Roque
「Traduction – Pizzflc
Relecture – Mael7523m」
— Alors, ce serait assez simple, je pense.
Les paroles de Monica jetèrent un froid glacial sur toute la classe.
—Sacré culot… Elle manque pas d’air, la gamine.
Un sourire carnassier étira le coin de ses lèvres et ses yeux, rivés sur Monica, se plissèrent dangereusement.
— Tu mesures la portée de tes paroles, Miss Norton ? Tu viens de te mettre à dos l’intégralité de cette classe.
Monica ne lui répondit pas. Elle se contenta de fixer l’échiquier en silence.
— Tu ne vas tout de même pas pousser ce pion d’une case et me sortir : « Tu vois, j’aurais pu l’avancer facilement ! », si ?
Monica ne disait toujours rien. Pourtant, l’expression vide de son visage tandis qu’elle fixait l’échiquier rappela à Elliot quelque chose qu’il avait déjà vu. C’était le regard exact qu’elle arborait lorsqu’elle examinait les documents comptables dont elle avait la charge. À l’époque, elle n’avait même pas cillé lorsque Bridget l’avait giflée, se contentant de garder les yeux obstinément rivés sur les chiffres.
Face à ce même masque d’indifférence, Elliott fut pris d’un profond malaise, une impression d’étrangeté aussi soudaine qu’insondable. C’est alors que lui revinrent en mémoire les paroles de Felix. Lorsqu’il lui avait demandé pourquoi il avait choisi Monica Norton comme comptable du Conseil des élèves, Felix lui avait répondu :
—Parce que je ne sais pas où se situent les limites de Mlle Norton.
— Alors je vais mesurer ses limites… ici et maintenant.
Elliot réarrangea alors les pièces de l’échiquier que Monica fixait, alignant les blancs pour lui faire face. La jeune fille leva lentement la tête vers lui. Elliot soutint son regard, un sourire intrépide aux lèvres.
— Pourquoi ne ferions-nous pas une partie ? Je jouerai sans la dame.
— … Qui va commencer ?
— Ce sont les blancs qui ouvrent la marche. Alors, à toi l’honneur.
Monica le regarda avec de grands yeux tandis qu’il retirait la dame noire du plateau.
— Alors, je commence, c’est d’accord ?
— Oui, je t’en prie.
Tout en hochant tranquillement la tête, Elliot ressentit une étrange irritation lui serrer la poitrine. Même pour une parfaite débutante, Monica Norton avait immédiatement compris que dans ce jeu, le premier à jouer possédait l’avantage.
— … D’accord, je joue.
Sur ce, Monica n’hésita pas à avancer son pion central de deux cases. Si le maniement de cette pièce semble simple au premier abord, il s’avère bien plus complexe qu’il n’y paraît.
En temps normal, un pion ne progresse que d’une seule case à la fois. Toutefois, lors de son tout premier déplacement, il a la possibilité de s’avancer de deux cases, à condition que la voie soit libre. Ses mouvements ne deviennent singuliers qu’au moment de capturer une pièce ennemie, ce qu’il fait en diagonale. Enfin, s’il parvient à atteindre la dernière rangée du plateau, il obtient une « promotion » et se métamorphose en la pièce de son choix.
— … Je doute qu’elle ait pu tout assimiler après une seule explication.
Pousser le pion central était l’ouverture la plus classique. Si l’on ne dégageait pas rapidement les lignes à l’avant, les pièces de l’arrière-garde se retrouvaient bloquées, incapables d’entrer en jeu.
— … Une approche de débutante, j’imagine.
Les yeux rivés sur l’échiquier, le regard froid, Elliot déplaça sa pièce à son tour. Le cliquetis mélodieux qui résonna trahissait l’assurance d’un joueur chevronné. En comparaison, la gestuelle de Monica était celle d’une parfaite novice ; même sa manière de saisir et de poser ses pièces manquait cruellement d’assurance.
— Et pourtant, elle ne montrait pas la moindre hésitation au moment de jouer ses coups. Chaque fois qu’Elliot jouait un coup, Monica répliquait instantanément.
