Mur Souple
「Traduction – Pizzflc
Relecture – Mael7523m」
— Lynn, escorte cette jeune femme jusqu’au poste du Corps Magique le plus proche. Contente-toi de mentionner mon nom, et ils devraient mettre une cellule à ta disposition.
Sur les ordres de Louis, Lynn, qui maintenait Casey immobile, hocha sèchement la tête.
— Bien reçu… Et de votre côté, Maître Louis ?
— Je dois m’occuper de cette barrière magique qui tient à peine debout, répondit Louis en désignant du menton la fontaine en ruine.
La barrière magique que Monica avait « empruntée » avait été si profondément réécrite pour contrer la conque flamboyante qu’elle n’était plus en mesure de protéger l’ensemble de l’académie. Louis ne pouvait décemment pas laisser les choses en l’état. Monica recula d’un pas en balbutiant des excuses, sous le regard de Casey qui finit par rompre le silence.
— Monica.
Ce simple prénom fit tressaillir les épaules de la jeune femme. Monica comprit, avec un âpre sentiment d’injustice, que c’était là leur dernière entrevue. Jamais plus Casey ne foulerait le parquet d’un bal, jamais plus elle ne franchirait les portes de l’académie.
Mais Monica restait là, désemparée, posant sur Casey un regard perdu, sans savoir s’il lui fallait s’excuser ou lui faire ses adieux. Casey, elle, souriait, les sourcils légèrement affaissés comme à son habitude. À voir ses lèvres se dessiner, on aurait presque pu l’entendre souffler son éternel : « Franchement… »
— Monica, je ne vais pas te dire « désolée », ni même « merci ». J’étais ton ennemie, celle qui a tenté d’assassiner le second prince.
— …
— Après tout, je ne suis pas ton amie… Alors, s’il te plaît, ne me regarde pas avec ces yeux-là.
Pour la première fois, Monica eut l’impression que son cœur était broyé dans un étau. Son nez lui picota et ses yeux s’embuèrent. Finalement, un faible reniflement lui échappa tandis qu’une première larme roulait au coin de son œil.
— Tu ne devrais pas pleurer sur le sort de tes ennemis.
— M-Mais… sniff
— Quelle Sorcière des Sept Sages bien trop tendre tu fais. Si tu continues comme ça, quelqu’un finira par abuser de ta gentillesse.
Ce ton exaspéré, c’était tout à fait la Casey de d’habitude : foncièrement bienveillante et attentionnée.
— Tu devrais me haïr, c’est comme ça que les choses devraient être. Et si tu en es incapable… alors s’il te plaît, oublie-moi.
— N-Non…
Monica secoua la tête, un vif sentiment de frustration mêlé d’impuissance au fond des yeux.
— … J’ai une excellente mémoire… Alors je ne t’oublierai jamais… Jamais…
— Tu es vraiment un bien pénible membre des Sept Sages…
Casey laissa échapper un rire, déstabilisée par tant d’obstination. Alors que Monica pleurait à chaudes larmes en retenant ses sanglots, Casey tourna les yeux vers Lynn :
— Vous pouvez m’emmener.
Lynn inclina brièvement la tête. Aussitôt, une barrière de vent s’enroula autour d’eux. C’était un sortilège de lévitation, visiblement programmé pour les porter ainsi jusqu’à leur destination. Leurs corps s’élevèrent alors doucement dans les airs. Monica continuait de fixer Casey, le visage inondé de larmes. Mais cette dernière ne croisa plus son regard. À la place, elle garda les yeux obstinément fixés droit devant elle, avant de murmurer quelques derniers mots.
— Adieu, Monica.
Ce n’étaient pas des mots adressés à la prestigieuse Sorcière des Sept Sages, mais à la Monica ordinaire. Bientôt, la silhouette de Casey commença à s’estomper dans le lointain. Tandis que Monica gardait les yeux rivés au ciel, immobile bien après qu’elles eurent disparu de sa vue, Louis marmonnait dans sa barbe tout en dégageant les débris de la fontaine.
— Tu devrais apprendre à modérer tes émotions.
— Je ne suis pas très douée pour ce genre de choses…
— Alors, fais comme si c’était le problème des autres.
Seul Louis était capable de faire preuve d’un tel détachement. Tandis que Monica reniflait bruyamment, Louis se redressa, lui plaqua sans ménagement un mouchoir propre sur le visage, puis s’en retourna vers la fontaine.
— Par la faute d’une certaine magicienne, je me retrouve à devoir réparer une barrière complètement brisée. Si vous n’avez pas l’intention de m’aider, allez voir ailleurs. Quant à cette jeune femme, vous pouvez nous la laisser, nous nous en occuperons d’une manière ou d’une autre.
