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Chapitre 14

La Pièce d’Or

Lecture ~10 min

—J’en peux plus ! grogna Ranta en balançant sa chope en terre cuite sur la table.

—Ranta… Tu vas la casser… dis doucement Moguzô.

—La ferme ! Elle ne va pas se casser pour si peu ! cria Ranta.

—Et toi, hein ? Elle ne t’énerve pas ?

Moguzô murmura quelque chose d’inaudible.

—Admets-le ! Cette fille t’énerve ! C’est quoi son problème ? Ça fait déjà plusieurs jours maintenant et elle n’essaye même pas de s’intégrer ! Haruhiro !

—Quoi ? répondit l’intéressé.

—Même toi tu le penses ! Ne mens pas ! Eh, je te parle ! Dis-moi ce que tu en penses vraiment !

—Je te l’ai déjà dit plusieurs fois

Haruhiro but une gorgée de sa chope.

—Honnêtement, je ne sais pas comment faire, mais j’aimerais quand même résoudre ce problème.

—Arrête de tourner autour du pot ! Tu la défends seulement parce qu’elle est bonne !

—Ça n’a rien à voir !

—Tu es trop gentil avec elle ! Tu es gentil avec toutes les filles ! Beaucoup trop gentil !

—Je ne le fais pas exprès. Mais admets-le. Même toi tu ne lui tiens pas tête. Tu parles d’elle dans son dos, mais tu t’écrases dès qu’elle te regarde.

—Comme si je pouvais !

Ranta se laissa tomber, tête contre la table.

—Elle me fait flipper ! Ses yeux, cette voix, ça me fait peur ! Ils me donnent envie de pleurer ! Est-ce que je peux pleurer ?

Moguzô lui tapota gentiment l’épaule.

—Ne pleure pas, Ranta…

—Arrête ça !

Ranta repoussa la main de son compagnon.

—N’essaye pas de consoler un homme ! Un homme ne veut pas être consolé ! C’est trop pathétique ! Je suis un homme ! Un homme viril ! Je suis un… un…

Haruhiro soupira.

—Laisse le Moguzô. Il est toujours comme ça. Tu n’en finiras jamais si tu commences à t’occuper de lui à chaque fois.

Depuis que Merry avait rejoint le groupe, Ranta, Moguzô et Haruhiro avaient pris l’habitude d’aller faire un tour à la taverne de Sherry après leur retour de Damrow. Ce n’était pas par goût de la boisson, mais sans une distraction en fin de journée, aucun ne réussissait à trouver le sommeil.

Les bières coûtaient trois pièces de cuivre pour les soldats volontaires. Les apprentis en payaient quatre. Même si Haruhiro ne prenait à chaque fois qu’une pinte, deux au plus, il savait que c’était un gaspillage d’argent.

Leurs gains quotidiens n’équivalaient même pas à la moitié de ce qu’ils gagnaient auparavant avec Manato. À présent, les jours où ils ne gagnaient chacun qu’une misérable pièce d’argent n’étaient plus aussi rares qu’avant.

Je sais bien qu’il vaudrait mieux économiser. Mais…

En comptant l’argent déposé à la banque Yorozu, la fortune d’Haruhiro ne dépassait pas les 17 pièces d’argent. Le badge pour devenir soldats volontaires coûtait 20 pièces d’argent, il était donc tout proche de devenir un membre à part entière. Cela ne voulait pas dire pour autant qu’il l’achèterait dès qu’il aurait la somme nécessaire. À moins d’avoir 30 pièces en poche, il ne lui paraissait pas avisé d’en dépenser 20 d’un coup. Il était regrettable que le commandant Bri ne leur permette pas de payer en plusieurs fois.

—Crimson Moon…Soldats volontaires… marmonna Haruhiro, regardant autour de lui dans la taverne.

Tout le monde était mieux équipé qu’eux. Haruhiro était certain que tous portaient leurs meilleurs équipements pour éviter de se les faire voler pendant qu’ils buvaient. Beaucoup d’entre eux avaient de précieuses épées à leurs ceintures. Sans parler des couteux vêtements sous les armures. La différence entre eux et le groupe d’Haruhiro était flagrante.

—Je sais.

Ranta se pencha bizarrement, jusqu’à ce que son menton se pose au bord de la table.

—Pas besoin de me le dire, Haruhiro. Laisse-moi deviner. Acheter nos insignes pour devenir des soldats volontaires est notre objectif pour le moment. Mais tu n’en as plus rien à faire. Ça ne t’excite plus. C’est ce que tu penses, n’est-ce pas ?

—J’ignore si c’est le cas… mais je sais que ce n’est pas toi qui vas le deviner, lui rétorqua Haruhiro.

—C’est méchant. Tu cherches la bagarre ?

—Désolé.

—Ne t’excuse pas, ça ne sert à rien sinon. Rentre-moi plutôt dedans, idiot.

—Sale gosse.

