Corde sectionnée
「Traduction – Pizzflc
Relecture – Mael7523m」
En sa qualité de familier de Monica, Nero passait le plus clair de son temps à arpenter la cour de l’académie. Bien entendu, en digne et remarquable familier, il était hors de question pour lui de se prélasser bêtement au soleil sans rien faire. Tout en étudiant le comportement des humains en écoutant les cours en douce par la fenêtre, il gardait un œil particulièrement aiguisé sur les environs du second prince, à l’affût de la moindre silhouette suspecte. D’autant plus qu’aujourd’hui, Monica l’avait prévenu qu’il y aurait du va-et-vient avec l’arrivée d’invités extérieurs. C’était une raison de plus pour redoubler de vigilance et patrouiller avec encore plus de zèle autour de Felix.
— … Enfin, vu que ce prince a un esprit de haut rang à ses côtés, je doute fort qu’il puisse lui arriver quoi que ce soit.
Grâce à sa fine perception du mana, Nero avait remarqué que le lézard blanc ne quittait jamais la poche de Felix. Il s’agissait très probablement d’un esprit de l’eau de haut rang. À ce propos, d’après les cours de magie qu’il avait espionnés en douce ces derniers temps, sceller un pacte avec une telle entité n’était pas à la portée du premier venu : seuls les mages de niveau avancé, ou supérieur, en étaient capables…
— Alors, est-ce que ce prince est un magicien ?
Le mieux restait encore de demander directement ce genre de détails à Monica. Après tout, c’était une magicienne qui trônait au sommet du royaume, l’une des Sept Sages. Elle n’en menait peut-être pas large en public, mais en matière de connaissances magiques, rares étaient ceux qui pouvaient lui arriver à la cheville. Alors qu’il se faisait la réflexion qu’il devrait lui demander de l’instruire sur les pactes avec les esprits, quelque chose capta soudain l’attention de Nero. Ses moustaches tressaillirent tandis qu’il aiguisait ses sens. C’était une infime fluctuation de mana. Certes, pour une académie qui enseignait la magie pratique, détecter une telle émanation n’avait absolument rien d’étonnant.
Cependant, la source de cette émanation était particulièrement incongrue.
— C’est un entrepôt ? Ils sont en train de déplacer quelque chose à l’intérieur…
Dans le vaste entrepôt situé à l’ouest de l’académie, une poignée d’employés dépêchés par le fournisseur s’affairaient à transporter des caisses en bois. Grâce à son odorat des plus aiguisés, Nero flaira immédiatement la supercherie : le contenu de ces caisses n’était autre que de la poudre à canon.
— Monica a dit qu’ils apportaient du matos pour la fête… Les humains utilisent de la poudre à canon pour leurs festivals ? Ils vont faire des travaux ou quoi ?
Ce ballet de caisses restait un mystère pour Nero, qui n’avait encore jamais vu de feux d’artifice de sa vie. Pourtant, la personne qui supervisait le déchargement n’était autre que le second prince, sa cible à escorter. Et juste à côté de lui, se tenait un type aux yeux tombants qui transpirait la mauvaise personnalité. Le prince et le type aux yeux tombants ne se rendaient pas compte qu’il y avait une émanation de mana dans l’entrepôt… du moins, c’est l’impression que ça donnait.
Nero l’avait repérée tout de suite grâce à son sens aigu du mana, mais apparemment, c’était trop demander aux humains. Ça lui rappelait ce que Monica avait dit l’autre fois : pour que les humains captent le mana, ils sont obligés d’utiliser un sort spécial pour le détecter, un truc du genre.
— … J’ai un mauvais pressentiment, pour le coup.
Nero sauta de l’arbre et courut en direction de la porte Est, là où se trouvait Monica.
Quand Monica rejoignit sa place attitrée à la porte Est juste après la fin des cours, les fournisseurs étaient déjà en train de décharger le matériel. Un peu plus loin, près de l’entrepôt Est, Cyril s’affairait à leur donner des instructions. Alors que Monica se dépêchait de le rejoindre, luttant de toutes ses forces contre sa propre maladresse, Cyril leva les sourcils et lui hurla :
— Qu’est-ce que tu es lente !!!