Cette partie n’était qu’un simple divertissement. Elle n’était pas chronométrée et aucune limite de temps n’avait été fixée. Elle aurait donc dû en profiter pour peser mûrement chacun de ses choix ; pourtant, à peine Elliot avait-il lâché sa pièce que la jeune fille avançait la sienne sans la moindre hésitation. Sa vitesse d’exécution était telle qu’il commença à se demander s’il ne jouait pas face à une aveugle qui déplaçait ses pions au hasard.
— … C’est sa façon à elle de me mettre la pression ? … Attends un peu.
Les yeux fixés sur le plateau, Elliot fronça les sourcils. La stratégie de Monica s’apparentait à une théorie tout droit sortie d’un manuel. S’il s’était agi de n’importe qui d’autre, il n’aurait pas été si surpris. Seulement, Monica était censée venir d’apprendre les règles pour la toute première fois.
— … Quand bien même elle connaîtrait la théorie, est-ce que cela suffirait à tenir la distance aussi longtemps ?
Elliot réfléchit un instant, puis déplaça sa pièce. Sans attendre, Monica répliqua à nouveau à une vitesse fulgurante. Face à une telle réactivité, le jeune homme ne put s’empêcher de laisser échapper une exclamation de surprise.
— Il n’y a pas de limite de temps dans cette partie, tu sais. Pourquoi ne prends-tu pas le temps de bien analyser tes coups ?
— …
Sans un mot, Monica se contenta de fixer les pièces sur le plateau. Elliot fronça légèrement les sourcils avant de jouer son coup suivant. Instantanément, Monica répliqua.
Au bout d’un moment, la foule commença à s’amasser autour de leur table.
Pourtant, Elliott ne prêtait pas la moindre attention aux spectateurs qui l’encerclaient. Son regard restait rivé sur le plateau, tandis que sa main, désormais plaquée sur sa bouche, dissimulait un visage crispé par la tension.
— …comment en est-on arrivé là ?
Il figurait parmi les trois meilleurs joueurs de la classe. Malgré le désavantage d’avoir commencé sans sa reine, il n’avait pas relâché sa garde. Son plan initial était de balayer Monica malgré ce handicap, puis de lui infliger un échec et mat implacable après avoir nettoyé le plateau de la moindre pièce blanche.
Et pourtant, c’était lui qui se retrouvait désormais acculé. Une évidence flagrante pour quiconque observait la scène.
Monica Norton ne commettait aucune des erreurs grossières ou des excentricités typiques des débutants. Ses coups étaient d’une clarté académique — d’une précision chirurgicale, sans le moindre gaspillage. Elle avait anticipé chacune de ses stratégies et les avait brisées une à une, sapant méthodiquement ses défenses. À ce rythme, son effondrement total n’était plus qu’une question de temps.
— … Non, attends une seconde.
En observant l’échiquier, il réalisa qu’une seule et unique opportunité pouvait encore renverser la situation. Dans son camp, son roi et sa tour n’avaient pas encore bougé, et aucune autre pièce ne se trouvait entre les deux.
— Je peux utiliser le roque.
Ce n’est que sous certaines conditions bien précises qu’un roi et une tour peuvent être déplacés simultanément en un seul et unique coup : le roque. Seulement, Elliot ne lui avait pas encore appris cette règle, persuadé qu’il l’emporterait facilement sans avoir besoin d’y recourir.
— …Si j’utilise le roque, je peux gagner.
Mais elle ne connaissait pas le roque.
— Pourtant, dois-je l’utiliser contre elle ?
Sa fierté vacilla. Devait-il se résigner à la défaite, ou arracher la victoire en utilisant le roque, cette règle qu’il avait délibérément omis d’enseigner à Monica ? Alors que sa main restait suspendue au-dessus de l’échiquier, un murmure d’impatience commença à courir parmi les spectateurs. Autour de lui, on se demandait probablement pourquoi il hésitait tant à jouer ce coup évident.
— … C’est vrai. Tous ces gens ignorent que je n’ai pas appris le roque à Monica Norton.
À peine en eut-il pris conscience que sa main bougea d’elle-même, déplaçant simultanément le roi et la tour… pour exécuter le roque. Monica, qui était restée jusque-là les yeux rivés sur l’échiquier, cligna des yeux avant de lever son regard vers lui.
