Simulation de guerre
「Traduction – Pizzflc
Relecture – Mael7523m」
Il existait un prétexte universel, toujours employé lorsque l’on souhaitait s’esquiver d’une situation délicate.Il consistait simplement à dire :
— J’ai besoin d’aller aux toilettes.
Cependant, tout le monde n’était pas à l’aise avec cette excuse passe-partout. Pour les personnalités les plus timides, la moindre prise de parole en public constituait déjà un obstacle de taille.
Monica demeura donc figée sur son siège. Elle tentait désespérément de formuler ce fameux prétexte, mais elle ne fit qu’ouvrir et fermer la bouche, encore et encore, sans qu’un seul mot ne s’en échappe.
Je vais le dire cette fois, c’est promis. Non, au prochain tour… J’attends juste le bon moment dans la conversation. Mais quand viendra-t-il ? Je dois le faire, je vais le dire, cette fois c’est la bonne, cette fois…
Pendant ce temps, l’appareil de mesure du mana s’approchait inexorablement d’elle. C’était désormais au tour de Casey et de Neil de poser leurs mains sur le cristal.Si ses doigts entraient en contact avec cet objet, tout serait fini pour Monica. Ils découvriraient alors qu’elle n’avait absolument rien d’une personne ordinaire.
— Hmm… Mon affinité principale est le feu, et ma puissance magique s’élève à 52. Ce n’est pas très impressionnant.
— On raconte que plus on pratique la magie durant sa jeunesse, plus la réserve de mana s’étend. Il est donc fort possible que la tienne continue de croître à l’avenir.
Après Casey, ce fut au tour de Neil de poser la main sur le cristal. L’appareil révéla que son affinité élémentaire était la terre et que sa réserve de mana s’élevait à 96, un score tout à fait honorable. Felix lui adressa alors une remarque admirative.
— Dis-moi, jeune Maywood… Tu n’as jamais pratiqué la magie jusqu’à présent, n’est-ce pas ?
— C’est exact. J’ai seulement quelques notions apprises en cours. J’ai toutefois entendu dire que mon père était particulièrement doué.
— C’est tout naturel. La famille Maywood excelle dans la magie de terre depuis des générations.
Maintenant ! Il faut que je le dise : « J’ai besoin d’aller aux toilettes… » Mais si j’interviens à cet instant précis, ne vont-ils pas s’imaginer que je coupe impoliment la parole à Son Altesse ?
— C’est mon tour maintenant ! dit Glenn joyeusement en enlevant ses gants.
Waaaah, une fois que Glenn aura fini son tour, je serai la suivante… Je dois sortir d’ici avant que ça n’arrive…
Alors qu’elle se tenait la tête, le visage baigné de sueur, elle entendit soudain un craquement juste à ses côtés. La question était d’où venait ce craquement.
Le bruit émanait de l’appareil de mesure du mana que Glenn tenait en main. Une partie de la sphère de cristal, au contact de sa paume, rougeoyait désormais, laissant apparaître une fine fissure.
— Oh non ! s’exclama Glenn. L’instant d’après, une large fissure zébra la sphère de cristal. Pris de court, il retira vivement sa main de l’appareil de mesure.
— Professeur ! Ce truc est cassé !
— Pas du tout. Combien pensez-vous que cette chose coûte ?
— Non, non, ce n’est pas ma faute ! Il doit être défectueux ! C’est défectueux !
La lueur rougeoyante du cristal indiquait que l’affinité principale de Glenn était le feu. Le véritable problème résidait toutefois dans sa quantité de mana : la jauge de mesure débordait complètement, ayant largement dépassé sa limite maximale.
— La valeur maximale de cet instrument était de 250, ce qui signifiait que le mana de Glenn dépassait ce nombre… Mais comment une chose pareille est-elle possible ?
Dans le royaume, il n’y avait qu’une poignée d’individus dont le mana dépassait les 250. Même parmi les Sept Sages, seuls deux d’entre eux possédaient une telle quantité de puissance magique.