— … Et pour ce mouchoir ?
— C’est un cadeau précieux de mon épouse. N’oubliez pas de le laver et de le repasser avant de me le rendre.
— … D’accord.
Face à cette réaction si typique de Louis, Monica se moucha un bon coup avant de laisser échapper un rire amer.
Après avoir attendu un long moment que ses yeux rougis dégonflent un peu, Monica prit le chemin du retour vers la salle du conseil des élèves. Ses paupières restaient légèrement bouffies, mais comme elle gardait la tête basse, personne ne s’en apercevrait à moins de la scruter de près. Complètement vidée de son mana, elle peinait à marcher droit, mais elle traîna son corps lourd jusqu’à sa destination et poussa la porte.
Tous les membres du conseil étaient déjà rassemblés. Les opérations de supervision de la livraison devaient être entièrement terminées. Alors que Monica hésitait encore sur la conduite à tenir et les mots à prononcer, Felix tourna vers elle un regard empreint d’inquiétude.
— Cyril m’a dit que la pile de rondins s’était effondrée. Est-ce que toi et ton amie allez bien ?
— O-Oui, nous n’avons rien. Nous ne sommes pas blessées.
— Me voilà rassuré. Dans ce cas, comme nous n’avons plus d’autres obligations aujourd’hui, levons la séance. Si vous voulez bien m’excuser, je dois vous laisser en premier, j’ai quelques affaires personnelles à régler.
Monica porta une main à sa poitrine, laissant échapper un soupir de soulagement. Son mana étant presque totalement épuisé, le simple fait de rester debout exigeait déjà d’elle le plus grand des efforts.
— Ugh… J’ai la tête complètement à l’envers…
Tandis que Monica luttait de toutes ses forces pour ne pas perdre connaissance, Neil l’observait avec une vive inquiétude.
— Hum, tout va bien, Miss Norton ? Vous me paraissez bien pâle…
— … O-Ouiii…
— V-Votre voix dit tout le contraire, pourtant !
Autour d’elle, tous les membres du conseil des élèves se préparaient à lever le camp. Felix s’était déjà éclipsé pour régler ses affaires personnelles, et Bridget lui emboîta le pas pour regagner son dortoir. Quant à Cyril, il dut s’attarder un moment afin de s’assurer que toutes les portes étaient correctement verrouillées. Elliot, lui, jeta un bref regard en coin à Monica avant de détourner les yeux et de quitter précipitamment la pièce.
— Cela fait tellement longtemps que je n’ai pas été aussi vide de mana… Mes sens sont complètement… De toute façon, il faut que je sorte d’ici pour ne pas gêner Cyril pendant qu’il verrouille les portes… pensa Monica en forçant ses jambes de plomb à avancer.
Mais soudain, elle se heurta à un obstacle. C’était bien trop moelleux pour être un mur.
— …Eh.
Sa voix lui parvint comme dans un brouillard, juste au-dessus de sa tête. Mais plus que cela, Monica laissa échapper un long soupir de soulagement. L’obstacle contre lequel elle venait de buter lui offrait une sensation si réconfortante qu’elle sentit son mana commencer à se régénérer.
— M-Miss Norton ! Miss Norton !
Neil lui secouait les épaules, complètement paniqué. Lorsque Monica leva des yeux embrumés, son regard croisa celui de Cyril. En réalité, ce n’était pas contre Neil qu’elle s’était effondrée, mais bel et être contre le dos de Cyril Ashley.
— Je-je-je-je-je-je-je-je suis désolée ! Je-je suis un peu à l’ouest…
C’est alors que Monica s’en souvint. Cyril Ashley possédait une constitution particulière qui lui faisait accumuler le mana très facilement. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle il portait en permanence un artefact en forme de broche, conçu pour libérer l’excès d’énergie magique de son corps. En d’autres termes, l’air autour de Cyril présentait toujours une concentration de mana légèrement plus élevée qu’ailleurs. Privé de ses forces, le corps de Monica avait visiblement agi de lui-même : guidé par son instinct, il s’était rapproché de Cyril, attiré par cette source d’énergie débordante comme un papillon par la lumière.
— C’est sûr, je vais me faire disputer… Il va passer un savon mémorable, c’est certain…
Monica ferma les yeux, se recroquevillant par avance dans l’attente de ses éclats de voix, mais aucun cri ne retentit. Lorsqu’elle se décida enfin à lever des yeux craintifs vers lui, elle découvrit Cyril les sourcils froncés, la bouche sévèrement scellée en une moue boudeuse, le visage figé dans une expression des plus complexes.
— … Se-Seigneur Cyril ?
