deux violents coups. Le hobgobelin dévia la première attaque de son gourdin, mais la seconde le frappa à l’épaule gauche. Bien que l’épée ne pût pas traverser sa cotte de mailles, la force du coup le fit hurler de douleur. Jusque-là, il tenait son gourdin à deux mains. Désormais, cela lui était impossible.

—Continuez de l’attaquer ! les encouragea Haruhiro.

En parallèle, le gobelin à l’armure parvint à passer Ranta et fonça sur Moguzô. Il s’appuya fermement sur un pied, et abaissa son épée dans un coup en diagonale.

Impossible, pensa Haruhiro.

Le mouvement était presque la réplique exacte de la compétence « Coup enragé » de Moguzô, sauf qu’elle était l’œuvre d’un gobelin. Moguzô la contra avec son épée bâtarde, mais le gobelin chercha à poursuivre ses attaques. Fort heureusement, Moguzô était devenu un excellent bretteur. Il fit tournoyer l’épée du gobelin en armure autour de la sienne, et dans le même mouvement, l’attaqua avec un coup oblique. Le gobelin en armure sauta immédiatement en arrière et, jetant un coup d’œil derrière lui, se rabattit sur Ranta.

Pris par surprise, Ranta reçut un puissant coup sur le casque et fut renversé. Plus rapide qu’une flèche, le gobelin en armure alterna les coups vers la tête et les coups vers le corps en trois mouvements rapides de son épée. Ranta cria. Il ne pouvait rien faire d’autre que reculer. La vague d’attaques était si rapide qu’il ne pouvait même pas utiliser « Évasion ». Ranta était dépassé.

—Om Lel Ekt Ver Dash !

L’élémentaire noir de la « Frappe de l’ombre » de Shihoru frappa le gobelin à l’armure à l’épaule. Le gobelin mit quelques instants à reprendre le contrôle de son corps pris de tremblements, mais cela permit à Ranta de reculer et reprendre son souffle.

—Merde ! Personne ne t’a demandé de m’aider ! éructa rageusement Ranta.

—Moguzô ! Notre joker !

Haruhiro pressa la main sur sa blessure au côté. Il ne pouvait ignorer la douleur et la panique l’empêchait de raisonner clairement. Il regarda Shihoru et vit à quel point elle paraissait exténuée. Elle devait être épuisée. Elle avait utilisé deux fois au début du combat « Sommeil des ténèbres », sort très coûteux en énergie, et deux fois « Frappe de l’ombre ».

Combien de sorts pouvait-elle encore lancer ?

« Sommeil des ténèbres » n’était pas un sort très efficace sur des ennemis vigilants et « Frappe de l’ombre » était assez peu efficace. Il ne leur restait plus qu’une seule chose : leur dernier joker. Il devait en terminer ici et maintenant avec celui-ci. Il ne fallait pas laisser le combat s’éterniser. Ils devaient en finir avec le hobgobelin.

—Moguzô, utilise-le ! cria Haruhiro.

Moguzô poussa un grognement en acquiescement. Et, plantant ses deux pieds fermement dans le sol, lâcha un long et perçant hurlement dressant tous les cheveux de la tête d’Haruhiro. C’était « Cri de guerre », une compétence des guerriers. Il réduisait à néant la résolution de tous les ennemis à proximité qui ne s’y attendaient pas. Il ne suscitait pas de la surprise, mais de la peur.

Le corps du hobgobelin tout entier fut comme pétrifié, paralysé par la peur. Il allait vite se ressaisir, mais une seconde pouvait offrir une ouverture suffisante.

Yume porta un coup en travers de la taille du hobgobelin, tandis que Moguzô fit un pas en arrière.

—Mer… commença-t-il, avant d’avancer en portant tout son poids dans une seule et terrible frappe.

—… ci !

Dans un craquement écœurant, l’épée bâtarde de Moguzô plongea profondément dans l’épaule du hobgobelin, lui brisant sans doute la clavicule. Il émit une plainte, à mi-chemin entre un gargouillis et un gémissement. Il tomba sur un genou quelques instants, avant d’essayer de se relever.

Haruhiro ne voulait pas se montrer imprudent. Aussi longtemps que ce monstre était vivant, il ne pouvait pas l’être.

—Prends ça ! lui cria-t-il alors qu’il lui portait un coup de pied à l’arrière du crâne.

Le hobgobelin fut une fois de plus étourdi, laissant Moguzô lui porter une pluie de coups. Ce n’était ni simple, ni facile. Quand elle arrivait, la mort était légère, douce. Et pourtant prendre une vie n’était ni simple, ni facile. C’était un processus lent, horrible et Haruhiro était l’un des éléments de ce processus. Alors, il n’avait aucun droit de détourner le regard, même si c’était brutal et sanglant.

Quand le hobgobelin cessa enfin de bouger, Moguzô tomba à quatre pattes, son armure se soulevant en suivant sa respiration haletante. Il n’était pas seulement épuisé, il était sans doute aussi couvert d’ecchymoses.

—Dépêchez-vous ! cria Ranta.

—Dépêchez-vous de m’aider !

Haruhiro lança un regard vers Ranta et vit qu’il avait du mal à garder l’équilibre, reculant tout en essayant de parer les attaques du gobelin à l’armure. Ranta était sur le point de tomber, il avait déjà probablement dépassé ses limites.