Que le mana de Glenn dépasse les 250 serait une excellente chose, mais…
Dans la pièce, tout le monde semblait se ranger à l’idée qu’il s’agissait d’un dysfonctionnement de l’appareil de mesure. Monica, elle aussi, partageait cette opinion.
Glenn souleva avec précaution l’appareil de mesure fissuré et s’inquiéta :
— Ça ne va pas exploser, rassurez-moi ? Il va tenir le coup ?
Les autres élèves fixaient eux aussi Glenn du regard tandis qu’un bourdonnement d’excitations s’élevait tout autour d’eux. Pour Monica, c’était l’occasion rêvée de s’éclipser.
— Hum, je… je dois aller aux toilettes.
— Oh, bien sûr.
Casey acquiesça sans sourciller, sans poser la moindre question à Monica. Soulagée par cette réaction, la jeune fille se faufila discrètement hors de la classe.
J’ai eu chaud…
— Haaaaaa… en poussant un long soupir de soulagement, Monica se laissa glisser contre le mur.
Son cœur battait la chamade.
Cependant, elle ne pouvait pas se détendre pour autant. L’atelier des cours facultatifs était encore loin d’être terminé. Si elle ne retournait pas rapidement au cours de magie pratique, Casey et Felix risquaient d’avoir des soupçons.
Alors qu’elle avançait d’un pas lourd dans le couloir, Monica cherchait désespérément quel prétexte elle allait bien pouvoir inventer.
Peut-être devrait-elle prétendre qu’elle était restée enfermée aux toilettes tout ce temps à cause d’un terrible mal de ventre… Tandis qu’elle échafaudait cette piètre excuse, elle aperçut la salle d’un autre cours facultatif juste devant elle. La porte étant vitrée, elle put observer sans difficulté ce qui se passait à l’intérieur.
— Est-ce que c’est… des échecs… ?
À l’intérieur de la classe, les élèves jouaient tranquillement aux échecs. Monica n’avait jamais pratiqué ce jeu et n’en connaissait pas les règles, mais elle savait que ces divertissements sur plateau étaient particulièrement populaires parmi la noblesse.
Les échecs font donc aussi partie des matières enseignées dans cette académie…
En tirant le document de sa poche, elle constata que les échecs figuraient en effet sur la liste des cours facultatifs. À en juger par le nombre d’élèves présents, la discipline semblait d’ailleurs remporter un franc succès.
Je me demande s’il existe une logique particulière derrière le déplacement de ces pièces…
Alors qu’elle observait la table la plus proche à travers la vitre, la porte s’ouvrit brusquement devant elle. Prise de court, Monica sursauta et fit un pas en arrière. Le garçon qui venait d’ouvrir n’était autre qu’Elliot Howard, le secrétaire du conseil des élèves, reconnaissable à ses yeux bridés.
Par le passé, il s’était moqué des entraînements de danse de la jeune fille, avant de s’emparer de son badge pour le jeter sur le toit. Tandis que Monica agrippait son insigne par réflexe, Elliot esquissa un sourire, étirant ses lèvres en un rictus méprisant.
— Oh, n’est-ce pas le petit écureuil préféré de Son Altesse ? Les échecs t’intéressent-ils ? Viens, entre, je vais t’apprendre.
— N-Non, J’ai juste…
Avant que Monica ne puisse tourner les talons, la main d’Elliot saisit son poignet et l’entraîna de force dans la salle de classe. Quelques-uns des élèves qui jouaient aux échecs interrompirent leur partie pour reporter leur attention sur elle. Profondément mal à l’aise sous leurs regards, Monica baissa rapidement la tête.
— Eh bien, installe-toi là. Depuis combien de temps joues-tu aux échecs ? … Attends, ne me dis pas que tu ne connais même pas le nom des pièces ?