— S-Seigneur Cyril… Je-je m’excuse… d’être si leee… Kof ! Kof !
À cause de sa piètre condition physique, cette simple petite course avait suffi à couper le souffle de Monica. Parfaitement conscient de son manque flagrant d’endurance, Cyril fixa la jeune fille qui respirait lourdement, avant de se masser le front du bout du doigt avec un soupir exaspéré.
— Dépêche-toi de reprendre ton souffle, tu es inconvenante. Les matériaux viennent à peine d’arriver, on n’est pas près d’avoir terminé.
— O-Oui…
— De plus, le responsable de la conception de la scène devrait venir aujourd’hui pour inspecter le matériel…
Cyril balaya alors les environs du regard et aperçut une silhouette qui s’avançait vers eux depuis le bâtiment principal.
— On dirait qu’elle est là.
En tournant les yeux vers l’endroit que Cyril fixait, Monica cligna des yeux. La personne qui s’avançait vers eux était une fille à l’air vif, aux cheveux châtain clair attachés en une queue-de-cheval : c’était Casey.
— Désolée de vous avoir fait attendre ! Notre directrice du design s’est pris le bec avec le club de recherche historique… Comme leur dispute n’est pas près de s’arrêter, je suis venue à sa place. Je m’appelle Casey Groove, je suis en deuxième année.
— Tant qu’il ne s’agit que de vérifier les quantités, ta présence en tant que représentante ne posera aucun problème.
— Super, j’ai hâte de bosser avec vous ! Toi aussi, Monica !
Lorsque Casey l’interpella, Monica hocha timidement la tête. À vrai dire, elle était terriblement soulagée de la voir débarquer. Pour quelqu’un comme Monica, adresser la parole à un inconnu relevait du parcours du combattant. Sa timidité maladive ne l’en empêchait pas : tant qu’il s’agissait de manipuler des chiffres, aucune charge de travail ne lui faisait peur. En revanche, dès qu’il fallait faire des rapports, donner des instructions ou gérer la moindre interaction humaine, le niveau de difficulté grimpait en flèche.
Tandis que Monica tapotait sa poitrine pour apaiser son cœur, rassurée par la présence de son amie, Cyril commença à lui dicter ses directives.
— Je vais indiquer aux fournisseurs où entreposer le matériel. Trésorière Norton, vous passerez la liste en revue pour vérifier qu’il ne manque rien.
— Compris.
Alors que Monica acquiesçait, Casey lui tapa amicalement sur l’épaule.
— Je vais donner un coup de main à Monica. Comme ça, on pourra vérifier le matériel toutes les deux en même temps !
— M-Merci…
Casey lui répondit d’un sourire chaleureux avant de s’emparer de la liste. Pourtant, à la seconde même où ses yeux se posèrent sur les noms et les quantités des matériaux alignés sur le papier, son expression se figea. Son beau sourire s’effaça d’un coup, laissant ses traits s’enhardir sous l’effet de la tension.
— … Waouh… ces lignes… sont… tellement chargées…
Monica ressentait une étrange excitation à la vue de tous ces chiffres méticuleusement alignés, mais apparemment, ce n’était pas le cas de la majorité des gens. Casey ne faisait pas exception : c’est d’un air profondément las qu’elle tendit la liste à Monica.
— Je m’occupe du comptage sur le terrain. Je te laisse vérifier sur la liste ?
— D’accord !
Faire correspondre les données était précisément le point fort de Monica. Casey lui confia la liste avec un sourire complice avant de trottiner vers les matériaux fraîchement livrés. La majeure partie des pièces de bois reçues avaient déjà été façonnées. Il y avait des planches fines, des tasseaux, et d’autres éléments déjà pré-assemblés. Tout cela était visiblement destiné à la construction des décors de la scène.