—Bien joué, Ranta ! T’es incroyable ! l’encouragea Haruhiro.

—Bien sûr que je le suis ! Tu t’en rends compte seulement maintenant ?

Haruhiro et Yume prirent position de chaque côté du gobelin, réalisant une attaque en tenaille. Le gobelin en armure porta cependant un dernier coup d’épée à Ranta, avant de se mettre à courir sans s’arrêter.

Il essaye de fuir ? Non, ce n’était pas ça. La direction vers laquelle il allait. Il courait droit sur Shihoru.

Shihoru suffoquait, les yeux écarquillés, alors qu’elle tenait sa crosse devant elle.

Impossible… Il était impossible que la craintive Shihoru puisse repousser une attaque.

Toutefois, elle n’eut pas besoin de le faire.

—Arrière ! commanda Merry en s’interposant.

La prêtresse se mit en garde, prête à répondre à la moindre attaque. Le gobelin en armure s’élança, son épée pointée vers elle. Merry semblait prête aussi bien à parer qu’à bloquer l’attaque, mais le gobelin n’en fit rien. Sa cible était tout autre. Il frappa le sol avec assez de force pour faire voler de la poussière. Merry ferma les yeux pour les protéger.

Ce fut à cet instant précis que le gobelin en armure fit un bond en arrière et lança un objet de l’autre main. C’était un couteau de lancer. Merry tituba, une main pressant son estomac. Elle était blessée. Le couteau était profondément enfoncé.

—Merry ! cria Haruhiro.

Non… C’était impossible qu’une telle chose puisse arriver. D’abord, Manato. Maintenant, Merry. Impossible.

Sans réfléchir, Haruhiro chargea le gobelin à l’armure. Il ne savait pas quoi faire, il ne savait plus ce qu’il faisait. Avant même de s’en rendre compte, il était assez proche pour être presque en face de lui. L’épée du gobelin venait droit sur son flanc gauche. Qu’allait-il faire ? Continuer de foncer. L’atteindre avant d’être frappé.

Je vais peut-être mourir, pensa-t-il.

Ce ne fut pas le cas. Haruhiro tacla de toutes ses forces le gobelin. Il n’était pas encore mort. Son visage était douloureux. Il avait percuté le casque de l’ennemi quand le gobelin était tombé. Mais, Haruhiro n’en avait que faire. Désormais, tous les deux par terre, le jeune voleur le plaqua au sol. Le gobelin à l’armure grogna quelque chose, mais ce n’était pas en langue humaine, donc Haruhiro l’ignora.

Son épée. Il devait se concentrer sur son épée. Haruhiro tenait désespérément le bras droit du gobelin de la main gauche et le frappait à la mâchoire de sa main droite. Un coup. Deux coups. Autant que possible. La tête de Haruhiro sonnait. Il avait l’impression que sa conscience allait s’envoler.

Ne pars pas ! Ne t’envole pas ! Ne t’envole pas ! Tu n’es pas un oiseau ! se répéta-t-il.

Haruhiro s’empara de sa dague. Le gobelin à l’armure de plates cria quelque chose qui devait signifier : « Arrête ! Arrête ! »

Ouais, c’est ça, comme si j’allais arrêter. Comme si c’était vraiment possible.

Le casque du gobelin recouvrait presque toute sa tête, exceptée une fente pour les yeux. Haruhiro visa cette fente, cherchant à lui planter sa lame dans les yeux, mais le gobelin réussit à saisir la dague de Haruhiro d’une main, l’arrêtant à quelques centimètres de sa cible. Leurs deux mains tremblaient sur la dague.

Encore un peu…

Encore un peu et sa dague atteindrait la fente.

—Bâtard ! Merde, merde, merde ! Pourquoi es-tu aussi fort ?

Haruhiro le maudit encore et encore.

—Haruhiro !

La voix était celle de Moguzô. Elle était suivie par le bruit de ses pas. Sans même regarder pour confirmer, Haruhiro se releva et recula. Moguzô poussa un furieux cri de bataille et il leva son épée bâtarde si haut que son corps se courba en arrière.

Il abattit son épée aussi brutalement que possible. Le bruit de l’impact fut si puissant qu’il résonna jusque dans l’estomac de Haruhiro. Le voleur se demanda une fois de plus à quel point Moguzô était fort. Son épée bâtarde avait tranché nettement la tête du gobelin.

Cette fois, c’était sûr et certain : il était mort.

—On l’a fait, murmura Ranta tout bas.

Yume se laissa tomber sur le sol.

—On dirait bien…

—Je n’arrive pas à y croire, dit Shihoru.

Moguzô leva de nouveau son épée et poussa un cri de victoire. Il devait avoir du mal à y croire. Son cri était loin d’être aussi furieux qu’il aurait pu être.

—Désolée de vous interrompre, dit Merry, levant la main.

—Mais, je peux me soigner maintenant ? Je dois dire que… ça fait mal…

—Pourquoi t’excuses-tu ?

Haruhiro souriait, pressant d’une main son flanc et faisant de son mieux pour ne pas gémir. Peut-être était-ce préférable de ne pas toucher la blessure, même si elle était horriblement douloureuse. Rester debout devenait difficile. Il s’autorisa donc à s’assoir.

—Merry… commença-t-il.

—Ce n’est pas urgent, mais ça fait un mal de chien. Désolé, mais peux-tu aussi me soigner ?

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