—Mais…

Moguzô prit une profonde inspiration.

—J’ai l’impression qu’on a perdu de vue notre but. Ce n’était pas comme ça avant.

—C’est possible, dit Ranta en tournant sa tête jusqu’à ce qu’une joue touche la table.

—Les choses ont juste changé depuis que Manato nous a quittés.

—Ne dis pas « juste » comme si ce n’était pas important ! C’est important ! lâcha Haruhiro, furieux.

—Ouais… acquiesça Ranta.

—Désolé.

—Ça ne te ressemble pas de t’excuser immédiatement.

—Sale gosse.

Haruhiro aurait aimé le frapper, mais il n’en valait pas la peine.

—Notre but…

Haruhiro balaya à nouveau du regard la taverne. Ses yeux se figèrent soudain sur une certaine personne, et il eut une boule au ventre.

Renji…

Alors qu’Haruhiro et les autres occupaient un coin faiblement éclairé au rez-de-chaussée, l’équipe de Renji se tenait à une table bien éclairée près du centre de la pièce. Bien sûr, la table en soi n’était pas belle. C’était juste que le groupe d’Haruhiro ne se serait jamais attablé à un endroit aussi exposé. Quelque chose à voir avec le rang, l’importance, la hiérarchie.

—Ouah…

Ranta venait enfin de remarquer le groupe de Renji.

—Regardez qui voilà, ce satané Renji.

Moguzô tourna lui aussi la tête pour jeter un œil. Et ne put s’empêcher de pousser lui aussi une exclamation surprise. Ranta et Moguzô avaient des réactions tout à fait normales. Si ses cheveux argentés n’étaient pas suffisants pour attirer l’attention, Renji portait également une cape en fourrure au-dessus de son armure. L’épée géante posée sur la table était tout aussi impressionnante. Haruhiro se demanda comment Renji avait pu l’avoir. S’il l’avait acheté, elle avait dû lui coûter un bras. Haruhiro se demandait sinon où il avait bien pu la trouver.

Ce n’était pas seulement Renji qui était magnifiquement équipé. Ron, alias Crâne Rasé, qui était assis à côté de lui, portait une splendide armure, et le Binoclard, Adachi, était dans une noire et longue tunique mate et satinée. Quant à Sassa…

Elle a l’air d’avoir choisi la même classe que moi. Elle est aussi peu vêtue que Barbara. Déjà qu’elle était belle, la voilà devenue encore plus séduisante.

Assise aux pieds de Renji, il y avait Chibi, dont la robe la désignait comme la prêtresse du groupe. Cependant, contrairement à celles de Manato ou Merry, elle était faite de matériaux fins et délicatement brodée aux coins.

—Ils sont tous des soldats volontaires ?

Ranta avait l’air sidéré.

—Mais, ils sont devenus apprentis en même temps que nous ! Pourquoi y a-t-il une telle différence ?

Ordinairement, ça ne faisait pas de différence que l’on soit un apprenti ou un soldat volontaire, tous ceux qui s’étaient récemment engagés étaient considérés comme des débutants.

Mais quiconque ayant vu Renji et son équipe s’y reprendrait à deux fois avant de les traiter d’amateurs, et la personne qui le ferait aurait une très mauvaise surprise.

Jamais nous ne pourrons combler l’écart entre nous, pensa Haruhiro.

Pour lui, le fossé n’allait que se creuser. Son équipe resterait tout en bas de l’échelle, des petits parmi les petits, tandis que Renji ne cesserait de progresser. Bientôt, tout le monde considérerait son équipe comme la meilleure, et s’ils croisaient l’équipe d’Haruhiro sur le terrain, ils ne les remarqueraient même pas. Haruhiro et les autres seraient oubliés et toute l’attention se porterait sur l’équipe de Renji.

Si Manato n’était pas mort, les choses auraient-elles été différentes ? « Nous sommes devenus une bonne équipe » disait-il. Mais s’il venait régulièrement à la taverne de Sherry, il devait être au courant de la progression de Renji. S’est-il senti freiné ? Déçu ? Frustré ? Peut-être se disait-il : « Renji ne cesse de progresser. Nous, non. Si seulement j’avais de meilleurs coéquipiers… » Manato était humain après tout. Cette pensée avait dû lui traverser l’esprit, même brièvement. Pourquoi Renji ne l’avait-il pas invité à le rejoindre ? Manato était quelqu’un de compétent. Ensemble, ils auraient été incroyables. Et…il serait toujours en vie à l’heure qu’il est.

—Eh ! Eh !

Ranta le tirait par le bras.

Haruhiro n’avait même pas réalisé que son regard était tourné vers le sol. Quand il leva la tête, il vit qu’un homme aux cheveux argenté le regardait. Il faillit crier de surprise.

—J’ai entendu dire que Manato était mort.

Grave et rauque, la voix de Renji était difficile à oublier.

—Euh… commença Haruhiro, mais il s’arrêta, pas certain de ce qu’il voulait dire.