Pendant que Casey comptait les différents types de pièces et leur quantité, Monica les cochait méthodiquement sur sa liste. Après avoir répété ce processus un bon moment, Monica leva soudainement les yeux. À sa grande surprise, Casey avait totalement disparu de son champ de vision.
— … Hein ? Casey ?
Monica détacha les yeux de sa liste et chercha Casey du regard. C’est alors que, de l’autre côté de la pile de bois qui se dressait devant elle, une voix s’éleva :
— Par ici !
C’était Casey. Visiblement, les grands madriers l’avaient tout simplement dérobée à sa vue. L’arrière de l’entrepôt ayant déjà été inspecté en grande partie, il devenait plus judicieux de se rapprocher de l’entrée. Mais alors que Monica s’avançait vers Casey, sa liste toujours à la main… un craquement sec retentit.
— … Qu’est-ce que c’est ?
L’instant d’après, les lourdes planches de bois, qui avaient été dressées à la verticale et liées ensemble, s’inclinèrent dangereusement de biais. La corde qui les maintenait en place venait de rompre net en son milieu.
— Monica, par ici !
Casey se trouvait pile dans la trajectoire de la pile de bois qui s’effondrait. Pire encore, elle ne s’était absolument pas rendu compte que les lourds madriers basculaient droit sur elle.
— Attention !
Cyril, qui donnait ses instructions à l’extérieur de l’entrepôt, laissa échapper un cri étouffé et commença immédiatement à psalmodier un sort à toute vitesse. Il tentait sans doute de sauver Casey grâce à sa magie, mais les madriers menaçaient déjà de lui fracasser le crâne. À cette distance, aucune incantation n’arriverait à temps.
— … C’est vrai, si l’on se fie à une incantation classique… S’il te plaît, fais-le à temps !
Mais Monica projeta aussitôt ses bourrasques grâce à sa magie sans incantation. En calculant à la vitesse de l’éclair la trajectoire des madriers et leur angle de chute, elle parvint, d’une impulsion minimale, à dévier subtilement le point d’impact du bois.
— Kyaaaah !?
Le fracas du bois qui s’écroulait couvrit instantanément le cri de terreur de Casey. Une sueur glacée se mit à couler le long de l’échine de Monica.
— … Est-ce que j’ai réussi à la sauver à temps ?
— Trésorière Norton ! Mademoiselle Casey ! Est-ce que vous allez bien ?!
Le visage d’ordinaire si calme de Cyril se décompose alors qu’il se précipitait vers les deux filles. Monica hocha la tête avec raideur et, les jambes flageolantes, se dirigea vers Casey. Affalée sur le sol, cette dernière ne présentait aucune blessure visible. Comme Monica l’avait calculé, les lourds madriers s’étaient écrasés à bonne distance de son corps. Pourtant, Casey était livide et tremblait de tout son long.
— Tu vas bien… ?
Monica s’approcha pour s’enquérir de son état, mais Casey, encore sous le choc, se contenta de hocher la tête en silence, parcourue de violents frissons.
— Vous n’êtes pas blessées toutes les deux, rassurez-moi ?!
Cyril arriva en courant à leur hauteur, son regard oscillant nerveusement entre Monica et Casey pour s’assurer qu’elles n’avaient rien. Pour Monica, le verdict était déjà clair : son calcul avait été parfait, Casey n’avait pas la moindre égratignure. Par pure mesure de sécurité, Cyril leur ordonna tout de même de se rendre immédiatement à l’infirmerie.
— Je vais prendre les choses en main ici. Selon les conclusions de mon inspection, il se pourrait que je doive faire pression sur le fournisseur pour déterminer les causes exactes de cet accident. En attendant, allez vous reposer toutes les deux à l’infirmerie.
— D-D’accord…
Monica tendit la main à Casey, toujours affalée sur le sol, et lui demanda doucement :
— Tu penses pouvoir te lever ?
Casey acquiesça silencieusement, saisit la main de Monica et se leva en titubant. Monica se mordit la lèvre en jetant un dernier regard vers la corde brisée qui avait servi à lier les madriers, puis elle serra la main de son amie et s’éloigna à ses côtés.