— N-Non, je ne sais pas…
Lorsqu’elle offrit une réponse d’une honnêteté candide aux taquineries d’Elliot, ce dernier gloussa. Et il ne fut pas le seul. La classe entière se mit à ricaner aux dépens de Monica. Tout en riant, les épaules secouées par les éclats de rire, Elliot prit place juste en face d’elle.
— Alors, je vais t’apprendre le nom de ces pièces et leur fonctionnement. Voici le pion, la pièce la plus faible de l’échiquier.
Elliot brandit les pièces noires et blanches les unes après les autres, détaillant leur nature et leurs déplacements. Les connaissances de Monica en matière de jeux de société ou de cartes étaient des plus limitées. Ce n’était pas par manque d’intérêt, mais simplement parce qu’elle n’en avait jamais eu l’occasion. À l’époque où elle étudiait encore à Minerva, elle se contentait d’observer de loin les enfants de la noblesse disputer des parties d’échecs.
Dès qu’Elliot eut terminé ses explications, Monica leva timidement la main pour poser une question.
— Hum, j’ai une question… que dois-je faire pour gagner ?
— Haha ! Tu ne sais vraiment pas par où commencer, hein ? Le gagnant est simple. Celui qui prend le roi de l’ennemi gagne. C’est tout.
Elliot ramassa le roi blanc du bout des doigts, plissa les yeux et sourit d’un air moqueur.
— Les échecs sont une forme de guerre simulée… Un passe-temps capital pour les nobles afin de développer leur sens de la stratégie.
— … Un simulacre de guerre ?
Monica posa son regard sur les pièces soigneusement alignées sur l’échiquier.
Pion, cavalier, tour, fou, reine, roi… Une guerre fictive qui prend vie grâce à ces six types de pièces.
— … Dans quelles positions se trouvent les soldats magiques ?
— Peut-être quelque chose comme le fou. Autrefois, les moines préféraient utiliser des sorts.
— Alors, les capacités de lancer de sorts de ces soldats magiques-moines sont-elles fixes ? Quelles sont leurs principales forces, leur portée, et à quelle vitesse peuvent-ils dresser des barrières défensives ? De plus, quelles sont les capacités de combat individuelles des soldats ainsi que les réserves de vivres du fort ?
— Hah ?
Devant les yeux écarquillés d’Elliot, Monica pressa le pas et l’interrogea de plus belle.
— Cette guerre fictive a-t-elle une saison, un climat et une température définis ? Quelle est la topographie du terrain ? Et la direction du vent ?
Elliot resta un instant perplexe face au sérieux imperturbable de Monica, avant de se mettre à rire aux éclats.
— Oh, allons, comment veux-tu qu’il y ait autant d’éléments sur ce plateau ! Ce n’est qu’un jeu, petit écureuil. Tu parles comme si tu avais déjà fait la guerre !
— Je n’ai… jamais participé à une guerre.
Certes, Monica n’avait jamais participé à une guerre entre humains — mais elle avait déjà pris part à des combats de dragons. À cette époque, Monica avait été minutieusement formée par Louis Miller à la lecture des cartes stratégiques. La wyverne qu’elle avait terrassée devait impérativement être abattue en plein vol ; voilà pourquoi la jeune fille se devait de connaître le relief, ainsi que la direction et la force du vent, afin de déployer sa magie avec une précision absolue.
Or, cet échiquier était totalement dépourvu de telles variables.
— C’est juste une surface plane, d’accord ? L’altitude n’a aucune importance. Les pièces ne se déplacent que selon des règles prédéfinies. Pas de négociations entre supérieurs, il suffit de vaincre le roi !
— O-Oh…
Monica l’interrogea pour en avoir le cœur net, et Elliot hocha la tête en lui jetant un regard perplexe, comme s’il faisait face à une créature des plus étranges. Le regard toujours rivé sur le plateau, Monica ouvrit la bouche.