—Hein ? Quoi ? Qui ? Pardon… Que puis je pour toi ?

Impassible comme toujours, Renji tendit un poing fermé et en l’ouvrant, lâcha quelque chose. Haruhiro rattrapa l’objet sans réfléchir. Quand il regarda, il vit que c’était une pièce.

Moguzô eut tellement le souffle coupé qu’il faillit tomber à la renverse. Ranta avait les yeux tellement exorbités qu’ils allaient sortir de leurs orbites, il semblait vouloir dire quelque chose, mais les mots lui manquaient. La main droite d’Haruhiro, celle qui tenait la pièce, commença à trembler. Bien sûr, ce n’était pas une fausse, c’était donc la première fois qu’ils posaient les yeux dessus.

—Une pièce en or ?

—Mes condoléances. Prends ça, dit Renji, avant de tourner les talons.

—Non… Ne…

Haruhiro se leva brutalement, sentant le sang lui monter à la tête. Haruhiro voulait poursuivre Renji. Il voulait le frapper de toutes ses forces. Mais il ne le fit pas. Impossible qu’il le fasse.

—Renji ! Attends ! Attends un peu !

Renji s’arrêta enfin, se tournant pour regarder Haruhiro avec une expression qui montrait clairement son mécontentement.

—Quoi ?

—C’est… C’est… » Haruhiro déglutit.

Effrayant ! Renji fait vraiment peur. Comment peut-il paraître aussi intimidant. Ce n’est pas normal.

—C’est juste que… je ne peux pas accepter… Je trouve ça… injuste.

—Je vois

Renji tendit la main, paume ouverte.

C’est tout ? Je m’attendais à plus de résistance. C’est peut-être mieux ainsi.

Haruhiro lâcha un long soupir de soulagement. Tellement long qu’il en garderait sans doute le record pour toute sa vie. Il replaça la pièce en or dans la main de Renji. Ce fut seulement plus tard qu’il le regretta. Un tout petit peu.

Une pièce d’or. Autrement dit, cent pièces d’argent…

Renji était déjà parti, ne disant rien de plus après avoir repris la pièce. Quand le jeune homme retourna à sa table, Ranta lui sauta immédiatement dessus.

—Haruhiro, à quel point es-tu stupide ? lui cria-t-il.

—Pourquoi tu l’as rendue ? On aurait pu la garder ! On aurait pu la répartir entre nous trois ! Trente-trois pour toi et Moguzô et trente-quatre pour moi ! T’es bête ou quoi ?

—Et de quel droit tu aurais eu une pièce d’argent en plus ? répliqua Haruhiro.

—Parce que c’est moi ! Quel gâchis ! On aurait pu acheter nos badges avec ça, et encore on en aurait eu encore en stock !

—Mais c’est…

Les sourcils de Moguzô se froncèrent et il grimaça.

—Je ne pense pas que ce soit une bonne chose. Si on avait acheté nos badges en se servant de l’argent de Renji, je ne pense pas que Manato aurait été fier de nous.

—Comme si tu le savais ! éructa Ranta.

—Il n’est plus là ! On doit se débrouiller seul maintenant ! Putain ! C’était une pièce d’or ! Et ce Renji nous la donnait comme si de rien n’était. Combien avons-nous en tout ? Il ne me reste plus que trois pièces d’argent !

—Quoi ? Seulement trois ?

Haruhiro fixa Ranta et ses cheveux en bataille.

—Impossible… Pourquoi t’en as si peu ? À quoi as-tu utilisé ton argent ?

—La ferme ! Ce n’est pas tes affaires ! Je peux utiliser mon argent comme ça me chante !

—Alors tu n’arriveras jamais à économiser assez pour acheter ton badge !

—Tu n’as pas le droit de dire ça ! T’as ruiné ma meilleure chance d’acheter mon badge maintenant !

—Non…

Haruhiro mit ses deux coudes sur la table, et son visage entre ses mains.

—On ne peut pas continuer comme ça. Ça n’a rien à voir avec Manato. C’est notre problème. Tu as tout à fait raison, Ranta. Manato n’est plus là.

—C’est ce que je dis depuis le début, dit Ranta sur un moqueur

—On n’a rien fait. On n’a fait qu’y réfléchir, dit Moguzô, avec une force inhabituelle.

—Mais, on ne doit pas seulement y réfléchir. On doit agir et vite.

—On est dans la merde…

Haruhiro mordit sa lèvre inférieure.

—Et ce n’est pas seulement Merry. Yume et Shihoru ne nous parlent plus. Ce n’était pas comme ça avant.

Ranta mit ses joues dans ses mains et regarda sur le côté.

—Essayer de se rabibocher avec elles ? Ça ne marchera pas. C’est sûrement trop tard maintenant. »

Haruhiro ignorait si ça allait marcher ou non. Tout ce qu’il savait, c’est qu’ils devaient essayer.

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