— ……
Cyril hésita un long moment, cherchant ses mots, avant de brusquement tourner la tête de côté dans une grimace de profonde contrariété. Face à une telle réaction, Monica et Neil, qui se tenait juste à côté d’elle, restèrent tous deux pétrifiés de stupeur.
— Je suis désolé…
Cyril venait de présenter ses excuses à Monica. Celle-ci en resta abasourdie. Elle se demandait un instant si ces regrets ne s’adressaient pas plutôt à Neil, mais la posture de Cyril ne laissait planer aucun doute : tout son corps était tourné vers elle. Il s’excusait bel et bien auprès d’elle.
— Hum, Seigneur Cyril, s’il vous plaît, relevez la tête… P-Pourquoi vous excusez-vous auprès de moi ?
— … J’étais tellement absorbé par l’inventaire du matériel que j’en ai oublié de vérifier si les cordes étaient correctement arrimées. Cet accident est entièrement de ma responsabilité.
— M-Mais…
Cyril n’avait pourtant rien fait de mal. Après tout, c’était Casey qui avait saboté la corde dès le départ. Cependant, comme Monica avait choisi de couvrir Casey, ce malheureux incident se retrouvait officiellement classé comme une faute de négligence de la part de Cyril.
— Est-ce à cause de moi que le Seigneur Cyril se retrouve à porter le chapeau pour tout ça… ?
À cette réalisation, Monica sentit le sang se glacer dans ses veines. Son esprit, submergé par un tel tourbillon d’émotions, devint totalement incapable de formuler la moindre pensée cohérente.
— … Mais… Seigneur Cyril…… Vous n’avez… vous n’avez rien fait de mal…
À l’instant même où elle prononça ces mots, les larmes qu’elle croyait pourtant taries se remirent à déborder. C’était comme si ses glandes lacrymales avaient subitement lâché ; elle était incapable de s’arrêter. Les sanglots la secouaient tout entière tandis qu’elle pleurait et reniflait sans pouvoir se contrôler.
— … Ouaaaah… snif… Ouaaaaaah… !
Cyril et Neil restèrent totalement désemparés face à cette soudaine explosion de larmes.
— H-Hé, Trésorière Norton !
— Mademoiselle Norton ! S’il vous plaît… P-p-p-p-pourquoi ne pas essayer de vous calmer ?
Cyril et Neil eurent beau multiplier les efforts pour la rassurer, rien n’y faisait : les larmes de Monica continuaient de couler à flots.
— Désooo… Ouaaaah… snif… Je suis… désooolééée…… !
Monica s’effondra sur elle-même, secouée par des reniflements qui lui nouaient la gorge. Ce n’étaient pas des larmes de chagrin, mais des larmes de pure culpabilité.
— … Je suis tellement désolée de vous avoir tous déçus. Pardonnez-moi de vous avoir raconté tant de mensonges…
Toujours accroupie au sol, elle continua de pleurer toutes les larmes de son corps… jusqu’à ce que, à bout de forces, sa conscience finisse par sombrer dans le noir absolu.
— … S’est-elle endormie ?
— J-Je suppose qu’elle était épuisée après avoir tant pleuré…
Monica dormait profondément, les traits encore crispés par les larmes qui striaient ses joues. Cyril et Neil se dévisagèrent, le regard chargé d’un désarroi total.
— … Dis-moi, pourquoi m’avez-vous fait venir ici ?
Le visage de Claudia Ashley, convoquée à la hâte dans la salle du conseil des élèves, affichait une mine plus sombre qu’à l’accoutumée. Elle gardait les yeux rivés sur son frère, lequel venait tout juste d’allonger Monica sur le canapé. Après un instant de silence, Cyril prit la parole d’un air visiblement embarrassé :
— S’il te plaît, raccompagne la trésorière Monica à son dortoir lorsqu’elle reprendra connaissance. Nous autres garçons ne pouvons pas décemment nous introduire dans le bâtiment des filles, n’est-ce pas ?
— … Je ne suis pas ton laquais.
La réplique cinglante de sa sœur laissa Cyril sans voix, tandis que Neil levait les yeux vers Claudia, l’air profondément troublé.
— Hum, aurais-je le droit de vous le demander… Mademoiselle Claudia ?
— Voyons, ce n’est rien ! Monica et moi sommes de très bonnes amies, après tout. C’est tout à fait naturel d’aider sa meilleure amie à regagner son dortoir.
Les joues de Cyril tressaillirent face à ce revirement pour le moins soudain, mais il ravala sa réplique en jetant un coup d’œil à Monica qui dormait paisiblement sur le canapé. Il ôta alors sa propre veste et la déposa délicatement sur elle.