— Arrête. Ne me regarde pas.
Pour échapper au regard de Monica, il détourna les yeux. Pourtant, ses lèvres continuèrent de débiter machinalement des excuses.
— Ce que je viens de faire s’appelle le roque. On peut l’utiliser lorsque le roi et la tour n’ont pas encore bougé, qu’aucune autre pièce ne se trouve entre eux, et que le roi n’est pas mis en échec…
— J’ai perdu.
Avant même qu’il ait pu achever son explication, Monica déclara sa défaite.
— Si ce… « roque » est valide selon les règles officielles, alors je ne pense pas que je pourrai gagner.
Il était étonné.
Pourquoi Monica Norton ne montrait-elle aucun signe de colère ? Elle venait de perdre à cause d’une règle qu’il avait délibérément passée sous silence. Elle aurait eu mille fois le droit de s’indigner face à une telle injustice ; elle était parfaitement légitime à le faire.
Et pourtant, Monica lui adressa un léger sourire, sans la moindre trace de rancœur.
— Je suis désolée d’avoir prétendu que c’était facile… C’est juste que les échecs se sont révélés bien plus complexes que je ne l’imaginais. J’avais beau essayer de calculer le meilleur coup possible, mon adversaire restait un être humain… alors il y avait énormément d’imprévus.
Officiellement, la victoire lui appartenait. Pourtant, un amer sentiment de défaite et un profond dégoût de lui-même lui tordaient le cœur. Si seulement Monica lui avait reproché son injustice pour avoir utilisé un coup qu’il avait omis de lui enseigner, il se serait senti soulagé. Mais la jeune fille, loin de voir là le moindre problème, s’affairait déjà à réorganiser les pièces tout en méditant sur le mécanisme du roque.
Elliot s’apprêtait à prendre la parole. S’agirait-il d’excuses ou d’une question maladroite pour lui demander pourquoi elle ne lui en voulait pas ? Il n’aurait su le dire lui-même. Pourtant, il sentait viscéralement qu’il devait briser le silence. Mais avant qu’il ne puisse articuler le moindre mot, Boyd, le professeur de la classe, s’interposa.
— L’étudiante, là-bas. Quel est votre nom ?
Monica laissa son regard errer de gauche à droite, mais cette classe ne comptait que de rares étudiantes. Et dans le champ de vision de Boyd, elle était la seule et unique jeune fille.
— Mo, Mo, Mo… Moni, Moni, Moni…
Elle grimaça, faisant de son mieux pour débloquer sa mâchoire, mais aucun nom ne parvint à franchir ses lèvres ; elle ne faisait que répéter en boucle le même balbutiement : « Moni… Moni… » Boyd était un homme chauve au regard dur. Sa carrure robuste et musclée le faisait davantage ressembler à un manieur d’épée ou de lance qu’à un professeur d’échecs. Il n’avait donc rien d’étonnant à ce que Monica soit totalement terrifiée. Elliot laissa échapper un « bon sang ! » juré entre ses dents, puis décida d’intervenir.
— Voici Mlle Monica Norton. Tout comme moi, elle est membre du Conseil des élèves, professeur Boyd.
— Je m’en souviendrai.
Boyd prononça ces mots d’une voix sourde, comme si elle venait du fond de son estomac, puis tendit une feuille de papier à Monica… C’était un formulaire d’inscription pour le club d’échecs.
Tout en laissant échapper de timides et étranges « Moni… Moni… », Monica alternait ses regards entre Boyd et le document, les yeux bordés de larmes. Face à cette réaction, Boyd s’adressa de nouveau à elle d’un ton d’outre-tombe :
— Assure-toi de suivre ce cours.
Monica laissa échapper un nouveau gémissement larmoyant, un « Moni… Moni… » d’impuissance, n’ayant d’autre choix que d’acquiescer d’un mouvement de tête désespérément rigide. À voir son expression, elle ne mesurait probablement pas encore dans quel engrenage elle venait de mettre le doigt. Face à ce spectacle, Elliot ferma les yeux et laissa filtrer un long soupir d’exaspération.



